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 ACRIMED Observatoire Critique des Médias

Publié le 05.04.2020 à 19:00

Alain Accardo

Démocratiser les grands médias

Nous publions, sous forme de tribune [1] et avec son accord, un texte inédit du sociologue Alain Accardo. Il est le premier d'une série dédiée aux propositions de transformation du secteur médiatique. (Acrimed)

L'hétéronomie des médias d'information a deux ensembles de causes [2] : d'une part la privatisation (avec la financiarisation, la concentration et la dépendance à la publicité) ; d'autre part les structures de la personnalité journalistique (ethos professionnel, dispositions profondes).

Le premier ensemble de causes est généralement le mieux – et parfois le seul – aperçu par ceux qui réfléchissent aux remèdes à apporter à la situation présente , et qui proposent par exemple de réactualiser, en leur apportant les adaptations et les prolongements nécessaires, la philosophie et les décisions adoptées à la Libération par le législateur, dont le projet initial de démocratisation de la presse devait malheureusement être vite enterré .

Il va de soi qu'une telle démarche non seulement s'impose mais encore qu'elle ne doit pas s'arrêter à des demi-mesures. Si à la Libération déjà les réformateurs issus de la Résistance se préoccupaient légitimement de combattre la concentration des titres entre les mains de groupes privés, a fortiori faut-il aujourd'hui abattre la puissance tentaculaire des véritables « empires » qui se sont constitués.

Il importe donc de détruire ceux-ci par l'expropriation et une législation anti-monopole favorisant le développement d'une presse indépendante et non lucrative, mais aussi de s'attaquer plus fondamentalement à la privatisation des moyens de production (y compris de celle des biens symboliques comme la culture et l'information) qui est à la racine de la soumission des médias au pouvoir de l'argent.

C'est là une condition indispensable à l'instauration en principe et en fait, du droit à l'information, dans tous les domaines, comme un droit fondamental du citoyen, sur le même plan et au même titre que le droit à l'instruction, à la santé, etc., l'État démocratique et républicain se portant garant de l'égal accès à l'information pour tous les citoyens sans discrimination, tant comme utilisateurs que comme producteurs.

C'est dire qu'il incombe à la collectivité de se doter d'un véritable service public de l'information et de financer la satisfaction de ce besoin fondamental de la vie en démocratie, comme elle finance l'instruction, la santé ou la sécurité publiques. On ne peut pas se réclamer de l'idéal démocratique et laisser la production et la diffusion de ce bien symbolique vital qu'est l'information, à la merci des appétits et des manœuvres mercantiles.

Mais il ne servirait strictement à rien de financer à grands frais un service public de l'information si on laissait la responsabilité de son fonctionnement et de sa gestion au même genre de personnel journalistique qui occupe aujourd'hui les postes du prétendu « service public » ou qui peuple les rédactions des grands médias.

Il n'y a malheureusement pas grand-chose à retenir de l'actuel système de recrutement, de formation et de gestion du personnel journalistique des différents secteurs. Le résultat le plus constant des mécanismes actuels est de confier les rênes des appareils médiatiques à une caste largement cooptée et acquise à l'ordre capitaliste, minorité privilégiée, d'origine majoritairement bourgeoise, qui truste les postes de direction et de responsabilité et qui exploite, pour le compte des actionnaires, une armée docile d'exécutants que ni sa sociologie, ni sa formation, ni sa philosophie, ni son statut de plus en plus précaire, ne prédisposent – à l'exception ça ou là, de courageux groupes de réfractaires et d'îlots valeureux de résistance – à combattre l'aliénation des médias par l'argent et par la connivence politique avec tous les courants de droite et de gauche du néolibéralisme.

Une véritable information de service public exige un type nouveau de journalisme, en rupture avec le modèle cher aux écoles de journalisme actuelles (de statut public ou privé). Celles-ci ne sont que des officines de placement pilotées en fait de l'aval par le marché de l'emploi c'est-à-dire par le stéréotype professionnel correspondant aux besoins des entreprises de presse. Dûment formatés dans cette perspective, les journalistes sont poussés pour la plupart, à des fins de massification et de manipulation de leur cible (lectorat, audience), à produire et diffuser l'information caricaturale que nous connaissons aujourd'hui et dont la critique n'est plus à faire.

Un journalisme de service public digne de ce nom implique la mise en place de filières de formation qui, contrairement à celles d'aujourd'hui, recrutent davantage d'élèves issus des classes populaires, et dispensent, par l'intermédiaire d'enseignants qualifiés, un enseignement à la fois universitaire et technologique de haut niveau. Celui-ci devrait avoir pour finalité de faire acquérir aux étudiants, non seulement la maîtrise des technologies de l'information, mais en même temps et surtout le niveau élevé de culture générale et aussi de conscience civique et de souci du bien public sans lesquels l'exercice du métier ne peut plus obéir qu'à des ambitions carriéristes médiocres et dégénérer finalement en contribution, délibérée ou non, au maintien de l'ordre idéologique.

L'obtention d'une telle compétence inséparablement intellectuelle et morale devrait déboucher sur des emplois stables et décemment rémunérés, avec une gestion des carrières analogue à celle de la fonction publique, sur la base des seules aptitudes et des seuls mérites avérés, seul moyen de soustraire, dans le principe, les parcours professionnels à l'arbitraire des copinages, du clientélisme et du népotisme, qui règne présentement.

Cela supposerait en outre l'instauration d'une autorité de tutelle et d'instances de contrôle dans lesquelles seraient démocratiquement représentées toutes les composantes de la profession (y compris les syndicats), qui auraient pour tâche principale de veiller au respect par tous des règles de déontologie aujourd'hui bafouées par le journalisme de marché.

Quant à ceux qui s'inquiètent de ce que deviendrait dans un tel cadre la liberté de conscience des « fonctionnaires » de l'information, on peut répondre qu'on ne voit pas en quoi cette liberté de conscience serait plus menacée que celle des agents en service dans les administrations publiques existantes, ou que celle d'un professeur de philosophie ou d'histoire de l'Éducation nationale dans l'exercice normal de sa fonction.

L'emprise de l'État sur l'information n'est néfaste que parce que l'État est lui-même sous la coupe du Capital. Et il est piquant de voir que, sous prétexte de ne pas attenter à la prétendue liberté du journalisme, on tolère qu'un journalisme asservi au pouvoir politique et à la finance étende son emprise sur le monde intellectuel.

Sans une double réforme conjointe des structures objectives et des structures de subjectivité, il est vain d'espérer démocratiser les médias.


Alain Accardo


[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2] Note d'Acrimed : la notion d'hétéronomie s'oppose à celle d'autonomie, elle renvoie ici à la dépendance à l'égard de facteurs extérieurs au champ médiatique.

Publié le 31.03.2020 à 12:18

Pauline Perrenot

Matinale de France Inter : parlez, parlez, mais de grâce, parlez dans les clous !

Le 27 mars, dans le grand entretien de France Inter, Ali Baddou recevait Frédéric Worms, professeur de philosophie contemporaine à l'ENS et membre du Comité national d'éthique. Parmi d'autres thématiques, il sera question de la continuité du débat politique en temps de crise. Un sujet dont on peut visiblement discuter à l'antenne… mais uniquement sur un plan théorique ! Car lorsqu'un auditeur choisit de mettre les pieds dans le plat et de critiquer la réponse du gouvernement avec des exemples concrets, Ali Baddou n'oublie pas le rappel à l'ordre.

En milieu d'entretien avec Frédéric Worms, Ali Baddou s'interroge :

On ne pense qu'à ça, on ne pense qu'à nos vies confinées. On ne pense qu'au virus. Que deviennent les autres problèmes qui se posent et qui n'ont pas disparu ? Ils ont disparu de l'espace médiatique, ils ont disparu de la conversation générale, mais ils sont toujours là les grands sujets politiques dont on a arrêté de parler. Comment est-ce qu'ils vont ressortir de cette crise ?

« On » se demande d'emblée qui est ce « on »… dont Ali Baddou se fait le porte-parole. « On » se questionne sur ce que l'animateur entend par la « conversation générale », d'où auraient « disparu » « les autres problèmes ». « On » se demande si, comme souvent, Ali Baddou ne projetterait pas arbitrairement sur la population les réflexes et réflexions propres à « l'espace médiatique »… et à ses têtes d'affiche.

Car le moins qu'on puisse dire actuellement, c'est que les « sujets politiques », les questionnements et la colère sont loin d'être sous le tapis dans de très nombreux secteurs (confinés ou non) de la population. Encore moins parmi les travailleurs, qui, de l'hôpital à la grande distribution en passant par La Poste, les entreprises du BTP, de l'automobile, etc. ont largement de quoi « parler »...

Ce que son invité lui fait d'ailleurs remarquer en répondant que non, « on » n'a pas « arrêté de parler »… et que ce ne serait d'ailleurs pas souhaitable :

- Frédéric Worms : Heureusement, ils sont encore là. Les gens discutent, ils ont en tête leur situation sociale, leur situation économique, la question de l'éducation, de l'avenir des enfants, du soin. […] Tous ces sujets sont là, et moi mon souci justement, c'est de ne pas attendre la sortie de la crise pour en parler, pour mobiliser autour, pour construire un débat citoyen mais qui ait des effets réels. Si on attend la sortie, ce sera très dangereux.

- Ali Baddou : Mais pendant la crise ? Pendant la crise il faut penser l'après, Frédéric Worms ? Il faut dès maintenant essayer de penser l'après ?

- Frédéric Worms : Exactement. Et y participer dès maintenant.

Seulement voilà : Ali Baddou ne semble pas convaincu. Car à peine cinq minutes plus tard (soit « dès maintenant »), et alors qu'il est question du concept de « guerre » employé par Emmanuel Macron, un auditeur va mettre les pieds dans le plat. Et s'il parvient à s'exprimer, il est interrompu puis définitivement coupé, avant que son intervention soit littéralement aseptisée par l'animateur :

- Ali Baddou : Justement, c'est une question que veut vous poser Marc, qui est auditeur d'Inter, et qui est avec nous ce matin. Bonjour Marc, et bienvenue dans la matinale !

