02.07.2026 à 08:46
« La Provence », entre journalisme de préfecture et antitsiganisme.
- Racisme médiatique / La ProvenceLa Provence, entre journalisme de préfecture et antitsiganisme.
Le 14 juin 2026, une tentative d'installation de 170 caravanes de « gens du voyage » sur un hippodrome défraie la chronique dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le seul média apparemment présent sur place le soir de l'événement est le quotidien régional La Provence. Dans la foulée, ses journalistes publient en ligne un premier article, basé presque exclusivement sur des sources officielles : gendarmerie, préfecture, mairie. « Circulation bloquée », « secteur à éviter », La Provence ne lésine pas sur le sérieux du drame qui frappe la petite ville d'Oraison (2 800 habitants), un dimanche soir. « Reste à voir quelle sera la situation ce lundi matin, à l'heure des départs au travail… » s'inquiète le quotidien. Et de conclure avec un petit teasing sur une potentielle escalade de la situation, puisque « le recours à la force publique est évoqué par le maire ».
Finalement, le convoi quittera la commune dans la nuit, sans avoir pu pénétrer sur l'hippodrome. Mais le soufflé médiatique ne retombe pas pour autant – au contraire. Dès le lendemain, la préfecture convoque une conférence de presse à l'hippodrome. Les « gens du voyage » étant repartis, les seuls interlocuteurs face aux micros tendus sont les officiels : la préfète, le maire de la commune, et le président de l'agglomération.
Leurs déclarations alimentent alors une nouvelle salve de sujets dans la quasi-totalité des médias locaux. Qui s'alignent sur un même narratif : la « fermeté des autorités » aurait empêché une installation illégale, titre l'hebdomadaire Haute-Provence Info. « Gens du voyage à l'hippodrome : Oraison dit non », annonce de son côté la filiale locale de BFM-TV (BFM DICI). La Provence publiera dans la foulée un deuxième article, intitulé : « Des gens du voyage tentent d'envahir l'hippodrome d'Oraison : "Un comportement irresponsable", pour la préfète ». À l'unisson, les différents médias locaux reprennent les propos des officiels qui dénoncent le « manque de respect », « l'irresponsabilité » et « l'intransigeance » des Voyageurs. Quant aux occupants des caravanes, ils n'auront jamais la parole – pas plus que les riverains supposément impactés.
Qu'un tel événement, impliquant plusieurs centaines de protagonistes, débouche finalement sur une version médiatique unique, prémâchée par une poignée d'autorités locales, n'est pas anecdotique. Ce type de couverture, qui ne donne jamais la parole aux personnes mises en cause, tout en reprenant massivement des discours officiels qui les stigmatisent, est symptomatique de l'antitsiganisme qui imprègne une bonne partie des médias – notamment régionaux – et façonne les récits médiatiques entourant les « gens du voyage ».
Le terme « antitsiganisme » (ou « antitziganisme ») ne figure pas dans la plupart des dictionnaires français [1]. La Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) l'emploie pour désigner les « manifestations d'expression et d'actes individuels, de politiques et de pratiques institutionnelles de marginalisation, d'exclusion, de violence physique, de dévalorisation des cultures et des modes de vie des gens du voyage, et des personnes considérées ou se considérant comme Roms ». Il convient ici de noter que le terme « gens du voyage » est en réalité une catégorie administrative qui englobe de nombreux groupes distincts : Roms, Gitans, Tsiganes, Sintis, Yéniches... Dans les médias, le terme est d'ailleurs utilisé aussi bien pour désigner des personnes nomades que sédentaires, pour peu qu'elles soient associées à une origine « nomade » supposée.
Les différents groupes de « gens du voyage » partagent surtout un vécu de stigmatisation, auquel les récits médiatiques dominants contribuent activement. Le juriste William Acker, délégué de l'Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC) et auteur d'Où sont les « gens du voyage » ? (éditions du Commun, 2021), remarque après avoir analysé l'équivalent d'un mois de production journalistique que l'écrasante majorité des articles de presse couvrant les « gens du voyage » les dépeignent sous un angle négatif. Les médias ont tendance à parler de ces derniers via un prisme sensationnaliste, en s'emparant quasi-systématiquement du sujet des installations illégales ou en mentionnant systématiquement l'origine d'un suspect issu d'une communauté de « gens du voyage » lors d'un fait divers. Tout en oubliant généralement de s'intéresser aux autres problématiques que rencontrent ces personnes : exclusion sociale, insuffisance des infrastructures d'accueil, relégation dans des zones de vie polluées...
