30.10.2026 à 08:38
Dès la soirée du 17 octobre et dans les jours qui ont suivi, la plupart des grands médias ont repris sans distanciation le récit du gouvernement : LFI serait responsable des débordements et des pillages en marge des manifestations. Des accusations qui ne reposent sur aucun fait et relèvent de la pure propagande d'État.
Depuis plusieurs années, nous documentons le traitement médiatique que subissent Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Longtemps, malgré le mépris et les coups bas, les médias s'efforçaient de leur opposer des arguments relevant encore du débat d'idées. Désormais, et singulièrement depuis le 7 octobre 2023, tout semble permis pour combattre les idées de ce mouvement politique : calomnies, injures, fake news – qui, même après avoir été « débunkées », selon le jargon imposé, continuent d'être proférées [1].
Le traitement des événements du 17 octobre s'inscrit pleinement dans cette fabrique de la désinformation. Lors des mobilisations sociales, les médias ont pour coutume de relayer aveuglément les informations de la préfecture (ce qu'ils n'ont pas manqué de faire), et de s'aligner sur les discours et le récit officiels. Ce suivisme se caractérise d'ordinaire par un recyclage des éléments de langage gouvernementaux visant à promouvoir telle ou telle contre-réforme en cours d'examen. Aucune n'est en jeu dans les mobilisations actuelles, mais le mécanisme demeure le même : un alignement sur le contre-feu du gouvernement qui, dans le cas présent, repose sur la diabolisation de LFI.
Un article de Mediapart daté du 19 octobre a révélé que les renseignements territoriaux avaient reçu pour consigne de déclarer LFI responsable des débordements survenus lors des mobilisations du 17 octobre. Extrait :
Un commissaire du renseignement territorial (RT) n'en revient pas : « Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT, forcément on a des décisions politiques. »
Coauteurs, avec un large spectre de la classe politique, du récit selon lequel le mouvement lycéen serait « un grand complot de LFI et de ses "proxys d'ultra-gauche" », de nombreux médias ont aisément repris l'idée d'une responsabilité de LFI dans le « chaos » du 17 octobre... Avec à la clé une double faillite journalistique, puisque l'article de Mediapart taillant en pièces ce scénario n'a eu quasi aucun écho, et n'a en tout cas pas modifié le cadrage médiatique des événements.
Le 18 octobre, à l'instar de nombreux médias et en particulier des chaînes d'information en continu, L'Opinion offre par exemple une tribune à la police qui défend la thèse du gouvernement en titrant : « Maintien de l'ordre : comment LFI a planifié le chaos du 17 octobre selon la police ». On y lit que, selon une source policière, « on récolte ce que LFI a semé. […] Le parti de Jean-Luc Mélenchon a encouragé, accompagné le mouvement sachant très bien ce qui allait se passer. » Le Figaro du même jour dénonce « le jeu trouble de Jean-Luc Mélenchon dans l'engrenage de la violence » et donne la parole à un « expert en sécurité intérieure » bien connu d'Acrimed, Éric Delbecque, qui déroule la propagande du gouvernement : « La responsabilité morale et politique de LFI dans la désinhibition de la violence est évidente. »
Sur CNews, on pointe « la responsabilité de LFI » (20/10), dont les cadres sont qualifiés de « vautours du chaos » (19/10). Serge Raffy, sur le site du Point, accuse : « En attisant la violence, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon pourraient bien avoir ouvert la voie du pouvoir à Marine Le Pen. » (18/10) Le même jour dans le même média, Franz-Olivier Giesbert s'emporte : « Le 17 octobre, ce n'est pas le peuple qui a défilé mais la populace, marteaux en main. Mélenchon jubile, l'État recule : c'est le vent de la Terreur qui souffle de nouveau sur la France. » Dans Le Télégramme, Hubert Coudurier se déchaîne : « Réalisant, samedi soir, que sa stratégie du chaos risquait de se retourner contre lui, Jean-Luc Mélenchon opérait un repli tactique. […] Samedi 17 octobre, ce ne fut pas la convergence des luttes mais celle des violences associant black-blocs et racailles… » (18/10)
