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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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19.10.2026 à 14:00

Jérémie Younes, Pauline Perrenot
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Marginalisation des mobilisations, occultation des violences policières.

- Mouvement des lycéens (2026) / ,
Texte intégral (2359 mots)

Comment et avec qui les intervieweurs de « La grande matinale » de France Inter ont-ils choisi de parler des mobilisations lycéennes ? Nous avons écouté (et minuté) l'intégralité des entretiens de l'émission entre le lundi 28 septembre et le mardi 13 octobre. Le constat est accablant, entre désintérêt pour le sujet, priorité à la parole gouvernementale et occultation des violences policières.

« La grande matinale » de France Inter, en tête dans le paysage radiophonique français avec 4,6 millions d'auditeurs chaque jour, dispose de deux cases d'interview : « L'invité de 7h50 » (un entretien de 9 à 11 minutes chaque jour [1]), et « L'invité de 8h20 » (un grand entretien de 20 à 25 minutes, du lundi au vendredi [2]). Constitué entre le 28 septembre et le 13 octobre, notre corpus compte 28 interviews au total. Ces prestigieux segments sont les temps forts de l'émission quotidienne : ceux qui font le plus d'audimat, qui génèrent des posts sur les réseaux sociaux, des commentaires dans le champ politique et des reprises à travers toute la presse. Comment les journalistes-vedettes qui les animent ont-ils traité les mobilisations lycéennes et étudiantes ? Réponses chiffrées – et accablantes pour la « première matinale de France ».

Désintérêt

Premier constat : alors que le pays connaît un mouvement lycéen d'une ampleur inédite, le sujet ne semble pas passionner les matinaliers de France Inter. Entre le 28 septembre et le 13 octobre, sur 28 entretiens (d'une durée cumulée de 7 heures et près de 36 minutes), seulement 14% du temps d'antenne a porté sur le sujet.

Sur ces 28 entretiens, trois ont été consacrés entièrement (ou presque) à la mobilisation lycéenne ; un quatrième le fut en grande partie : celui de Manuel Bompard (29/09), au cours duquel le sujet a occupé 8 minutes et 15 secondes – soit un tiers du temps d'antenne. Pourtant brûlante, cette actualité occupera une part résiduelle de cinq entretiens supplémentaires, pour une durée allant de 27 secondes (face au gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin, 07/10) à 2 minutes et 50 secondes (face à l'acteur Vincent Lindon, 08/10).

Au cours de ces deux semaines, les mobilisations lycéennes ont bel et bien été traitées ailleurs dans la matinale, dans « Le grand débat » du week-end [3] et, bien sûr, dans les journaux d'information. Mais on le sait : beaucoup plus courts, bien moins exposés et rarement repris par les confrères, les sujets de journaux n'occupent pas la même place dans la hiérarchie de l'information. La parole des premiers concernés y est de surcroît sélectionnée et fatalement compressée par le format du micro-trottoir, donc de portée moindre que lors d'un entretien seul à seul face à un intervieweur pendant près de dix ou vingt minutes en continu…

Priorité au gouvernement

Deuxième constat : parmi les trois entretiens focalisés sur le mouvement social, deux ont été accordés à des ministres – Laurent Nuñez (« L'invité de 8h20 », 06/10) et Édouard Geffray (« L'invité de 7h50 », 13/10) – et un seul à des représentants de lycéens : le 2 octobre, Sabrine Kharbach et Ryad Rani, respectivement porte-parole de l'Union étudiante et de l'Union syndicale lycéenne (USL), ont été conviés pour le créneau d'interview le plus court, dont nous avons en outre pu observer la teneur…

Bilan des courses : au cours des deux premières semaines de médiatisation du mouvement social, alors que les intervieweurs de « La Grande matinale » ont consacré 1 heure 2 minutes et 6 secondes au sujet, ils auront passé la moitié du temps d'antenne (31 minutes et 30 secondes) à en discuter… avec des membres du gouvernement !

