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25.01.2021 à 07:35

Égypte. La révolution perdue du 25 janvier 2011

Sarra Grira

Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans. Une date symbolique (...)

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Texte intégral 1080 mots

Onze jours après le départ de Zine El-ABidine Ben Ali en Tunisie, plusieurs associations égyptiennes appellent à descendre dans la rue, malgré l'état d'urgence en place depuis 1981. Les manifestants réclament dans un premier temps plus de droits économiques, sociaux et politiques, sous le slogan « Pain, liberté et justice sociale » (‘Aich, horreya, ‘adala egtima'iya). Mais très vite, ils demandent à leur tour la chute du régime de Hosni Moubarak, installé depuis près de 30 ans.

Une date symbolique

Contrairement à la Tunisie, le départ de la révolution égyptienne n'est pas spontané. La date du 25 janvier est symbolique : c'est la fête de la police, en hommage aux forces de l'ordre qui avaient tenu tête, en 1952, aux troupes d'occupation britanniques. Cinquante-neuf ans plus tard, la police est devenue le symbole de la répression du régime. Sa violence est illustrée par le cas de Khaled Saïd, 28 ans, battu à mort par deux policiers à Alexandrie, en juin 2010. Son comité de défense « Nous sommes tous Khaled Saïd » (Kollena Khaled Saïd) est signataire de l'appel du 25 janvier, ainsi que le mouvement « Kefaya » (Assez), formé en 2004, ou encore le Mouvement des jeunes du 6 avril, constitué après les grèves ouvrières de 2008. Car ce sont autant l'État policier, le clientélisme que la politique économique néolibérale du régime de Moubarak que les manifestants dénoncent.

La vague de révolte touche tout le pays. Au Caire, elle se concentre place Tahrir où les manifestants campent jour et nuit. Les Ultras — supporters de football organisés et habitués aux affrontements avec la police — viennent les soutenir, notamment contre les baltagiya, des bandits à la solde du pouvoir.

« Le peuple et l'armée ne font qu'un »

Le 11 février 2011, Moubarak, lâché par l'armée qui n'appréciait pas que les proches du président lui disputent l'économie du pays, abandonne son poste. Les manifestants scandent « Le peuple et l'armée ne font qu'un » (Echa'b wel guich, id wahda), tandis que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) annonce assurer la transition jusqu'aux prochaines élections législatives et présidentielle. Mais l'État profond reste en place.

La lune de miel sera de courte durée. Les tensions reprennent entre armée et civils qui craignent un régime militaire. En témoignent les événements de Maspero, siège de la télévision officielle, où une foule de manifestants est violemment réprimée le 9 octobre 2011. Le bilan sera de 25 morts et plus de 300 blessés.

Les législatives se tiennent entre fin novembre et mi-janvier 2012. La confrérie des Frères musulmans, clandestine sous Moubarak mais implantée dans la société grâce à son réseau caritatif, fonde le Parti liberté et justice (PLJ). Elle obtient 47 % des suffrages.

Le premier président civil… et islamiste

Le PLJ présente Mohammed Morsi à la présidentielle de mai 2012. Ce dernier affronte au second tour Ahmad Chafiq, général et dernier premier ministre de Moubarak et l'emporte de justesse avec 51 % des suffrages, grâce à l'appui d'une partie de la gauche et des libéraux.

Mais les Frères musulmans ont du mal à conforter leur assise politique, d'autant qu'ils ne cherchent pas à maintenir les alliances qui ont permis à Mohamed Morsi de gagner. Ils se heurtent aux résistances des militaires et du secteur juridique, ainsi qu'à la majorité des médias qui leur reste hostile. Aux premiers, ils concèdent une large autonomie notamment financière, même si Morsi a limogé en août 2012 le maréchal Tantawi, chef du CSFA, pour nommer à sa place un certain Abdel Fattah Al-Sissi. Avec les magistrats, un bras de fer est engagé, et le président est accusé de vouloir évincer tout contre-pouvoir et de « frériser l'État ».

