16.10.2026 à 19:04
Journalisme de préfecture.
- Mouvement des lycéens (2026) / Journalisme de préfecture, La Voix du Nord, Violences policières
Un 4x4 de la police fonce sur des adolescents en plein mouvement social ? La Voix du Nord fait dans le journalisme de préfecture.
Lundi 5 octobre 2026, 8 heures du matin. La ville de Dunkerque est recouverte d'une brume épaisse. C'est l'automne. Mais les nuages de vapeur ne sont pas uniquement dus aux intempéries. Il s'agit de grandes volutes de gaz lacrymogène qui se répandent sur la cité, dont les habitants suffoquent au son des sirènes de la fameuse Jeep grillagée. Ses exploits ont fait le tour des réseaux sociaux, jusqu'au 20h de TF1. Habituellement, ce véhicule de guerre sert à traquer les exilés kurdes, afghans ou guinéens le long de la frontière maritime. Il fait partie des nouveaux équipements automobiles à disposition des CRS et gendarmes déployés pour la lutte contre le « phénomène migratoire ». Mais ce jour-là, il servira à la répression du mouvement lycéen.
Le quotidien La Voix du Nord jouit d'une réputation de journal non-aligné. Il avait appelé à voter contre Marine Le Pen aux élections régionales à Hénin-Beaumont en 2015. Il n'appartient ni à une banque, ni à Bolloré, mais à un groupe médiatique belge. Ses journalistes sont souvent sur le terrain. Le 5 octobre vers midi, un journaliste de l'édition locale assiste à cette scène surréaliste : le 4x4 fonce dans la foule de manifestants, met en danger des dizaines de lycéens acculés, obligés de fuir dans les bosquets, sur les trottoirs et le long du canal. Ils hurlent de panique devant les manœuvres à peine croyables de cette voiture folle, dont les occupants sont galvanisés par les encouragements des policiers à pied.
Pour La Voix du Nord, il n'y a apparemment pas matière à en écrire quoi que ce soit. Ce jour-là, rien ne sera publié en rapport avec cette voiture-bélier qui n'a pas encore fait le tour de France. Pire : ce n'est que trois jours plus tard, alors que les vidéos du rodéo ont déjà largement circulé sur les réseaux sociaux [1], que « la grande dame du Nord » se décide à imprimer une série de trois articles sur ce qu'il convient d'appeler le scandale de la Jeep. Ils seront dignes des plus grandes heures du journalisme de préfecture.
Le premier article, publié en pages Région le jeudi 8 octobre [2], est particulièrement sommaire : à peine plus d'un feuillet. Il semble d'emblée destiné à réhabiliter l'image de la police : après deux premiers paragraphes faisant état de « violences urbaines » et dressant le bilan de « blessés légers parmi les policiers », Alexis Constant explique qu'« une jeep de la police accélère pour enfoncer la barricade » érigée par des manifestants « au milieu des feux de poubelles ». Et de certifier : « Aucun manifestant ne sera blessé. »
Le même auteur remet le couvert le lendemain dans les pages locales… et monte d'un cran. Intitulé « À Dunkerque, une Jeep de police filmée à vive allure, une enquête ouverte : notre récit des événements » [3] (09/10), cet article explique sans sourciller que les policiers ont foncé en Jeep dans la foule pour mieux « protéger les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs » et surtout pour « déblayer la chaussée » obstruée par les lycéens en lutte. La légende de la photo accompagnant l'article enfonce le clou : « La jeep de la police a voulu pulvériser les barricades posées par quelques émeutiers qui venaient de jeter des pavés sur les forces de l'ordre. Nous avons pris cette photo quelques minutes avant que le 4x4 n'entre en action. »
Le journaliste était sur place. Les faits se sont déroulés à 15 minutes à pied de sa rédaction, mais ce qu'il avait vu ne l'avait guère convaincu. C'est donc a posteriori qu'il revendique sa présence sur les lieux : « Une scène filmée à laquelle "La Voix du Nord" a assisté », écrit-il en chapô de l'article. Il détaille donc les étapes qui ont mené à cet incroyable rodéo. D'abord, les prémices : « La police est visée par des jets de pierre, mais aussi des bouteilles et des canettes durant de longues minutes. Huit blessés légers sont à déplorer parmi les forces de l'ordre, qui ne ripostent pas et se protègent derrière des boucliers. » Le sous-texte est clair : les agresseurs ne sont pas du côté des policiers chauffés à blanc par le « zéro consigne » de Laurent Nuñez, mais bien du côté des manifestants, lesquels sont même accusés de blesser les représentants de l'ordre. Le journaliste ne précise pas la nature de ces blessures… et ne fait aucune mention de celles des manifestants.
