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29.06.2026 à 10:23

Jérémie Younes
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Opération dépolitisation.

- Médias et histoire /
Texte intégral (3554 mots)

Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal sont entrés au Panthéon mardi 23 juin, sous un cortège de commentaires dépolitisants et de falsifications de la mémoire de l'historien résistant.

France Culture, jour de panthéonisation. Guillaume Erner reçoit l'historien au Collège de France Patrick Boucheron, qui signe la postface de Marc Bloch, l'histoire en résistance (Seuil, 2026). Les premières questions du présentateur des « Matins » sont convenues et attendues, en ce jour de célébration républicaine. Boucheron déroule sur la « révolution » apportée par Bloch dans la méthode historique, son ouverture aux autres sciences sociales et sur l'héritage épistémologique de ce dernier. Après le journal de 8h, Boucheron est rejoint en studio par l'historienne Alya Aglan, qui signe La double mort de Marc Bloch (Champs, 2026). L'entretien se poursuit sur de bons rails et la spécialiste de l'histoire de la Résistance se montre particulièrement éloquente. Jusqu'ici, tout va bien.

Guillaume Erner, ou l'art de saboter une interview

C'est après 30 minutes que l'entretien dérape : comme souvent, Guillaume Erner ne peut s'empêcher de ramener la discussion à ses obsessions personnelles. Le présentateur tente ainsi très maladroitement de s'appuyer sur une célèbre citation extraite de L‘étrange défaite – ouvrage dans lequel Bloch évoque son rapport au judaïsme – pour essayer de faire réagir ses invités à sa petite analyse sur l'antisionisme contemporain. Le rapport ? Il n'y en a aucun. Ce qui va avoir le don d'agacer les deux historiens.

Guillaume Erner : [Marc Bloch] conclut : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d'un antisémite. » Or, Patrick Boucheron en ce moment, il y a une résurgence – en tout cas, c'est mon analyse – de l'antisémitisme, et d'un antisémitisme qui parfois utilise d'autres visages, avec un certain nombre de termes. Comme l'antisémitisme est devenu un crime, l'antisémitisme politique n'est plus envisageable, alors on utilise d'autres termes, on traite des gens, par exemple, qui n'ont jamais pris de position particulière par rapport à Israël, de « sioniste » voire de « génocidaire »… Qu'est-ce que ça vous inspire cette période particulière, Patrick Boucheron ?

Le professeur au Collège de France se montre une première fois décontenancé par cette question très alambiquée, sans rapport avec Marc Bloch. Sa réponse est nette :

Patrick Boucheron : Et donc, il faudrait dire que Marc Bloch est sioniste parce que… ? […] C'est une faute, c'est une faute historique que de le dire, puisque objectivement, il ne l'est pas »

Erner, n'accepte pas cette tentative de recadrage et insiste lourdement :

Guillaume Erner : La question que je posais est différente, Patrick Boucheron […]. C'est celle de savoir tout simplement si un certain nombre d'effacements que l'on voit aujourd'hui et qui sont bien réels dans l'université française, effacements de personnes qui sont traités de « sionistes » […], est-ce que ceci ne s'assimile pas tout simplement à de l'antisémitisme ? Et la glorification de Marc Bloch n'est-elle pas l'une des stratégies de récupération […] ? Mais aussi une forme de célébration d'un juif mort qui est, dans ce contexte, moins gênant que d'autres juifs vivants ?

« Ne recommençons pas l'assignation », cingle alors l'historienne Alya Aglan, qui rappelle que « sous Vichy, c'est la loi qui […] désigne [Marc Bloch] comme juif ». Ce nouveau recadrage ne suffit pas à Guillaume Erner, qui revient à la charge. Cette fois, le très mesuré Patrick Boucheron refuse de coopérer :

- Guillaume Erner : Mais Patrick Boucheron, les résonances actuelles ?

- Patrick Boucheron : Non, non, mais ça, on vous laisse parler tout seul.

- Guillaume Erner : Mais pourquoi ?

