11.09.2026 à 17:52
Hypocrisies médiatiques.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / France 5, Palestine, IsraëlCensure et hypocrisie générale.
« Cette semaine, on brise des silences, on élève la voix et on se libère, peut-être. » Le journaliste Augustin Trapenard ne croyait pas si bien dire... Quelques heures avant la diffusion de « La grande librairie » (France 5), c'est en ces termes qu'il annonçait l'émission du 9 septembre. Au programme : les écrivains Adèle Haenel, Philippe Jaenada et Ananda Devi, puis, dans une seconde partie, cinq membres du collectif « Les États généreux » – Virginie Despentes, Tania de Montaigne, Laurent Binet, Philippe Claudel et Hervé Le Tellier –, créé dans la foulée du limogeage d'Olivier Nora des éditions Grasset, détenues par Vincent Bolloré. L'empire du milliardaire d'extrême droite et ses pratiques de censure ont donc été sur le devant de la scène. Dans une bande-annonce diffusée sur les réseaux sociaux, Augustin Trapenard ne mâchait d'ailleurs pas ses mots : « Il sera question de lutte, de défis nouveaux », annonçait-il sur fond de musique – Pink Floyd, Another Brick in the Wall. « Face à la concentration croissante des pouvoirs dans l'édition, la presse et la culture, les écrivains se mobilisent. » Las : moins de 24 heures plus tard, France Télévisions allait fracasser l'idée même que des idées rebelles – ou plutôt certaines d'entre elles... – puissent s'exprimer sur le service public.
Que s'est-il passé ? Juste avant de conclure l'émission, Augustin Trapenard cédait sa place à Adèle Haenel pour la traditionnelle « carte blanche » – « une parole totalement libre » soulignait le présentateur, « le principe de "La grande librairie" » pour « faire exister la littérature, l'acte de création ». Le texte d'Adèle Haenel s'ouvrit alors sur la peur et le courage de dire. « "Il m'a violée." Sujet, verbe, COD. » « Il faut parler de l'acte de parole », poursuivait-elle, avant d'y insister : l'absence de parole « suinte à chaque instant l'acceptation par tous de l'inacceptable ». Retentit alors le second temps :
Adèle Haenel : Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays. Ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l'absence omniprésente de certaines paroles. Pareillement, la phrase est courte. Et pareillement j'ai peur. Mais puisque je suis ici, il faut parler pour redire ce qu'il y a dans ce silence, afin que tout le monde l'entende. L'État d'Israël commet un génocide en Palestine. Et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine.
Rideau. « La grande librairie » rend l'antenne.
Et moins de 24 heures plus tard... cette émission sera supprimée du site de France Télévisions.
La séquence avait pourtant déjà largement dépassé les frontières de France 5 : reprise en série sur les réseaux sociaux, discutée sur les chaînes d'info. Le 10 septembre, elle faisait l'objet d'articles du Figaro ou du HuffPost ; la vidéo d'Adèle Haenel était même intégrée dans leurs pages. Peu importe : France Télévisions a choisi, unilatéralement, de retirer l'émission entière de son site, « à titre conservatoire », comme si la séquence incriminée ne vivait pas déjà ailleurs. La raison de cette censure toute stalinienne ? Une source anonyme du groupe public, citée par Télérama (10/09), explique que la direction a voulu « prouver sa bonne foi à l'Arcom », « saisie par plusieurs téléspectateurs » à la suite de l'émission. L'hebdomadaire ne précise pas le statut de certains de ces « téléspectateurs », alors qu'elle explique en partie, à n'en pas douter, la célérité des dirigeants de France Télévisions. Ceux-là mêmes que la cheffe de la communication, Muriel Attal, qualifia en d'autres temps – mais à l'occasion d'un (autre) acte de censure portant sur la (même) question palestinienne – de « Lucky Luke ».
