22.05.2026 à 17:30
Comment convertir un capital économique en capital médiatique et politique.
- Concentration et financiarisation / Matthieu Pigasse
Retour sur la dernière tournée m'as-tu-vu de Matthieu Pigasse, le « banquier de gauche » qui se vit comme un rempart face à l'empire Bolloré et un héraut de la « bataille culturelle », « à disposition » pour 2027. Ou comment convertir un capital économique en capital médiatique et politique. Et le journalisme dans tout ça ?
Le paysage médiatique français ne manque pas de milliardaires (ou de multimillionnaires) passionnés par la presse au point d'investir leur fortune dans cette activité certes peu rentable, mais bien pratique pour défendre les intérêts de leur groupe industriel, promouvoir leur image publique ou influencer la vie politique. De ce point de vue, le banquier d'affaires Matthieu Pigasse est loin d'être un nouveau venu : en 2005, il négocie la vente de Libération à Édouard de Rothschild ; en 2007, il tente, sans succès, de s'emparer de la présidence du conseil de surveillance du Monde ; groupe Le Monde qu'il rachète en 2010, avec Xavier Niel et Pierre Bergé, avant de céder ses parts en 2019 puis 2022 ; il est aujourd'hui propriétaire de Radio Nova et des Inrockuptibles, actionnaire du Huffington Post et de la société de production Mediawan (« C à vous », « C dans l'air », etc.) [1] ; et il envisagerait, selon les informations du site Satellifacts, de « lancer une chaîne d'info en continu de gauche sur la TNT »…
Mais depuis quelques mois et dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027, celui que toute la presse de droite présente dorénavant comme « le Bolloré de gauche » ne se contente plus de mener son « combat » (c'est le nom de son groupe de presse) via l'influence supposée de sa radio ou de ses journaux : après avoir été en bonne place dans les cabinets de Dominique Strauss-Kahn et de Laurent Fabius au ministère des Finances entre la fin des années 1990 et le début des années 2000 sous les gouvernements Jospin – dont on retiendra d'ailleurs quelques faits d'armes assurément très « à gauche » [2]… –, le banquier cherche de nouveau à se ménager une place de premier plan sur la scène politique. Il se « tient prêt », « n'écarte aucune hypothèse », « est à la disposition de la gauche » et se démultiplie dans les médias pour le faire savoir.
Un capitaliste qui possède des titres de presse dispose de plusieurs façons d'exercer son pouvoir. Matthieu Pigasse, lui, semble se servir de son « aventure éditoriale » (et du succès des humoristes qu'il finance) pour se fabriquer une image publique de « banquier de gauche », mais aussi de « présidentiable » et s'octroyer au passage une place démesurée dans le débat politique. Une place que lui accordent sans rechigner journaux et télévisions, et que le banquier d'affaires ne peut accaparer que du fait de sa position sociale… et parce qu'il investit dans la presse.
Le voici donc en tournée médiatique pour, dans le même souffle, parler des audiences de Nova et des échéances de 2027. Si le marathon n'est pas aussi intense qu'en 2014 – lors de la parution d'un ouvrage que Les Échos décrivaient déjà avec quelque cocasserie comme « le cri d'alarme d'un banquier de gauche » –, Matthieu Pigasse n'en est pas moins reçu avec les honneurs dans des cases « prestigieuses » et parmi les plus exposées de l'audiovisuel, comme « Quotidien » (TMC, 21/04) ou encore les « Matins » de France Culture (23/04). Au cours de ces entretiens, Pigasse est présenté alternativement comme un « banquier de gauche », « le banquier qui veut taxer les riches », voire un banquier… « contre le capitalisme » ! Il se pose tantôt en spécialiste de l'économie, tantôt en analyste de la géopolitique ; il se fait pourfendeur des inégalités et chevalier de la « bataille culturelle » ; il parle de la « bonne et de la mauvaise finance », mais aussi de « l'union de la gauche » ; et n'oublie jamais de signaler qu'il est « disponible » pour 2027.
La presse écrite s'engouffre bien évidemment dans les portes laissées ouvertes, quand bien même elle ne tient là aucun « scoop ». Dans la période récente en effet, l'affairiste avait déjà affiché publiquement ses ambitions politiciennes : en janvier par exemple, il « n'exclu[ait] rien » au micro de la matinale de France Inter, déclarait vouloir « peser sur 2027 », et tous les journaux s'en faisaient l'écho. Dépêche AFP, reprises dans Libération ou Le Monde, édito enflammé de Franz-Olivier Giesbert… En septembre 2025 encore, il était invité de l'émission « L'Événement » sur France 2, interrogé à propos de « l'instabilité politique » et de la « crise budgétaire » par une brochette de quatre commentateurs, au même titre – et dans le strict même dispositif – que trois responsables politiques, en l'occurrence Jordan Bardella (RN), Jean-Luc Mélenchon (LFI) et la ministre des Comptes publics de l'époque, Amélie de Montchalin (Renaissance).
Depuis, la presse politique toutes tendances confondues n'a pas cessé de le positionner « dans la photo », souvent à propos d'une hypothétique « union de la gauche ». Dans la foulée de ses apparitions audiovisuelles, le voici à Liffré, « au grand raout des sociaux-démocrates » (Le Figaro, 29/04), en compagnie de la gauche qui se désigne elle-même comme « non-mélenchoniste » (Libération, 27/04). Le 26 avril, Matthieu Pigasse donne un grand entretien à Ouest-France, titré tout en finesse : « Je suis disponible pour la gauche ». Ce voyage en Bretagne va faire les choux gras de la presse politique, d'autant que cette dernière aura l'occasion de se mettre sous la dent une anecdotique « embrouille » entre Raphaël Glucksmann et Matthieu Pigasse – le premier aurait esquivé un débat avec le second. « À quoi joue Matthieu Pigasse en ciblant Raphaël Glucksmann ? », se demande ainsi Antoine Oberdorff dans L'Opinion (27/04). Le bruit médiatique nourrissant le bruit médiatique, la co-construction d'une éventuelle candidature de Matthieu Pigasse bat son plein, lequel figure d'ailleurs dans les énumérations des « candidats potentiels à gauche ». Les spéculations sont aussi bien entretenues dans La Tribune Dimanche (03/05) que dans Regards (27/04) :
Catherine Tricot : Les socialistes ne manquent pas de prétendants mais aucun ne s'impose. Le flop du groupement Glucksmann/Jadot/Vallaud complique encore l'équation… alors que le temps presse. Un homme coche de nombreuses cases : le millionnaire Matthieu Pigasse. La fusée est sur le pas de tir.
