07.07.2026 à 07:46
Il y a des émissions qui prétendent réconcilier les citoyens avec la politique. Et qui, pour y parvenir, commencent par retirer à la politique tout ce qui la rend compréhensible : les conflits, les rapports de force, les idéologies, les intérêts sociaux, les contradictions. « Successions 2027 », diffusée en deux épisodes sur France 2 le 14 juin dans « 13h15, le dimanche » – donc en pleine tranche info –, appartient à cette catégorie. Sous couvert de (re)mettre les responsables politiques « au contact des Français », l'émission ressemble surtout à une vaste opération de désarmement intellectuel et symbolique : la présidentielle 2027 n'y apparaît plus comme un affrontement entre visions du monde, projets et programmes, mais comme un diaporama de rencontres humaines, de poignées de main, de regards et de sourires, d'où toute dimension proprement « politique » est soigneusement tenue à distance.
France 2 nous propose de suivre une dizaine de personnalités politiques liées, de près ou de loin, à l'élection présidentielle de 2027, qui seront plongées pour l'occasion dans un ersatz de vie sociale ordinaire. Le titre évoque un soap-opéra, et le communiqué de presse de l'émission donne un avant-goût du spectacle : « 10 politiques au contact des Français », un « casting inédit », des rencontres dans des « lieux inattendus », des discussions « sans intermédiaire », « les yeux dans les yeux ». Marine Le Pen (RN), Édouard Philippe (Horizons), Gabriel Attal (Renaissance), Marine Tondelier (Les Écologistes), Raphaël Glucksmann (Place publique), François Hollande (PS), Bruno Retailleau (LR), François Ruffin (Debout), Manuel Bompard (LFI), Sarah Knafo (Reconquête) : voici les personnages principaux d'une saison électorale dont France Télévisions tente de rédiger la dramaturgie.
De fait, c'est un « show », comme le montre le lexique promotionnel de l'émission. Cette idée de « casting », d'abord, pour évaluer les personnalités de responsables politiques au cours de séquences scénarisées ; les « lieux inattendus », évoquant une simple PME comme un décor insolite ; les « nuances et sourires », indiquant que les conflits et les clivages ne sauraient troubler l'épiphanie de la rencontre.
L'émission a d'ailleurs choisi de placer Édouard Philippe en exergue, dans la partie générique, lui octroyant une forme de préemption éditoriale : assis à une table, l'ancien Premier ministre sermonne : « Une campagne, c'est bien saisir l'intimité du pays. » Voilà la clé du programme. « Successions » cherche bien une intimité : celle des intérieurs, des trajets, des petits objets, des prénoms, des maladresses, des rires et des confidences. Mais cette intimité vaguement voyeuriste se substitue à la politique. Elle ne révèle pas les structures ; elle les évapore.
Pour susciter l'intérêt du téléspectateur, France 2 entreprend d'emmener ses protagonistes dans des lieux qui laissent entrevoir, sur le papier, une tension entre l'appartenance partisane de la personnalité politique et le public rencontré : Manuel Bompard dans l'usine d'un patron de PME, François Hollande dans une entreprise de lingerie en redressement judiciaire, Bruno Retailleau dans une fonderie autogérée, François Ruffin au Puy du Fou, Sarah Knafo dans l'école de formation de Thierry Marx (où se trouvent des étrangers), Raphaël Glucksmann dans les quartiers nord de Marseille, Édouard Philippe dans un village de l'Armée du salut au Havre, Marine Tondelier dans l'exploitation productiviste d'un céréalier adhérent à la FNSEA, et Gabriel Attal dans un foyer protestant pour seniors.
L'occasion d'explorer les contradictions entre des situations sociales réelles et des programmes politiques, en laissant apparaître à l'écran divers points de friction ? Pas vraiment. Si chaque lieu est choisi pour produire un antagonisme attendu – écologie contre agriculture industrielle, gauche institutionnelle face aux quartiers populaires, droite gestionnaire confrontée à la précarité –, l'émission ramène presque toujours ces scènes vers la proximité : le tutoiement, la blague, les formules de politesse. La contradiction sociale ou politique attendue est aussitôt oubliée, chassée par les priorités éditoriales de l'émission : « l'intimité » de la rencontre – avec une science indéniable de la mise en situation : François Ruffin dans un manège, chambrière en main ; Marine Tondelier à genoux, occupée à arracher quelques mauvaises herbes ; Bruno Retailleau maniant une grosse louche de coulée, souffle court ; Glucksmann jouant à la passe à dix avec des jeunes ; Bompard pédalant sur une nationale, un casque vissé sur la tête.
Cet effacement est d'autant plus facile que les responsables politiques sont souvent présentés comme des visiteurs presque ordinaires, en général mal identifiés par celles et ceux qu'ils rencontrent :
- Je m'appelle Sarah Knafo et je suis députée européenne.
- Oh, une députée !
- Je ne fais pas ça depuis longtemps, je viens de commencer.