Sur les réseaux sociaux, le dessinateur Xavier Gorce propose, comme à son habitude, de prendre un peu de recul : « Lfi est un groupuscule factieux. Il doit être dissout, interdit et ses cadres poursuivis. […] Il est largement temps de taper fort. Très fort. » (17/10) Et Bernard-Henri Lévy relaie en bon soldat le discours du gouvernement : « Honte à ceux (Mélenchon et Cie) qui répètent depuis des mois que "la police tue" ou que "la violence" est parfois légitime […] Responsabilité écrasante. » Et de tweeter un peu plus tard : « Il faut une Commission d'enquête parlementaire sur les dires, outrances, agissements et éventuelles responsabilités de LFI dans les semaines précédant ce désastre démocratique. »
Sur France Inter, au lendemain des révélations de Mediapart, Sophia Aram cible LFI et Jean-Luc Mélenchon pour la sixième fois depuis la rentrée (sur 8 chroniques), suggérant que certains manifestants violents auraient répondu à « l'appel de Mélenchon » (20/10). Selon L'Express, toujours le même jour, « Jean-Luc Mélenchon [serait] pris au piège de sa propre stratégie ». Sur le site du JDD, le 21 octobre, on accuse « les membres » de LFI d'avoir « excité les lycéens puis les manifestants du week-end dernier ». Dans Franc-Tireur, Caroline Fourest arbore même un complotisme bon teint : « La responsabilité de LFI et de ses élus, celle des Écologistes, qui n'ont cessé de trouver des excuses à cette violence politique, sont immenses. Ils ont trop de culture pour ne pas avoir vu le risque d'une telle manifestation un 17 octobre... Précisément le jour où des policiers ont jeté à la Seine des manifestants algériens pendant la guerre d'Algérie. Qui ne voit pas le calcul ? »
Dans un esprit encore plus vindicatif, on retrouve le grand Xavier Gorce sur X, que l'article de Mediapart n'a manifestement pas apaisé :
On monte encore d'un cran dans la propagande quand, le 21 octobre, la journaliste Alix Bouilhaguet, désormais célèbre pour ses mensonges et son militantisme forcené contre LFI, assène sur Franceinfo : « Jean-Luc Mélenchon, tout en se réclamant de la non-violence, n'a jamais nettement condamné les violences du 17 octobre, ni les pillages, ni les intrusions et dégradations des bâtiments publics comme la mairie de Limoges. » Des propos sidérants – puisque faux : trois jours plus tôt, le leader insoumis s'était longuement exprimé en direct sur LCI, affirmant que la violence est « une stratégie qu'[il] n'a jamais approuvée » et condamnant, puisqu'on le lui demandait, les violences du 17 octobre : « Aller mettre le feu à la mairie de Limoges, c'est un crime, parce que c'est la maison du peuple, elle est à tout le monde. Et la même chose pour la mairie de Marseille. » [2]
Les révélations de Mediapart n'ont eu aucun effet non plus sur Renaud Dély : dans son éditorial de France Info (20/10), l'éditorialiste affirme que Mélenchon « joue à l'apprenti sorcier […] [et] prête le flanc aux attaques de ses adversaires et du gouvernement en cultivant volontairement l'ambiguïté ».
« Ambiguïté » : le terme revient en boucle. Non pour commenter l'attitude pour le moins ambiguë du gouvernement face au mouvement lycéen (en prétendant écouter et en réprimant), ni son discours sur celui-ci (entre reconnaissance de la « justesse des revendications », accusation de manipulation et disqualification), mais bien et seulement pour alimenter le feu nourri contre La France insoumise. Le Nouvel Obs (22/10) rappelle ainsi que « le leader de LFI tient un discours ambigu depuis le début de la contestation ». Marianne s'attarde longuement sur « l'éternelle ambiguïté de Jean-Luc Mélenchon sur les épisodes de violence ». Et Sophie Coignard, dans Le Point, s'agace : « Comme si, depuis des jours, son mouvement ne pratiquait pas l'ambiguïté à l'égard de la violence. »
Ambigus, les médias ne le sont guère dès qu'il s'agit de LFI. Les journalistes de Mediapart apportent-ils des informations majeures sur la fabrication délibérée d'un bouc émissaire par le pouvoir en place, en plein mouvement social de masse ? La grande majorité des médias n'y voit pas le moindre problème. Et pour cause, ils semblent n'y avoir pas prêté la moindre attention… et choisissent quoi qu'il en soit de ne pas en tenir compte : la sous-médiatisation de ces révélations est symétrique à la surmédiatisation du récit gouvernemental.