Et d'ailleurs, le premier article consacré par La Provence à l'installation avortée du 14 juin est catégorisé comme un « fait divers » sur le site du journal, et traité de cette façon par les journalistes. Ainsi, bien qu'un journaliste se soit rendu sur place pour prendre des photos (de loin) des caravanes, le média ne s'embarrasse pas à recueillir leurs témoignages – la version des gendarmes, du maire et de la préfecture étant considérée comme suffisante pour vérifier les faits. La position de la « communauté » de Voyageurs, dont les journalistes expliquent qu'elle refuse de s'installer sur une aire de grand passage située à proximité, tient en deux phrases, reléguées en pied d'article : « Du côté de la communauté évangéliste, on indique qu'il n'est pas possible d'aller sur cette aire, trop petite pour leur convoi. La proposition de s'étendre sur un terrain à côté de l'aire a également été refusée. »
Dans les articles publiés par la suite par les autres médias locaux, les Voyageurs mis en cause n'auront pas davantage la parole – un classique dans la couverture des installations illégales. Comment l'expliquer ? Citée dans un article de La Revue des médias, la journaliste Léa Gasquet, de StreetPress, émet l'hypothèse que les rédactions de presse régionale ne considèrent pas les « gens du voyage » comme des lecteurs potentiels. La journaliste évoque aussi une forme d'autocensure de la part des journalistes, qui ne veulent pas « se couper » des sources politiques locales en remettant en question leur version des faits. D'autres journalistes évoquent le manque de temps pour se rendre sur place, et la difficulté d'identifier des « porte-parole » pour s'exprimer au nom des Voyageurs. Biberonné aux sources institutionnelles, le journalisme de préfecture se heurte ici à l'écueil du réel : à qui s'adresser quand les protagonistes d'un événement n'ont pas de porte-parole « officiel » pour faire entendre leur voix ?
Dans le récit médiatique qui émerge le 15 juin 2026, un argument revient en boucle : une aire de grand passage vient d'être inaugurée sur la commune. Or, les gens du voyage ont refusé de s'y installer, ce que les officiels présentent immédiatement comme un « manque de respect ».
Pourtant, il aurait été intéressant d'examiner plus en détail cet argument, qui révèle aussi les défaillances historiques des pouvoirs locaux en termes d'accueil, dans un département où de nombreux « grands passages » de Voyageurs sont enregistrés chaque été. L'article de La Provence du 14 juin reprend brièvement l'argument avancé par « la communauté » selon laquelle l'aire de grand passage existante serait trop petite pour le convoi. Mais cette affirmation n'est jamais confirmée ou infirmée, comme si l'argument n'avait aucune valeur.
Par la suite, dans son deuxième article, paru le 16 juin, La Provence fait la part belle à la version « officielle » livrée la veille par la préfète et les élus locaux en conférence de presse. Ces derniers y sont cités in extenso à plusieurs reprises, leurs versions respectives s'étalant sur une page entière. Tous y mettent en scène leur « fermeté » face aux gens du voyage, un narratif qui sera repris par l'ensemble des médias locaux. Dans un reportage intitulé « "Nous avons résisté à l'envahissement" : des caravanes ont tenté d'occuper l'hippodrome d'Oraison », la chaîne TV BFM DICI reprend notamment un communiqué où le président de l'agglomération se félicite d'avoir « tenu une ligne d'autorité et de responsabilité » face à un « envahissement sauvage ».
Cette petite phrase, prononcée par un élu connu pour ses prises de positions hostiles aux gens du voyage, pourrait pourtant être nuancée par un retour aux faits… Par exemple en rappelant que l'agglomération en question, ainsi que le reste du département, accusent 25 ans de retard dans la mise en œuvre du schéma d'accueil des gens du voyage ?
À l'inverse, le fait qu'une aire de grand passage – la première du département – ait enfin été mise en service en 2025, sert immédiatement d'argument pour souligner la mauvaise volonté de la communauté concernée. Dans un entrefilet en bas de page de La Provence, le 16 juin, on apprendra tout de même que l'aire en question ne fait que 2,7 hectares, en dessous des 4 ha prévus par la loi. Ce chiffre aurait pu être le point de départ d'un questionnement plus approfondi : l'aire d'accueil a-t-elle été sous-dimensionnée ? Est-elle adaptée aux besoins ? Combien de caravanes empruntent d'ordinaire cet axe chaque été ? À la place, les journalistes expédient le sujet en indiquant qu'une seconde aire d'accueil verra le jour, à une date inconnue.
