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19.04.2021 à 06:00

Jamal Khashoggi. Anatomie d'un crime d'État saoudien

Pierre Prier

The Dissident, documentaire de Bryan Fogel, raconte le meurtre barbare du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Une plongée terrifiante dans l'univers du prince héritier Mohamed Ben Salman. L'assassinat d'un journaliste fait rarement l'objet d'un film documentaire de deux heures. Mais quand il s'agit d'un crime d'État, que le commanditaire est le prince héritier d'Arabie saoudite, et que la victime a été découpée en morceaux dans un local diplomatique, cela donne The Dissident, de Bryan Fogel, réalisateur (...)

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The Dissident, documentaire de Bryan Fogel, raconte le meurtre barbare du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Une plongée terrifiante dans l'univers du prince héritier Mohamed Ben Salman.

L'assassinat d'un journaliste fait rarement l'objet d'un film documentaire de deux heures. Mais quand il s'agit d'un crime d'État, que le commanditaire est le prince héritier d'Arabie saoudite, et que la victime a été découpée en morceaux dans un local diplomatique, cela donne The Dissident, de Bryan Fogel, réalisateur d'un autre document explosif, Icarus (2017) sur le dopage en Russie qui a obtenu un oscar du meilleur film documentaire (2018). Malgré cela, le film a été refusé par les grandes plateformes de streaming qui n'ont pas voulu se mettre à dos le nouvel homme fort saoudien.1 Certainement pas à cause d'un manque de qualité.

Brillamment réalisé, ce thriller politique ne se contente pas de décrire en détail la mort atroce de Jamal Khashoggi, 59 ans, éditorialiste au grand quotidien américain The Washington Post, étouffé puis démembré le 2 octobre 2018 dans le consulat saoudien d'Istanbul, en Turquie. Le réalisateur explore avec un grand brio la profondeur de champ de ce fait divers mondialisé qui vient de prendre une nouvelle dimension avec la publication par le président Joe Biden d'un rapport du Bureau du directeur du renseignement national (ODNI en anglais) présentant le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) comme ayant « validé » l'opération.

Derrière le parcours d'un journaliste officieux, contraint de s'exiler et devenu opposant, on voit l'Arabie saoudite basculer dans une autocratie violente, obsédée par le contrôle absolu de sa population grâce à la technologie la plus avancée. Ce cauchemar s'incarne aussi dans le destin d'un jeune militant saoudien, lui aussi en exil, pourchassé jusqu'au Canada par le régime, qui se vengera odieusement. Le film donne également la parole à la compagne de Jamal Khashoggi, l'universitaire turque Hatice Cenzig qu'il devait épouser peu de temps après, dans un récit tout en douleur contenue, illustré par des messages et des photos touchantes. Hatice Cenzig a attendu son compagnon pendant des heures devant le consulat où il était venu chercher des documents certifiant son divorce d'une précédente épouse.

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« L'animal du sacrifice est arrivé ? »

Jamal Khashoggi est mort presque immédiatement après son entrée dans le bâtiment, étouffé dans un sac en plastique. Les autorités turques, en froid avec Riyad, ont fourni au réalisateur tous les éléments de leur enquête. Les transcriptions des enregistrements des services de renseignement turcs, qui avaient caché des micros dans tout le consulat, font vivre l'événement seconde par seconde. Les membres de l'équipe de tueurs, arrivés par avion spécial, rient et parlent comme dans un film de Quentin Tarantino : « L'animal du sacrifice est arrivé ? » demande le Dr Salah Al-Tubaigi, médecin légiste armé d'une scie à os. « Les articulations, ce n'est pas un problème », ajoute-t-il. « Mais je me demande si le tronc et le bassin pourront entrer dans un sac ». Puis, le démembrement terminé : « Non, ce sac-là, on l'envoie à Riyad, pour l'identification ».

« On entend Jamal Khashoggi suffoquer et gémir pendant sept minutes trente », précise le procureur turc, impassible. Des images tournées par la police montrent les traînées de sang sur la moquette, révélées par le Luminol, le procédé chimique des polices scientifiques. On enchaîne sur la découverte d'un four enterré dans le jardin du consul saoudien, où les restes ont vraisemblablement été brûlés. « Le jour de l'assassinat, le consulat a commandé trente kilos de viande dans un restaurant prisé » précise le procureur. Pour masquer l'odeur, mais aussi toute trace d'ADN.

Cette mise à mort moyenâgeuse est destinée à servir d'exemple, analyse un ami de Khashoggi, ancien dirigeant de la chaîne qatarie Al Jazeera. Le message est clair : toute opinion différente de celle du chef est désormais interdite.

Jamal Khashoggi n'était pas un révolutionnaire. Pendant trente ans, il a été un journaliste proche de la monarchie, dirigeant plusieurs journaux appartenant à des princes, quitte à en être écarté quand il allait un peu trop loin dans la critique de l'establishment religieux. Il a aussi été le conseiller des puissants. Le prince Turki Ben Fayçal Al-Saoud, longtemps chef des services de renseignement saoudiens a fait de Jamal Khashoggi son porte-parole quand il a été nommé ambassadeur à Londres puis à Washington. Éduqué aux États-Unis, Jamal Khashoggi faisait partie des journalistes saoudiens chargés de formuler les positions du royaume pour la presse étrangère. Dans une interview avec la radio publique américaine PBS2, il présentait la guerre menée au Yémen par l'Arabie saoudite comme une guerre contre l'Iran, qu'il comparait à l'Allemagne nazie.

Du soutien à la critique de MBS

Il sera plus critique de cette guerre dans l'un de ses éditoriaux pour le Washington Post, qui l'a accueilli en 2017 après que le journaliste a eu choisi l'exil, se sentant en danger. Khashoggi avait d'abord soutenu le nouveau prince héritier MBS, ce modernisateur de 35 ans qui avait dépoussiéré le royaume, autorisant les concerts et permettant enfin aux femmes de conduire. Mais MBS a aussi verrouillé les libertés politiques, avec des arrestations massives dans la famille royale elle-même, ainsi que de tout ce qui pouvait ressembler à un sympathisant des droits humains. Puis est venu le tour de Jamal Khashoggi, pour un article critiquant Donald Trump, soutien inconditionnel de MBS.