- Marc : Bonjour, merci. Moi, je ne supporte pas les discours martiaux de monsieur Macron. C'est pas la guerre, c'est une crise sanitaire comme vous l'avez dit. Et à mon avis, il ferait mieux de dire la vérité, à savoir qu'il a choisi la stratégie de l'immunité collective, puisqu'il n'y a pas de masques, pas de tests, pas de moyens ! À moins qu'il considère que c'est la guerre, et que les salariés sont de la chair à canon, puisqu'il veut les faire travailler jusqu'à 60 heures par semaine, sans moyens de protection, et au moins jusqu'à la fin de l'année ! Et moi j'ai l'impression que le gouvernement est plus préoccupé de sauver les marchés financiers que la population... [Coupé]

- Ali Baddou : C'est votre point de vue Marc ! [1]

- Marc : … puisqu'il annonce des centaines de milliards pour eux alors que pour les hôpitaux et les EHPAD, on fait appel à la générosité du public, avec la Fondation de France. Il y a urgence à faire le contraire ! Par exemple, par exemple… [Coupé].

Ciao Marc ! Car non seulement la parole ne lui sera pas rendue, mais Ali Baddou va prendre grand soin de recadrer les choses : « reformuler » complètement l'intervention de l'auditeur pour son invité, tout en feignant d'accorder du crédit au premier. On ne sait jamais… Frédéric Worms aurait pu vouloir embrayer sur le cadrage de Marc. Et c'est bien là tout le savoir-faire de l'éditocrate : avec beaucoup d'eau tiède, des propos vigoureux deviennent... insipides :

Ali Baddou : Il y a malgré tout, il y a malgré tout Marc, un grand effort collectif, et c'est vrai que c'est le temps du débat alors même qu'on est en pleine crise. Mais votre question était forte justement sur les mots qu'employait le Président de la République et ce mot de « guerre » Frédéric Worms, qui gêne et qui irrite Marc. Pourquoi ce besoin d'employer ce mot-là en particulier ?


***


« Que deviennent les autres problèmes qui se posent et qui n'ont pas disparu ? » se demandait Ali Baddou avant cet épisode. Il aura donc répondu, en actes, à sa propre question, en refoulant quelques-uns de ces « autres problèmes » dès leur énonciation. Cette mise en veilleuse nous rappelle combien les garants autoproclamés de la parole médiatique ne renoncent jamais – avant, pendant et probablement après la crise – à veiller au bon respect du pré-carré politique : parlez, parlez ! mais de grâce, parlez dans les clous !


Pauline Perrenot


[1] Ce truisme permet à Baddou de dire indirectement qu'il n'est pas d'accord avec l'auditeur. Il n'est jamais utilisé quand l'auditeur est favorable au gouvernement, ou plus largement dans les clous de la parole médiatique acceptable...

Publié le 30.03.2020 à 13:27

Denis Perais, Pauline Perrenot

Experts économiques sur Europe 1 : visionnaires jamais, faussaires toujours

Dans un article du 4 novembre 2008, nous relevions qu' « en pleine bourrasque financière, les gardiens médiatiques de la pensée, toujours les mêmes, ont la tête qui tourne. Ils sont obligés de se résigner et en appellent aujourd'hui à l'intervention massive de l'État pour sauver le marché dont ils acclament l'autorégulation bienfaitrice depuis des lustres. » Tellement prévisibles, ils reprennent le même refrain à l'occasion de la pandémie du Covid-19, qui, outre des conséquences sanitaires déjà dramatiques, aura pour corollaire une dépression économique dont il est encore difficile d'évaluer l'ampleur définitive.

À commencer par le très médiatique Nicolas Bouzou - économiste néo-libéral et propriétaire-fondateur du cabinet d'analyse économique et de conseil Astérès - au micro de Bernard Poirette, sur Europe 1 le 14 mars :

Sur le coût pour les finances publiques, le président de la République a été très clair. Ce coût sera très, très élevé, quelque chose qu'on a tout à fait raison d'assumer […]. Donc, notre endettement va exploser ces prochains mois et ces prochaines années. Nous ferons les comptes après.


Pour tenter de convaincre son auditoire, il use d'un argument d'autorité que ne lui conteste pas Bernard Poirette, totalement ébloui par son hôte, remercié chaleureusement à la fin de l'entretien (« Merci beaucoup Nicolas Bouzou, toujours très clair ») :

Nicolas Bouzou : Moi, vous savez, en matière de finances publiques, je suis quelqu'un de très rigoureux. Donc, si je vous dis-ça, pardonnez-moi, je fais un peu d'autopromotion, vous pouvez me croire.


De même qu'il fallait croire sur parole le prophète Bouzou Nicolas, visionnaire dès 2014 :

« Rigoureux », Nicolas Bouzou l'a été sans conteste : dans sa défense acharnée d'une politique… de rigueur, et d'austérité. Depuis des années, l'expert robotique se répand dans les médias en expliquant qu' « il faut réduire les dépenses publiques » (L'Express, 7 février 2018) ; que « c'est aujourd'hui que nous devons diminuer la dépense publique » (Entretien vidéo à Boursorama, 29 mars 2018) ; que « la seule solution est de réduire la dépense publique » (Entretien vidéo à L'Opinion, 9 mai 2018) ; que « pas d'économies sans baisse du nombre de fonctionnaires territoriaux. » (Entretien Le Figaro, 31 juillet 2015).

Réduire la dépense publique, certes ; mais surtout et avant tout, réduire la contribution des entreprises et des plus fortunés, toujours choyés, aux recettes. Florilège :

- La priorité fiscale du prochain quinquennat doit être la baisse de la fiscalité du capital, en supprimant l'ISF et en augmentant de façon significative les déductions d'IRPP [Impôt sur le revenu des personnes physiques] liées à l'investissement dans des PME innovantes. (Entretien vidéo à L'Opinion, 18 octobre 2016) ;

- Baisser la dépense publique, c'est laisser respirer le secteur privé (L'Express, 14 février 2018) ;

- Un grand nombre de nos difficultés économiques proviennent de la taille et de l'inorganisation de notre sphère publique […]. On rêverait donc que le président appuie enfin sur le bouton de la réforme de l'État et que les ministres confient à des agences indépendantes toutes les tâches où la sphère publique n'est pas indispensable. (L'Express, 3 octobre 2018)


Sans oublier cette fulgurance : « Les pays qui surtaxent les génies et le capital n'auront pas les grandes entreprises du XXIe siècle, pas les big data et pas les algorithmes. Ils sortiront simplement de l'histoire. » (Entretien à L'Opinion, 29 septembre 2017).

Mais ce premier retournement de veste (provisoire), en cache un autre.


Aujourd'hui : tout sauf la bourse ; hier : vive la bourse !


Avec la chute des cours, la valeur des actions en bourse dévisse de manière vertigineuse. Nicolas Bouzou s'en inquiète :

Je ne vais pas vous mentir, ce qui se passe sur les marchés est inquiétant, et c'est très sérieux. Alors, là encore, les Français sont relativement protégés puisque quand on regarde le patrimoine des ménages français, il est beaucoup plus investi en immobilier qu'en titres financiers ; et dans l'épargne financière, y a assez peu d'actions.


Une aubaine pour ce promoteur du marché, qui n'hésite pas à communier dans la satisfaction avec le présentateur :

- Bernard Poirette : La plupart des auditeurs qui sont ce matin à l'écoute, n'ont pas forcément d'actions à la Bourse, etc.
- Nicolas Bouzou : Tant mieux pour eux.


Tant mieux s'ils n'ont donc pas suivi, au fil des années, les conseils avisés et « rigoureux » de Nicolas Bouzou, n'ayant cessé de plaider pour les investissements... en bourse ! On rembobine :

- Le gros de la crise bancaire est passé. Maintenant, les pouvoirs publics américains se concentrent sur les autres acteurs financiers qui pourraient être touchés à leur tour : les fonds de pension, les [fonds spéculatifs] et certaines compagnies d'assurance. C'est en tout cas le moment d'acheter en bourse pour ceux qui ont les reins solides, on est au creux de la vague, les valeurs boursières ne peuvent pas tomber beaucoup plus bas. (Entretien à 20minutes, 21 avril 2008) ;

- Il faut absolument diversifier ses placements, en mixant épargne risquée (comme des actions) et non risquée (comme des livrets type livret A). On peut également investir dans l'immobilier. Certes les prix peuvent baisser, mais la pierre ne peut pas faire faillite. (Entretien réalisé en 2011 à l'occasion de la sortie de son ouvrage Le chagrin des classes moyennes, et à destination des riches lectrices de Elle) ;

- Je préconise des baisses d'impôts ciblées sur le capital pour diriger l'épargne des Français vers l'investissement. Cela peut se faire via l'impôt sur le revenu, en augmentant les avantages fiscaux liés aux achats d'actions dans les start-up innovantes par exemple. (Entretien à L'Humanité, 21 octobre 2016) ;

- Pour augmenter le pouvoir d'achat, développer l'actionnariat salarié. (L'Express, 7 mars 2019).


Notons que si Nicolas Bouzou se montre aussi enthousiaste vis-à-vis des mesures du gouvernement, c'est peut-être aussi parce qu'il a « l'oreille » de ce dernier, comme il le confie fièrement à Bernard Poirette, en toute indépendance :

Il faut surveiller de très très près ce qui se passe sur les marchés actions, parce que ça empêche aussi […] ces fameuses start-up […] qui n'ont pas beaucoup accès au crédit bancaire. Elles se financent sur les marchés financiers, et la situation est aussi pour elles très compliquée. D'ailleurs, c'est peut-être un angle mort de la politique économique, je vais travailler là-dessus avec le gouvernement ces prochains jours pour trouver des solutions pour ces start-up.


Une collaboration que confirme d'ailleurs Challenges, relatant que Nicolas Bouzou « a été convié par Bruno Le Maire à Bercy, avec quelques experts » (10 mars 2020). Avec de tels experts, le monde (des entreprises) peut être rassuré…


Europe 1 et les journalistes laquais du capital


Europe 1 disposant d'un énorme vivier d'experts économiques, Nicolas Bouzou n'est pas le seul prophète en sa demeure. Dans le registre actionnarial, Axel de Tarlé a lui aussi la tête qui tourne. Le 25 mars, le journaliste ne perd pas le fil de l'investissement et délivre à l'antenne ce qui le préoccupe en pleine crise du coronavirus :

Cette chute vertigineuse de la bourse agit comme une publicité pour l'immobilier. Franchement, qui a envie de placer ses économies en bourse pour voir s'envoler, en quelques jours, un tiers de son patrimoine ?