Tristesse de la prose des journalistes politiques : la métaphore, à vocation performative, est identique à celle que mobilisait L'Obs en mars 2016 pour propulser à la Une… « la fusée Macron ».
Ceci dit, difficile de parler ici d'unanimisme. À force de mettre en avant son activisme éditorial et de se positionner en dernier rempart contre l'extrême droite prédatrice, le banquier d'affaires s'est en effet attiré les foudres de la presse conservatrice et réactionnaire, fachosphère incluse. Le 10 mai notamment, une « polémique » est lancée sur les réseaux après une chronique humoristique de Pierre-Emmanuel Barré dans l'émission « La Dernière » (Radio Nova). Le groupe Bolloré (CNews, Europe 1, Le JDD notamment), Le Figaro, Le Point, Géraldine Woessner, Sophia Aram, Eugénie Bastié… et bien plus largement [3] : toutes et tous y vont de leur petite chronique ou de leur petite indignation. Radio Nova, qui n'est pas une radio d'information générale, serait ainsi le « CNews inversé » (Caroline Fourest, X, 11/05) et Pigasse est campé en « Bolloré de gauche ». « Vous êtes comme les deux faces d'une pièce ? », demandait Yann Barthès à l'intéressé quelques semaines plus tôt (« Quotidien », 21/04).
Une question reprise dans Franc-Tireur (13/05) par Thierry Keller, qui livre du même coup sa réponse : « Quand Bolloré soutient l'union des droites, quitte à faire monter l'extrême droite raciste, le second soutient l'union des gauches, quitte à faire grimper l'extrême gauche antisémite. » L'hebdomadaire porte même Matthieu Pigasse à la Une, reconverti cette fois en « Bolloré de Mélenchon », tandis qu'en guise de consécration, le banquier d'affaires fait l'objet de la quasi-totalité de la chronique de Caroline Fourest dans « 24h Pujadas » (LCI, 12/05), où entre autres outrances, on entendra celle-ci : « Radio Nova, il en a fait Radio Gaza. »
Pluralisme oblige, c'est dans Les Échos (19/05) que la franc-tireuse Tristane Banon s'en va combattre « l'ultra-gauche décomplexée » sévissant au micro de Nova :
Tristane Banon : [S]i une démocratie peut survivre à des organes de presse engagés, comment s'assurer qu'elle tienne bon face à des médias transformés en artillerie partisane. D'autant que le « combat » de Matthieu Pigasse épouse les contours d'une gauche radicalisée, fascinée par le bruit, la conflictualité permanente et l'indignation sélective. Quand il ne cautionne pas l'antisémitisme pur et dur, sous couvert de gaudriole. C'est une croisade culturelle qui puise ses idées dans le « mélenchonisme », avec sa dramaturgie du peuple offensé, et son goût du tribunal moral. […] [L]e débat public devient un ring où des médias radicalisés ne cherchent plus à éclairer, mais à galvaniser. C'est ainsi que meurent les nuances : dans le vacarme incessant de guerres culturelles indignes.
Ainsi Pigasse se retrouve-t-il au milieu de la photo, au cœur des éditos et des envolées de plateaux. La situation est pour le moins incongrue : les éditorialistes qui lui reprochent son engagement politique travaillent pour des médias appartenant à des magnats (Kretinsky, Dassault, Pinault, Arnault, etc.) qui en font tout autant – si ce n'est bien plus –, et ne brillent pas spécialement par leur aptitude à la « nuance », ni par leur pondération. Ils sont donc ce qu'on appelle des « gatekeepers » : des acteurs opposés à ce que les participants du grand Monopoly de la presse prennent quelques libertés, mêmes infimes, avec les règles du jeu. Dans un paysage de l'information fonctionnant en circuit fermé – du « cercle de la raison » à l'extrême droite –, le « laisser-faire » de Matthieu Pigasse face à l'émission de « la bande à Meurice » lui attire par conséquent les rodomontades habituelles contre la gauche. Des cris d'orfraie qui nous rappellent d'ailleurs, s'il en était besoin, l'ADN autoritaire des commentateurs dominants, lesquels ne tolèrent pas la moindre existence d'expressions et de récits contestataires au sein des médias « légitimes ».
Dire cela ne revient pas, en revanche, à accepter le (faux) débat entre « pro » et « anti » Pigasse, ou à valider le portrait (absurde) de Matthieu Pigasse en « Bolloré de gauche ». D'abord, parce que nous laissons aux commentateurs « neutres », « impartiaux » et forcément « raisonnables » la rhétorique fallacieuse des « extrêmes qui se valent », qui met sur le même plan, d'une part, un empire médiatique reposant sur le business de la haine raciste et jouant un rôle central dans la fascisation du débat public, et, d'autre part, une émission radiophonique hebdomadaire faisant la part belle à la satire sociale, à la pensée critique et aux contre-courants minorisés. Ensuite, parce que le signe égal placé entre Pigasse et Bolloré n'est ni plus ni moins qu'un jeu de dupes : en quoi deux ou trois émissions politiques hebdomadaires diffusées sur Radio Nova [4] feraient-elles le poids face aux grilles quotidiennes de CNews et Europe 1 ? Les quelques pages généralistes des Inrocks – mensuel à dominante culturelle, par ailleurs assez peu connu pour ses inclinaisons communistes révolutionnaires – donnent-elles le « la » du débat public en France ? L'émission « La Dernière » influe-t-elle sur l'agenda médiatique au point de réussir à imposer certains de ses cadrages et invités dans le traitement mainstream de « l'actualité » ?