Fin 2016, ses contributions régulières dans la presse saoudienne sont brutalement supprimées. Le palais le prévient, raconte-t-il : « Tu ne dois plus ni écrire ni t'exprimer sur les réseaux sociaux ». Le vieil ordre politique fondé sur le consensus familial entre les fils du roi Abdulaziz, fondateur du royaume moderne avait laissé place à la dictature d'un seul homme. Exilé, Khashoggi dénonce l'autocrate MBS dans les colonnes du Washington Post. En lisant ses tribunes américaines3, on assiste à l'évolution du journaliste. Sans demander la fin de la monarchie, il exprime son admiration pour les printemps arabes en Tunisie et en Égypte. Il demande aussi aux États-Unis d'accepter de voir les Frères musulmans (dont il avait été membre dans sa jeunesse) participer au débat politique au Proche-Orient. Une ligne rouge absolue pour l'Arabie saoudite.

Pour le réalisateur de The Dissident, l'assassinat de Khashoggi a plutôt été déclenché par la rencontre du journaliste avec un jeune militant saoudien, Omar Al-Zahrani. Lui aussi en exil, au Canada, il révèle que Jamal Khashoggi lui avait fait un virement pour financer son grand projet : un commando de militants cybernétiques chargés de contrer sur Twitter l'armée virtuelle mise en place par MBS pour traquer, dénigrer et neutraliser les opposants au prince héritier, nombreux sur ce réseau social, surnommé « le Parlement des Arabes ».

Dans cette guerre virtuelle, raconte le film, le régime saoudien a plusieurs longueurs d'avance, grâce à la technologie israélienne. Des spécialistes expliquent comment MBS a pu, grâce au logiciel israélien Pegasus, infiltrer les téléphones des militants pour les suivre à la trace. Dont celui de Jeff Bezos, le patron d'Amazon et propriétaire du Washington Post, infecté par MBS lui-même lors d'une rencontre entre les deux hommes. Pour Jamal Khashoggi, le jeune prince a eu recours à des méthodes plus brutales.

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The Dissident
Documentaire (États-Unis), décembre 2020
119 minutes
Réalisateur/Producteur : Bryan Fogel


1Il est disponible en vidéo à la demande sur plusieurs sites, dont YouTube et Amazon Prime.

3Assessing the Saudi Government's Role in the Killing of Jamal Khashoggi, Office of the Director of National Intelligence, 11 février 2021.


19.04.2021 à 06:00

Benyamin Nétanyahou frappe l'Iran mais vise Joe Biden

Sylvain Cypel

L'offensive menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou contre l'Iran a pour objectif principal de saboter les négociations entre les États-Unis et l'Iran sur le nucléaire. Et elle marque le début d'un bras de fer avec l'administration de Joe Biden. Le 11 avril 2021, moins d'une semaine après que les États-Unis et l'Iran se sont engagés à Vienne dans des pourparlers pour revenir aux termes de l'accord Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), sur la limitation de la production iranienne de (...)

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L'offensive menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou contre l'Iran a pour objectif principal de saboter les négociations entre les États-Unis et l'Iran sur le nucléaire. Et elle marque le début d'un bras de fer avec l'administration de Joe Biden.

Le 11 avril 2021, moins d'une semaine après que les États-Unis et l'Iran se sont engagés à Vienne dans des pourparlers pour revenir aux termes de l'accord Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), sur la limitation de la production iranienne de matière fissile — un accord international signé en 2015 et dont Donald Trump a fait sortir son pays en 2018 —, des explosions ont gravement endommagé les capacités du principal site iranien de production de matière fissile, à Natanz. Des sources américaines ont estimé que des « milliers de centrifugeuses », parmi lesquelles certaines du dernier cri, ont été endommagées. Les autorités iraniennes ont instantanément accusé Israël d'être l'auteur de cet acte « terroriste ». Israël n'a, cette fois, pas cherché à masquer la réalité de cette assertion.

L'opération israélienne est apparue à beaucoup « gagnante-gagnante » de son point de vue. Car que cherche Israël ? Benyamin Nétanyahou et son entourage, opposés depuis le premier jour à la signature du JCPOA, n'ont jamais caché leur hostilité à toute forme de retour à son application ni leur volonté de tout mettre en œuvre pour faire échouer un nouvel accord américano-iranien, quelle que soit sa teneur. Dès lors, si Téhéran poursuit les négociations avec Washington sans réagir de manière équivalente, Israël, en l'absence de réaction des grandes puissances signataires de l'accord, se sentira encouragé à poursuivre ses attaques en haussant leur niveau de nocivité. Si, en revanche, Téhéran prend des mesures fermes de rétorsion au niveau de l'attaque subie, Israël arguera d'une « menace » iranienne avérée, propre à faire dérailler tout progrès à Vienne.

Renforcer les conservateurs à Téhéran

Accessoirement, la stratégie israélienne vise aussi à renforcer le camp du « non » à tout accord à Téhéran même. Là encore, plus la négociation de Vienne piétine, et plus ce camp grossit en influence, ce qui laisse Israël espérer qu'à un moment ou un autre, les dirigeants iraniens, perdant patience, finissent par claquer la porte des négociations.

L'attaque sur le site de Natanz a constitué l'acmé d'une offensive militaire lancée depuis trois ans par Israël contre l'Iran. Elle s'est menée sur trois fronts : en Syrie contre les forces iraniennes et leurs affidés, en premier lieu le Hezbollah, Téhéran évitant systématiquement de s'engager dans une escalade ; en Iran, contre le développement du nucléaire militaire après le renoncement iranien à se conformer aux termes du JPCOA, dix-huit mois après que Donald Trump a lui-même retiré la signature américaine au bas de cet accord, en mai 2019. Téhéran, là encore, a réagi de manière très mesurée aux attaques israéliennes, comme après l'assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, le principal responsable scientifique du nucléaire iranien, en novembre 2020. Enfin, dans les mers d'Oman et d'Arabie, au large de la mer Rouge et en Méditerranée, les Israéliens ont multiplié les attaques pour saborder des tankers iraniens tentant d'esquiver les sanctions américaines.

