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Acrimed | Action Critique Médias

25.01.2021 à 12:00

Le combat de Sophia Aram contre les « cons »

Mathias Reymond

L'humoriste veut rassembler ceux qui lui ressemblent.

- En direct de France Inter / ,
Texte intégral 1972 mots

L'humoriste Sophia Aram, qui sévit chaque lundi dans la matinale animée par Nicolas Demorand et Léa Salamé sur France Inter, prétend vouloir « rassembler » et lutter « contre les divisions ». Une mascarade teintée de démagogie quand on (ré-)écoute ses chroniques.

Sophia Aram ne rigole plus. Les poings serrés, elle s'insurge, sur France 5, contre « ce virus », qui « en plus de toutes ces horreurs qu'il commet, il fait quelque chose de terrible, [il] nous divise ! Il oppose les uns aux autres. [1] » Émue, elle lance ensuite un vrai appel du cœur : « Peut-être que le rôle de la culture, c'est de rassembler, de mettre fin à ces divisions, à ces oppositions. […] Il va falloir que l'on se pose tous et qu'on arrête de se foutre sur la gueule, qu'on oppose les Parisiens contre les Marseillais… On n'en peut plus de se foutre sur la gueule ! Nous, notre boulot en tant qu'artistes, c'est de dire, "ouais, faut qu'on se rassemble". »

« Ouais, faut qu'on se rassemble ». Pourquoi pas. Voyons donc comment « la culture » de Sophia Aram « rassemble » tous les lundis matins sur France Inter. Autrement dit, que fait-elle pour « mettre fin aux divisions » ?

Contre les « crétins » et les « cons »

Le 13 avril 2020, par exemple, en plein confinement, et alors qu'aucune étude ne valide (ou n'invalide) encore l'efficacité de la chloroquine contre le Covid-19 [2], elle estime, péremptoire, que cette molécule est « le plus formidable appeau à crétins de l'histoire de la pharmacopée. Une sorte d'exhausteur de bêtise, un révélateur de crétinerie. » On l'a compris, Sophia Aram n'aime pas les crétins… et encore moins les cons. Mais pas du tout. Dès la publication d'un article – retiré depuis [3] – dans The Lancet [4] invalidant selon des procédés douteux l'usage de l'hydroxychloroquine contre le Covid-19, elle tweete, furibonde : « Je ne sais pas si l'étude du Lancet clôt le débat scientifique sur la #Chloroquine, mais je sens venir le temps du plus gigantesque MUR DES CONS de l'histoire. » (22 mai)

Le 25 mai, juste après la parution de l'article en question, elle pérore sur France Inter : « Contrairement à Monsieur Douste-Blazy, sur ce sujet au moins, je ne passe pas pour une abrutie finie. » Puis, elle ajoute : « Je n'ai même pas d'avis sur la chloroquine […]. En revanche, si ça peut vous consoler, j'ai un avis sur ceux qui, en dehors du champ scientifique et médical ont un avis sur la chloroquine ». Son avis ? « Je pense juste que ce sont de nuisibles crétins. » Et même « des traîtres ». Ses cibles ? Patrick Cohen [5], Raphaël Enthoven, Olivier Véran… qui ont tous un avis sur la chloroquine ? Non, évidemment. Elle alerte sur le fait que pêle-mêle, et sans distinction, « Ségolène Royal, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Jean-Marie Bigard, Donald Trump aient un avis sur la chloroquine. » Et son but, admet-elle, serait de « faire taire un sacré paquet de cons. » Quoi que l'on pense de ce traitement et de son efficacité, Sophia Aram a de drôles de manières pour mettre fin aux divisions !

Durant le confinement du printemps 2020, elle avait déjà échafaudé une chronique contre les « cons » (hé oui !) : « Si le présent t'inquiète et que l'avenir t'angoisse. Si le confinement te pèse et le déconfinement te fout la trouille... (…) devenez cons. » Devenez « idiot, demeuré, décérébré, puéril, primaire… à la manière d'un bulot, d'une huître morte ou », ajoutait-elle, « d'un fan de Donald Trump » [6]. Quand on veut rassembler, il est tout de même cocasse de traiter de « cons » les dizaines (centaines ?) de millions de fans de Trump…

D'autres « cons » encore ? Oui : « Tous ces décérébrés, qu'ils soient militants, universitaires ou animateurs télé, venant dégouliner leur compassion morbide sur les musulmans pour leur expliquer qu'il est normal, compréhensible d'être bouleversé, meurtri, blessé par un putain de dessin ! » Accusés parmi d'autres (dans la même chronique, au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty) de « prépare[r] le terrain [aux terroristes] », leur bêtise n'ayant visiblement pas résisté aux efforts de « dessinateurs, professeurs » pour… les « rendre moins cons ».

Le disque de Aram semble rayé... Mais sa croisade contre les cons ne s'arrête pas là !

Contre « Hanouna » et les « Gilets jaunes »

Le 18 mai par exemple, elle s'en prend à celui « qui vient jeter son masque sur le trottoir ». Puis elle s'énerve (encore, décidément) : « En fait la seule différence entre toi et un égout c'est que l'égout lui, il est utile. » Plus subtile, elle enchaîne : « Techniquement tu es aussi insaisissable qu'un poil pubien venu se coller dans le repli de la cuvette juste pour narguer la brosse à chiotte que toi, tu n'utiliseras certainement jamais de ta vie. » Avant de conclure sur ce que mérite le coupable : « une simple mandale, un job de chroniqueur à vie chez Hanouna ou un saladier de taboulé rempli de raisins sec… »

Il y a tout dans cette diatribe : la fin des divisions et le rassemblement tant souhaité par l'humoriste révoltée. Cette chronique indignée - mais sans effet (puisque selon une étude d'Acrimed, peu d'auditeurs de France Inter jettent leur masque) – se conclut par une attaque en règle contre « Hanouna ». Une attaque à peu de frais sur France Inter…

Contrairement à Cyril Hanouna d'ailleurs [7], les animateurs des matinales de France Inter n'ont pas fait le choix de recevoir des Gilets Jaunes. Sur la radio publique, on a préféré les dénigrer à l'instar de Thomas Legrand ou… de Sophia Aram elle-même.

Pour mémoire, donc, voici ce que disait l'humoriste au début du mouvement :

Quand j'ai vu que les premiers Gilets jaunes étaient soutenus par Le Pen, Mélenchon, Wauquiez, Philippot, Corbière, Ruffin et Asselineau, j'ai tout de suite compris qu'en plus de la magie de noël, il y avait celle du gilet jaune lui-même. (…) Le gilet jaune est magique, il peut transformer n'importe quelle endive en Che Guevara des ronds-points. (…) Quand on voit le nombre d'exactions, de violences, de haines, de propos antisémites, racistes, homophobes, sexistes proférés pendant ces manifestations par des gens portant un gilet jaune, pensez-vous vraiment qu'il y aurait aussi peu de gilets jaunes que ça dérange, sans magie ? [8]

Plus récemment (14 septembre 2020), et après avoir à nouveau excellé dans le mépris de classe pour les nuls en soulignant « le choix [d'Éric Drouet] de recentrer son activité dans le tuning de Jaguar d'occasion », après avoir traité Jérôme Rodrigues d' « abruti », elle résume encore les Gilets jaunes à sa manière – si fédératrice : « Un mouvement ayant plus fait pour les fabricants de vitrines que pour la justice sociale. »

Fermons le ban.

***

Chaque lundi matin, dans des élans d'un grand conformisme, la très progressiste Sophia Aram – qui se définit elle-même « bien-pensante et bobo-assumée » – vilipende l'ensemble des électeurs de Donald Trump, les Gilets jaunes, les pro-hydroxychloroquine, les téléspectateurs des émissions de Cyril Hanouna, les « islamo-gauchistes »... Mais à la fin que reste-t-il ? Ses collègues de France Inter et une poignée d'auditeurs ? C'est bien peu pour celle qui en appelle au « rassemblement ». Alors Sophia Aram, « on arrête de se foutre sur la gueule » ?

Mathias Reymond


[1] Dans l'émission, « C à vous », sur France 5, 11 décembre 2020.

[2] À ce sujet, lire notre article « Chloroquine : une saga médiatique ».

[3] La revue déclarant : « Nous ne pouvons plus nous porter garants de la véracité des sources des données primaires » utilisées dans l'article…

[4] Revue médicale britannique qui jouit d'un prestige et d'une renommée internationale.

[6] 27 avril 2020.

[7] Dont les émissions sont par ailleurs une source d'inspiration pour la critique des médias.

[8] 24 décembre 2018.


20.01.2021 à 12:00

Loi « Sécurité globale » : désinformation, mode d'emploi sur France Inter et France 2

Arnaud Galliere, Pauline Perrenot
Texte intégral 6152 mots

Parce que les SDJ de nombreux médias se sont impliquées dans la mobilisation contre la proposition de loi « Sécurité globale », on aurait pu s'attendre à ce que cette dernière bénéficie d'un traitement de qualité. Ou, tout du moins, meilleur que la couverture d'ordinaire réservée aux contestations sociales. A fortiori sur les médias de service public. Pourtant, ce fut loin d'être le cas. Deuxième partie de notre étude des deux tranches d'information emblématiques de France 2 et de France Inter, du 15 au 20 novembre 2020.

Dans un précédent article, nous revenions sur les angles morts de la couverture de la proposition de loi « Sécurité globale » au journal de 8h de France Inter et au 20h de France 2. À ce constat s'ajoute celui de nombreux biais dans le traitement de cette actualité : qu'il s'agisse du suivisme à l'égard du gouvernement, de l'obsession pour les (grandes et basses) manœuvres politiciennes et, dans une moindre mesure, de la focalisation sur les violences (des dits « casseurs »…) pendant les manifestations.

1. Suivisme vis-à-vis du gouvernement (cadrage et éléments de langage)

Les premiers sujets que France 2 consacre à la proposition de loi « Sécurité globale » sont construits selon le cadrage qu'en propose… le gouvernement lui-même. Le tout premier d'entre eux, en date du 15 novembre, est édifiant à cet égard : le reportage présente la loi comme une réponse à des menaces auxquelles doivent faire face les policiers. Soit l'exact storytelling du gouvernement.

La rédaction de France 2 fait même du zèle : le sujet s'ouvre ainsi sur le cas d'une CRS (dont la photo est floutée par la rédaction), témoignant d'insultes et des menaces reçues après la publication sur Facebook d'un cliché d'elle, pris dans une manifestation trois ans plus tôt, en 2015. Un fait divers plein d'émotion (« Elle est obligée de déménager pour sa sécurité »), que France 2 utilise comme un tremplin : le reportage enchaîne en exposant les principales dispositions de la loi comme autant de solutions légitimes et concrètes à ce type d'acte délictueux.

Ce que confirme le secrétaire général de l'Unsa Police, à qui France 2 tend le micro pour faire le lien entre la proposition de loi et l'assassinat de deux policiers à Magnanville, en 2016. Centrale dans la communication de Gérald Darmanin lui-même, cette association fera pourtant l'objet de plusieurs démentis. De 20 Minutes au Désintox d'Arte/France Info en passant par le service Checknews de Libération, nombreux sont les journalistes à avoir déconstruit la pertinence d'une telle référence : « L'enquête ouverte après le drame [de Magnanville] n'a pas établi de lien avec la diffusion d'images ou d'informations personnelles du couple [de policiers] sur les réseaux sociaux. » (20 Minutes, 17/11)

Pour France 2 en revanche, l'heure n'est pas au journalisme, mais à la récitation : le service public se contente ainsi de relayer sans aucune distance critique les propos du syndicat de policiers, sans prendre non plus la peine de mentionner que des dispositions légales existent déjà pour punir le harcèlement en ligne [1]. Autant d'éléments qui auraient pourtant mérité, a minima, d'être versés au débat… Et ce ne sont pas les deux opposants sollicités qui pourront contrebalancer le déséquilibre [2]. C'est là le mirage du pseudo contradictoire : leurs témoignages exposent bel et bien des risques encourus pour la liberté d'informer, mais en aucun cas ces quelques secondes concédées par France 2 ne permettent de questionner la légitimité même de la proposition de loi… ni, a fortiori, de remettre en cause la façon dont France 2 construit sa problématique.

Au fil des jours, et malgré la présence régulière de telles voix dans le JT, la même tendance se dégage : le 20h se contente de relayer les propos de chacune des deux parties, au nom – une nouvelle fois – d'un simulacre de « neutralité ». Idem sur France Inter, où le caractère liberticide de la loi est toujours avancé comme un jugement de l'opposition. Dans les journaux de 8h, on use ainsi de tournures euphémisantes, parlant d'une loi « dénoncée comme liberticide par ses opposants » (19/11), de « ceux qui dénoncent toujours une loi liberticide » (21/11) en prenant des exemples, comme « Olivier Faure, le patron du PS, [qui] sera aussi à la marche des libertés pour dénoncer une loi qu'il qualifie de liberticide ». Un point de vue comme un autre, en somme, mis sur un pied d'égalité avec les appréciations que peuvent avoir les défenseurs du texte.

Mais les journaux de service public, qui revendiquent ces dernières années un engagement contre les fake news, peuvent-ils réellement se contenter de relayer les éléments de langage gouvernementaux sans le moindre recul critique ? France Inter et France 2 peuvent-ils indéfiniment recracher les « arguments » de la majorité (comme si tous étaient par principe légitimes) sans jamais s'embarrasser d'enquêtes à même de confronter la pertinence et l'effectivité de ces « arguments » sur le terrain ? En d'autres termes, France Inter et France 2 peuvent-ils éternellement faire l'économie du journalisme au profit de la communication ?

Un exemple : le 21 novembre, Laurent Delahousse affirme, dans les pas de la communication gouvernementale, que « l'article [24] spécifie désormais que la mesure ne peut porter préjudice au droit d'informer ». Même jour, même chose sur France Inter : « Article 24, le plus controversé […] : le gouvernement a reculé, l'a modifié. Des garanties pour le droit d'informer » lance la journaliste en ouverture du journal. Malgré un argument opposé porté par Julien Bayou (EELV), les éléments de langage du gouvernement ont une large place dans le sujet correspondant. Voyons plutôt :

- Hélène Roussel : « Aucun policier aucun gendarme n'est autorisé et ne sera autorisé à empêcher quelqu'un de filmer. » Rétropédalage dans les règles de l'art, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a dû amender l'article 24 de la proposition de loi sur la « Sécurité globale » pour la faire passer à l'Assemblée. […] Christophe Castaner, le patron des députés En marche s'en félicite.

- Propos enregistrés de Christophe Castaner (38 secondes) : En aucun cas la liberté d'expression et le travail des journalistes ne doit être menacé, conditionné, encadré […]. Nous avons une seule ambition, celle de rassurer et de faire en sorte que tout ce qui relève de la liberté d'expression, de la liberté d'information soit garanti […].

- Hélène Roussel : Il faut désormais, c'est écrit comme ça, une « intention manifeste » pour être sanctionné.

Il aurait pourtant été nécessaire de rappeler que la police s'arroge déjà le droit (par différentes pratiques) de limiter les possibilités de couvrir librement les événements alors même que la loi… n'est pas encore adoptée. Et que les innombrables entraves documentées par les reporters indépendants et syndicats de journalistes, pendant les manifestations notamment, contredisent déjà les bonnes intentions affichées par le gouvernement. En omettant ces précisions, France 2 et France Inter versent donc dans la désinformation.

Ce suivisme à l'égard de l'agenda gouvernemental a au moins deux autres conséquences problématiques du point de vue de l'information. La première : « ce qui n'est pas abordé (ou ne fait pas l'objet de réactions) dans le camp gouvernemental n'existe pas » [3]. La seconde : les deux journaux d'information attestent l'idée et la posture d'un exécutif « à l'écoute », cherchant à dialoguer avec l'opposition, peu importe la véracité des faits là encore. En bon perroquet, le journaliste Jean-Baptiste Marteau peut ainsi affirmer en duplex pour France 2 le 20/11 que « le gouvernement aura vraiment tenté de donner des gages à sa majorité, à toutes les oppositions aussi. » Concernant les secondes, on cherche toujours lesquels…

Enfin, notons que seul le gouvernement aura l'occasion de s'expliquer sur le plateau du 20h (entretien de Gérald Darmanin par Anne-Sophie Lapix, 26/11). Si l'interview est menée avec nettement moins de bienveillance que ce à quoi nous ont habitués les chargés de com' de France 2 [4], l'exécutif est, in fine, le seul à bénéficier de conditions d'expression qui dépassent les quelques secondes d'un reportage de JT.

Même tendance sur France Inter, où la majorité bénéficie d'une très large exposition (en général par l'entremise du gouvernement) contrairement aux opposants. Impossible de trouver le moindre sujet sans au moins une déclaration ministérielle, même dérisoire, comme ce tweet du ministre de l'Intérieur dans le journal du 20/11 :

Trop de polémiques autour d'un seul article. Le gouvernement revoit son amendement sur l'image des policiers pour ne pas entraver la liberté d'informer. C'est l'article 24 du projet de loi « Sécurité globale » débattu à l'Assemblée. L'Assemblée qui a donné son feu vert hier soir à la création d'une police municipale à Paris, étape « historique » a salué Gérald Darmanin [5].

Il était en effet indispensable d'entendre l'extrait d'un tweet de Gérald Darmanin !

2. Coulisses et « affrontements » politiciens au détriment du fond

Dans le prolongement de ce premier constat, l'information relative à la loi « Sécurité globale » souffre, sur France 2 comme sur France Inter, des lunettes « politiciennes » avec lesquelles les rédactions traitent l'actualité. Au 20h de France 2, le téléspectateur assiste à l'interminable mise en scène d'une « bataille » au sein de la majorité.

La pastille « L'histoire secrète », diffusée dans le JT du 23/11 en est l'exemple le plus frappant. À partir de témoignages anonymes et de citations « off » de députés en colère, de rumeurs de « recadrages » et autres « passes d'armes » entre collaborateurs de Matignon ou du ministère de l'Intérieur, le reportage entend révéler les « secrets » et les « coulisses » d'une semaine « pendant laquelle Gérald Darmanin a crispé jusque dans son propre camp »… En bons « décrypteurs » de la communication politique, les journalistes isolent donc les « petites phrases » crispées de la majorité. Si ces dernières mettent en lumière – dans une certaine (et pauvre) mesure – la crise politique que traverse LREM, elles enferment in fine l'attention (et l'information) dans les rangs… de la majorité :

Manœuvres, couacs, imbroglios, tensions et polémiques : voilà ce que documentent les journalistes en long, en large, en travers, mais toujours… au détriment du fond [6]. Il est en outre frappant de constater qu'y compris dans des sujets dédiés à la crise que traverse LREM, la parole de l'opposition reste inaudible : la déstabilisation de la majorité commentée… par elle-même !

De même, du débat parlementaire à l'Assemblée nationale, il ne sera presque pas question. Seules quelques envolées de Gérald Darmanin sont rediffusées lors du 20h. Les arguments avancés, pour ou contre la loi, ne sont quant à eux pas mentionnés, ou seulement au détour d'une virgule. Lors du duplex du 20/11 par exemple, Jean-Baptiste Marteau s'attarde autant sur les manœuvres politiques pour faire voter la loi que sur la loi elle-même [7].

En fin de compte, sur la période étudiée, seuls les reportages du 27/11 (possible réforme de l'IGPN) et du 29/11 (possibles réformes de la police) peuvent être considérés comme des reportages de fond, abordant également les violences policières. En revanche, les dispositions de la loi concernant les drones, les questions de sécurité privée, l'armement de la police n'ont donné au service public aucune idée de reportage ou d'enquête… Un déficit qui confirme à quel point l'agenda de France 2, loin d'être autonome, est au contraire calqué sur le tempo politique du gouvernement.

Idem sur France Inter, où la rédaction n'a d'yeux que pour la majorité… même quand on s'y attend le moins. Exemple le 26/11. L'expulsion des exilés place de la République (trois jours plus tôt) fait l'objet d'un développement relativement long dans le JT, et au vu des innombrables violences (filmées) commises par les policiers, un lien est fait avec l'article 24 de la proposition de loi « Sécurité globale ». L'occasion, pour France Inter, de faire un reportage… sur la majorité ! « L'ancien sarkozyste [Gérald Darmanin] domine l'actualité […]. Voilà [un événement] qui pourrait bien réveiller la gauche du gouvernement » ose ainsi Florence Paracuellos, avant de céder la parole au journaliste Maxence Lambrecq, qui pousse le bouchon encore plus loin :

Une aile gauche majoritaire [sic] mais quasiment inaudible jusqu'ici. Olivier Véran n'a ni l'espace ni le temps pour s'y atteler, Jean-Yves Le Drian ne court jamais après les interviews, Florence Parly encore moins, Barbara Pompili, Élisabeth Borne restent dans leur couloir, Marlène Schiappa est, elle, sous la tutelle du ministre de l'Intérieur et elle s'y tient encore hier au Sénat : « Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, immédiatement en voyant les images qu'il a lui-même qualifiées de choquantes, a souhaité commander un rapport au Préfet de police. » Seul le garde des sceaux Éric Dupond-Moretti joue ponctuellement une autre mélodie. […] L'aile gauche a obtenu la réécriture de l'article 24, la saisine du Conseil constitutionnel ; elle vient de se renforcer avec l'arrivée de Clément Beaune, ministre des Affaires européennes très proche d'Emmanuel Macron […].

Nous qui pensions que ces (maigres) avancées étaient la conséquence de la mobilisation, quels naïfs ! Par ailleurs, que 220 députés En marche (soit 81% du groupe) aient deux jours plus tôt voté en faveur de l'article 24 lors du scrutin à l'Assemblée ne semble pas devoir entrer en ligne de compte. Dans le monde des journalistes d'Inter, il existe chez LREM une « aile gauche » toute puissante, pour ne pas dire actrice de premier plan dans la mobilisation !

Et la même rengaine ponctue, matin après matin, le journal de 8h, évinçant chaque jour un peu plus le fond des enjeux, et avec lui, le mouvement social en général. Le 27 novembre, rebelote : alors que « l'affaire Michel Zecler » ouvre le journal, la rédaction s'intéresse au « gouvernement [qui] envoie son message de fermeté ». L'auditeur est ainsi gratifié d'une rediffusion des propos de Gérald Darmanin et de Gabriel Attal, respectivement tenus dans le JT et l'émission « Vous avez la parole » (présentée par Léa Salamé…), tous deux transmis sur France 2 la veille au soir. Puis, le chef du service politique de France Inter, Yaël Goosz scrute à son tour les pinaillages… de la majorité : un collègue de Gérald Darmanin, Richard Ferrand et un tweet de Christophe Castaner. Là encore, le lien avec la loi « Sécurité globale » est fait, mais pour mieux s'intéresser… à la majorité. Florilège :

- « Cette commission, c'est pour faire dégonfler la polémique » explique Matignon ;

- En coulisse, des marcheurs ont mis en garde le Président : il ne faudrait pas que cet article 24 soit pour nous ce que la déchéance de nationalité fut pour François Hollande.

- Au sein du gouvernement, le clivage police/justice reprend ses droits : Darmanin/Dupond-Moretti. On se souvient du clash sur l'ensauvagement, saison 2 sur l'article 24. Le Garde des sceaux était hier soir sur LCI. [L'occasion de rediffuser vingt secondes de Dupond-Moretti !]

- Éric Dupond-Moretti qui relaie le grand malaise qui traverse la majorité. Malaise que Jean Castex s'efforce d'apaiser en deux temps : mardi, c'était la saisine à venir du Conseil constitutionnel, hier soir c'était donc cette commission. Mais ce matin, le groupe En marche s'inquiète et le dit sur Twitter.

Ou comment une rédaction de service public se convertit en antichambre de la majorité, l'oreillette branchée 24h/24 sur les comptes Twitter du gouvernement et sur de potentiels « clashs » entre deux ministres... Que des critiques (fort timides) soient émises de ci de là, ou que des sujets fassent état des déboires au sein de LREM ne changent pour ainsi dire rien à l'affaire : le journal de 8h reste la caisse de résonnance du pouvoir, aussi déstabilisé soit-il décrit, et au détriment de tout un pan de l'information.

3. Une opposition qui peine à se faire entendre

Conséquence directe de sujets polarisés par les réactions politiciennes en général, et gouvernementales en particulier : l'opposition, ses positions sur le fond, et le mouvement social sont marginalisés. Nous le disions plus haut : sur France 2, si le gouvernement a le droit à un long direct dans le JT du 26/11, l'opposition doit se contenter, pour sa part, de quelques secondes montées ici et là. Laurent Bortolussi (Line Press, 15/11), Guillaume Tusseau (professeur de droit à Sciences Po, 22/10) et Emmanuel Poupard (premier secrétaire général du SNJ, 22/10) bénéficient respectivement de 13 secondes, 12 secondes et 18 secondes de temps de parole. Une éternité pour France 2 ! Les autres opposants devront quant à eux se contenter de 9 secondes (Arié Alimi/LDH, 17/11), et 8 secondes (Edwy Plenel/Mediapart, 28/11).

Un dispositif qui les condamne à n'évoquer que des bribes de la loi ou à formuler un bref désaccord avec l'exécutif, aux dépens d'un argumentaire un tant soit peu développé, rendu impossible. Le résultat est une information au rabais, où l'opposition est souvent réduite à de petites phrases, sélectionnées par les journalistes parce qu'elles attirent l'attention ou que leurs auteurs sont de bons orateurs (Jean-Luc Mélenchon, Arié Alimi par exemple).

Un procédé particulièrement visible lors du reportage du 28/11 sur la manifestation du jour-même : si un nombre « significatif » de manifestants sont interrogés (trois manifestants en plus d'une ancienne policière, deux avocates et Edwy Plenel), leurs témoignages n'excèdent jamais neuf secondes chacun ! Difficile d'en tirer une critique cohérente de la loi : France 2 crée au contraire toutes les conditions d'une « analyse » superficielle des enjeux, convoquant l'opposition de manière illustrative la plupart du temps, histoire de dire que la parole lui a bien été donnée…

C'est encore pire sur France Inter. La première manifestation (17/11) fait l'objet d'une brève de 18 secondes le lendemain, axée… sur les « échauffourées » ! La semaine suivante, la manifestation du 21/11 (massive en France) est annoncée le matin dans le journal, mais ne fait l'objet d'aucun traitement les jours suivants. On note un changement le 28/11. La journaliste parle d'une « contestation qui explose contre les violences policières, contre ce texte, cette proposition de loi Sécurité Globale, qui doit encore passer devant le Sénat en janvier. » Elle annonce l'heure des rassemblements et leur nombre en ajoutant : « Unanimité de tous les médias, unité aussi dans le combat, […] de toute la gauche. » « Unanimité des médias » sur le papier peut-être, mais qui est loin de se répercuter dans l'information diffusée à l'antenne !

Car malgré cette posture d'affichage, France Inter persiste dans une incroyable marginalisation de l'opposition. En quinze jours, les opposants invités à s'exprimer sont au nombre de deux : Julien Bayou (EELV) – dont le journal retransmet une trentaine de secondes d'interview (21/11) – et une militante associative manifestant à Périgueux (26 secondes dans le journal du 29/11)... Dérisoire, donc. La radio publique réussissant ainsi l'exploit de ne donner la parole à aucun membre de la coordination « StopLoiSécuritéGlobale » au cours de ces deux semaines ! Les journalistes leur préfèrent les responsables politiques, Julien Bayou donc, mais également Yannick Jadot et Olivier Faure, dont deux minuscules citations seront lues à l'antenne le 28/11 (le NPA, le Parti communiste et la France insoumise sont mentionnés le même jour). L'idée n'est évidemment pas de critiquer le fait que ces derniers soient cités, mais de déplorer qu'ils soient les seuls à l'être – et dans des conditions si médiocres.

Et malgré ces quelques éléments, l'expression des opposants demeure remarquablement absente. De quoi rire (jaune) lorsque le 29/11, dans un sujet traitant de la manifestation parisienne quasi exclusivement sous l'angle de la violence des « casseurs », la journaliste déplore des « images [qui] ne font que brouiller le message des manifestants ». Un « brouillage » que le journal de 8h a lui-même mis en œuvre au cours des treize jours précédents, en négligeant systématiquement le fond de la loi, en réprimant l'expression d'un « message » digne de ce nom venu de l'opposition, et en ne laissant aucun « manifestant » témoigner tout court – à l'exception d'une manifestante à Périgueux…

4. Violences policières : un « tournant Zecler » dans l'information ?

Comme nous l'écrivions dans la première partie de notre étude, les premiers jours observés (15-25 novembre) « se caractérisent une nouvelle fois par l'absence de traitement des violences policières. Que ces dernières concernent de simples citoyens, des journalistes indépendants et même, dans une certaine mesure, des journalistes venant de médias "classiques" ».

Cependant, à la suite des violences policières dont a été victime Michel Zecler à Paris, un changement de ton s'opère dans le JT de 20h de France 2, le 26/11. « L'incroyable déchaînement de violence de trois policiers contre un homme qui ne se défend pas » annonce Anne-Sophie Lapix en ouverture du 20h. « C'est une scène hallucinante, un déchaînement de violence de policiers contre un homme sans arme qui ne semble pas répliquer » ajoutera-t-elle en introduction du reportage. Dans un second sujet, France 2 fait le lien avec la proposition de loi « Sécurité globale ». Anne-Sophie Lapix se montre inhabituellement pugnace lors de l'interview avec Gérald Darmanin, dans le même journal :

- Je vous demande si ce sont vraiment des brebis galeuses, ou est-ce qu'il y a aujourd'hui un sentiment d'impunité peut-être entraîné par vos propos, par la loi, on va en parler ?

- Ces images, elles sont importantes, […] ces vidéos, elles nous permettent de voir qu'il y a peut-être des manquements de certains policiers. L'article 24 risque d'empêcher la diffusion de ces images. Il y a évidemment une grande mobilisation, notamment des journalistes, mais pas seulement contre cet article 24. Il a été adopté à l'Assemblée. Je vois que […] le Premier ministre Jean Castex dit qu'on peut éventuellement revoir cet article, est-ce qu'on pourrait le supprimer ? Est-ce que vous voulez cacher certaines choses des caméras de journalistes et des Français ?

Mais si l'agression de Michel Zecler met de nouveau les violences policières au premier plan et relance le traitement médiatique de l'article 24 (mais lui seul…), le naturel revient au galop deux jours plus tard dès le 20h du 28/11. Ainsi, l'unique reportage sur la manifestation contre la loi « Sécurité globale » finit sans surprise par un traitement à sens unique des violences… soit, pour la rédaction, celles des manifestants. Elles font en prime l'objet d'un duplex que le correspondant conclura par un désormais traditionnel… « il ne faudra pas pour autant résumer cette journée à ces violences » ! Des violences policières lors de cette manifestation, il n'en sera pas question le jour même. Il faudra attendre le lendemain (29/11) pour qu'elles soient évoquées, notamment grâce au témoignage du photographe indépendant Ameer Al Halbi, violemment matraqué par la police le samedi précédent. Avec Laurent Bortolussi, ils seront les deux seuls journalistes indépendants à témoigner – et à figurer tout court – dans le JT en quinze jours.

Sur France Inter, l'information reste trop biaisée pour parler de « tournant Zecler ». Certes, le tabassage fait l'ouverture du « 8h » le 27/11. Mais la rédaction n'opère pas de changement de cap, préférant au reportage et à une mise en perspective des affaires de violences policières… une plongée dans la psychologie de la majorité gouvernementale. « "Pas d'image pas d'affaire" dénonce l'avocate du producteur roué de coups » est la seule « parole » côté victime que nous entendrons au cours du journal. Pour le reste, France Inter n'hésite pas à recourir au journalisme de préfecture : « Est-ce que c'est le racisme qui a déclenché ce déchaînement de violences dans l'affaire qui nous intéresse ? Qu'en dit-on dans les rangs de la police, Emmanuel ? ». La fin de la réponse du correspondant est à la hauteur de la question :

[…] Les enquêteurs de la police des polices vont quand même devoir déterminer, malgré tout, ce qui s'est passé juste avant la séquence filmée, à quel point le producteur de musique a fait de la résistance passive pour justifier au moins l'usage de la force.

Les journalistes appellent cela « l'art du contradictoire ». Disons plutôt « sources de désinformation ». Et France Inter excelle en la matière. Quelques jours plus tôt, après l'évacuation du camp d'exilés place de la République – dont le journal de 8h précise gentiment à deux reprises qu'elle a été effectuée « sans ménagement » – la présentatrice annonce que « le parquet de Paris lance des investigations sur des violences commises par des policiers contre un migrant et un journaliste ». S'ensuit un focus sur le préfet de police Didier Lallement, certes peu flatteur, mais au cours duquel le journaliste choisit tout de même de relayer des lectures complotistes de l'évacuation : les associations auraient ainsi monté… un coup !

Cette manifestation est surtout qualifiée de manœuvre politique par [l'] entourage [de Didier Lallement], avec très peu de migrants en réalité. Un piège, « d'accord, mais ils ont plongé comme des bleus » commente un patron de syndicat d'officiers. […]

Pourquoi relayer de telles accusations diffamatoires ? Les journalistes de France Inter ne jugeant en outre pas utile d'apporter un semblant de contradictoire, l'auditeur désinformé en conclura que les exilés, soutiens et associations ont « cherché », « souhaité » voire « provoqué » les violences policières, et que tous ont été fort ravis de s'être fait violenter.

Enfin, comme sur France 2, la manifestation du 28/11 donne l'occasion à la radio de service public de jouer avec le bingo « couverture des manifestations » :

- Focalisation sur le black-bloc : « Le plus impressionnant, comme souvent, Paris : les casseurs, les Black Blocs ont incendié voitures, kiosque, brasserie tout autour de la place de la Bastille. La vidéo d'un policier à terre roué de coups a fait le tour des réseaux sociaux. »

- Lecture d'un tweet du ministre de l'Intérieur : « "Violences inacceptables contre les forces de l'ordre" » tweete le ministre Gérald Darmanin. Une trentaine de policiers et gendarmes blessés selon Beauvau, une quarantaine d'arrestations aussi. »

- Retournement des enjeux : « Ces images ne font que brouiller le message des manifestants et au passage, comme un effet boomerang, Maxence Lambrecq, apportent aussi de l'eau au moulin de la majorité. »

- Plongée dans la macronie et exposé des manœuvres politiciennes :

« Pas question d'offrir à ces casseurs de flics le scalp de ce texte [l'article 24 Ndlr] » résume un pilier de la macronie. Et en effet, à l'Élysée comme à Matignon, on ne retient officiellement que ce bilan et ces terribles images. « Cette nouvelle séquence permet à Darmanin de se replacer » analyse un marcheur. « Les Français réclament de l'ordre, il a toute sa place au gouvernement ». Sous-entendu, la question se pose : le ministre de l'Intérieur agace une bonne partie de la majorité. « Il risque bêtement de s'accrocher à son article 24, peste un ténor du groupe, comme on s'est accroché à la taxe carbone face aux gilets jaunes et à l'âge pivot dans la réforme des retraites. Il faut savoir lâcher les chiffons rouges au bon moment. » La porte de sortie la plus souvent évoquée se trouve dans le projet de loi « Laïcité » avec son article 25, qui veut créer un délit de mise en danger de la vie d'autrui par publication d'informations personnelles. « C'est l'histoire de Samuel Paty qui a guidé sa rédaction, mais il pourra autant protéger les enseignants que les policiers » affirme un conseiller ministériel, et ce serait une issue quasi immédiate puisque le texte sera présenté dans 10 jours en Conseil des ministres.

Sources : un pilier de la macronie, l'Élysée, Matignon, un marcheur, « un ténor » du groupe LREM, un conseiller ministériel. Bravo à France Inter !

***

Au 20h de France 2 et dans le JT de 8h sur France Inter, le traitement de la loi « Sécurité globale » et de la mobilisation sociale a pâti, durant les quinze premiers jours (et bien au-delà…), des biais et pratiques journalistiques traditionnels. De quoi tirer les bilans : une information parisiano-centrée, focalisée quasi exclusivement sur l'article 24, marginalisant l'opposition, conditionnée aux faits et gestes du gouvernement et branchée sur les coulisses, états d'âme et « affrontements » politiciens dans la majorité. Au détriment d'une information de qualité, qui privilégierait par exemple les sujets de reportages documentant le fond des dispositions de la loi.

Un bilan peu glorieux donc, alors que de nombreux journalistes se sont déclarés ouvertement hostiles à la proposition de loi. De quoi de nouveau interroger l'influence éditoriale que ces derniers peuvent exercer sur leurs hiérarchies, et les marges de manœuvre dont ils disposent quant aux angles des sujets. Mais peut-être et surtout souligner combien pèsent les routines et pratiques journalistiques dans la production d'une (mauvaise) information : en définitive, une posture – en l'occurrence contre un projet de loi – ne suffit pas à faire de la qualité. Si nous voulions conclure sarcastiques, nous écririons que se battre pour le droit d'informer, c'est bien, se donner concrètement les moyens de l'exercer, c'est mieux…

Arnaud Gallière et Pauline Perrenot


[1] Comme le souligne par exemple le journaliste du Monde Nicolas Chapuis.

[2] Laurent Bortolussi (Line Press) et Amal Bentounsi du collectif Urgence notre police assassine.

[3] Nous l'écrivions dans notre premier article, en donnant l'exemple des prises de position de l'Onu et de la Commission européenne sur le projet de loi.

[5] France Inter se réfère ici à un tweet du 19/11 : « L'article 4 de la proposition de loi sur la sécurité globale a été adopté. Il permettra de créer une police municipale à #Paris. Une évolution historique qui va permettre de renforcer la sécurité des Parisiens. »

[6] Dans une certaine mesure, ce problème est aussi présent le 27/11, lorsque le JT propose un reportage sur les couacs autour de la création annoncée d'une commission pour réécrire l'article 24. On retrouve également le 28/11 un reportage consacré à un « exécutif sous pression », et le 29/11 un autre consacré à Gérald Darmanin et à ses critiques.

[7] « Le gouvernement aura vraiment tenté de donner des gages à sa majorité, à toutes les opposions aussi. D'abord en avançant le débat à 15h pour éviter une discussion en catimini la nuit prochaine ou encore en déposant un amendement pour garantir la liberté de la presse. Mais malgré cela, eh bien les critiques seront restées très fortes aujourd'hui y compris au sein de la majorité où beaucoup soulignent que l'interprétation de cet article 24 qui encadre la diffusion d'images de policiers en intervention, eh bien pourrait restreindre fortement la liberté de la presse mais plus globalement, la liberté de chaque citoyen à filmer d'éventuels dérapages policiers. L'affaire Benalla n'aurait pas pu sortir avec cette loi ont relevé plusieurs députés de l'opposition. Néanmoins cet article 24 sera voté par le groupe En marche mais aussi par Les Républicains et par le Rassemblement national. »


19.01.2021 à 11:50

Vidéos de violences policières : Le Parisien lave plus blanc

Frédéric Lemaire, Julien Baldassarra

Service après-vente de la communication préfectorale.

- Les médias et les mobilisations sociales / ,
Texte intégral 3057 mots

Des manifestations des Gilets jaunes à l'affaire Michel Zecler, les vidéos de violences policières ont joué un rôle important pour révéler au grand jour les pires pratiques des forces de l'ordre. Des images souvent très diffusées sur les réseaux sociaux, et qui finissent par attirer l'attention des grands médias.

Sur son site, Le Parisien rend ainsi régulièrement compte des vidéos de violences policières. L'occasion d'informer sur les dérives du maintien de l'ordre ? Voire. Car dans ses commentaires et « mises en contexte », le quotidien se fait trop souvent l'écho de la communication policière, dans la plus pure tradition du journalisme de préfecture.

Pour rendre compte de la manière dont Le Parisien traite les images de violences policières, nous avons examiné les articles dédiés à une dizaine de vidéos depuis 2019. Le constat : le quotidien de Bernard Arnault donne systématiquement la parole aux autorités et à la police en réponse aux images ; quitte à euphémiser les violences ou à énumérer les éléments « à décharge » des policiers impliqués [1].

La parole à la préfecture

Dans un article daté du 2 mai 2019, Le Parisien revient sur la vidéo d'un CRS qui jette un pavé sur une foule compacte pendant la manifestation du 1er mai. Dès le chapô, le quotidien plaide le contexte pour justifier son geste :

Une vidéo montre un policier jeter un pavé à Paris lors du défilé du 1er mai. Selon une commerçante, des manifestants avaient lancé de nombreux projectiles sur les forces de l'ordre.

Les limiers du Parisien ont mené l'enquête… et elle est entièrement à décharge. Une fleuriste interrogée par le quotidien affirme que les policiers étaient la cible de jets de pierre (sans préciser s'il s'agissait de cet instant précis). Et l'article d'avancer une suggestion :

On ne voit pas précisément le moment où le policier récupère le pavé, ce qui ne permet pas de savoir s'il s'agit d'un projectile qu'il vient de recevoir ou qui traîne simplement au sol.

Le reste de l'article (près de la moitié) s'attache à distiller les éléments de langage du Service d'information et de communication de la police nationale (Sicop). On y apprend que le geste du policier n'est pas forcément illégitime, tout dépend du « contexte »… Nul doute que le travail d'investigation du Parisien sera mis à contribution pour l'enquête interne.

Les autres commentaires du Sicop repris dans l'article sont à l'avenant : « On n'est pas sûr que le projectile ait atteint quelqu'un » ; ou encore « Si ce policier a jeté un pavé, c'est peut-être car il n'avait plus de grenades sur lui ». Quant aux manifestants, ils n'auront pas droit au chapitre dans l'article. Un bijou de journalisme de préfecture.

Quelques mois auparavant, le 30 janvier 2019, le quotidien revenait sur la blessure à l'œil de Jérôme Rodrigues. Les sources de l'article ? Une vidéo tournée par des manifestants, et surtout le rapport d'un policier ayant reconnu avoir tiré au lanceur de balles de défense… mais pas sur Jérôme Rodrigues. C'est également ce qui ressort des déclarations du ministère de l'Intérieur et des « sources policières », qui alimentent l'article : le gilet jaune n'aurait pas été touché par un tir de LBD. Par quoi alors ? Mystère.

Pas un mot d'un témoin côté manifestant. Une phrase seulement revient sur une contradiction dans la déclaration du policier, qui n'aurait « pas mentionné le bon horaire » dans sa déclaration sur le tir. Pas suffisant, apparemment, pour susciter la curiosité des enquêteurs du Parisien

Une présentation des faits à décharge

Même procédé lors d'une manifestation des Gilets Jaunes pendant l'acte 8 à Toulon, le 5 janvier 2019. Un policier est filmé en train de boxer un manifestant pourtant calme, puis de repousser violemment d'autres manifestants et de les frapper. Qu'en dit Le Parisien ? Dans un article publié le lendemain, le quotidien revient sur ces images.

Dans son commentaire, Le Parisien s'empresse de rappeler les bons états de service de Didier Andrieux, le policier violent :

Le policier filmé est un commandant divisionnaire, « actuellement responsable par intérim des 400 policiers en tenue de Toulon », a indiqué une source proche du dossier. Didier Andrieux, après 34 ans de service, fait également partie de la promotion à la Légion d'honneur du 1er janvier 2019.

Autant de « témoignages de moralité » qui apparaissaient dans le titre initial, encore visible dans le lien de l'article : « Un policier décoré filmé en train de frapper des manifestants à Toulon » [2]. Mais ce n'est évidemment qu'un maigre aspect du travail de réhabilitation opéré par Le Parisien. Une fois de plus, le quotidien consacre entièrement son texte aux sources officielles : préfet du Var, police du Var (dont on apprend qu'elle a placé l'homme tabassé en garde à vue pour outrage), Didier Andrieux lui-même (qui justifie son geste en affirmant que l'homme était en possession d'un tesson) ou encore… les collègues de Didier Andrieux, qui chargent une des personnes violentées :

Il s'agissait d'un homme identifié comme un meneur, qui donnait instruction de prendre des palettes et de former des barricades qui ont été incendiées.

N'en jetez plus… À ces témoignages s'ajoute encore celui du procureur de la République, affirmant quant à lui que Didier Andrieux a agi « proportionnellement à la menace » en neutralisant « des casseurs ». Puis ce sont Hubert Falco, le maire Les Républicains de Toulon, et le syndicat Alliance Police Nationale qui concluent l'article en condamnant les violences contre la police. À peine apprend-on qu'une manifestante a porté plainte : circulez, il n'y a rien à voir !