Ce n'est que le 25 juin 2026 que les lecteurs de La Provence en sauront plus sur les conditions d'accueil réelles de cette aire de grand passage, dans un troisième article intitulé « La première installation imprévue d'un convoi de gens du voyage dans l'aire de grand passage à Oraison ». Après avoir rappelé que l'aire de grand passage « a été boudée par la communauté des gens du voyage » pendant un an, l'article se réjouit qu'une vingtaine de caravanes et 40 voitures s'y soient enfin installées, y ayant été redirigées par les autorités locales. « C'était préférable que de les laisser continuer à tourner, et finalement s'installer en force sur un équipement public ou sur le terrain d'un agriculteur », explique une élue de l'agglomération, qui ne se prive pas d'insinuer que l'intention initiale des Voyageurs était de s'installer illégalement ailleurs. Cette fois-ci, pourtant, le journaliste donne aussi la parole à une famille de Voyageurs accueillie sur l'aire, et peu satisfaite des conditions sur place : « Je comprends pourquoi nous sommes les premiers à nous installer, et on sera sûrement les derniers vu l'état de cette aire [...]. Il n'y a pas de toilettes, et ce n'est pas de l'herbe ça. » Quelques photos prises sur place montrent effectivement un sol très caillouteux, et révèlent que l'aire est exposée aux crues (un point qui ne sera pas évoqué dans l'article). L'absence de sanitaires évoquée par les Voyageurs ne sera pas vérifiée par le journaliste.
L'effet produit par la reprise ad nauseam des éléments de langage « officiels » par les journalistes lors de la séquence médiatique du 14 au 16 juin est de déshumaniser les Voyageurs. Trois jours durant, au fil de multiples articles, ces derniers ont été présentés comme des « envahisseurs » sans nom et sans visage. Sur BFM DICI, le président de l'agglomération évoque un « envahissement sauvage » ; dans La Provence, la préfète parle elle aussi d'« envahissement ». Ces choix sémantiques éclipsent le fait que ces Voyageurs sont, dans ce cas précis, originaires d'un département limitrophe. En parallèle, le désintérêt pour les faits objectifs est tel qu'aucun journaliste ne se soucie de savoir combien de personnes étaient réellement présentes : « 120 familles » selon la préfète, 150 selon le maire, 170 caravanes selon la gendarmerie...
Le registre lexical mobilisé par les élus cités dans les médias est celui de la peur et de l'émotion : « Ça a été très tendu, je crois qu'ils n'ont pas accepté qu'on leur dise non. Ils sont arrivés à 150 sans s'annoncer, en essayant d'envahir un terrain public alors qu'il y a une aire de grand passage […] », explique ainsi le maire d'Oraison dans La Provence. Et au-delà des sources officielles, les journalistes eux-mêmes s'emparent de ce lexique. Ainsi, l'hippodrome aurait été « visé », ou encore « ciblé » par des gens du voyage (La Provence, 16/06) au cours d'une « nuit agitée », « sous tension ». Le quotidien reprend même en intertitre une déclaration du maire, qui parle de « ville en état de siège ». Pourtant, les reportages publiés dans la presse locale ne font état d'aucune dégradation matérielle, ni de débordements commis cette nuit-là.
In fine, le récit médiatique qui a émergé du 14 au 16 juin dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans le sillage de cette tentative d'installation, est tristement banal. Voilà des décennies que des chercheurs examinent la façon dont la plupart des médias s'emparent sans recul d'éléments de langage stigmatisants employés par des élus locaux envers les « gens du voyage », nourrissant ainsi les préjugés à leur égard. En 2021, William Acker identifiait la presse quotidienne régionale comme « le principal vecteur du traitement stigmatisant » des Voyageurs [2]. Mais les médias nationaux, s'ils couvrent moins souvent ce type de sujets, ne sont pas en reste [3].