- Patrick Boucheron : Mais parce qu'aujourd'hui on est dans un autre sujet…

L'échange installe un malaise dans le studio. Mais Erner n'entend rien et tente une relance évasive. Boucheron refuse à nouveau de mordre à l'hameçon : « Quelle est la question ? Je vous ai répondu… » Rien n'y fait : le présentateur s'obstine à (re)demander si l'antisionisme n'est pas « tout simplement de l'antisémitisme » en prenant une nouvelle fois l'historien panthéonisé en caution, lequel faisait dialoguer l'histoire avec le présent. « Oui, mais avec une responsabilité vis-à-vis du passé, et vis-à-vis du présent », rebondit sèchement Patrick Boucheron… Bref : Guillaume Erner, ou l'art de saboter une interview.

« Ni droite, ni gauche » : opération dépolitisation

Le matinalier de France Culture n'est pas le seul éditocrate à avoir brillé au cours de cette séquence. Beaucoup vont notamment reprendre à leur compte le cadrage qui s'était imposé partout les jours précédents au cours d'un énième épisode de dépolitisation journalistique, sur fond d'appel à « l'unité nationale » : fallait-il exclure l'extrême droite de la cérémonie de panthéonisation, comme l'a expressément demandé la famille de Marc Bloch ?

Poser une question aussi absurde revient normalement à y répondre. Sur France Inter (23/06), Duhamel la formule quand même face à Suzette Bloch [1], petite-fille de Marc Bloch et dépositaire de son œuvre. « C'est naturel, répond cette dernière. Le RN sont les héritiers des Waffen-SS qui ont tué mon grand-père. […] Il faut être clair : Marc Bloch était antifasciste. […] c'était clairement un homme de gauche. » Voici donc ce qu'ont tenté de faire oublier les journaux et les plateaux des jours durant.

Il y a d'abord ceux qui, comme Libération (20/06), ont judicieusement tendu le micro à un homme politique… de droite, Édouard Philippe en l'occurrence, lui permettant de ne retenir de Bloch que ce qui l'arrange – ici le soldat et le patriote. Il y a ceux, ensuite, qui ont profité de l'événement pour écrire l'hagiographie non pas de l'historien résistant et antifasciste… mais d'Emmanuel Macron ! Ce fut le cas de Daïc Audouit sur France Info, par exemple, pour lequel « situer politiquement l'héritage politique de Marc Bloch n'est pas aisé », et qui est donc allé demander de l'aide à un ancien ministre macroniste (aujourd'hui député, membre de Place publique) pour ce faire : « Bloch, c'est ni droite, ni gauche »… dixit Aurélien Rousseau. Corinne Lhaïk creusait déjà le même sillon dans L'Opinion (22/06), dans un article supposément consacré à la panthéonisation de Marc Bloch, mais en réalité totalement à la gloire du président de la République, au terme duquel la journaliste cite anonymement « un ancien conseiller de l'Élysée » : « Macron, c'est Marc Bloch, capable de théoriser nos angles morts, nos points aveugles. Et il en est victime. »

Et puis il y a surtout ceux qui ont parasité la couverture de la panthéonisation de Marc Bloch, en accordant une place démesurée à la « polémique » (attisée par les droites) sur la présence – ou non – de l'extrême droite à la cérémonie. La question a semblé cruciale à de nombreux journalistes, qui l'ont déclinée sur tous les tons. Froid et informatif : « Marc Bloch : sa famille ne veut pas voir l'extrême droite au Panthéon » (France Info) ; neutre et dépolitisant : « France : la panthéonisation de Marc Bloch soulève des débats » (RFI) ; ou encore, outré et sensationnaliste : « Croisade contre l'"extrême droite", héraut du souverainisme… Pourquoi l'héritage intellectuel de Marc Bloch fait polémique ? » (Le Figaro) Quant à savoir pourquoi ce titre du Figaro n'en a déclenché aucune…