Un revirement qui ne saurait faire oublier qu'un peu moins de six mois plus tôt, il saluait au contraire « une révolution : l'avènement des fonds de pension en France pour financer l'économie du pays et nos retraites individuelles. » (Europe 1, 3 octobre 2019).

Une déclaration d'amour qu'il adressait à la « loi Pacte » [1], dont il faisait la promotion à l'antenne :

Le gouvernement vient d'introduire des « fonds de pension » à la française. Depuis le 1er octobre, on peut préparer sa retraite en investissant dans le « Plan Épargne Retraite ». L'argent est investi en bourse, avec avantage fiscal et vous sera rendu à la retraite.


Trois ans plutôt, Axel de Tarlé enguirlandait même les Français pour leur frilosité en la matière, en en profitant pour les accuser d'être des agents de « l'étranger » :

Signe de notre aversion au risque – le fameux trouillomètre ! –, nous rechignons à confier notre argent aux entreprises. Trop risqué. Depuis 2000, le nombre d'actionnaires individuels en direct a chuté de 7 à 3 millions. Les Français ne jurent plus que par les emprunts d'État (via l'assurance-vie) et l'achat immobilier, qui est considéré comme de l'épargne. Bref, notre épargne finance la dette de la France et la pierre. Voilà pourquoi nos entreprises manquent de capitaux et sont aux mains des fonds de pension étrangers (Le Journal du Dimanche, 28 août 2016)


Quant à savoir si ces retournements de veste seront aussi temporaires que ceux survenus lors de la crise de 2008, suspense…

Toujours est-il que parmi le panel pluraliste de ses experts, Europe 1 propose également à ses auditeurs quelques irréductibles : les plus coriaces du marché ! Pour Nicolas Beytout, par exemple, pas question que l'État s'immisce trop longtemps dans le fonctionnement du « dieu » marché, qui en définitive demeure l'antidote à la crise. Dans une longue tirade que nous citons in extenso, l'expert déroule la partition de l'orthodoxie dure et, sans pincettes, offre un nouveau souffle à la pensée médiatique dominante :

Pour répondre à une crise d'une telle ampleur, une crise qui menace les États, il n'y a de réponse valable qu'à l'échelle des États. Mais, d'ici à en conclure que c'est le grand retour de la dépense publique, que c'est la fin du libéralisme, que c'est la défaite de l'économie de marché, il y a un pas. Je dirais même que c'est l'inverse. […] Un pays qui a trop de dépense publique et qui est trop endetté (au hasard, la France) mettra longtemps à se libérer de cette charge supplémentaire. Le poids de sa dette, déjà limite, deviendra un vrai handicap. Et comment est-ce qu'il pourra alléger ce fardeau ? En recréant de la richesse, en redonnant à ses entreprises les meilleures conditions pour produire, investir, faire de la croissance, et pour dégager les marges de manœuvre qui permettront de se désendetter. Et ça, c'est le boulot de l'économie de marché, des entreprises. Alors, attention aux idées simples du genre : le coronavirus c'est la fin du libéralisme, le retour de l'État. Parce que, à la fin de l'histoire, c'est toujours l'argent privé qui paye pour en sortir. (Europe 1, 23 mars 2020)


Car rien ne semble changer pour ces chiens de garde, déterminés à rester des sentinelles du périmètre « acceptable » de la pensée économique. En définitive, le patron de L'Opinion ne fait que recopier ce que la quasi totalité de ses confrères prescrivent à longueur de médias depuis plus de trente ans. Ainsi résumé par l'éminent Christophe Barbier, onze ans et demi plus tôt :

Il faut enfin affirmer que l'État retirera ses troupes le plus vite possible, c'est-à-dire sortira d'une économie marchande où il n'a rien à faire quand tout va bien. Il doit se désengager des banques rétablies comme les pompiers s'en vont après l'incendie. Car, il s'agit de réussir des interventions, non des immixtions, encore moins des nationalisations. (L'Express, 9 octobre 2008)


Experts jamais, faussaires toujours : stop ou encore ?


Denis Pérais et Pauline Perrenot


[1] Loi n° 2019-486 du 22 mai 2019 relative à la croissance et la transformation des entreprises.

Publié le 25.03.2020 à 12:00

Pauline Perrenot

Docteur Cymès et mister Michel, experts médiatiques en coronavirus

Le soir du 16 mars, Emmanuel Macron annonce le renforcement des mesures de confinement. Après son intervention, l'émission « Vous avez la parole » (France 2) était consacrée au coronavirus et Michel Cymès, le bien nommé « médecin de la télé préféré du PAF », est (à nouveau) en plateau. L'expert admettait, quelques heures plus tôt sur France 5, avoir contribué à minimiser l'épidémie par ses prises de paroles médiatiques. Mais cela ne l'empêche visiblement pas de revenir en plateau pour culpabiliser « les Français indisciplinés » vis-à-vis des mesures de confinement… Voire de sermonner une infirmière membre du collectif Inter-Urgences, venue témoigner des conditions de travail actuelles et exiger des moyens. Car on le sait, les experts osent tout. Mais ce que l'on redécouvre, c'est que leur magistère ne connaît pas la crise.

Qu'ils sévissent dans le domaine de la médecine, de l'économie, de la sécurité, etc., les experts médiatiques ont en commun, on le sait, cette redoutable faculté de s'exprimer publiquement avec aplomb – et à longueur d'antenne – sans maîtriser le sujet dont ils parlent. Quitte à se corriger (ou non) d'une heure sur l'autre. Comme le dit Christophe Barbier, « la vérité de 6h50 n'est pas celle de midi ».

On aurait pu penser que la crise du coronavirus changerait la donne : dans la période actuelle, l'exigence d'une information grand public de qualité s'impose d'autant plus que les informations ont des conséquences vitales, tout particulièrement dans le domaine médical. Et que le rapport comme l'accès au savoir scientifique, médical, sont socialement discriminants. Dès lors, les tenants de la parole publique ont une responsabilité plus grande encore que d'ordinaire. Et pourtant, les grands médias n'ont pas l'air de vouloir changer leurs bonnes vieilles habitudes : recourir aux experts, les regarder se tromper, commenter leurs bourdes à coup d'articles tapageurs, et, sans l'ombre d'une hésitation, les réinviter.

En témoigne la fabuleuse histoire de Michel Cymès et du coronavirus. Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait déjà un article au « médecin de la télé » sous le titre « Coronavirus : un Cymès matin, midi et soir ». Et de constater : « Plus rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c'est matin, midi et soir sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ere. […] Celui qui dit continuer ses consultations à l'hôpital deux matinées par semaine, passe surtout son temps dans les loges de maquillages. »

Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur Quotidien, le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il y a moins de risque [qu'en Italie], on est mieux préparés et puis je ne crois pas qu'un jour on va mettre toute la France en quarantaine ». Ou encore sur Europe 1 (le 10 mars également) : « Je ne suis absolument pas inquiet. C'est un virus de plus, on le dit souvent, c'est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves. »

Avant de battre sa coulpe six jours plus tard, dans « C à vous » : « Je fais mon mea culpa aussi, j'ai probablement trop rassuré les Français (sic), mais en même temps, comment les inquiéter de façon excessive quand on n'a pas les données épidémiques à 15 jours ou 3 semaines qui permettent de dire que ça va être aussi catastrophique qu'aujourd'hui. » Certains lui rétorqueraient, sans doute, qu'ils disposaient de telles données. Mais quand bien même… et surtout : quand on ne sait pas, ou quand on affirme – comme Michel Cymès lui-même – que « chaque heure, ça change », pourquoi se précipiter sur tous les plateaux en tenue de sachant/savant ? Et si le temps de la connaissance scientifique ne coïncide pas avec le temps médiatique de l'information en continu, pourquoi chercher à tout prix à plaquer le premier sur le second ?

« C'est toute la difficulté de la communication, je suis bien placé pour vous le dire », ose Michel Cymès face à Anne-Élisabeth Lemoine sur France 5. C'est là tout le problème en effet : confondre l'information avec la communication permanente… et l'entrepreneuriat médiatique personnel.

Suite à un tel plantage, d'aucuns auraient pensé que Michel Cymès allait se faire discret, au moins pour quelque temps. Il n'en fut rien. Deux heures après l'émission de France 5, et des dizaines d'articles autour de son « mea culpa » plus tard, on le retrouve sur France 2 dans « Vous avez la parole » [1].


« Les Français sont indisciplinés, c'est pour ça qu'on en arrive là ! »


Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'expert est droit dans ses bottes. Le confinement ? « C'est ce que tout le milieu médical et scientifique demande depuis un moment. » Mis à part, peut-être, un « expert » doutant de la possibilité de « mettre toute la France en quarantaine »… La justification du confinement ? « On l'a vu : les Français sont indisciplinés, c'est pour ça qu'on en arrive là ! » Un ton bien péremptoire, pour un message si simpliste... qu'il assénait déjà la veille sur la même chaîne, ou sur France 5 quelques heures plus tôt :

Ce n'est pas une solution qu'il fallait envisager il y a trois semaines, parce qu'on en n'était pas là. On comptait sur les Français pour avoir des gestes barrière, ils ne l'ont pas fait, bah maintenant, on le paye.

Et quid des commentateurs affirmant que le coronavirus n'était « qu'un virus de plus » ?

La petite musique sur « l'indiscipline » des Français mérite qu'on s'y arrête, tant elle a été reprise par de nombreux commentateurs médiatiques ces derniers jours. S'il n'est pas question – et ce ne serait de toute évidence pas le rôle d'Acrimed – de se positionner sur « l'irresponsabilité » de tel ou tel comportement, il est difficile d'ignorer le rôle de l'information dans le respect attendu (et nécessaire) des consignes sanitaires réclamées... à une population entière ! Pour qu'elle soit traduite dans les faits à si grande échelle, et intégrée au-delà de toute sorte d'entraves bien réelles (accès à l'information, aux connaissances scientifiques et médicales, rapport à la parole publique, etc.), le moins que l'on puisse attendre de cette information, c'est qu'elle soit claire.