Deuxième étape de cette route vers le rodéo du chaos, « les policiers jugent que la situation devient dangereuse pour les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs. Il est décidé de disperser les émeutiers avec des tirs de lacrymogène ». À Dunkerque, où au moins six lycées sont entrés en lutte, cela fait très longtemps que de tels assauts policiers ne se sont pas produits [4] : mais ce n'est pas là l'angle de l'article. Le reporter, en charge de la rubrique Faits divers de l'édition dunkerquoise, continue son déroulé des « faits » :
Les policiers ne peuvent pas déblayer la chaussée à la main en raison des projectiles qui volent. Il est donné l'ordre à la Jeep renforcée, protégée par des grilles, de déblayer les obstacles, rue de Paris, ainsi que sur les voies adjacentes, elles aussi encombrées. Cela afin de permettre aux véhicules de police et aux motards d'intervenir plus facilement alors que les émeutiers jouent au chat et à la souris avec les policiers.
Des ajustements techniques – voire de salubrité urbaine ! – pour empêcher les violences des jeunes, en somme. Pile poil le discours de la place Beauvau.
La Voix du Nord ne s'interrogera jamais sur le dispositif démesuré mis en place ce jour-là, ni sur le degré d'agressivité des policiers présents – « Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule, là ! », les entend-on dire sur les vidéos de l'événement, juste avant les accélérations du 4x4. Le quotidien hégémonique du Nord se contente de reproduire le cadrage de la police, sa chronologie, sa mise en récit des événements… et son lexique : les manifestants ne sont plus des lycéens, ce sont des « émeutiers », friands de « violences urbaines ». Pire : le journal estime que « hors contexte, la vidéo peut laisser croire que les policiers ont lancé à grande vitesse un 4X4 tout terrain en direction des jeunes pour les disperser »… Cas d'école, tandis qu'un intertitre essaye de dédouaner définitivement les policiers : « Spectaculaire, mais pas de jeunes visés. »
Alors que le ministre de l'Intérieur a déclenché une enquête pour mise en danger de la vie d'autrui (confiée à l'IGPN, en plus d'une enquête ouverte par le Parquet de Dunkerque), que La Voix du Nord rendait compte dès le 7 octobre (sur son site web) d'une « enquête disciplinaire en cours », qu'au moins quatre autres exemples de voitures-béliers policières ont été recensés en France depuis le début du mouvement (Troyes, Bourgoin-Jallieu, Montélimar, Port-de-Bouc), que plusieurs manifestants mineurs ont perdu leur main, leur œil, leur santé mentale, que près de 6 000 lycéens (un record) ont été arrêtés depuis le début du mouvement, que le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a dit suivre avec « inquiétude » la situation en France, La Voix du Nord fait passer les chauffards policiers les plus célèbres de France pour de gentils pères-la-morale soucieux de protéger la population. L'épilogue de l'article est clair sur ce point :
Les policiers à pied ont fini par acculer un groupe d'une vingtaine de jeunes gens au bout de la rue de la Douane, devant la passerelle Saint-Martin. Des discussions se sont engagées. La police les a sermonnés, leur faisant un peu de morale. Aucun jeune n'a été blessé, certains se plaignant tout de même de l'irritation due au gaz lacrymogène. La tension est ensuite retombée dans le quartier.