La crise économique aigüe et les pénuries alimentent le mécontentement de la population. Les manifestations reprennent, avec de violents affrontements entre pro et anti-islamistes. Elles culminent avec l'appel du 30 juin 2013 à destituer Morsi. Si cette manifestation reflète le rejet des islamistes, la manipulation par l'État profond n'y est pas étrangère.

Retour à la case militaire

Cette fois, l'armée impose un ultimatum au président élu, sommé de se plier à « la volonté populaire ». Le 1er juillet, Morsi est destitué et arrêté. Une vague de répression terrible s'abat sur ses partisans, notamment place Rabaa Al-Adawiya où plus de 800 de ses partisans sont massacrés le 14 août. La confrérie est dissoute et ses membres sont arrêtés et jugés de manière expéditive. Les peines de morts sont prononcées par centaines.

Sissi est désormais à la tête du pays. L'alliance qui s'était forgée le 30 juin se disloque. Depuis, toute voix dissonante est interdite, qu'elle vienne des journalistes, des militants des droits humains ou des artistes.

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Pour aller plus loin

➞ Anne-Claire De Gayffier-Bonneville, Histoire de l'Égypte moderne. L'éveil d'une nation XIXeXXIe siècle. Flammarion, Champs histoire, 2016

➞ Stéphane Lacroix, Bernard Rougier (dir.), L'Égypte en révolutions. Puf, coll. Proche-Orient, 2015


25.01.2021 à 05:00

L'Italie prise au piège de l'étau égyptien

Elisabetta Brighi

Malgré l'assassinat de l'étudiant Giulio Regeni et l'arrestation de Patrick Zaki, on a assisté, ces cinq dernières années, à un rapprochement entre l'Italie et l'Égypte. L'intensification des échanges a concerné des secteurs aussi sensibles que ceux de la vente d'armes ou de l'extraction de gaz, et a scellé une étroite relation entraînant les deux pays dans un étau qui pourrait bien finir par écraser l'Italie. Comment ne pas voir dans les relations entre l'Égypte et l'Italie une illustration, sinon du déclin, (...)

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Malgré l'assassinat de l'étudiant Giulio Regeni et l'arrestation de Patrick Zaki, on a assisté, ces cinq dernières années, à un rapprochement entre l'Italie et l'Égypte. L'intensification des échanges a concerné des secteurs aussi sensibles que ceux de la vente d'armes ou de l'extraction de gaz, et a scellé une étroite relation entraînant les deux pays dans un étau qui pourrait bien finir par écraser l'Italie.

Comment ne pas voir dans les relations entre l'Égypte et l'Italie une illustration, sinon du déclin, du moins l'immense difficulté que rencontrent les démocraties libérales européennes en s'alliant aux principaux États du Proche-Orient ? Elle reflète d'une part un changement profond des équilibres géopolitiques, et par conséquent matériels, mais également normatifs et politiques entre ces deux régions du monde, et d'autre part, l'érosion définitive d'un cadre multilatéral partagé jusqu'alors. En dépit des divisions potentielles que nombre d'événements auraient pu susciter au cours de cette période, les sorts de l'Égypte et de l'Italie se sont pourtant trouvés étroitement liés, entraînant les deux pays dans un étau qui pourrait bien finir par écraser l'Italie, malgré les déséquilibres et les faiblesses structurelles du régime autoritaire d'Abdel Fattah Al-Sissi.

Du « bon voisinage » à la coopération économique

Depuis l'époque de Gamal Abdel Nasser, les relations entre l'Italie et l'Égypte ont toujours été florissantes, pour des raisons qui n'ont d'ailleurs pas véritablement évolué depuis cette période : forte dépendance énergétique de l'Italie vis-à-vis de l'Égypte, richesse relative en hydrocarbures et position stratégique du Caire au Proche-Orient. Au cours des cinq dernières années, elles se sont renforcées. En effet, à la suite de la contre-révolution de Sissi, deux dramatiques événements impliquant directement l'Italie ont marqué l'actualité. Tout d'abord, l'assassinat sordide de Giulio Regeni, doctorant de l'université de Cambridge originaire de Fiumicello dans le Frioul, au Caire en février 2016 ; et plus récemment l'arrestation arbitraire de Patrick Zaki, étudiant égyptien à l'Alma Mater Studiorum de Bologne, en février 20201. Quand bien même ces deux événements tragiques, témoignant de manière édifiante du niveau de répression de la société civile par le régime de Sissi, ont pu susciter une véritable indignation et une mobilisation importante de l'opinion publique italienne, celle-ci n'est pas parvenue à freinerla puissante alliance entre les deux pays.