L'idée, ou même, plus modestement, l'expression « Bolloré de gauche » relève à nos yeux d'une triple erreur de perspective :
(1) Premièrement, parce que cela revient à entériner le statu quo en enfermant la question de la propriété des médias dans le cadre capitalistique. Pour véritablement contrer les empires des milliardaires de droite et d'extrême droite, un groupe « de gauche » a forcément vocation à… grossir. C'est précisément dans cette logique que s'abîme l'interview menée par « Quotidien » (21/04). Ainsi, après que le plateau s'est demandé si Matthieu Pigasse était en capacité de rivaliser avec Bolloré, Yann Barthès prolonge « naturellement » le questionnement : « Est-ce qu'il ne faudrait pas racheter d'autres marques ? » ; « Est-ce qu'il va falloir grossir ? » À la concentration capitalistique des médias de droite et d'extrême droite, il faudrait donc opposer une concentration capitalistique des médias « de gauche » – qui ne pourra, par principe, jamais exister dans des proportions similaires. Mais imaginons que ça soit le cas. Nous aboutirions alors, et de manière caricaturée, à un paysage du type : Bolloré pour l'extrême droite, Dassault et Bouygues pour la droite radicalisée, Kretinsky, Saadé et Niel pour le « cercle de la raison » en voie de droitisation accélérée… et Pigasse pour « la gauche ». Est-ce ainsi qu'il faudrait concevoir le pluralisme en France ? Et plus encore : à quel moment le pluralisme (sous toutes ses formes) pourrait-il être déployé à forces égales par des industriels milliardaires ? Le rapport de forces témoigne d'un déséquilibre structurel qui penchera toujours en faveur des intérêts capitalistes, et pour cause…
(2) L'expression « Bolloré de gauche » relève fondamentalement de l'oxymore. Car au-delà de l'idéologie véhiculée par tel ou tel groupe de presse, c'est bien la question centrale du pouvoir – et ici du pouvoir de l'argent – qui se pose... mais que les faux débats autour de ce prétendu « Bolloré de gauche » conduisent justement à évacuer. Peut-on se prétendre « de gauche » et souscrire à l'idée que détenir du capital serait une raison suffisante et légitime pour posséder des médias ? Que vient faire un banquier d'affaires dans le monde des médias et pourquoi peut-il en contrôler à sa guise ? De quelle légitimité peut-il se prévaloir pour avoir son mot à dire sur l'information et les conditions de sa production ? Autant de questions occultées, laissées dans l'angle mort des débats dépolitisés et polarisés par la guerre des titans milliardaires.
(3) Enfin, si une telle configuration du débat mène à l'impasse, c'est parce qu'elle revient à s'enfermer dans un paradigme strictement idéologique et à ne percevoir les médias que comme le marché de l'éditorialisme généralisé, en perdant de vue le combat pour la défense de l'information en tant que telle. Reprenant chez « Quotidien » le motif « tarte à la crème » de « la bataille culturelle », Matthieu Pigasse entendait définir cette dernière « juste en une phrase : c'est le fait de chercher à imposer ses thèmes, ses idées, ses expressions à travers les médias […] avec un objectif, qui est de gagner la bataille électorale ». Outre cette conception passablement réductrice et dévoyée du concept de Gramsci [5], cette déclaration transparente a au moins une utilité : elle nous rappelle encore une fois quel poids le capital entend faire peser sur le débat public en s'appropriant des médias – et les pouvoirs exorbitants qu'il prête à ces derniers. Ne vaudrait-il pas mieux, pour les forces « de gauche », poser la question des conditions matérielles qui permettraient de garantir l'exercice du journalisme en favorisant par exemple le reportage en bonne et due forme, l'enquête au long cours, la critique sociale, un véritable pluralisme, etc., plutôt que de réfléchir aux moyens d'égaler d'autres capitalistes dans le seul but de massifier un « commentariat de gauche » ?
Dans la conjoncture actuelle, marquée par une extrême droitisation, par le haut, des médias dominants, Matthieu Pigasse a beau jeu de présenter son groupe de presse comme un « village gaulois qui résiste à l'envahisseur » et « aux forces du mal » (« Quotidien », 21/04). Il existe assurément un espace suffisant pour qu'un entrepreneur occupe un tel rôle, et puisse par conséquent en récolter les fruits : une marque de distinction dans le champ symbolique des idées, à faire potentiellement fructifier sur le marché politique. Jusqu'au jour où cet entrepreneur changera son fusil d'épaule… Dès lors, que les « idées » promues par le groupe de presse de Pigasse soient à l'instant T plus progressistes que celles portées par les groupes Dassault ou Bolloré ne change rien à l'affaire, ni au fond de l'analyse quant aux effets néfastes d'un tel accaparement capitalistique de l'information, de l'édition et de la culture. Plutôt que des catégories morales comme le « bien » et le « mal », considérons des catégories matérielles : les « forces » dont il faut protéger la presse, ce sont « les puissances d'argent » [6]. Que Mathieu Pigasse incarne aussi bien que n'importe quel autre capitaliste de presse.
Jérémie Younes et Pauline Perrenot
[1] Mediawan détient plusieurs boîtes de production, comme Maximal, Réservoir Prod, 3e Œil, etc.
[2] Voir par exemple un aperçu de son CV dont s'enorgueillissait Le Monde en 2010, juste après l'entrée de Matthieu Pigasse au capital du quotidien : « Travailleur, il se donne à fond dans la réforme des Caisses d'épargne, la privatisation de France Télécom et d'Air France, la création d'EADS et d'Areva... » Voir également « Ce que l'affaire Pigasse révèle sur le capitalisme parisien », Mediapart, 2/09/2012.
[3] Voir par exemple le billet de Daniel Schneidermann dans Libération (15/05).
[4] En plus de « La Dernière », citons par exemple « La Riposte », animée par Akim Omiri, et « Les Grands remplaçants », animée par Djamil le Shlag.