Pour La Voix du Nord, tout est bien qui finit bien. Or, on apprendra le lendemain, dans les mêmes colonnes, qu'une adolescente de 14 ans a été percutée par la Jeep : « Jeep de la police à Dunkerque : une jeune manifestante affirme avoir été percutée, le procureur demande "des vérifications" » (10/10). Le témoignage n'a pas été recueilli par le journal local, mais par les équipes d'une chaîne nationale – BFM-TV en l'occurrence ! Quoiqu'aux premières loges pour enquêter, La Voix du Nord a préféré rester au chevet du commissariat. En outre, le quotidien ne prend nullement les déclarations de l'adolescente pour argent comptant : « Elle serait rentrée avec une copine à son foyer d'hébergement avant de faire constater ses blessures » ; elle « aurait annoncé son intention de déposer plainte ». La veille et l'avant-veille en revanche, aucun conditionnel n'était de mise au moment d'affirmer qu'« aucun jeune n'a été blessé », ou encore que « la Jeep n'a pas foncé sur les piétons ».
La Voix du Nord s'est-elle excusée pour avoir repris mot pour mot les éléments de langage de la police ? Elle a plutôt fait comme si de rien n'était. Dans l'article de l'édition du 10 octobre, on lit ainsi sous la plume d'Alexis Constant :
Le véhicule tout-terrain, lancé à vive allure dans trois rues de la Basse-Ville, avait semé la panique parmi les jeunes. Certains avaient dû s'écarter pour éviter le 4X4 qui, selon la police, voulait dégager les obstacles posés sur la chaussée, alors que les forces de l'ordre étaient la cible de jets de pavés.
Manifeste en début de paragraphe, le changement de ton s'accompagne d'une mise à distance relative des arguments des dites « forces de l'ordre » : « selon la police », précise Alexis Constant. La veille, il n'était pas question de citer ses sources : le journaliste se confondait entièrement avec le policier. Le journalisme de préfecture, ce n'est pas seulement BFM-TV, France 2 ou France Info. Structurellement dépendante des sources policières lui permettant chaque jour de remplir sa rubrique « Faits divers », la presse locale se convertit bien souvent en haut-parleur du storytelling policier.
Julien Brygo
[1] La vidéo a d'abord été publiée sur la plateforme TikTok, puis, localement, sur Meta par le média indépendant Calais La Sociale.
[2] Alexis Constant, « La vidéo d'une Jeep de la police fonçant vers des émeutiers crée l'émoi », édition du 8 octobre.
[3] Article paru la veille sur le site internet du journal.
[4] On peut remonter jusqu'à 1992, la grève des dockers contre la réforme portuaire de Michel Delebarre et Jean-Yves Le Drian, pour avoir trace d'affrontements et de barricades urbaines.
16.10.2026 à 12:18
Automne 2026
- Médiacritiques
Le Médiacritiques n°60 sortira de l'imprimerie le 2 novembre. À commander sur notre site ou à retrouver en librairie. Et surtout, abonnez-vous !
Ce numéro ne sera pas plus diffusé en kiosques que les précédents. Vous pourrez cependant le trouver dans les librairies listées ici, ainsi que sur notre boutique en ligne.
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12.10.2026 à 13:47
Hiérarchie de l'information, pouvoir de consécration.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / Libération, Palestine, Israël
En promouvant une nouvelle fois en grande pompe les états d'âme de Delphine Horvilleur concernant Gaza et surtout Israël, les grands médias contribuent à consolider la hiérarchie des voix légitimes et à renforcer les récits hégémoniques à propos de la question palestinienne. Une hiérarchie de l'information déréglée, un pouvoir de consécration dévoyé, un deux poids, deux mesures décomplexé : Libération avait donné le ton dès la fin septembre.
Le dernier livre de Delphine Horvilleur, Sermons sous les décombres, paru début octobre dans la nouvelle maison d'Olivier Nora (ex-Grasset), fascine les grands médias français. Partout, le tapis rouge : entretiens louangeurs dans les matinales de France Inter (06/10) et de Radio Classique (08/10), dans Ouest-France (06/10) – où Delphine Horvilleur est exposée en manchette à la Une –, mais aussi sur le plateau de « La grande librairie » (France 5, 07/10) ou encore dans les pages du Monde (11/10) et de La Tribune dimanche (11/10) ; bonnes feuilles dans Le Figaro (06/10) ; comptes rendus béats dans Challenges (07/10), La Voix du Nord (7/10) – qui salue « une parole pleine de sagesse » –, La Croix (11/10) – qui honore ses « puissantes méditations […] sur la violence » –, sans oublier Le Nouvel Obs (07/10), qui célèbre un livre « inspirant » et, « à l'heure des campismes délétères », nous invite à « cheminer avec [Delphine Horvilleur] pour explorer nos propres omissions ». Rien que ça. Mais rendons à César ce qui lui appartient : fin septembre, c'est Libération qui ouvrait le bal (et donnait le ton) de cette tournée médiatique promotionnelle.