L'Italie est désormais le deuxième partenaire commercial et politique de l'Égypte en Europe et le quatrième dans le monde derrière les États-Unis, la Chine et l'Allemagne. La collaboration commerciale entre les deux pays recouvre un large éventail de secteurs, dont le principal demeure sans conteste celui de l'énergie. En mars 2015, le groupe industriel italien d'hydrocarbures le plus important, Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) a signé un accord de 5 milliards de dollars (4 milliards d'euros) destiné à développer les ressources minérales égyptiennes et à stopper les pénuries d'énergie du pays. Cet accord a été suivi par la découverte d'un immense gisement de gaz offshore sur la côte égyptienne. Le champ de gaz naturel de Zohr découvert par l'ENI en août 2015 est aujourd'hui le plus grand champ gazier de la Méditerranée et l'un des plus importants au monde. Pour l'ENI, l'Égypte représente donc un bassin de production majeur et une étape importante dans la création d'un des plus grands centres gaziers en Méditerranée orientale.

Ensuite, sur le front stratégico-diplomatique, l'Italie a, au cours des cinq dernières années, assigné à l'Égypte le rôle de garant de la stabilité en Méditerranée et au Proche-Orient. Modulée selon les directives de Washington et soutenue par Berlin et Paris, cette position a donné à l'Égypte une grande valeur stratégique, aussi bien pour son rôle continu de médiateur dans le conflit israélo-arabe que — et surtout — pour son engagement dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Ce rapprochement s'inscrit d'ailleurs dans le cadre de la stratégie de « pivot méditerranéen » de l'Italie, à travers laquelle le pays s'engage à jouer le rôle d'avant-garde de l'Union européenne (UE) et de l'OTAN, dans des partenariats bilatéraux avec des pays tels que l'Égypte.

Soutien politique et coopération militaire

Le soutien politico-diplomatique de l'Italie s'est accompagné d'une coopération stratégique et militaire de plus en plus étroite, à tel point qu'en 2019 l'Égypte est devenue le premier client mondial de l'industrie militaire italienne. Un résultat exceptionnel si l'on considère qu'il concerne un État non démocratique extérieur aux alliances militaires auxquelles la politique étrangère italienne fait officiellement référence. Cette position s'appuie sur un ensemble d'accords et d'échanges développés depuis janvier 2015 — avec la signature d'un nouveau partenariat de défense commune — et intensifiés grâce à l'augmentation progressive de la vente d'équipements militaires et de police, y compris des armes légères et des logiciels de surveillance.

Cette importante alliance va à l'encontre de la suspension des transferts d'armes vers l'Égypte en vigueur dans toute l'UE depuis 2013, après le massacre de Rabaa au Caire. L'accord de 9 milliards de dollars (7,40 milliards d'euros) conclu en mai 2020 pour la vente de grands systèmes militaires italiens à l'Égypte illustre cette démesure de manière encore plus significative. Défini par beaucoup comme « la commande du siècle », cet accord prévoit la vente de 2 frégates, 4 navires, 20 patrouilleurs, 24 chasseurs Eurofighter et d'autant d'avions d'entraînement M346. Alors que les ventes massives d'armes légères avaient déjà été critiquées par le passé, précisément parce qu'elles « armaient » la répression interne du régime, la vente de systèmes militaires marque un saut qualitatif dans la coopération bilatérale, permettant ainsi à l'Égypte de poursuivre avec davantage de moyens sa politique étrangère nationaliste, révisionniste et brutale à travers laquelle le pouvoir en place espère éviter une perte d'influence régionale et consolider son fragile consensus interne.

Quel intérêt national ?

