Lien du flux RSS
Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

▸ les 10 dernières parutions

21.09.2026 à 12:34

img

30 ans de critique des médias, ça se fête !

- Actes et actions
Lire plus (115 mots)

30 ans de critique des médias, ça se fête ! Prises de parole, stands de collectifs et de médias, fanfare : Acrimed vous donne rendez-vous le 26 septembre à Paris (salle Olympe de Gouges, 15 rue Merlin), de 15h à 22h ! Entrée libre.

15.09.2026 à 16:33

Pauline Perrenot
img

Emballement raciste, normalisation de l'extrême droite.

- Racisme médiatique / ,
Texte intégral (5870 mots)

Déclaré victorieux à huit mois de l'élection présidentielle par l'ensemble des commentateurs, le RN est au centre de l'attention journalistique. Une fois n'est pas coutume, alors que certaines thématiques chères à la gauche – écologiques, économiques et sociales – lui disputaient (un peu) l'agenda, les chefferies médiatiques ont viré à tribord toute : l'interdiction du voile dans l'espace public fait la Une. Une séquence qui révèle les rouages structurels de la banalisation médiatique de l'islamophobie.

Mardi 1er septembre, Pascal Praud trônait sur le plateau de CNews, le teint légèrement hâlé, fraîchement rentré de La Baule, chargé du souvenir estival et néanmoins traumatique de ces « nombreuses femmes voilées » qui défilaient sous ses yeux « vers 10h du matin », au moment où l'éditorialiste avait l'habitude de prendre un café « avenue du général de Gaulle, la bien nommée ». « Il n'y avait pas de femme voilée il y a quarante ans à La Baule », poursuivait-il, avant d'agiter sexisme et islamophobie dans un cocktail détonnant :

Pascal Praud : Les jeunes femmes portaient des mini-jupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. Le voile islamique n'est pas une tradition française. Il n'appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d'une immigration massive et d'une religion importée sur le sol de France, l'islam.

Non sans avoir préalablement et mécaniquement fustigé le prétendu silence des « féministes », « comme si elles craignaient d'affronter la colère du monde musulman », l'éditorialiste concluait son plaidoyer par une adresse solennelle : « On a évidemment trop tardé. On ne s'en sortira plus, désormais, sans mesure radicale. » Une manière d'afficher un soutien au RN qui, la veille, formulait la volonté d'interdire le voile dans l'espace public. Aucun doute : la rentrée médiatique a sonné.

La co-construction d'un agenda raciste

Cette (nouvelle) séquence de stigmatisation des femmes musulmanes avait en réalité (re)commencé sur BFM-TV deux jours plus tôt. Le 30 août, la chaîne déroule le tapis rouge au député RN Jean-Philippe Tanguy pour un « grand oral », où le thème de l'immigration occupe, sans surprise, une place importante. Alléché comme tout professionnel de sa trempe par l'insignifiante tambouille politicienne et les vapeurs de rififi au sein du RN, le présentateur Marc Fauvelle lance de sa propre initiative le sujet suivant :

Marc Fauvelle : Jean-Philippe Tanguy, un mot sur le port du voile. Marine Le Pen a toujours dit : « Si j'arrive à L'Élysée, j'interdirai le port du voile dans l'espace public. » Il y a eu un séminaire organisé au Rassemblement national il y a quelques mois, et d'après L'Express, qui a même cité ses propos, Jordan Bardella aurait émis des réserves, il aurait dit : « Je la sens pas cette mesure. Je ne la sens pas, je ne sais pas comment on va [la] faire appliquer, je ne sais pas si ça ne va pas nous couper aussi d'une partie de l'opinion. » Est-ce que, vous, vous la sentez ?

S'ensuit une séquence d'à peine quatre minutes, au cours de laquelle Jean-Philippe Tanguy réitère l'une des propositions ancestrales de Marine Le Pen : en cas de victoire du RN, le port du voile dans l'espace public sera sanctionné – « Marianne, elle est plutôt dénudée en France. Voilà. » Rictus semi-gêné des journalistes, qui, malgré tout, ne pipent mot. Ou plutôt si : « Ça sera dans le projet du RN ? », demande poliment Marc Fauvelle. Il n'en fallut pas plus…

Pendant au moins 72 heures, la déclaration inspire aux intervieweurs politiques leurs questions matinales, aux « reporters » leurs interpellations du personnel politique, aux magazines et chaînes d'info leurs « débats », aux JT leurs micros-trottoirs, aux journalistes politiques leurs plongées sous-marines dans les arcanes des partis, aux vérificateurs leurs « vrai ou faux », aux sondeurs leurs camemberts vides de sens, aux têtes pensantes leurs éditos, avant que chacune des réactions d'élus – sollicitée ou non – viennent à son tour grossir la chronique : la question du voile occupe de nouveau le haut de l'agenda. Et contrairement à ce qu'ont rapporté la plupart des journalistes si prompts à s'exonérer de toute responsabilité dans la co-construction de « l'actualité », ce n'est pas au RN que l'on doit sa énième mise en circulation… mais à un présentateur de télévision.

Le parti d'extrême droite ne s'est évidemment pas fait prier. Dès le lendemain, les fausses « indiscrétions » des uns font les « exclusivités » des autres : « Le Rassemblement national prépare un référendum sur l'interdiction du port du voile si Marine Le Pen est élue lors de la présidentielle 2027, apprend France Inter ce lundi 31 août auprès de l'entourage de Marine Le Pen. » (France Inter, 31/08) Un journalisme de communication : quelques instants plus tard, à l'issue d'une réunion au siège du RN, Jordan Bardella duplique le message devant un parterre de guetteurs à micros, tandis que d'autres élus courent déjà les plateaux des chaînes d'info pour croiser le fer avec des opposants qui, à leur corps défendant, contribuent à maintenir à flot cet agenda raciste en acceptant les joutes télévisées. Bref, la dialectique ordinaire de l'« actualité politique ».