Cette séquence n'est pas un accident : elle est une énième étape dans le processus de diabolisation méthodique, à l'œuvre depuis quinze ans, de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. Un traitement où « l'ambiguïté » – le mot d'ordre de la disqualification – est toujours imputée à LFI, jamais au pouvoir, et dans lequel la responsabilité politique des débordements est attribuée systématiquement à la gauche politique, en ignorant, au besoin, les faits. En refusant de questionner la propagande d'État (et en la relayant jusqu'à plus soif), les médias dominants ne trahissent pas seulement leur fonction : ils participent activement à la criminalisation d'un parti d'opposition et à la construction d'un récit fallacieux, au détriment de toute compréhension du mouvement social en cours.
Mathias Reymond
[1] Voir les articles consacrés à Rima Hassan et, plus généralement, les rubriques concernant LFI et Jean-Luc Mélenchon.
[2] Après avoir diffusé sa fake news, Alix Bouilhaguet a fait un très bref mea culpa le lendemain à l'antenne et sur X, en reconnaissant de nouveau « une erreur »… sans fournir plus d'explications. Une récidive est à craindre.
29.10.2026 à 07:39
« Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants » : dans un précédent article, nous analysions la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Autre grand quotidien régional, même constat : dans les pages du Dauphiné Libéré, le projecteur est braqué sur « le chaos ». Un traitement qui ne fait pas l'unanimité en interne.
Dans son billet du 21 octobre, le rédacteur en chef adjoint du Dauphiné Libéré, Frédéric Aïli, a le cœur lourd :
Frédéric Aïli : On aurait aimé parler d'autre chose, des vacances de la Toussaint par exemple […], de la pluie, du beau temps, d'une éclaircie, d'un coin de ciel bleu, bref, de légèreté. D'autre chose pour ne plus seulement commenter les violences du 17 octobre. Impossible. À l'image des magasins éventrés, des bâtiments incendiés, la plaie va mettre du temps à cicatriser. La France est touchée, blessée […].
« Impossible »… ou impensable du point de vue d'un rédacteur en chef ? Comme la plupart de ses confrères et consœurs, le cadre du quotidien régional fait passer un choix éditorial pour une fatalité.
Ce 21 octobre, « les émeutes » du 17 octobre à Grenoble font la Une du Dauphiné Libéré pour la quatrième fois d'affilée… et resteront en couverture toute la fin de semaine, jusqu'au samedi suivant. Selon la CGT, 22 000 personnes défilaient dans les rues le 17 octobre : « La manifestation a rassemblé lycéens, étudiants, syndicats et gilets jaunes », rapporte un reportage d'Ici Isère, tous réunis « pour demander plus de moyens pour l'éducation nationale mais aussi plus de justice sociale ». Mais les lecteurs du Dauphiné Libéré n'y ont vu littéralement que du feu : en une semaine, les manifestants et leurs revendications ne figureront nulle part à la Une, ni en gros titre, ni en photo. À bien lire le quotidien, le 17 octobre est et restera ce « samedi noir » (Une du 23/10) où « Grenoble [a] bascul[é] en plein chaos » (Une du 18/10).
Entre le samedi 17 et le vendredi 23 octobre, une cinquantaine d'articles ont été consacrés à la journée du 17 octobre dans l'édition « Grenoble » du Dauphiné Libéré. À l'instar des grands médias nationaux, le journal local place donc les dégradations au centre de l'attention, et sa rédaction… au chevet des commerçants. Bilans des « pillages », témoignages à foison d'habitants sous « le choc » et de petits commerçants, dévaluation de la note de la France sur les marchés, « qui va payer la facture ? », etc. : différents angles sont déployés dans différentes rubriques au service d'un seul et même cadrage, lequel domine la production du Dauphiné Libéré. Florilège d'articles parus entre le 18 et le 24 octobre :
À l'image des titres hyperboliques – « Le centre-ville de Grenoble est devenu un désastre à ciel ouvert » (18/10) – ou normalisant de facto la loi de la jungle – « "S'il y en a un qui rentre, je lui coupe la main" : face aux casseurs, la tentation de se défendre soi-même » (24/10) –, le lexique utilisé pour parler des bâtiments dégradés donne le ton.