Fin mars, le Wall Street Journal puis, de manière plus détaillée, le quotidien israélien Haaretz, ont dévoilé l'existence de cette « bataille navale » entre les deux pays. Jusque-là, Israël et l'Iran, chacun pour ses motifs propres, avait tacitement décidé de maintenir ces joutes maritimes secrètes. Selon le journaliste israélien Yossi Melman, aucun navire iranien n'a été coulé, mais beaucoup ont été suffisamment endommagés pour annuler ou retarder leurs livraisons d'hydrocarbures. « Environ 20 tankers iraniens ont été sabotés. (…) Sur deux années et demie, le coût estimé [pour l'Iran et ses affidés] dépasserait le milliard de dollars »1. Après que ces opérations ont été révélées, les Iraniens ont rapidement réagi, sabotant dans le Golfe deux navires commerciaux détenus par des armateurs israéliens, mais de manière à causer peu de dégâts, pour éviter un engrenage risqué. Le 7 avril, enfin, quelques heures avant que ne s'ouvrent les pourparlers de Vienne, Israël frappait en mer Rouge le Saviz, un cargo qu'elle soupçonnait d'appartenir aux Gardiens de la Révolution iraniens.

Cinq jours plus tard advenait l'attaque sur le site de Natanz, dont la dimension politique est sans commune mesure avec les batailles précédentes. Ce n'est pourtant pas non plus la première fois qu'Israël s'en prend à la capacité iranienne de produire de la matière fissile. En 2010, une première cyberattaque conçue par le Mossad et la NSA américaine avait permis à un virus informatique, appelé Stuxnet, de causer des dégâts importants aux centrifugeuses iraniennes de Natanz et Bouchehr. Cette fois, l'attaque est plus ambitieuse : elle pourrait avoir fait perdre à l'Iran entre six mois et un an d'enrichissement de matière fissile (Téhéran conteste cette évaluation). Mais c'est surtout le moment choisi pour cette attaque et le fait qu'Israël en assume quasi publiquement la responsabilité qui sont très significatifs.

Des négociations qui progressent à Vienne

L'attaque a eu lieu en pleine négociation entre les grandes puissances et l'Iran. Comme l'a écrit le colonel israélien Udi Evental, de l'Institut de politique et de stratégie d'Herzliya, Israël a tenu à faire savoir qu'il « a choisi la voie de la confrontation2. Et de le faire savoir à qui, précisément ? À l'Iran, certes, écrit Amos Harel, le spécialiste des questions militaires et stratégiques du Haaretz, « mais aussi, et c'est sans doute le plus important, à Washington »3. Ce sentiment est partagé par un grand nombre d'analystes, aux États-Unis comme en Israël.

Le moment de l'attaque sur Natanz (une opération obligatoirement préparée de longue date et dont le déclenchement est fonction des circonstances politiques) n'est pas indifférent, estime Ardavan Khoshnood, un analyste du Centre Begin-Sadate d'études stratégiques de Jérusalem. Si, comme il le suspecte et comme les médias s'en sont fait l'écho, Américains et Iraniens avaient progressé à Vienne sur la voie d'un retour au respect mutuel des conditions de l'accord de 2015, « l'attaque sur Natanz pourrait bien être une réaction à un tel accord déjà existant entre les États-Unis et l'Iran »4, écrit l'analyste. Autrement dit, le sabotage de la centrale iranienne serait un message israélien prioritairement dirigé vers les États-Unis.

Téhéran, comme on pouvait s'y attendre, a réagi au sabotage de son site par une série de mesures. L'une, de peu d'envergure, s'est réduite dès le lendemain à une attaque de basse intensité en mer d'Arabie contre un cargo commercial détenu pour moitié par un armateur israélien. La seconde a été l'annonce de l'acquisition de 1 000 nouvelles centrifugeuses d'une qualité supérieure aux précédentes pour pallier les dégâts causés à Natanz. La troisième a été plus spectaculaire : l'Iran a indiqué qu'il allait démarrer dès la semaine suivante d'enrichir de l'uranium à 60 %. Pour mémoire, l'accord JCPOA interdisait à l'Iran tout enrichissement au-delà de 3,27 %. Un an et demi après le retrait américain de sa signature au bas de cet accord, l'Iran s'était lui aussi émancipé de ses clauses en engageant un enrichissement de l'uranium à hauteur de 20 %. Mais le passage à 60 % est susceptible de modifier radicalement la donne : s'il y parvenait, malgré le coup porté le 11 avril par Israël, l'Iran pourrait produire suffisamment d'uranium enrichi à 90 % pour être capable de fabriquer une bombe A en six mois, ont estimé des spécialistes. Si tel était le cas, cela placerait les États-Unis exactement devant la très désagréable alternative que le JCPOA visait à éviter : avoir à se confronter à un Iran désormais nucléarisé.

Lier les mains à Pékin et Moscou

L'Iran a-t-il les moyens de sa politique ? Nétanyahou, qui ne cesse de crier au loup, fait en réalité le pari que non. Et que, face à la menace qu'il représente, Israël parviendra à faire basculer les États-Unis de son côté. Pourtant, en Israël comme aux États-Unis, des inquiétudes se font jour quant à une évolution périlleuse, voire incontrôlée, de la confrontation actuelle. Amos Harel évoque « un glissement dangereux et continu vers un affrontement militaire plus grave avec l'Iran »5 dont il pronostique qu'il se conclurait, comme en 2015, par un échec politique israélien. Dans la revue Foreign Policy, la chercheuse Maysam Behravesh, spécialiste de l'Iran, va plus loin. Le sabotage israélien, écrit-elle, pourrait constituer exactement « ce dont les Iraniens avaient besoin. (…) Cette attaque n'a pas seulement offert à Téhéran une excuse pour installer des centrifugeuses d'enrichissement d'uranium plus sophistiquées sans payer un grand prix politique, elle a aussi lié les mains de Moscou et de Pékin en termes de pressions sur l'Iran pour qu'il accepte un compromis »6.

