03.11.2026 à 08:00
Nous publions un extrait du rapport Le Système Bolloré. De la prédation financière à la croisade politique, produit par Attac et l'Observatoire des multinationales en 2025 mais actualisé il y a quelques jours.
Le groupe Bolloré se résume désormais, mis à part quelques activités industrielles relativement modestes, au secteur des médias et de la culture. Une partie de ces actifs est mise directement au service des idées et parfois des partis politiques d'extrême droite, enjambant la frontière entre le politique et l'économique. Le reste de cet empire médiatique et culturel – pour l'instant du moins – continue à se présenter comme une entreprise « normale », tout en servant d'alibi et de source de financement aux premiers.
Empire construit selon une logique financière au fil des opportunités boursières, le groupe Bolloré n'a cessé de se décomposer et de se restructurer au fil du temps. Il ne reste presque plus rien de la papeterie familiale dont Vincent et son frère ont pris les rênes en 1981.
Sous la direction de Vincent Bolloré, le groupe s'est successivement lancé dans et/ou a abandonné les activités papetières, la culture du tabac, la production et la vente de cigarettes, le transport maritime, la gestion de ports, les activités logistiques, la gestion de lignes de train, la banque, les télécommunications, les tubes à usage industriel, le cinéma… Aujourd'hui, le groupe s'est recentré quasi exclusivement sur les activités de communication, à savoir Vivendi et ses anciennes filiales : Universal Music, Canal+, Havas et Hachette.
Fin 2023, après cession des dernières activités logistiques, la branche communication représentait 95 % des effectifs et 77 % du chiffre d'affaires contributif et même… 111% du bénéfice [1] (les activités industrielles du groupe étant déficitaires en 2023, comme d'ailleurs toutes les années précédentes). Les activités « communication » étaient aussi les plus profitables, rapportant à Bolloré SE plus d'un milliard d'euros en 2022 et 2023, contre 141 [2] et 44 millions pour les activités pétrolières et -125 et -114 millions pour les activités industrielles (batteries et films plastique).
C'est un vrai recentrage du groupe puisqu'en 2021, avant cession des activités portuaires et logistiques à Mediterranean Shipping Company (MSC) et CMA-CGM, les activités communication ne pesaient que 49 % des effectifs (contre 47 % pour le transport et la logistique), 48 % du chiffre d'affaires (37 % pour la logistique) et 56 % du résultat opérationnel (53 % pour la logistique, les activités industrielles étant toujours déficitaires).
Depuis 2024, après la scission de Vivendi en quatre entités distinctes (voir infra), les documents financiers de Bolloré SE ne donnent plus la répartition du chiffre d'affaires ou des effectifs, la plupart des activités de communication n'étant plus consolidées. Ils montrent encore cependant à quel point la performance financière du groupe reste dépendante de Canal+, Universal, Havas et Hachette, qui contribuent pour 476 millions d'euros au résultat opérationnel ajusté de Bolloré SE, alors que les autres branches engendrent une perte de 190 millions (dont -90 millions pour les activités industrielles) [3].
L'offre annoncée en 2025 par le fonds Pershing Square pour racheter Universal Music contre 7,5 milliards de dollars est notamment venue rappeler le poids de cette entreprise dans le résultat du groupe Bolloré. Avec ses 18% de détention directe (auxquelles s'ajoutent 10% détenus via Vivendi), Bolloré SE en tire environ 250 millions d'euros de dividendes chaque année. La valeur de sa participation dans le groupe, 7,5 milliards d'euros, est presque huit fois supérieure à la valeur de ses parts dans Canal+. Elle représente à elle seule les deux tiers de la valorisation du groupe Bolloré dans son entier [4]. Les Bolloré ont jugé l'offre de reprise « pas intéressante ».
C'est à partir des années 2000 que le milliardaire investit le secteur des médias et de la communication qui constitue aujourd'hui l'essentiel de son empire financier. Son offensive manquée sur le groupe Bouygues quelques années auparavant pourrait déjà avoir été motivée par le désir de mettre la main sur la chaîne de télévision TF1. Le groupe Bolloré prend le contrôle d'Havas en 2005, crée la même année la chaîne Direct 8 (devenue C8) sur la TNT, et se lance en 2006 dans la presse papier gratuite avec les titres Direct Soir et Direct Matin. La revente en 2012 de Direct 8 et de sa chaîne sœur Direct Star lui permettent de mettre un premier pied au capital de Canal+ et de Vivendi. Vincent Bolloré en prend définitivement le contrôle en 2014. Avec le rachat des parts de Bolloré dans Havas en 2017, Vivendi devient pendant quelques années le pôle où se concentrent tous les actifs de Bolloré dans la communication, les médias, l'édition, les jeux vidéo et l'industrie culturelle – jusqu'à sa scission en quatre parties distinctes (mais toujours étroitement contrôlées par Bolloré) en décembre 2024 (voir infra).
Entre 2014 et aujourd'hui, l'ensemble Vivendi n'a cessé de se recomposer et de se décomposer au gré des opportunités politiques et financières sans qu'il soit possible de distinguer une stratégie industrielle et commerciale cohérente. Vivendi a ainsi revendu ses participations dans les télécommunications (SFR) ou les jeux vidéo (Activision Blizzard, Ubisoft) pour y revenir plus tard ou en acquérir d'autres (Telecom Italia, Gameloft). Le groupe entre au capital de la Fnac puis en ressort. Il s'étend dans le secteur de l'édition avec le rachat d'Editis (Nathan, Robert Laffont, Julliard, La Découverte, Plon, etc.), qu'il est contraint de revendre quelques années plus tard pour mettre la main sur son principal concurrent, Hachette-Lagardère (Fayard, Larousse, Grasset, Calmann-Lévy, etc.). La direction Concurrence de la Commission européenne a en effet refusé la perspective d'une fusion pure et simple entre le numéro un et le numéro deux du secteur [5]. En 2021, Vivendi revend une partie de ses actions dans Universal Music, essentiellement pour lever des fonds.