Or, ni les discours médiatiques, ni les discours gouvernementaux ne furent clairs, ou à la hauteur de ce que devrait être une campagne d'information publique massive, pensée sur le long terme. De quoi relativiser « l'indiscipline des Français », qui, contrairement aux experts (en toupet), ne peuvent pas s'exprimer publiquement. Sans compter tout ce qu'un tel discours (individualisant, culpabilisateur et dépolitisé) permet de ne pas questionner : la communication gouvernementale, et la fabrique de l'information, pour ne donner que deux exemples de taille.


Foi d'expert : la critique n'a pas lieu d'être


Mais Michel Cymès ne saurait se contenter d'être un père-la-morale. Comme tout bon expert médiatique, il dispose également d'une casquette « chien de garde ». Un rôle qui lui permet de décréter ce qui peut être dit (ou non) sur un plateau, et sous quelle forme. Celle qui en fait les frais ? Juliette Richard, infirmière aux urgences de l'hôpital Robert Debré et membre du collectif Inter-Urgences [2].

Il se trouve que l'infirmière n'a pas mis sa colère au placard avant d'entrer en plateau. Colère concernant les conditions de travail des soignants, colère concernant les revendications demeurées insatisfaites. D'emblée, son discours se heurte aux rectifications hors sol des deux présentateurs, bien décidés à lui expliquer qu'Emmanuel Macron a tout prévu (dans son allocution) :

- Juliette Richard : Nous le collectif, on est un peu inquiets par rapport à ce qu'[Emmanuel Macron] a dit parce qu'en fait, ça fait un an qu'on alerte sur les conditions de travail, sur les dégradations de nos conditions de travail, le manque de lits, ce genre de choses. Là il nous promet des moyens dès demain, mais c'est déjà trop tard... [Coupée]

- Thomas Sotto : Beaucoup de moyens hein, les hôtels, les taxis réquisitionnés pour vous permettre de vous déplacer.

- Juliette Richard : Oui mais enfin à l'heure actuelle aujourd'hui il manque de masques à l'hôpital, les gens volent les masques, on n'a plus de gel, on n'a plus rien… [Coupée]

- Léa Salamé : Il a promis pour les masques, il a dit qu'ils seront livrés. [Juliette Richard : Aux pharmacies mais pas du tout dans les hôpitaux.] Il a dit à partir de demain pour les 25 départements [les plus touchés] et ensuite mercredi.

- Juliette Richard : Bah oui mais c'est trop tard en fait ! Nous, nos supérieurs nous imposent de ne pas utiliser plus de tant de masques par jour parce qu'on n'en a pas assez ! Enfin... c'est juste pas normal. Le manque de lits, il est intolérable. Ils ont supprimé 17 500 lits en 9 ans et maintenant ils se retrouvent : « Ah bah oui, on est coincés ». En pédiatrie, la réa est en train de se préparer à accueillir de l'adulte.

Bien qu'en première ligne dans le combat contre le virus, Juliette Richard refuse donc de se soumettre aux injonctions à « l'union nationale », qui réclamerait que toute critique soit suspendue. Et c'est bien là ce qui dérange Michel Cymès. Toute honte bue, l'expert va donc rectifier pour l'infirmière... le sens des « priorités » :

- Léa Salamé : Michel, vous comprenez ce que dit Juliette ce soir ?

- Michel Cymès : Oui, je comprends tout à fait ce que dit Juliette. Et il faut vraiment rendre hommage à tout le personnel soignant et notamment aux infirmières qui alertent depuis longtemps. Je pense juste qu'aujourd'hui, la priorité c'est de sauver des vies. La priorité, c'est de sauver les patients qui vont venir, la priorité c'est de tout faire pour qu'il y ait le moins de morts possible parce qu'il va y en avoir malheureusement beaucoup. Encore une fois je suis tout à fait d'accord avec vous, et je travaille à l'hôpital donc je sais très bien ce qui s'y passe, mais je pense qu'il faut qu'on mette tout ça de côté un petit peu aujourd'hui.

- Juliette Richard : Moi je dis juste qu'à l'heure actuelle on est en train de faire des choix : « Toi tu vas mourir, toi tu vas vivre », c'est juste pas normal aujourd'hui.

- Michel Cymès : On n'en est pas là, franchement Juliette, on n'en est pas là.

- Juliette Richard : Il y a certains hôpitaux où ils en sont déjà là en réa.

- Michel Cymès : Non, je ne crois pas qu'on puisse dire aujourd'hui… Alors on va affoler les gens en disant : « Bah vous, vous êtes un peu trop vieux et vous avez une maladie, on n'est pas sûrs de vous en sortir (sic) on va vous mettre de côté. » On ne peut pas dire ça aujourd'hui.

On ne saurait que trop conseiller à Michel Cymès – une fois délivré de ses multiples émissions quotidiennes – de se pencher sur les témoignages émanant de « l'hôpital qu'il connaît si bien ». Témoignages que révélait, par exemple, un article du Parisien le 17 mars : « "Il va falloir choisir" entre les malades, admettent des soignants. Faute de places suffisantes en réanimation, des soignants dans les zones les plus touchées par l'épidémie nous confient avoir renoncé à intuber des patients de 70 ans, déjà malades. »

Alors, et alors seulement, peut-être « l'expert » sera-t-il en mesure de décréter ce qu'une soignante peut dire ou non, quels faits sont vrais ou non, et quel discours est entendable ou non sur les plateaux de télévision (qu'il a lui-même inondé d'informations peu fiables des jours durant).

Mais en attendant, une dernière préconisation :

Qu'il y ait un problème avec les tests, qu'on vous oblige à travailler alors que certaines d'entre vous sont souffrantes, là, il y a un vrai problème. Et il va falloir régler tout ça. Je dis juste qu'aujourd'hui, […], la priorité, elle est de sauver des vies. Vous le faites parfaitement, les infirmières sont en première ligne, […] les médecins aussi. Aujourd'hui, polarisons-nous, soyons focus comme on dit sur les vies à sauver. Tout le reste devra être réglé mais après que l'épidémie soit passée.

Les conseils du médecin sont formels : les revendications, c'est pour « après ». Quant à savoir ce que veut dire un « maintenant » sans masque et avec des soignants eux-mêmes malades...


***


Là où Michel Cymès bénéficiera, au cours de l'émission de France 2, de multiples interventions (sur plus de deux heures d'antenne), Juliette Richard ne s'exprimera environ que trois minutes. Un décalage énorme qui en dit long sur l'arbitrage des présentateurs quant à la répartition du temps de parole, à géométrie variable en fonction du contenu de cette parole et de celui ou celle qui la profère. Ainsi un expert en bourdes, multirécidiviste, s'astreignant à des propos dépolitisés bénéficiera d'un temps beaucoup plus important qu'une infirmière « sur le pont », réclamant des moyens immédiats face à la catastrophe sanitaire en cours.

Ainsi va la routine des grands médias, qui, par bien des aspects, n'a pas été bouleversée par la crise du coronavirus. Le « cas Cymès » est loin d'être isolé, et cet épisode interroge une fois de plus sur le rôle de « l'expert » de plateau, où l'estampille « médecin » (spécialité bagout) semble avoir valeur de sauf-conduit. Peu importe que la certification soit médiatique avant d'être « professionnelle » ; peu importe le degré réel d'exercice de la profession, ou la spécialité… pourvu qu'on ait l'eau tiède de « l'expertise » convenable !


Pauline Perrenot


Annexe. L'expertise éclairée de l'expertise : ce beau manège...



[1] Émission animée par Léa Salamé et Thomas Sotto.

[2] Autour du premier plateau également : Pr Djillali Annane, chef du service de réanimation à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches ; et Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, autre grand habitué des médias.

Publié le 24.03.2020 à 12:47

Acrimed

Pendant la crise, pas de confinement pour la critique des médias !

Quelques pistes de réflexion sur notre activité dans la période de crise actuelle.

La crise du Covid-19 a d'ores et déjà des conséquences majeures. Elle a conduit à l'adoption de mesures sans précédent, à commencer par le confinement de la population, qui impacte tous les secteurs de la société… y compris Acrimed.

De toute évidence, notre travail n'est pas facilité par cette situation inédite puisque, comme toutes et tous, nous subissons les conséquences sociales, intimes, physiques et psychologiques du confinement ou de la maladie. Nous ne serons donc pas en mesure de documenter la période actuelle avec la même intensité que d'habitude.

Mais ce constat en appelle immédiatement un second : nous ne comptons pas pour autant mettre la critique en veilleuse ! Car la période, malgré ce que peuvent laisser entendre les discours emphatiques sur « l'union nationale », s'y prête tout particulièrement : critique de l'action du gouvernement qui, à bien des égards, exacerbe les inégalités existantes (mais ce n'est pas l'objet de notre association) ; et surtout, la critique des médias.

L'information a un rôle essentiel dans la période actuelle. C'est pourquoi l'information comme bien public de qualité doit être une exigence démocratique majeure. Il va sans dire que le travail journalistique, en particulier le travail de terrain, d'enquête ou de reportage, n'est pas une tâche facile, aujourd'hui moins que jamais ; nul doute que les plus précaires de la profession seront largement impactés, de même que le secteur de la presse imprimée, déjà fragilisé avant la crise.

Mis à part de nécessaires réorganisations (notamment pour des exigences sanitaires pratiques évidentes) la crise n'a pas, pour l'instant, provoqué de changements majeurs dans le fonctionnement des grands médias : sur les chaînes d'information comme ailleurs, le journalisme dominant est toujours à l'œuvre, et avec lui ses travers et mécanismes bien connus. Bref, la critique des médias a plus que jamais sa place dans la situation actuelle. Et nous comptons bien nous y atteler ! Voici dès à présent quelques pistes (non exhaustives) que nous approfondirons pour une « critique des médias par temps de Covid-19 » :


- Crise sanitaire et information en direct


Le suivi « en temps réel » de la progression d'une pandémie (notamment via les chaînes d'information en continu) est un phénomène inédit en France. On assiste à une profusion de sujets, « notable quantité d'importance nulle », face à la nécessité permanente de renouveler les angles, et de faire « du neuf » (selon le mécanisme traditionnel du remplissage). On pense également à la multiplication de « reportages » en direct de rues ou de places vides, qui « font vivre » et entretiennent une information « en temps réel », autant qu'ils fournissent aux médias les images télégéniques voire spectaculaires dont ils raffolent. Si ces reportages informent de facto sur le confinement, la surface médiatique qui leur est accordée interroge, sur un temps plus long, quant aux hiérarchies éditoriales.