On peut rétorquer qu'un tel durcissement profiterait aussi, en premier lieu, à Israël, qui n'espère rien tant qu'un blocage de la situation prolongeant le statu quo hérité de l'administration Trump dans le rapport américain à l'Iran. Cependant, estime la chercheuse, le risque d'un basculement de l'Iran dans la fabrication d'une bombe A devient aujourd'hui plus tangible. Même si Ali Khamenei, le Guide de la Révolution, n'a cessé de répéter que l'Iran ne fabriquera pas sa bombe, ce qui advient en ce moment « contribue à produire en Iran un soutien collectif sans précédent à la nécessité de détenir la bombe comme ultime moyen de dissuasion. (…) Si le JCPOA s'effondre complètement, que ce soit dû à l'intransigeance américaine ou aux attaques israéliennes, il ne restera aucun autre moyen que la guerre pour contenir le programme militaire iranien. Si celle-ci survient, quelle garantie plausible aurons-nous que l'Iran, en conséquence, ne se précipite pas pour fabriquer sa bombe ? ».

Dans cette atmosphère de montée des tensions, le rapport 2021 d'évaluation des menaces de la communauté du renseignement américain, rendu public le 13 avril, est venu apporter une note beaucoup plus apaisée. Certes, il a été rédigé avant l'attaque israélienne sur le site de Natanz. Certes encore, l'Iran y est toujours caractérisé comme une menace de premier ordre pour les intérêts régionaux américains, en particulier en Irak. Mais, pour ce qui touche aux enjeux nucléaires, le rapport conclut ainsi : « Nous continuons d'évaluer que l'Iran ne s'engage pas actuellement dans les principales activités de développement nécessaires pour produire une arme nucléaire. […] L'Iran a toujours présenté sa reprise des activités nucléaires comme une réponse réversible au retrait des États-Unis du JCPOA et a déclaré qu'il reviendrait à se conformer pleinement à ses termes si les États-Unis font de même »7 Autrement dit, si la collectivité du renseignement américain a un conseil à donner au président Biden, c'est bien d'accélérer un retour à l'accord de 2015, ce qui placerait les dirigeants israéliens dans une position des plus inconfortables.

Ce sentiment d'une divergence croissante entre les intérêts américains et israéliens dans l'affaire iranienne est en forte hausse aux États-Unis. Il a reçu une confirmation spectaculaire dans l'éditorial publié au lendemain du sabotage israélien du site de Natanz par le Washington Post. Intitulé « Les attaques incessantes d'Israël contre l'Iran peuvent mettre en danger la diplomatie de Biden » cet éditorial pointait « la différence profonde entre les intérêts américains et israéliens. Pour Israël le conflit permanent avec l'Iran est une donnée inamovible, aucune détente n'est concevable [avec ce pays]. En revanche, si l'administration Biden parvient à revenir à l'accord [signé en 2015], il aura les mains plus libres pour retirer des capacités militaires du Proche-Orient et se concentrer sur le défi montant que pose la Chine »8.

Priorité à la Chine

Cette idée d'un lien direct entre le règlement de la question nucléaire iranienne et la capacité américaine de mieux gérer à l'avenir la question qui lui apparait primordiale, celle de la relation avec Pékin (et accessoirement aussi avec Moscou), est de plus en plus présente aux États-Unis. Directeur du Middle East Security Program, ancien haut fonctionnaire du Pentagone et conseiller du secrétaire d'État John Kerry en 2012-2013, durant le second mandat de Barack Obama, Ilan Goldenberg estime ainsi que « revenir à l'accord [nucléaire] avec l'Iran est essentiel pour la politique étrangère de Biden ».9 Si tel est le cas, une confrontation radicale entre Joe Biden et Benyamin Nétanyahou, ou quiconque occupera le poste de premier ministre en Israël à l'avenir, apparait inéluctable.

Comment Biden se positionnera-t-il ? Lui seul est en mesure, s'il s'en donne les moyens, de mettre en échec la stratégie israélienne de sabotage d'un accord avec Téhéran. Il y a six ans, Barack Obama, qui s'était fait publiquement humilier au Congrès par Nétanyahou précisément sur la négociation avec l'Iran, avait opté pour le mépris, l'absence de toute réaction. Nétanyahou pouvait aboyer, la caravane Obama avançait sans s'en préoccuper. Et c'est ce qui advint, avec la signature de l'accord JCPOA en 2015. Aujourd'hui, les signaux issus de la Maison Blanche sont contradictoires. D'abord, elle semble divisée sur la question iranienne, entre ceux qui veulent retourner rapidement à l'accord initial pour pouvoir aller de l'avant sur d'autres dossiers, et ceux qui, au contraire, craignent qu'en revenant sans autre forme de procès à l'accord initial, Washington n'obtienne rien de plus ensuite. Ainsi, le secrétaire d'État Antony Blinken n'a pas dit un mot de l'attaque israélienne sur Natanz, mais il a jugé la réaction iranienne « provocatrice »

C'est que le rapport qu'entretient Washington avec les frappes israéliennes semble ambivalent. Beaucoup pensent qu'au fond, l'administration Biden estime qu'elles lui sont momentanément profitables. En l'affaiblissant, elles poussent Téhéran à plus de compromis, donc à plus de disposition à trouver rapidement un terrain d'entente sur la suite des négociations. D'autres pensent qu'une partie de l'entourage de Biden est au contraire inquiète. Pour eux, Israël a frappé maintenant précisément parce que les négociations à Vienne progressaient. Ceux-là estiment que si l'occasion de retourner à l'application du JCPOA passe, elle risque de ne pas revenir de sitôt. Et donc de peser très lourd sur la suite du mandat de Biden. Si cette tendance l'emporte, Israël pourrait connaitre des jours difficiles.


1Yossi Melman, « Who's leaking about the Israel-Iran brawl at sea », Haaretz, 30 mars 2021.

2Cité par Amos Harel, « Israel is walking straight into an Iran crisis with eyes wide open », Haaretz, 14 avril 2021.

3Amos Harel, idem.

4Ardavan Khoshnood, « The attack on Natanz and the JCPOA », BESA Center Perspectives, no. 997, 14 avril 2021.

5Amos Harel, idem.

6Maysam Behravesh, « Nuclear sabotage could be what Iran needed », Foreign Policy, 13 avril 2021.

8Washington Post, 12 avril 2021.

9Ilan Goldenberg, « Returning to the Iran deal is essential for Biden's Foreign Policy », interview sur la chaîne publique NPR, 9 avril 2021.


