Publié par l’association Alter-médias / Basta !
04.06.2026 à 07:00
Palantir, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C'est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son (…)
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Palantir, qui réalise l'essentiel de son chiffre d'affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C'est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son troisième marché mondial, Palantir fait pour l'instant surtout affaire avec des grands groupes privés, mis à part un contrat controversé avec la DGSI.
« L'adoption de la tech constitue un problème très grave et très structurel en Europe », s'inquiétait Alex Karp lors du Forum économique mondial de janvier 2026. La question du retard et de la faiblesse de l'Europe n'est pas nouvelle dans les analyses du patron de Palantir (on la retrouve par exemple dans son essai The Technological Republic, paru en 2025) : le vieux continent serait trop réglementé, et n'investirait pas suffisamment dans sa défense, ni dans la course à l'IA.
Derrière ces critiques, souvent entendues du côté de l'administration Trump et de la Silicon Valley, mais aussi des leaders européens eux-mêmes, il y a un point de vue politique, mais il y a également un intérêt commercial. Palantir cherche activement à étendre ses activités en Europe, que ce soit auprès de gouvernements ou de grandes entreprises. En surfant sur les crises et par des jeux de lobbying, de réseaux et de portes tournantes, la multinationale a pu se faire une place sur le marché du vieux continent en dépit de sa réputation sulfureuse. Ni ses liens avec la CIA et l'armée américaine, ni sa collaboration à la traque des migrants aux États-Unis, ni son partenariat étroit avec le gouvernement israélien ne semblent dissuader des dirigeants européens de céder à la fascination pour les logiciels du géant américain et leur pouvoir de traitement et d'interprétation de jeux massifs de données (lire le premier volet de notre enquête).
En 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés par des entités publiques dans dix pays de l'Union européenne.
Selon un décompte publié par Euractiv en août 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés dans treize pays de l'Union européenne (UE), par des sociétés privées, mais aussi par des entités publiques dans dix d'entre eux. Dont la France, puisque la DGSI, le service de renseignement intérieur, a recours au logiciel Gotham de Palantir depuis 2015. D'autres agences de renseignement européens utilisent les outils de la multinationales, notamment le Danemark, tandis que plusieurs polices allemandes les ont adoptés. Europol, l'agence de l'UE dont la mission est de combattre la criminalité internationale et le terrorisme, a quant à elle fait appel aux solutions Palantir de 2016 à 2021. La Grèce et les Pays-Bas s'en sont servis dans le cadre de la gestion du Covid. En Espagne, Palantir est utilisé par le renseignement militaire depuis 2022, et en 2025, le ministère de la Défense britannique a signé un contrat à 240 millions de livres sterling avec la firme américaine.
En Suisse, comme le montre une enquête du magazine Republik qui est à ce jour l'éclairage le plus approfondi dont on dispose sur ses méthodes commerciales, Palantir a démarché les autorités pendant sept ans pour obtenir de tels contrats. Sans succès. Mais elle a obtenu de meilleurs résultats dans le secteur privé du pays, avec des sociétés comme Novartis. Ringier, l'un des plus gros groupes helvétiques de médias, a également noué un partenariat avec Palantir en 2018. Aujourd'hui, les plateformes Foundry et AIP (Artificial intelligence Plateform) de la multinationale américaine sont utilisées dans ses salles de rédaction et pour « exploiter le potentiel des données afin de mieux servir et informer les lecteurs ». En 2021, Ringier affirmait que 85 % de ses journalistes regardaient Foundry tous les jours, la plateforme leur fournissant des informations pour décider quels contenus publier. Republik a aussi révélé que la vice-présidente exécutive de Palantir a siégé au conseil d'administration de Ringier, et que Palantir était membre de DigitalSwitzerland, une organisation de promotion de la tech fondée par le directeur général de Ringier.
