04.06.2026 à 07:49
« Quotidien », TMC, 1er juin.
- Télévisions / Jean-Michel Aphatie, « Quotidien », Violences policières, Journalisme de préfecture
« Quotidien », TMC, 1er juin.
Deux jours après la victoire du PSG en Ligue des champions et les célébrations qui ont suivi à Paris (et ailleurs), l'émission de Yann Barthès disserte sur « les émeutiers qui ont gâché la fête » (01/06). C'est depuis le plateau de « Quotidien » que le chroniqueur Jean-Michel Aphatie glisse qu'on « ne note aucune violence policière » et qu'il faut par conséquent « rendre hommage aux policiers » [1] :
Jean-Michel Aphatie : Il faut noter – je suis tout à fait du côté du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez – que la police a agi avec beaucoup de professionnalisme. 890 personnes arrêtées mais on ne note aucune violence policière. Tout ça se fait… c'est quand même un travail difficile, là il faut y aller ! En plus, un journaliste de chaîne info le notait, la journée a été quand même caniculaire, c'est lourd, ces CRS passent des heures à attendre, ils sont harnachés, ça transpire un peu, donc quand même il faut rendre hommage aux policiers.
Aucune violence policière ? Un constat pour le moins inexact – pour preuves cet article de Mediapart sur les « méthodes violentes des forces de l'ordre » ; cette interview d'une avocate dans L'Humanité ; ou encore ce témoignage d'un étudiant face aux procureurs de BFM-TV (03/06).
L'assurance avec laquelle Aphatie livre son verdict erroné rappelle que pour un éditorialiste de plateau, il est possible et permis de rendre compte d'événements depuis un talk show sans connaître le dossier. C'est même le principe des émissions de bavardage. Par défaut, ce sont donc des préjugés et une vision du monde qui serviront de base argumentative. Et voici comment, malgré l'évidence, « aucune violence policière » devient tout à fait plausible. Il faut dire que les médias dominants ont un mal endémique à traiter cette question… y compris quand ça se passe devant leurs caméras.
Maxime Friot
[1] Passage repéré par @Achabussuspendu sur X.
01.06.2026 à 08:44
À propos du documentaire « Palestine, une histoire » (France 5).
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / Documentaires, France 5, Israël, Palestine
Nous reproduisons, sous forme de tribune, ce texte initialement publié par la Coordination française du boycott universitaire, culturel et sportif d'Israël (FRACBI) le 29 avril 2026. Il porte sur le documentaire Palestine, une histoire diffusé sur France 5.
Il existe une forme de malhonnêteté intellectuelle plus redoutable que le mensonge, celle qui emprunte le langage de la rigueur pour mieux maîtriser la conclusion. Le documentaire « Palestine : une histoire », diffusé sur France 5, en offre un exemple particulièrement travaillé. Sur trois épisodes, il convoque le paradigme du colonialisme de peuplement, donne à voir la dépossession historique du peuple palestinien, interroge des témoins, palestiniens notamment, cite des archives, partage des cartes, etc. Tout cela pour aboutir, dans son dernier épisode, à la conclusion la plus convenue qui soit : deux camps, deux extrémismes religieux responsables de manière symétrique. Les Palestiniens seraient finalement tout autant responsables de leur dépossession et du génocide qu'ils subissent actuellement. Le détour historique n'aura servi qu'à habiller d'un vernis de rigueur ce que le discours dominant occidental répète depuis des années.
Les deux premiers épisodes retracent la dépossession coloniale du peuple palestinien, s'inscrivent dans le cadre du colonialisme de peuplement et présentent le projet sioniste comme colonial. Travail utile, en apparence. Mais cette histoire n'est pas là pour comprendre, elle est là pour servir de caution à ce qui vient ensuite. L'épisode 3, le dernier, révèle la fonction des deux premiers ; toute la rigueur historique sur le colonialisme de peuplement était un détour rhétorique. Une fois posée, elle est abandonnée. On bascule vers une autre grille, celle de deux camps, deux extrémismes religieux qui s'affrontent et qui usent de la violence dans le même but.
Dès les premières minutes de l'épisode 3, le décor est exclusivement religieux. Des hommes qui prient dans la rue. Le Hamas décrit comme mû par une « action idéologique » visant un « État islamique » en Palestine. Le doublement du nombre de mosquées entre 1967 et 1987 cité comme donnée signifiante. On est censé parler de colonialisme, on parle uniquement de religion pendant les trois premières minutes de cet épisode. Ce choix n'est pas anodin. Ancrer la résistance palestinienne dans le religieux plutôt que dans le politique et l'anticolonial, c'est la déshistoriciser. C'est faire du Hamas une aberration idéologique, anachronique, sans ancrage dans l'occupation militaire qui dure depuis plusieurs décennies. La musique d'ambiance suit ; l'appel à la prière revient fréquemment en fond sonore, et en général dès que le Hamas est évoqué. Un choix de montage qui n'est pas neutre.