Au cours des neuf premiers mois de l'année 2026, Libération n'a pas consacré de gros titre de Une à la situation à Gaza [1]. Le 28 septembre en revanche, il a offert sa couverture aux états d'âme de Delphine Horvilleur « sur Israël et Gaza », en orchestrant en grande pompe la promotion de son dernier livre.
« Ai-je su voir ou ai-je été aveuglée ? » Les tourments oculaires de Delphine Horvilleur, photographiée visage accablé, font logiquement le gros titre du journal, dont les pages intérieures sont sur la même ligne quant à la hiérarchie de l'information : le livre fait l'objet d'un édito signé de la directrice de la rédaction, puis d'un entretien courant sur plus de trois pages – les pages « Événement » –, avant quelques mots d'actualité sur « l'impasse » de ce que Libération qualifie encore aujourd'hui de « conflit meurtrier » à Gaza, page 5. D'un côté, près de 20 000 signes pour Horvilleur ; de l'autre, 4 000 pour la Palestine. Flanqué d'un encart publicitaire pour une offre d'abonnement à Libération, l'article sur Gaza n'occupe d'ailleurs même pas un tiers de page à lui tout seul. « L'enclave vit la pire débâcle économique jamais observée dans le monde », rapporte pourtant le journaliste. Pas de quoi voler la vedette à la « réflexion intime » d'Horvilleur.
« Il faut saluer le courage de la rabbine », nous enjoint ainsi Sonia Delesalle-Stolper dans un édito qui en rappelle un autre : « Il faut saluer cette prise de parole importante », ordonnait l'éditorialiste Thomas Legrand en mai 2025, dans le même quotidien, au moment où, après avoir contribué à légitimer la « guerre contre le Hamas » (L'Obs, 25/10/2023) et à disqualifier le mouvement de solidarité avec la Palestine, Delphine Horvilleur confiait sa crainte de voir l'État d'Israël « s'égarer » dans une « faillite morale » face à « la tragédie endurée par les Gazaouis ». Nous avons longuement écrit sur cette séquence médiatique, véritable cas d'école de réécriture de l'histoire « en train de se faire », qui entendait transformer les légitimateurs d'hier en opposants d'avant-garde, polarisant l'attention sur « l'âme d'Israël » et assurant la continuité du cadrage dominant depuis le 7 octobre 2023, le tout avec grandes proclamations de « rupture » et de « changement de ton ». Via la célébration d'Anne Sinclair et Delphine Horvilleur, notamment, les grands médias délimitaient alors arbitrairement le périmètre du discours autorisé et légitime. Ainsi que nous l'écrivions :
Prescrire l'amnésie et sommer que l'on entende ces voix, ici et maintenant. Celles qui ont participé à étouffer les contre-courants minorisés. Celles dont on doit retenir le nom. Celles dont on fait pour cela les gros titres. Celles que « la raison » commande d'applaudir. Celles dont les grands pontes du journalisme « ne peuvent pas ne pas parler », quand il leur fut pourtant si facile d'en piétiner ou d'en ignorer tant d'autres. […] Cette séquence de médiatisation ne fait donc ni plus ni moins que consacrer les acteurs que les grandes rédactions consacraient déjà hier… sur le dos des acteurs qu'elles invisibilisaient ou stigmatisaient déjà hier, et dont la parole reste confisquée.
Un an plus tard, on en est toujours au même point. Mais on est reparti pour un tour.
Parmi les nombreux auteurs et autrices ayant publié des essais sur la question palestinienne depuis le 7 octobre 2023, tant en France qu'à l'étranger, combien ont eu les honneurs de la première page de Libération ? Sauf erreur de notre part, le précédent remonte au 15 mai 2024, lorsque Libération organisa une « rencontre » entre... l'inénarrable Joann Sfar et la journaliste israélienne Lee Yaron, « chacun [ayant publié] un ouvrage sur le massacre commis par le Hamas et ses conséquences » [2]. De quoi souscrire à l'interpellation de Taoufiq Tahani, professeur et président d'honneur de l'AFPS : « Libération, faites un effort pour assurer la promotion de l'excellent livre de Omar El Akkad : "Un jour, tout le monde aura été contre ça". Vous y trouverez des réponses anticipées aux larmes de crocodile de Delphine Horvilleur. » (X, 28/09) Pour ne donner qu'un seul exemple.