Pourtant, une autre façon de médiatiser les Voyageurs est possible. En 2021 toujours, la journaliste Maya Elboudrari se penchait dans La Revue des médias sur les « nouveaux regards » journalistiques qui émergent autour de cet enjeu. Certaines rédactions se forment, adoptent des chartes, tentent d'évoquer la question des « gens du voyage » sous un autre prisme – comme dans ce récent article sur l'impact de la canicule sur les habitants d'une aire d'accueil. Ces démarches consistent aussi à rendre la parole aux premiers concernés, à vérifier les faits sans biais, à respecter le contradictoire quand une « communauté » entière est mise en cause, bref, à en revenir aux bases du travail journalistique.
Marion Moinet
[1] Ni dans le Larousse, ni dans le Petit Robert.
[2] Cité dans « Les journalistes changent de regard sur les "gens du voyage" », La Revue des médias, 08/07/2011.
[3] Citons ainsi l'émission « Capital » du 9 octobre 2022, intitulée : « Forains, gens du voyage : révélations sur une économie secrète », qui relaie de nombreux stéréotypes, et qu'Arrêt sur images qualifie tout simplement « d'escroquerie médiatique ».
01.07.2026 à 09:50
Au soir du 30 mai, une large partie des médias dominants s'est focalisée sur les violences qui ont émaillé les célébrations après la victoire du PSG en Ligue des champions. Le journalisme de préfecture tient le haut du pavé, au gré d'une rhétorique et d'un cadrage ayant fait la part belle au prêt-à-penser sécuritaire, autoritaire et raciste, produit de manière industrielle par CNews.
Au soir de la victoire du PSG, des « artisans du chaos » et des « voyous » « ensauvagés » ont déboulé dans Paris « par hordes entières ». À en croire le reportage du Figaro (01/06), en tout cas, plongé le 30 mai au cœur d'une « nuit ensauvagée ». « Tous ont répondu à l'appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines », ajoute le journaliste, bien en peine de réprimer ses élans racistes. Et de décrire le travail des policiers : « Dans la France de 2026, la violence est devenue leur routine et la haine ordinaire, une composante de leur quotidien. » Même tonalité dans Le Point (02/06), où l'expert sécuritaire Éric Delbecque fustige « une partie de la jeunesse socialisée dans une culture de la destruction » et désespère de la « culture de l'excuse et de l'impunité » qui règnerait en France.
Alors que le préfet de police de Paris fait état d'« une baisse grosso modo de 30% des faits [de violence] par rapport à l'année dernière » (RTL, 01/06), de nombreuses rédactions n'ont d'yeux que pour les vidéos postées sur les réseaux sociaux. Et l'effet de loupe joue à plein : ce sera le grand théâtre de « l'ensauvagement ». « Des images de chaos », un « déchaînement de violence » : le JT de France 2 (01/06) synthétise le ton des grands médias où défilent en masse les professionnels de la répression, des élus aux institutions coercitives. Un espace politico-médiatique qui s'est de fait « transformé en un grand concours de bilan sécuritaire d'un côté, d'interpellations et d'outrances racistes sur les "hordes" de banlieusards venus envahir Paris, de l'autre » [1]. Ainsi, tandis que la présentatrice Karine Le Marchand s'en prend aux « petits cons » sur les réseaux sociaux (Facebook, 03/06) et en appelle à de « la taule », Charles Consigny a la solution toute trouvée sur BFM-TV (01/06) : « Spontanément, je me suis dit que cela méritait des déchéances de nationalité. » Sur le plateau de « C ce soir » (France 5, 02/06), la directrice de la rédaction de Marianne Ève Szeftel campe la posture réactionnaire visiblement indispensable à la « bonne tenue » de l'émission :
Ève Szeftel : Cette haine, elle vient d'où ? Cette haine de la France, qui peut s'exprimer à des moments via la haine des institutions, la haine du flic, la haine des femmes, etc. ? Elle vient d'où cette haine-là ? Elle vient aussi des millions déversés par le Qatar, par toutes ses officines, via les chaînes satellitaires, via aujourd'hui les réseaux sociaux, etc. […] Ce dont je parle, enfin, on ne peut pas faire semblant, c'est toute cette propagande islamiste, islamo-wokiste, via les réseaux sociaux, etc.
Polarisé par les saillies outrancières, le traitement médiatique dominant cède une fois de plus le pas au commentaire. Les fins limiers du journalisme rivalisent d'analyses au doigt mouillé quant à « un fait nouveau » (qui ne l'est pas) et « sans équivalent ailleurs » (bien qu'on en identifie en d'autres endroits). À de rares exceptions près, et comme l'an passé [2], la séquence révèle alors tout autant l'incapacité des médias à rendre compte des phénomènes sociaux – au profit d'une médiatisation sensationnaliste ponctuée de jugements moraux expéditifs – que leur refus de questionner les politiques de maintien de l'ordre – au profit d'un déni des violences policières, lesquelles ont été une nouvelle fois superbement minorées et invisibilisées, en dépit, notamment, de nouveaux éborgnements [3].