Si la scène semble anodine, elle en dit long sur le dispositif : la fonction, le bilan, l'appartenance partisane ou le programme passent au second plan derrière la scène de contact. On ne voit plus un ancien Premier ministre, un président de groupe parlementaire ou une dirigeante de parti, mais quelqu'un qui arrive, serre la pince, plaisante, écoute, s'étonne, compatit, admire : « C'est hyper dur ce geste » ; « J'apprends » ; « Est-ce que vous vous êtes déjà brûlé ? Oui hein, il faut protéger les yeux surtout » ; « Ça me fascine, moi je suis plutôt littéraire », etc.
La séquence consacrée à Édouard Philippe à l'Armée du salut condense cette logique. Un lieu socialement lourd – où pourrait surgir la question du logement, de la précarité, des politiques publiques, du bilan gouvernemental ou municipal – est converti en décorum d'humanité : accolades, visite attendrie, petit père Noël, doudou, tomates, trémolo sur « c'est beau ce qui se passe ici ». Quand la responsable du site commence pourtant à formuler une demande matérielle – « Nous avons dix chalets, et il nous en faudrait dix supplémentaires… » –, l'ancien Premier ministre la coupe net, sur le registre de la plaisanterie : « Vous nous en mettrez dix supplémentaires pour octobre ! » Fin de la « discussion ». La doléance existe, mais le montage n'en fait qu'une réplique.
Quant à Bruno Retailleau, il commence son expédition par une longue extase patrimoniale sur les briques d'Albi : « C'est fantastique, qu'est-ce que c'est beau, toute cette brique » ; « C'est extraordinaire, et c'est doux » ; « Avec le soleil du matin, c'est rosé ». Le lieu de travail – la fonderie Gillet – disparaît derrière la carte postale.
Quant aux personnes rencontrées, présentées comme des incarnations « concrètes » du réel – ouvriers et ouvrières, jeunes de Marseille, intermittents du spectacle, retraités, précaires, étrangers –, l'émission leur donne peu la parole. La plupart du temps, celle-ci est d'ailleurs prise en charge par un directeur, un responsable de site, un chef d'entreprise ou un intermédiaire afin d'assurer une transmission conciliante entre les classes populaires et la classe politique en balade. Les tensions potentielles sont ainsi largement édulcorées, filtrées par l'habitus mondain de celles et ceux qui dirigent, administrent ou encadrent.
L'émission ne fait donc pas disparaître les « Français » – au contraire, elle les surexpose : visages en gros plan, sourires prolongés, intérieurs visités, objets personnels, anecdotes biographiques. Mais cette présence, intimiste, évacue les rapports de classe, de travail, de propriété, de dépendance ou de domination dans lesquels ils sont pris. « Les Français » ne valent ici que comme supports d'ambiance, chargés d'attester que le responsable politique est bien allé « au contact ».
De fait, on en apprend très peu sur leurs trajectoires individuelles, leurs conditions matérielles d'existence, leurs préférences partisanes ou les enjeux existentiels qui traversent leurs préoccupations du moment. Quand une brèche s'ouvre, elle se referme presque aussitôt. Un retraité explique qu'il ne gagne que 900 euros par mois ? La séquence ne lui donne ni le temps ni les moyens de contrecarrer la langue de bois professionnelle que lui oppose Gabriel Attal. Un jeune de Marseille confie à Raphaël Glucksmann qu'il préfère Mélenchon ? Il disparaît aussitôt dans le flux, comme un incident mineur de la déambulation. Ils ne sont jamais constitués en sujets politiques.
Dans les lieux de travail, cette logique est particulièrement frappante. L'émission ne montre que le fonctionnement générique de la production : un geste technique, une machine, un savoir-faire, une démonstration. On fabrique, on coule, on désherbe, on apprend. Le travail n'apparaît presque jamais comme rapport social conflictuel, que ce soit sur les salaires ou les conditions de travail. L'empirisme naïf déployé par France 2 débranche les protagonistes du monde social, pour les prendre comme figurants dans sa série au « casting inédit ».
Cette réduction du réel ne tient pas seulement au choix des lieux ou des interlocuteurs. Elle est également produite par la forme même de l'émission, qui fragmente chaque scène à l'excès, au point d'empêcher toute continuité argumentative (alors même que chaque candidat dispose d'un temps extrêmement comprimé : moins de neuf minutes en moyenne). « Successions » ne raconte pas vraiment des rencontres ; elle juxtapose des éclats d'interactions et mime « l'intimité recherchée » par des plans (très) rapprochés sur le visage des candidats, notamment au moment de l'inévitable séquence (faussement) backstage en train ou en voiture. Dès lors, la vie « politique » apparaît comme une succession de bribes sans conséquences, jamais comme une chaîne de causalité, de choix ou de responsabilités.
Le montage fabrique ainsi une fausse nervosité. Il donne l'impression d'un pays sillonné, d'une campagne en mouvement, d'une société saisie sur le vif. Mais cette mobilité permanente interdit au débat de s'installer. À peine une objection apparaît-elle qu'elle est recouverte par une plaisanterie, un plan de coupe, un changement de lieu ou le retour à un autre personnage du « casting ». Un plan ne dure jamais plus d'une poignée de secondes, les images sont filmées caméra à l'épaule. La séquence ne développe pas : elle papillonne.