Parmi les acteurs ayant cette fois-ci fait pression donc, on retrouve de nombreuses têtes connues : la secrétaire nationale de LR Shannon Seban notamment (X, 10/09), qui condamne « les propos inacceptables » d'Adèle Haenel – « une accusation d'une extrême gravité, qui banalise le terme de génocide » – et déplore que cette dernière ait été « applaudie sur le plateau d'une chaîne du service public financée par nos impôts » : « La liberté d'expression n'exonère ni de la contradiction, ni de la rigueur », conclut-elle. Sur les réseaux sociaux, d'autres ardents défenseurs de la liberté de parole se joignent au concert des indignés, parmi lesquels le député RN Julien Odoul, mais aussi l'avocate Muriel Ouaknine-Melki (présidente de l'OJE), et bien d'autres twittos réactionnaires. Sur CNews (10/09), « L'heure des pros » est immédiatement sur le coup et les cris d'orfraie fusent en plateau : « C'est du pathos, au sens pathologique », diagnostique Gilles-William Goldnadel ; « C'est d'une extrême gravité ! », « C'est le discours du Hamas ! », surenchérit Yoann Usaï. « Non : de LFI », le reprend Goldnadel. « Oui… Le Hamas, LFI, comme tu veux », convient son acolyte. Bref, l'article de Télérama aurait pu gagner en précision : la direction de France Télévisions n'a pas voulu « prouver sa bonne foi » à l'Arcom ou à quelques téléspectateurs lambda : elle s'est couchée devant les pressions de la droite et de l'extrême droite sionistes, particulièrement mobilisées sur Twitter… et à la télé.
Pour justifier sa censure auprès de Télérama, France Télévisions reprend l'un des arguments fallacieux que s'échangent les militants sur X : « l'absence de contradiction ». « Le groupe public explique que la position d'Adèle Haenel n'a pas pu être contrebalancée par "plusieurs points de vue, ce que notre cahier des charges impose" », lit-on dans Télérama. Faudra-t-il expliquer aux dirigeants de France Télévisions le principe d'une « carte blanche » ? Souligner que cette « carte blanche » fut confiée à une invitée extérieure à France Télévisions, une artiste de surcroît, censurée à l'heure précise où l'entièreté de la bonne société médiatico-politique brandit l'étendard de la « liberté artistique » en défense d'une DJ de renom ? Faudra-t-il encore comparer cette « carte blanche », au hasard, au format tant célébré parmi les chefferies médiatiques, qui pullule sur les antennes publiques et dont les praticiens sont quant à eux exonérés de toute exigence de « contradiction », à savoir l'éditorial ?
Du reste, si la « contradiction » et la « pluralité des points de vue » sont subitement devenues des valeurs déontologiques cardinales au point que leur absence justifie la suppression d'émissions du site de France Télévisions, alors la direction du groupe public n'a plus qu'à prendre son mal en patience : il conviendrait, en effet, de supprimer incessamment la quasi-totalité des replays de « C dans l'air » et de « C à vous », l'ensemble des éditos de Nathalie Saint-Cricq, un nombre incalculable d'émissions économiques, de matinales radio et de sujets de JT, sans oublier le torrent des plateaux de Franceinfo souffrant d'un cruel manque de « pluralisme ». Pour résumer : le risque de trou noir devient grand pour le site de France Télévisions. A fortiori si l'on applique cet exercice d'écrémage à la question palestinienne : la recension des camouflets au pluralisme deviendrait alors interminable.
Mais trêve de sarcasme, car la réalité est ailleurs : l'expression de soutien au peuple palestinien victime de génocide ne fait pas partie du pluralisme « acceptable » pour France Télévisions. Et il aura (de nouveau) suffi qu'une poignée de militants réactionnaires s'agitent sur le réseau social d'un milliardaire fasciste pour que tombe le couperet d'une censure pure et dure, de celles censées « ne plus exister », « à l'ancienne ». Une censure « à titre conservatoire », c'est-à-dire par anticipation, avant même une quelconque remontrance d'une quelconque instance de régulation. Une censure venue de dirigeants à l'évidence plus craintifs des pressions des acteurs sus-cités que de l'incroyable « effet Streisand » qu'allait immanquablement déclencher leur action. L'histoire du génocide en Palestine est aussi celle de complicités, symboliques pour certaines. Celle des grands médias français se mesure à ces petites et grandes lâchetés, qui, au passage, auront sans relâche sali le service public.
Car sans doute faut-il aller au-delà des justifications de France Télévisions et tâcher de se « désengluer » de ses appels incantatoires au « pluralisme » – comme de la misère intellectuelle et morale qu'ils imposent – pour rappeler un principe simple. Dans le cas de la question palestinienne, les notions de « symétrie » et d'« équilibre » sont le sceau de la loi du plus fort, des gages concédés à l'écrasement du peuple palestinien, une source majeure du confusionnisme ambiant, et, en définitive, le signe d'une abdication du journalisme. « Il y a eu 5 minutes contre le génocide. Il manquait 5 minutes pour le génocide, selon France Télévisions », résume le militant Olivier Lek Lafferrière (X, 10/09). Prendre le contrepied de cette fausse équivalence devrait relever de l'évidence au sein de la profession. Elle est, au contraire, érigée au rang d'exigence déontologique…
1/ D'abord, comme l'a souligné Adèle Haenel elle-même, la décision de France Télévisions est une silenciation de la critique de la silenciation, soit « la démonstration parfaite de la pertinence des propos qui consistaient à dire qu'il y a certains mots, certaines réalités que tout le monde sait et qui ne doivent surtout pas être dites » (Instagram, 11/09). Une critique et une parole que le public entier avait spontanément applaudies au soir de l'émission.