Si les événements sont largement couverts par les grands médias, la chaîne amiral de Bolloré saute instantanément sur l'occasion pour mettre en branle son industrie de la haine. « Vous savez à quoi ça me fait penser ? En moins grave, Dieu merci, ça me fait penser au 7 octobre », ose par exemple Paul Amar (04/06), après que son confrère Gauthier Le Bret s'est essayé la veille à un plagiat de Jordan Bardella [4] :
Gauthier Le Bret : Ils sont montés dans les étages. Vous êtes une maman, vous êtes avec vos enfants et vous entendez tambouriner devant votre porte. Il y a plusieurs émeutiers de l'autre côté de la porte. Vous avez le droit d'avoir peur. La dernière protection, c'est la porte. Un jour, ils vont défoncer la porte. Un jour, ils seront dans votre salon. Un jour, ils seront dans votre chambre à coucher.
« La guérilla arrive !, prévenait déjà Pascal Praud. Parce que l'échelon supérieur, […] c'est dans les villes, au pied de vos immeubles, et après, le pillage, pillage partout ! » (01/06) Dans cette ambiance, inutile de tenter un quelconque parallèle historique : « L'argument "rien de nouveau sous le soleil" […] est insupportable », s'emporte Pascal Praud. Pourquoi ? Parce qu'« il vise simplement à occulter le lien avec l'immigration » (03/06), le sujet phare aux yeux du présentateur, qui fustige par conséquent des « jeunes gens qui cassent, qui pillent, qui attaquent et [qui] sont le plus souvent des enfants de l'immigration », (01/06) ou, dit autrement, « des Français francophobes », « des gens qui n'aiment pas la France » (02/06).
La peur fut entretenue de la sorte pendant plusieurs jours. Le visionnage de l'antenne au lendemain de la victoire du PSG, dimanche 31 mai, donne en ce sens un bon aperçu de la fonction « rouleau compresseur » qu'est capable d'endosser CNews lorsque ces dirigeants identifient un événement particulièrement propice au matraquage réactionnaire. Les mécanismes de cette machine de guerre sont désormais connus : monopole des plateaux de bavardage ; commentaire de tweets et de fragments choisis d'interviews de responsables politiques ; profusion de micros-trottoirs avec des riverains excédés ; surexposition d'images de « violences » commentées les unes à la suite des autres pour créer un « effet de masse », qu'elles soient piochées sur les réseaux sociaux ou rapportées par des journalistes dépêchés dans les rues pour filmer le grand saccage des villes de France – en duplex de la place Wagram à Paris, Nicolas Rogé décrit des individus venus « tout détruire, détruire tout ce qu'ils trouvent sur leur passage » ; posture théâtralisée des présentateurs/commentateurs, qui n'hésitent pas à surjouer un ton au choix catastrophé, indigné, courroucé ou acrimonieux. Le tout orchestré façon usine à gaz.