La constitution par Bolloré et son groupe d'un vaste empire médiatique à travers le rachat et/ou la reprise en main brutale d'un certain nombre de titres historiques a largement défrayé la chronique [6]. La prise de contrôle de Canal+ s'accompagne de la disparition de nombreuses émissions emblématiques et irrévérencieuses comme « Les Guignols de l'info », et la censure d'un documentaire d'enquête sur le Crédit mutuel [7]. La grève d'i-Télé en 2016 est la plus longue de l'histoire de l'audiovisuel français depuis 1968 (31 jours) et se solde par le départ des trois quarts de la rédaction. I-Télé est rebaptisée CNews en 2017, et devient le porte-voix des idées d'extrême droite dans le paysage médiatique. En 2021, Bolloré met la main sur Prisma Media, le leader de la presse magazine (Femme actuelle, Voici, GEO, Gala, Capital, Télé Loisirs, etc.). En prenant le contrôle du groupe Lagardère, il ajoute à son tableau de chasse le Journal du Dimanche et Europe 1, et encore Paris Match (revendu depuis à LVMH). Le JDD et la station de radio subissent la même réorientation idéologique brutale que i-Télé auparavant, avec le départ de la majorité des journalistes. Reporters sans frontières estime qu'au moins 500 journalistes au total qui ont quitté leurs médias suite à la prise de contrôle par Bolloré ont signé des « clauses de silence » [8] qui leur interdisent de s'exprimer sur leur ancien employeur.
La prise de contrôle des médias va de pair avec des plans d'économie et d'austérité qui permettent à Vincent Bolloré et ses lieutenants de ramener les contestations à des motivations économiques plutôt qu'à une défense de l'éthique du journalisme et à un refus d'une ligne d'extrême droite. Cessions d'activités, plan de rationalisation, regroupement de sièges sociaux sont autant d'occasions de couper dans les effectifs et de maintenir ceux qui restent sous la menace. L'ensemble du groupe Canal+ a été soumis à une cure de « cost-killing » qui affecte aussi bien ses salarié·es que ses fournisseurs et se poursuit jusqu'à aujourd'hui [9].
En janvier 2025, ce sont les titres de Prisma Media qui ont été contraints d'accepter un plan visant à supprimer une centaine de postes et à réaliser 10 millions d'euros d'économies [10]. Ce régime d'austérité était le prélude à une reprise en main idéologique progressive à laquelle ils avaient jusque-là échappé. Durant l'été 2025, plusieurs porte-flingues habituels de Vincent Bolloré, à commencer par Serge Nedjar, le patron de CNews, sont installés à la tête des rédactions. Certains titres Prisma intéressent en effet tout particulièrement Bolloré pour ses projets politiques, notamment le magazine économique Capital, qui pourrait être transformé en hebdomadaire dédié à la défense affirmée des « entrepreneurs ». Ses équipes ont d'ailleurs rejoint début 2026 les locaux de Lagardère News, aux côtés de celles du JDD, d'Europe 1 et de CNews, avec lesquelles les collaborations sont appelées à se multiplier [11]. En novembre 2025, une « une » sur la prétendue « gabegie » de l'audiovisuel public – cheval de bataille du milliardaire réactionnaire – a été confiée à une journaliste du JDD, personne dans la rédaction de Capital n'ayant souhaité répondre à la commande des dirigeants. Rédaction qui s'est déjà largement vidée au moment de la prise de contrôle par Bolloré [12]. D'autres titres Prisma, comme Femme Actuelle, ont commencé à ouvrir leurs colonnes à des journalistes de la Bollosphère ou à des figures prisées du milliardaire, comme le cardinal Bustillo [13]. A minima, ces titres sont mis à contribution pour aider à promouvoir le JDD et JDNews à travers des offres conjointes.
Dans le même temps, Bolloré a continué à élargir la gamme de ses magazines en mettant la main fin 2025 sur France Dimanche et Ici Paris, deux titres rachetés au groupe CMI France du milliardaire Daniel Kretinsky. Le bruit a aussi couru en 2025 d'un rachat par Vincent Bolloré du Parisien, aujourd'hui détenu par son ami et complice Bernard Arnault. Le patron de LVMH y a finalement renoncé, entre autres du fait de la fronde des salariés du quotidien et de la mauvaise image qu'une telle faveur faite au milliardaire d'extrême droite aurait pu occasionner [14]. Fin août 2026, Vincent Bolloré rachetait la revue Front Populaire du philosophe réactionnaire Michel Onfray. Quelques jours plus tard, Erik Tegnér, fondateur de Frontières, annonçait une entrée du groupe Bolloré à hauteur de 25 % du capital du média d'extrême droite, et se réjouissait « d'intégrer un écosystème médiatique [...] puissant » – il assurait déjà une émission, « 100% frontières », sur CNews. La rédaction de Frontières va également s'installer dans la « tour Lagardère » à Paris.
Avec l'affaire Grasset, au printemps 2026, les ambitions politiques de Vincent
Bolloré se sont à nouveau imposées avec brutalité dans le monde de l'édition.
Auparavant, depuis la prise de contrôle du groupe Hachette, une seule des maisons du groupe, Fayard, avait été intégrée à la machine de guerre du milliardaire réactionnaire, en publiant des personnalités comme Jordan Bardella, Xenia Fedorova ou Philippe de Villiers, ou des « chouchous » de l'homme d'affaires comme les cardinaux Sarah et Bustillo.
Le 14 avril, on a appris que le patron historique de la maison Grasset, Olivier Nora, était congédié par Vincent Bolloré et remplacé par un de ses proches lieutenants, Jean-
Christophe Thiery, suite à un différend autour du livre à paraître de Boualem Sansal. Le lendemain, 115 auteurs publiés par Grasset, aux profils et positionnements très divers, de Virginie Despentes à Bernard-Henri Lévy, signent une tribune affirmant leur solidarité avec Olivier Nora et leur souhait de ne plus être publiés chez Bolloré [15]. Le nombre des signataires augmentera encore après la publication de la lettre ouverte, et ils seront rejoints par des écrivains internationaux dont les traductions paraissent chez Grasset. 140 auteurs de Stock, une autre maison Hachette, dont les prix Nobel de littérature Annie Ernaux et Jean-Marie Le Clézio, affirment à leur tour leur solidarité [16].
En réponse au scandale, Vincent Bolloré prend lui-même la plume dans le Journal du dimanche pour dénoncer la rémunération d'Olivier Nora et affirmer que le départ de ces dizaines d'auteurs permettra à d'autres d'être publiés à leur place – une logique qui rappelle de manière frappante celle appliquée aux médias dont les rédactions ont été quasi entièrement remplacées après la prise de contrôle par le milliardaire. Au point que l'affaire a conduit à envisager la création d'une « clause de conscience » pour les auteurs vis-à-vis de leurs maisons d'édition, comme cela existe pour les journalistes.