2/ Et pas n'importe laquelle : une émission qui parlait précisément de la censure. Celle dont il est possible de parler dans les salons télévisés bon teint, qu'inflige Vincent Bolloré sans merci aux collectifs sous sa coupe. Dès lors, y aurait-il des censures dicibles… et d'autres tolérables au point qu'elles devraient être bâillonnées ?
Dans les jours qui viennent, les (nombreuses) chaînes radio et télé qui font la « marque » France Télévisions se paieront-elles le frisson d'une émission qui, aussi haut et aussi fort que « La grande librairie » l'a fait contre Vincent Bolloré, dénoncera la censure exercée par la direction centrale contre une voix qui aura condamné un génocide ? Augustin Trapenard se risquera-t-il (vraiment) à « élever la voix » pour « briser des silences » et « se libérer », « peut-être » ? Léa Salamé pendra-t-elle la parole auprès de sa direction pour plaider la cause d'une émission qu'elle célébrait jadis comme un « espace de liberté », l'« un des derniers lieux qui nous réconcilie avec l'Humanité », et dont elle décrivait précisément la séquence « carte blanche » comme « un moment qui […] fait du bien dans un moment et une époque qui fait pas tellement de bien » [1] ? Comme elles savent le faire quand elles le veulent, les chefferies concurrentes se presseront-elles, en particulier sur les chaînes d'information en continu, pour propulser à la Une de l'agenda cette procédure-bâillon spectaculaire ? Le (petit) monde des (grandes) lettres, enfin, fera-t-il vibrer sa plus grosse voix pour manifester sa solidarité envers le peuple palestinien, à nouveau piétiné au travers de la censure d'Adèle Haenel ? Le collectif des « États généreux », en particulier, va-t-il piper mot ? Celui-là même qui, au cours de l'émission, offrait au public une leçon de choix qu'il aurait l'occasion de mettre en pratique :
- Philippe Claudel : Les autrices et les auteurs qui sont mobilisés [contre le limogeage d'Olivier Nora par Vincent Bolloré et la reprise en main des éditions Grasset, NDLR], on est tous et toutes très différents ! En termes d'écriture, politiquement, d'idéologie, on est tous très différents ! [Rires entendus sur le plateau]
- Augustin Trapenard : C'est-à-dire qu'il y a Virginie Despentes, Frédéric Beigbedder, Bernard-Henri Lévy… ouais !
- Philippe Claudel : Ouais, c'est ça qui est riche !
- Virginie Despentes : Mais on a un socle commun. Et on a un socle commun de qu'est-ce qui nous paraît inacceptable. Et à ce moment-là, quelque chose nous a paru inacceptable.
Et maintenant ?
3/ Cette séquence, mais nous n'en avions pas besoin pour le savoir, montre enfin à quel point le débat médiatique actuel sur le « pluralisme », tel qu'il est orchestré et mis en scène, est frappé du sceau de l'hypocrisie : les conceptions et définitions frauduleuses qui circulent dans les « faux débats » et dont se revendiquent les grands pontes des médias ne servent pas à faire entendre une pluralité des points de vue, sur une pluralité de sujets, dans une pluralité de formats (entre autres)… mais à justifier l'extrême droitisation générale du débat public et les concessions permanentes des directions éditoriales à l'extrême droite sous toutes ses formes. Et dans cette grande fuite en avant, le recrutement d'éditorialistes d'extrême droite n'est qu'un bout du problème ; lequel, du reste, est loin d'être nouveau.
Car ce que France Télévisions aura (de nouveau) donné à voir, c'est le fait que lorsqu'un semblant de pluralisme arrive enfin – par inadvertance, par accident, ou plutôt, dans le cas d'Adèle Haenel, par effraction –, et qu'il concerne de surcroît la solidarité avec le peuple palestinien, la sentence est immédiate : censure. Celle-ci prend alors des allures « respectables » : elle se déguise en recherche de la « contradiction ». Sans jamais s'embarrasser du terrible deux poids, deux mesures qu'elle met en évidence, alors que les thuriféraires de l'État d'Israël s'expriment en roue libre depuis bientôt trois ans, qu'ils soient ambassadeurs, activistes, lobbyistes ou journalistes.