Dans une séquence exemplaire, l'émission passe ainsi sans cesse de Hollande à Retailleau, chacun en visite dans une PME, dans une sorte de ping-pong effréné : Hollande descend de voiture avec la directrice, on entre dans l'atelier, elle commence à expliquer que l'entreprise fait « tout sur place », « de la conception à la commercialisation ». Mais déjà, on zappe sur Retailleau qui observe des « crochets » et un moule en impression 3D. Retour illico chez Hollande : « Bonjouuuur. Alors, quelle partie c'est, ça ? » On mentionne les bonnets de soutien-gorge. Retour chez Retailleau : « Ah, c'est manuel quand même », s'étonne-t-il, avant de siffler. Nouvelle coupe : Hollande devant une machine à coudre, puis Retailleau demandant à un fondeur s'il s'est déjà brûlé, puis Hollande interrogeant une couturière, puis Retailleau maniant un outil, puis Hollande – et ainsi de suite.
De cette lessiveuse ne peuvent ressortir que des généralités confondantes, interchangeables, en guise de parole politique. Bruno Retailleau parle de « privilégier le travail », François Hollande explique que le thème de 2027 sera « l'unité », Marine Le Pen disserte sur les « qualités humaines » qui auraient manqué aux autres dirigeants, Gabriel Attal promet de « rassembler les générations ». Mis bout à bout, ces fragments semblent parfois composer une conversation. Mais en réalité, personne ne se croise jamais et personne ne se répond. L'émission promettait des discussions « à bâtons rompus » ; elle livre une litanie de banalités découpée en morceaux.
À cet émiettement s'ajoute l'intégration des équipes de tournage à la dramaturgie de la sympathie. On s'est bien gardé de couper les apartés et autres enfantillages avec la caméra : les moments de connivence avec les journalistes comme autant de preuves de naturel et d'épreuves de décontraction. Édouard Philippe plaisante avec la caméraman en voiture (« Vous n'êtes pas morte ? ») ; Marine Tondelier interpelle « César » sur son stationnement (« On va plier le rétroviseur ») ; Raphaël Glucksmann redirige des cris extérieurs vers le cadreur (« You are the problem »). Déférente, la médiation journalistique ne réintroduit pas de la contradiction ; elle ajoute une couche de familiarité dans laquelle la dilution du contenu politique s'accentue.
Derrière la chorégraphie du terrain et la mécanique du montage se dessine cependant le projet éditorial de France Télévisions avec cette émission : nourrir le fétichisme de la concorde pour tempérer une ambiance présidentielle marquée par la « radicalité », en montrant que toute conflictualité politique peut être absorbée par l'écoute, l'empathie et le compromis.
Si elle traverse l'ensemble des expériences de terrain proposées aux candidats, cette concorde apparaît dès l'ouverture de la séquence avec François Hollande qui, par un heureux hasard, croise dans le train le ministre des PME. Pierre Papin en profite pour lier « spontanément » conversation et s'assoit à côté de l'ancien président sous l'œil gourmand des caméras, avides de complicité transpartisane : « Non mais je ne vais pas vous embêter longtemps : cinq minutes. C'est dur parce qu'on gère une fin de mandat, on essaye de ne pas rester dans les affaires courantes, d'amener une dynamique, un legs qui soit intéressant. » Hollande opine, prévenant : « Il faut faire comme si ça ne s'arrêtait pas. » Le ministre poursuit : « Oui, et puis la crise iranienne… on essaye de ne pas trouver de bouc émissaire, mais on n'a pas de pognon dans les caisses. » Les fausses confidences n'iront pas plus loin : une poignée de main chaleureuse apparaît subitement à l'écran.
Cette tendance à la « concorde » apparaît clairement dans les séquences de François Ruffin au Puy du Fou. Si le député était venu pour porter des « critiques sur la vision de l'histoire » proposée par le parc, il capitule rapidement face au dispositif, et finit par rire de bon cœur avec son directeur, De Villiers junior. Elle apparaît aussi, et de façon spectaculaire, dans la séquence Tondelier en visite d'une exploitation gorgée d'intrants chimiques. Tout commence pourtant par un désaccord très concret : « Fini les néonicotinoïdes, le problème c'est qu'on ne m'a pas donné d'alternative », explique l'agriculteur. Mais la séquence bifurque rapidement vers la recherche d'un point d'accord. Après avoir déposé son fils à l'école – « Donc on peut être en campagne présidentielle et déposer son enfant le matin à l'école ? » –, Marine Tondelier rappelle au journaliste que son « grand-père était agriculteur », qu'il faisait « des pommes de terre, des betteraves, des petits pois, enfin bref : le Nord quoi », avant d'assurer qu' « on a intérêt à trouver un terrain d'entente là-dessus » et que « tout le monde s'accorde à dire que oui, on a besoin de bosser ensemble ». L'agriculteur formule lui-même la concorde possible : avec Tondelier et les Écologistes, « on a la même destination », seul le « chemin » diffère – elle voudrait aller vite, lui plus lentement.
Puis la rencontre se poursuit sur le mode de la proximité : les bouteilles, la bise, jardinage en commun, rigolades. Et sur les néonicotinoïdes ou le glyphosate, les formules d'accord prennent le dessus : « Non mais on est d'accord là-dessus que ça devrait être interdit partout » ; « Il faut harmoniser » ; « Je suis d'accord, il faudrait que les Écologistes gèrent la France et l'Europe, et là ce serait hyper harmonisé ». Pour finir, tous deux trinquent pour la caméra pendant que Tondelier porte un toast « à l'avenir de l'écologie et de l'agriculture : ensemble ».