Mais le traitement médiatique de la crise sanitaire pose une autre question : celle de la discordance entre le temps du savoir scientifique et le temps de l'information en continu. Une question qui se pose également à d'autres moments, lors d'attentats par exemple : le ballet des « experts » et des hypothèses hâtives, en particulier sur les chaînes d'information en continu, impliquent inévitablement la diffusion de faux pronostics et de fausses informations, par la suite rectifiés… ou non. Le tout… en continu.


- Les « experts » médiatiques


Si les éditocrates et commentateurs traditionnels sont toujours en première ligne, la crise sanitaire fait (ré)émerger sur le devant de la scène médiatique deux catégories particulières : les experts « santé » et les experts « économie ». Concernant les premiers : au-delà des imposteurs et « médecins de la télé » – dont Michel Cymès est un cas exemplaire – de très nombreux médecins, aux pedigrees très divers, se sont rendus sur les plateaux. Certains relativisant l'ampleur du risque, d'autres, au contraire, beaucoup plus préoccupés par la situation. Une conséquence : la diffusion, au fil des jours (voire des heures !) de messages contradictoires (sur la durée de l'épidémie, la nécessité du port de masques, le temps de conservation du virus sur une surface, l'efficacité des tests de dépistage, et cætera) qui ne peuvent générer dans l'esprit du public profane que la plus grande confusion.

C'est notamment dans de telles situations que l'on regrette l'absence ou la rareté d'un journalisme scientifique compétent dont le rôle consiste précisément à trier, encadrer et commenter les discours d'« experts » plus ou moins éclairés, à faire le pont entre eux et le public. Informer le public ne relève pas d'un travail d'expert, mais de journaliste. Comme en économie, la parole des « experts » médicaux est par ailleurs rarement replacée dans son contexte, ce qui serait pourtant nécessaire compte tenu du fait que : 1) les connaissances sont partielles puisque les recherches autour du virus sont loin d'être achevées ; 2) les avis sur la pandémie et les moyens de lui faire face peuvent différer dans les milieux les plus spécialisés ; 3) tout « professionnel de santé » qu'il soit, un médecin n'est pas nécessairement spécialiste du covid-19, et des disciplines spécifiques existent dans le champ scientifique (et médical) lui-même (épidémiologie, virologie, infectiologie, etc.).


- La défiance à l'égard des médias


En cette période de crise sanitaire, les médias dominants ont un rôle à jouer en termes de diffusion des consignes. Un rôle qu'ils assument dans un contexte de défiance (souvent légitime) de la part de pans importants de la population, défiance exprimée de longue date, bien avant le début de la crise. Dans de tels moments, le rapport des citoyens à la parole publique et aux médias pose donc question. Des questionnements réflexifs sur l'information sont nécessaires, en particulier si les mécanismes conduisant à mal informer (voire à désinformer) persistent… Or, certains médias n'en prennent pas le chemin : s'ils ne manquent pas de montrer du doigt (parfois avec pertinence) les « fake news » qui circulent sur les réseaux sociaux, ou de s'insurger contre « l'irresponsabilité » d'une partie de la population, ils oublient, comme de coutume, de faire leur autocritique : dans la propagation de fausses nouvelles, comme dans la diffusion de messages contradictoires.

Parce que les frontières entre médias traditionnels et réseaux sociaux ne sont pas toutes si étanches, il est légitime de questionner le pouvoir d'arbitrage que se confèrent les premiers, sans tomber – et c'est très important ! – dans le relativisime ou dans la « critique » du « tous les médias mentent »... En d'autres termes, il faut que la critique porte la même exigence que l'information : documentée, argumentée et de qualité !


- L'information par temps « d'union nationale » ?


Sous prétexte « d'union nationale », il est d'usage pour les gouvernements d'appeler à suspendre toute critique. Les périodes de crise (voire de « guerre » – si l'on en croit Emmanuel Macron...) sont propices à des mesures de censures et des réflexes d'autocensure journalistique (« toute information est-elle bonne à diffuser en tout temps ») ? L' « union nationale » justifierait-elle, en temps de crise plus qu'en temps ordinaires, un suivisme gouvernemental des grands médias ? L'État devient-il alors, au nom de la sécurité sanitaire, le seul maître de l'information dont les médias doivent se faire les relais dociles ? Il est permis d'en douter. La liberté d'informer et le droit à l'information doivent donc être plus que jamais défendus ! Car des pressions sont possibles, qu'elles émanent du pouvoir politique, économique… ou des chefferies éditoriales elles-mêmes. Aussi notre critique doit-elle rester vigilante face aux velléités de contrôle de l'information, et à leur éventuel renforcement dans la période actuelle.


- Crise sanitaire et information sociale


On le sait : en temps normal, l'information sociale est le parent pauvre de l'agenda médiatique. Or, la question du travail devrait, dans la crise actuelle, faire l'objet d'une attention toute particulière tant les bouleversements sont nombreux : conditions de travail des personnels soignants au-delà de l'éloge télévisé de leur magnifique dévouement, conditions d'exercice du télétravail et ses conséquences, sommations du gouvernement exigeant que de nombreux salariés aillent travailler au moment même où il impose à l'ensemble de la population de rester chez soi, remises en question des droits des travailleurs (droit de retrait, droit de grève, congés payés, etc.). Quelle place et quel traitement les grands médias réservent-ils à ces informations ? Notre critique scrutera tout particulièrement les prismes et biais habituels dans le traitement de l'information sociale. Sans oublier les enjeux des conditions de travail des journalistes et des autres personnels des médias, de leur protection dans les entreprises, mais aussi de leur liberté de circulation. Sans oublier non plus les pigistes et les précaires, qui ne sauraient être utilisés, dans la période actuelle, comme des variables d'ajustement !


- Crise sanitaire et journalisme de préfecture


Pendant la crise, le journalisme de préfecture sévit toujours dans les grands médias. Deux tendances sont déjà particulièrement visibles : d'une part, les reportages aux relents sécuritaires et spectaculaires, sujets « embarqués » auprès des policiers patrouillant dans les rues, décompte des amendes, suivisme vis-à-vis de la communication de la préfecture, co-construction de récits autoritaires, etc. D'autre part, une sous-médiatisation des violences policières commises notamment dans les quartiers populaires, alors que de multiples vidéos et témoignages circulent déjà sur les réseaux sociaux.


- Crise sanitaire et journalisme magazine


Pour le meilleur et pour le pire, la crise actuelle fait le bonheur du « journalisme magazine ». Bien au-delà des rubriques ou des émissions qui l'hébergent traditionnellement, ce journalisme se développe dans les bulletins d'info, chroniques, tribunes, revendiquant le partage de conseils en tout genre, et de récits de « vie de confinement ». Dans quelle mesure ces formats ne se contentent-ils pas de reproduire le prisme de classe souvent à l'œuvre dans le journalisme culturel en général et dans les pages « lifestyle » en particulier ? Les journalistes songent-ils parfois à se départir des biais qui les conduisent traditionnellement (sinon exclusivement) à donner à voir la vie, les préoccupations et les questionnements de leur propre milieu social (CSP+) ?

Ces quelques aperçus ne relèvent pas tous à proprement parler de la critique des médias. Ils proposent quelques données de cadrage pour aborder cette critique avec des moyens appropriés. Et nous donnent l'occasion d'adresser à nos lectrices et lecteurs tous nos encouragements face à cette période difficile que nous devons toutes et tous affronter.


La rédaction d'Acrimed

Publié le 23.03.2020 à 07:30

Eric Scavennec

Assange, krach pétrolier : le complotisme bon teint du Monde

Même dans les « grands » quotidiens, trop de complots tuent le complot…

Dans son édition du 13 mars 2020, Le Monde semble embarrassé, dans l'impasse. Poutine est très méchant, c'est entendu. Mais de quelle manière ? Un article est titré « La crise de l'or noir menace les rêves pétroliers de Donald Trump ». Et un inter précise : « Le krach est une catastrophe pour les producteurs du Texas, État décisif pour la réélection du milliardaire américain, en novembre 2020. »

Or qui est responsable de ce krach ? Réponse : « Riyad et Moscou [qui] se sont lancés dans une violente guerre des prix afin de faire plier les producteurs américains de pétrole de schiste. » Un autre article de Benoît Vitkine, spécialiste du genre anti-russe, précise le portrait du suspect : « Le pari de Poutine pour faire plier les États-Unis ».

En somme, Le Monde nous apprend en mars 2020 que Poutine aurait soudainement décidé - et en année électorale qui plus est - d'affaiblir Trump économiquement, de provoquer pour lui une « catastrophe électorale dans un État décisif pour sa réélection ». Le même Poutine qui depuis 2016 n'aurait cessé, selon Le Monde, de s'employer, à coups de fake news et de faux comptes Facebook, à favoriser Trump contre ses rivaux démocrates.

Cette forme de complotisme bon teint a décidément bien sa place dans les colonnes du quotidien de référence. Déjà le 25 février, dans un éditorial annonçant son soutien à Julian Assange (tout en l'accablant de tous les maux), Le Monde se demandait dans quelle mesure le fondateur de WikiLeaks n'avait pas été « piégé par un Donald Trump dont il a aidé l'élection ». Le quotidien laisse entendre que Julian Assange aurait sciemment « diffusé des documents subtilisés par les services secrets russes au Parti démocrate américain afin de discréditer sa candidate ». Et ainsi « aidé » à faire élire Donald Trump ; lequel se serait, par la suite, retourné contre Julian Assange en l'inculpant pour espionnage.