Les outils de Palantir équipent de nombreuses autres entreprises privées en Europe, notamment Airbus, Stellantis, Axa, la Société générale ou encore Engie en ce qui concerne les françaises. Le secteur privé ne semble donc pas très inquiet de la réputation sulfureuse de Palantir, et le même constat vaut pour les investisseurs. Selon une enquête parue en mars dernier, entre 2024 et 2025, plus d'une centaine de grandes banques, de gestionnaires d'actifs, d'assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre total d'actions dans Palantir. Fin 2025, Amundi, gestionnaire d'actifs et filiale du Crédit agricole, était le deuxième plus gros investisseur européen dans Palantir derrière Norges Bank, avec des actions valorisées à près de 3 milliards de dollars. BNP Paribas est également dans le top 20 des investisseurs Palantir, tandis que Natixis se retrouve plus loin dans le classement.
Une centaine de grandes banques, de gestionnaires d'actifs, d'assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre d'actions dans Palantir entre 2024 et 2025.
Contacté pour cette enquête, Amundi nous a répondu « ne pas avoir de commentaire à faire à ce sujet ». Dans son Rapport d'engagement 2024, il est pourtant écrit que « le non-respect des droits de l'homme peut, et doit, avoir des conséquences négatives sur la réputation et les résultats financiers des entreprises ». Et sa politique d'investissement générale assure : « En tant que gestionnaire d'actifs responsable, nous évaluons la manière dont les entreprises prennent en compte les droits humains et traitent les violations des droits de l'homme dans le cadre de leurs activités. »
Ce fait longtemps que Palantir fait l'objet d'alertes. Dès 2020, Amnesty International concluait que l'entreprise n'appliquait pas la diligence requise dans ses contrats avec ICE, et qu'il était fort possible qu'elle contribue à des violations des droits humains en raison de la façon dont sa technologie facilite les opérations visant des personnes migrantes ou demandeuses d'asile. L'ONG rappelait que par le passé, ICE avait déjà utilisé la technologie de Palantir pour mener des raids massifs et séparer des enfants de leurs parents. Avec l'intensification des opérations de l'ICE sous le deuxième mandat de Donald Trump, ces risques n'ont fait qu'augmenter.
Les liens de Palantir avec ICE ou avec Israël, ainsi que les guerres menées par les États-Unis avec son logiciel Maven ont cependant commencer à inquiéter certains investisseurs. En octobre 2024, Storebrand, l'un des principaux gestionnaires d'actifs de Norvège, a désinvesti de Palantir en invoquant le risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains en Israël. Il a été suivi par le fond de pension néerlandais Stichting Pensioenfonds ABP en avril 2026.
Du côté des pouvoirs publics, c'est surtout la question de la souveraineté qui suscite des inquiétudes – en particulier quand les logiciels de l'entreprise américaine sont utilisé pour traiter des données liées à des fonctions régaliennes. En mars 2026, interrogé par la Commission d'enquête parlementaire sur les dépendances de la France sur le contrat de la DGSI avec Palantir, Henri Verdier, l'ancien ambassadeur de la France pour le numérique, a répondu : « J'ai toujours pensé que c'était une erreur. » Et de souligner la dépendance que ces outils créent vis-à-vis d'une entreprise étrangère : « Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu'auparavant et se rend indispensable. Lorsqu'éclate un conflit commercial ou que change la grille tarifaire, si vous êtes en désaccord, l'entreprise peut menacer de vous priver de ses services que vous n'êtes plus capables d'assurer vous-mêmes. » Les logiciels Palantir ne se contentent pas de traiter les informations : ils en tirent des conclusions et proposent des actions. Utiliser ces outils implique donc aussi de dépendre, pour des prises de décision, d'algorithmes sur lesquels l'entreprise américaine a la main. Y compris quand il s'agit choisir des cibles à frapper ou des personnes à surveiller.
Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu'auparavant et se rend indispensable.