Que de nombreux journalistes se soient élevés contre la proposition du RN en pointant notamment son anti-constitutionnalité ne change strictement rien au fond du problème : tous ont jugé légitime et acceptable qu'un tel « débat » se tienne (de nouveau) sur la scène médiatique, et tous ont œuvré (consciemment ou non) à ce qu'il en occupe le premier plan, la plupart du temps en l'absence de femmes musulmanes portant le foulard… comme à chaque séquence de cet acabit. Les cadrages journalistiques n'en ont été que plus discriminants : autopsie des intentions des concernées ; élucubrations quant aux significations « véritables » du voile ; comparaisons internationales éculées, notamment avec les femmes iraniennes ; plaidoyers faussement féministes (mais vraiment islamophobes) ; examen des bisbilles au sein du RN ; exégèse de la volonté « des-Français » en la matière, sondages à l'appui ; revue historique des positions d'élus ; questionnements pratico-pratiques omniprésents sur l' « applicabilité » d'une proposition foncièrement raciste… : rien n'aura été épargné.

Dans la matinale de Franceinfo face à Valérie Pécresse (31/08), le journaliste Simon Le Baron semblait (sincèrement) s'en indigner : « Vous voyez bien ce que cherche à faire le RN, c'est-à-dire à faire réagir sur des propositions choc alors que vous le dites, si je vous entends bien, elles sont inapplicables ! » En effet… À ceci près qu'en première instance, aucune loi professionnelle n'obligeait le matinalier à « faire réagir » Valérie Pécresse sur cette question. Aucune, si ce n'est la routine tristement mimétique du journalisme français, brillamment résumée par sa consœur Agathe Lambret en début d'interview, consistant à faire le débat médiatique à partir d'« un sujet qui fait débat »… surtout dans les médias.

Télévisions en continu : « premières sur l'info » raciste ?

Ce pouvoir d'agenda, de nombreux médias l'ont mis en pratique avec brio. Pour Benjamin Duhamel, aux commandes de la nouvelle émission politique dominicale co-diffusée par France Inter et France 2, « Franc-jeu » (06/09), l'interdiction du port du voile est bel et bien « le débat politique de la semaine » ; raison pour laquelle les deux rédactions le prolongent goulûment avec la mise en scène d'une confrontation typiquement médiatique (et 100% masculine) : Jean-Philippe Tanguy versus Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris.

Une semaine plus tôt dans la matinale de LCI, après avoir amorcé l'interview du député RN Sébastien Chenu avec le sujet du voile (31/08), la journaliste Amélie Carrouër remettait le couvert face au coordinateur de La France insoumise (01/09). « Peut-on débattre du voile, Manuel Bompard ? », feignait-elle de s'interroger, avant de consacrer à cette thématique le lancement puis les six premières minutes de son entretien.

Il en est allé de même sur d'autres télévisions en continu. Entre le 31 août et le 4 septembre, sur X, le compte de Franceinfo a par exemple publié pas moins de 30 posts sur le sujet. Un score largement dépassé par BFM-TV : 55 posts en cinq jours ! Intoxiqués par les logiques d'audiences, d'« impact » et de buzz qui contribuent à la déréalisation de tout, tout le temps, les présentateurs de la chaîne Saadé en ont même fait un argument de vente pour la marque BFM : « le moment Fauvelle/Tanguy » est devenu un symbole marketing. Le 31 août, le présentateur de « BFM Première », Mathieu Coache, en parle ainsi comme d'un « temps fort » du week-end : « une séquence qui a fait beaucoup réagir ». « Ça s'est passé chez nous, sur BFM, dans "Le grand oral" du dimanche ! », plastronne encore Maxime Switek dans la soirée. Son émission, « BFM Grand soir », a d'ailleurs su lui assurer un SAV digne de ce nom. Sur trois heures de programme, l'interdiction du voile fut de très loin le sujet le plus traité : 1h35 au total, soit un temps près de six fois supérieur à celui accordé, par exemple, à la séquence sur le prix des carburants.

BFM-TV, « première sur l'info » raciste ? L'agenda de « BFM Grand Soir » fut en tout cas à l'image de la grille du 31 août, progressivement vampirisée par les séances de commentaires autour de l'interdiction du voile. De 20 minutes entre 10h et 12h, on est en effet passé à 30 minutes entre 12h et 14h ; puis, après une « accalmie » sur la tranche 14h-17h – peu regardée et occupée ce jour-là par une édition spéciale sur les obsèques d'Édouard Balladur – la thématique est revenue en force : 45 minutes dans l'émission d'Alain Marschall et Olivier Truchot, autant dans celle de Sonia Mabrouk et, enfin, 1h35 dans le programme de Maxime Switek. L'interdiction du voile a même constitué le sujet d'ouverture de ces trois émissions, qui se donnent chacune pour ambition d'attirer de fortes audiences, animées – et ce n'est pas (non plus) une coïncidence – par certaines des « têtes d'affiche » les plus passionnément de droite. Cet agenda obsessionnel s'est d'ailleurs accompagné d'un défilé de cadres frontistes dont « l'info en continu » est désormais coutumière : entre 10h et minuit, cinq d'entre eux auront ainsi cumulé six passages dans les studios de BFM-TV [1], la plupart du temps sous la forme de promenades de santé.

Femmes musulmanes : un traitement discriminatoire

Une exposition médiatique à mettre en regard de celle dont a « bénéficié » la consultante Sara El Attar le même jour, seule et unique femme musulmane portant le foulard à avoir pu s'exprimer à l'antenne : deux passages dans les conditions d'un duplex, parasité par une mauvaise liaison technique et de nombreuses interruptions. Un traitement à charge dont elle a pu rendre compte dans l'émission d'Arrêt sur images (04/09), et dont on prend la mesure à l'écoute des « questions » que lui ont adressées Olivier Truchot puis, dans une seconde émission, la transfuge de CNews, Sonia Mabrouk. Florilège :

- Olivier Truchot : Est-ce que vous êtes, finalement, le porte-parole de cet islamisme radical en portant le voile dans l'espace public ?