Comme souvent, Le Figaro s'est particulièrement distingué dans cet exercice. D'abord avec cet article du 24 mai, dans lequel Paul-François Paoli s'étonne que l'historien antifasciste, donné par des collabos français et abattu par la Gestapo, se fasse « embarquer » par « des historiens militants […] dans leur croisade contre "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont authentiques. Puis, le jour de la panthéonisation, le même Figaro publie un hommage somme toute classique, immédiatement modéré par un éditorial « contre-point » du rédacteur en chef, Guillaume Tabard (23/06). Son titre est sans appel : « Un hommage national ne peut exclure personne ». Son combat personnel ? Faire campagne pour que l'extrême droite puisse assister à l'hommage d'un homme qu'elle a assassiné il y a 90 ans : « Si l'avis d'une famille compte, le propre d'une entrée au Panthéon n'est-il pas de faire accéder une figure particulière à une sorte de propriété nationale, donc collective ? » Pour la première fois de sa vie, Guillaume Tabard est favorable à la propriété collective. Gourmand, le journaliste ajoute une autre insanité : « Faut-il interdire à un adversaire passé ou supposé de lui rendre hommage ? » Nous ne saurons pas qui, des fascistes français ou allemands, désigne Guillaume Tabard en parlant d'adversaire « passé ou supposé »…

De réécritures de l'histoire en diabolisation de la gauche

La « polémique » sur la présence ou non de l'extrême droite a pris tellement de place dans la presse qu'une partie des commentateurs se sont retrouvés comme une poule devant un couteau face aux images de la cérémonie. En effet, la famille de Marc Bloch s'y est affichée en photo tout sourire aux cotés de l'état-major de La France insoumise.

Pas de quoi étonner celles et ceux qui avaient entendu Suzette Bloch rappeler sur France Inter que son grand-père était « clairement un homme de gauche », « antifasciste », et que ses valeurs s'étaient « transmises jusqu'à eux » ; mais de quoi provoquer un désarroi monumental chez tous les contempteurs de ce mouvement politique qui, comme Guillaume Erner, se sont auto-convaincus que l'antisémitisme était l'apanage des Insoumis – et le font savoir à grands cris.

Sur le plateau de « 28 Minutes » (Arte, 26/06), Renaud Dély peine ainsi à contenir son agacement – « C'est un acte politique, très clairement… C'est une forme de récupération… » – et s'empresse ensuite de couper court à la critique (sans doute un peu trop poussée à son goût) qu'exprime l'historien Léo Rosell à propos de la réécriture de l'histoire par l'extrême droite. La parole est à l'essayiste réactionnaire Noémie Halioua [2], qui profite du tapis rouge et ne sera, elle, nullement interrompue :

Noémie Halioua : La France insoumise ne représente pas du tout l'idéal républicain que portait Marc Bloch. […] La République, c'est l'intégration, c'est l'idée que les gens qui viennent d'ailleurs rejoignent l'idéal français. Or, la « nouvelle France » [de LFI], c'est exactement l'inverse ! C'est de dire : « Nous arrivons en France et nous voulons imposer nos codes aux autres. » Ce sont des logiciels extrêmement différents.

Croyez-en l'expertise de Noémie Halioua !

Sur le réseau social X également, les réactions déconfites pleuvent. Florilège du commentariat bourgeois en pleine panique, devant l'échec de son opération dépolitisation/récupération :

- Rudy Reichstadt : Cette photo, j'avoue que je n'étais pas prêt. Je veux croire que c'est l'une de ces ironies de l'histoire sur lesquelles Marc Bloch aurait probablement écrit des choses lumineuses.

- Géraldine Woessner : Je n'ai jamais compris cette révérence grotesque, largement entretenue par les médias, envers les enfants ou petits-enfants d'untel ou unetelle… La vertu ne s'hérite pas. Elle n'est pas inscrite dans les gènes.

- Eugénie Bastié : Illustration de la capacité infinie à s'indigner des turpitudes d'hier en se donnant le beau rôle tout en s'aveuglant complaisamment sur celles d'aujourd'hui.