17.04.2021 à 06:00

Échanges Hannah Arendt-Sophie Bessis, les deux rives d'une pensée juive

Sylvain Cypel

Dans une lettre à Hannah Arendt, l'historienne Sophie Bessis revient sur ce que la philosophe juive allemande lui a apporté, notamment le dépassement d'un nationalisme étroit, mais aussi sur son incapacité à penser le monde non européen, et en particulier la place des juifs arabes. Il n'est pas nécessaire de faire long pour faire profond, émouvant et actuel. C'est le cas du court livre que publie l'historienne Sophie Bessis, sous la forme d'un dialogue avec Hannah Arendt. Ce dialogue, elle l'insère dès (...)

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Texte intégral 1626 mots

Dans une lettre à Hannah Arendt, l'historienne Sophie Bessis revient sur ce que la philosophe juive allemande lui a apporté, notamment le dépassement d'un nationalisme étroit, mais aussi sur son incapacité à penser le monde non européen, et en particulier la place des juifs arabes.

Il n'est pas nécessaire de faire long pour faire profond, émouvant et actuel. C'est le cas du court livre que publie l'historienne Sophie Bessis, sous la forme d'un dialogue avec Hannah Arendt. Ce dialogue, elle l'insère dès l'abord dans ce qui les rassemble toutes deux. On écrit ici « dialogue », car vu le nombre des citations de l'autrice germano-américaine que Bessis met en exergue, pour les magnifier ou les contester, il s'agit dans ces pages plus d'un dialogue que d'une simple lettre. « Vous êtes de ces juifs qui ont cheminé dans le [XXe] siècle contre l'injonction identitaire, hors des cadres et des assignations », lui écrit Bessis, en forme de reconnaissance pour l'héritage qu'ils, et surtout elle, lui ont transmis.

Il est beaucoup question, dans cet ouvrage, du destin du nationalisme. Qu'il soit porteur d'oppression ou qu'il s'affiche progressiste, « je veux rappeler, écrit Bessis, que les nationalismes s'alimentent l'un l'autre pour le pire, jamais pour le meilleur ». Dans le nationalisme, elle voit, comme Arendt en son temps, une menace mortelle pour le destin de l'humanité. Et de citer la philosophe-politologue : « On peut redouter que, les choses étant ce qu'elles sont, il ne reste d'autre solution aux nationalismes cohérents que de devenir racistes. » Le rejet radical et même le mépris à l'égard du nationalisme, matrice de l'identitarisme, ce dernier lui-même composante inhérente au fascisme, les réunit toutes deux.

Pas de complaisance pour les fascistes juifs

Ainsi, Bessis rappelle à ceux qui l'auraient oublié qu'en 1948, année de la fondation de l'État d'Israël, Hannah Arendt signa avec Albert Einstein une pétition contre la venue aux États-Unis de Menahem Begin, chef de la fraction sioniste ultranationaliste. Du parti de Begin, nommé à l'époque le Herout, Bessis rappelle qu'Arendt écrivit qu'il est « intimement lié aux partis fasciste et national-socialiste, tant par la structure de son organisation que par ses méthodes, sa philosophie politique et son pouvoir d'attraction sociale ». On vous parle là d'un temps où les fascistes étaient désignés pour ce qu'ils sont, et où, lorsqu'ils étaient juifs, même au lendemain de la Shoah, ils ne se voyaient pas pour autant octroyer un droit automatique à la complaisance.

Pour ce qui touche au Proche-Orient, ce qui suscite chez Bessis son admiration d'Arendt, c'est la capacité de cette penseuse, pourtant clairement sioniste, d'avoir dès l'abord saisi les limites de ce projet et les menaces qu'il portait à l'égard des autochtones en Palestine — à commencer par leur négation. En revanche, ce qu'elle lui reproche en premier lieu, c'est qu'en « Européenne incurable », les juifs n'étaient pour Arendt qu'« un peuple européen ». Elle rejetait la « ville levantine », qu'elle assimilait à l'ignorance, alors qu'elle ne faisait là, juge Bessis, que manifester sa propre ignorance — ignorance de ces cités cosmopolites qu'étaient Alexandrie, Beyrouth, Salonique et tant d'autres. En héritière des Lumières et de la pensée moderne européenne, la philosophe allemande n'a pas compris que les juifs orientaux portaient en eux autre chose qu'une arriération.

Arendt, note Bessis, a raison de clamer que le bassin méditerranéen fut un berceau de l'Europe, mais elle oublie que ce bassin avait deux rives. Dès lors, poursuit-elle, Arendt a perçu ces juifs orientaux, et surtout ces juifs du petit peuple du mellah, comme les percevait le colonialiste européen, c'est-à-dire comme des inférieurs. Le sionisme, note-t-elle, a été conçu par des intellectuels juifs européens ; « il porte en lui toute l'Europe, et rien qu'elle ». Or, rappelle l'autrice, l'Europe « était à l'époque impérialiste ». Et coloniale. Européens, les sionistes « étaient civilisés. Cet apanage leur donnait le droit d'occuper ». En érigeant Israël, ce que les sionistes voulaient, c'était « créer un morceau d'Europe en Orient ». Leur père fondateur, Théodor Herzl, ne l'avait jamais caché, assumant pleinement le caractère colonial de son projet, même s'il ne limitait pas ce projet à une simple colonisation. En ce sens, le sionisme portait en lui, dès son émergence, la pensée et le comportement méprisant du colonisateur envers le colonisé.

Un antisionisme dérisoire

Bessis se définit comme une « juivarabe », comme Arendt se serait définie comme « juive allemande ». Encore ne le fait-elle qu'à une seule reprise, comme si elle souhaitait pointer qu'elle reste loin de n'être que cela. Et elle n'a, pour les dirigeants arabes qui ont mené leurs peuples au chaos, pas plus d'indulgence que pour les dirigeants sionistes. De ces nationalismes-là, qui s'étaient « donné pour but de créer des peuples homogènes, débarrassés des "autres" qui attentaient à leur intégrité », elle mène un procès tout aussi vigoureux, montrant comment un « antisionisme » dérisoire a pu leur servir de dérivatif à la colère populaire. Et d'utiliser une fois de plus le propos d'Arendt pour juger la faillite du nationalisme arabe sur les sociétés qu'il a dirigées. « La désolation, fonds commun de la terreur, essence du régime totalitaire […] est étroitement liée au déracinement et à l'inutilité dont ont été frappées les masses modernes depuis le commencement de la révolution industrielle. […] Être déraciné veut dire n'avoir pas de place dans le monde », écrivait Arendt. Et Bessis d'ajouter : « Les émirs autoproclamés des nouvelles guerres saintes en offrent une à ces foules sans repères. »