En dehors d'angles morts pour le moins problématiques, il serait pourtant injuste de laisser croire que Libération ignore tout des productions éditoriales sur la question palestinienne. Leur traitement différencié, en revanche, nous dit beaucoup des pouvoirs qu'exercent les médias dominants en termes d'agenda, de cadrage et de consécration. Ainsi, aucune ou presque de ces parutions n'aura fait (littéralement) événement en occupant la Une, l'édito et les premières pages « Événement », consacrées d'ordinaire aux actualités internationales, politiques, économiques et sociales ou écologiques. Le plus souvent, ces parutions ont été cantonnées aux pages « Livres », ou intégrées aux pages « Idées », par exemple via des tribunes de leurs auteurs, qui n'engagent pas la rédaction.
Ironie de l'histoire – ou plutôt révélateur éclatant : une semaine avant le tapage autour de l'essai de Delphine Horvilleur, Libération a consacré une double-page « Livres » à la rentrée littéraire de six auteurs et autrices ayant mis « au cœur de leurs ouvrages le sort des Palestiniens dans une région déchirée par le conflit. Avec un même désir : donner à voir l'ampleur du désastre comme "ce qu'il y avait avant les décombres" ». Dans un paysage journalistique indifférent au sort de la Palestine, un geste médiatique fort aurait pu accompagner cette démarche de visibilisation dans des proportions similaires à celles qui furent déployées pour Delphine Horvilleur. D'autant plus que les ouvrages en question sont le fait d'autrices et d'auteurs d'origine palestinienne, pour la majorité d'entre elles et eux : la journaliste et poétesse palestinienne Nour Elassy, l'écrivain franco-palestino-libanais Jadd Hilal, l'écrivain franco-palestinien Karim Kattan et l'autrice palestinienne Ibtisam Azem, en plus de l'écrivaine franco-suisse Elisa Shua Dusapin et de Joe Sacco, auteur américano-maltais.
Bilan des courses ? La Une, les quatre premières pages du journal et près de 20 000 signes ont été réservés à une seule essayiste, là où six autrices et auteurs, dont quatre Palestinien·ne·s, ont dû se partager moins de 10 000 signes aux pages 34 et 35 du journal. Aucune logique strictement journalistique ne pouvant justifier une telle asymétrie, ce constat mathématique laisse donc Libération face à ses propres choix (et ses propres œillères) éditoriaux…
Un an après la séquence de réhabilitation médiatique de personnalités ayant soutenu la dite « riposte israélienne » et discrédité le mouvement de solidarité avec la Palestine, Libération continue de faire preuve d'une mansuétude extrême à l'égard de ces acteurs, à qui l'on prête hauteur de vue, rigueur intellectuelle et probité morale, et dont les positions paraissent indiscutables. L'emphase et la flagornerie sont naturellement de mise : les « questionnements [de Delphine Horvilleur] sont à saluer, assène Sonia Delesalle-Stolper, tant notre monde vit aujourd'hui de certitudes, assenées comme autant de vérités en noir ou blanc. » Et les platitudes rivalisent avec les hyperboles :
Sonia Delesalle-Stolper : Delphine Horvilleur parle maintenant, écrit maintenant, parce qu'elle le peut, parce qu'elle le veut, parce qu'elle est libre. […] Ses mots […] sont aussi un plaidoyer pour l'humanisme, contre l'outrance, la simplification ou les raccourcis. Un plaidoyer qui vaut pour ceux qui défendent la Palestine comme Israël. Là-bas, mais aussi ici en France.
L'entretien-fleuve mené par Alexandra Schwartzbrod ne comprend quant à lui pas le début du commencement d'une contradiction, si bien que les propos de Delphine Horvilleur semblent endossés de A à Z par la direction de la rédaction. Si les positions de cette dernière incarnent la juste ligne, à quoi bon les discuter ? Qu'objecter à un « plaidoyer pour l'humanisme » ? D'autant que Sonia Delesalle-Stolper nous l'assure : « Il n'y a plus chez elle d'"angle mort" ». Vraiment ?