[5] À propos de « la bataille des idées » ou de « la bataille culturelle », (re)lire notre entretien avec le philosophe Yohann Douet, spécialiste d'Antonio Gramsci, et sa recension de l'ouvrage Le journalisme intégral (Éditions Critiques, 2022).
[6] Expression empruntée au programme du CNR de 1944, « Les jours heureux ». Lire : « Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin ».
20.05.2026 à 17:12
À propos de la mainmise de Bernard Arnault sur la presse économique.
Le phénomène de concentration capitalistique des médias vire au monopole dans certains secteurs de l'information. Concernant le journalisme économique, un constat suffit à mesurer l'ampleur du désastre : la quasi-totalité de la presse économique est aujourd'hui détenue par le milliardaire Bernard Arnault et son groupe LVMH.
Propriétaire du seul quotidien économique de France, Les Échos, depuis 2007, Bernard Arnault a avalé en 2025 plusieurs « gros » titres de l'information économique, accélérant cette concentration qui tend aujourd'hui au monopole. En juillet 2025 d'abord, LVMH annonce le rachat de Bey Médias, la structure de Nicolas Beytout qui éditait le quotidien L'Opinion (lancé en 2013 avec, déjà, le soutien financier du groupe de luxe) et le journal d'information financière, L'Agefi. Puis, en décembre 2025, Bernard Arnault concrétise une arlésienne et met la main sur les Éditions Croque Futur, qui éditent entre autres le magazine de « son ami » [1] Claude Perdriel, Challenges.
Si le rachat de Bey Médias se déroule sans accroc – Nicolas Beytout a été PDG du groupe Les Échos –, celui de Challenges, dont LVMH était déjà pourtant un actionnaire important, ne va pas sans polémiques et recours judiciaires. RSF et les syndicats de journalistes (SNJ et SNJ-CGT) saisissent en référé le Conseil d'État, brandissant « l'article 22 du règlement européen » relatif au contrôle des concentrations [2] ; en parallèle, les syndicats de journalistes saisissent l'Autorité de la concurrence pour « abus de position dominante ». Mais le 18 mars 2026, le Conseil d'État rejette leur requête : « Aucun texte ne donne, en l'état actuel du droit français, compétence à une quelconque autorité, notamment pas à l'ARCOM, pour évaluer les effets d'une cession […] sur le pluralisme des médias et l'indépendance éditoriale », explique la haute autorité administrative. La cession de Challenges est donc actée, et le groupe LVMH devient totalement hégémonique sur la presse économique et financière.
Résumons le « portefeuille » d'actifs du groupe de presse de M. Arnault :
Comme le note Mediapart (12/02), les seuls titres « prestigieux » de la presse économique qui ne lui appartiennent pas sont Capital (propriété de Vincent Bolloré) et La Tribune (propriété de Rodolphe Saadé, journal qui avait déjà connu une mise au pas il y a une dizaine d'années). Dans ce paysage dévasté, ne subsistent que quelques médias spécialisés indépendants, comme Alternatives économiques, édité par une société coopérative dijonnaise depuis 46 ans, ou encore L'Informé, fondé par un ex de Capital.
Si Bernard Arnault étend son emprise sur la presse économique, sans que les autorités de régulation n'y trouvent à redire, ce n'est pas par passion pour l'information. Cette maîtrise capitalistique des journaux et magazines lui offre un pouvoir qu'il entend bien exercer. Ainsi, dès le rachat de Challenges, le nouveau propriétaire impose un changement de ligne éditoriale : de magazine défendant selon sa charte « l'économie sociale de marché », Challenges devient un magazine favorable à « l'économie libérale de marché ». Les journalistes sont priés de signer cette nouvelle charte ou d'aller voir ailleurs si Bernard y est. Une motion de défiance est votée par 84% des salariés des Éditions Croque Futur le 10 février.
Le 27 février, La Lettre fait part d'un « cadeau à double tranchant » pour les salariés de Challenges : « En accordant de généreuses indemnités de départ aux journalistes de Croque Futur dans le cadre de la clause de cession, le groupe de luxe entend réduire les effectifs de Challenges », en le recentrant notamment sur son site web. Deux mois plus tard, c'est le directeur de la rédaction Pierre-Henri de Menthon qui annonce son départ sur fond de « divergences » avec le nouvel actionnaire. Puis, fait inédit, la rédaction de Challenges se met en grève, à un niveau tel qu'elle empêche la parution du numéro du 22 avril – une première dans l'histoire de ce magazine fondé en 1982. Quatre mois après le rachat, les syndicalistes craignent toujours « un accident industriel » (Le Monde, 16/04), « le dispositif qui permet de quitter un média après un changement de propriétaire faisant craindre des départs en masse » (Libération, 16/04).
Cette brutalité dans la reprise en main d'un magazine – qui n'est pourtant pas connu pour être une officine marxiste – marque un raidissement « dans la gestion de la presse par le capital », comme le notent Romaric Godin et Mathias Thépot dans Mediapart (12/02) :
Jusqu'ici, à quelques exceptions notables près, le mode de domination passait par l'autocensure, largement pratiquée par les directions éditoriales effrayées par la pression de l'actionnaire et qui, pour conserver leurs postes et – souvent – d'épais salaires, prenaient les devants. Ce qui rendait les interventions directes largement inutiles.
Il semble que le seuil de tolérance des capitalistes de presse ait reculé. Dans la presse économique, même une ligne « économie sociale de marché » est désormais bannie – quand bien même celle-ci n'était que pur affichage et correspondait davantage à une orientation classiquement néolibérale et pro-patronale, option « deuxième gauche » [3].
Devant la commission d'enquête sur la concentration des médias, en 2022, Bernard Arnault s'était contenté de déclarer qu'il serait « extrêmement gêné » si ses rédactions se mettaient à défendre « l'économie marxiste »…
Outre la maîtrise (et l'imposition) d'une ligne éditoriale, le quasi-monopole d'Arnault sur la presse économique lui permet également d'éteindre la critique contre ses marques avant même qu'elle ne naisse. Qui pourra critiquer LVMH quand toute la presse économique appartiendra à LVMH ? « On risque de devenir un outil de propagande au service [...] des intérêts du groupe de luxe », déclare la présidente de la SDJ de Challenges, Delphine Déchaux, citée dans Reporterre.