Elle dresse cependant un portrait amoureux et émouvant, mais aussi critique du Maghreb de son enfance, et aussi du Maghreb juif disparu — particulièrement de sa Tunisie natale. Tous y étaient tunisiens, écrit-elle. Mais d'abord « on était arabe, musulman, juif, italien, maltais, catholique. Les Français commandaient ». Bref, de multiples communautés cohabitaient « dans une proximité tranquille, mais distante. L'endogamie était la règle ». En d'autres mots, dans ses colonies, la « République française » ne reconnaissait aux autochtones ni citoyenneté ni laïcité… Bessis raconte une histoire qui ne fait que commencer d'être mieux connue, celle de l'émigration juive d'Afrique du Nord des années 1940-1960 vers Israël et de ces juifs orientaux, maghrébins, turcs, yéménites, syriens, égyptiens ou irakiens dont le passé a été oblitéré par les fondateurs de l'État d'Israël. « Ceux qui venaient de chez moi ont été sommés d'oublier ce qu'ils étaient », écrit-elle.

Si l'on doit trouver, dans ces pages, une faiblesse (petite), on dira que Bessis n'offre du basculement relativement massif de ces juifs orientaux dans le camp israélien ultranationaliste et le plus farouchement ethniciste une fois arrivés en Israël qu'une explication insuffisante.

On laissera au lecteur la liberté de découvrir les dernières pages, où Bessis rejoint les temps présents, des temps de pandémie, de dégradation accélérée des écosystèmes et d'explosion des identitarismes exclusifs. Elle y développe avec mesure, mais toujours à l'aide d'Arendt, la voie d'un futur possible. Au fond, même si le mot n'apparait nulle part dans son livre, le thème qui semble le plus cher à Bessis n'est pas tant celui d'« universalisme », devenu objet d'interprétations quasi antagoniques, que celui d'internationalisme. Et elle y fait, plus que tout, un éloge de la résistance. « Politiquement, dans des conditions de terreur, la plupart des gens s'inclineront. Mais certains ne s'inclineront pas. » La phrase est d'Arendt, évidemment, dans Eichmann à Jérusalem.

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Sophie Bessis, Je vous écris d'une autre rive. Lettre à Hannah Arendt
Elyzad, 2021
89 pages
13,50 euros


16.04.2021 à 06:00

Ella Shohat retrouve la mémoire des juifs arabes

Hassina Mechaï

Dans quatre textes réunis dans Colonialité et ruptures, Ella Shohat, spécialiste des études juives arabes confronte au passé les récits sionistes puis israéliens dans le monde arabo-musulman des mizrahim. Et balaye de nombreuses idées reçues. Née dans une famille juive de Bagdad, élevée en Israël et vivant à New York où elle enseigne, l'universitaire Ella Shohat a très vite, explique-t-elle, rencontré « des mondes moyen-orientalisés ». Le juif arabe n'a ainsi pas constitué pour elle une incongruité, voire (...)

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Texte intégral 3706 mots

Dans quatre textes réunis dans Colonialité et ruptures, Ella Shohat, spécialiste des études juives arabes confronte au passé les récits sionistes puis israéliens dans le monde arabo-musulman des mizrahim. Et balaye de nombreuses idées reçues.

Née dans une famille juive de Bagdad, élevée en Israël et vivant à New York où elle enseigne, l'universitaire Ella Shohat a très vite, explique-t-elle, rencontré « des mondes moyen-orientalisés ». Le juif arabe n'a ainsi pas constitué pour elle une incongruité, voire une impossibilité, mais une simple réalité. Cependant il ne s'agit pas d'embellir l'expérience juive dans les espaces arabo-musulmans. Pas plus d'ailleurs que d'enjoliver le nationalisme arabe ou d'idéaliser les juifs arabes eux-mêmes. Une fois posé ce préambule, la déconstruction peut prendre place et Shohat ne laisse aucune pierre scellée, aussi solide parût-elle.

Une conjugaison d'identités

Ella Shohat part des récits que se font les peuples d'eux-mêmes. Elle les étudie à travers l'histoire, confronte leur véracité, leur évolution. Elle les fait s'entrechoquer pour en distinguer la part nécessaire de contradictions, mais aussi de convergences. Car mis en miroir, ces récits se révèlent parfois l'un à l'autre, surtout lorsqu'ils sont opposés. Dans le contexte israélien, la recherche sur les mizrahim « fait de l'israélité un telos », une finalité en soi. À ce récit d'une émancipation nationale dans le cadre de l'État-nation israélien s'ajoute le conflit israélo-arabe qui complexifie encore la contradiction indépassable que semble être le « juif arabe ».

Pourtant Shohat montre que d'autres récits ont préexisté au récit sioniste. Des récits qui inscrivent alors ce juif arabe non plus dans une identité univoque, mais dans un palimpseste1 d'identités et de récits qui ne s'opposent plus, mais se conjuguent au contraire.

Sans chercher à idéaliser la position des juifs en islam, elle note ainsi que de nombreuses « grilles narratives ont été déployées pour rendre compte de cette histoire judéo-musulmane partagée ». Le monde arabo-musulman s'est toujours décrit et vécu comme pluriel, des points de vue tant ethniques que religieux, « même lorsqu'il s'agit d'interroger la place inégale assignée aux ahl al-kitab, les adeptes des autres ‟religions du Livre”, la Torah et la Bible chrétienne », précise l'autrice. Contrairement au présupposé actuel d'un antisémitisme naturel à l'islam, elle observe un investissement musulman dans le maintien de l'identité juive telle qu'elle est connue dans le monde islamique, cette identité étant perçue comme s'inscrivant parfaitement dans une civilisation judéo-islamique.