S'il n'appartient pas à notre critique des médias de discuter politiquement de la ligne Horvilleur – dont Blast a exposé en longueur les « capacités de "compréhension" […] bornées », par exemple s'agissant de la poursuite du génocide –, on soulignera simplement que l'entretien regorge de biais en général… et d'angles morts en particulier. Et que si Libération est absolument incapable de les identifier comme tels, c'est précisément parce qu'ils correspondent aux biais et aux angles morts qui, encore aujourd'hui, continuent de structurer le récit médiatique dominant. Entre autres : mépris et dévaluation du droit international, notamment via son assimilation à la position d'un « camp » ; dénégation du consensus scientifique et juridique autour du génocide, au profit d'arguties morales et de procédés rhétoriques dilatoires [3] ; disqualification des contre-pouvoirs [4] ; dépolitisation de la question palestinienne ; neutralisation du débat public français autour de la question palestinienne à travers la mobilisation du mythe du « débat impossible » ou de l'épouvantail de « l'importation du conflit » ; hiérarchisation des racismes, par le biais d'un double procédé consistant à singulariser l'antisémitisme tout en minimisant l'islamophobie et le racisme antipalestinien.
Aucun de ces éléments n'aura inspiré à Alexandra Schwartzbrod le moindre questionnement. Pas même le dernier. Après avoir dénoncé à juste titre l'assignation des juifs à l'État d'Israël – un procédé soit dit en passant régulièrement usité… par l'éditocratie –, Delphine Horvilleur n'hésite pas : « À quel autre groupe demande-t-on de passer un examen de pureté morale, pour obtenir un laissez-passer ou simplement le droit qu'on lui foute la paix ? […] Demande-t-on à des enfants de culture arabe dans des cours d'école de se désolidariser de ce que certains pays musulmans font vivre aux femmes ou aux homosexuels ? Le racisme antimusulman est très présent dans notre société mais il ne prend pas cette forme-là. » Lancer ce genre d'absurdité à quelqu'un qui s'en émerveille au point de publier fièrement la nouvelle quand une séquence de stigmatisation médiatico-politique vient de déferler plusieurs jours durant contre les femmes musulmanes, sommées en direct de plateaux de télévision, à heure de grande écoute, de répondre des politiques iraniennes du seul fait qu'elles portaient un voile : voilà un aveuglement commun qui en dit long [5].
De quoi plagier la citation à la Une de Libération en ce 28 septembre : ce journal va-t-il finir par savoir voir… ou continuer de s'aveugler ?
Pauline Perrenot
[1] On recense une couverture sur la Cisjordanie « livrée à la terreur des colons » le 18 août.
[2] Les artistes Joe Sacco et Art Spiegelman ont eu droit à la Une le 20 décembre 2025, « à l'occasion de la vente de leurs planches au profit de l'Unicef pour les enfants palestiniens ».
[3] « Seuls les juges pourront à l'avenir se prononcer sur la validité d'un terme [génocide, NDLR] qu'ils n'ont à ce jour pas retenu », décrète Delphine Horvilleur, avant de poursuivre : « Comme s'il fallait tenter ainsi de nazifier les juifs. S'agissait-il de se laver d'une mauvaise conscience européenne ou de banaliser la Shoah ? Quelle que soit l'horreur de ce qui s'est passé et se passe encore à Gaza, la comparaison avec Auschwitz est à la fois obscène et très contre-productive. »
[4] À propos du film « Naza » de Yuval Abraham et Rachel Szor, Delphine Horvilleur déclare : « "Naza" en hébreu signifie "dommage collatéral" mais pourquoi choisir de diffuser le film qui, à l'étranger, n'évoque rien, à part de façon très subliminale le mot "nazi". Pourquoi encore et toujours nourrir de telles confusions historiques ? »
[5] Les exemples sont en réalité pléthoriques, y compris s'agissant des mineurs, pour qui se remémore, par exemple, l'affaire des enfants d'Albertville (cf. les enquêtes de Mediapart (09/11/2020 et 30/03/2021).