Palantir assure que les données traitées restent dans les mains de ses clients, qu'elle ne propose pas de solution d'hébergement (en recourant aux clouds d'autres opérateurs), que les données sensibles peuvent être chiffrées et stockées dans des datacenters cloisonnés, et que tout accès est suivi et traçable. Une ligne de défense qui n'est pas sans failles. Il peut y avoir, par exemple, accès aux données du client par les ingénieurs de Palantir quand ils installent les systèmes. En mai, dernier le Financial Times révélait que les autorités britanniques avaient accordé à l'entreprise américaine un accès illimité à certaines données de patients, avant qu'elles soient anonymisées, afin de mettre en place une plateforme intégrée pour la NHS, le service national de santé publique. Toujours au Royaume-Uni, le média The Nerve a publié des témoignages émanant du ministère de la Défense s'inquiétant du fait que, même si Palantir n'a pas accès aux informations confidentielles, l'entreprise dispose de suffisamment de données pour, en les combinant, en déduire des informations classifiées comme la localisation d'un sous-marin nucléaire.
En 2024, Republik a rendu public un rapport d'évaluation de l'armée suisse qui écartait le recours aux logiciels de Palantir, notamment en raison des risques de fuites de données vers les États-Unis et de la dépendance que cela créerait vis-à-vis d'une expertise étrangère. Une révélation que l'entreprise américaine ne semble pas avoir beaucoup apprécié, puisqu'elle a immédiatement engagé des poursuites judiciaires contre le média suisse.
Palantir est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015.
Tout ceci n'a pas empêché l'OTAN, en mars 2025, de choisir le logiciel Maven, développé par Palantir, pour équiper son Commandement allié Opérations (ACO), qui planifie et exécute les opérations de l'alliance. Un contrat signé en six mois, l'ACO estimant qu'il « souffrait d'une rupture capacitaire », a expliqué le général de division Dominique Luzeaux à l'Assemblée nationale. Ce choix est présenté comme n'ayant pas vocation à être définitif, mais dans leur rapport d'information sur les dépendances militaires de la France, les députés François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul s'inquiètent : « Les solutions américaines pourraient se généraliser et façonner l'ensemble des procédures au nom de l'interopérabilité et empêcher le développement d'outils souverains. » Les états-majors européens, habitués au logiciel dans le cadre de l'OTAN, pourraient trouver plus simple de généraliser son utilisation plutôt que de développer une solution propre.
« Il est vrai que les mauvaises périodes sont bonnes pour nous », reconnaissait Alex Karp dans une interview au Nouvel Obs en 2023. L'entreprise est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015. « Nous devons acquérir ce big data immédiatement. (…) La moindre perquisition nous permet de récupérer des milliers de données. Nous avons donc besoin d'outils de big data pour répondre immédiatement à nos besoins », expliquait alors Patrick Calvar, directeur général de l'agence de renseignement. Signé au nom de l'urgence en 2016, le contrat vient encore une fois d'être reconduit dix ans plus tard.
Plus récemment, Palantir s'est invité dans la guerre en Ukraine. « Palantir a proposé dès 2022 des services variés, allant de la détection de cible, du renseignement, déminage à la logistique militaire mais aussi civile, pour gérer les déplacement de réfugiés », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « C'est un labo pour les système IA. » Chaque usage permet en effet à Palantir d'améliorer ses outils, mais aussi de mettre un pied dans la porte pour de prochains contrats, grâce à l'expérience acquise sur ceux obtenus « dans l'urgence ». En 2020, la pandémie de Covid avait ainsi été l'occasion de proposer ses solutions à plusieurs pays européens, dont la France, qui n'a pas donné suite. En revanche, cette stratégie s'est avérée extrêmement efficace au Royaume-Uni.
Palantir s'est intéressée dès 2019 au NHS, le système de santé publique du Royaume-Uni qui traite des millions de patients chaque année et représente ainsi une source de données exceptionnelle. Le secrétaire d'État Liam Fox et des responsables du ministère du Commerce avaient alors tenu des réunions à huis clos avec les dirigeants de la firme américaine à Davos pour discuter de ce potentiel « inexploité ». Palantir décroche finalement son premier contrat en 2020, alors que les procédures de conclusion des marchés publiques sont suspendues en raison de la crise sanitaire. Martha Dark, directrice de l'ONG britannique Foxglove, raconte : « Quand Palantir a obtenu ce contrat pour la gestion du Covid, ça a été fait en secret et le gouvernement n'a pas rendu public quelles compagnies géraient les données de santé, qui y avait accès, et dans quelles conditions. » FoxGlove et OpenDemocracy ont du engager une bataille judiciaire pour obtenir la publication des accords.