Occultation des violences policières

Sur cette soixantaine de minutes au total, 22 minutes et 24 secondes ont été consacrées aux « violences » en général – poubelles brûlées et mains arrachées confondues. L'entretien avec Laurent Nuñez en accapare pas moins de 15 minutes et 20 secondes. Si le ministre de l'Intérieur n'est pas ménagé, et si l'entretien questionne avec insistance sa « stratégie de maintien de l'ordre », les violences policières ne sont jamais problématisées comme telles par les intervieweurs. S'il mentionne quelques cas précis au détour de relances (main arrachée à Lens, mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l'Aumône, lycéens éborgnés par des tirs de LBD à Tours et Argenteuil), Benjamin Duhamel ne les mobilise que comme des exemples d'éventuels abus de la force (toujours) légitime. Une approche qui se pense neutre et factuelle, qui oppose de fait un propos contradictoire… mais qui se borne à parler de « maintien de l'ordre » plutôt que de « violences policières ». Un cadrage d'ailleurs bien pratique pour le ministre qui, même placé face à des cas concrets, peut justifier son recours à la force au nom de l'ordre et de la lutte contre les « violences urbaines ». Les intervieweurs parleront bien volontiers de « consignes de retenue » ; ils questionneront une « disproportion » de la force, mais le feront en présentant systématiquement cette dernière comme une « réponse » ou des « répliques » des « forces de l'ordre ». Le ministre ne s'y trompe pas et félicite d'ailleurs la présentatrice Florence Paracuellos au terme de sa toute première question : « J'aime bien que vous parliez de "répliques" ». Courageux mais pas téméraires, les matinaliers délègueront l'emploi du terme « répression policière »... à un auditeur reçu par téléphone (en l'occurrence Kaïs, un lycéen de Créteil). L'inégalité du dispositif se chargera du reste : « On ne peut pas parler de répression », balaye en une phrase Laurent Nuñez. Les journalistes n'y reviendront pas.

En réalité, seules 38 secondes porteront véritablement sur les violences policières désignées comme telles. Elles ne le seront qu'à l'initiative des deux représentants des lycéens, Sabrine Kharbach et Ryad Rani (02/10), et non sans opposition. Initialement interrogée sur les violences des manifestants, Sabrine Kharbach détourne en effet la question de Quentin Lafay une première fois : « Oui, on peut parler des violences policières », cingle-t-elle, avant de mentionner les cas d'un lycéen éborgné et de plusieurs « étranglements » commis par la police. Un non-sujet pour le journaliste, qui relance les deux syndicalistes sur d'autres « violences précises », à savoir « certains établissements […] incendiés » et « certains personnels de l'Éducation nationale qui ont été pris à partie, blessés ». Ryad Rani tente de boycotter la question une seconde fois. « Le gouvernement est coupable de chaque violence policière et il est responsable de l'entièreté de cette situation », amorce-t-il, avant d'être cette fois-ci interrompu et rabroué par Quentin Lafay : « Sur les violences policières, on a bien compris, mais je parle des violences du camp d'en face, comment les qualifier ? Est-ce que vous les condamnez, déjà ? »

« On a bien compris » : vraiment ? En deux semaines, en dehors de ce cas, aucun intervieweur n'aura formulé lui-même le terme « violences policières » dans une question. En revanche, le 7 octobre, la matinale de France Inter s'inquiétait auprès du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin : « Les marchés financiers scrutent la mobilisation des lycéens. Ça a quel effet, ça, sur la signature de la France ? » À chacun ses priorités…

« Le grand portrait » de Sonia Devillers : rien à voir

Après les coups de neuf heures, « La Grande matinale » se prolonge avec « La Grande matinale - Le mag » sous l'égide de Sonia Devillers, qui anime à cette occasion « Le débat » – portant sur « un grand fait d'actualité politique, économique, nationale ou internationale » – et conduit un grand entretien d'environ vingt minutes intitulé « Le Grand portrait ». Du 28 septembre au 15 octobre, aucun des dix créneaux « Le débat » ne porte sur le mouvement social [4]. Assumant une portée magazine relativement détachée de « l'actualité politique » – telle que la conçoivent en tout cas les grands journalistes… –, « Le Grand portrait » a lui aussi totalement snobé les mobilisations des lycéens. À la même période, Sonia Devillers a mené 12 interviews, principalement avec des artistes (comédiens, chanteurs, écrivains, etc.). Sur 3 heures, 55 minutes et 51 secondes d'antenne, le sujet sera uniquement abordé par Omar Sy… pendant 1 minute et 25 secondes.