Longtemps resté silencieux sur les controverses autour de Vincent Bolloré et de sa croisade réactionnaire, le secteur du cinéma français a également connu un réveil brutal au printemps 2026. Alors que celui-ci est déjà très dépendant financièrement de Canal+, l'annonce de la prise de contrôle progressive de UGC – avec ses nombreuses salles mais aussi ses activités de production et de distribution – par Bolloré a suscité l'inquiétude. Face au soutien de plus en plus assumé du milliardaire et de son groupe aux droites extrêmes et suite à l'affaire Grasset, 600 personnalités du milieu dont Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud et Arthur Harari ont co-signé une tribune à l'occasion du festival de Cannes dénonçant « l'emprise croissante de l'extrême droite » dans le milieu du cinéma.
La réaction ne s'est pas faite attendre. Le patron de Canal+, Maxime Saada, a déclaré que son groupe ne souhaitait plus financer de films auxquels participeraient les signataires de la tribune, accusés d'ingratitude. La menace d'une telle liste noire a semé la panique dans le milieu. Canal+ et ses alliés se sont posés en défenseurs de la « diversité ». Au même moment, on apprenait que Canal+ mettait fin à son partenariat avec le festival de courts-métrages de Clermont-Ferrand. Bien qu'aucune raison officielle n'ait été donnée, plusieurs médias ont fait le lien avec le fait que le logo de Canal+ ait été sifflé durant des projections [17].
Lors de l'assemblée générale 2026 du groupe Bolloré, son PDG Cyrille Bolloré a appelé à « l'apaisement » et a semblé rejeter la perspective d'une liste noire. Fin juillet, cependant, à l'occasion de la signature d'un nouvel accord de financement du cinéma français à hauteur de 980 millions d'euros sur cinq ans, Maxime Saada a réitéré son intention de ne plus financer de films de « gens [qui] portent préjudice à l'image de Canal » [18].
Si ce sont surtout les participations de Bolloré dans les médias et dans une moindre mesure dans l'édition et le cinéma qui retiennent l'attention, l'empire qu'il s'est bâti va bien au-delà. Il contrôle également de manière plus ou moins étroite des studios, des boîtes de production audiovisuelle, des salles de spectacle, des plateformes de diffusion en ligne, des enseignes commerciales, des éditeurs de jeux vidéo. C'est un véritable empire culturel constitué par concentration horizontale (en rachetant des concurrents) et verticale (en contrôlant tous les maillons de la chaîne de production et de diffusion), qui favorise les synergies et les coopérations entre les différentes composantes – ainsi les chaînes Bolloré pourront faire la promotion des livres Bolloré avec le soutien des agences de comm' Bolloré, leurs auteurs pourront avoir accès aux salles Bolloré et leurs ouvrages pourront être mis en avant dans les points de vente Bolloré. Les pouvoirs publics français ont largement laissé faire par naïveté ou parce qu'ils se sont laissés convaincre de la nécessité de créer un « champion national » pour résister aux américains Apple ou Netflix.
C'est une véritable « machine de guerre » culturelle qui a ainsi été créée et qui est aujourd'hui, pour partie, mise au service de l'extrême droite. Les boutiques Relay (groupe
Hachette) ont par exemple abondamment mis en avant le livre de Jordan Bardella, publié chez Fayard (groupe Hachette), amplement relayé par les médias comme CNews ou le Journal du Dimanche. Une enquête coordonnée par l'Observatoire des multinationales dans une trentaine de magasins Relay dans les gares françaises a montré qu'il y avait effectivement une surreprésentation des essais Fayard, dont seule une partie pouvait s'expliquer par le succès commercial ou le renom de leurs auteurs. Même constat côté magazines, pour JDNews, qui bénéficie d'une visibilité disproportionnée par rapport à son audience réelle [19]. Cette instrumentalisation est en partie masquée, les Relay prenant soin d'afficher tout de même aussi d'autres essais pour éviter les critiques, mais cette enquête de terrain a fait remonter des anomalies claires et systématiques. On rappellera que Relay bénéficie d'un monopole dans les gares françaises grâce à une concession passée avec la SNCF, une entreprise publique – concession dont une pétition citoyenne réclame la fin [20]. Durant l'été 2026, Relay a annoncé une « charte de pluralité et de non-discrimination » censée mettre fin à certaines pratiques de mises en avant anormales [21].
Le pouvoir d'influence de Bolloré dépasse largement le cercle de ses propres médias et de ses propres maisons d'édition. Grâce à sa puissance de chambre d'écho, il est en mesure d'imposer des débats et des idées dans le débat public, qui seront reprises d'abord par des politiques d'extrême droite, puis par des politiques de centre-droit et même au-delà. Il force par là d'autres médias à emboîter le pas. D'autres titres qui ne sont pas la propriété de Bolloré, comme Le Figaro (détenu par la famille Dassault), eux-mêmes engagés dans un processus de « droitisation » reprennent les mêmes thèmes, recrutent d'anciens collaborateurs des médias Bolloré et donnent la parole aux mêmes personnes. Il n'est pas jusque les médias de service public qui, sous pression constante de l'extrême droite, en viennent à recruter des chroniqueurs issus de ou très présents dans la Bollosphère, comme Eugénie Bastié à France 2 ou Nathan Devers et Paul Melun à France Info, sous prétexte de « diversité » et à pratiquer l'auto-censure. La commission d'enquête parlementaire portée par des députés proches de la Bollosphère et largement médiatisée par les titres de l'empire (voir infra) s'inscrit dans une volonté délibérée de réduire les voix indépendantes et d'intimider les critiques.
Certains acteurs de l'édition ou de la presse défendent les choix des magasins
Relay voire des médias Bolloré en estimant qu'ils ne font que mieux refléter l'état de l'opinion publique française. C'est ignorer le fond du problème, que Bolloré est précisément en mesure de présenter à l'opinion un miroir déformant d'elle-même en renforçant la légitimité et la visibilité des idées d'extrême droite.