Les Palestiniens, très présents dans les deux premiers épisodes, s'effacent progressivement dans l'épisode 3. Comme si, au moment où l'histoire rejoint l'actualité, ils cessaient d'être des sujets pour devenir un problème, des victimes uniquement. Ce glissement n'est pas accidentel, il accompagne au contraire le basculement de cadre. On ne parle plus d'une population dépossédée, spoliée, chassée de ses terres, en lutte pour recouvrer ses droits les plus fondamentaux, on parle de deux camps qui s'affrontent.
Les indices sont aussi dans les mots. En 1948, ce n'est pas un nettoyage ethnique, c'est une « expulsion ». Autre exemple. Les élections de 2006, pourtant reconnues comme démocratiques par les observateurs internationaux, sont décrites comme remportées « à la loyale » et non « démocratiquement » (ce terme n'est jamais employé). Un terme qui introduit subtilement le doute là où les faits sont établis. De même, Oslo est présenté comme un « accord historique », horizon de paix, presque sans réserve initiale. Il faut attendre plusieurs minutes avant qu'une nuance soit émise, le temps que la grille s'installe ; la paix était possible, les extrémistes l'ont tuée, des deux côtés. Cela s'étend jusqu'à la prononciation. En effet, dans la narration, le Hamas devient « Khamas », Haïfa devient « Khaïfa ». Adopter la phonologie israélienne pour prononcer des noms arabes dans un documentaire français n'est pas un détail, c'est choisir, jusque dans la langue, le point de vue de l'un des deux camps.
Sur le fond, le documentaire procède à plusieurs reprises à une inversion des responsabilités. Les autorités israéliennes auraient été « contraintes » de boucler Gaza et la Cisjordanie en réponse aux attentats dans les années 2000. Les guerres à Gaza sont présentées comme des réponses à des prises d'otages israéliens uniquement, sans cadre politique. Une intervenante affirme que le Hamas « a poussé Israël à commettre les pires crimes de guerre au détriment des Palestiniens eux-mêmes ». L'occupant ne ferait donc que réagir, c'est de la légitime défense, une réponse aux provocations palestiniennes. Sur la seconde Intifada, le commentaire atteint un sommet. Du côté palestinien « on est prêt à sacrifier sa vie », du côté israélien « on tient à la vie ». Vieux fantasme orientaliste qui voudrait que les Arabes aient un rapport particulier à la mort. Les autres tiennent à la vie, tandis qu'eux s'y abandonnent.
Ces glissements, surtout ceux dans le troisième épisode, auraient pu être corrigés si l'on avait davantage donné la parole à des spécialistes du sujet – ils sont nombreux à avoir été sollicités pour ne finalement pas être retenus ou très peu au montage, alors même qu'ils sont aujourd'hui reconnus comme les spécialistes de ces sujets. Leur absence est aussi un révélateur de l'objectif que semble s'être fixé le reportage ?
C'est là la conclusion du documentaire, annoncée dès la présentation de l'épisode 3 : « Dans les deux camps, c'est le temps des faucons, des extrémistes religieux qui préfèrent la guerre à la paix ». Voilà où mène le détour colonial. À une équivalence entre colonisateur et colonisé. Or le colonialisme de peuplement comme paradigme analytique implique précisément une dissymétrie structurelle. Vous avez d'un côté un État avec une armée, des colons, une administration d'occupation, des soutiens internationaux puissants et de l'autre une population dépossédée, en lutte, qui résiste pour sa survie en tant qu'individu et en tant que peuple. Mettre les deux « camps » au même niveau n'est pas de la nuance. C'est l'effacement de cette dissymétrie, et donc la négation du paradigme que le documentaire prétendait pourtant mobiliser.
Enfin, reste les erreurs historiques, factuelles et juridiques. Il ne s'agit pas ici de faire une recension de l'ensemble de celles-ci, mais seulement de rappeler que la rigueur du documentaire est à interroger. Par exemple, sont confondues deux procédures distinctes devant la Cour internationale de Justice (CIJ) : l'avis consultatif du 19 juillet 2024 sur l'occupation d'un côté (qui ne se prononce jamais sur le génocide) et les ordonnances sur le génocide dans l'affaire Afrique du Sud c. Israël de l'autre, en citant une « Charte des Nations Unies sur le génocide » qui n'existe tout simplement pas. Il existe une Charte des Nations Unies et il existe une Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, ce ne sont pas les mêmes textes et ils ne sont pas mobilisés au même moment devant la CIJ.
En somme, ce documentaire ne déconstruit pas le discours dominant sur la Palestine, il lui offre une façade de rigueur historique pour mieux reconduire ses conclusions : la résistance palestinienne est d'abord religieuse, les responsabilités sont partagées, la paix a été sabordée par les deux extrêmes. Mobiliser des paradigmes critiques pour en vider la portée au moment précis où ils comptent le plus, c'est ce que fait ce documentaire. Et c'est plus dangereux qu'une propagande assumée, parce que ça ressemble à de l'analyse.