Un surgissement par effraction de la politique, que Sonia Devillers se chargera d'ailleurs ni une ni deux de ramener à la niche. Alors qu'Omar Sy décrit la mobilisation des lycéens comme l'une des « petites lumières » du moment et dénonce de manière virulente le fait qu'« on ne les écoute pas du tout » et qu'en lieu et place, « le réflexe, c'est […] de leur taper sur la gueule », « de les mettre les uns en face des autres pour faire des combats d'enfants » et de « leur demand[er] de se taire », la journaliste n'embraye pas. Mieux, elle passe du coq à l'âne en jouant la carte de la pacification :

Sonia Devillers : Moi, j'ai trouvé quelque chose qui rassemble. J'ai trouvé une petite lumière qui rassemble. Dans le genre petite lumière, petite source d'énergie qui rassemble, il s'appelle Nadir Hifi [le joueur de basket-ball]. Regardez. [Extrait audio de commentateurs sportifs en liesse pendant la fin d'un match du Paris Basketball face au Mans Sarthe Basket, lorsque Nadir Hifi offre la victoire au club parisien en marquant un panier sur le buzzer final.]

À l'évidence, ce n'était là non plus ni le lieu, ni le moment pour les lycéens. Comprenez : il ne faudrait pas enrayer la « douce machinerie néolibérale ».

Pauline Perrenot et Jérémie Younes


[1] Sous le patronage de Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, de Quentin Lafay du vendredi au dimanche.

[2] Conduit par le duo Florence Paracuellos/Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, et par Eva Roques/Quentin Lafay le vendredi. Le week-end, ce créneau de 8h20 se transforme en « débat » entre chroniqueurs réguliers : Gilles Finchelstein et Emmanuelle Mignon (le samedi) ; Nora Hamadi et Raphaël Doan (le dimanche). Parce qu'il n'est pas de même nature et ne fait pas intervenir des invités ponctuels, nous n'avons pas intégré ce format « débat » dans nos observations.

[3] « Les mouvements lycéens : l'ampleur de la colère ? » (04/10) et « Mouvement des lycéens : "Le maintien de l'ordre ne peut être la seule solution", selon Gilles Finchelstein » (10/10).

[4] Il n'y a pas eu de « débat » le 14 octobre et le 15 octobre, il a été remplacé par « Le rendez-vous de la médiatrice » qui, lui, porte sur le traitement du mouvement social par France Inter...

16.10.2026 à 19:04

Julien Brygo
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Texte intégral (2287 mots)

Un 4x4 de la police fonce sur des adolescents en plein mouvement social ? La Voix du Nord fait dans le journalisme de préfecture.

Lundi 5 octobre 2026, 8 heures du matin. La ville de Dunkerque est recouverte d'une brume épaisse. C'est l'automne. Mais les nuages de vapeur ne sont pas uniquement dus aux intempéries. Il s'agit de grandes volutes de gaz lacrymogène qui se répandent sur la cité, dont les habitants suffoquent au son des sirènes de la fameuse Jeep grillagée. Ses exploits ont fait le tour des réseaux sociaux, jusqu'au 20h de TF1. Habituellement, ce véhicule de guerre sert à traquer les exilés kurdes, afghans ou guinéens le long de la frontière maritime. Il fait partie des nouveaux équipements automobiles à disposition des CRS et gendarmes déployés pour la lutte contre le « phénomène migratoire ». Mais ce jour-là, il servira à la répression du mouvement lycéen.

Le quotidien La Voix du Nord jouit d'une réputation de journal non-aligné. Il avait appelé à voter contre Marine Le Pen aux élections régionales à Hénin-Beaumont en 2015. Il n'appartient ni à une banque, ni à Bolloré, mais à un groupe médiatique belge. Ses journalistes sont souvent sur le terrain. Le 5 octobre vers midi, un journaliste de l'édition locale assiste à cette scène surréaliste : le 4x4 fonce dans la foule de manifestants, met en danger des dizaines de lycéens acculés, obligés de fuir dans les bosquets, sur les trottoirs et le long du canal. Ils hurlent de panique devant les manœuvres à peine croyables de cette voiture folle, dont les occupants sont galvanisés par les encouragements des policiers à pied.

Pour La Voix du Nord, il n'y a apparemment pas matière à en écrire quoi que ce soit. Ce jour-là, rien ne sera publié en rapport avec cette voiture-bélier qui n'a pas encore fait le tour de France. Pire : ce n'est que trois jours plus tard, alors que les vidéos du rodéo ont déjà largement circulé sur les réseaux sociaux [1], que « la grande dame du Nord » se décide à imprimer une série de trois articles sur ce qu'il convient d'appeler le scandale de la Jeep. Ils seront dignes des plus grandes heures du journalisme de préfecture.