Un premier constat tient au pouvoir d'agenda de la chaîne : en dehors du programme d'actualité internationale « L'heure inter » et de l'interview « Le grand rendez-vous » – où le sujet a respectivement occupé un cinquième et un tiers du temps d'antenne –, les « scènes de chaos » sont érigées en événement n°1 dans toutes les émissions de plateau diffusées entre 6h du matin et minuit. Elles occupent la moitié de « La matinale Week-End » (6h-9h) et constituent même le seul et unique sujet à l'agenda des sept autres programmes de commentaire de la journée [5] ! Même l'arrivée des joueurs du PSG sur le Champ-de-Mars et la levée du trophée n'ont pas raison des logorrhées sécuritaires, interrompues quelques minutes à peine : « Ce que je vous propose, annonce le présentateur Thomas Bonnet, c'est qu'on mette ces images à l'antenne, qu'on continue de suivre évidemment ce qui se passe et qu'on revienne aussi sur ce qui a animé les dernières heures, c'est-à-dire les violences. »
Un deuxième constat tient à la structuration des programmes. Comme le veut la politique de la chaîne, la propagande s'y drape dans des « effets de réel » et des marques de distinction systématiquement amplifiés par les présentateurs/commentateurs. « Nous allons séquencer [et] vous montrer des images qui ne seront peut-être pas diffusées ailleurs, plastronne Eliot Deval. L'idée, c'est de parler du réel, de ce qui s'est passé. C'est notre boussole […], ne pas détourner le regard. » La même rhétorique prévaut tout au long de la journée. Là où Thomas Bonnet annonce aux téléspectateurs des images « que vous ne verrez sûrement pas ailleurs » en prenant le contrepied des médias qui « tenteraient de minimiser un peu l'étendue des dégâts », Gilles-William Goldnadel célèbre sa chaîne et ses confrères : « Nous sommes […] pratiquement les seuls à montrer le vrai, à montrer le cru. » Un fonctionnement en circuit fermé, renforcé par la mise à l'honneur d'autres marques du groupe Bolloré – « [Le JDD] est le seul journal disponible dimanche [à offrir] en Une et l'aspect historique légendaire de cette finale […] [et à parler] des casseurs pathétiques » (Eliot Deval) –, mais également par les allers-retours permanents des journalistes d'une émission à une autre. Lorsqu'Eliot Deval n'est pas aux commandes de « L'heure des pros » (à 9h puis à 20h) ou de l'émission « Face à face » (19h) par exemple, il endosse le rôle de commentateur sur le plateau de « Midi News Week-End » et de « Punchline Week-End » – soit environ 5h30 de présence à l'antenne sur une seule journée !
Un troisième constat tient à l'écrasement pur et simple du pluralisme. Outre le fait qu'aucun intervenant n'exprime de point de vue à l'encontre du prêt-à-penser ultrasécuritaire et raciste [6], le panel des invités se caractérise par une omniprésence des syndicalistes policiers. Avec un total de huit passages entre 6h et minuit – dont cinq pour Alliance –, ces derniers sont représentés sur tous les plateaux (en dehors de l'interview de 10h et du format « Face à face »), parfois secondés par des experts sécuritaires de haut-vol : l'ancien général de division de gendarmerie Bertrand Cavallier, par exemple, ou encore Claude Moniquet, présenté comme « spécialiste terrorisme et renseignements ». De quoi largement infléchir la teneur (réactionnaire) et le ton (martial voire militarisé) du commentaire ambiant. Mais aussi sécuriser l'impasse sur le sujet des violences policières – le terme ne sera pas prononcé une seule fois – au profit d'une exaltation de la force… et des mutilations. « On nous a retiré les cartouches de LBD, se lamente Axel Ronde, porte-parole du syndicat CFTC Police IDF. Maintenant, on a diminué l'impact, le joule : ça ne leur fait absolument rien ! C'est comme si on leur tirait [sic] avec un pistolet en mousse ! » Aucun journaliste/présentateur en plateau n'émettra la moindre remarque.
Et pour cause… Dans un tel dispositif, l'atmosphère de la chaîne ne peut être que celle d'une surenchère permanente, reposant en l'occurrence sur une amplification systématique des faits de violence, d'une part, et, d'autre part, sur une altérisation/essentialisation/racialisation des auteurs. « Il faut analyser ces images et ces faits pour ce qu'ils sont, prévient Thomas Bonnet. Ce ne sont pas des débordements en marge de célébrations du PSG, ce sont des scènes d'émeutes. » « Dans les émeutes, déclarait son confrère Eliot Deval dans une précédente émission, vous avez des crans […]. C'est Thibault de Montbrial qui alertait il y a quelques mois en disant qu'aujourd'hui, ils s'attaquent à des bâtiments publics, demain ils s'attaqueront aux bâtiments privés et aux honnêtes gens qui se barricadent. » Confortés dans leur entre-soi, les commentateurs renchérissent les uns sur les autres. Anthony Favalli parle de « la plus belle ville du monde saccagée », Kévin Bossuet évoque des « images de guerre civile », Karima Brick un « processus de décivilisation » et Caroline Pilastre une « France à feu et à sang », quand il ne s'agit pas plutôt d'une « guérilla urbaine [qui] va véritablement se finir en guerre civile ». Présent sur la quasi-totalité des plateaux pour commenter une carte de France où sont répertoriées onze villes où auraient eu lieu des « scènes de violence », le journaliste police-justice Tanguy Hamon gonfle les chiffres en affirmant que la victoire du PSG « a fait s'embraser absolument toute la France » : « Vraiment, c'est vraiment toute la France. Il faut le dire ! C'est toute la France qui s'est embrasée […] pour commettre des violences urbaines. »