- Sonia Mabrouk : Le voile […] n'étant pas inscrit dans les mœurs françaises, en tous les cas le voile tel qu'on l'entend, le voile islamique, est-ce que pour vous, malgré tout, c'est un signe d'intégration et d'assimilation ?

- Sonia Mabrouk : C'est difficile de faire abstraction de ce qui se passe dans le reste du monde, c'est-à-dire que quand vous parlez ce soir, madame, vous parlez quand même au nom de certaines femmes. Et moi, je ne peux pas mettre de côté les femmes iraniennes qui se battent, qui se battent au mépris de leurs vies pour l'enlever, voyez-vous ? C'est impossible de penser comme si c'était simplement la liberté.

- Sonia Mabrouk : Quand vous regardez des images […] de certaines femmes qui sont battues, torturées parce qu'elles ont enlevé le voile, j'ai envie de savoir ce que ça vous fait, tout simplement. Parce que je ne peux pas imaginer que vous n'éprouvez pas de la solidarité envers ces femmes…

Suspecte et coupable a priori, Sara El Attar aura beau tenir la dragée haute et témoigner d'une solidarité « avec toutes les femmes qui veulent se vêtir comme elles le souhaitent », comme d'un rejet catégorique des oppressions étatiques et patriarcales d'où qu'elles viennent, elle sera régulièrement interrompue. Et, sous le regard satisfait du député RN, le soupir voire le ricanement d'un autre intervenant – quatre hommes blancs sont en plateau ! –, elle subira la morgue et les coups de boutoir systématiques de Sonia Mabrouk : « Reconnaissez, lui lancera par exemple la journaliste, que ça doit faire beaucoup souffrir certaines femmes qui vous écoutent ce soir, peut-être, à travers les frontières. » Quant au sujet des discriminations systémiques subies par les femmes musulmanes en France, Sara El Attar sera instantanément renvoyée dans les cordes pour l'avoir mis sur la table : « Madame ! Madame !, l'interrompt brutalement Sonia Mabrouk. Comparaison ne vaut pas raison : en Iran, elles se font tuer ! Moi, je n'aurais jamais l'indécence de comparer l'Iran et la France. Jamais ! » C'est pourtant sous l'égide de ce parallèle d'autorité que la présentatrice aura construit plus de la moitié de son « entretien »…

Quelques heures plus tôt sur LCI (31/08), un sort relativement similaire était réservé à l'avocate Lilia Bouziane. Où l'on assistait, par exemple, à cet échange proprement sidérant :

- Élizabeth Martichoux : Il faut respecter les règles qui sont en vigueur dans la société française. Et dans la société française, […] le voile est interdit dans un certain nombre d'exercices professionnels, dont le vôtre. Et vous ne voulez pas le respecter.

- Lilia Bouziane : Je serais bien curieuse de savoir pourquoi vous dites que je refuse de le respecter.

- Élizabeth Martichoux : Vous êtes obligée, mais vous voudriez que ça change, non ? Ou alors je me trompe ?...

- Lilia Bouziane : Excusez-moi… Vous contestez quoi ? Est-ce que je respecte la loi ou est-ce que j'ai le droit de penser et de réfléchir ?

- Élizabeth Martichoux : Vous respectez la loi, mais vous aimeriez la changer…

- Lilia Bouziane : Non, c'est pas la loi que j'aimerais changer. Après, vous pouvez comprendre qu'en tant que jeune fille qui a toujours voulu être avocate […], bien sûr que ça me chagrine et que ça me peine de ne pas plaider. […] Et je ne comprends pas cette interdiction même juridiquement et intellectuellement.

- Élizabeth Martichoux : Vous pouvez heureusement plaider sans voile. Heureusement…

- Lilia Bouziane : Bien sûr je peux, mais je ne le souhaite pas.

- Élizabeth Martichoux : Ben voilà.

- Lilia Bouziane : Ben voilà. Du coup, je respecte les lois.

- Élizabeth Martichoux : C'est dommage. C'est dommage de se priver d'une bonne avocate comme vous devez l'être parce qu'elle refuse de plaider sans voile… C'est la règle !

Ce n'était là qu'un avant-goût… « Est-ce que vous comprenez les Français qui considèrent – et ils sont nombreux, il n'y a pas que le RN ! – que le voile est un symbole d'islamisme radical ? », osait encore la présentatrice Marie-Aline Meliyi. « Et de soumission de la femme ! », ajoutait Élizabeth Martichoux à la volée. L'ironie grinçante de l'avocate résonna alors comme la meilleure des réponses : « Alors en toute honnêteté, quand j'entends ce qu'on dit toute la journée sur les chaînes de télé, oui, je comprends qu'ils le pensent… »

La diffusion de discours discriminants y est en effet monnaie courante, et l'impunité des agitateurs les plus en pointe sur le sujet du voile, proverbiale. De Natacha Polony – « On a le droit de dire que le voile ne correspond pas à la sociabilité française » (BFM-TV, 04/09) – aux chevaliers des médias Bolloré : « Le Rassemblement national est courageux […], déclarait par exemple Ivan Rioufol sur Europe 1 (31/08). Je trouve intéressant de replacer aujourd'hui le débat sur le plan civilisationnel. […] Les Français ont bien compris qu'il y avait une grave crise existentielle et que la France était menacée par une submersion intérieure d'une autre civilisation. » Sans oublier son ancien confrère et grand ponte du Figaro qui, en 2019, se vantait publiquement d'être descendu d'un bus où « il y avait quelqu'un avec un voile ». Le 31 août, lorsque Yves Thréard n'était ainsi pas occupé à délirer contre « l'entrisme » des wahhabites, « les plus puissants dans l'infiltration de tous les secteurs de la société », il décrivait le voile comme « une arme politique » et l'« un des instruments de cet entrisme » :