« Protéger les piétons », « déblayer la chaussée »

Le premier article, publié en pages Région le jeudi 8 octobre [2], est particulièrement sommaire : à peine plus d'un feuillet. Il semble d'emblée destiné à réhabiliter l'image de la police : après deux premiers paragraphes faisant état de « violences urbaines » et dressant le bilan de « blessés légers parmi les policiers », Alexis Constant explique qu'« une jeep de la police accélère pour enfoncer la barricade » érigée par des manifestants « au milieu des feux de poubelles ». Et de certifier : « Aucun manifestant ne sera blessé. »

Le même auteur remet le couvert le lendemain dans les pages locales… et monte d'un cran. Intitulé « À Dunkerque, une Jeep de police filmée à vive allure, une enquête ouverte : notre récit des événements » [3] (09/10), cet article explique sans sourciller que les policiers ont foncé en Jeep dans la foule pour mieux « protéger les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs » et surtout pour « déblayer la chaussée » obstruée par les lycéens en lutte. La légende de la photo accompagnant l'article enfonce le clou : « La jeep de la police a voulu pulvériser les barricades posées par quelques émeutiers qui venaient de jeter des pavés sur les forces de l'ordre. Nous avons pris cette photo quelques minutes avant que le 4x4 n'entre en action. »

Le journaliste était sur place. Les faits se sont déroulés à 15 minutes à pied de sa rédaction, mais ce qu'il avait vu ne l'avait guère convaincu. C'est donc a posteriori qu'il revendique sa présence sur les lieux : « Une scène filmée à laquelle "La Voix du Nord" a assisté », écrit-il en chapô de l'article. Il détaille donc les étapes qui ont mené à cet incroyable rodéo. D'abord, les prémices : « La police est visée par des jets de pierre, mais aussi des bouteilles et des canettes durant de longues minutes. Huit blessés légers sont à déplorer parmi les forces de l'ordre, qui ne ripostent pas et se protègent derrière des boucliers. » Le sous-texte est clair : les agresseurs ne sont pas du côté des policiers chauffés à blanc par le « zéro consigne » de Laurent Nuñez, mais bien du côté des manifestants, lesquels sont même accusés de blesser les représentants de l'ordre. Le journaliste ne précise pas la nature de ces blessures… et ne fait aucune mention de celles des manifestants.

Deuxième étape de cette route vers le rodéo du chaos, « les policiers jugent que la situation devient dangereuse pour les piétons et les cyclistes qui empruntent les trottoirs. Il est décidé de disperser les émeutiers avec des tirs de lacrymogène ». À Dunkerque, où au moins six lycées sont entrés en lutte, cela fait très longtemps que de tels assauts policiers ne se sont pas produits [4] : mais ce n'est pas là l'angle de l'article. Le reporter, en charge de la rubrique Faits divers de l'édition dunkerquoise, continue son déroulé des « faits » :

Les policiers ne peuvent pas déblayer la chaussée à la main en raison des projectiles qui volent. Il est donné l'ordre à la Jeep renforcée, protégée par des grilles, de déblayer les obstacles, rue de Paris, ainsi que sur les voies adjacentes, elles aussi encombrées. Cela afin de permettre aux véhicules de police et aux motards d'intervenir plus facilement alors que les émeutiers jouent au chat et à la souris avec les policiers.

Des ajustements techniques – voire de salubrité urbaine ! – pour empêcher les violences des jeunes, en somme. Pile poil le discours de la place Beauvau.

Journaliste… ou policier ?

La Voix du Nord ne s'interrogera jamais sur le dispositif démesuré mis en place ce jour-là, ni sur le degré d'agressivité des policiers présents – « Allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule, là ! », les entend-on dire sur les vidéos de l'événement, juste avant les accélérations du 4x4. Le quotidien hégémonique du Nord se contente de reproduire le cadrage de la police, sa chronologie, sa mise en récit des événements… et son lexique : les manifestants ne sont plus des lycéens, ce sont des « émeutiers », friands de « violences urbaines ». Pire : le journal estime que « hors contexte, la vidéo peut laisser croire que les policiers ont lancé à grande vitesse un 4X4 tout terrain en direction des jeunes pour les disperser »… Cas d'école, tandis qu'un intertitre essaye de dédouaner définitivement les policiers : « Spectaculaire, mais pas de jeunes visés. »