Après la mise au pas depuis un an de davantage de maisons d'édition et des magazines Prisma, on peut se demander dans quelle mesure Vincent Bolloré pourrait aller encore plus loin dans l'instrumentalisation de son empire. Dans le domaine de la musique, il peut sembler difficile de mettre Universal au service des idées d'extrême droite ; cette activité sert essentiellement de source d'argent frais. Dans le domaine du cinéma et de l'audiovisuel en revanche, après la tribune anti-Bolloré de dizaines de professionnels, on peut craindre que se renforce le mouvement de censure plus ou moins rampante de certains projets qui déplaisent au propriétaire de Canal+, ou de production de davantage de films « chrétiens » ou présentant une vision révisionniste de l'histoire de France.
Le milliardaire dispose également de moyens financiers pour acquérir d'autres médias ou entreprises pour muscler encore sa force de frappe. Le récent livre-enquête La droite de dieu révèle ainsi que le milliardaire a tenté d'acheter deux médias en ligne influents, Konbini et Brut, sans succès, en 2025 [22].
Un autre secteur suscite beaucoup de craintes, celui de l'édition scolaire. Hachette contrôle en effet plusieurs maisons produisant des manuels scolaires (Hachette Éducation, Hatier, Dunod, Larousse, Didier, etc.), qui pourraient devenir un puissant instrument pour diffuser les idées de Vincent Bolloré ou sa vision de l'histoire. Le collectif EducNat contre Bolloré a lancé en 2025, avec le soutien des syndicats, un appel à boycott de ces titres par les enseignants et les établissements scolaires, pour prévenir tout risque et pour cesser de financer l'empire de Bolloré [23].
Les pratiques du groupe Bolloré dans les médias, et aujourd'hui dans l'édition et la production audiovisuelle, démontrent à quel point nos lois sont inadaptées pour faire face à des monopoles de ce type, qui couvrent les différents maillons de la chaîne culturelle dans plusieurs secteurs à la fois. Par naïveté ou par manque de volonté politique, beaucoup continuent d'alimenter la machine en s'exprimant dans les médias Bolloré ou en le laissant piétiner les règles du jeu avec impunité.
Une autorité indépendante, l'Arcom, est censée veiller au respect du pluralisme dans les médias et régimenter les appels à la haine et autres propos condamnables. Force est de constater qu'elle manque à la fois de détermination et de moyens d'action. Les sanctions prononcées contre C8 et CNews, par exemple, ne sont pas suffisamment dissuasives pour empêcher que des propos racistes, islamophobes ou climato-sceptiques continuent à y fleurir. Dans les médias comme dans les autres secteurs, la culture du groupe Bolloré a toujours été de jouer avec les règles et d'aller aussi loin qu'il pouvait tant qu'il ne faisait pas l'objet de véritables sanctions.
Ce n'est qu'en 2024, après des années de scandale, que l'Arcom a décidé de ne pas renouveler la licence TNT de la chaîne C8. En juin 2026, pour la première fois, suite à une saisine de Reporters sans frontières, l'Arcom a adressé une mise en demeure à CNews pour l'enjoindre de respecter le pluralisme et cesser de donner une place démesurée à « un courant de pensée et d'opinion ». Quelques jours plus tôt, l'Autorité a annoncé qu'il ne serait plus possible aux chaînes d'utiliser les heures de la nuit pour respecter leurs obligations de pluralisme en termes de prises de parole politiques. CNews s'était en effet fait une spécialité de cantonner les personnalités de gauche à ces heures de très faible écoute. Une réaction très tardive de la part du régulateur qui fait espérer qu'à l'approche des élections de 2027, il prenne enfin ses responsabilités au sérieux.
Attac et l'Observatoire des multinationales, Le Système Bolloré. De la prédation financière à la croisade politique, 23 octobre 2026, p. 14-25.
[1] Résultat opérationnel ajusté.
[2] Comme tout le secteur pétrolier et pétrochimique, Bolloré Energy a vu ses résultats bondir (relativement) en 2021 et 2022 à l'occasion de la crise énergétique qui a fait suite à l'invasion russe de l'Ukraine.
[3] Source : Document d'enregistrement universel 2025 Bolloré SE.
[4] Tous ces chiffres sont tirés des résultats financiers 2025 de Bolloré SE.
[5] « Fusion avortée entre Editis et Hachette : comment les rêves de grandeur de Bolloré se sont envolés », Le Monde, 9 juin 2023.
[7] Cet épisode est relaté en ouverture de Vincent tout-puissant de Jean-Pierre Canet et Nicolas Vescovacci (Jean-Claude Lattès, 2018). Les auteurs déclarent être en possession d'un enregistrement confirmant la réalité du coup de téléphone de Michel Lucas à Vincent Bolloré. Devant une commission d'enquête sénatoriale, c'est Maxime Saada qui assumera devant son patron l'unique responsabilité de cette censure.
[8] « L'achat du silence : enquête RSF sur les clauses de confidentialité qui font taire les journalistes en France ».
[10] « Prisma Media : Dégraissage à tous les étages », Le Canard enchaîné, 23 janvier 2025.
[11] « La tentation de Vincent Bolloré pour une relance de Capital en vue de 2027 », La Lettre, 16 juillet 2026.
[12] « Déménagement, clause de conscience… les journalistes de Capital veulent résister à Bolloré », L'informé, 17 novembre 2025.
[13] « À Prisma Media, les salariés craignent d'être à leur tour avalés par Bolloré », Mediapart, 18 octobre 2025.
[14] « Bernard Arnault renonce à vendre "LeParisien" à Vincent Bolloré », Les jours, 16 septembre 2025.
[15] « Grasset : après le limogeage d'Olivier Nora, la prestigieuse maison d'édition confrontée à l'hémorragie de ses auteurs », Le Monde, 16 avril 2026.
[17] « Canal+ cesse de soutenir le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand », Le Monde, 3 juillet 2026.
[18] « Cinéma : le patron de Canal+ confirme ne plus vouloir financer des films dont les initiateurs portent "préjudice" à son groupe », AFP, 28 juillet 2026.
[19] « "Le dernier maillon de la chaîne". Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré », Observatoire des multinationales, 30 juin 2026.
[21] « À l'aube de la campagne présidentielle, Relay adopte une charte de pluralité et de non-discrimination », Le Figaro, 3 août 2026.
[22] « Vincent Bolloré a tenté d'acheter Brut puis Konbini avant l'élection présidentielle de 2027. Voici pourquoi », Le Nouvel Obs, 11 septembre 2026.
02.11.2026 à 08:01
Le démantèlement silencieux de l'information scientifique.