Quand bien même les relations entre l'Égypte et l'Italie reposent sur d'abyssales asymétries de pouvoir, de vulnérabilité et de légitimité, ces déséquilibres sont devenus ambigus. Bien qu'elle soit considérée comme une alliée solide sur différents théâtres et digne d'investissements énormes, le pouvoir égyptien dispose d'une légitimité limitée et constitue une incertitude stratégique pour l'Italie. Les avantages à court terme peuvent se transformer en dettes sur le long terme, d'une part parce que le gouvernement égyptien compte sur le maintien difficile et coûteux d'un régime répressif, d'autre part car la convergence d'intérêts et de stratégies entre les deux pays n'a rien d'évident, compte tenu notamment du nationalisme « instable » qui caractérise la politique étrangère actuelle de l'Égypte.

En d'autres termes, l'Italie a attaché son char à un cheval difficile à contrôler. En outre, des événements tels que la récente et considérable vente d'armes et de matériel militaires au Caire semblent trahir un changement d'équilibre et une inversion des rôles au niveau mondial. Désormais, ce ne sont plus les États occidentaux producteurs d'armes qui détiennent le pouvoir de négocier, mais bel et bien leurs clients du Proche-Orient. De junior partner de l'alliance, l'Égypte semble être passée à senior partner, l'Italie s'étant finalement résignée à suivre la volonté égyptienne, susciter son intérêt et répondre à ses attentions.

Le rapprochement entre l'Italie et l'Égypte a souvent été interprété comme une démarche utile à « l'intérêt national » avant d'être appréhendé en termes de réalisme et de stabilité. D'après cette idée, le soutien au régime égyptien serait nécessaire au maintien de la stabilité non seulement en Égypte, mais également dans l'ensemble du Proche-Orient. Cependant, cette position s'est révélée non seulement illusoire, mais également contre-productive. Au niveau international, le soutien inconditionnel à Sissi a eu pour seul effet d'accroître son appétit et de l'encourager à poursuivre une stratégie révisionniste, arriviste et déstabilisatrice au Proche-Orient et en Méditerranée — une stratégie qui place très clairement au premier plan les intérêts égyptiens (la stratégie dite « Egypt first » de Sissi). Cette approche apparaît difficilement compatible avec les intérêts stratégiques à long terme d'un pays comme l'Italie, et le dossier libyen ne fait que le confirmer. En effet, le soutien du Caire à la milice du général Khalifa Haftar s'oppose à la position de Rome et des diplomaties européennes, car elle étend l'influence de l'Égypte sur des régions comme la Cyrénaïque, dont la partition et les diverses interventions militaires démontrent les ambitions expansionnistes.

Sur le plan interne, d'autre part, le gouvernement Sissi accroît davantage qu'il ne résout les problèmes économiques et sociaux de l'Égypte, et tout particulièrement la pression migratoire vers le monde extérieur. Le soutien italien a eu l'effet pervers d'exacerber la répression et de précipiter le pays vers la plus grave crise politique de son histoire récente, comme l'ont souligné plusieurs universitaires2.

À qui profite le crime ?

Si l'Italie ne trouve aucun intérêt dans une collaboration aussi étroite, il est alors légitime de se demander à qui profite le crime. Comme le montrent la question énergétique et le récent accord sur la vente d'armements, de grands groupes industriels italiens — d'ENI à Fincantieri3 — détiennent d'importants intérêts en Égypte. Toutefois, une telle soumission de l'intérêt national à des intérêts privés doit être considéré comme le résultat d'une volonté politique, et non d'un simple automatisme lié à un prétendu « réalisme ». Et il faut considérer comme imprudent le fait d'exposer l'Italie aussi ouvertement à la capacité de chantage de l'Égypte.

Enfin, une critique fréquente de la politique étrangère italienne à l'égard de l'Égypte consiste à l'accuser d'avoir sacrifié les droits humains sur l'autel de ses propres intérêts et d'avoir privilégié la raison d'État et sa stabilité sur des impératifs moraux, à commencer par le devoir de protéger ses propres citoyens à l'étranger. Mais cette critique ne va pas assez loin. Ce que l'Italie a mené en Égypte ces dernières années n'est pas seulement une politique étrangère qui pourrait être résumée par l'idée de démocratie « superficielle », comme l'ont souvent déjà fait d'autres pays européens dans la zone MENA4, mais bel et bien une politique antidémocratique.