Plus encore, elle rappelle que jusqu'au XXe siècle au moins, confrontés au monde européen, juifs et musulmans furent souvent alliés au point de vue géopolitique, puisqu'ils étaient « visés par une même animosité de la part des chrétiens (européens) ». Les croisés ont ainsi indifféremment massacré juifs et musulmans dans les territoires qui tombaient sous leur domination. Les « juifs d'islam » en péninsule ibérique (les sépharades) furent également soupçonnés par les chrétiens d'avoir soutenu la conquête arabe, voire d'y être associés. « À cet égard, les juifs étaient perçus comme une sorte de cheval de Troie », rappelle-t-elle.

« Les deux 1492 » ou l'exportation des stéréotypes

Ella Shohat interroge le trait d'union comme porteur de cette identité sédimentée à travers l'histoire et la géographie. La première tension de ce trait d'union entre « juif » et « arabe » qu'analyse Shohat survient avec la colonialité européenne2. Elle rappelle ce que fut l'histoire des juifs et des musulmans en Europe, à travers ce qu'elle nomme « les deux 1492 » : ladite « découverte » de l'Amérique et la Reconquista espagnole3 La guerre menée par l'Espagne chrétienne contre les musulmans et les juifs fut « politiquement, économiquement et idéologiquement » associée au premier évènement. Les voyages de Christophe Colomb furent en effet partiellement financés par des richesses « prises aux musulmans vaincus et confisquées aux juifs par l'Inquisition ». Ces deux communautés furent soit expulsées, soit converties de force. Dans le même temps, Shohat note que les stéréotypes antijuifs et antimusulmans servirent à caractériser les indigènes des nouvelles colonies, de l'homme « omnivore sexuel » à la femme « séductrice et complaisante ». Une généalogie de l'orientalisme se décèle alors, selon les travaux d'Edward Said dont l'autrice se réclame à l'évidence.

Passant de l'Europe aux colonies, l'épidémie des idées racistes formulées scientifiquement n'a pas épargné les juifs d'Orient. L'autrice soutient que les juifs « en Orient » ont fait l'expérience d'une double colonisation, avec ses corollaires que furent l'assimilation et la dépossession. Une première colonisation visait les « indigènes » dans leur ensemble, la seconde fut programmée spécifiquement pour les indigènes juifs dans le cadre du sionisme émergent.

Shohat explique que la désorientalisation du juif européen émancipé se diffusa au sud et à l'est. Les « juifs orientaux » doivent être dépouillés de leur « orientalité ». « Le discours manufacturé sur les minorités, appliqué aux régions moyen-orientales et nord-africaines, prétend ‟ sauver” la minorité juive arabe ; paradoxalement, en réalité, il les refaçonne pour en faire une nouvelle minorité dans la perspective d'une judéité conçue de façon eurocentrée », détaille-t-elle.

Le sionisme comme déracinement

L'autre désintégration de l'identité juive arabe va naître du sionisme puis de son avènement politique par l'État d'Israël. Au fur et à mesure du déploiement du sionisme en réalité politique, cette rupture s'accentuera jusqu'à ce que « juif » et « arabe » deviennent des catégories mutuellement exclusives. Une opposition que Shohat qualifie de « subversion épistémologique ».

Elle rappelle d'abord le transfert en 1898 de la Gueniza du Caire à Cambridge, un dépôt de plus de 200 000 manuscrits anciens stockés dans la synagogue cairote. Pour Shohat, « cette confiscation fit partiellement ‟disparaître” la culture de la communauté juive égyptienne » et plus largement une trace tangible du passé juif. Plus largement, ce déplacement d'un corpus liturgique a préfiguré le déplacement des juifs d'Orient de leur espace géoculturel.

Le regard posé alors par les savants juifs britanniques sur ces juifs orientaux fut, selon Shohat, « impérial ». Un rapport empreint de la colonialité européenne alors que les mondes ashkénazes et sépharades ne s'étaient jamais articulés dans un contexte de rapports de pouvoir. Mais le colonialisme, puis le sionisme, imposèrent « une vision eurocentrique du monde ». Les juifs européens entreprirent leur propre « mission civilisatrice » en direction des juifs orientaux notamment par le système d'enseignement moderne de l'Alliance israélite universelle. Au détriment des méthodes juives indigènes d'enseignement et de la transmission transgénérationnelle des pratiques culturelles.

Shohat montre que le sionisme est précédé d'un métarécit qu'elle identifie comme double. Récit d'abord d'une restauration qui s'inscrit très profondément dans la dialectique religieuse de l'exil et du retour. La notion de kibboutz galouiot (rassemblement des exilés) a été centrale pour la pensée sioniste. Mais elle a été recodée dans une perspective nationale et politique : après deux millénaires d'anomalie minoritaire et diasporique, les juifs rentraient à nouveau dans l'histoire des nations grâce à l'outil rédempteur de l'État-nation.

Le « retour » du peuple juif a aussi consisté « en un projet culturel d'imitation de l'Occident en Orient. Il s'agissait de coloniser une terre supposément ‟vide”, de féconder, pour ainsi dire, une ‟terre vierge” ». Dès lors, dès l'origine, le retour « en Orient » fut paradoxalement aussi « un projet de désorientalisation » qui entraîna « une cascade de répercussions sur les juifs vivant en « Orient » depuis des millénaires ». Comme si le marqueur « oriental » se déplaçait, chacun devenant « l'Oriental » de son plus proche « autre ». Pour être transformés en « nouveaux juifs » (et plus tard en Israéliens), les « juifs diasporiques » durent alors abandonner leur culture de l'exil. Shohat note « qu'en réalité la majorité des juifs — et certainement ceux du Levant — étaient résolument non sionistes ».

Les sépharades entre deux récits

Dans ce récit, la création de l'État d'Israël forme tout à la fois un « point téléologique du « rassemblement » des juifs opprimés » et un récit national d'émancipation. Les juifs sépharades et proche-orientaux se sont trouvés coincés dans ces deux récits. Shohat note que selon le récit sioniste, leur histoire sui generis a été comme rabotée pour entrer dans une « expérience juive » unique ». Paradoxalement, le projet sioniste impliquait « une dé-sémitisation tout en revendiquant une ascendance sémitique ». Dans le discours sioniste israélien, la culture judéo-arabe affectée du double signe négatif de la galout (diaspora) et de l'Orient arabe a été méprisée.