- Denis Olivennes : On dit Marc Bloch ou Marc Bloche ? [3]

- Frédéric Haziza : Ainsi Manuel Bompard, le sous-chef de la meute « passionnément antisémite » ose se livrer à une opération de récupération politique en s'appropriant la mémoire de Marc Bloch assassiné par les nazis parce que né Juif. […]

- Jean Quatremer : On est souvent trahi par sa descendance... L'intelligence, la vertu, le courage ne sont pas héréditaires.

Etc.

Dans Causeur (24/06), Élisabeth Lévy, jamais avare d'une outrance, s'indigne elle aussi : « Emmanuel Macron, pourtant garant de l'unité de la nation […] en a donc profité pour faire la chasse à "l'extrême droite" » – les guillemets à extrême droite sont encore une fois authentiques. Dans L'Opinion également, la panthéonisation de Bloch est l'occasion de parler de la « poussée des extrêmes » : « À gauche avec Jean-Luc Mélenchon et le discours antisémite développé par La France insoumise. À droite avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella pour le Rassemblement national et ses penchants autoritaires et antieuropéens. » Le « quotidien libéral » de Bernard Arnault ne met donc pas Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur le même plan, il fait pire : le premier porterait un « discours antisémite », quand la seconde n'a que des petits « penchants » problématiques.

Dans cette ambiance, la bride est lâchée sur CNews (24/06) : « Qu'est-ce qui restera de Marc Bloch hier ? La France Insoumise ! », s'emballe Pascal Praud. Sa chroniqueuse Eugénie Bastié, recrutée par le service public pour les futures interviews des candidats à l'élection présidentielle, donne un avant-goût de sa finesse d'analyse : « Voir Marc Bloch célébré par les centristes bureaucrates et le parti des nouveaux antisémites, il y a quelque chose de savoureux là-dedans. » Fustigeant ensuite le « tropisme d'extrême gauche » de Suzette Bloch, elle ajoute : « J'ai trouvé très choquant qu'elle appelle à ce que le RN soit exclu de la cérémonie. » « C'est une honte totale », renchérit Éric Naulleau avec des accents maurassiens : « Que cette cérémonie soit récupérée par ce qui est devenu un parti de l'étranger, c'est une honte pour la France. » Bref, pendant 25 minutes, le plateau d'extrême droite n'a que faire de Marc Bloch et ne discute que de La France insoumise. Praud verbalise d'ailleurs son désintérêt pour Bloch : « C'est-à-dire que c'est… Pfff… Y a vraiment, y a d'autres priorités, on va le dire comme ça… ». Et de livrer son bilan de l'événement : « On célèbre La France insoumise au Panthéon ! Emmanuel Macron célèbre La France insoumise au Panthéon ! On en est là… »

Quand le pôle réactionnaire pousse son agenda

Au même moment sur France Inter, les deux matinaliers reçoivent le député RN Jean-Philippe Tanguy (24/06) et lui proposent… de répondre aux déclarations de Suzette Bloch, à sa place la veille. Mieux : la chaîne YouTube de France Inter met en scène cette réponse dans un « short » destiné à « buzzer » sur la plateforme américaine. Celui-ci est titré : « Jean-Philippe Tanguy répond à Suzette Bloch ». Ce qui nous amène à cette question : qu'aurait fait de différent la chaîne YouTube du Rassemblement National ?

Les flots de commentaires réactionnaires entourant la panthéonisation de l'historien résistant ne vont malheureusement pas s'arrêter là. Après La France insoumise, c'est au tour de Patrick Boucheron d'être repeint… en odieux antisémite. La contradiction qu'il opposa à Guillaume Erner dans la matinale de France Culture et son refus de parler d'autre chose que de Marc Bloch – c'est-à-dire d'entériner l'analyse droitière du « nouvel antisémitisme », apanage de la gauche (et des musulmans) –, n'est pas passée dans les rédactions de droite.