C'est l'affaire Regeni qui a violemment rappelé à la classe politique italienne la terrible réalité de la répression antidémocratique qui caractérise le régime égyptien, des brutalités par ailleurs avalisées (même militairement) par Rome. Mais une démocratie qui se limite à défendre les droits d'un de ses citoyens, ou à demander justice pour sa mort, et qui en même temps ferme les yeux sur les disparitions forcées, les tortures et les arrestations politiques qui se multiplient chaque jour en Égypte ne peut être considérée comme pleinement démocratique. Une démocratie qui établit une collaboration militaire aussi forte avec un pays qui viole systématiquement les conventions internationales et les droits humains ne peut qu'être accusée de grave manquement à la démocratie voire même, dans le cas de l'Italie, à la légalité.

Comme l'ont souligné certains représentants de la société civile, la vente récente de systèmes militaires italiens est en contradiction flagrante avec la loi 185 de 1990, qui interdit l'exportation d'armements vers des pays qui violent les conventions internationales ou qui sont engagés dans des conflits armés.

On pourrait attendre d'un État démocratique qu'il mène non seulement une politique étrangère tout aussi démocratique, mais également qu'il favorise la consolidation et la mise en œuvre de la démocratie dans d'autres États. Enfin, l'idée que le « dialogue » avec des États autoritaires comme l'Égypte est la seule voie possible contraste avec la réalité des relations bilatérales qui semblent désormais destinées à se jouer soit strictement par la force soit, comme l'a dernièrement déclaré le ministre italien des affaires étrangères Luigi Di Maio à la commission parlementaire qui enquête sur la mort de Giulio Regeni, à travers les « dynamiques du marché », et donc déconnectés de tout cadre multilatéral partagé. Loin de faire preuve de clairvoyance, cette stratégie d'apaisement d'un régime autoritaire chancelant et odieux marque surtout un étonnant abandon définitif de l'internationalisme démocratique qui avait inspiré des générations de décideurs italiens et européens. Elle trahit également le déclin en cours de l'ordre libéral international et abandonne les relations de ces deux pays dans les flots d'une Méditerranée dont il semble de plus en plus difficile d'éviter les écueils.

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Traduit de l'italien par David Victor.


1Concernant le dramatique épisode Regeni, cf. L. Casini, D. Melfa et P. Starkey, Minnena : l'Egitto, l'Europa e la ricerca dopo l'assassinio di Giulio Regeni, Mesogea, Messina 2020. À propos de Patrick Zaki, cf. F. Biancani et A. Teti, « Patrick libero : diritti umani, interesse nazionale e violenza di regime », Il Lavoro Culturale, 20 février 2020.

2G. Gervasio et A. Teti, ‘Egypt's Repression Against Civil Society', dans G. Dentice e A. Melcangi, Egypt at the crossroads : pandemic, authoritarianism and geopolitical aspirations, Ispi, Milan 2020.

3NDT. Fincantieri est un groupe industriel contrôlé par l'État italien spécialisé dans la construction navale.

4A. Teti et al., Democratisation against Democracy : How EU Foreign Policy Fails the Middle East, London, Palgrave Macmillan 2020 ; Vicky Reynaert, « Preoccupied with the Market : The EU as a Promoter of “Shallow” Democracy in the Mediterranean », European Foreign Affairs Review », 16, 5, 2011 ; p. 623-637 et Michelle Pace, « Paradoxes and Contradictions in EU Democracy Promotion in the Mediterranean : The Limits on EU Normative Power », Democratization, 16, 1, 2009 ; p. 39-58.


23.01.2021 à 05:00

Liban. Les soignants craignent le scénario du pire

Arthur Sarradin

Hôpitaux saturés, pénurie de bouteilles d'oxygène, manque de personnel, circulation incontrôlable du virus, confinement d'une dureté inédite : la situation sanitaire s'aggrave tragiquement au Liban. Dans un pays toujours sans gouvernement et s'enfonçant dans la crise économique et sociale, beaucoup de professionnels de santé redoutent une catastrophe. « La dernière chance » pour le pays. C'est par ces mots que le ministre sortant de la santé Hamad Hassan qualifiait l'arrivée d'un quatrième confinement au (...)