Venu assister à certaines comparutions immédiates, Le Monde (13/06) coupera court à la théorie des « bandes organisées », en relatant notamment que « la justice dresse le constat d'actes spontanés d'auteurs aux "profils diversifiés" ». Et d'ajouter : « Quasiment pas d'armes, à l'exception notable de mortiers d'artifice. Et beaucoup moins de pillages et de dégradations de biens qu'en 2025. » Mais passés au tamis de CNews, ces faits se transforment. Et les mots d'ordre tels que les énonce le journaliste Joachim Le Floch-Imad forment le cadrage de toutes les émissions du dimanche : « Immigration massive extra-européenne qui n'a pas été intégrée et qui a encore été moins assimilée » ; « désarmement de l'exécutif par une justice toujours plus laxiste ». Ou, dans le langage fascisant d'Éric Naulleau :
Éric Naulleau : Il y a une partie de la population qui agresse l'autre à la moindre occasion. Il faut défendre la population française. […] Une partie de la population française, ou disons, des gens qui vivent sur le territoire français, a fait sécession. Voilà. Ils se comportent avec leur propres règles, ils vivent selon leurs propres lois, ils pillent quand bon leur semble, ils volent quand bon leur semble, ils tirent sur les policiers quand bon leur semble et ils ne sont pas punis.
Outre la falsification du réel, on assiste à la criminalisation – voire à la pathologisation – à outrance des « fauteurs de trouble », constamment exclus du « corps social » dominant. La ligne directrice des propagandistes de CNews repose ici sur la fabrication d'antagonismes ethno-sociaux, utilisés comme autant de leviers pour mieux politiser et attiser la haine de « l'autre ». « Injuste est cet instant où l'honnête se barricade [et] où le voyou exulte », synthétise Eliot Deval. Le présentateur Thomas Bonnet paraphrase en opposant « les honnêtes gens d'un côté, ceux qui se lèvent, qui font tourner l'économie, qui ouvrent leurs magasins, et puis ceux qui en quelques secondes […] vont tout casser ». Même procédé chez sa consœur Élodie Huchard : « On se dit parfois, ces racailles, ces casseurs, ils ont presque gagné parce que nous, on change nos habitudes ; eux, en revanche, ils continuent. »
Omniprésent, le diptyque « eux » / « nous » se décline à l'envi, assorti d'un champ lexical idoine (recension non exhaustive) :
L'exacerbation du ressentiment et de la haine raciale est continue, qu'ils s'expriment sans détour ou « à demi-mot », sur des plateaux où tous les intervenants parlent quoi qu'il en soit le même langage. « Les racailles, pour ne pas employer le mot "barbares" […], étaient de sortie », alerte Eliot Deval, là où Anthony Favalli décrit un Paris « ensauvag[é] par une partie de sa population qui n'aime pas la France, qui n'aime pas son propre pays ». Reconverti en commentateur tout-terrain, le général Bertrand Cavallier dépeint quant à lui « une France […] malade d'une maladie contractée il y a plus de 40 ans, qui est aujourd'hui la maladie des zones de non-droit, la maladie de professeurs qui vivent dans une terreur, qui ne peuvent plus enseigner librement, de médecins qui quittent certains quartiers, […] un antisémitisme qui a gagné des zones entières ». « Ils ont la haine chevillée au corps », ajoute l'éditorialiste Caroline Pilastre sur un autre plateau, tandis que le journaliste Radouan Kourak les qualifiera plus tard encore de « terroristes » : « Ils terrorisent la population, ils brûlent, ils cassent et vraisemblablement, ils peuvent tuer. […] Provoquer des incendies, provoquer de la casse met en danger la population. »
Joachim Le Floch-Imad ne prend lui non plus aucune pincette à l'heure d'en appeler à la « recivilisation de la société tout entière ». « L'essentiel d'entre eux est irrécupérable », soutient-il à propos de jeunes « qui sont pour une grande partie d'entre eux issus de l'immigration extra-européenne non assimilée » et qui « ne se sentent pas culturellement Français pour la plupart » : « On a aujourd'hui une partie du pays, minoritaire certes, qui en déteste la majorité. » Son confère Amaury Bucco confirme dans l'émission suivante : « Parfois, il y a des drapeaux algériens, moi j'ai vu des drapeaux africains, etc. Parfois, ils sont Français, mais je veux dire, on sent que leur identité revendiquée n'est pas française. » Et de travailler le racisme sans relâche :
Amaury Bucco : Si les Japonais n'agressent pas d'autres Japonais dans la rue, ce n'est pas parce qu'ils ont peur de la garde à vue, c'est une question de mœurs avant tout. Et pour moi le problème en France, c'est une question de mœurs, c'est pas tellement une question de réponse sécuritaire.