Yves Thréard : Si la notion de racisme peut exister, en l'occurrence là [pour qualifier la proposition du RN, NDLR], elle est complètement déplacée ! Le problème, c'est que vous le savez très bien, le port du voile, dans quasiment tous les cas en France, est un projet politique, est un acte militant, est un acte politique, est un acte d'hostilité justement à la laïcité française. Et ça n'a rien à voir avec le racisme ! Quant à l'islamophobie, c'est une expression qui sort de nulle part, ça ne veut rien dire du tout. (BFM-TV, 31/08)

Et c'est un expert qui parle...

Légitimation médiatique d'une loi raciste

Produit de l'acharnement de certains éditocrates aux convictions notoirement islamophobes, la stigmatisation médiatique des femmes musulmanes peut également résulter, dans d'autres cas… ou en même temps, d'un « excès de zèle » de la part de journalistes ayant trop (ou mal) assimilé les mythes et les contraintes professionnels qui s'imposent à eux. Celles du « débat » prétendument « pluraliste » ou de la sacrosainte « confrontation d'idées », par exemple. Le 1er septembre, RTL aura offert un cas d'école en la matière.

Sujet principal de l'émission « Les auditeurs ont la parole », la proposition du RN sur le voile ne recueille pas l'enthousiasme : le répondeur de la radio enregistre de nombreux témoignages « contre ». Un premier – exprimant un message de tolérance (« chacun fait ce qu'il veut ») et une forte lassitude devant la surexposition de cette thématique au détriment d'autres comme « le chômage et la précarité » – est diffusé en guise d'introduction de l'émission. La présentatrice Amandine Bégot reçoit ensuite une deuxième auditrice, qui tient à exprimer « la même chose » que sa prédécesseuse. « Voir une femme qui porte le voile, ça ne vous gêne pas », résume quand même la présentatrice pour confirmation. « Du tout. ». « Mmmh. » Puis c'est au tour de Sihame, qui porte le voile, de témoigner : rebelote ! Tant et si bien qu'au bout de quinze minutes, on sent la présentatrice de RTL dans un certain embarras :

Amandine Bégot : Sihame, Isabelle, on entend. […] J'aimerais entendre des auditeurs qui sont contre le port du voile et qui seraient favorables à ce référendum que propose le Rassemblement national. Ce que je dis toujours dans cette émission, ce qui est bien, c'est que même si les points de vue sont différents, on peut échanger de manière posée […], sans que ce soit violent. Donc s'il y a des auditeurs qui nous écoutent et qui se disent : "Mais non, oui, il faut l'interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout.", vous nous appelez au 3210, vous nous laissez un petit message.

Et d'insister après la page de pub :

Amandine Bégot : Je vous cache pas que, pour l'instant, il y a que des gens contre cette proposition du Rassemblement national donc encore une fois, si vous y êtes favorable, bah… appelez-nous, que l'on puisse en débattre ! C'est le principe de l'émission. Dans le calme hein, on ne jugera personne, c'est juste pour en discuter.

C'est autour de la vingtième minute qu'apparaît le graal [2]. « Max est avec nous […]. Vous, vous êtes contre le port du voile. [Oui.] Pourquoi ? » Les efforts de RTL se voient alors dûment récompensés : l'auditeur se lance dans une tirade raciste, néanmoins parfaitement dans les clous de ce qui était attendu, et même, à ce stade, disons-le, espéré. « C'est pas notre culture, c'est pas notre histoire et c'est pas notre religion », déclare ainsi l'auditeur, avant d'en ajouter une couche : « Vous vous rendez compte, […] la question, pour moi, elle a pas lieu d'être. On est en France, il y a pas à avoir des gens… euh… des femmes voilées dans la rue ! »

Résumons : Amandine Bégot cherche tellement à mettre en scène un « débat d'opinion » tel que l'éditocratie se le figure qu'elle en vient à appeler, sans avoir vraiment l'air de s'en rendre compte, à ce que des propos ouvertement discriminatoires soient tenus sur son antenne. « Juste pour » cocher une case. Pire : en verbalisant explicitement la position-type escomptée – « Il faut l'interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout. » –, non seulement la présentatrice consigne cette position dans le registre du « dicible » (et crédibilise d'une pierre deux coups la proposition du RN), mais elle ouvre également la porte à d'autres propos racistes du même calibre, qui s'en trouvent par avance autorisés, encouragés, et donc légitimés. L'extrême droitisation du débat public se mesure pleinement à ce genre de séquence.

« Est-ce que c'est la bonne méthode ? »

Le cadrage médiatique autour de la « faisabilité » du projet frontiste, omniprésent dans la presse comme nous le soulignions plus haut, a produit les mêmes dégâts. Pendant plusieurs jours, les plateaux ont ressemblé à s'y méprendre à la « Zemmour-mania » de 2021, lorsque les éditorialistes cherchaient à « entrevoir quelques-unes des solutions ou des réponses » que proposait l'agitateur… « au-delà des constats » [3]. Cinq ans plus tard sur BFM-TV (31/08), c'est en ces termes que le journaliste Julien Arnaud s'adresse au député européen et porte-parole Aleksandar Nikolic :

Julien Arnaud : Jordan Bardella, il dit que c'est très difficile à mettre en œuvre, à mettre en pratique concrètement. Expliquez-nous : comment ça se passe ? Voilà, on a un voile dans la rue, on croise un membre des forces de l'ordre : qu'est-ce qui se passe ?