Au passage, Le Monde oublie qu'il n'existe aucune preuve de l'intervention des services secrets russes dans cette affaire. Décidément, même dans les « grands » quotidiens, trop de complots tuent le complot…


Eric Scavennec

Publié le 20.03.2020 à 17:30

Frédéric Lemaire, Jean Pérès

Crise du coronavirus : Aphatie en roue libre

Pas de confinement médiatique pour les éditocrates : en période de crise sanitaire, ces derniers continuent d'asséner, sur les chaînes d'info et autres médias, leurs partis pris péremptoires. Problème : la situation évoluant très rapidement, les certitudes du jour sont parfois périmées dès le lendemain… Qu'à cela ne tienne : c'est un des privilèges de la profession que de pouvoir se contredire avec aplomb, sans faire d'autocritique – et sans que jamais soit remis en cause leur magistère. Ces derniers jours et semaines, le cas de Jean-Michel Aphatie l'illustre parfaitement.

Le 6 mars dans son édito sur LCI, Jean-Michel Aphatie était catégorique : il ne fallait pas annuler le premier tour des élections municipales :

… annuler des élections, ce qui, de mémoire, ne s'est jamais produit, serait un signal très négatif envoyé à une société déjà très secouée par le coronavirus […] Les élections ne vont pas se dérouler dans de bonnes conditions, l'abstention risque d'être importante, mais pour autant il n'est pas imaginable ni conseillé de les annuler, c'est une contradiction devant laquelle nous place le coronavirus.

Mais la vérité du 6 mars n'est pas celle 16 mars. La preuve : dans son nouvel édito sur LCI, Aphatie Jean-Michel fustige ceux qui affirmaient… qu'il ne fallait pas annuler le premier tour des élections (à l'instar d'un célèbre éditorialiste dont nous tairons le nom) :

Avant le premier tour, il y a avait des gens, les responsables politiques qui disaient : "Surtout il ne faut pas annuler les élections, ce serait un signal très négatif qui serait envoyé." […] Évidemment, même le premier tour n'aurait pas dû être organisé, on pressentait une abstention importante qui pourrait fausser les résultats. Rien que ça aurait dû conduire à l'annulation du premier tour.

Autre exemple : le 27 février, Jean-Michel Aphatie appelait, toujours sur LCI, à « éviter les querelles inutiles » s'agissant de la crise du coronavirus. Commentant l'organisation par Emmanuel Macron d'une réunion rassemblant tous les partis politiques : « le problème est suffisamment important pour se lancer dans des querelles complètement stériles et inutiles ».

Pourtant le 14 mars sur France 5, c'est un Aphatie Jean-Michel plutôt « querelleur » qui s'en prend aux médecins :

Ce qui a trompé les responsables politiques, ce sont les médecins qui ont dit « ce n'est pas plus grave que la grippe » ou « La grippe tue plus que le coronavirus » ; […] Les médecins ont dit « on ne va pas en faire trop quand-même » et ils nous ont amenés, je trouve, dans le mur.

Une querelle bien « utile » alors que tout le personnel médical est mobilisé pour faire face à l'épidémie. Un médecin n'a d'ailleurs pas manqué de lui répondre vertement.


***


Ces volte-faces de Jean-Michel Aphatie illustrent la grande inconstance de certains éditocrates et commentateurs en vue, omniprésents sur les plateaux, multipliant les prises de position à l'emporte-pièce. En temps normal, leur captation de la parole publique pose un problème démocratique. En période de crise, l'indécence de leurs imprécations approximatives saute d'autant plus aux yeux.


Jean Pérès et Frédéric Lemaire

Publié le 16.03.2020 à 07:30

Frédéric Lemaire

Primaires démocrates dans Le Monde : misère du journalisme politique

Disons-le d'emblée : Le Monde n'a pas lésiné sur les moyens pour couvrir les primaires démocrates étatsuniennes, avec des mises à jour quotidiennes, et trois envoyés spéciaux ou correspondants sur place (Corine Lesnes, Gilles Paris et Arnaud Leparmentier). Pour autant, la couverture de ces élections par le quotidien témoigne de plusieurs travers bien connus du journalisme politique. Ou comment le débat de fond est évacué ; et la campagne électorale réduite, à bien des égards, à une course de petits chevaux.

Dans son édition du 5 mars, Le Monde annonce avec enthousiasme « le retour du centre » et la « résurrection » du candidat Joe Biden :


Quelques jours auparavant, les primaires du Super Tuesday [1] avaient permis de replacer le candidat centriste en tête de la course électorale. Mais selon Le Monde, les électeurs démocrates auraient moins voté par adhésion aux idées de Joe Biden que par souhait de désigner « le plus à même de battre Donald Trump ». Et le quotidien de mettre en garde : ces considérations électorales ne devraient pas « étouffer le débat » entre les options représentées par Joe Biden et Bernie Sanders.

Problème : le débat de fond que Le Monde appelle de ses vœux est largement absent… de ses propres colonnes. C'est du moins ce qui ressort de l'étude attentive de sa couverture des primaires démocrates. Pour en arriver à ce constat, nous avons consulté 75 articles issus de la rubrique dédiée aux élections étatsuniennes entre le 27 janvier et le 10 mars, hors éditoriaux, tribunes et reprises des agences de presse (voir annexe 1). Parmi ces articles, 32 sont issus des « carnets de bord » du Monde. Le premier article de ces carnets (27 janvier), décrit en ces termes la démarche du quotidien :

À une semaine des caucus de l'Iowa, le 3 février, première étape de la course à l'investiture démocrate pour la présidentielle du 3 novembre, Le Monde lance son carnet de bord de la campagne. Un point quotidien, tout d'abord cinq jours sur sept jusqu'en septembre, avec les faits de campagne, les publicités politiques, les sondages, les cartes et les chiffres qui permettent de suivre et de vivre la plus importante compétition électorale au monde.

Le Monde n'a pas lésiné sur les moyens pour couvrir les primaires démocrates, avec des billets quotidiens, et trois envoyés spéciaux ou correspondants sur place pour les différents scrutins (Corine Lesnes, Gilles Paris et Arnaud Leparmentier). Pour autant, cette couverture témoigne de plusieurs travers bien connus du journalisme politique, particulièrement prégnants dans les « carnets de bord ». Ou comment le débat de fond s'efface devant la communication politique ; et comment une campagne électorale est réduite, à bien des égards, à une course de petits chevaux.


Les « modérés » et les « radicaux »


Premier aspect, le plus frappant : l'absence (ou presque) de présentation des projets et programmes politiques des différents candidats aux primaires démocrates. Les analyses et « décryptages » s'en tiennent, dans leur écrasante majorité, à mettre en scène une opposition entre l'option « modérée » ou « centriste » (celle de Joe Biden mais aussi de Pete Buttigieg ou du milliardaire Michael Bloomberg) et l'option « radicale » ou « de gauche » (celle de Bernie Sanders et d'Elizabeth Warren). Difficile, à la lecture du Monde, d'en savoir plus sur les propositions portées par les différents candidats et sur la signification de ces étiquettes [2]...

Tout au plus apprend-on, au détour des carnets du quotidien, que Bernie Sanders « se présente comme un "démocrate socialiste" inspiré des modèles sociaux scandinaves » (3 fév.). Son programme semble se résumer à trois propositions : « gratuité des études supérieures, annulation de la dette étudiante, couverture santé universelle » (11 fév.). Sur Pete Buttigieg, on apprendra que « l'ancien maire défend, comme l'écrasante majorité des candidats démocrates de 2020, des propositions bien plus à gauche que celles soutenues en son temps par Barack Obama ». Ou encore qu'il souhaite « lutter contre le déficit fédéral dans une optique de gauche » (11 fév.). Quant à Joe Biden, il aurait « limité pratiquement son programme à la promesse de l'emporter sur le milliardaire » (10 fév.).

C'est tout ? C'est tout, du moins dans les « carnets de bord » du quotidien. On aurait pu imaginer que parmi cette trentaine d'articles consacrés au suivi quotidien des primaires, plusieurs auraient pu être dédiés aux programmes et projets des différents candidats. Mais ce ne fut pas le cas.

Et qu'en est-il dans les autres articles du Monde ? Il faut creuser profondément pour trouver un article faisant état, non des dernières péripéties de la campagne, mais des propositions des candidats. Et qui aille au-delà de l'opposition simpliste entre les options « modérée » ou « radicale », mise en scène dans l'éditorial du Monde du 5 mars... quand ce n'est pas l'opposition entre la « raison » et « l'idéal » (éditorial du 3 février).

Sur les 75 articles étudiés, nous en avons trouvé trois : une synthèse sur les divergences de fond du camp démocrate (31 janv.) ; une analyse (critique) du programme de Bernie Sanders (2 mars) ; et une infographie très synthétique mais qui a le mérite de préciser… le programme des différents candidats (2 mars). À noter enfin, en tribune, une mise au point de Thomas Piketty, publiée dans l'édition du 8 et 9 mars, qui critique l'alternative caricaturale entre option « modérée » et « radicale » et détaille le programme de Bernie Sanders.


De la sondomanie aiguë du Monde...


À défaut de traiter du fond des projets politiques, les carnets du Monde s'emploient quotidiennement à noyer leurs lecteurs sous une pluie de sondages : nous en avons compté 39 en tout (sur 32 articles) qui annoncent pêle-mêle une mesure des intentions de vote, de l'image des candidats, des reports de vote, du nombre de premiers votants, ou encore de l'indécision des électeurs (voir annexe 2). Avec les inévitables ratés, comme ce sondage, annonçant Michael Bloomberg à la hauteur de Joe Biden – alors même que ce premier ne remportera finalement qu'un seul scrutin... aux îles Samoa. De sondages en sondages, la compétition électorale prend ainsi une allure de course de petits chevaux, avec le commentaire systématique des « percées » des uns, des « déceptions » des autres ; ou des stratégies politiciennes (entre les candidats, à l'intérieur des partis, etc.).