Au fil de la concrétisation du projet nationaliste, les liens qui reliaient le « juif » à l'« Arabe » se sont rompus. Parallèlement, l'Occident était considéré de façon ambivalente, à la fois comme le lieu de l'oppression dont il faut se libérer et comme une sorte d'objet du désir d'en former une partie « normale ». Pris en tenaille, les juifs arabes devenus mizrahim ont été « incités à considérer judaïsme et sionisme comme des synonymes, et judéité et arabité comme des antonymes » et pour certains « à choisir entre arabité antisioniste et judéité prosioniste ». Comme toute construction idéologique, le sionisme a façonné un récit national total et univoque qui signifiait « la répression de toute autre mémoire possible renvoyant à d'autres passés, d'autres langues et d'autres pays ».

Le métarécit sioniste fit de l'Arabe musulman un « ennemi historique » collectif et éternel. Toute l'histoire des juifs arabes fut revisitée sous le seul prisme « pogromique ». « Selon ce paradigme », écrit Shohat, les pratiques génocidaires nazies furent « projetées de manière simpliste sur les juifs des pays musulmans et sur le conflit israélo-palestinien », ignorant le syncrétisme culturel qui avait existé entre juifs sépharades et musulmans arabes. Dans un extrême pernicieux, la Shoah fut projetée sur l'expérience judéo-arabe qui n'a jamais produit ni même envisagé de « solution finale ». Les musulmans sont alors transformés en éternels « persécuteurs des juifs ».

Shohat met à nu cette tectonique des plaques identitaires et note que « si les Palestiniens payèrent le prix du massacre industriel des juifs d'Europe, les juifs arabes se réveillèrent dans un nouvel ordre mondial désormais incapable d'accueillir à la fois leur judéité et leur arabité ». À la dépossession et la dispersion des Palestiniens vers des pays arabes, répondit « l'installation concomitante des juifs arabes en Israël ». Mais note-t-elle, les dislocations des Palestiniens et des juifs arabes « sont hélas souvent déployées l'une contre l'autre, dans une vaine lutte pour le monopole de la souffrance historique ». Or, aborder à la fois les mouvements transfrontaliers sous la forme de l'« échange de populations » a pour but d'exonérer Israël de sa responsabilité dans l'« exode palestinien », en associant celui-ci à l'« exode des juifs des pays arabes », présumé équivalent. À une Nakba palestinienne est rétrospectivement jumelée une « Nakba des juifs des pays arabes ». Or, si pour les Palestiniens le mot « réfugiés » correspond bien à l'exode de masse forcé, dans le cas des juifs arabes, la question de la volonté dans leur alya4« reste profondément ambiguë ».

Retrouver le trait d'union

L'une des grandes qualités de cet ouvrage est d'éclairer le présent à travers un passé non figé. Shohat tente de déterminer dans quelle mesure les rapports entre musulmans et juifs dans le passé peuvent être réinterprétés « de manière allégorique » afin de déterminer « des analogies avec les relations israélo-arabes du temps présent ». Les échos historiques que Shohat traque et perçoit entre les expériences des juifs et des musulmans en Europe permettent d'abord « des allers-retours entre l'antisémitisme d'autrefois et l'islamophobie d'aujourd'hui ». Elle note que la modernité impériale a traduit « progressivement les formations religieuses en principes raciaux ». En dévidant cette idée de bouc émissaire moderne, on peut dès lors interroger ce retour de l'encodage religieux à la place de celui de la race désormais entachée par l'infamie du nazisme.

Elle pointe ainsi qu'à force d'être répétés, des lieux communs tels que « les juifs et les musulmans se haïssent depuis des millénaires » constituent désormais une doxa qui semble aller de soi, soutenue par des experts néo-orientalistes. Elle souligne combien le très soudain et opportuniste « investissement compassionnel européen dans les épreuves traversées par les juifs d'Islam » contraste avec « toute autocritique lucide du passé chrétien de l'Europe ». Selon Shohat, l'Europe moderne a projeté sa propre histoire antisémite sur le monde musulman. À l'image du chrétien-tueur-de-juif s'est substitué l'image du musulman-tueur-de-juif. « Dans une certaine mesure, la figure musulmane constitue la victime expiatoire de la culpabilité chrétienne à l'égard des juifs. De même, le ‟musulman fanatique” sert à masquer l'antisémitisme — ou la judéophobie — par lequel, dans les espaces post-Lumières, se manifeste l'ambivalence raciale à l'égard du juif en tant qu'élément oriental étranger sur le sol occidental » écrit-elle. Le trait d'union qui rendait possibles des termes tels que « judéo-musulman » et « judéo-arabe » a disparu au profit d'autres associations tel le très récent « judéo-chrétien », qui épouse parfaitement « la culture géopolitique occidentale ».

Mais Shohat identifie aussi dans cette figure du juif arabe « un avenir possible de réconciliation ». Le trait d'union peut renaître de cet imaginaire passé et convoqué à nouveau. Dès lors, la publication en français des textes de Shohat prend pleinement son sens dans un pays qui, selon l'autrice, « entretient un lien singulier avec la question juive arabe ». La redécouverte de ce lien juif-arabe peut aussi prendre tout son sens pour Israël, le lieu ultime où il pourrait renaître ou totalement disparaître.

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Ella Shohat, Colonialité et ruptures. Écrits sur les figures juives arabes,
Textes choisis et présentés par Joëlle Marelli et Tal Dor
Traduit de l'anglais par Joëlle Marelli
Lux Quebec, coll. Humanités, 2021
312 pages
24 euros


1NDLR. Manuscrit ancien constitué d'un parchemin déjà utilisé dont on a fait disparaître par grattage les inscriptions pour pouvoir y écrire de nouveau. Par extension, désigne une superposition de textes (ou d'éléments abstraits, comme la mémoire ou l'identité) dont le deuxième recouvre le premier.

2NDLR. La colonialité désigne un régime de pouvoir qui émerge à l'époque moderne avec la colonisation et l'avènement du capitalisme. Il ne s'achève pas avec le processus de décolonisation dans les années 1950-1960, mais continue d'organiser les rapports de domination enchevêtrés dans la modernité occidentale qui ont été imposées de force au reste du monde.

3Lire sur le sujet le remarquable 1492. Un monde nouveau ? de Bartolomé et Lucile Benassar, Perrin, 1991.

4NDLR. Acte d'immigration d'un juif en Israël.


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