Dès le 18 octobre, la rédaction du quotidien avait du reste appelé « les victimes » à témoigner dans ses pages. Mais pas n'importe lesquelles : alors que localement, le journal se garde d'évoquer les blessures des manifestants liées au dit « maintien de l'ordre », il sur-sollicite les « victime[s] [des] pillages et dégradations matérielles » : « Au lendemain de cette journée du 17 octobre chaotique, quel est votre sentiment ? La colère ? L'amertume ? L'écœurement ? L'insécurité ? La peur ? » Et de l'appel à témoins, on passe « naturellement » à l'appel à délation dans l'édition du 22 octobre, Le Dauphiné libéré n'hésitant pas à sortir définitivement de son rôle de média d'information pour se faire auxiliaire de police :
Depuis dimanche, les services de police sont destinataires de nombreux témoignages mais également de photos et de vidéos de particuliers montrant les exactions commises le samedi 17 octobre. Pour faciliter la collecte de ces éléments qui contribuent à l'avancée des enquêtes et à l'identification des auteurs, une adresse fonctionnelle a été ouverte par la direction départementale de la police nationale de l'Isère. Il s'agit de : […]
Ainsi le cadrage du Dauphiné Libéré définit-il donc clairement ce qu'est « la-violence », quelles en sont les victimes légitimes – les biens matériels et la police –, mais également les responsables, de « casseurs » et « pilleurs » en militants de « l'ultra-gauche », laquelle est qualifiée de « détonateur » des « émeutes à Grenoble » dans un titre du 20 octobre. Normalisé, le journalisme de préfecture se traduit par un soutien palpable aux forces de l'ordre dans les pages du journal local – leur état allant jusqu'à faire la Une de l'édition du 21 octobre –, tandis que les mesures répressives et autoritaristes sont la plupart du temps légitimées via des comptes rendus platement descriptifs et dépolitisés, notamment sous la plume de la cheffe de rubrique « Faits divers / Justice » du quotidien.
Informer ou contribuer à rétablir l'ordre ? Le journal semble avoir choisi son cap, qu'indiquait clairement le journaliste Stéphane Pulze dans son billet du 23 octobre, à la veille de l'acte II :
Stéphane Pulze : Transports suspendus, couvre-feu élargi, manifestations interdites ! À la veille de la mobilisation du 24 octobre, qui fait redouter un climat insurrectionnel un peu partout en France tant la colère gronde, le gouvernement a décidé de prendre les devants, musclant sa réponse face à d'éventuels débordements. Difficile de lui en tenir rigueur, lui qui a semblé dépassé par les événements samedi dernier, à l'image des forces de l'ordre bousculées dans de nombreuses villes sous tension.
La répression ? Adoubée. Le mépris des libertés publiques ? Légitimé.
Ce traitement caricatural a beau avoir suscité des débats en interne, les journalistes que nous avons sollicités ont bien souvent tendance à euphémiser les biais, quand la ligne éditoriale n'est pas plus simplement revendiquée…
La déléguée syndicale SNJ du Dauphiné Libéré ne cache pas le « parti pris » à l'œuvre, « avec des images sensationnelles et une mise en avant du chaos et des dégâts... Au niveau du syndicat, il y a quelques remarques sur Grenoble de collègues qui disent que le traitement est un peu déséquilibré. Ils se demandent : "Est-ce qu'on n'en fait pas trop ?" » « Un peu » seulement ? Au lendemain du 17 octobre, sur neuf pages consacrées à la mobilisation dans le journal, seulement une et demie était consacrée aux revendications des manifestants. « Est-ce que le journal utilise le sensationnalisme pour faire du clic […] ? C'est possible », ajoute-t-elle timidement.