- Journalisme et sciences / Science, Journalisme scientifique, Reworld Media, Le groupe Prisma presse, Sciences et AvenirLa concentration des médias aux mains des milliardaires et le désengagement de l'État frappent de plein fouet les rédactions scientifiques. De la décapitation de Sciences et Avenir – La Recherche à la purge au sein du groupe Prisma de Vincent Bolloré, jusqu'à la privatisation de 60 millions de consommateurs, enquête sur le démantèlement silencieux de l'information scientifique.
Le déclin du journalisme scientifique spécialisé, qui s'inscrit dans une crise de la presse plus vaste, fait peser un risque majeur sur la place des sciences dans le débat public. « Dans un contexte de désinformation, de crise climatique et de montée des pseudosciences, affaiblir les rédactions scientifiques crée un vide immédiatement occupé par des fake news », explique Charles Behr, journaliste et président de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI). Et d'ajouter : « Le journalisme scientifique est un acteur démocratique indispensable. »
Dans la période actuelle, trois cas particuliers illustrent la fragilité de la place de l'information scientifique dans l'espace médiatique : le rachat puis la revente de Sciences et Avenir – La Recherche par LVMH, le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs, et le plan de licenciement massif qui ravage le groupe Prisma Media, géant de la presse magazine et propriété de Vincent Bolloré.
S'ils ne font pas les gros titres, les bouleversements causés par la concentration des médias n'épargnent pas la presse scientifique. Le cas des deux titres historiques Sciences et Avenir et La Recherche, qui ont subi deux rachats successifs en l'espace de moins d'un an, par LVMH puis par Unify Group (ex-Reworld Media), l'illustre parfaitement. Propriété jusqu'ici du patron de presse Claude Perdriel (aux côtés de Challenges, au sein des Éditions Croque Futur), les deux titres scientifiques avaient vu leurs rédactions fusionnées en 2020. Mais depuis plusieurs années, le fondateur du Nouvel Obs prépare sa succession. Après un premier pacte avorté avec Renault, c'est finalement vers le groupe de luxe LVMH que Perdriel se tourne, en lui cédant 40 % du capital des Éditions Croque Futur (ECF) en 2021. En janvier puis à l'automne 2025, le calendrier s'accélère avec la cession annoncée des 60 % du capital restant.
Cette cession est officialisée le 30 décembre 2025 dans un communiqué, dans lequel LVMH – qui détient désormais 100 % de Sciences et Avenir – La Recherche et Challenges – annonce sa volonté de contribuer à la « pérennité » de ces titres, et de « promouvoir une information de qualité et la culture scientifique ainsi que sa vulgarisation ». Une opération qui permet surtout à Bernard Arnault d'agrandir sa collection de titres de presse économique, qui compte déjà Les Échos et L'Opinion. « Il était évident que LVMH ne s'intéressait pas aux titres scientifiques lors du rachat », confie Nicolas Gutierrez, journaliste pigiste à Sciences et Avenir et membre du Comité social et économique (CSE) des ECF. « C'était Challenges qui était dans leur viseur et nous, on était une pièce rapportée. Il était probable qu'ils veuillent se débarrasser de nous le plus vite possible, et c'est ce qui est arrivé. »
En interne pourtant, ce rachat n'était pas vu d'un mauvais œil, notamment pour le développement numérique des deux titres scientifiques. « Quitte à être racheté, on se disait qu'on allait pouvoir faire quelque chose de bien et avoir des moyens pour se moderniser et restructurer les sites web, qui patinaient depuis plusieurs années », explique Nathalie* [1], journaliste restée à Sciences et Avenir plus de 20 ans. Elle va pourtant rapidement déchanter durant les mois qui vont suivre, comme l'ensemble des salariés de Sciences et Avenir – La Recherche, qui vont payer les pots cassés de ce rachat et de l'appétit médiatique vorace de Bernard Arnault.
« De décembre à juin, ça a été les montagnes russes », résume Nathalie*. « Le climat était très anxiogène avec beaucoup d'incertitudes sur l'avenir des deux titres, et des informations contradictoires de la part de LVMH. » Agathe Beaujon, journaliste à Challenges et secrétaire du CSE des Éditions Croque Futur, ne dit pas autre chose : « On avait vraiment le sentiment qu'ils saucissonnaient l'information et traitaient les salariés comme des pions sur un échiquier qui les dépasse, avec aucun engagement pérenne de leur part. »
Une inconsistance particulièrement perceptible concernant la clause de cession proposée aux salariés. Initialement fixées au minimum légal, les indemnités de départ seront finalement doublées pour atteindre 2 mois de salaire par année d'ancienneté. Une façon de gentiment pousser un maximum de monde vers la sortie. Résultat : sur les 33 salariés permanents de Sciences et Avenir – La Recherche, 25 ont pris leur clause de cession bonifiée, laissant, depuis début juillet, la rédaction des deux titres scientifiques décimée. « Une clause doublée comme ça, ça ne se voit jamais dans la presse », pointe Philippe Pajot, rédacteur en chef de La Recherche depuis 2017, qui a bénéficié de ces conditions de départ avantageuses et quittera son poste à la fin de l'année. « On sentait qu'on voulait nous foutre dehors », s'agace Nathalie*, qui a également pris la clause de cession et se dit très attristée de la situation : « Je ne serais pas partie sans ce contexte de rachat, j'avais un boulot en or. C'est un vrai gâchis pour ces magazines vivants et dynamiques, tout a été décapité. » Contacté, LVMH n'a pas souhaité faire de commentaire.
Au printemps 2026, nouveau coup de théâtre : LVMH fait machine arrière et annonce que Sciences et Avenir – La Recherche va être revendu. La raison de ce revirement ? Une volonté de concentrer ses moyens sur ses titres économiques. Son attachement à la « culture scientifique » semble déjà bien loin. Une situation qui confirme ce que l'AJSPI dénonçait déjà dans une tribune publiée le 15 mars : les deux titres scientifiques n'étaient qu'une « variable d'ajustement économique » pour LVMH, qui « fait peser sur le pôle science seul le résultat du plan d'économie qu'il souhaite mener globalement ». Pour celles et ceux qui avaient cru aux belles promesses du groupe de luxe, à l'instar de Philippe Pajot, le constat est amer : « Peut-être que j'étais naïf, mais quand on est passé sous la houlette de LVMH, j'étais plutôt positif. Mais lorsque l'on a appris qu'ils allaient nous revendre, j'ai compris que je me trompais et qu'il n'y avait rien à attendre d'eux. »
Le 10 septembre, après plusieurs semaines de négociation, un communiqué vient révéler l'identité du repreneur potentiel des deux titres scientifiques : il s'agit de Unify (ex-Reworld), un groupe de presse régulièrement sous le feu des critiques à cause de sa stratégie de « miser avant tout sur le capital publicitaire des médias qu'ils rachètent, en faisant produire leurs contenus par des non-journalistes », écrit Libération. En 2019, en mettant la main sur le groupe Mondadori, Unify avait déjà racheté Science & Vie, un autre titre phare de la presse scientifique, à la suite de quoi de nombreux journalistes avaient quitté la rédaction en guise de protestation et fondé le magazine scientifique Epsiloon.