Ou comment vaporiser la politique dans une aimable conversation. Et quand on applique ce genre de recettes avec l'extrême droite, le résultat devient vite immangeable.
Or, il faut souligner que Marine Le Pen bénéficie d'un traitement de faveur qui laisse pantois. Comme on lui accorde de pouvoir choisir elle-même son terrain – sans que l'on sache pourquoi –, elle profite d'un accueil triomphal : un bain de foule acquis à sa personne. C'est la seule que l'on voit entourée d'un réel soutien populaire, déambulant librement en terrain conquis : une foire à Sens, dans l'Yonne, un département tombé dans l'escarcelle du RN.
Marine Le Pen a également le privilège d'ouvrir l'émission, sur une musique rock conquérante (« Kashmir », de Led Zeppelin). On la voit descendre de voiture sous les hourras de la foule, qui scande « Marine présidente ! », visiblement prévenue. Rapide contrepoint : quelques militants insoumis haranguent au loin sur les détournements de fonds européens. Mais ils ne sont pas interrogés : le montage enchaîne immédiatement sur une voix non identifiée qui lui demande un selfie en hurlant. Les photos s'enchaînent. On peut entendre des « On vous aime ! », dans une intense effervescence sonore et visuelle. France 2 sélectionne ensuite l'interpellation d'une sympathisante, une commerçante qui va finir avec 600 euros bruts de retraite, qui répète qu'elle en a « marre » de l'AME (aide médicale de l'État), comme tous les gens « qui bossent ». « Mais pour ceux qui l'ont déjà ? » questionne-t-elle. « Ah bah ceux qui l'ont déjà ils ne l'auront plus ». Fin de la pastille. « Une femme au pouvoir, ça fera du bien », entend-on alors. « Mais si c'est monsieur Bardella, allons-y banco », retient tout de même France 2. De toute façon, « ils pourront dire tout ce qu'ils voudront sur Jordan ou Marine, ça ne changera pas notre vote ». Le Pen se fraie difficilement un chemin vers un stand, où la caméra l'attend déjà poliment, pour un nouvel exercice d'admiration, tâte un nourrisson (une voix commente : « Vous pouvez être sûre qu'elle votera pour vous quand elle sera majeure »). Le reste à l'avenant, ponctué de relances journalistiques d'une pugnacité rare : « On est en temps de crise, Madame Le Pen ? » ; « Vous pensez que c'est une campagne qui va se jouer sur le pouvoir d'achat ? » ; « Vous restez "ni droite ni gauche", finalement », etc. Les derniers mots de la séquence qui lui est dédiée sont pour elle : « Nous, nous défendons les intérêts du peuple français. »
C'est ainsi que « Successions » dépolitise la politique elle-même, ce qui reste une façon de faire de la politique. À force de tout ramener artificiellement au « contact » le plus éphémère, France 2 encourage une démocratie fantôme, où les oppositions disparaissent derrière les images de cordialité. Avec une préférence pour celles de l'extrême droite.
Clément Sénéchal
06.07.2026 à 10:45
Une journée de canicule sur la chaîne du deuxième plus gros émetteur français de CO2.
Peut-on compter sur les plus grands pollueurs pour nous informer sur le réchauffement climatique ? La question paraît incongrue, mais elle correspond pourtant à la situation de fait dans laquelle nous nous trouvons : la première chaîne d'information en continu, BFM-TV, est dans les mains du deuxième plus gros émetteur de CO2 français, le milliardaire Rodolphe Saadé, propriétaire notamment de l'armateur CMA CGM [1].
Nous avons regardé la chaîne pendant une journée entière, vendredi 26 juin, en plein épisode caniculaire. Si le constat d'ensemble est loin de concerner exclusivement BFM-TV – ou les médias des milliardaires, plus généralement –, il est néanmoins implacable : sur la chaîne info de la CMA CGM, il est toujours question des conséquences des fortes chaleurs, jamais des raisons pour lesquelles ces épisodes caniculaires sont plus fréquents, plus précoces et plus violents. Défilé de médecins et de policiers, décompte des morts, conseils rafraîchissement, débat sur la clim, reportages dans les hôpitaux, micros-trottoirs en jungle urbaine ou expéditions joyeuses de reporters les pieds dans l'eau… C'est une constante sur l'antenne : un « présentisme » exacerbé, qui laisse dans l'ombre les causes et les responsabilités du réchauffement, doublé d'un journalisme « de solutions », dépolitisé et axé sur la « résilience » plutôt que sur les transformations structurelles, en particulier des modes de production.