De quoi approfondir encore les logiques repérées par le sociologue Julien Duval [4] : financiarisée, soumise aux logiques commerciales, ne s'adressant qu'à un lectorat de « décideurs » et de « CSP+ », la presse économique ne cherche plus (sauf dans ses marges) à expliquer le monde ou les rouages de l'économie : « L'objet est moins d'informer des citoyens sur le système économique capitaliste dans lequel ils vivent que de donner à des individus les recettes pour évoluer au mieux à l'intérieur de ce système », disions-nous dans notre chronique vidéo consacrée au journalisme économique.
C'est dans ce contexte d'écrasement du pluralisme de l'information économique que l'un des économistes français les plus en vue, Philippe Aghion, a cru bon de peser de tout son poids académique pour marginaliser le seul titre de presse qui incarne une ligne non-néolibérale, Alternatives économiques. Auditionné devant le Sénat le 16 avril, le titulaire du prix de la Banque de Suède (frauduleusement présenté comme un « prix Nobel ») n'y est pas allé de main morte :
J'ai refait complètement les programmes de SES. Avant, ils lisaient Alternatives économiques. Maintenant, on fait de l'économie sérieuse au lycée. Je suis assez content d'avoir fait ça […]. Maintenant on a de vrais programmes d'économie et de SES dignes de ce nom. […] En économie, il y avait des gens qui voulaient que ce soit des trucs mondains, où on discutait des inégalités, ou de ci ou de ça.
Que des enseignants aient jugé que les articles d'Alternatives économiques soient suffisamment intéressants « pour être le support de cours » est une chose insupportable pour M. Aghion. Dans sa réponse (13/05), la rédaction d'Alter éco écrit :
À l'heure des plans sociaux massifs qui déciment les rédactions, au moment où les fake news envahissent l'espace public et où les milliardaires de droite et d'extrême droite enchaînent les rachats de médias, est-il vraiment sérieux, monsieur Aghion, de s'attaquer au dernier journal économique indépendant de France ?
Le pluralisme de l'information économique est, on le voit, combattu à tous les niveaux : de l'organisation de la production à ses effets concrets dans la diffusion, si modestes soient-ils. Si, comme le prétend le Conseil d'État, « aucun texte » n'existe pour interdire une telle concentration et démanteler un tel monopole sur l'information, alors il est urgent de les écrire. Les propositions et les exemples historiques ne manquent pas.
Jérémie Younes
[2] L'article 22 du règlement 139/2004 du Conseil.
[3] D'après la présidente de la SDJ de Challenges, citée dans Stratégies (21/11/2025).
[4] Julien Duval, Critique de la raison journalistique, Seuil, 2004.
11.05.2026 à 18:56
Entretien avec Pierre Carles.
- Des présentations de films / Edwy Plenel, Le Monde, Pierre Carles, Documentaires
Dans son film consacré à l'affaire Georges Ibrahim Abdallah (L'Affaire Abdallah, 2026), Pierre Carles revient sur un épisode majeur de désinformation médiatique. Il analyse comment une fausse piste, relayée par les grands médias, a pesé sur le sort du militant libanais pendant plus de quarante ans. Il évoque également la réception du film, les limites de la critique des médias dans les médias dominants, et la place du documentaire dans un paysage médiatique verrouillé. Entretien.
Acrimed : Ton film montre que les médias ont joué un rôle central dans l'affaire Abdallah. Comment ?
Pierre Carles : Les médias ont joué plusieurs rôles, tous néfastes. D'abord, ils ont contribué à fabriquer ou à reproduire la figure du « terroriste », à propos de Georges Abdallah, en faisant quasi-systématiquement l'amalgame entre la résistance radicale pouvant aller jusqu'à des assassinats ciblés, et le terrorisme à l'égard de la population civile pratiqué par des fondamentalistes religieux comme Daech. Ce glissement existait déjà dans les années 1980, mais il s'est accentué après le 11 septembre 2001 : toute lutte armée non étatique est désormais classée « terroriste », qu'il s'agisse de mouvements communistes, indépendantistes, nationalistes ou religieux. On met dans le même sac les FARC, l'ELN, Al-Qaïda et Daech, afin de disqualifier toute forme de résistance radicale. Ces dernières années, les grands médias ont banni de leur vocabulaire les termes « guérillero » et « fedayin » pour parler des résistants palestiniens et pro-palestiniens. C'est le qualificatif infamant « terroriste » qui l'a remplacé, afin de couper court à toute discussion sur la légitimité des actions de résistance.
Dans le cas Abdallah, cette logique a été amplifiée par le contexte : en 1986, une vague d'attentats meurtriers revendiqués par un mystérieux CSPPA (Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes) frappe la France. Le CSPPA demande la libération de plusieurs prisonniers politiques, dont Georges Abdallah, incarcéré depuis 1984, après que son groupe armé, les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), a revendiqué l'assassinat en 1982 de l'attaché militaire étasunien en poste à Paris et d'un fonctionnaire israélien, agent du Mossad, après qu'Israël avec l'assentiment des États-Unis attaque le Liban, comme il continue de le faire de nos jours. Mais les attentats de 1986 dans les rues de Paris n'avaient rien à voir avec le mode opératoire des FARL. Il ne s'agissait pas d'assassinats ciblés, cette fois-ci, mais de bombes tuant et blessant des civils de manière indiscriminée, soit des attentats à caractère terroriste. Ces attaques étaient en réalité menées par des membres du Hezbollah missionnés par l'Iran, en réaction au soutien militaire français à l'Irak en guerre contre l'Iran et au refus de Paris de régler un contentieux financier datant du régime du Shah.
Comment cette fausse piste a-t-elle été construite ?