Insaf Rezagui, Sbeih Sbeih, Leila Seurat, Stéphanie Latte Abdallah et Abaher El-Sakka, FRACBI, 29 avril 2026.
29.05.2026 à 16:19
RMC et RMC Story, 26 mai.
Au programme du talk-show « Estelle Midi » [1], diffusé simultanément sur RMC et RMC Story, ce 26 mai : « Records de chaleur : faut-il fermer les écoles ? » La discussion, portant sur l'adaptation face aux vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, est initiée par l'animatrice Estelle Denis :
Estelle Denis : Il y a quelques jours, il y a Marine Tondelier, la cheffe de file des Écologistes, qui proposait […] un congé climatique. Alors, c'est vrai [que] ça n'a pas recueilli, on va dire, l'ensemble des voix sur ce plateau, beaucoup se sont moqués d'elle, mais est-ce que finalement Marine Tondelier elle avait pas raison ? Est-ce qu'en période de forte chaleur, on devrait pas retirer les enfants de l'école et puis les garder et essayer de faire en sorte qu'ils soient bien ? Aller se balader en forêt par exemple, ce genre de choses…
C'en est déjà trop pour le journaliste sportif-éditorialiste-chroniqueur Daniel Riolo... Et c'est un festival :
Daniel Riolo : Ouais, et puis moi je pense qu'il faudrait un chèque chaleur aussi. Et puis une aide pour acheter des bouteilles d'eau. Une aide pour acheter la petite serviette fraîche que tu vas te mettre sur la nuque. Non, mais c'est bien, j'écoute votre débat avec beaucoup d'intérêt. Tout ce blabla pour deux semaines de chaleur dans l'année. […] J'entends des chiffres qui tombent, « il faut faire quelque chose », « et les bâtiments y sont pas construits correctement »… Bah oui ben dis donc en Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce, les pauvres dis donc, comment ils font ! C'est quand même incroyable, il fait deux fois deux semaines [sic], à peine, à peine !, quand ça arrive parce que c'est pas tous les ans, et on perd notre temps avec ces discussions-là ! Et « il faut fermer les écoles », et « on a trop chaud », et « faut faire attention à bien leur mouiller la nuque et à boire »… Mais on est sérieux là ou pas ? […] Moi, je vous laisse discuter de quelque chose que je trouve absolument délirant.
Encore n'était-ce là qu'une mise en bouche. L'étape suivante ? Relativiser voire nier les dangers des canicules :
- Daniel Riolo : Parce que maintenant j'ai appris qu'au-dessus de 25°C on était déjà « en danger » ! J'entends parler de « sécurité » : sécurité de quoi en fait ? Mais sécurité de quoi ?
- Estelle Denis : Il y a déjà 7 morts, là.
- Daniel Riolo : 7 morts de quoi ? De chaleur ?
- Estelle Denis : 7 morts de chaleur et d'imprudences liées à la chaleur.
- Daniel Riolo : D'imprudences ? Mais moi je m'en fous de l'imprudence ! Ils ont qu'à être prudents !
« Toute votre réflexion, c'est l'assistanat permanent. Le moindre geste du citoyen dans cette société, il doit être fait avec quelqu'un qui vous tient la main. Tout ! Il fait chaud, il fait trop froid… c'est pas possible ! », poursuit-il… avant le bouquet final :
- Estelle Denis : Donc on fait rien en fait ? On laisse les mômes crever de chaud ?
- Daniel Riolo : Il fait chaud, il fait chaud, basta. T'ouvres la fenêtre et tu mets un tee-shirt. Et puis t'arrêtes de chouiner !
Complété, dix minutes plus tard :
Daniel Riolo : Dans les cas de grosse chaleur comme ça, moi, les seules personnes que je comprends, et pour qui il faut arrêter et tout, c'est ceux qui sont sur les gros chantiers, sur les échafaudages, ou qui bossent dans la rue, vraiment où là ils se tapent le cagnard pleine tronche, là oui il faut décaler les horaires, il faut organiser […]. Pour le reste, c'est que des chouineries.
« Beaucoup de messages pour applaudir la diatribe de Daniel tout à l'heure contre une éventuelle fermeture des écoles » appuie enfin un chroniqueur. Riolo plastronne :
Daniel Riolo : Ben tout le monde est d'accord avec moi ! […] Mais qui va pas être d'accord avec moi à part les glandus ? […] C'est comme d'hab', 20% de la population de glandus.
Minimiser les risques des canicules, rechigner aux politiques d'adaptation au changement climatique, tout en ironisant voire en insultant : c'est indubitablement un joli palmarès. D'autant que la leçon de validisme est assurée depuis un plateau climatisé – « Nous, il fait 19°C, il fait trop froid » (Estelle Denis). Mais Daniel Riolo t-arrêtes-de-chouiner est un vrai bonhomme : « Mais, moi, vous pouvez l'enlever ! »
Maxime Friot
[1] Que nous avions déjà épinglé pour ses faits d'armes anti-grévistes.