4h30-6h · La « pré-matinale » : « Vous vous sentez irritables ? »
Sur BFM-TV, l'antenne s'ouvre à 4h30 du matin et le ton du journalisme « de proximité » auto-proclamé est donné d'emblée : « Vous vous sentez plus fatigués ou plus irritables ? C'est normal, la chaleur et les nuits trop courtes peuvent jouer sur nos humeurs ! », lance la présentatrice avec un sourire dans la voix. La tranche info démarre avec les reportages de la rédaction, et l'enchaînement des sujets dit déjà tout de la journée qui va suivre : des touristes américains déçus que les monuments parisiens soient fermés ; des lycéens s'apprêtant « à passer le brevet sous 40 degrés » ; des hôpitaux « sous tension » et des infirmières débordées. Les grands thèmes qui vont structurer l'antenne toute la journée sont en place. Priorité au récit platement descriptif : le sujet sur l'hôpital diffusé à 4h30 du matin, par exemple, sera le seul de la journée au cours duquel on entendra une infirmière cégétiste dénoncer ses conditions de travail. Puis, BFM-TV nous montre « deux images importantes » : l'arrivée de 20 tonnes de glaçons à l'Accor Arena, « stockés sur la patinoire de Bercy » – l'occasion de voir le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, souriant et à pied d'œuvre ; et les premières images d'orages à Rennes.
Rediffusés en moyenne deux ou trois fois sur la même tranche, les sujets s'enchaînent et avec eux, la télégénie du chaos : ici, la mairie distribuant des packs d'eau minérale ; là, des habitants en proie à une coupure d'électricité. L'écueil ne réside pas tant dans ces choix de sujets que dans leur mode de traitement : quelle que soit la thématique, c'est la forme « micro-trottoir » qui s'impose, au point que l'on a parfois l'impression de regarder un long bout-à-bout de témoignages incohérents. D'autant plus que le montage, qui représente la principale intervention journalistique dans la production de ces « pastilles vidéo » (à défaut d'être des reportages), n'hésite pas à mettre en avant les interventions les plus creuses et anesthésiantes, comme celle de cet habitant, privé d'eau du robinet, qui déclare en bafouillant face caméra : « Deux litres d'eau par jour c'est un peu juste, mais ce n'est pas de leur faute, ils font ce qu'ils peuvent » (« ils » étant « les politiques »).
6h-8h · BFM Première : la chronique du pittoresque
Les sujets installés dans la « pré-matinale » se répètent dans la tranche suivante, avec un seul mot d'ordre : conséquences, conséquences, conséquences. Certains de ces sujets versent dans un voyeurisme malsain, sous couvert d'« humanisation » du réel. On se demande, par exemple, quelle peut bien être la valeur journalistique d'un « reportage » filmant en gros plan une personne âgée, alitée, sous assistance respiratoire, le tout habillé d'une musique angoissante… Les bandeaux défilent : « Ventilateur, clim… combien ça va vous coûter ? » ; « Canicule : pourquoi les esprits s'échauffent » ; « Les urgences vont-elles tenir ? », etc. Micros-trottoirs, duplex, retour en plateau : la mécanique bien huilée du remplissage d'antenne à peu de frais. Comme toujours, prime au spectacle et au pittoresque : nous irons ainsi trois fois dans ce petit village de Bretagne où une maison a été frappée par la foudre. BFM-TV a dépêché un « envoyé spécial » pour l'occasion. Parfois, la réalité politique entre par effraction dans l'un de ces « reportages », avant d'en être évacuée manu militari. Il en va ainsi de ce sujet consacré aux récoltes agricoles : en plateau, le présentateur entend parler des « dates de récoltes décalées » ; le reporter, en duplex depuis un champ dans l'Essonne, renforce ce cadrage : « Oui, il va falloir s'adapter ! » Mais dès ses premiers mots, Florent, le maraîcher bio interrogé, politise la question (avec un petit sourire en coin) : « L'État pourrait nous aider, mais il va préférer se focaliser sur permettre l'agro-industrie [sic] qui réchauffe un peu plus la planète… » C'est la première fois, en trois heures d'antenne, que l'une des causes majeures du réchauffement climatique, l'agro-industrie, est mentionnée. Très loin de saisir la perche, le reporter l'interrompt immédiatement pour mieux étouffer le sujet dans l'œuf : « Et en termes de dates de récoltes, ça va évoluer ? Là, c'est des courgettes et des courges qui sont en train d'être arrosées ? »
8h30 · Le face à face : « Vous avez chacun un rôle à jouer ! »
L'inconséquence éditoriale se poursuit avec le « face à face » d'Apolline de Malherbe. L'invité ce jour-là est Philippe Juvin, député LR et chef des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou à Paris. Mais la présentatrice croit apparemment pouvoir séparer l'homme de l'artiste : ce n'est pas l'élu de droite qu'elle reçoit, « c'est d'abord le médecin ». A priori, rien de répréhensible à parler de la situation hospitalière sur l'une des tranches les plus exposées de la journée. Sauf que Philippe Juvin est aussi rapporteur du budget… lequel continue d'asphyxier l'hôpital public [2]. Dans un tel cadre, nul ne s'étonnera que l'interview tourne beaucoup autour des responsabilités individuelles face à la canicule. « Allez-y ! Vous avez chacun un rôle à jouer », enjoint le député LR, qui osera même cette petite facétie en fin d'entretien : « Arrêtons de chercher les responsabilités des années précédentes. » Aucune réaction d'Apolline de Malherbe.