En fin de soirée, la journaliste Anne Saurat-Dubois interpellait Laurent Jacobelli, autre député RN : « Est-ce que c'est la bonne méthode, voilà, les amendes ? » Son intervention précédente était du même tonneau :

Anne Saurat-Dubois : Monsieur Jacobelli, juste une petite question, pardon. Pourquoi souhaitez-vous un référendum ? Vous pourriez vous dire : « À partir du moment où on sera élu, si on est élu, on aura eu la sanctification des urnes et donc on pourra considérer que ce qui est dans notre programme peut être mis en place. » Pourquoi vouloir ce véhicule supplémentaire du référendum ?

Les journalistes politiques sont en pleine forme, prenant très au sérieux leur rôle de communicants… ou de techniciens : « Dans quel contexte serait-il sanctionné précisément, de quel voile parle-t-on et de quel montant serait cette amende ?, s'enquiert l'inspectrice Amélie Carrouër auprès de Sébastien Chenu. Soyons concrets pour commencer. » Et à chaque fois, le RN se frotte un peu plus les mains : l'objectif est atteint. A fortiori dans des « médias de dédiabolisation », où les journalistes les plus en vue adhèrent pour certains à l'assimilation « voile/islam = islamisme », et renoncent, pour d'autres, à contrecarrer politiquement et philosophiquement les thèses de l'extrême droite. Car de fait, plus aucun acteur ne songe à contester la légitimité d'un « débat » sur l'interdiction du voile dans l'espace public. Ou presque…

Sur BFM-TV (31/08), l'avocat Arié Alimi a choisi d'intervenir en plateau pour annoncer que des organisations antiracistes porteraient plainte pour provocation à la discrimination contre plusieurs cadres du RN, rappelant que leur proposition est en elle-même constitutive d'une « infraction pénale » : « On ne peut pas se permettre d'avoir ce débat sur un plateau télé », ajoutait-il. La piqûre de rappel ne fut pas (du tout) du goût d'Anne Saurat-Dubois : « Quand 60% des Français vous disent, à peu près, peu ou prou : "Il y a un sujet sur le voile dans l'espace public", ça mériterait qu'on en débatte ! », s'insurge-t-elle. L'avocat en parle-t-il comme d'« un débat à des fins discriminantes et à des fins racistes » ? « Non ! », s'exclame la journaliste, qui n'en démord pas : « Je pense qu'il faudrait pouvoir en débattre ! […] Nous pourrions en parler ici, ce n'est pas le plateau du Rassemblement national ! » On s'y tromperait… « Le simple fait d'en débattre, c'est une discrimination, c'est inciter à une discrimination », tente d'expliquer l'avocat… sous les huées des journalistes : « On peut pas parler du voile en France ! » ; « C'est incroyable ! » ; « Mais c'est lunaire ! »

« Lunaire » : voilà un terme pour qualifier cette nouvelle séquence médiatique. En particulier les projections futuristes et certains dispositifs qu'aura mécaniquement générés le cadrage journalistique sur « l'applicabilité » de la proposition du RN. Solliciter l'avis de syndicalistes policiers, par exemple : un angle qui, de Franceinfo à BFM-TV en passant par RMC, a donné lieu à quelques saillies de qualité sur les risques de « violences » ou d'« attroupements » que provoquerait la mise en application de la loi sur le terrain…

Pire : sur BFM-TV, croyant sans doute de bonne foi cornériser un député RN en le mettant face à ses contradictions, le chroniqueur Raphaël Grably a proposé à son interlocuteur un « exercice pratique », au cours duquel ce dernier reçut pour consigne de désigner, parmi quatre portraits générés par IA, la ou les femme(s) voilée(s) qui serai(en)t visée(s) par l'amende !

En plateau, l'absence totale de réaction nous laisse face au constat de la déshumanisation hors-norme dont sont victimes les femmes musulmanes dans les grands médias français. Elles sont en permanence objectivées : parlées par d'autres ; rabrouées quand elles ont l'audace de répondre à une invitation ; exhibées, au sens propre comme au sens figuré, tantôt dans des « débats » dits féministes dont elles sont quasi systématiquement exclues, tantôt en toile de fond, défilant muettes sur les écrans des plateaux en guise de simple « illustration », tandis que les journalistes bénéficient visiblement de toute licence en art pour « faire joujou » avec les titres de bandeaux…

***

Depuis au moins trois décennies, la stigmatisation du voile s'est progressivement routinisée dans le débat public, renforcée par la normalisation médiatique du RN lui-même et, plus généralement, par la banalisation continue de l'islamophobie, avec le concours d'une très large partie du champ politique. Aussi la séquence actuelle – qui succédait à deux « actualités » du même type en juin et en juillet – a-t-elle réenclenché le traditionnel vrombissement islamophobe, de diatribes en amalgames ordinaires. Nul besoin d'un quelconque « effet de nouveauté » pour faire la Une : produit d'une mécanique structurelle bien huilée qu'Acrimed documente depuis de longues années, ce genre d'emballement se reproduit inlassablement à l'identique. Et la normalisation de l'extrême droite suit son cours. Le Monde semblait d'ailleurs avoir besoin d'une petite piqûre : « C'est un rappel venant de Marine Le Pen elle-même : le Rassemblement national (RN) demeure bel et bien un parti d'extrême droite », écrivait le quotidien dans son édito sur la pénalisation du port du voile (02/09). « Le RN retourne à la ligne dure », titrait Libération dans la même veine (01/09) – on ignorait qu'il l'eût un jour quittée –, en parlant même du « risque [sic] de la rediabolisation ». Après une telle séquence, il est malheureusement permis d'en douter…

Pauline Perrenot


[1] Andréa Kotarac, Aleksandar Nikolic (deux fois), Sébastien Chenu, Julien Odoul et Laurent Jacobelli.