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Hôpitaux saturés, pénurie de bouteilles d'oxygène, manque de personnel, circulation incontrôlable du virus, confinement d'une dureté inédite : la situation sanitaire s'aggrave tragiquement au Liban. Dans un pays toujours sans gouvernement et s'enfonçant dans la crise économique et sociale, beaucoup de professionnels de santé redoutent une catastrophe.

« La dernière chance » pour le pays. C'est par ces mots que le ministre sortant de la santé Hamad Hassan qualifiait l'arrivée d'un quatrième confinement au Liban lors d'une intervention télévisée diffusée le 7 janvier 2021. Cette mesure a été proclamée en urgence pour répondre à l'accélération encore jamais atteinte de l'épidémie de la Covid-19, les autorités déplorant plus de 5 500 cas quotidiens contre environ 400 à la rentrée 2020. Le pays a mis en place depuis les fêtes de fin d'année un certain nombre de règles restrictives : circulation alternée, couvre-feu de 18 h à 5 h du matin. Elles ont été jugées pourtant insuffisantes pour endiguer la crise.

Dès le lundi 11 janvier, la rumeur d'un durcissement du confinement alerte la population. Le président de l'Ordre des médecins ainsi que plusieurs experts chargés d'observer la propagation du virus appelaient à de nouvelles règles sanitaires drastiques. Dans le même temps, le président Michel Aoun convoque en urgence un conseil de sécurité et dit vouloir déclarer l'État d'urgence sanitaire. Les médias évoquent un confinement total de 7 à 14 jours avec instauration d'un couvre-feu 24 h/24. Contrairement au premier confinement qu'avait connu le pays en avril 2020, il ne serait plus question de permettre la moindre sortie, même pour se rendre dans les commerces alimentaires.

Ces consignes non encore officielles n'ont pas tardé à alerter la population. Les habitants de la capitale se ruent dans les magasins pour remplir leurs chariots, pour peu qu'ils en aient les moyens. À l'entrée du petit supermarché Spinneys de la rue Alexandre, d'ordinaire calme, un vigile fait rentrer les habitants du quartier au compte-goutte. La file d'attente aux caisses traverse toute la longueur du magasin en début d'après-midi. Les rayons ont été dévalisés et il ne reste déjà plus rien des produits bon marché : pain, poulet, conserves, pommes de terre, yaourts…

« Ça fait trois ans que je suis à la rue »

Tout le monde n'a pas pu s'offrir ce qu'il souhaitait. Depuis maintenant un an, le chômage, la dévaluation de la monnaie nationale et une inflation sans précédent ont précarisé tout un pan de la société libanaise déjà vulnérable. C'est le cas de Michel, qui patiente aux caisses avec quelques produits. « Ça fait trois ans que je suis à la rue, et personne ne m'aide. Comment je vais me confiner alors que je dors dehors ? Il n'y a pas une ONG pour m'aider, et les politiciens corrompus n'en parlons pas, ils s'occuperont de moi le jour où ça leur rapportera de l'argent ! Eux, ce qu'ils veulent, c'est rafler les dollars qu'il reste dans le pays, ils s'en fichent du billet que j'ai dans la main ». Froissé entre ses doigts, un billet de 20 000 livres libanaises (LBP). Son argent, qu'il gagne comme beaucoup au jour le jour, n'a plus qu'une valeur fluctuante, dépendante d'un taux de change anarchique et des prix du marché. Avec ce billet ce jour-là, Michel ne peut s'acheter qu'une bouteille d'eau, une boite de mouchoirs et deux conserves de thon qu'il part ouvrir sur un banc qui lui servira de lit en attendant la fin de journée.