9h-10h · Apolline de 9 à 10 : les « discours abstraits » des climatologues
Le « climax » de la journée intervient dans la tranche suivante. Heureuse nouvelle : Apolline de Malherbe reçoit le climatologue et co-auteur du rapport du GIEC, Christophe Cassou. Mais sur BFM-TV le climat est une question trop sérieuse pour être laissée aux seuls climatologues : en face de lui se tient notamment l'éditorialiste « économie » maison, Emmanuel Lechypre. Arrive donc ce qui devait arriver…
Alors que Christophe Cassou tente d'en venir aux causes des canicules en évoquant les émissions de gaz à effet de serre, il est interrompu par Emmanuel Lechypre, dans une séquence « Don't look up » appelée à rester dans les annales :
- Apolline de Malherbe : Pourquoi on n'a pas réussi à faire quelque chose où on pouvait à la fois lutter contre le réchauffement climatique et s'adapter à l'urgence ?
- Christophe Cassou : Parce qu'on ne nous a pas écoutés, nous, scientifiques…
- Emmanuel Lechypre : Vous n'avez pas été très convaincants non plus, vous n'avez pas été très convaincants non plus…
- Christophe Cassou : Attendez…
- Emmanuel Lechypre : Attendez, nan, juste… Au sens où : effectivement, le diagnostic, il est là, mais ce qui compte aussi, c'est le relai de transmission, c'est-à-dire la pédagogie du diagnostic. Or, tous les discours qu'on a entendus, c'était des discours qui étaient très abstraits ! C'était « 2 degrés de réchauffement climatique à horizon 2100 »…
- Apolline de Malherbe : Ben c'est pas très abstrait ça ! Franchement, c'est pas très abstrait… […]
- Christophe Cassou : Je pense que c'est assez honteux ce que vous venez de dire là. […] Rejeter la responsabilité sur une mauvaise communication de la part des scientifiques, c'est inadmissible.
Résumons la situation : un chroniqueur économique, haut-parleur du prêt-à-penser néolibéral depuis près de quinze ans, employé de l'industriel milliardaire qui se trouve être le deuxième émetteur de CO2 en France, reproche à un auteur du GIEC d'avoir « manqué de pédagogie », ce qui explique selon lui l'inadaptation du pays aux épisodes plus fréquents de canicule. Le problème, c'est le « relai de transmission », soutient Lechypre, sans avoir l'air de bien réaliser qu'il en va là précisément du rôle… des journalistes. « Qui est responsable de l'information des citoyens sur un sujet à forte composante scientifique et technique ?, interroge ainsi Sylvestre Huet dans Le Monde (30/06). Pour répondre correctement à la question, il suffit de s'interroger sur… les métiers de chacun. […] Cette transmission, c'est le métier et la responsabilité sociale de la presse. »
Moins relevée, la seconde partie de l'interpellation d'Emmanuel Lechypre mérite elle aussi son verbatim : pour l'éditorialiste, jusqu'à présent, ces épisodes climatiques, « c'était ailleurs que chez nous, etc. […] Ce qui choque beaucoup, c'est de voir que l'Europe, c'est le continent qui est le plus frappé, alors qu'on pensait que… » Le réchauffement climatique était-il moins « choquant » aux yeux d'Emmanuel Lechypre lorsque ce dernier pensait qu'il ne frapperait que les Océaniens, les Africains, les Asiatiques et les Sud-Américains ?
Dans la suite de l'entretien, Christophe Cassou aura tout de même l'occasion d'expliquer, solennellement : « On marche sur deux jambes, l'atténuation et l'adaptation. L'atténuation, c'est la décarbonation. Si on coupe l'une des deux jambes, on tombe. » Ce sera là la première et la dernière occurrence du terme « décarbonation » à l'antenne de BFM-TV, en ce 26 juin. Et là encore, plutôt que d'embrayer, Apolline de Malherbe fait marche arrière : « Et on a l'impression que les deux jambes ne vont pas ensemble… » Notre observation de l'antenne de BFM-TV un jour de canicule montre, en tout cas, combien l'« impression » de la présentatrice est érigée en politique éditoriale : prioriser les sujets sur « l'adaptation » et les petits gestes de « résilience », bien souvent de la « débrouille » (pause fraîcheur lors du brevet, couvertures de survie aux fenêtres, touristes réfugiés dans la montagne, etc.) ; reléguer aux oubliettes l'information sur les perspectives structurelles de décarbonation. Un constat permet d'enfoncer le clou : Christophe Cassou sera le seul et unique climatologue invité à s'exprimer ce jour-là [3] – à titre de comparaison, 20 médecins ou soignants interviendront tout au long de la journée.
10h-12h · « Arnaud Direct » : la préfecture vous informe
En fin de matinée, les interdictions des grands événements publics tombent : « Solidays et Marche des fiertés annulés ». Le bandeau déroulant des « Alerte Info » relaie les messages du ministère de la Transition écologique et Jérémy Trottin fait quant à lui la lecture des communiqués du préfet de Paris, qu'il découvre en direct sur son téléphone portable. Puis, c'est la commissaire divisionnaire Hélène Denéchère, porte-parole de la préfecture, qui vient directement en plateau annoncer les interdictions préfectorales. « Journalisme de préfecture » est ici un euphémisme.