Un journaliste du Monde, Edwy Plenel, s'est fait intoxiquer par une source qui lui a fourni de fausses informations. Le Monde, alors perçu comme le « quotidien de référence », a entraîné toute la presse derrière lui : radios, télévisions, journaux ont repris sans vérification l'idée que les attentats seraient liés aux « frères Abdallah » et à la Syrie. Une thèse totalement infondée.
Plenel avait déjà obtenu des informations exclusives dans l'affaire du Rainbow Warrior, probablement de cette source. Il lui faisait confiance, donc. Mais cette fois, il s'est trompé – ou a été trompé. Cette information erronée a ensuite été reprise sans vérification approfondie par ses confrères du Monde, mais aussi par Libération, Le Figaro, Le Nouvel Observateur et d'autres médias. On peut parler de « journalisme de préfecture » : les médias se contentent souvent de relayer des informations provenant de la police ou de la justice sans enquête indépendante. Hervé Brusini, ancien de France Télévisions, a d'ailleurs reconnu que les rédactions manquaient cruellement de services d'enquête à l'époque. Certains journalistes interrogés dans le film (Véronique Brocard de Libération, Georges Marion du Monde, Hervé Brusini) ont accepté de revenir sur ces erreurs. Edwy Plenel, en revanche, a refusé de s'expliquer devant notre caméra. C'est bien dommage. Son témoignage aurait permis d'avancer dans la compréhension de cette opération de désinformation.
Dans tes films, tu utilises parfois des stratagèmes, des ruses, pour obtenir des réponses. Pourquoi ne pas l'avoir fait ici avec Edwy Plenel ?
Parce que ce long-métrage est un film-enquête essentiellement fondé sur la coopération des interlocuteurs : d'anciens directeurs du contre-espionnage ont accepté de témoigner sans pratiquer la langue de bois. Même un important magistrat antiterroriste étiqueté à droite, comme Alain Marsaud, s'est prêté au jeu de la vérité. Et au moins trois journalistes protagonistes de la monumentale fake news de 1986, ont accepté de revenir sur leur travail, de se pencher sur leurs erreurs dans ce dossier. Notre objectif, avec mon équipe, n'était pas de piéger qui que ce soit mais de tenter d'examiner avec eux ce qui avait failli. C'eut été tout à l'honneur d'Edwy Plenel de faire de même, d'accepter de s'expliquer sur cette monumentale erreur dans son parcours de journaliste d'investigation. Son éclairage aurait été précieux pour avancer dans la compréhension de cette histoire. Mais il semblerait qu'il ne soit pas trop enclin à l'autocritique.
Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas démenti ?
Parce qu'admettre que les attentats venaient d'Iran revenait à reconnaître que la France était indirectement responsable des morts dans les rues Paris. La France avait en quelque sorte provoqué cette opération de représailles iranienne en soutenant militairement l'Irak de Saddam Hussein et en refusant de régler ses dettes envers Téhéran, le fameux contentieux Eurodif. Le Premier ministre Jacques Chirac, le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, le ministre délégué à la Sécurité Robert Pandraud, sans compter de hauts responsables de la DST (Direction de la surveillance du territoire) savaient que les attaques étaient commanditées par l'Iran, même si le régime des mollahs n'avait pas déclaré officiellement la guerre à la France comme l'explique le magistrat antiterroriste Alain Marsaud dans le film. Le gouvernement français a laissé prospérer la fausse piste, a laissé courir la fake news. Ça l'arrangeait politiquement.
Cette désinformation a-t-elle eu un impact judiciaire ?
Oui. Comme le raconte Alain Marsaud, les juges de la cour spéciale qui ont condamné Abdallah en 1987 avaient en tête les attentats-massacres de 1986 et la présumée responsabilité des frères Abdallah dans ceux-ci, même si ces attentats n'étaient pas à l'ordre du jour du procès de février 1987. Abdallah a « payé » pour ces attentats dans lesquels il n'était pour rien, lui ont confié ses collègues magistrats [1]. Cette étiquette « terroriste », qu'on lui a collée en 1986, ne l'a plus jamais quitté.
Même trente ans plus tard, lors des audiences de libération conditionnelle, l'avocat de la partie civile américaine, Georges Kiejman, agitait encore les coupures de presse de l'époque comportant ces fausses informations. Et comme les archives du Monde n'ont jamais été corrigées, il arrive que les jeunes journalistes qui travaillent sur le sujet reproduisent les mêmes erreurs de nos jours.
Comment les médias ont-ils accueilli ton film ?
Globalement bien. Télérama, Libération, même Les Inrockuptibles ont chroniqué positivement. Deux exceptions : Franc-Tireur, un organe de presse de droite, mais ça c'était prévisible, et... Le Monde. Leur critique, signée Jacques Mandelbaum, est non seulement négative mais surtout très étrange : elle passe totalement sous silence le rôle du journal dans la désinformation de 1986. C'est un oubli tellement énorme qu'il en devient suspect.
On parle, en effet, d'un film qui démontre, documents et témoignages à l'appui, que Le Monde a joué un rôle majeur dans la diffusion d'une fausse thèse liant Abdallah aux attentats de 1986. Et la critique du Monde… n'en dit pas un mot.
Jacques Mandelbaum, qui a signé l'article, est critique cinéma. Il n'est ni journaliste d'investigation, ni spécialiste du Proche-Orient, ni familier des dossiers antiterroristes. Or il s'est mis en tête de « contre-enquêter » sur un film qui repose sur cinq ans de travail, des dizaines d'entretiens, des archives judiciaires, des documents diplomatiques, des témoignages de magistrats, de policiers, de journalistes…
Sa « contre-enquête » a consisté à aller chercher trois ou quatre informations sur Internet, probablement dans les archives du Monde, et à en tirer des conclusions hâtives. C'est exactement le travers que le film dénonce : l'absence de vérification, la dépendance à une source unique, la reproduction d'erreurs anciennes.
Le plus ironique, c'est que Le Monde dispose de journalistes parfaitement compétents pour examiner le sujet. Benjamin Barthe, par exemple, est un spécialiste du Proche-Orient. Ils auraient été beaucoup plus compétents pour réaliser une contre-enquête sur notre enquête, s'ils estimaient que celle-ci comportait des lacunes.