Voilà donc trois mises en abyme pour une seule et même leçon : contrairement à ce que certains toutologues et tenants de tous les discours hégémoniques ne cessent de condamner depuis des mois sur des plateaux où ils ont micro ouvert – une « montée de la censure » dite « horizontale », une « tyrannie de la majorité », disait Raphaël Enthoven (Franceinfo, 07/10/2025) – la censure vient d'en haut et s'applique par le haut sur les voix et les discours minorisés. La véritable censure est celle des dominants qui ne supportent plus une once de contestation. C'est aussi cela, la fascisation du débat public.
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Merci à Achabus, au passage, pour cette archive incroyable.
07.09.2026 à 17:13
Natacha Polony « se lance en politique »… et ça passionne les journalistes.
- Le journalisme d'élite / Natacha Polony
Natacha Polony « se lance en politique »… et ça passionne les journalistes.
Natacha Polony l'a annoncé officiellement sur RTL, lundi 31 août, après un été passé à ménager ses effets : elle « se lance en politique » ! Elle qui connaît bien les rouages du commentaire et la circulation circulaire du bavardage avait d'ailleurs posé un premier jalon, début juillet, sur le plateau du Figaro TV (03/07). Eugénie Bastié lui demandait alors : « Pourriez-vous être candidate à l'élection présidentielle ? » ; l'éditorialiste Polony rétorquait que « les choses sont ouvertes ». Puis, c'est dans un grand entretien au Parisien qu'elle annonçait le lancement de son mouvement, fin août, sans n'avoir toutefois rien de concret à proposer : « Le temps viendra de donner à cette dynamique un nom, des contours… » (28/08). Le microcosme journalistique ayant la passion de lui-même, la voici donc sur RTL quelques jours plus tard (31/08) :
- Céline Landreau : Cette situation, vous la commentez depuis des années… pourquoi vous entrez dans la danse aujourd'hui ?
- Natacha Polony : Parce que j'en ai assez de commenter le désastre […].
Ayant nous aussi patiemment subi les avis et les « analyses » de Natacha Polony ces 20 dernières années, nous pouvons entendre qu'une certaine lassitude se soit fait sentir. Quant à son choix de basculer « de l'autre côté », reconnaissons qu'il a au moins le mérite de la transparence : comme nous le répétons souvent, nombre d'éditorialistes (et pas seulement) jouent le rôle d'acteur politique à part entière. Natacha Polony rejoint d'ailleurs une longue liste d'éditorialistes et/ou présentateurs ayant franchi le Rubicon : de Bernard Guetta à Éric Zemmour, en passant par Bruno Roger-Petit, Aymeric Caron, Laurence Haïm, Claude Sérillon, Audrey Pulvar, Noël Mamère, Laurent Joffrin ou encore Phillipe Ballard – et la liste est loin d'être exhaustive ! Gageons qu'à l'avenir, le courage de Natacha Polony inspirera d'autres confrères ! Christophe Barbier ? Nathalie Saint-Cricq ? Yves Thréard ?
L'aveu de Natacha Polony permet enfin une dernière clarification : pour les éditorialistes de sa trempe, le « journalisme » est réductible au « commentaire ». Fatiguée de « commenter », l'éditorialiste aurait pu bifurquer vers une autre pratique du métier. Elle aura désormais, du reste, tout en même temps : la stature de femme politique, l'ancien plaisir du commentaire… et le confort habituel des plateaux télé !
Car le monde médiatique raffole de ce genre de « coup ». À peine entrée en politique en effet, Natacha Polony bénéficie d'une couverture abondante : après RTL, la voici sur BFM-TV le lendemain (01/09), puis sur LCI le surlendemain (02/09). Son « entrée en politique » fait l'objet d'articles sur le site de France Info (31/08), de Ouest-France (30/08) ou de la Nouvelle République (30/08). Empruntant comme les autres le passage obligé, Libération se fend d'un : « Natacha Polony candidate ? Laurent Ruquier, ce dénicheur de futurs politiques » (31/08), et Le JDD consacre une pleine page à l'information (02/09). Bref : le mouvement de Natacha Polony n'a pas une idée, pas un militant, pas même de nom, mais Polony Natacha fait déjà « l'actu » ! À quoi cela tient ? Au capital médiatique acquis en commentant à tort et à travers ces 20 dernières années.
Et c'est ainsi qu'une nouvelle vague de commentaires sur du vide fut déclenchée par celle qui déclarait « en avoir assez de commenter ». Pour la profession, cela aurait pu être un instant de lucidité. Encore raté !
Jérémie Younes