[2] Après une auditrice ayant qualifié la proposition du RN de « complétement stupide », tout en racontant son « choc », au cours de ses vacances d'été, à la vue de deux adolescentes « voilées de la tête aux pieds, Amandine » et avec « des gants. Des gants, Amandine… »

[3] Ruth Elkrief, LCI, 27/09/2021.

14.09.2026 à 15:00

Marion Moinet
img

Journalisme et publicité : des frontières beaucoup trop poreuses.

- Publicité /
Texte intégral (3620 mots)

Journalisme et publicité : des frontières beaucoup trop poreuses.

Depuis plusieurs années, les « publireportages » prolifèrent dans les médias français, sous diverses appellations : « contenu sponsorisé », « partenariat », « publi-information » ou encore « publicité native »… Parfaitement légale, la pratique consiste à maquiller un texte publicitaire en article journalistique, en reprenant la mise en forme du média dans lequel cette pub a vocation à paraître. Le résultat : une publicité « plus engageante pour le lecteur » et crédibilisante pour la marque, puisqu'on peut facilement la confondre avec un véritable article. Certaines rédactions poussent même le vice jusqu'à confier la rédaction de ces publireportages à leurs propres journalistes.

Ces pratiques, qui brouillent les pistes entre journalisme et publicité, sont autorisées en droit français, « à la condition qu'elles soient rendues identifiables par le consommateur », rappelle le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). C'est pourquoi la plupart des publireportages sont assortis d'une (discrète) mention « La rédaction n'a pas participé à la rédaction de ce contenu », censée permettre au lecteur de trier le bon grain de l'ivraie. D'un côté se trouveraient les « vrais » articles, supposément rédigés par des journalistes hors de toute considération commerciale, dans le respect de la déontologie [1]. De l'autre, les contenus publirédactionnels, qui n'auraient aucun lien avec la production journalistique « classique ».

Sauf que la frontière entre « publirédactionnel » et journalisme est régulièrement franchie, et ce depuis des années : journalisme « embarqué » au Figaro pour booster les ventes de Rolls-Royce, articles en série dans Le Monde pour appuyer la sortie du dernier iPhone, ou encore ce dossier de L'Obs sur l'épargne et le patrimoine, gavé de réclames pour des placements financiers. Des publicités clandestines maquillées en article se glissent ainsi dans les journaux, sans que le lecteur en soit averti. Moins scrutée que la presse nationale, la presse quotidienne régionale regorge aussi de sujets de ce type. Article dithyrambique sur les stations de ski l'hiver, les compétitions de trail l'été, Une élogieuse envers le principal actionnaire du journal, placement de produits… De nombreux articles qui fleurent bon la publicité déguisée, présentés comme du contenu lambda. Ce mélange des genres interroge : à force de polluer les colonnes des journaux en copiant les codes du journalisme, le publireportage aurait-il fini par infiltrer l'esprit des journalistes eux-mêmes – au point que certains confondent désormais leur métier avec celui d'annonceur ?

Une avalanche de publireportages déguisés

Pour qui parcourt régulièrement les colonnes des médias régionaux, le constat est sans appel. Du Dauphiné Libéré au Journal de la Haute-Marne, en passant par Les Dernières Nouvelles d'Alsace ou La Provence, on tombe sur des « articles » rédigés par des journalistes professionnels, mais assimilables à de la publicité. La méthode employée est toujours la même : une actualité commerciale (le lancement d'une marque, d'un produit) ou le retour d'un marronnier (le début ou la fin de la saison de ski, l'arrivée de l'été) sert de prétexte à placer un « article » dont l'unique but semble être de promouvoir une entreprise, une marque, un produit…

Généralement, les auteurs de ces articles mobilisent uniquement des sources intéressées à la promotion du sujet. Par exemple, le directeur d'une station de ski ou d'un office de tourisme, la marque qui commercialise le produit évoqué dans l'article… Ainsi, de cette « actualité » parue fin août 2025 sur le site du Dauphiné Libéré, consacrée à la sortie d'un modèle de chaussure de trail de la marque Rossignol. Les personnes interviewées ? Le PDG de Rossignol, le responsable de la gamme trail, et Martin Fourcade, ancien champion olympique sponsorisé par la marque… Une ribambelle de « sources » qui partagent évidemment le même intérêt commercial. Parfois, le journaliste qui rédige ce type d'articles s'affranchit même des sources, s'appuyant sur son expérience personnelle – présentée comme impartiale et objective – pour faire la promotion d'un lieu ou d'une activité. Ainsi, dans un article intitulé « Skier en Italie : partez de Montgenèvre et rejoignez le domaine de la Voie Lactée sans enlever vos skis », le journal La Provence consacre un reportage très élogieux au domaine skiable de Montgenèvre, station huppée située à la frontière franco-italienne. Ici, pas d'interviews, mais une avalanche de chiffres qui semblent tout droit tirés d'une brochure publicitaire : nombre de pistes, de remontées mécaniques, pourcentage de pistes « accessibles aux skieurs intermédiaires ». « Même les jours de grosse affluence, l'attente est limitée, tout comme le bruit et le stress… » assure le rédacteur. Qui rappelle que les restaurants d'altitude situés du côté italien, « accessibles en motoneige », restent ouverts tard le soir. Pour enfoncer le clou, le « reportage » est suivi d'une note de bas de page aux airs de réclame publicitaire, taillée sur mesure pour les lecteurs du journal : « La station de Montgenèvre se trouve à 3h de route d'Aix-en-Provence. Prix du forfait journée vers la Voie Lactée : 51€. »