Le jour même de l'entretien, une offensive est lancée depuis les pages du Point, rapidement relayée par L'Express et Atlantico. Sous la plume de son « grand reporter » Saïd Mahrane, Le Point est à deux doigts de qualifier Patrick Boucheron d'antisémite : « Sur France Culture, le professeur au Collège de France a refusé de répondre à une question sur la montée contemporaine de la haine contre les juifs. » L'article, manifestement pondu à la hâte, parle de « trahison des clercs ». Les sphères réactionnaires s'enflamment sur les réseaux et redoublent de commentaires outranciers. Tous les habitués du comptoir sont au rendez-vous : Sophia Aram, Gilles-William Goldnadel, Ferghane Azihari, Anne Rosencher, etc. Et dans la journée, un illustre toutologue franchit allègrement le pas (X, 24/06) :

Jacques Attali : Le silence de Patrick Boucheron est une marque d'antisémitisme aussi terrible que les insultes les plus explicites. Le professeur d'histoire au Collège de France perd toute dignité et toute légitimité.

Comme d'habitude, ce commentariat radicalisé manie l'accusation d'antisémitisme avec une légèreté confondante et irresponsable, dont l'effet est de trivialiser un mot désignant un racisme pourtant bien réel – et dont Patrick Boucheron ne s'est évidemment pas rendu coupable en refusant, un jour de panthéonisation, d'avaliser les obsessions de Guillaume Erner et de toutes les sphères réactionnaires.

***

Que pouvait-on attendre du récit médiatique de la panthéonisation de Marc Bloch, dans des médias qui, il y a trois mois à peine, répétaient en chœur que « l'antifascisme est le nouveau fascisme » ? La réponse à cette question est, hélas, sous nos yeux : les mêmes biais et partis pris que n'importe quel autre jour de l'année. Mépris du savoir académique, falsifications historiques, diabolisation de la gauche et réhabilitation de l'extrême droite : un comble le jour où il s'agissait de rendre hommage à un universitaire de gauche assassiné par des fascistes.

Jérémie Younes


[1] Benjamin Duhamel : « Pourquoi est-ce que vous avez considéré que le RN n'avait pas sa place à cette cérémonie ? »

[2] Membre du comité éditorial de La nouvelle revue politique, dont la composition signe une orientation allant de la droite radicalisée à l'extrême droite.

[3] Denis Olivennes fait ici très probablement référence à la « polémique » sur la prononciation du nom du pédocriminel Epstein, qui a valu à LFI un énième procès en antisémitisme : l'un des pires épisodes de diabolisation de ces trois dernières années.

25.06.2026 à 17:33

Jérémie Younes
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Texte intégral (1283 mots)

France Culture, 24 juin.

Mercredi 24 juin, Guillaume Erner reçoit Marine Le Pen dans « Les Matins » de France Culture. Après 10 minutes de complaisance, Guillaume Erner en vient « aux répercussions de ce conflit israélo-palestinien en France, avec la question de l'antisémitisme ». Pour ce faire, le présentateur lance alors un « sonore », qu'il indique avoir lui-même « trouvé sur les réseaux sociaux ». Le principe de ce « petit montage » ? Dans les mots d'Erner : « [comparer] Jean-Luc Mélenchon et Jean-Marie Le Pen sur la question de l'antisémitisme ».

Résumons : Guillaume Erner tient face à lui une représentante du principal parti d'extrême droite ; ce parti a été fondé par des collabos et des Waffen-SS ; il s'est illustré tout au long de son histoire par son négationnisme et son antisémitisme ; on ne compte plus les déclarations pétainistes, antisémites ou racistes de nombre de ses élus. Dans cette situation, que fait le présentateur de la matinale de France Culture « sur la question de l'antisémitisme » ? Il diffuse un montage « trouvé sur les réseaux sociaux » pour suggérer que le principal parti de gauche est aujourd'hui antisémite… et même tout autant que le parti d'extrême droite. Peut-être même plus ? Car Erner ne s'en tient pas là et tend une nouvelle perche à son invitée : « Quand, Marine Le Pen, avez-vous décidé de rompre avec l'antisémitisme de votre père ? » La prémisse de sa question est très claire : le RN a rompu avec l'antisémitisme. Contrairement à la gauche, si l'on en croit le présentateur et son « petit montage ».