« On était dans le rush de la journée, c'était pas les meilleures conditions pour avoir un peu de recul », concède Stephan*, mobilisé ce jour-là. Sur les cinq journalistes sur place, il a été le seul, « par la force des choses », à couvrir les cortèges « traditionnels », ses collègues ayant tous fini par couvrir « les affrontements » et « les débordements ». « Même moi, à un moment, j'ai fait un crochet pour aller voir », rapporte-t-il. Une disproportion largement assumée par d'autres. Pour Bruno* par exemple, un autre journaliste présent sur le terrain, « l'actu, c'était ça samedi à Grenoble : les pilleurs, les casseurs, l'ultra-gauche, les lycéens et les manifestants qui viennent rejoindre [les débordements] après la manif. [...] C'est pas une impression, c'est une expertise journalistique. »
Autre exemple d'« expertise journalistique » ? Le journalisme de préfecture et, plus généralement, le relais des paroles institutionnelles, avec une rapidité parfois douteuse. « Le dimanche après-midi, un collègue apprend qu'il y aurait eu un tir à balle réelle sur un fourgon de police », rapporte par exemple un journaliste ; un papier est alors instantanément publié sur le site du Dauphiné Libéré. Et de poursuivre : « Mais comme ça vient de source syndicale côté police, je suis pas sûr qu'il ait cherché beaucoup plus, comme une photo du fourgon par exemple, etc. J'ai l'impression qu'il y a moins de précautions que si c'était avec d'autres sources. » Une problématique inhérente au métier de fait-diversier, comme le reconnaît, un poil trop magnanime, le même rédacteur : « Je ne leur jette pas la pierre non plus, parce que si tu te brouilles avec des sources, le lendemain tu peux avoir un accès fermé à des infos. »
Le journalisme KO ? Dans les rédactions, les dissensions existent. Mais le rapport de forces est difficile à mener, poursuit-il : « On a l'impression que ces sujets-là sont un peu chasse gardée des collègues qui font les faits divers et, par défaut, ce sont des sujets qui leur sont confiés. Comme on est une rédaction assez jeune, avec des CDD ou des personnes en poste depuis pas longtemps, on n'a pas forcément envie de s'opposer frontalement aux collègues qui sont en poste depuis longtemps. » Quant aux chefferies, rédactions en chef et direction du journal, il ne fallait pas compter sur elles pour jouer les garde-fous contre le traitement partiel et sensationnaliste de l'information : dans la presse locale, le maintien de l'ordre a encore de beaux jours devant lui.
Juliette Alonzo
28.10.2026 à 09:34
Nous publions, sous forme de tribune [1], un texte de l'écrivain franco-libano-palestinien Jadd Hilal.
Il est gênant de constater, aujourd'hui comme hier, que la question palestinienne n'est pas saisie par tous à la même vitesse. D'un côté, nous, Palestiniens, sentons bien qu'une reconnaissance est attendue de notre part, maintenant que nous ne sommes enfin plus les seuls à évoquer l'horreur sur nos territoires. Maintenant que des artistes, des footballeurs, des stars, nous portent leur soutien. De l'autre, ceux qui détournaient hier le regard s'emparent de la cause palestinienne avec un succès si déroutant qu'on se sent quelque part comme Cassandre. On a prédit le piège dans le cheval de Troie mais personne ne nous a écoutés. Et maintenant on écoute, seulement on ne nous écoute pas nous, on écoute d'autres dire ce qu'on disait. Et on applaudit.
Qu'on nous comprenne bien : personne ne refuse le soutien. Mais il existe une manière d'être soutenu qui ressemble à une dépossession. Quand la solidarité s'exprime à notre place, elle nous laisse entendre que notre voix seule ne suffisait pas ; qu'il fallait un relais, un visage connu, une caution venue d'ailleurs pour que l'on consente enfin à tendre l'oreille. Nous voilà devenus les bénéficiaires d'un combat qui est pourtant le nôtre, invités à remercier là où nous aurions voulu être lus. Le paradoxe est là : nous nous réjouissons que les mots circulent, tout en constatant qu'ils semblent devoir changer de porte-voix pour être entendus. Il ne s'agit pas de revendiquer un monopole sur la souffrance ou sur son interprétation, mais de rappeler qu'une solidarité digne de ce nom devrait élargir l'espace de notre parole, non s'y substituer. Ce n'est pas récent, bien sûr. Combien de Palestiniens ont prononcé le mot « génocide » avant qu'on ne l'emploie aujourd'hui ? Combien ont évoqué bien avant cela l'apartheid, la colonisation, la Nakba ? Combien ont répété et répété ces termes des années durant pour les entendre n'exister que très récemment dans le discours public en France ? Edward Said le formulait dès 1984 : les Palestiniens se voient refuser la permission de raconter. Quarante ans plus tard, la permission semble accordée, mais à des conditions qui n'ont pas changé : que le récit passe par une bouche jugée plus fiable parce que plus lointaine, moins concernée. La distance serait un gage d'objectivité, la proximité un biais. Au témoin, on réserve le soupçon ; à celui qui n'a rien vu, l'autorité. Ce qui était vrai hier l'est plus encore aujourd'hui : l'information circule et pourtant, la parole palestinienne demeure frappée d'un discrédit persistant. Il y a quelque chose qui porte à croire davantage, à laisser moins de place à quelqu'un de là-bas plutôt qu'à quelqu'un d'ici. Comme si venir de l'endroit dont on parle était devenu la preuve la plus manifeste que l'on ne sait pas en parler. Être concerné ne signifie pourtant pas être incapable de penser, de décrire ou d'analyser.