Comme on le voit, ces publireportages « déguisés » n'évoquent jamais les critiques sociales et environnementales qui pourraient être adressées à l'industrie, l'entreprise, la marque mise en avant dans l'article. Dans le récit sirupeux que fait le rédacteur de La Provence de son séjour à Montgenèvre (sans préciser s'il a été pris en charge par la station de ski), on ne parle pas des problèmes d'enneigement rencontrés par la station, d'éventuelles controverses liées à ses activités, de la consommation d'énergie requise pour entretenir ce faramineux domaine. Encore moins du contraste entre la liberté de mouvement promise sur le « cinquième domaine skiable d'Europe » aux touristes fortunés, et la réalité vécue par les milliers d'exilés qui tentent chaque année de franchir la frontière franco-italienne par ces mêmes crêtes, au péril de leur vie. Dans La Provence, toujours, on tombe sur un autre article tout aussi élogieux pour la station de ski de Vars, qui vit l'été au rythme des compétitions de trail. De plus en plus décriée pour son impact environnemental (perturbation des milieux, de la faune, accélération de l'érosion…), la discipline y sera pourtant présentée comme positive à tous les niveaux – tout comme la station qui l'accueille, décrite comme un véritable « sanctuaire ». « A Vars, le cadre est idéal pour pratiquer cette discipline », estime la rédactrice. « Cet espace naturel est pour moitié composé du Val d'Escreins dont la réserve naturelle toute proche recèle d'une faune et d'une flore exceptionnelles. » Les tensions qui pourraient survenir entre ce cadre naturel « exceptionnel » et l'essor du trail ne seront pas davantage évoquées.

Ces articles ont aussi pour point commun d'ignorer complètement la notion de contradictoire. Ce qui est mis en avant dans ces publireportages déguisés est présenté comme consensuel ; les éventuels sceptiques, détracteurs ou mécontents ne sont jamais interrogés. Certains papiers incitent même sans détour les lecteurs à « consommer » le produit ou l'expérience mis en avant dans l'article. Ainsi de ce reportage « tourisme » sur l'Islande paru dans La Provence, avec une note de bas de page détaillant le prix des vols au départ de Nice, et renvoyant vers le site internet de la compagnie aérienne Icelandair [2]. Ou, dans le Dauphiné Libéré, de ces articles vantant les mérites de la marque Rossignol (décidément), qui vont jusqu'à détailler le poids et le prix de leurs chaussures de trail.

La PQR au service « des acteurs du territoire »

Ce constat étant posé, on peut s'interroger sur ce qui incite les journaux à publier ces simulacres de reportages… plutôt que facturer une campagne de « vraie » pub ?

Première hypothèse : leur modèle économique les rend très dépendants des annonceurs. Comme le montrent les chercheurs Pauline Amiel et Franck Bousquet dans l'un des rares livres [3] consacrés à la presse quotidienne régionale, les ventes et les revenus publicitaires – qui constituaient autrefois les principaux revenus de ce type de presse – s'effondrent d'année en année. En 2014, la publicité ne représentait plus « que » 33,4% du chiffre d'affaires des entreprises de presse, contre 47,6% en 1990. Car paradoxalement, la multiplication des pubs sur Internet s'accompagne d'une baisse de cette manne pour la presse, qui se retrouve en concurrence avec les réseaux sociaux, et des sites Internet mieux référencés. Conséquence : la dépendance économique envers les acteurs du territoire (les entreprises locales et collectivités, qui sont de gros annonceurs) « ne cesse de croître ». Selon les deux chercheurs : « Les partenariats sont devenus indispensables à l'équilibre économique de ces journaux et s'incarnent par l'intermédiaire d'annonces dans le journal, mais aussi par d'autres formes de collaboration. » Parmi ces « autres formes de collaboration » figure la rédaction de contenus sponsorisés, devenue une véritable jambe de bois pour certains médias, qui monnaient ainsi la crédibilité apportée par la « marque éditoriale » que représente leur titre, auprès des annonceurs.

« La marque éditoriale sert à vendre de la communication, jusqu'à parfois mélanger les deux activités dans le travail même des journalistes », analysent Pauline Amiel et Franck Bousquet. Et entre les régies publicitaires qui engrangent ces « partenariats » dans l'opacité la plus totale, et les rédactions perpétuellement menacées par des suppressions de postes, l'équilibre des forces est rarement en faveur des journalistes. Le mélange des genres devient donc de plus en plus fréquent : au Dauphiné Libéré, les partenariats noués avec les acteurs de l'industrie du ski permettent de financer les postes… mais entravent l'indépendance des journalistes et dictent le choix de certains sujets, comme l'a montré Blast dans une enquête. À Ouest-France, la direction n'hésite pas à réclamer aux journalistes des articles que le syndicat CFDT qualifie de « pub rédactionnelle ». Dans un compte rendu datant de juillet, le syndicat s'indigne :

Cela fait plusieurs fois qu'une demande de la hiérarchie départementale est faite à des localiers de faire un article [à partir d']un « copié-collé de la com de Monvillage avec le lien vers l'application et, pour le print, le QR code de téléchargement ci-joint ». Le style de l'article est très promotionnel, or il n'est ni indiqué qu'il s'agit d'un publireportage ni qu'il s'agit d'une entreprise dans laquelle Ouest-France a des parts. Pourquoi ne pas clarifier la situation pour nos lecteurs ?