12h-14h · « Midi BFM » : « Comment ça va ? »
« À chaque heure, les conséquences de la canicule » : c'est peu dire que la nouvelle tranche d'information annonce la couleur. Tandis que les débats de fond et l'information sur les causes ne trouvent toujours aucune place à l'antenne, les mêmes sujets sont rediffusés en boucle : épreuves du brevet, témoignages de baigneurs et, même, un micro-trottoir au principe audacieux, que Christophe Delay explicite : « Nous sommes allés à votre rencontre pour vous poser une question simple : comment ça va ? » Quelques minutes plus tard, cette foudre du journalisme d'investigation reçoit un météorologue, ancien fonctionnaire de Météo France devenu entrepreneur, Ruben Hallali. L'occasion d'étoffer un peu l'information ? Non : « En fait, si vous l'acceptez, on va parler un peu de vous, amorce Christophe Delay. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? » « J'ai perdu mon grand-père lundi, répond Ruben Hallali manifestement ému. Je pense que la canicule a été un accélérateur ». Au cours des 10 minutes (cumulées) qui lui sont accordées, le météorologue a tout de même l'occasion de placer que « les scénarios du Giec sont clairs » et qu'on ne peut pas dire, comme Emmanuel Macron, que la France s'est « adaptée ». Mais pour reprendre la métaphore de Christophe Cassou, BFM-TV « ne marche que sur une jambe » : il n'est toujours question que d'adaptation – surtout pas d'atténuation. Et pour légitime que soit l'approche émotionnelle dans le journalisme, on ne peut que déplorer que dix minutes d'antenne avec un météorologue soient polarisées à ce point par le registre du témoignage personnel.
14h-17h · BFM Non-Stop week-end
Nous voici dans le creux de l'après-midi. Ces trois longues heures s'avèrent extrêmement répétitives. Décompte des morts, surcharge des hôpitaux, interdictions préfectorales, déclarations ministérielles : répétez la formule jusqu'à que le temps s'écoule. Cette nouvelle tranche est l'occasion d'accentuer une tendance déjà bien entamée par les précédentes : l'omniprésence des médecins ou soignants, qui défilent à intervalles de plus en plus serrés. Pas moins de 7 médecins en 2h30 d'antenne (moins la demi-heure de publicité), soit un nouveau toutes les 21 minutes. S'il est plutôt normal qu'un jour de crise hospitalière des soignants s'expriment à l'antenne, tous sont convoqués pour faire l'état des lieux de la catastrophe, non pas pour examiner… les causes du débordement. Il ne sera à aucun moment rappelé, par exemple, que les « trous » dans les finances de l'hôpital public « s'explique(nt) par un sous-financement de l'État » [4].
17h-19h · « Le club BFM » : le journalisme sans concession
À 17h30, le ministre de l'Éducation Nationale Édouard Geffray arrive sur le plateau du « club BFM ». L'entretien porte en premier lieu sur les conditions dans lesquelles se tiennent les épreuves du brevet et du bac, que le ministre a choisi de maintenir nonobstant les températures. S'il est confronté à des images accablantes – des oraux du bac installés dans un parking à Rueil-Malmaison (92), par exemple –, le ministre n'est pas plus embêté que ça par les journalistes. Mieux : au bout de dix minutes, ces derniers délèguent leur rôle de contradicteurs… à des enfants. « Les enfants des salariés de BFM, on voulait vous les présenter, M. le Ministre » : âgés de 4 à 9 ans, ces derniers arrivent en plateau pour questionner Édouard Geffray. « Est-ce que vous avez la clim dans votre bureau ? » ; « Pourquoi quand on va à l'école, on ne travaille pas en ce moment ? » ; « Pourquoi y a pas la clim dans les écoles ? » ; « Pourquoi à la place de la clim, on ne mettrait pas des arbres dans la cour de récréation pour se mettre à l'ombre ? » La naïveté enfantine des questions – qui ressemblent à s'y méprendre à celles des journalistes – permet au ministre de se donner pendant quelques instants le beau rôle du professeur. Et de s'adresser indirectement aux téléspectateurs comme s'ils avaient 8 ans et demi.
Ces deux heures se terminent d'ailleurs en apothéose par un débat guère plus mature entre le député PS et candidat à l'élection présidentielle, Jérôme Guedj, et l'économiste médiatique ultralibéral Marc Touati. Un simulacre de pluralisme. Mais le dispositif est pensé pour que ça ne se voie pas trop : ces deux-là « s'affrontent » ; ils s'écharpent sur « le plan clim », les déclarations de Monique Barbut ou la dette française. Et derrière ce faux duel, l'invisible demeure : les causes parfaitement identifiées du réchauffement climatique ne sont toujours pas évoquées, pas plus que ne sont imaginées les mutations socio-économiques à même de l'« atténuer », a minima…
19h-20h · « Made in Montebourg » : entre-soi entrepreneurial
Par charité, nous passerons vite sur l'heure qui suit, véritable tunnel de propagande entrepreneuriale, au cours de laquelle Arnaud Montebourg invite ses amis – sans les présenter comme tels –, pour vanter les mérites de l'entreprise libre, celle qui n'est pas entravée par les « congés climatiques ». Hélas, l'un de ses invités, Amir Reza-Tofighi, président de la CPME (syndicat patronal rebaptisé « Entrepreneurs ») vend la mèche au bout de quelques minutes… « Qui avez-vous réussi à convaincre de faire le front du "Made in France" […] ? », lui demande l'ancien ministre du Redressement productif, comme si les deux ne se connaissaient pas. « Il y a deux syndicats de salariés, CFTC et CFE-CGC ; on a différents experts… On a vous… », étouffe Reza-Tofighi dans un sourire. Tant pis pour les apparences… Un nouvel angle avec lequel la chaîne info entend apparemment parler « sérieusement » d'écologie : le changement climatique, « une opportunité économique » si les investissements sont fléchés vers les entreprises françaises ?