Nous, les Palestiniens, avons vécu et continuons de vivre une censure à plusieurs étages. D'abord, par la place qu'on nous a donnée. Souvent occasionnelle. Il faut un temps fort sur la Palestine pour que nous soyons regroupés, étriqués dans un article ou autour d'un plateau. Notre présence devient alors liée à l'urgence, comme si nous n'avions rien à dire entre deux images de destruction, comme si nos analyses et nos vies ordinaires n'existaient pas hors de la séquence dramatique. Souvent, aussi, relative. Il s'agit de se tenir à un devoir de neutralité lorsqu'un Palestinien est rendu visible. On lui oppose quelqu'un du « camp » opposé, en commettant à cet égard une erreur double : confondre l'angle politique et l'angle humanitaire (qui est pour la mort de dizaines de milliers d'enfants ?) et oblitérer les rapports de pouvoir : la parole d'un Palestinien vaut-elle réellement autant, en France, que la parole d'un autre ? La symétrie du dispositif donne l'apparence de l'équilibre, mais ne garantit pas l'équité des conditions de parole. La contradiction est nécessaire ; l'effacement ne l'est pas.
Aujourd'hui, une nouvelle censure a libre cours : on veut bien entendre nos mots, mais on ne veut pas nous entendre nous. Cette mise à l'écart des personnes, malgré l'acceptation de leurs idées, est encore à l'œuvre dans bien des rédactions, des milieux artistiques et politiques. Nous voyons régulièrement la preuve de notre inexistence dans l'estime accordée à ceux qui disent la même chose que nous sans être nous. La couverture de certains grands médias ainsi récemment accordée à Delphine Horvilleur, et plus précisément autour de son point de vue sur Gaza, pose une question qui dépasse sa personne. Pourquoi ce récit en particulier devient-il un événement médiatique quand la parole de Palestiniens, pourtant premiers concernés, et décrivant depuis longtemps la réalité de leur territoire, peine encore à bénéficier d'une reconnaissance comparable ? Poser cette question, du reste, vise moins à blâmer les médias en question qu'à encourager une forme d'autocritique, salutaire et nécessaire, pour espérer tout progrès dans le traitement de la question palestinienne.
Nous, les Palestiniens, faisons face en somme à ce sentiment que tout le monde connaît et que nous éprouvons quant à nous chaque jour : la frustration. Celle que chacun a déjà ressentie une fois dans sa vie, en demandant ou en se demandant : « Mais, n'est-ce pas exactement ce que je viens de dire ? ». Celle de Cassandre, donc. Mais cette frustration ne concerne pas seulement ceux qui la vivent : elle révèle une dérive plus générale, qui devrait alarmer tous ceux qui ont en partage le souci d'informer. Veut-on réellement, enseignant, journaliste, que l'information importe moins que la personne qui la donne ? N'est-ce pas la mort de l'information elle-même ? Le début de l'opinion ? N'est-ce pas, au fond, la fin de l'histoire qu'on raconte, et le début de celle qu'on se raconte ?
Jadd Hilal
L'illustration qui accompagne ce texte est l'œuvre du dessinateur palestinien Mohammad Sabaaneh. Dans sa version originale (ici il est coupé), ce dessin faisait la couverture du Médiacritiques n°49 (janv.-mars 2024).
[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed.