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17.04.2026 à 18:17

1er mai : les éditorialistes veulent « libérer le travail »

Jérémie Younes
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Texte intégral (3412 mots)

Autoriser le travail le 1er mai pour certaines professions ? L'éditocratie soutient l'idée avec enthousiasme.

C'est ce que les journalistes appellent « un marronnier ». Comme (presque) chaque année, une proposition de loi visant à autoriser le travail le 1er mai a été mise sur la table ; et comme (presque) chaque année, une grande partie de la presse a soutenu l'idée. Cette fois, la tentative émane d'une proposition de loi LR reprise par Gabriel Attal, soutenue par le gouvernement, et examinée à l'Assemblée nationale le 10 avril. C'est le journal L'Opinion qui avait ouvert le feu, dès le 27 mars, avec un article de première page : « Attal veut autoriser le travail le 1er mai et séduire les patrons ». Gabriel Attal « a un coup en tête », explique le journal : « Faire adopter une proposition de loi qui autorisera le travail le 1er mai pour certaines professions. » L'Opinion se réjouit de cette volonté de « libérer le travail » (sic), mais prévient : « Le sujet est aussi controversé que porteur. »

Pour s'assurer des bonnes dispositions de « l'opinion » – ou en fabriquer une sur mesure –, la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) commande alors un sondage ; c'est La Tribune Dimanche qui se charge de le relayer (5/04) : « Les Français souhaitent en majorité travailler le 1er-Mai. » Le sondage est présenté comme « exclusif » et figure en manchette à la Une du journal, qui se permet de simplifier encore la formule pour être plus accrocheur : « Les français veulent travailler le 1er mai ». Dans le papier qui présente les résultats, le micro est tendu au commanditaire de l'étude, Amir Reza-Tofighi, président de la CPME : « Comme nous le pressentions, ils sont très majoritairement pour », se réjouit-il. Où la dialectique entre un institut de sondage et son client se dévoile : à travers une question orientée et simplifiant les enjeux à l'extrême [1], veuillez nous confirmer ce que « nous pressentions » ; aidez-nous à co-construire dans l'espace public cette opinion que nous avons déjà, en lui donnant un vernis scientifique.

Cela suffit comme souvent à bluffer une bonne part du champ journalistique. Le sondage OpinionWay est instantanément repris un peu partout : Sud Ouest (5/04), BFM-TV (5/04), RMC (6/04), L'Opinion (10/04), L'Indépendant (13/04), Le HuffPost (13/04), Sud Radio (14/04), etc. Sur la base de cette « étude » qu'ils prennent au sérieux, les éditorialistes se sentent autorisés à se faire la voix du peuple qui, pour une fois croient-ils, converge avec celle du pouvoir : « Nombre de travailleurs veulent travailler le 1er mai, assure Christophe Barbier sur LCI (13/04), laissons les professions décider sur la base du volontariat ! La réforme proposée par le gouvernement, c'est pas obliger les gens ! » L'occasion était trop belle pour ne pas tirer à vue sur « les professionnels du syndicalisme », lesquels ont fait du 1er mai un « totem » « sacré » et iraient à l'encontre de la volonté des travailleurs, que Barbier, armé de son sondage, connaît mieux que personne.

« L'État français vous interdit […] de gagner votre vie une journée par an »

Il n'est pas le seul éditocrate à gloser sur le travail du 1er mai… et encore moins sur les désirs supposés « des-Français ». Dès le 6 avril, au lendemain de la publication du fameux sondage, c'est la « voix de droite » de RMC, Louis Sarkozy, qui s'y met, avec la finesse qu'on commence à lui connaître. La théâtralisation se joue dans un tango parfaitement maîtrisé avec le présentateur, Matthieu Belliard, qui pose dès le lancement les résultats du sondage d'opinion comme un fait incontestable :

- Matthieu Belliard : Près de 3 Français sur 4 qui veulent pouvoir bosser le 1er mai, c'est le résultat d'un sondage commandé par la CPME pour La Tribune Dimanche. Fleuristes et boulangers n'ont pas le droit de faire travailler leurs salariés […]. Vous, Louis, ça vous révolte ?

- Louis Sarkozy : Matthieu, j'aime mon pays. Je l'aime profondément. Mais parfois il est l'hôte d'une bêtise, d'un non-sens stratosphérique. Nous sommes en 2026 et l'État français vous interdit physiquement et juridiquement de gagner votre vie une journée par an, même si vous le voulez, même si vos employés sont d'accord, même si vos clients le demandent, même si le pays en a besoin… mais c'est désespérant !

- Matthieu Belliard : Mais ce jour férié c'est une conquête sociale, et puis par ailleurs c'est un jour férié historique !

- Louis Sarkozy : Mais quelle importance, Matthieu ? Regardez ce qui arrive à nos artisans ! L'année dernière en Vendée, cinq boulangeries ont été « raidées » par l'inspection du travail comme s'il s'agissait de repères de trafiquants… Les points de deal, on n'y touche pas, mais le vendeur de pain le 1er mai mobilise des dizaines de fonctionnaires ?

Interdiction de se moquer…

Pendant dix jours, journalistes et éditorialistes vont ainsi se relayer pour mettre à l'agenda médiatique cette idée originale. Le 6, Estelle Denis en fait l'un des sujets de son émission sur RMC (« Estelle Midi ») : « Les Français ont tranché ! affirme-t-elle sur la base du sondage de la CPME. Travailler le 1er mai, c'est un grand oui ! » Ce n'est plus seulement une mesure (bancale) de l'opinion, mais le résultat d'un vote formel, presque d'un référendum, « les Français ont tranché ». Le 7, c'est Alba Ventura qui s'y colle sur TF1, dans la matinale de Bruce Toussaint : « Travailler le 1er mai… si je veux ! » Tous les mots-clés sont lancés : « souplesse », « liberté », « bâton dans les roues » des petits commerçants, « lutte complètement dépassée » des syndicats… Pour appuyer sa démonstration, Alba Ventura cite elle aussi le sondage de la CPME : « Vous savez Bruce, c'est rare qu'un sondage soit aussi unanime […] : tout le monde dit oui ! » Le même jour (7/04), le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou se rend sur CNews, face à une Laurence Ferrari conquise par l'idée.

Quand elle n'est pas le sujet d'un édito ou d'une interview politique, la question « faut-il autoriser le travail le 1er mai ? » se retrouve au cœur d'un débat de plateau. C'est ce qu'organise l'émission « C à Vous » le 7 avril (France 5). C'est aussi le sujet du débat d'Anne-Sophie Lapix deux jours plus tard sur RTL (9/04) : « Faut-il que les salariés travaillent le 1er mai ? ». Ou encore celui d'Éliot Deval sur Europe 1 (10/04) : « C'est incroyable que dans un pays qui souffre d'un manque de travail, on ne permet [sic] pas aux gens de travailler. » La radio du groupe Bolloré va d'ailleurs s'illustrer par un matraquage de grande ampleur, avec pas moins de 21 entrées sur le site à ce sujet entre le 10 et le 14 avril. Mention spéciale pour les éditos de Christine Kelly, qui s'est surpassée en matière de titraille : « Pourquoi la gauche veut-elle continuer d'interdire aux Français courageux de travailler le 1er mai ? » (13/04) Ou encore : « Contrôles, amendes : le 1er mai est-il devenu le jour du racket des petits commerçants ? » (14/04). Sur BFM-TV aussi, le débat est posé par Marschall et Truchot en des termes choisis : « 1er mai : le diktat du repos obligatoire ? » (14/04)

Ce plateau-ci est l'occasion d'une autre figure classique du journalisme de classe, le traquenard organisé contre un représentant de gauche : le sénateur communiste Fabien Gay se retrouve ainsi seul contre tous [2], autour d'une table entièrement favorable à la « libération du travail », à « l'assouplissement », et considérant comme une évidence « qu'il faut travailler plus dans ce pays ». Lorsque Fabien Gay fait remarquer au présentateur que le plateau n'est pas équilibré, et qu'il s'agit d'un « débat à 5 contre 1 », Olivier Truchot se retranche derrière… le sondage de la CPME, pour considérer que son plateau est en réalité représentatif de « l'opinion publique » : « Ben, 74% des Français ! », lâche-t-il avec un haussement d'épaules.

Les JT ne passent pas à côté de cette « actualité » et les sujets sont à peu près tous construits de la même façon, à l'image de ce « reportage » de BFM-TV (10/04) diffusé en boucle : d'abord, et comme le veut la hiérarchie, parole d'un petit patron souhaitant faire travailler ses salariés le 1er mai (ici, un poissonnier parisien) : « Il faut vivre avec son temps et laisser faire les gens comme ils le souhaitent » ; puis, rappel de la législation en vigueur ; ensuite, parole d'un salarié (ici, une employée de la même poissonnerie, interrogée… devant son patron) ; enfin, conclusion sur… le sondage de la CPME : « 74% des Français se disent tout de même favorables […] ». Emballez, c'est pesé !

Motion de rejet : « Pas forcément une mauvaise nouvelle »

Largement promue avant son examen par l'Assemblée nationale, la proposition de loi arrive finalement au parlement le 10 avril. La presse écrite est évidemment sur le pont. Et se montre elle aussi plutôt favorable à cette arlésienne : Le Figaro fustige la « grogne des syndicats » (10/04), et L'Opinion s'appuie (encore) sur le sondage de la CPME pour affirmer qu'une « écrasante majorité » des Français est favorable à cette réforme (10/04). Le HuffPost nous parle de « ce totem que rêvent de faire tomber le bloc central et la droite » (10/04), quand L'Indépendant fait dans l'équivoque : « Travail le 1er mai : "Je pensais que c'était déjà autorisé..." » (10/04). Midi Libre interroge un professeur de droit social qui parle de « déverrouiller[r] l'interdiction » (10/04), et Le Journal de Saône-et-Loire interroge le président de la Confédération nationale de la boulangerie, « l'un des acteurs à l'origine de la proposition de loi présentée ce vendredi pour autoriser sous conditions le travail le 1er Mai », qui parle lui de « clarification » (10/04). Bref, comme l'audiovisuel, la presse écrite exerce à sens unique ses pouvoirs de mise à l'agenda (« nous allons parler de ci plutôt que de ça ») et de cadrage (« nous allons en parler comme ci plutôt que comme ça »).

Mais dans la journée, un rebondissement s'offre aux chroniqueurs : les députés macronistes votent une motion de rejet préalable contre leur propre texte afin de contourner les débats parlementaires ! La pratique est rare, mais elle ne scandalise pas outre mesure la presse politique. Au contraire : le coup de force institutionnel est euphémisé, justifié voire valorisé par une large partie des médias, enthousiastes face à cette accélération du calendrier qui pourrait permettre à la réforme de s'appliquer dès le 1er mai 2026. « Sur le papier, le texte a toutes les chances de passer puisqu'il bénéficie d'une majorité allant de Renaissance au RN […]. Encore faut-il que les députés aillent jusqu'au vote, ce qui n'est pas garanti vu le nombre important d'amendements déposés par la gauche », prévenait d'ailleurs Le HuffPost (10/04). Aussi le quotidien Les Échos avait-il anticipé le coup de force avec une très belle litote (10/04) : « Jeudi en fin de journée, les députés EPR s'interrogeaient sur l'opportunité de voter [la motion de rejet préalable] : son adoption ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle, puisque le texte serait directement renvoyé en commission mixte paritaire, où la majorité en faveur de l'extension du travail le 1er-Mai est acquise. »

Christophe Barbier est lui beaucoup plus clair (LCI, 13/04) : « On renvoie directement le texte en commission mixte paritaire, sept députés/sept sénateurs, c'est plus raisonnable ! » Et surtout : « Ça permet de faire espérer une adoption du texte avant le 1er mai ! »

Le Progrès entretient le même espoir (11/04) : « Peut-être dès cette année […], si le texte est rapidement inscrit au Journal Officiel. » « Les députés ont trouvé le moyen d'accélérer le parcours législatif du texte », écrit Le Figaro (11/04) : « Afin de contourner cet embouteillage parlementaire, les macronistes ont saboté leur propre texte. » Dans Libération aussi, en première page (13/04), le coup de force est présenté comme une simple « manœuvre » visant « à accélérer l'examen », non pas à s'asseoir sur l'Assemblée. On trouve ailleurs les mots « coup de théâtre » (L'indépendant), « tour de passe-passe » (Le Figaro), ou simplement « démarche » (Le Monde) – les mots les plus tranchés étant systématiquement entre guillemets et, comme de coutume, prêtés à l'opposition : « La gauche dénonce un "passage en force" » (Le Monde, 10/04) ; « Sophie Binet a dénoncé "un coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs et travailleuses" » (Nouvel Obs, 10/04), etc.

Le gouvernement recule… au grand dam des éditocrates

Lundi 13 avril, nouveau « coup de théâtre » : menacé par une motion de censure déposée par le groupe GDR (communiste), le gouvernement recule et enterre le texte de loi… au grand dam d'une partie de l'éditocratie. Sur Franceinfo, Axel de Tarlé revient sur cette actualité dans son émission fort mal nommée, « L'info s'éclaire » (13/04). La question qui structure son plateau (et orne son bandeau) résume l'état d'esprit du présentateur : « Travail le 1er mai : le gouvernement recule… à tort ? » Face à un plateau plutôt rétif, Axel de Tarlé ne cache pas sa déception : « C'est aux syndicats de statuer ? Ou aux Français ? Non parce que si vous demandez aux Français, regardez le sondage, il est très clair : 74% des Français sont pour cette proposition de Gabriel Attal […]. Ils ont tort les Français ? »

Pour Pascal Praud, sur Europe1/CNews (13/04), l'abandon de cette réforme est « une synthèse de tous les maux français » et de « l'archaïsme syndical ». Et les violons sont de sortie : « Quelle tristesse que cette reculade ! En France, la liberté de travailler est soumise à la CGT et à quelques syndicats qui rejouent la lutte des classes. » Sur LCI, Ruth Elkrief jette les mêmes mots dans un autre ordre : « Cette affaire n'est pas anecdotique, […] elle révèle plusieurs maux de la société française et de la politique française : c'est une comédie parlementaire, face à un gouvernement faible, et une gauche archaïque. » Sur Sud Radio, Éric Revel est colère (13/04) : « Paf ! Tout ça est balayé. Pourtant, sur la base du volontariat, pourquoi pas ? Libérer le travail dans ce pays, pourquoi pas ? […] Les syndicats ont dit "Niet !" et tout a été balayé. » L'éditocrate n'en revient pas : « Je regardais le sondage, 73% des Français sont pour. Les syndicats sont contre. Et ils représentent quoi les syndicats ? 7 à 8% des salariés du secteur privé. C'est ça la démocratie sociale en France. » Enfin, pour Dominique Seux, sur France Inter (13/04), « transformer le 1ᵉʳ mai en guerre de religion, entonner L'Internationale à l'Assemblée, quand le sujet concerne quelques professionnels bien identifiés, tout cela est ridicule ! »

***

De nombreuses propositions de loi sont discutées chaque semaine, et rares sont celles qui font l'objet d'un réel débat public organisé par l'espace médiatique. Dans le cas d'espèce, les outils journalistiques employés pour « mettre à l'agenda » la proposition de Gabriel Attal ne sont que très classiques dès qu'il s'agit de casser les conquêtes du mouvement ouvrier : sondage d'opinion commandité par un syndicat patronal et mobilisé à tort et à travers ; éditos à sens unique des gardiens de l'ordre économique et social ; cadrages des débats depuis le point de vue du pouvoir ; euphémisation voire valorisation du coup de force parlementaire ; utilisation d'un vocabulaire mélioratif pour la réforme (« libérer le travail », « déverrouiller », « bon sens ») et de disqualifications pour les syndicats (« archaïques » ou « grogneurs »). Au total, une large partie de la presse aura parfaitement joué son rôle d'accompagnement d'une réforme anti-sociale… et peut se remettre à espérer, après que Sébastien Lecornu a annoncé vendredi 17 avril le dépôt d'un nouveau projet de loi, « avant ce 1er mai ».

Jérémie Younes


[1] La question adressée par le sondage était la suivante : « Seriez-vous favorable à ce que les salariés volontaires puissent travailler le 1er mai dans les commerces de proximité, avec une rémunération doublée ? »

[2] En plus des deux présentateurs, il y a autour du plateau : Marie Chantrait, cheffe du service politique de BFM-TV ; Véronique Langlais, présentée comme « bouchère », qui dirige la boucherie Meissonier, une boucherie de luxe du 17e arrondissement de Paris, présidente du syndicat des Bouchers de Paris (ce n'est pas précisé sur le bandeau) ; et Farell Legendre, présenté comme « fleuriste », président de la Féderation Française des Artisans fleuristes (ce n'est pas précisé sur le bandeau).

16.04.2026 à 14:52

Léa Salamé, archange médiatique des grands patrons

Clément Sénéchal
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Texte intégral (3263 mots)

Pour restaurer son image, le grand patronat peut toujours compter sur Léa Salamé.

Le 23 février 2026, Marc-Olivier Fogiel reçoit une invitée « exceptionnelle » sur RTL : la pianiste Hélène Mercier-Arnault, « épouse de Bernard Arnault » (c'est précisé dans le titre). À cette occasion, elle déclare notamment que « les clochards » le seraient par « choix de vie ». Si ces propos ne sont pas diffusés par RTL, ils sont exhumés près d'un mois plus tard par Blast et Mediapart (19/03). Face au tollé, Hélène Mercier-Arnault a pu compter sur Léa Salamé pour restaurer son image.

C'est le 4 avril, dans l'émission d'infotainment à paillettes « Quelle époque » (France 2), qu'on a pu assister à la contrition poignante d'Hélène Mercier-Arnault… Après l'inévitable promotion du disque de l'invitée – plus de vingt (longues) minutes de complaisance –, Léa Salamé introduit la séquence qui l'intéresse réellement :

Léa Salamé : Vous avez donné une interview il y a un peu plus d'un mois à RTL, à Marc-Olivier Fogiel. Dans cette interview-là, qui a duré plus de 20 minutes, elle a été montée, ce qui arrive souvent – donc ils ont gardé 10 minutes qu'ils ont diffusées. Et puis, il y a un extrait qui a fuité, dans la presse, dans Mediapart notamment, où on vous entend dire les mots suivants […] : « Ce que je vais vous dire va peut-être vous choquer, les SDF j'y pense pas tous les jours. La première fois où j'ai vu des clochards, c'est quand je suis arrivée à Paris. C'est aussi, j'ai l'impression, un choix de vie. Un choix de vie avec des gens [...] qui ont décidé de lâcher la société. C'est un retrait du monde. » Vous comprenez que cette phrase ait choqué beaucoup de monde ?

La façon dont Léa Salamé revient sur les événements est intéressante : elle insiste d'abord sur le montage et les coupes, « ça arrive souvent », puis parle de « fuite […] dans Mediapart » – alors même que l'intéressée se trouvait dans un dispositif d'interview explicite chez RTL, donc en situation de parole publique. De quoi distiller l'impression qu'Hélène Mercier-Arnault a pu être piégée, que les choses n'ont pas été réglo, justifiant ainsi la maladresse ? Il s'agit, précisément, d'une séance de rattrapage en bonne et due forme :

- Hélène Mercier-Arnault : Il m'a posé plein de questions, des questions sur Trump, sur Macron ; et moi je pensais qu'il allait me poser des questions complètement différentes. Je devais présenter mon disque, et toutes les questions qu'il m'a posées pratiquement étaient des surprises. Mauvaises surprises. Mais en même temps, je pensais que c'était un sketch, quoi. Rien de… Vous voyez, quoi. C'était une mise en scène.

- Léa Salamé : Mais sur cette réponse-là, on s'est dit « oh la la ! Elle est complètement déconnectée ».

- Hélène Mercier-Arnault : Non. Alors il faut dire, le montage n'est pas du tout bien fait, il y a beaucoup de choses qui ont été coupées là-dedans, c'est juste des parties qu'on entend.

Pourtant, selon Blast, le passage indélicat a été censuré par RTL suite à la demande expresse de son attachée de presse. Cette défense pour le moins confuse laisse place ensuite au véritable morceau de bravoure qui, lui, ne sera pas coupé au montage par France 2. Trémolos grandissants dans la voix, moulinets submergés d'émotions avec les mains, la pianiste poursuit :

- Hélène Mercier-Arnault : Et dès qu'il m'a parlé des SDF [...], j'ai eu un espèce de retour en arrière de ma vie, quand j'avais 16 ans, quand j'habitais avec ma sœur à Nanterre, où elle avait un amoureux SDF. Et elle voulait aller vivre avec lui dans la gare du RER à Nanterre. Donc tout de suite ça m'est venu quand il m'a parlé de ça, j'ai eu besoin de dire « j'y pense pas tous les jours » parce que c'était insupportable, tout d'un coup, cette violence. Alors je suis désolée de pleurer à la télévision. En fait, c'est honteux. Et puis c'est très impudique, vous voyez là. Désolé, mais…

L'explication, quoique originale, ne suscite aucune relance de Léa Salamé. Sans doute parce qu'elle apparaît secondaire face au geste d'Hélène Mercier-Arnault : essuyer des larmes à ses yeux, hélas invisibles à l'écran malgré le plan serré du réalisateur. Mais l'essentiel est fait : Léa Salamé tient son « moment », une contre-séquence calibrée pour tourner sur les réseaux sociaux.

Dépolitiser l'époque

Quant à savoir pourquoi les paroles initiales de madame Arnault sont « choquantes », la question est traitée de manière superficielle, essentiellement pour la forme : « De ces dernières années, il y a une telle inégalité, entre les 1% qui gagnent tellement de milliards et les gens qui galèrent […] et qui se disent que des gens comme vous, comme votre mari, sont totalement déconnectés et vivent dans leur petit monde, et ne comprennent pas les vraies souffrances des gens, et c'est peut-être ça qui a résonné dans cette phrase-là » désamorce Léa Salamé. Réponse de l'intéressée : « Mais mon mari travaille tellement, il ne profite jamais de la vie, c'est pour ça je suis ravie de faire autant de piano, il travaille, il construit, il donne des emplois… » Relance de Léa Salamé : « Oui. »

Hugo Clément, l'autre « journaliste » de l'émission, tente alors un relai : « Ce ressentiment qu'il y a dans une partie de la population, envers les ultra-riches et ces fortunes qui augmentent, vous le comprenez, quand même ? » Réponse : « Je comprends, parce qu'il y a souvent des attitudes de gens très riches qui se croient tout permis, au-dessus de tout le monde, qui sont très arrogants, c'est insupportable. » Un problème d'éducation, donc. Relance du contradicteur : « Ce n'est pas le cas de votre mari, donc, selon vous. » « Non », se contente de répondre l'épouse. Fin de l'échange, on en restera là.

On ne débattra pas davantage des inégalités qui sévissent en France, de la hausse de la pauvreté sous la présidence du mari de la « copine » d'Hélène Mercier-Arnault, sur la persistance des SDF dans la 7e économie mondiale, ni des ressorts de la fortune de Bernard Arnault, que Léa Salamé présente d'ailleurs d'emblée comme l'« un des plus grands chefs d'entreprise français », qui « crée plein d'emplois » (et « qui suscite beaucoup de fantasmes »). Car « Quelle époque » n'est pas tant là pour éclairer l'histoire que pour dépolitiser ses enjeux.

En l'occurrence, en dehors de la séquence commedia dell'arte, c'est une trentaine de minutes de bavardages people qu'il faut subir. Sur sa love story avec Bernard et la tenue dans laquelle il se couche, sur sa sœur Madeleine qui fumait du cannabis et qui s'est suicidée, sur ses voyages et sa manière de faire sa valise, sur son horreur des dîners mondains et la guéguerre de succession entre progénitures dorées…

Tandis que Léa Salamé et son acolyte font étalage de leurs qualités d'intervieweurs. Florilège : « Votre mari, quand vous le rencontrez, vous lui dites très clairement "désolé, moi j'aime pas les hommes d'affaires, c'est que des voleurs ou des menteurs" » (Léa Salamé) ; « Je crois que c'est votre mari, Bernard Arnault, qui vous a sorti de ce deuil, en vous disant une phrase qui vous a fait l'effet d'un électrochoc ? Qu'est-ce qu'il vous a dit ? » (Hugo Clément) ; « Même à votre mari, vous lui dites "je peux claquer la porte" ? » (Léa Salamé) ; « Est-ce qu'il vous joue toujours ça, l'Étude révolutionnaire de Chopin ? » (Hugo Clément) ; « Ceux qui disent qu'il est hautain, qu'il est froid, qu'est-ce que ça vous fait ? » (Léa Salamé) ; « Vous allez faire vos courses au supermarché ? » (Hugo Clément) ; « 35 ans d'amour, c'est quoi le secret de la longévité ? » (Léa Salamé) – jusqu'alors silencieux, le journaliste Julian Bugier, invité, tente une relance : « On est tous intéressés par la réponse ».

En définitive, l'ensemble de la séquence consacrée à Hélène Mercier-Arnault vise à humaniser la grande bourgeoisie, rattraper ses maladresses et dépolitiser ses positions. Par la chronique mondaine, Léa Salamé s'échine à déréaliser les rapports de pouvoir en anesthésiant les rapports de classe.

Merci pour ce moment

Ancienne égérie de la matinale de France Inter et désormais star du 20h de France 2, Léa Salamé cultive le mélange des genres. Dans « Quelle époque », une émission de divertissement présentée comme un talk-show sur l'actualité, on ne sait plus trop si on a affaire à une journaliste de premier plan ou à l'animatrice glamour du show-business.

Ce mélange des genres est utile : il lui permet de reverser la légitimité symbolique associée à la crédibilité journalistique (et au service public) sur son rôle de faire-valoir des grands et des grandes de cette époque. En l'espèce, apporter le gage de sérieux à ce sketch de seconde zone et replacer le cadrage de la polémique dans les bornes consensuelles de l'ordre établi.

Ce qui en fait une ressource de premier plan pour la classe dominante. On pourrait d'ailleurs imaginer que cette séance de rattrapage offerte sur un plateau à madame Arnault vise à rabrouer les mauvaises manières d'un concurrent (Marc-Olivier Fogiel). Et ainsi de se placer avantageusement dans le portefeuille de faveurs d'un grand patron de presse ? Car Bernard Arnault détient aussi, par l'intermédiaire de son groupe de luxe LVMH, le groupe Les Échos-Le Parisien.

Mais c'est aussi une manière de réaffirmer un credo qu'elle exprimait sans détours en mai 2024, dans une interview vidéo pour Konbini : « Moi, mon obsession le matin sur Inter par exemple, c'est qu'il y ait un moment. Ce n'est pas d'aller chercher, déceler la vérité. » CQFD. La starification journalistique ne passe pas par des enquêtes au long cours dignes du prix Albert-Londres, mais par l'exhibitionnisme des connivences auprès des puissants.

L'archange médiatique des grands patrons

Naturaliser la bonne fortune du grand patronat : Léa Salamé est coutumière du fait. Il y a dix ans déjà, en décembre 2016, elle consacrait une longue interview « embedded » à… Bernard Arnault, pour l'émission « Le doc Stupéfiant » (France 5). Le reportage introduit son sujet avec neutralité et distance toutes journalistiques : « C'est l'une des plus belles expositions du moment, elle est visible à Paris, la collection Chtchoukine, c'est à la Fondation Louis Vuitton, chez le milliardaire Bernard Arnault, que ça se passe. Et du coup on pose cette question : quand l'État est à sec, est-ce que ce sont les milliardaires qui vont sauver le monde de l'art ? […] Une rencontre exclusive. »

D'emblée, le biais idéologique est clair : les milliardaires, bons samaritains d'une époque marquée par le démantèlement de l'État (comme s'il n'y avait aucune corrélation entre les deux). Puis le reportage rappelle que Bernard Arnault a suscité la polémique quelques mois plus tôt, en demandant la nationalité belge pour des raisons fiscales. Sauf que « le milliardaire a cette fois les honneurs de la République », nous rassure la voix off.

Là encore, Léa Salamé semble bien orchestrer une séance de rattrapage afin de redorer le blason meurtri de la sainte bourgeoisie. D'ailleurs, dès l'entame de la discussion avec le discret milliardaire, Léa Salamé met les pieds dans le plat : « Vous en avez marre d'être critiqué ? », avant de laisser son interlocuteur déballer péniblement ses éléments de langage (en France on n'aime pas la réussite, grosso modo) tout en opinant du chef. Quand le bienfaiteur de la création évoque « l'esprit socialo-marxiste qui prédomine en France », elle oppose un « oulah » badin, avant de changer de sujet prestement, visiblement rassurée : « Quand je dis socialo-marxiste, je ne parle pas de vous, Léa Salamé. »

Pour le reste, les vingt minutes hagiographiques du reportage retracent le parcours exemplaire du milliardaire et sa passion – lucrative – pour l'art (on les voit s'extasier devant un Basquiat « qui vaut des millions » et lui appartient personnellement, acquis « dans des conditions intéressantes » à l'époque, c'est-à-dire entre 10 000 et 20 000 dollars), ponctuées par une conversation confondante de déférence, dans laquelle Léa Salamé, volontiers sémillante, interroge par exemple le nabab sur son goût – manifestement limité au marketing de sa fondation – pour le rap US, après une séance de piano supposément improvisée (l'homme a du génie décidément), ou sur sa manière de rester en contact avec la « dureté du monde » (il dîne de temps en temps avec des salariées). Avec un délicieux final à propos du mécène implicite de l'exposition en cours à la Fondation Louis Vuitton, le brave président russe, où affleure une pointe de jalousie : « Vous l'avez déjà rencontré, Vladimir Poutine ? Il est comment ? »

Rebelote en janvier 2020 où elle décroche pour France Inter un entretien avec Carlos Ghosn au Liban, le patron déchu de Renault-Nissan, en cavale depuis une semaine après un mandat d'arrêt du Japon. Pour blanchir le grand patron, plutôt que de revenir sur la situation du groupe automobile ou les chefs d'accusation pesant sur l'homme d'affaire, Léa Salamé va concentrer l'entretien sur la planification et le déroulement de l'évasion, en lui donnant une consonance glamour : « Votre évasion fascine le monde entier, pour beaucoup d'enfants vous êtes l'homme qui a voyagé dans la malle. Vous avez vraiment voyagé dans la malle ? » insiste-t-elle, sourire béant. « La malle, pas la malle, allez, un petit indice. Tout le monde rêve de savoir ça » relance-t-elle. « En tout cas vous ne dites pas que c'est faux, la malle » conclut-elle, pugnace.

Enfin, comme avec Hélène Mercier-Arnault, vient le recours aux émotions individuelles pour susciter l'empathie et dissoudre le caractère politique de l'affaire : « Vous avez eu peur, lors de cette cavale ? » « Mais vous avez eu peur ou pas ? Peur de mourir ? »

Grands patrons, grande parole

À écouter Léa Salamé, on voit se dessiner la figure du grand patron en une sorte d'oracle sécularisé dont les paroles occupent le sommet de la hiérarchie discursive. Ils incarnent le pouvoir, le vrai. Un pouvoir immuable et naturel. Quand elle officiait à France Inter, plusieurs pontes du CAC 40 ont ainsi défilé agréablement dans sa matinale, pour livrer parole d'évangile à la plèbe.

Rien que pour la grande distribution, Léa Salamé a ainsi pu y interroger Dominique Schelcher (Sytème U) le 12 septembre 2023, Thierry Cotillard (Intermarché, Bricorama) le 27 février 2024, Alexandre Bompard (Carrefour) le 17 octobre 2024 et Michel-Édouard Leclerc (centres E. Leclerc) le 28 avril 2025. Non pas pour les confronter aux contradictions du capitalisme (comme la crise environnementale ou la hausse de la pauvreté), mais pour solliciter leurs avis bien avisés sur la conjoncture économique – et plus largement géopolitique : inflation, déficit budgétaire, droits de douane, pouvoir d'achat, crise agricole, Trump, etc.

C'est le même Michel-Édouard Leclerc que l'on retrouvait invité dans la séquence entretien du 20h inaugural de Léa Salamé sur France 2, le 1er septembre 2025, pour deviser sur l'humeur des Français. Ou encore mardi 14 avril 2026, pour disserter sur l'inflation du prix des carburants. Juge et partie ? Non, baromètre implacable. Lors de sa dernière interview à la radio publique, Léa Salamé poussait même celui qu'elle présente comme l'un des grands patrons « les plus emblématiques » à franchir le Rubicon de la politique : « Non mais Michel-Édouard Leclerc, vous dites que vous voulez être utile. On vous entend. Mais vous nous l'aviez dit à cette place-là il y a un an, au moment des européennes, "je n'exclue pas d'y aller", et finalement vous n'y allez pas, quoi. »

Une obligeance qui contraste avec le ton employé pour interroger ceux dont la fonction est de défendre les salariés face au patronat. Comme ce jour où, en pleine mobilisation sociale contre la réforme des retraites, le leader de la CGT de l'époque, Philippe Martinez, se retrouve en garde à vue face à elle et Nicolas Demorand, qui lui enjoignent de participer à la table des négociations. Avec cette remarque élégante à l'adresse du syndicaliste en lutte : « On dirait un disque rayé. »

***

On voit bien, derrière cette pratique journalistique, les biais idéologiques implicites : une vision réactionnaire de l'ordre social, avec les hiérarchies symboliques qu'il convient de maintenir, au sommet desquelles trônent les rois et reines du système économique. Dans le 20h de France 2, où officie Léa Salamé depuis la rentrée 2025, la pauvreté est d'ordinaire naturalisée. Dans son traitement de l'actualité économique, l'influence politique du grand patronat n'est jamais mise en question. Que ce soit dans le cadrage, le choix des sujets, la hiérarchie des faits ou dans l'interaction elle-même, Léa Salamé prêterait presque la neutralité axiologique du journaliste au grand patronat. Avec lequel elle a donc pris l'habitude de construire des « moments » pour l'audiovisuel public.

Clément Sénéchal

14.04.2026 à 08:31

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