Dans son communiqué, Unify ne cache pas son ambition : « Conforter [sa] place parmi les acteurs majeurs de l'information scientifique en France ». C'est précisément ce qui inquiète Nicolas Gutierrez : « Le plus grand risque que je vois, c'est le quasi-monopole qu'ils auraient sur la presse scientifique. » Pour Agathe Beaujon, du CSE de Croque Futur : « Une des raisons de ce rachat pour Unify est de se racheter une crédibilité. Ils font beaucoup de promesses pour conserver la qualité des titres, mais pour l'instant il n'y a rien de concret derrière. » Prochaine étape : une experte missionnée par le CSE doit rendre un avis sur la revente d'ici le 15 novembre, avec une signature finale prévue fin novembre, d'après nos informations. Joint par Acrimed, Unify n'a pas répondu à nos demandes de clarification.
Bernard Arnault n'est bien sûr pas le seul milliardaire à jouer les patrons de presse. Passé sous la coupe de Vincent Bolloré en 2021, le groupe Prisma Media entame sa troisième vague de départs massifs en l'espace de deux ans. « Le plus grand plan social de l'histoire de la presse française », selon l'AJSPI dans une tribune publiée en avril 2026. L'association « porte un regard particulièrement inquiet sur le sort réservé aux titres qui font vivre la culture scientifique au quotidien ». Annoncé en mars 2026, le « plan de sauvegarde de l'emploi » (PSE) prévoit la suppression de 261 postes, soit 40% des effectifs totaux de l'éditeur de magazines tels que Capital, Femme Actuelle ou encore Ça m'intéresse. Les Jours ont révélé le 6 octobre que 270 à 280 salariés ont finalement pris la porte de sortie, dépassant ainsi l'objectif initial du groupe. Avant l'arrivée de Bolloré, Prisma Media comptait 950 salariés. Aujourd'hui, ce nombre va probablement passer sous la barre des 400. Une véritable hémorragie.
Au-delà des suppressions de postes, l'entreprise met fin à la publication de plusieurs titres, dont GEO Histoire et ses hors-séries, Ça m'intéresse Histoire, Ça m'intéresse Questions Réponses ou encore Dr Good et ses hors-séries. « Ce qui se joue ici, c'est le rejet d'un journalisme de qualité, au profit d'une idéologie de la rentabilité immédiate, précise l'AJSPI. En sacrifiant les journalistes spécialisés qui travaillent pour ces titres, Prisma Media décapite la fiabilité de l'information scientifique. » D'autres titres du groupe voient leur pagination réduite, comme le mensuel GEO qui passe de 120 à environ 100 pages.
Ce n'est pas tout : « Il y a une éviction totale des pigistes du PSE, c'est surréaliste », d'après Émilie Gillet, journaliste scientifique pigiste depuis plus de 25 ans et collaboratrice régulière pour plusieurs magazines édités par Prisma. Plusieurs pigistes du groupe ont confirmé s'être vu refuser les dispositions prévues par l'accord collectif dans le cas d'un licenciement économique, y compris concernant l'arrêt des titres, sous prétexte qu'ils sont rémunérés à la pige. Une décision qui contrevient directement à la loi Cressard de 1974, qui précise les droits des pigistes réguliers, considérés comme salariés, et les obligations des entreprises de presse à leur encontre. Contacté, Prisma Media n'a pas souhaité donner suite à nos sollicitations.
Émilie Gillet pointe aussi l'opacité dont fait preuve la direction du groupe : « Tous les mois, on envoie le même courrier à nos rédacteurs en chef et au DRH pour dire qu'on aimerait avoir des infos. Toujours zéro réponse. Officiellement, j'ai encore des commandes pour un prochain numéro d'un titre dont je sais qu'il ne paraîtra pas. » Reste à savoir quels seront les potentiels débouchés judiciaires et s'ils donneront raison aux revendications des journalistes évincés par Prisma Media.
Ce n'est pas sur la puissance publique qu'il faut compter pour défendre l'information scientifique, en témoigne le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs aux mains de Xavier Niel, actuellement dans les tuyaux. Créé en 1970, ce magazine est dédié à l'information et à la protection des consommateurs en publiant notamment des essais comparatifs et des enquêtes, et est édité par l'Institut national de la consommation (INC), un établissement public sous la tutelle du ministère de l'Économie. 60 millions de consommateurs collabore régulièrement avec des journalistes scientifiques et des ingénieurs, notamment sur les questions de santé et d'alimentation, et fut à l'origine de nombreuses révélations d'intérêt général, par exemple sur la nocivité des produits ménagers.
Pourtant, l'État a progressivement délaissé l'INC et son magazine, avec notamment des baisses régulières de subventions, jusqu'à décider de privatiser 60 millions de consommateurs, qui fait face à une chute de ses ventes et de son nombre d'abonnés. Son déficit dépassait les 700 000 euros en 2024 mais le magazine était revenu dans le vert en 2025, note Libération, mettant à mal l'argument budgétaire avancé par le gouvernement. L'INC est malgré tout finalement liquidé au printemps 2026 et le magazine est mis en vente. C'est alors que le milliardaire Xavier Niel entre en piste via sa holding NJJ en déposant une offre de rachat pour un montant « qui tournerait autour de 1,5 million d'euros », écrit Le Monde, suscitant des craintes de « conflits d'intérêts » et pour « l'indépendance éditoriale » du magazine, rapporte Libération.