Le scandale ne s'arrête hélas pas là : le montage diffusé par Erner est en réalité… fallacieux. Il détourne des propos de Jean-Luc Mélenchon sur « les élites », extraits d'un entretien avec Natacha Polony en 2017, dans lequel il n'était absolument pas question des juifs… Le montage trompeur a en fait été produit par le média numérique Léon, sorte de Franc-Tireur pour les réseaux sociaux [1].

La séquence ne passe pas inaperçue : LFI saisit l'Arcom et face aux réactions qui se multiplient, France Culture publie un correctif sur son site et sur X : « Dans "Les Matins" de ce mercredi 24 juin, l'extrait audio diffusé à 10:35, qui n'avait pas été sourcé à l'antenne, provient de "Léon le média". C'était un montage fallacieux, ce que nous avons réalisé a posteriori. Cet extrait n'aurait donc pas dû être diffusé. La direction de la chaîne et Guillaume Erner tiennent à présenter leurs excuses aux auditrices et auditeurs. »

Mais comme le note Arrêt sur images (25/06), « ni le 24 juin, une fois l'entretien terminé, ni le 25 juin, malgré la polémique suscitée, Guillaume Erner n'a jugé utile de corriger, nuancer, ou s'excuser à l'antenne dans son émission Les Matins ». Comme de coutume, les « mea culpa » superficiels ne sont pas diffusés dans les mêmes conditions que l'intox : les réseaux sociaux pour les premiers, le direct d'une matinale pour la seconde.

Dans la foulée du communiqué de la station, les sociétés de journalistes de France Culture et de Radio France « se désolidarisent » à leur tour de Guillaume Erner, et réclament contre le producteur « les mesures qui s'imposent » [2].

***

Nous documentons cette dynamique médiatique depuis de longues années : le blanchiment de l'extrême droite se fait notamment au prix d'une diabolisation de la gauche. Nous en sommes au stade où le présentateur de la matinale de France Culture peut diffuser un faux grossier, qu'il a repris les yeux fermés d'un obscur média pour tenter de faire croire que l'antisémitisme est aujourd'hui l'apanage de la gauche. Devra-t-on, cette fois encore, se contenter de piteuses excuses ?

Jérémie Younes

Addendum (26/06) : Vendredi 26 juin, France Culture diffuse sur son antenne le message suivant :

Guillaume Erner : Bien que n'étant pas à l'antenne aujourd'hui – c'était prévu de longue date –, je tenais à revenir sur la matinale de mercredi, au sujet de laquelle je tiens à vous présenter mes excuses. À l'occasion de mon interview de Marine Le Pen, j'ai fait le choix de diffuser un montage audio, dans lequel on pouvait entendre des extraits de Jean-Marie Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Ce que j'ai omis de dire, et c'est une première erreur, c'est que ce montage audio je l'avais trouvé sur les réseaux sociaux, il provenait de Léon le média, j'aurais dû préciser cette source. Qui plus est, je n'avais pas vérifié scrupuleusement le contenu de ce montage audio, il s'avère qu'il était fallacieux. Je l'ai constaté a posteriori et je le regrette. On a supprimé cet extrait audio du replay de l'émission, sur le site et l'application Radio France. Je tiens à nouveau à vous présenter mes excuses. Ça n'est pas conforme à mon éthique professionnelle. Je ferai tout ce qu'il faut, je serai vigilant à l'avenir, pour que ça ne se reproduise plus. C'est essentiel puisque que ça touche à ce que nous avons de plus précieux : le lien de confiance qui nous unit. Chers auditrices et auditeurs, j'ai fait deux erreurs et je m'en excuse.


[1] Arrêt sur images le décrit comme un « média conservateur, défendant une ligne pro-israélienne et anti-LFI ».

[2] Signalons aussi le communiqué du SNJ-CGT Radio France (25/06). Mise à jour (26/06) : voir aussi le communiqué de la Société des Producteur·ices de France Culture (25/06).

18.06.2026 à 08:26

Acrimed
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Il est temps d'agir !