« Chaque fois c'est pire que la veille »

À quelques centaines de mètres, alors que la journée se termine, des soignants s'affairent à l'Hôtel-Dieu de Beyrouth. Le personnel tente du mieux qu'il peut de faire face à la montée en flèche des cas de contamination et à l'afflux des malades. Zeina Harroun, soignante de nuit se prépare à assurer son service dans la section Covid. « Chaque fois, c'est une préparation psychologique avant d'arriver, car on sait que ce sera pire que la veille », dit-elle. Comme de nombreux soignants, elle est usée par des mois d'épidémie, consciente que le pire reste à venir et avec moins de moyens. « On manque d'infirmières et d'infirmiers au Liban, avec la pandémie c'est encore pire… Ici une infirmière prend en charge huit patients au lieu de quatre. On craint des burnout. En plus, beaucoup de soignants sont contraints de quitter leur service, car ils tombent malades. Si la crise s'aggrave, je ne pourrai jamais continuer. On n'a plus d'énergie, plus de forces… »

Les patients ont envahi les hôpitaux jusqu'à saturation, un tournant dans l'épidémie. Plus question d'accueillir tout le monde, les malades sont triés. « On voit mourir des jeunes de 30 ans, 40 ans… Des mères de famille nous supplient au téléphone de voir leur fils une dernière fois alors que les visites sont interdites. Personne ne peut imaginer ce qu'il se passe ici… Et la crise amplifie tout ».

Au-delà des services Covid, les urgentistes ont eux aussi tiré la sonnette d'alarme, comme Ernest Graphie, interne aux urgences de nuit à l'hôpital Saint-Joseph de Dora. « Depuis plusieurs semaines, on a de plus en plus de patients atteints de la Covid-19. Ils peuvent rester deux ou trois jours aux urgences et on en met parfois une dizaine dans une grande salle parce que tous nos lits sont pris. Parfois on essaye de les orienter vers un autre hôpital, mais la plupart du temps ils viennent ici après avoir fait le tour des hôpitaux de Beyrouth. C'est tous les jours un jeu de ping-pong ».

Les soignants s'inquiètent aussi du manque de matériel. Depuis plusieurs mois des hôpitaux font état de pénuries au moment où des médicaments courants manquent dans les pharmacies. « Les gens viennent nous voir en nous disant que ces médicaments n'existent plus en pharmacie, alors qu'il y a quelques mois on en trouvait partout. C'est pareil pour les bouteilles d'oxygène, il devient impossible d'en trouver. Avec la panique des personnes se sont ruées dessus et des patients ne peuvent plus s'en procurer. Ça crée une détresse qui nous retombe dessus au quotidien, ça nous brise le cœur ».

Les personnels de santé redoutent également les incertitudes sur l'ampleur de la crise. « Le compte des cas positifs du ministère de la santé n'est pas fiable. De nombreuses personnes n'ont pas les moyens de faire le test PCR qui coûte 150 000 LBP (82 euros), sans compter les personnes asymptomatiques qui ne se font pas tester », précise Rawad Hayek, étudiant au centre médical de l'Université américaine de Beyrouth.

« Un dilemme énorme entre deux crises »

Un an après le soulèvement populaire d'octobre 2019, la défiance envers la classe politique reste vive. Depuis maintenant trois mois que Saad Hariri a de nouveau été désigné comme premier ministre, aucun gouvernement n'a pu être formé. Alors que le pays s'apprête à traverser le plus sombre épisode de la crise sanitaire, cette vacance de pouvoir décisionnaire dans une nation où l'État est d'ordinaire déjà très faible inquiète la population.

Face à l'ampleur de la crise sanitaire cependant, le pouvoir a donné raison à la rumeur en annonçant la fermeture totale du pays pour onze jours à compter du 14 janvier, sans possibilité de se rendre dans les commerces d'alimentaire. « Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un sérieux défi. Soit nous nous rattrapons en imposant un confinement complet, strict et résolu, soit nous nous trouvons face à un modèle libanais plus dangereux que le modèle italien », déclarait au sortir d'une réunion du comité de surveillance sanitaire l'ancien premier ministre Hassan Diab.