Et le syndicat de conclure : « C'est toujours la même chose, dès qu'il s'agit de promouvoir un produit maison ou de gagner quelques sous, on mélange allègrement info, promo et pub. »

Deuxième hypothèse, qui n'exclut pas la première : au sein des rédactions locales, ces dérives « passent » (et finissent parfois par être initiées par les journalistes eux-mêmes), car elles s'inscrivent dans une longue tradition de « promotion du territoire », à laquelle certains localiers sont attachés. Comme l'explique Jean-Clément Texier [4], la presse régionale joue traditionnellement un rôle de « porte-voix » de son territoire de diffusion. Elle contribue activement à en promouvoir l'image, les lieux phares, les symboles… mais aussi les grandes entreprises et les industries clé. Dans cet esprit, certains rédacteurs considèrent qu'ils sont dans leur rôle en faisant, par exemple, la promotion des stations de ski dans leurs articles. « Certains collègues disent clairement qu'il faut aider les stations. Ce point de vue est porté par les chefs », déclarait une journaliste du Dauphiné Libéré à Blast, dans le cadre d'une enquête sur les liens incestueux du titre avec l'industrie du ski. Et à force de côtoyer quotidiennement les « chargés de comm » des collectivités et industries locales, qui sont les interlocuteurs quotidiens des localiers, certains finissent peut-être par s'emparer avec gratitude de ces « commandes » publi-rédactionnelles qui leur permettent de remplir rapidement les pages. Par sympathie, ou connivence, avec les « acteurs » du territoire que sont les grands entrepreneurs, les directeurs des offices de tourisme, les patrons de telle ou telle industrie… Mais aussi par habitude de voir ce genre de sujets s'infiltrer régulièrement dans le journal sans susciter de réaction.

Inertie dans les rédactions

Face à cette avalanche de publicités clandestines, quelles sont les perspectives de résistance ? Le principal rempart se situe au cœur des rédactions, dont les journalistes sont les mieux placés pour détecter ces contenus et s'opposer à leur parution.

D'ailleurs, plusieurs cas emblématiques de publireportages déguisés ont éclaté au grand jour grâce à la mobilisation des syndicats et des sociétés de journalistes en interne. À l'image de ces articles parus le 5 décembre 2023 à la Une des Dernières Nouvelles d'Alsace, un quotidien détenu par le groupe EBRA. Dans ce dossier, deux articles : l'un qui vante la « sylviculture douce » pratiquée dans la forêt de Dambach, sanctuaire vosgien de biodiversité de 4 600 hectares qui venait à l'époque d'être racheté par le Crédit mutuel, principal actionnaire du groupe EBRA. L'autre, repris dans plusieurs titres du groupe EBRA, qui ne tarit pas d'éloges sur le nouveau fonds de « révolution environnementale et solidaire » lancé par le Crédit mutuel pour acquérir la forêt de Dambach – une opération présentée comme un moyen de compenser ses émissions de CO2. Le retour de bâton tombe dix jours plus tard dans les colonnes de Rue89 Strasbourg, qui révèle les messages « houleux » envoyés par plusieurs journalistes de la rédaction à la direction après avoir découvert ces publireportages le jour de leur parution. « Tous les journalistes ont été choqués », assurait alors un délégué syndical.

Mais ce genre de déballage reste plutôt rare, car il suppose une force d'organisation collective au sein des rédactions – toutes ne sont pas dotées d'une société des journalistes, à l'image du journal La Provence [5].

En l'absence de réaction venue des rédactions elles-mêmes, les lecteurs constituent un deuxième rempart contre la généralisation des publireportages dans les médias. Ils sont en effet de plus en plus nombreux à repérer ce type de contenu, et à les dénoncer. Depuis 2020, le CDJM « est régulièrement saisi par le public pour des questions de confusion entre publicité et information ». Ainsi de cette saisine à la suite d'un article paru en septembre 2025 dans le Journal de la Haute-Marne, vantant les mérites d'une marque de répétiteurs de WiFi. Le CDJM note que « près de 75 % du texte publié par Le Journal de la Haute-Marne vient mot pour mot [d'un communiqué de la marque] », et que le journal n'a pas respecté « l'obligation déontologique d'éviter toute confusion entre information et publicité ». En novembre 2025, face à la recrudescence des signalements de ce type, le CDJM a d'ailleurs édité un guide à ce sujet, destiné aux rédactions. « Confronté à des contenus publicitaires qui empruntent la forme d'actes journalistiques ou à des actes journalistiques qui font la promotion d'un produit, d'un service ou d'une entreprise, le public peut se sentir trompé et accorder moins de crédibilité et de confiance aux médias », avertissait alors le CDJM. Les enjeux vont donc bien au-delà des médias qui publient ce genre de contenu, et de leurs lecteurs. Mais il faudra sans doute plus qu'une « tape sur les doigts » déontologique pour enrayer ces pratiques, qui semblent déjà bien ancrées dans les esprits…

Marion Moinet

Addendum, 16/09/2026

Le 16 septembre, nous avons reçu un message de la part du service presse d'Icelandair, compagnie aérienne citée dans notre article. Celui-ci tient à nous faire savoir que le reportage en Islande de La Provence n'était pas un « publi-reportage déguisé », mais bien un « article purement éditorial, sans contrepartie financière ». Et de poursuivre : « Le journaliste de la Provence a contacté Icelandair en amont de son voyage pour savoir s'il était possible de lui fournir le billet d'avion pour faciliter son reportage, une pratique commune en rédaction. Aucune contrepartie n'a été demandée au journaliste en échange de l'article. » De quoi appuyer (voire prolonger) nos thèses…


[1] Selon la charte dite de Munich : « Le journaliste ne doit jamais confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou de propagandiste, n'accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs. »

[2] Mise à jour (16/09) : À ce sujet, lire l'addendum en fin d'article.

[3] La Presse quotidienne régionale, La Découverte, 2021.

[4] Un ancien journaliste devenu banquier gravitant dans les hautes sphères médiatiques.

[5] En juin 2025, la direction y avait étouffé sans grande difficulté la tentative, lancée par des journalistes, de publier dans « leur » journal une lettre ouverte signée par une centaine de membres de la rédaction (sur 160 journalistes au total) pour exprimer leur solidarité envers leurs confrères tués à Gaza. Dans un contexte aussi répressif, s'élever en interne contre des dérives publi-rédactionnelles semble illusoire.

3 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Conspirationnisme
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
Wokisme
🌞