- Actes et actions /
Texte intégral (839 mots)

Pour signer la pétition, cliquez ici.

En 1944, le programme du Conseil national de la résistance (CNR) défendait la liberté de la presse et son indépendance « à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères ».

80 ans plus tard, le constat est alarmant : tout en captant la majorité des aides publiques à la presse et en bénéficiant de fréquences publiques, une poignée de capitalistes, pour la plupart milliardaires, contrôle les principaux médias du pays : Bouygues (TF1, LCI, TMC), Arnault (Le Parisien, Les Échos, Paris Match, Challenges), Saadé (BFM-TV, RMC, La Provence, Brut), Bolloré (Canal+, CNews, Europe 1, Le JDD, Capital, Voici), Kretinsky (Marianne, T18, Franc-Tireur, Elle), Dassault (Le Figaro), Pinault (Le Point), Niel (Le Monde, Le Nouvel Obs, Télérama, Nice Matin), Pigasse (Radio Nova, Les Inrockuptibles, Le HuffPost), etc.

Ces capitalistes n'hésitent pas à peser de tout leur poids sur les orientations éditoriales de leurs médias, soit par des interventions directes, soit en nommant des directions aux ordres qui influent en cascade sur les productions ;

ils instrumentalisent leurs médias pour mener des campagnes politiques et, par temps d'élections, peser sur le débat démocratique en promouvant leurs candidats ou en dénigrant ceux qui leur déplaisent – avec un pôle réactionnaire de plus en plus puissant, œuvrant dorénavant activement à la victoire de l'extrême droite ;

ils mettent les médias qu'ils possèdent au service de leurs intérêts et de leurs activités économiques parallèles ;

ils utilisent leurs médias comme un levier d'influence pour construire, promouvoir ou restaurer leur image publique ;

Ça suffit !

Face à la complaisance des pouvoirs publics et à la faillite des principales institutions chargées de « réguler » le paysage de l'information, libérer les médias du pouvoir de l'argent est une urgence démocratique.

C'est pourquoi, dans le but de contrecarrer la financiarisation des médias, la concentration du secteur et l'uniformisation des contenus qui en découle, nous revendiquons la mise en œuvre d'une loi visant à :

interdire le contrôle des entreprises médiatiques par des firmes qui sont présentes dans d'autres secteurs d'activité économique et, en particulier, par des firmes qui dépendent de l'obtention de marchés publics ;

interdire le contrôle de plus d'un média par un même propriétaire ;

interdire les concentrations verticales, en amont ou en aval de la chaîne de production et de diffusion de l'information et de l'édition (sociétés de production, infrastructures et opérateurs de télécommunications, agence de publicité, points de vente et de diffusion, etc.)

Ces revendications ne constituent ni des atteintes à la liberté de la presse, ni au pluralisme : elles sont au contraire des leviers indispensables pour les défendre. En particulier aujourd'hui, où loin de protéger l'exercice du journalisme, des capitalistes licencient en masse et dégradent davantage encore les conditions de travail.

L'objectif est simple : soustraire l'information à l'emprise des capitalistes milliardaires, sans la soumettre en retour au pouvoir politique. Mais la réappropriation démocratique des médias devra aller plus loin. Combattre les « puissances d'argent » implique aussi de leur opposer des alternatives et adopter ainsi un ensemble de mesures visant (entre autres) à renforcer les médias sans but lucratif – incluant le secteur public et le « tiers secteur » (médias associatifs, coopératives, etc.) – et à garantir les droits des journalistes et des salariés des médias. Un combat qui vaut aussi dans le champ culturel et de l'édition, avec les mêmes enjeux d'indépendance et de pluralisme.

L'information est un droit et la question des médias est une question politique de premier plan qui nous concerne toutes et tous. Ce ne sont pas de perspectives ou de moyens d'action dont nous manquons, c'est d'une mobilisation collective et d'une volonté d'action de la part des pouvoirs publics : il est temps d'agir !

Pour signer la pétition, cliquez ici.

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