Sans évoquer le manque de personnel et les pénuries de matériel, les autorités ont mis en cause les comportements individuels. « La situation est désormais hors de contrôle en raison de la négligence des citoyens et de leur refus de respecter les mesures de prévention ». Cette déclaration divise l'opinion publique et manque de nuances selon Ernest, du service des urgences de Dora. « Nous savons qu'aujourd'hui nous nous prenons la vague des gens contaminés pendant les fêtes. Moi, en tant que soignant, je ne peux que conseiller aux gens de rester chez eux. Mais d'un autre côté je les comprends, on ne parle pas d'un confinement dans un pays comme le Canada ou la France. On parle d'un pays en crise qui a connu l'explosion du 4 août et où les gens ont un besoin quasi vital de sortir. En fait c'est un dilemme énorme. Soit on confine et on aggrave la crise économique et sociale, soit on déconfine et on aggrave la crise sanitaire. »

Sur les réseaux sociaux, la critique des comportements individuels fait débat. Si en effet beaucoup avaient pointé du doigt la dangerosité des rassemblements de la nouvelle année, d'autres voient d'un mauvais œil la manière dont la classe politique jette l'opprobre sur les citoyens sans évoquer ses propres manquements. Parmi eux, la photo du ministre de la santé à un déjeuner en intérieur le 6 janvier 2020, sans distanciation sociale avait agité les réseaux sociaux. Lorsque la contamination de ce ministre a été rendue publique, certains Libanais se sont étonnés de la facilité avec laquelle le ministre aurait trouvé un lit d'hôpital vide.

Toujours sur le ton de la défiance, en l'absence de gouvernement et en dépit de l'urgence sanitaire, les médias mettent en avant l'emploi du temps singulier du premier ministre Saad Hariri. Rentrant de dix jours de vacances familiales à l'étranger suivies la semaine dernière d'une visite au président Erdoğan, ses déplacements personnels alimentent l'inquiétude en ces temps d'urgence.

« Personne ne nous aide ! »

Avec la mise en place du confinement le jeudi 14 janvier 2020, les rues sont totalement vides dans certains quartiers, mais l'agitation ordinaire persiste dans d'autres. Des Libanais continuent de travailler comme si de rien n'était. « On n'a pas le choix ! Il y a un loyer à payer, des enfants à nourrir… Personne ne nous aide, alors on travaille quand même. De l'extérieur mon magasin est fermé, mais les clients savent que s'ils frappent à la grille, nous pourrons les laisser entrer faire leurs achats. C'est vital pour nous, il y a des gens ici qui ont plus de chance de mourir de faim que de mourir du virus, comme ces pauvres gars qui se sont immolés par le feu dans la rue la semaine dernière, les pauvres », déclare Ahmad1, vendeur rue Badaro.

L'arrivée du vaccin s'ajoute à la longue liste des inquiétudes des soignants. « Connaissant la corruption au Liban, il est très peu probable que le vaccin soit d'abord distribué aux agents de santé ou aux personnes âgées. Je pense que ce sera chaotique et injuste. Les politiciens et leurs cercles privés auront sans doute le vaccin en premier », estime un soignant. « Malheureusement je doute qu'on soit capables de gérer convenablement l'arrivée du vaccin, redoute aussi Zeina à l'Hôtel-Dieu. Chaque parti politique va prendre un nombre de doses et le donnera à ses partisans. Si tu ne soutiens pas de parti politique, tu seras servi en dernier, voire pas servi du tout ».

Aux premiers jours de l'année 2021, le cercle vicieux des crises se poursuit au Liban. Après une année chaotique dont le paroxysme a été atteint lors de la double explosion meurtrière du 4 août, le développement de l'épidémie paraît de mauvais augure alors même que le variant anglais du coronavirus a été découvert dans une famille revenue du Royaume-Uni. L'arrivée de deux millions de vaccins a toutefois été annoncée pour fin février par les autorités, un défi logistique titanesque pour le Pays du Cèdre qui a déjà annoncé que les chefs de partis et les députés seraient prioritaires, avant même le personnel soignant.

Pour le reste de la population, la question de la préférence nationale fait débat sur Twitter, où le hashtag « le vaccin pour les Libanais d'abord » s'est rapidement répandu. En ligne de mire, le million et demi de réfugiés syriens installés au Liban depuis le début du conflit, mais également les Palestiniens dont la présence peut remonter jusqu'à 1948. Tous deux font régulièrement l'objet de discours et d'actes racistes, émanant même de personnalités politiques.


1Le prénom a été changé à sa demande.


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