Autre exemple avec cette vidéo tournée le 11 septembre 2019, où l'on voit un policier agressant physiquement un homme non-violent en 2019 à Sevran (qui finit, après plusieurs coups, par répliquer). La séquence inspire au Parisien un titre pour le moins trompeur : « Une bagarre éclate entre un policier et un médiateur de la ville ». Puis, en surimpression de la vidéo, l'indispensable « source policière » vient disculper la police :

À noter tout de même que ces déclarations sont, pour une fois, opposées à celles d'habitants du quartier, décrivant notamment le médiateur comme quelqu'un de « doux » et de non violent.

La « mise en contexte » des violences

Autre vidéo, autre affaire. Dans une vidéo du 18 janvier 2020, on voit un policier frapper par deux fois à la tête un manifestant ensanglanté et immobilisé à terre. Plus tard, un autre policier lui écrase le bras avec son genou. En amont de la vidéo, dans le montage du Parisien, une longue séquence est réservée à Christophe Castaner, alors ministre de l'Intérieur, qui explique longuement qu'il s'agit de vérifier s'il y a « des explications » et de « comprendre cet acte » avant de conclure : « S'il y a faute établie, il y aura une sanction ». Encore une fois, les images sont accompagnées de commentaires en surimpression :

Œil pour œil, dent pour dent, en quelque sorte. Le manifestant, quant à lui, n'aura pas voix au chapitre dans la publication. L'article du Parisien évoque dès son introduction, des « soupçons de violence policière ». Il cite longuement le parquet de Paris, le ministère de l'Intérieur et le syndicat Alliance. L'avocat de la victime a droit, quant à lui, à trois phrases dans l'article. Pas plus.

Le 16 juin 2020, c'est encore une femme enceinte de sept mois qui est violemment plaquée au sol par trois agents de la police ferroviaire. Le Parisien y revient dans un montage et un article. Là encore, c'est une « source proche du dossier » qui donne le contexte censé justifier l'intervention : « La personne interpellée n'avait pas de titre de transport, pas de masque, et a refusé le contrôle ». Et le quotidien d'ajouter :

La femme interpellée était pourtant bel et bien enceinte, comme cela sera confirmé par la suite. Ce qu'aurait pu d'emblée indiquer Le Parisien s'il s'était donné la peine d'enquêter ailleurs qu'auprès des « sources proches du dossier »… À la lecture de l'article, on apprendra tout juste, par la SNCF et une « source proche de l'enquête », que les agents se sont vus délivrer plusieurs jours d'incapacité totale de travail (ITT) ; et que la femme ainsi que son conjoint ont été placés en garde à vue. Une fois de plus, la parole n'a pas été donnée à la victime.

Un des derniers exemples en date est celui d'une vidéo filmée le 12 novembre 2020 à Asnières-sur-Seine. On y voit un jeune homme de 22 ans faire face à un fonctionnaire qui lui assène plusieurs coups de tonfa, dont au moins un à la tête (illégal donc). L'homme perd connaissance et sera transféré aux urgences par le Samu.

L'article du Parisien qui revient sur cette vidéo commence par un appel à « remettre dans leur contexte » les images : « Comme toujours, la vidéo qui circule sur les réseaux sociaux ne montre qu'une partie de la scène. » Là encore, parole à une « source policière » qui explique que l'homme, qui devait être contrôlé pour tapage et non port du masque, se serait montré menaçant.

Enfin, Le Parisien a également rendu compte de l'affaire Michel Zecler, un producteur de musique dont le passage à tabac par quatre policiers pendant 13 longues minutes a été filmé par une caméra de vidéosurveillance ; puis a été diffusé le 26 novembre 2020 par Loopsider. Un des premiers articles du Parisien se contente de relater les faits en mettant en regard les déclarations des policiers et les images de la vidéo.

Mais dans un second article le quotidien s'emploie à relayer intégralement la parole des policiers mis en cause et celle de leurs collègues. Le Parisien précise d'emblée que les policiers sont « appréciés » dans leur commissariat et « bien notés par leur hiérarchie » ; que leur brigade est décrite comme « multiculturelle » et n'a fait l'objet d'aucune plainte pour des faits de racisme. On apprend également que l'un d'entre eux est « expérimenté » et a « la confiance de sa hiérarchie ». Un autre, « bon fonctionnaire, motivé et disponible », est « le père d'un nourrisson ». Autant d'informations essentielles. Tout comme l'explication des policiers largement relayée dans l'article, selon laquelle « pris de panique » ils auraient été « dépassés physiquement par la force d'un homme de 110 kg pour 1,86m, féru de sport de combat ». Bref : tabassé Michel Zecler à l'insu de leur plein gré ?

***

Dans un État de droit, l'usage de la contrainte physique par les forces de l'ordre doit être rigoureusement encadré. Et une couverture médiatique sérieuse de l'action policière se doit de ne pas prendre pour acquise sa légitimité, ni sa légalité. Tout l'inverse de ce que fait Le Parisien, en relayant à longueur de colonnes les éléments de communication de la police, comme les éléments à décharge – contexte, état de service, etc. Dans la plus pure tradition du journalisme de préfecture.

Disons-le clairement : un tel traitement des violences policières n'est pas systématique. Dans certains cas, les articles du Parisien se bornent bel et bien à en rendre compte, sans faire œuvre d'un journalisme de préfecture outrancier [3]. Mais disons-le également : ces cas restent des exceptions, et la norme, celle d'une parole policière prédominante. Et même lorsque Le Parisien ne s'applique pas à faire le service après-vente de la communication policière, on reconnaît dans ses articles les biais caractéristiques du journalisme de préfecture.

Sans les vidéos de violences policières tournées dans la plupart des cas par des témoins non journalistes, les différentes affaires mentionnées précédemment n'auraient par ailleurs pas existé – ou si peu – dans les grands médias. C'est dire toute l'importance des mobilisations contre les projets de loi « Sécurité globale » ou sur le « séparatisme », deux textes qui visent (entre autres !) à entraver la diffusion de ces images. Parce que leur médiatisation est un enjeu démocratique, elle doit rester un droit.

Julien Baldassarra et Frédéric Lemaire


[1] Nous avons déjà plusieurs fois documenté comment Le Parisien se fait l'écho de la communication policière, par exemple dans notre article : « Confinement : Le Parisien coiffe le képi et surveille les quartiers populaires ».

[2] On notera à l'inverse que dans de nombreuses affaires de violences policières, certains journalistes n'hésitent pas à éplucher le casier judiciaire des victimes pour y trouver d'éventuels délits ou infraction, des affaires Adama Traoré à Cédric Chouviat, comme si le « pedigree » des victimes pouvait légitimer d'éventuelles violences.

[3] C'est le cas pour cette vidéo du croche-pied d'un policier sur une femme marchant dans la rue, ou des images de l'évacuation d'un squat de migrants par la police.


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