Malgré les inquiétudes, Bertrand Loiseaux, secrétaire du CSE de 60 millions de consommateurs et membre de la rédaction depuis plus de trente ans, se félicite de la survie du magazine : « Pour l'instant, nous ne sommes pas mécontents que ce soit Xavier Niel qui nous reprenne, surtout dans le paysage médiatique actuel. La reprise est une inquiétude mais surtout un soulagement. » Le 26 octobre, le CSE a rendu un avis « favorable avec réserves » sur la cession. « Le repreneur a clairement exprimé sa volonté de préserver le titre, de le développer et d'évoluer vers une majorité numérique, sans abandonner le magazine papier », souligne Bertrand Loiseaux. Il évoque aussi les « garanties d'indépendance » avancées : une charte opposable, le maintien des méthodes de travail et l'interdiction pour les actionnaires d'intervenir dans les enquêtes. Les 21 membres de la rédaction permanente et les 8 salariés des services techniques seront repris... mais pas les 22 pigistes réguliers, ni une vingtaine d'autres salariés, notamment dans les services juridique et administratif, précise-t-il. Ça promet !
Autre zone de flou : les investissements prévus par Xavier Niel restent incertains. « Il y a des promesses d'investissement mais on n'a aucun budget prévisionnel, les engagements restent très généraux », regrette le secrétaire du CSE. Plusieurs postes « indispensables à la continuité de l'activité » ne sont pas non plus garantis, notamment ceux de juriste en droit de la consommation, de maquettiste et de secrétaire de rédaction. Surtout, l'avenir éditorial demeure en suspens : « Il reste encore tout un projet à construire : va-t-on continuer à avoir cette ligne éditoriale pour la défense des consommateurs ? », s'interroge Bertrand Loiseaux. Les premiers licenciements devraient être actés d'ici fin décembre, et le déménagement est prévu d'ici début 2027. « Nous serons particulièrement vigilants à ce que cette bascule dans le champ du privé préserve les moyens alloués au titre et que son éthique soit garantie », prévient Charles Behr.
La question du financement de la presse reste primordiale, mais, d'après Émilie Gillet, la crise actuelle « n'est pas une crise d'audience » – le succès du magazine Epsiloon en témoigne. « Le besoin est là et je ne comprends pas que les patrons de presse ne le voient pas, souffle Émilie Gillet. C'est un mauvais calcul de penser que la science est la cinquième roue du carrosse. » Philippe Pajot le confirme et s'enthousiasme : « L'information scientifique existe toujours, et sous de nombreux formats ! » Les sujets scientifiques de santé, d'écologie, d'énergie et de technologie sont et seront encore omniprésents dans le débat public. La question est donc de financer et de protéger le journalisme scientifique, afin de produire un travail indépendant des pressions extérieures. « Que ce soit face aux actionnaires privés, aux lobbies ou aux institutions de recherche, la presse scientifique doit garder son rôle d'espace critique, rappelle Charles Behr, président de l'AJSPI. Si la rigueur scientifique a un coût, sa disparition aura un prix inestimable pour la société. »
Thomas Lefèvre et Pierre-Alexandre Lhotellier
[1] *Le prénom a été modifié à la demande de la personne concernée par souci d'anonymat.
30.10.2026 à 08:38
Dès la soirée du 17 octobre et dans les jours qui ont suivi, la plupart des grands médias ont repris sans distanciation le récit du gouvernement : LFI serait responsable des débordements et des pillages en marge des manifestations. Des accusations qui ne reposent sur aucun fait et relèvent de la pure propagande d'État.
Depuis plusieurs années, nous documentons le traitement médiatique que subissent Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Longtemps, malgré le mépris et les coups bas, les médias s'efforçaient de leur opposer des arguments relevant encore du débat d'idées. Désormais, et singulièrement depuis le 7 octobre 2023, tout semble permis pour combattre les idées de ce mouvement politique : calomnies, injures, fake news – qui, même après avoir été « débunkées », selon le jargon imposé, continuent d'être proférées [1].
Le traitement des événements du 17 octobre s'inscrit pleinement dans cette fabrique de la désinformation. Lors des mobilisations sociales, les médias ont pour coutume de relayer aveuglément les informations de la préfecture (ce qu'ils n'ont pas manqué de faire), et de s'aligner sur les discours et le récit officiels. Ce suivisme se caractérise d'ordinaire par un recyclage des éléments de langage gouvernementaux visant à promouvoir telle ou telle contre-réforme en cours d'examen. Aucune n'est en jeu dans les mobilisations actuelles, mais le mécanisme demeure le même : un alignement sur le contre-feu du gouvernement qui, dans le cas présent, repose sur la diabolisation de LFI.
Un article de Mediapart daté du 19 octobre a révélé que les renseignements territoriaux avaient reçu pour consigne de déclarer LFI responsable des débordements survenus lors des mobilisations du 17 octobre. Extrait :
Un commissaire du renseignement territorial (RT) n'en revient pas : « Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT, forcément on a des décisions politiques. »
Coauteurs, avec un large spectre de la classe politique, du récit selon lequel le mouvement lycéen serait « un grand complot de LFI et de ses "proxys d'ultra-gauche" », de nombreux médias ont aisément repris l'idée d'une responsabilité de LFI dans le « chaos » du 17 octobre... Avec à la clé une double faillite journalistique, puisque l'article de Mediapart taillant en pièces ce scénario n'a eu quasi aucun écho, et n'a en tout cas pas modifié le cadrage médiatique des événements.