20h-22h · « 20h BFM » : « Est-ce que les magasins Leclerc sont devenus des îlots de fraicheur ? »
Stop ou encore ? Réponse avec l'invité qui déboule en plateau à 20h30 : voici Michel-Édouard Leclerc. La présentatrice Alice Darfeuille tient face à elle le président du comité stratégique d'une entreprise, Leclerc, qui, en 2023, a émis 73 millions de tonnes de CO2 [5], et se classe dernière au classement « Superlist Environnement » co-réalisé par le Réseau Action Climat (RAC) évaluant vingt-sept supermarchés européens en fonction de « la conformité de leurs plans climatiques avec l'Accord de Paris » et « la manière dont ils orientent leurs ventes de protéines vers davantage d'aliments d'origine végétale ».
Mais bien entendu, l'entretien ne portera pas sur le poids de la grande distribution (en général) et celui de Leclerc (en particulier) dans l'empreinte climatique et les émissions de gaz à effet de serre [6]. Florilège des questions adressées au grand patron : « Ça va ? Vous avez la clim vous dans votre bureau ? » ; « La clim au bureau, ça ramène les salariés sur site ? » ; « Qu'est-ce qui vous frappe depuis le début de cet épisode caniculaire ? » ; « Est-ce que comme les cinémas, les magasins Leclerc sont devenus des îlots de fraicheur ? » ; « Est-ce que par exemple vous vous avez encore des ventilateurs ? » ; « Est-ce que les ventes d'autres produits [ont explosé] ? Les glaces ? » Etc.
Après 20 minutes conso-conso, Michel-Édouard Leclerc a même l'occasion de se repeindre en écolo sans que la journaliste n'y trouve à redire : « On a fait le pas complètement de la transition écologique, nous ne sommes pas du tout climatosceptiques, on ne reviendra pas en arrière ! » L'occasion d'un teasing commercial pour des offres prochaines de bornes électriques… Au détour d'un développement à propos du transport de marchandises, l'héritier Leclerc évoque Rodolphe Saadé et la CMA-CGM. « Patron de BFM-TV », précise aussitôt Alice Darfeuille. Et deuxième émetteur français de CO2, oublie-t-elle d'ajouter.
Au chercheur du GIEC Christophe Cassou qui pointait un « déni de responsabilité » collectif à propos du réchauffement climatique, Apolline de Malherbe répondait du tac au tac : « J'ai quand même l'impression qu'on en parle beaucoup. » L'antenne « en » parle en effet « beaucoup » : ce jour-là, entre 4h30 et 22h, toutes les émissions sont en « édition spéciale canicule ». Mais le bilan est sans appel : BFM-TV n'a traité que des conséquences immédiates de ce nouvel épisode caniculaire, jamais de ses causes ni des transformations structurelles nécessaires pour l'enrayer. Si bien qu'un téléspectateur assidu serait bien en peine, au terme de cette journée, d'exposer ce qu'il a appris à propos de la récurrence et de l'intensification de ces épisodes. Un constat édifiant suffit à mesurer ce trou noir informationnel : au cours de ces 17h30 d'antenne, le mot « décarbonation » n'a été prononcé qu'une seule fois, à l'initiative de Christophe Cassou. Laisser dans l'ombre l'information de fond sur le réchauffement climatique ? Voilà qui ne doit pas déranger le propriétaire de la chaîne.
Jérémie Younes
[1] Selon une étude d'Oxfam et Greenpeace : « Les milliardaires français font flamber la planète et l'Etat regarde ailleurs », février 2022.
[2] Lire « PLFSS 2026 : une austérité insupportable pour les soignants », L'Humanité, 16/12/2025.
[3] Nous ne comptons pas ici les deux météorologues et l'hydrologue qui défileront au cours de la journée, tous trois venus (et présentés) en tant qu'entrepreneurs « conseils » dans leurs domaines respectifs. Ils n'aborderont pas plus que les médecins le thème des émissions de gaz à effet de serre.
[4] Lire « Hôpitaux : des déficits dus en grande partie à un sous-financement de l'Etat », Le Monde, 21/02/2026.
[5] Selon les propres chiffres du groupe Leclerc.
[6] Voir par exemple Réseau Action Climat, « Alimentation et climat : l'heure des comptes pour les supermarchés », 2023.
04.07.2026 à 11:19
Huitième épisode de « 4e pouvoir », l'émission vidéo d'Acrimed sur Blast.