Alors que le ministre de l'Intérieur a déclenché une enquête pour mise en danger de la vie d'autrui (confiée à l'IGPN, en plus d'une enquête ouverte par le Parquet de Dunkerque), que La Voix du Nord rendait compte dès le 7 octobre (sur son site web) d'une « enquête disciplinaire en cours », qu'au moins quatre autres exemples de voitures-béliers policières ont été recensés en France depuis le début du mouvement (Troyes, Bourgoin-Jallieu, Montélimar, Port-de-Bouc), que plusieurs manifestants mineurs ont perdu leur main, leur œil, leur santé mentale, que près de 6 000 lycéens (un record) ont été arrêtés depuis le début du mouvement, que le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a dit suivre avec « inquiétude » la situation en France, La Voix du Nord fait passer les chauffards policiers les plus célèbres de France pour de gentils pères-la-morale soucieux de protéger la population. L'épilogue de l'article est clair sur ce point :

Les policiers à pied ont fini par acculer un groupe d'une vingtaine de jeunes gens au bout de la rue de la Douane, devant la passerelle Saint-Martin. Des discussions se sont engagées. La police les a sermonnés, leur faisant un peu de morale. Aucun jeune n'a été blessé, certains se plaignant tout de même de l'irritation due au gaz lacrymogène. La tension est ensuite retombée dans le quartier.

Rétropédaler sans le dire

Pour La Voix du Nord, tout est bien qui finit bien. Or, on apprendra le lendemain, dans les mêmes colonnes, qu'une adolescente de 14 ans a été percutée par la Jeep : « Jeep de la police à Dunkerque : une jeune manifestante affirme avoir été percutée, le procureur demande "des vérifications" » (10/10). Le témoignage n'a pas été recueilli par le journal local, mais par les équipes d'une chaîne nationale – BFM-TV en l'occurrence ! Quoiqu'aux premières loges pour enquêter, La Voix du Nord a préféré rester au chevet du commissariat. En outre, le quotidien ne prend nullement les déclarations de l'adolescente pour argent comptant : « Elle serait rentrée avec une copine à son foyer d'hébergement avant de faire constater ses blessures » ; elle « aurait annoncé son intention de déposer plainte ». La veille et l'avant-veille en revanche, aucun conditionnel n'était de mise au moment d'affirmer qu'« aucun jeune n'a été blessé », ou encore que « la Jeep n'a pas foncé sur les piétons ».

La Voix du Nord s'est-elle excusée pour avoir repris mot pour mot les éléments de langage de la police ? Elle a plutôt fait comme si de rien n'était. Dans l'article de l'édition du 10 octobre, on lit ainsi sous la plume d'Alexis Constant :

Le véhicule tout-terrain, lancé à vive allure dans trois rues de la Basse-Ville, avait semé la panique parmi les jeunes. Certains avaient dû s'écarter pour éviter le 4X4 qui, selon la police, voulait dégager les obstacles posés sur la chaussée, alors que les forces de l'ordre étaient la cible de jets de pavés.

Manifeste en début de paragraphe, le changement de ton s'accompagne d'une mise à distance relative des arguments des dites « forces de l'ordre » : « selon la police », précise Alexis Constant. La veille, il n'était pas question de citer ses sources : le journaliste se confondait entièrement avec le policier. Le journalisme de préfecture, ce n'est pas seulement BFM-TV, France 2 ou France Info. Structurellement dépendante des sources policières lui permettant chaque jour de remplir sa rubrique « Faits divers », la presse locale se convertit bien souvent en haut-parleur du storytelling policier.

Julien Brygo


[1] La vidéo a d'abord été publiée sur la plateforme TikTok, puis, localement, sur Meta par le média indépendant Calais La Sociale.

[2] Alexis Constant, « La vidéo d'une Jeep de la police fonçant vers des émeutiers crée l'émoi », édition du 8 octobre.

[3] Article paru la veille sur le site internet du journal.

[4] On peut remonter jusqu'à 1992, la grève des dockers contre la réforme portuaire de Michel Delebarre et Jean-Yves Le Drian, pour avoir trace d'affrontements et de barricades urbaines.

16.10.2026 à 12:18

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Automne 2026

- Médiacritiques
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