Et certaines analyses, étayées à grand renfort d'enquêtes d'opinion, se révèlent pour le moins hasardeuses (ou discutables). Ainsi pour Le Monde, sondage à l'appui, Joe Biden serait « plus menaçant que Bernie Sanders » avec « 50 % des voix contre 46 % pour Donald Trump, au lieu de 49 % pour Bernie Sanders et 47 % pour le président sortant » (29 janv.)... le tout avec une marge d'erreur de 3,5 points. Pas besoin d'être statisticien pour juger de la vacuité du propos. Cet argument pour le moins discutable est pourtant employé à plusieurs reprises pour asséner que Bernie Sanders serait, pour Donald Trump, le meilleur des adversaires ; ou encore pour mieux relayer les craintes du camp « centriste ».

Selon Le Monde, les succès récents de Joe Biden s'expliqueraient également par le souhait des électeurs démocrates de désigner le candidat le mieux à même de battre Donald Trump (puisque les sondages le disent) ; mais aussi par le vote afro-américain. Là encore, les explications se font frustes. Alors que les articles ne cessent d'évoquer le soutien de l'électorat afro-américain à Joe Biden, pas un seul ne prend la peine de l'expliquer. Il faudra que la question soit évoquée… par un lecteur du quotidien, pour que soient proposés, succinctement, quelques éléments de compréhension [3].


… à l'indispensable petite phrase


Les « carnets de bord » du Monde reviennent également quotidiennement sur le « mot » voire le « tweet du jour ». Autant de gros plans qui témoignent de l'importance des petites phrases ou de la communication dans le journalisme politique. Ainsi les tweets des personnalités politiques sont-ils décortiqués, et tout particulièrement les outrances de Donald Trump – ce dernier s'amusant à commenter les performances des uns et des autres, et à affubler chaque candidat de surnoms désobligeants [4]… sans compter les réponses de ses détracteurs [5].

Autre rubrique dédiée à la communication politique : la « vidéo » ou la « publicité du jour ». L'auteur y commente brièvement les publicités diffusées par les différents candidats ; voire les « duels » par publicités interposées entre Donald Trump et Michael Bloomberg. Mais toujours pas de rubrique « le programme du jour »…

Les « carnets de bord » ne constituent certes pas l'intégralité de la couverture par Le Monde des primaires démocrates. Mais on compte cependant, parmi la quarantaine d'articles restants, une grande majorité de chroniques de campagne qui s'inscrivent dans la même démarche. Reste une poignée d'articles de fond ainsi qu'une dizaine de reportages (cf. annexe 1). Ces derniers, souvent réalisés sur les lieux des scrutins (dans l'Iowa, le New Hampshire, en Californie, au Texas ou encore dans le Mississipi), apportent parfois des contrepoints intéressants [6]. Mais ils représentent une part bien marginale de la couverture des primaires démocrates par Le Monde.


***


Une couverture qui témoigne des travers du journalisme politique : sondomanie généralisée ; importance excessive accordée à la communication politique ; faiblesse, voire absence des analyses de fond et du contenu des programmes… Qui conduisent à réduire ces primaires à une opposition entre un « centre », « modéré » et pragmatique puisque prétendument le seul à même de battre Donald Trump ; et un « radicalisme de gauche », présenté comme un allié objectif du président républicain. Ces travers et ces biais sont particulièrement visibles dans les « carnets de bord » du Monde qui contribuent quotidiennement, non pas à rendre compte des enjeux politiques de l'élection, mais à faire le récit simpliste d'une « compétition » aux allures de course de petits chevaux.


Frédéric Lemaire


Annexe 1 : liste des articles étudiés


Articles publiés sur le site du Monde entre le 27/01 et le 10/03 portant sur les primaires démocrates (avec leur date de publication en ligne).


Les « carnets de bord » (32) :


- Présidentielle américaine, J – 281 : la bataille de l'Iowa s'intensifie pour les démocrates (27/01)

- Présidentielle américaine, J – 280 : Joe Biden rattrapé par le procès en destitution de Donald Trump (29/01)

- Présidentielle américaine, J − 279 : Donald Trump, avocat intéressé de Bernie Sanders (29/01)

- Présidentielle américaine, J – 278 : le pari de Michael Bloomberg n'a pas encore produit ses effets (30/01)

- Présidentielle américaine, J – 277 : bataille du second choix dans l'Iowa (31/01)

- Présidentielle américaine, J–274 : Donald Trump occupe le terrain avant les caucus démocrates (03/02)

- Présidentielle américaine, J – 273 : confusion chez les démocrates dans l'Iowa (04/02)

- Présidentielle américaine, J – 272 : la percée de Pete Buttigieg dans l'Iowa (05/02)

- Présidentielle américaine, J – 271 : Joe Biden en difficulté après les caucus de l'Iowa (06/02)

- Présidentielle américaine, J – 270 : la démonstration de force de Bernie Sanders (07/02)

- Présidentielles américaines, J-267 : Joe Biden en passe de perdre son statut de favori (10/02)

- Présidentielle américaine, J – 266 : Amy Klobuchar, l'autre sénatrice de la course à l'investiture démocrate (11/02)

- Primaires démocrates : Bernie Sanders remporte le New Hampshire, comme en 2016 (12/02)

- Présidentielle américaine, J – 264 : duel programmé entre Amy Klobuchar et Pete Buttigieg (13/02)

- Présidentielle américaine, J-263 : Michael Bloomberg concentre les attaques (14/02)

- Présidentielle américaine, J – 260 : les démocrates redoutent un nouveau fiasco lors du caucus du Nevada (17/02)

- Présidentielle américaine, J – 259 : le front des candidats démocrates contre Michael Bloomberg (18/02)

- Présidentielle américaine, J – 258 : premier débat périlleux pour Michael Bloomberg (19/02)

- Présidentielle américaine, J-257 : Michael Bloomberg et ses rivaux démocrates se déchirent en direct (20/02)

- Présidentielle américaine, J–256 : les démocrates lancent en vain des appels à l'unité (21/02)

- Présidentielle américaine, J – 253 : les candidats démocrates modérés à la peine (24/02)

- Présidentielle américaine, J–252 : Bernie Sanders s'attire les critiques pour ses propos sur Fidel Castro (25/02)

- Présidentielle américaine, J – 251 : Bernie Sanders résiste aux attaques de ses rivaux démocrates (26/02)

- Présidentielle américaine, J-250 : la poussée de Bernie Sanders inquiète les démocrates (27/02)

- Présidentielle américaine, J – 249 : Joe Biden joue son va-tout en Caroline du Sud (28/02)

- Présidentielle américaine, J–246 : le centre démocrate se regroupe autour de Joe Biden (02/03)

- Présidentielle américaine, J – 245 : Joe Biden se pose en rassembleur du Parti démocrate (03/03)

- Présidentielle américaine, J – 244 : la candidature de Joe Biden relancée après le Super Tuesday (04/03)

- Présidentielle américaine, J – 243 : la route étroite de Bernie Sanders (05/03)

- Présidentielle américaine, J – 242 : Bernie Sanders mise sur le soutien d'Elizabeth Warren (06/03)

- Présidentielle américaine, J – 239 : le dilemme de Bernie Sanders face à Joe Biden (09/03)

- Présidentielle américaine, J – 238 : le Michigan, premier juge de paix de la primaire démocrate (10/03)


Chroniques de campagne hors « carnets de bord » (28) :


- Primaire démocrate aux Etats-Unis : Michael Bloomberg, citizen cash (31/01)

- Présidentielle américaine : dans l'Iowa, les incertitudes de la première étape de la primaire démocrate (03/02)

- Présidentielle américaine : après le fiasco de l'Iowa, les démocrates inquiets pour la suite des primaires (05/02)

- Présidentielle américaine : les primaires démocrates démarrent dans la confusion en Iowa (04/02)

- Présidentielle américaine : une impasse sans conséquence pour Bloomberg, absent de l'Iowa (05/02)

- Présidentielle aux Etats-Unis : l'application mal conçue au cœur du fiasco des primaires démocrates en Iowa (05/02)

- Primaires démocrates américaines : après l'Iowa, la dynamique de Pete Buttigieg (08/02)

- Primaires démocrates américaines : Bernie Sanders et Pete Buttigieg, un choc de stratégies (11/02)

- Primaires démocrates : victoire étriquée de Bernie Sanders dans le New Hampshire (12/01)

- Primaires américaines : Bernie Sanders gagne une élection disputée dans le New Hampshire (12/01)

- Primaires américaines : à Las Vegas, le milliardaire Michael Bloomberg aiguise les rivalités démocrates (20/02)

- Primaires démocrates : Joe Biden espère se relancer dans le Nevada (21/02)

- Primaires démocrates : Bernie Sanders conforte sa place en tête dans le Nevada (23/02)

- Primaires démocrates : dans le Nevada, la lutte pour la deuxième place continue (23/02)

- Elections américaines : le « tapis de bombes » de Michael Bloomberg sur les réseaux sociaux (26/02)

- Primaires démocrates : Bernie Sanders résiste aux attaques lors du dixième débat (26/02)

- En visite à Berlin, Hillary Clinton s'invite dans la campagne présidentielle américaine (26/02)

- La méthode Mike Bloomberg : des millions de dollars, un staff pléthorique et la promesse d'efficacité 28/02

- Primaires démocrates : Joe Biden remporte une victoire écrasante en Caroline du Sud (01/03)

- Primaires démocrates : Joe Biden relance la course au centre avant le Super Tuesday (02/03)

- Primaires démocrates américaines : Pete Buttigieg se retire et prend date (02/03)

- Pour le Super Tuesday en Californie, la course est pour la deuxième place (03/03)

- Super Tuesday des primaires démocrates : Joe Biden crée la surprise (04/03)

- Primaires démocrates : « Tio » Bernie Sanders, vainqueur en Californie (04/03)

- Super Tuesday : le maigre retour sur investissement de Michael Bloomberg (04/03)

- Après le Super Tuesday des primaires démocrates, la sénatrice Elizabeth Warren dans l'impasse (04/03)

- Le retrait de Michael Bloomberg parachève le réalignement démocrate autour de Joe Biden (04/03)

- Primaires démocrates : Elizabeth Warren renonce sans se ranger derrière Bernie Sanders (06/03)


Reportages (9) et reportages photo (2) :


- Présidentielle américaine : Iowa, la fierté particulière des premiers de la primaire (31/01)