Tu as écrit au courrier des lecteurs. As-tu eu une réponse ?
Aucune réponse. Silence total. En revanche, ils ont discrètement modifié un passage de l'article en ligne, en reconnaissant que Le Monde avait bien participé à la désinformation en 1986. C'est la seule concession qu'ils ont faite. Ce geste minimal montre qu'ils savent très bien qu'ils ont un problème. Mais ils ne veulent pas l'assumer publiquement.
Et du côté de Mediapart cofondé par Edwy Plenel, comment a-t-on réagi à ton film ?
C'est peut-être le silence le plus révélateur de tous. Mediapart se revendique comme un média d'investigation, indépendant, critique, et sur le papier, L'Affaire Abdallah cochait toutes les cases pour les intéresser : raison d'État, ingérences étrangères, justice d'exception, pressions diplomatiques, désinformation médiatique… C'est un sujet Mediapart par excellence. Et pourtant : rien. Pas une ligne sur le film.
Ce silence ne peut pas s'expliquer par l'ignorance. Un journaliste de Mediapart est venu à une projection de presse du film tandis qu'une autre a reçu un lien du distributeur pour le visionner. Ils savaient donc ce que le film contenait, ce qu'il démontrait, et surtout ce qu'il révélait sur le rôle d'Edwy Plenel en 1986.
Mais le média, en tant qu'institution, n'a rien publié. Ce n'est pas un oubli. C'est un choix éditorial. Déjà, en 2013, lorsque Mediapart avait publié un semblant d'enquête sur l'affaire Abdallah, ils avaient omis d'évoquer le rôle d'Edwy Plenel dans cette histoire. Pourquoi font-ils de même lors de la sortie du film ? Probablement parce que L'Affaire Abdallah touche directement l'un des fondateurs de Mediapart... Critiquer le film, c'était devoir argumenter. En parler positivement, c'était valider le travail du film. Et en parler tout court, c'était devoir évoquer la responsabilité de Plenel dans la désinformation de 1986. Résultat : le silence. Le silence comme aveu.
Pourquoi l'affaire Abdallah est-elle restée si longtemps dans l'ombre médiatique ?
En grande partie, parce qu'Abdallah portait cette étiquette infamante de « terroriste ». Les grands médias ne se précipitent pas pour documenter des injustices commises à l'égard de « terroristes ». Ils se disent, consciemment ou inconsciemment, « ce n'est pas grave », « ça ne vaut pas une enquête », voire « bien fait pour eux ». C'est mon hypothèse. Seule la presse militante ou engagée (Le Monde diplomatique, Afrique-Asie, L'Humanité) a suivi le dossier pendant des décennies. La presse mainstream, elle, a pratiqué l'omerta. Seule RFI fait exception. Une émission comme « Affaires sensibles » (France Inter) aurait dû consacrer une émission à l'affaire Abdallah depuis ses débuts (2014) étant donné que la durée de détention d'Abdallah était déjà hors norme à l'époque et que les ingérences des États-Unis dans le dossier judiciaire s'avéraient multiples. Or Fabrice Drouelle a attendu 2024, soit 10 ans, pour s'intéresser à cette histoire, et seulement après que son confrère Benoît Collombat, journaliste à la cellule investigation de Radio France, a réalisé une enquête sérieuse – tardive, certes, mais solide – pour « Secrets d'info » (France Inter). Que ce soit dans Le Monde ou sur France Télévisions, il aura fallu attendre 2024 pour que le sujet commence enfin à être traité. Pendant dix ans (2014-2024), on a assisté à un véritable blackout.
Le site de critique des médias Arrêt sur Images en a-t-il parlé ?
Oui mais de manière anecdotique à deux reprises [2]. On pourrait penser que l'affaire Abdallah, et en particulier l'opération de désinformation de 1986, serait pour eux un sujet naturel [3].
À l'époque où il avait son émission sur France 5, Daniel Schneidermann, le fondateur d'Arrêt sur images, n'avait pas enquêté sur le rôle du Monde dans l'affaire Abdallah alors qu'il connaissait très bien cette histoire pour avoir partagé la vie de l'écrivaine Chloé Delaume. Or celle-ci est... la nièce de Georges Abdallah. Est-ce parce qu'il était aussi journaliste au Monde à l'époque de l'opération de désinformation de 1986 que Schneidermann s'est interdit d'enquêter ? Faut-il y voir une sorte de vieux réflexe corporatiste ? Dans la BD [4] consacrée à cette affaire, nous lui avions posé la question : il estimait alors qu'il y avait des sujets plus intéressants.
Pourquoi ton film a-t-il été refusé par les chaînes de télévision ?
Parce que les chaînes n'apprécient pas trop les films mettant en cause les institutions médiatiques et mettant à l'honneur des résistants arabes. Les responsables des programmes documentaires sont frileux. Une critique des médias, surtout lorsqu'elle touche à des institutions puissantes comme Le Monde ou à des affaires d'État, a peu de chance d'être financée. Et pas question pour elle de présenter Abdallah comme un résistant, ce qu'il est pourtant, objectivement. Son profil de militant communiste, internationaliste, prenant les armes contre une puissance étrangère (Israël) et son principal soutien (les États-Unis), n'est-il pas proche d'un Missak Manouchian, récemment panthéonisé ? S'il s'était battu pour les Ukrainiens – contre la Russie donc – plutôt qu'en faveur des Palestiniens – soit contre Israël –, c'est certain que les grands médias se seraient intéressés à lui. En tant que « terroriste arabe », Abdallah cochait toutes les mauvaises cases.
La chaîne de télévision franco-allemande Arte a refusé le film pour de drôles de motifs : « C'est une histoire spécifiquement française […] qui ne concerne guère nos voisins européens » a répondu, sans rire, la directrice adjointe de l'unité Société et Culture d'Arte France. On l'a aussi envoyé à France Télévisions et à Netflix qui n'ont même pas répondu.
Le cinéma est-il devenu le dernier espace de liberté ?