Gilles-William Goldnadel est évidemment sur la même longueur d'ondes dans l'émission « Face à face », qui en profite pour célébrer les manifestations du « vieux peuple anglais » contre « l'immigration invasive ». Pourquoi ? « Parce que le seul sujet, c'est celui-là ! Faut pas se tromper, c'est le seul sujet. » Et l'agitateur d'ajouter ses obsessions personnelles à la bouillie raciste :
Gilles-William Goldnadel : La France […] est le pays où sans doute, un parti taxé d'antisémite et d'anti-Français a chauffé à blanc – si j'ose dire ! – […] cette population jeune pour leur instiller, leur inculquer la haine de la France et des Français.
Et de stigmatiser sans relâche ces « fils d'immigrés […] qui ont été dressés à mordre », notamment par La France insoumise, décrit comme parti politique « raciste » et « haineux qui devrait être interdit à ce stade de la détestation de la France et des Français ». Le tweet de Clémence Guetté appelant à ne pas sombrer dans la « répression violente » ? « Elle est là pour émasculer le pouvoir français, fulmine Goldnadel. Elle a réussi à émasculer le pouvoir français et elle demande à ce que le pouvoir français continue d'être émasculé. » Il conclut en toute quiétude : « J'en veux beaucoup moins à cette population-là qui a été dressée contre les Français que contre les mauvais Français eux-mêmes qui leur ont inculqué la haine de la France et des Français. »
Le diagnostic étant unanimement partagé, ne reste plus aux commentateurs qu'à préconiser leurs « solutions ». Prison, peines planchers, loi anticasseurs et « casseur-payeur », massification des drones, assignations à résidence et interdictions de déplacements… De plaidoyers autoritaristes en surenchère pénale, en passant par une exaltation systématique de la force, le projet de société préconisé par CNews est parfaitement balisé. Il a d'ailleurs ses porte-parole tout trouvés : si Bruno Retailleau et le RN sont souvent cités en exemple par les journalistes, ces derniers ne manquent pas de s'en remettre aux syndicalistes policiers s'agissant du volet « revendicatif ». « Il faut maintenant que cette haine dans notre pays, qui circule dans les veines de ces personnes, cette haine, elle doit vraiment être contenue », résume le syndicaliste Benoît Barret (Alliance) sous les regards bienveillants du plateau. Quant à savoir comment les pouvoirs publics comptent contenir la haine bien réelle déversée à flux continu par une chaîne d'extrême droite bénéficiant d'une fréquence publique…
Pauline Perrenot et Nils Solari
[2] « PSG 2025 vs France 98 : et si les vrais ultras étaient chez Bolloré ? », Arrêt sur images, 02/06/2025.
[3] Mediapart (11/06) rapporte qu'« au moins deux adolescents de 13 et 14 ans ont perdu un œil lors d'interventions de police » et fait état de « 1 832 cartouches de LBD […] tirées [en une nuit] en France hexagonale et outre-mer », c'est-à-dire « presque la moitié des 4 047 munitions de LBD tirées par la police française pendant toute l'année 2024 ». Deux témoignages d'éborgnement supplémentaires ont été recueillis par Blast (23/06 et 25/06).
[4] Sur RMC (01/06), le responsable du RN a notamment déclaré : « Je dis aux Français : réveillez-vous parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements. »
[5] En dehors des « flashs infos » qui ponctuent ces plateaux de commentaire, totalement marginaux. Sont donc concernées les émissions suivantes : « L'heure des pros Week-End », « 100% Actu », « Midi News Week-End », « Punchline Week-End », « Face à face » et « L'heure des pros 2 Week-End », « 100% Politique Week-End ».
[6] En dehors de quelques bégaiements de… Sarah Saldmann, qui tentera de mettre un (semblant de) cadrage social sur la table !
30.06.2026 à 07:00
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