- Primaires démocrates : ambiance de campagne en Iowa (03/02)

- Primaire démocrate : au caucus d'Adel, dans l'Iowa, le ballet des électeurs (04/02)

- Le New Hampshire, une épreuve de vérité pour Joe Biden, Elizabeth Warren et Amy Klobuchar (11/02)

- Aux primaires démocrates américaines : « On se passionne pour des gens formidables, et après des imbéciles sont élus » (21/02)

- « Nous allons emporter cette primaire et battre Trump » : un dimanche de fête pour Bernie Sanders au Texas (24/02)

- Le Texas, terre de mission pour les démocrates américains (03/03)

- Primaire démocrate : en Californie, les militants de Sanders courtisent les Latinos pour arracher la victoire la plus large possible (03/03)

- Primaires démocrates : fête en demi-teinte chez Bernie Sanders, dans le Vermont (04/03)

- Primaires démocrates américaines : le Super Tuesday en images (04/03)

- Primaires démocrates américaines : la confiance retrouvée de Joe Biden (09/03)


Analyses de fond (4) :


- Présidentielle aux Etats-Unis : les divisions démocrates à l'épreuve de Trump (31/01)

- La révolution Bernie Sanders (02/03)

- La course à l'investiture démocrate résumée en une infographie (03/02)

- Super Tuesday : « Une résurrection miraculeuse pour Joe Biden » (04/03)


Annexe 2 : la sondomanie des « carnets de bord » du Monde


Sondages cités par les « carnets de bord » du Monde du 27 janvier au 10 mars et date de l'article citant le sondage :

- Sondage Sierra College Research Institute pour le New York Times, 27/01

- Sondage YouGov pour CBS, 27/01

- Sondage Suffolk University pour USA Today, 27/01

- Sondage Emerson College, 28/01

- Enquête d'ABC Washington Post, 29/01

- Moyenne des sondages calculée par le site RealClearPolitics, 30/01

- Calculs du site FiveThirtyEight, 30/01

- Sondage Monmouth University Polling Institute, 30/01

- Sondage YouGov pour The Economist, 31/01

- Sondage Edison Media Research pour un groupe de médias dont le Washington Post, 06/02

- Sondage Pew Research Center, 06/02

- Sondage Pew Research Center, 07/02

- Sondage CNN, 10/02

- Sondage CBS/YouGov, 10/02

- Sondage Edison Media Research pour un groupe de médias dont le Washington Post, 11/02

- Sondage Quinnipiac University, 11/02

- Sondage CNN, 12/02

- Sondage Quinnipiac University, 13/02

- Sondage institut Emerson et la chaîne NBC, 19/02

- Sondage de la chaîne ABC et du Washington Post, 20/02

- Moyenne des sondages établie par le site Realclearpolitics, 20/02

- Sondage East Carolina University, 21/02

- Sondage Change, 21/02

- Sondage UMass Lowell, 21/02

- Sondage Winthrop, 21/02

- Sondage de Telemundo, 21/02

- Enquête Edison Media Research, 23/02

- Etude de la Knight Foundation, 27/02

- Sondage Pew Research Center, 28/02

- Sondage Monmouth, 28/02

- Sondage USA Today, 02/03

- Sondage CBS, 02/03

- Sondage NBC, 02/03

- Sondage WDIV affiliée à NBC et Detroit News, 06/03

- Moyennes de Sondage calculées par le site FiveThirtyEight, 09/03

- Sondage Monmouth, 10/03

- Sondage YouGov, 10/03

- Sondage Mitchell, 10/03

- Sondage Target, 10/03


[1] Le 3 mars se déroulaient, dans 14 états du pays, des élections pour l'investiture du parti démocrate à la présidentielle étatsunienne.

[2] Des étiquettes d'autant plus arbitraires et orientées en l'absence d'éléments de contexte, comme le soulignait par exemple Sébastien Fontenelle le 5 mars sur Twitter, en interpellant directement Le Monde (« Encore une fois, @lemondefr : en quoi Biden – qui a notamment coopéré avec des élus ségrégationnistes, voté pour la guerre de Bush en Irak et demandé des coupes dans les budgets sociaux des États-Unis – serait-il « moins radical » que Sanders ? ») ou encore d'autres grands médias (« Est-ce que les journalistes dominant·es qui nous répètent en boucle que Joe Biden et Michael Bloomberg sont « plus modérés » que Bernie Sanders pourraient maintenant nous expliquer en quoi consiste exactement leur modération ? »)

[3] Voir cet exercice de questions-réponses daté du 4 mars.

[4] Les articles reviennent notamment sur les sarcasmes du président étatsuniens à l'égard de Joe Biden « l'endormi » et de Bernie Sanders « le dingue », de « Mini » Mike Bloomberg ou encore d'Amy Klobuchar qualifiée de « femme des neiges ».

[5] Les réponses de Michael Bloomberg sont évoquées ici ou .

[6] À titre d'exemple – une fois n'est pas coutume ! – ce reportage d'Arnaud Leparmentier.

Publié le 13.03.2020 à 15:15

Le procès de la presse pour les 110 ans de la Vie ouvrière

Le 28 janvier, la NVO (Nouvelle vie ouvrière), mensuel des militants de la CGT également présent sur le web, fêtait ses 110 ans. L'occasion d'instruire un procès parodique des grands médias, intitulé « Le mouvement social face à la presse » [1]. Avec l'accord de la NVO, que nous remercions, nous donnons à voir ici quelques interventions de témoins appelés à la barre, le réquisitoire du procureur, sans oublier la plaidoirie de la défense !

Le procès était présenté en ces termes par les organisateurs :

Journalistes aux ordres des pouvoirs politique et économique, moutonniers, superficiels, manquant d'objectivité et privilégiant le buzz au détriment de l'investigation, rédactions endogames… La presse est accusée de tous les maux. […] La défiance est au plus haut entre les citoyens et les journalistes. Dans le même temps, les premiers restent demandeurs d'une information de qualité. Les seconds voient leurs conditions d'exercice se dégrader, confrontés à une cascade de plans sociaux dans la presse écrite, les télés, les radios. Des attaques se multiplient contre la liberté d'informer et le pluralisme de la presse.

Ci-dessous, vous retrouverez l'introduction du procès, les interventions de quatre témoins, du procureur, et de l'avocat de la défense. La liste complète des intervenants est reproduite en annexe.


- Introduction du procès :



- Sébastien Crépel, journaliste à L'Humanité :



- Vincent Jarousseau, photographe pigiste et auteur de Les racines de la colère. Deux ans d'enquête dans une France qui n'est pas en marche. (Les Arènes, 2019) :



- Pièce à conviction : carte « Les médias : qui possède quoi ? » ; suivie du témoignage de Sophie Eustache, SNJ-CGT et auteure de Bâtonner. Comment l'argent a détruit le journalisme (Amsterdam, 2020) :



- Isabelle Avran, rédactrice en chef adjointe de la NVO :



- Réquisitoire du procureur, Philippe Gicquiaux :



- Plaidoyer de l'avocat de la défense, Philippe Merlant, auteur de la conférence gesticulée « Le mystère du journalisme jaune » :





Annexe : la liste des intervenants




[1] L'occasion, également, d'organiser un débat sur l'évolution de ce journal – dédié à l'actualité sociale et aux luttes des salariés, et pour lequel notre association Acrimed a été sollicitée : nous sommes intervenus pour parler du traitement médiatique de la question sociale et des mobilisations (gilets jaunes, retraites, et autres).

Publié le 12.03.2020 à 12:49

Acrimed

Jeudi d'Acrimed (reporté) – Les médias depuis #MeToo : où en est le sexisme ?

Le regain des mobilisations féministes, fin 2017, a fortement contribué à inscrire les violences sexistes et sexuelles à l'agenda médiatique. Des avancées sont à noter, tant dans le traitement de ce phénomène structurel que sur la place des femmes dans les rédactions, concernées elles aussi. Mais beaucoup reste à faire…

Nous évoquerons ces différents aspects lors d'un prochain jeudi d'Acrimed, en compagnie de Marine Périn et Léa Broquerie (toutes deux porte-parole de l'association Prenons la Une), et Valérie Rey-Robert (militante féministe et autrice d'Une culture du viol à la française et Le sexisme, une affaire d'hommes, respectivement publiés aux éditions Libertalia en 2019 et 2020).

Jusqu'aux mouvements « Balance Ton Porc » et « MeToo », les violences contre les femmes étaient la plupart du temps reléguées aux rubriques « faits divers » – perçues et montrées par les médias dominants comme des événements « extra-ordinaires ». Ainsi des féminicides : les clichés journalistiques, du « crime passionnel » au « drame conjugal » en passant par le « drame de la séparation », étaient monnaie courante.

La plupart des récits véhiculaient l'idée que les violences étaient de la responsabilité des femmes, inéluctables, ou sujettes à plaisanterie, contribuant ainsi à leur banalisation. Aujourd'hui, la prise en compte du terme « féminicide » par les médias constitue une avancée : ainsi son usage dans la presse quotidienne et nationale (sites web et agences de presse compris) est-il passé de 256 occurrences en 2018 à 2 151 en 2019 !

Si les mauvaises pratiques journalistiques sont loin d'avoir disparu (le traitement des Césars ou des mobilisations féministes du 7 mars nous en donne deux beaux exemples), un tournant a tout de même été amorcé. Un tournant accompagné, dans les médias, par la parution de nombreuses enquêtes, la multiplication de formations de journalistes, ou encore la constitution, dans certaines rédactions, de cellules spécialisées sur ces sujets.

Pour faire un point sur l'état du sexisme, aujourd'hui, dans les grands médias, nous essaierons donc de mêler deux approches : d'une part, une analyse des contenus et des récits médiatiques, qui permette de mettre en lumière la prégnance de stéréotypes sexistes, tout en cherchant à comprendre ce qui, dans l'organisation du système médiatique, les explique voire les encourage. Nous ferons ainsi, d'autre part, un état des lieux des rédactions (place des femmes, inégalités persistantes, organisation du travail sur ces sujets, etc.). Un panorama que nous mettrons en perspective avec les enquêtes et les témoignages publiés ces derniers temps sur le milieu journalistique.

20 [ 7 mn ]