Probablement. Avec l'édition livre où j'ai pu publier, avec le dessinateur Malo Kerfriden, une version BD de cette enquête, plus fouillée, plus étoffée, intitulée Dans les oubliettes de la République (éditions Delcourt). Mais c'est un espace fragile. Le cinéma permet encore de produire des films indépendants comme celui-ci. On trouve encore, dans l'économie du long-métrage documentaire, des ressources financières pour réussir à mener à bien un travail d'investigation long, rigoureux, sans pression, pour ne pas avoir à s'autocensurer. Il faut juste déjouer la censure économique, la principale. Ma productrice Annie Gonzalez est très forte pour cela. Elle trouve des financements. On sollicite aussi les spectateurs et spectatrices par le biais d'appels à dons. Bref, c'est encore possible de faire ce genre de film, nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à le faire, mais on touche un public plus restreint qu'à la télévision. On a même une audience inférieure à celle de youtubeurs ou d'influenceurs sur les réseaux sociaux, qui ne constituent pas une alternative car ils n'ont pas la capacité de produire ce genre de films.
Tu t'inscris dans une tradition de critique radicale des médias. Quels sont tes repères ?
Dans les années 1990, la critique des médias était vive. Les sociologues Patrick Champagne et Pierre Bourdieu ont été déterminants. Sur la télévision est un texte fondateur : il montre que les journalistes sont pris dans un champ social avec ses contraintes, ses hiérarchies, ses intérêts. Bourdieu explique que les journalistes ne sont pas libres : ils sont soumis à des logiques d'audience, de concurrence, de rapidité, qui les poussent à produire une pensée conforme, rapide, peu critique. L'affaire Abdallah en est une illustration parfaite. Serge Halimi, avec Les Nouveaux Chiens de garde, a prolongé ce travail en nommant les choses. Et les responsables du système. Il a montré comment une poignée d'éditorialistes occupent l'espace médiatique, comment ils se cooptent, comment ils verrouillent le débat public. L'avènement d'Acrimed a aussi apporté quelque chose d'essentiel : la rigueur. La critique des médias, ce n'est pas un coup de gueule, c'est un travail de veille, de documentation, de contextualisation. Alain Accardo et Gilles Balbastre, enfin, ont apporté une dimension essentielle : les journalistes ne sont pas seulement des individus qui manquent de courage ou de rigueur. Ils sont des agents pris dans un système social. Avec Journalistes précaires, ils ont montré que la précarité induit structurellement un journalisme de mauvaise qualité, superficiel, docile... Je n'ai pas cité Julien Brygo, Olivier Cyran, Daniel Mermet, Nina Faure, le journal PLPL (Pour Lire Pas Lu), Zaléa TV (devenu Les Mutins de Pangée), et j'en oublie, qui ont eux aussi contribué à forger une critique radicale des médias.
Mais dès son irruption, cette critique radicale des médias a été concurrencée par des formes plus soft comme l'émission de télévision « Arrêt sur images ». Le système a cette capacité de récupérer tout ce qui peut s'insérer dans la société du spectacle, faire marchandise, et de mettre rapidement en place des ersatz. Il a donc recyclé la critique des médias dans les médias mainstream, mais en faisant en sorte qu'elle soit anecdotique, qu'elle ne remette fondamentalement rien en cause.
Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on est passé à une autre étape. Les formats courts privilégiés par Instagram, TikTok et compagnie, renforcent un conservatisme structurel, favorisent les idées préconçues. La journaliste Léa Polverini a montré l'effet produit par les réseaux sociaux sur le glissement à droite des électeurs. Les plateformes numériques valorisent des vidéos courtes, des contenus brefs, faisant appel à l'émotion plus qu'à la raison. Cette dernière nécessite un temps d'installation et d'exposition bien plus long. Pour contrer les idées dominantes, essentiellement de droite voire d'extrême droite, les réseaux sociaux ne sont pas des alliés, même si certains youtubeurs continuent d'y croire. Sans compter qu'on peut revenir à des mécanismes de censure à l'ancienne, comme lorsque Youtube, propriété d'Alphabet (Google), censure les vidéos iraniennes hilarantes se moquant de Donald Trump et de l'impérialisme américain.
Quel est, pour toi, l'enjeu de la critique des médias aujourd'hui ?
La critique des médias doit être radicale – au sens d'aller à la racine. Comprendre les structures, les intérêts, les logiques sociales qui produisent l'information. Pas seulement pointer des erreurs individuelles. L'Affaire Abdallah montre qu'un récit médiatique, même faux, peut devenir une vérité sociale, judiciaire et politique. C'est pour cela que la critique des médias n'est pas un luxe intellectuel : c'est une nécessité démocratique. Une dernière remarque : les grands médias sont a-historiques, ils racontent les choses collés à l'actualité. Or, il faut se battre pour des mises en perspective historique. C'est ce que j'ai tenté de faire dans mes derniers films où il est question de l'histoire des FARC (Colombie) et de celle d'Abdallah et des FARL (Liban/Palestine). Il ne faut pas cesser de se référer à l'Histoire, pour ne pas se faire avoir.
Propos recueillis par Mathias Reymond
[1] Propos tenus par Alain Marsaud dans L'Affaire Abdallah : « Georges Ibrahilm Abdallah, il va prendre réclusion criminelle à perpétuité, officiellement, pour avoir assassiné l'Israélien et les deux Américains, mais en réalité il morfle – je le sais parce que j'en ai discuté avec mes collègues qui étaient juges à la cour d'assises, qui ont jugé – il morfle pour les attentats [de 1986]. »
[2] L'ancien journaliste du Monde Georges Marion est revenu sur cette affaire en 2013 et en 2016 le site a aussi documenté la pression qu'avait exercé Hillary Clinton sur Laurent Fabius.
[3] Soyons honnêtes : Acrimed n'en a jamais parlé... avant cet entretien.
[4] Dans les oubliettes de la République - Georges Ibrahim Abdallah, Pierre Carles et Malo Kerfriden, Delcourt, 2024.