Dans une exposition gratuite au Collège de France à Paris, dont Jean-Jacques Hublin est le maître d'oeuvre en tant que titulaire de la chaire de paléoanthropologie, le chercheur montre les diverses représentations de la préhistoire qui ont modelé le travail scientifique et le regard du grand public.
+L'homme des cavernes+, dénommé ainsi car de nombreux objets ont été retrouvés dans des grottes, s'en servait plutôt comme des lieux propices à la conservation.
"Il y a constamment eu des allers-retours entre cette science en développement, très récente, et les artistes, les écrivains, la presse, qui se sont emparés du sujet", note-t-il.
"Ces derniers puisaient dans la science, mais il n'y avait pas grand-chose à puiser, surtout au début", rappelle-t-il. Dès lors, imagination et utopie se sont frayés un chemin.
"Ruée vers l'os"
Avant l'apparition de la préhistoire, c'est le récit biblique qui prédomine, y compris chez les scientifiques. Celui donc d'un Homme apparu d'un seul coup.
Le fondateur de la paléontologie, Georges "Cuvier, lui-même, émet l'hypothèse de catastrophes successives dont la dernière serait le Déluge", pour expliquer la disparition de certaines espèces. Dans ces conditions, difficile d'accepter l'idée qu'il existe un Homme avant le déluge.
C'est un non-scientifique, Jacques Boucher de Perthes, directeur des douanes mais membre curieux de la société savante d'Abbeville qui, le premier, en 1840, va associer des outils de pierre taillés par l'Homme à des ossements d'animaux disparus: voici l'apparition d'une humanité antédiluvienne.
Ses découvertes servent de base à la publication d'un article par deux scientifiques britanniques John Evans et Joseph Prestwich, en 1859, acte de naissance de la préhistoire.
A partir de ce moment, "c'est la ruée vers l'os", avec la multiplication de fouilles où l'on découvre et où l'on détruit énormément de choses. La préhistoire devient rapidement un objet de fantasme, tour à tour paradis perdu ou enfer d'une brutalité inouïe.
"Il faut comprendre que pour les gens de l'époque, c'est un peu comme s'il y avait une soucoupe volante qui avait atterri place de la Concorde. C'est un monde complètement insoupçonné qui se révèle non seulement au milieu scientifique, mais au public", souligne le chercheur.
La difficulté vient du fait que si les silex ou les pierres bifaces sont retrouvés, ce n'est pas le cas des restes des hommes et des femmes de ces époques.
Pour les représenter, les peintres, notamment Fernand Cormon et Paul Jamin, font ainsi appel à des modèles classiques, qu'ils déclinent en êtres préhistoriques.
Le problème Néandertal
Au XXe siècle, la découverte de fossiles d'hominines va changer la donne, notamment celle de Lucy l'Australopithèque en 1974, qui fait remonter la bipédie à 3,2 millions d'années.
"Pour autant, on imaginait encore une évolution linéaire. Mais si Lucy entrait dans la pièce, tout le monde chercherait la sortie de secours, car Lucy ressemble plus à un chimpanzé des steppes qu'à une gracieuse jeune fille", explique Jean-Jacques Hublin.
Néandertal, en particulier, pose problème: est-il un proche parent ou est-il au contraire très éloigné de nous ?
L'exposition montre le large panel de ses représentations, qui vont d'un visage quasiment humain à un singe debout à l'air très agressif, armé d'une massue.
"Chaque époque a inventé sa propre préhistoire", conclut le chercheur, qui a également dirigé deux ouvrages sur ce thème, publiés par le Collège de France: l'un pour les enfants "J'ai rêvé de préhistoire" (co-édité par les Editions Courtes et Longues), l'autre pour les adultes curieux "Préhistoire, entre utopie et réalité".