Le 18 octobre, à l'instar de nombreux médias et en particulier des chaînes d'information en continu, L'Opinion offre par exemple une tribune à la police qui défend la thèse du gouvernement en titrant : « Maintien de l'ordre : comment LFI a planifié le chaos du 17 octobre selon la police ». On y lit que, selon une source policière, « on récolte ce que LFI a semé. […] Le parti de Jean-Luc Mélenchon a encouragé, accompagné le mouvement sachant très bien ce qui allait se passer. » Le Figaro du même jour dénonce « le jeu trouble de Jean-Luc Mélenchon dans l'engrenage de la violence » et donne la parole à un « expert en sécurité intérieure » bien connu d'Acrimed, Éric Delbecque, qui déroule la propagande du gouvernement : « La responsabilité morale et politique de LFI dans la désinhibition de la violence est évidente. »
Sur CNews, on pointe « la responsabilité de LFI » (20/10), dont les cadres sont qualifiés de « vautours du chaos » (19/10). Serge Raffy, sur le site du Point, accuse : « En attisant la violence, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon pourraient bien avoir ouvert la voie du pouvoir à Marine Le Pen. » (18/10) Le même jour dans le même média, Franz-Olivier Giesbert s'emporte : « Le 17 octobre, ce n'est pas le peuple qui a défilé mais la populace, marteaux en main. Mélenchon jubile, l'État recule : c'est le vent de la Terreur qui souffle de nouveau sur la France. » Dans Le Télégramme, Hubert Coudurier se déchaîne : « Réalisant, samedi soir, que sa stratégie du chaos risquait de se retourner contre lui, Jean-Luc Mélenchon opérait un repli tactique. […] Samedi 17 octobre, ce ne fut pas la convergence des luttes mais celle des violences associant black-blocs et racailles… » (18/10)
Sur les réseaux sociaux, le dessinateur Xavier Gorce propose, comme à son habitude, de prendre un peu de recul : « Lfi est un groupuscule factieux. Il doit être dissout, interdit et ses cadres poursuivis. […] Il est largement temps de taper fort. Très fort. » (17/10) Et Bernard-Henri Lévy relaie en bon soldat le discours du gouvernement : « Honte à ceux (Mélenchon et Cie) qui répètent depuis des mois que "la police tue" ou que "la violence" est parfois légitime […] Responsabilité écrasante. » Et de tweeter un peu plus tard : « Il faut une Commission d'enquête parlementaire sur les dires, outrances, agissements et éventuelles responsabilités de LFI dans les semaines précédant ce désastre démocratique. »
Sur France Inter, au lendemain des révélations de Mediapart, Sophia Aram cible LFI et Jean-Luc Mélenchon pour la sixième fois depuis la rentrée (sur 8 chroniques), suggérant que certains manifestants violents auraient répondu à « l'appel de Mélenchon » (20/10). Selon L'Express, toujours le même jour, « Jean-Luc Mélenchon [serait] pris au piège de sa propre stratégie ». Sur le site du JDD, le 21 octobre, on accuse « les membres » de LFI d'avoir « excité les lycéens puis les manifestants du week-end dernier ». Dans Franc-Tireur, Caroline Fourest arbore même un complotisme bon teint : « La responsabilité de LFI et de ses élus, celle des Écologistes, qui n'ont cessé de trouver des excuses à cette violence politique, sont immenses. Ils ont trop de culture pour ne pas avoir vu le risque d'une telle manifestation un 17 octobre... Précisément le jour où des policiers ont jeté à la Seine des manifestants algériens pendant la guerre d'Algérie. Qui ne voit pas le calcul ? »
Dans un esprit encore plus vindicatif, on retrouve le grand Xavier Gorce sur X, que l'article de Mediapart n'a manifestement pas apaisé :
On monte encore d'un cran dans la propagande quand, le 21 octobre, la journaliste Alix Bouilhaguet, désormais célèbre pour ses mensonges et son militantisme forcené contre LFI, assène sur Franceinfo : « Jean-Luc Mélenchon, tout en se réclamant de la non-violence, n'a jamais nettement condamné les violences du 17 octobre, ni les pillages, ni les intrusions et dégradations des bâtiments publics comme la mairie de Limoges. » Des propos sidérants – puisque faux : trois jours plus tôt, le leader insoumis s'était longuement exprimé en direct sur LCI, affirmant que la violence est « une stratégie qu'[il] n'a jamais approuvée » et condamnant, puisqu'on le lui demandait, les violences du 17 octobre : « Aller mettre le feu à la mairie de Limoges, c'est un crime, parce que c'est la maison du peuple, elle est à tout le monde. Et la même chose pour la mairie de Marseille. » [2]
Les révélations de Mediapart n'ont eu aucun effet non plus sur Renaud Dély : dans son éditorial de France Info (20/10), l'éditorialiste affirme que Mélenchon « joue à l'apprenti sorcier […] [et] prête le flanc aux attaques de ses adversaires et du gouvernement en cultivant volontairement l'ambiguïté ».
« Ambiguïté » : le terme revient en boucle. Non pour commenter l'attitude pour le moins ambiguë du gouvernement face au mouvement lycéen (en prétendant écouter et en réprimant), ni son discours sur celui-ci (entre reconnaissance de la « justesse des revendications », accusation de manipulation et disqualification), mais bien et seulement pour alimenter le feu nourri contre La France insoumise. Le Nouvel Obs (22/10) rappelle ainsi que « le leader de LFI tient un discours ambigu depuis le début de la contestation ». Marianne s'attarde longuement sur « l'éternelle ambiguïté de Jean-Luc Mélenchon sur les épisodes de violence ». Et Sophie Coignard, dans Le Point, s'agace : « Comme si, depuis des jours, son mouvement ne pratiquait pas l'ambiguïté à l'égard de la violence. »
Ambigus, les médias ne le sont guère dès qu'il s'agit de LFI. Les journalistes de Mediapart apportent-ils des informations majeures sur la fabrication délibérée d'un bouc émissaire par le pouvoir en place, en plein mouvement social de masse ? La grande majorité des médias n'y voit pas le moindre problème. Et pour cause, ils semblent n'y avoir pas prêté la moindre attention… et choisissent quoi qu'il en soit de ne pas en tenir compte : la sous-médiatisation de ces révélations est symétrique à la surmédiatisation du récit gouvernemental.
Cette séquence n'est pas un accident : elle est une énième étape dans le processus de diabolisation méthodique, à l'œuvre depuis quinze ans, de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. Un traitement où « l'ambiguïté » – le mot d'ordre de la disqualification – est toujours imputée à LFI, jamais au pouvoir, et dans lequel la responsabilité politique des débordements est attribuée systématiquement à la gauche politique, en ignorant, au besoin, les faits. En refusant de questionner la propagande d'État (et en la relayant jusqu'à plus soif), les médias dominants ne trahissent pas seulement leur fonction : ils participent activement à la criminalisation d'un parti d'opposition et à la construction d'un récit fallacieux, au détriment de toute compréhension du mouvement social en cours.
Mathias Reymond
[1] Voir les articles consacrés à Rima Hassan et, plus généralement, les rubriques concernant LFI et Jean-Luc Mélenchon.
[2] Après avoir diffusé sa fake news, Alix Bouilhaguet a fait un très bref mea culpa le lendemain à l'antenne et sur X, en reconnaissant de nouveau « une erreur »… sans fournir plus d'explications. Une récidive est à craindre.