En 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d'une plateforme pour fédérer toutes les données du système de santé publique.
« Ils [Palantir, NdE] ont donné accès à Foundry [un logiciel de Palantir] pour 1£ symbolique, pour 3 mois dans le cadre de l'urgence Covid. C'était généreux, il y avait un besoin. Mais la pandémie n'a pas duré trois mois, et après, ce contrat a été renouvelé pour un million de livres sterling », explique Duncan McCann de l'ONG GoodLaw Project. Le contrat suivant s'élevait à 23 millions de livres, et il a été suivi d'une extension pour 11,5 millions. Enfin, en 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d'une plateforme de données centrale afin de fédérer toutes les données du système de santé publique. Pour Martha Dark, « Palantir a bénéficié de l'expérience qu'elle avait après ses premières années de travail avec le NHS, ce que ses concurrents n'avaient pas. Cela leur a donné un avantage significatif pour gagner le marché. »
Des associations, médecins et même les analystes de données du NHS s'alarment des problèmes éthiques et pratiques liés à ce partenariat. « Palantir est une entreprise particulièrement complexe et problématique. Une société de surveillance qui a travaillé sur des contrats militaires, initialement financée par la CIA, étroitement liée aux milliardaires de la Silicon Valley et fondée par Peter Thiel, un partisan de Trump qui a déclaré ne plus croire que démocratie et liberté soient compatibles. Elle n'inspire pas confiance, or la base du travail de santé c'est la confiance. Les gens ne vont pas au NHS, chez le médecin, s'il n'y a pas de relation de confiance », poursuit Martha Dark.
Pour Duncan, « les outils Palantir ne sont pas simplement des systèmes informatiques qui seraient neutres. Leurs activités aux États-Unis suscitent d'énormes inquiétudes, comme par exemple le système ELITE, qui utilise des données de santé pour traquer les migrants ». Le parti d'extrême droite ReformUK vient de faire une percée aux dernières élections locales outre-Manche. Son programme prévoit explicitement la création d'une base de données pour procéder à des expulsions de masse, en croisant les données de plusieurs agences pour identifier les migrants. Une mission pour laquelle les plateformes Palantir seraient parfaitement adaptées, et les données du NHS très utiles.
Les activistes sont néanmoins confiants sur les chances que le gouvernement travailliste fasse valoir la clause de retrait prévue en 2027, compte tenu de la mobilisation autour de ce sujet, y compris de la part de parlementaires. Et parce que de nombreux centres de santé n'utilisent pas encore les solutions du géant américain. Un rapport parlementaire qui vient d'être publié qualifie la dépendance du Royaume-Uni envers Palantir et d'autres géants américains pour ses services publics de « faiblesse inacceptable ».
Ne plus utiliser les logiciels Palantir pourrait d'ailleurs, à terme, conduire à des économies. En avril dernier, le ministère du Logement britannique annonçait qu'avoir résilié son contrat avec la société américaine pour passer sur un système interne lui permettait déjà d'économiser des millions de livres sterling par an en frais de fonctionnement. Ce contrat concernait la gestion de l'hébergement des réfugiés ukrainiens, et Palantir l'avait obtenu en suivant la même stratégie que pour la NHS. L'entreprise avait commencé par offrir au gouvernement six mois d'assistance gratuite, avant d'obtenir un contrat d'un an de 4,5 millions de livres sterling sans aucun appel d'offre, renouvelé en septembre 2023 pour 5,5 millions de livres.
Un audit relate que début 2023, le coût de la migration vers un système interne avait été considéré comme complexe et coûteux, migration qui a toutefois eu lieu en septembre 2025. Ces durées interrogent sur la difficulté pour le secteur public à sortir des solutions Palantir. En France, la DGSI tente de passer sur un autre système depuis dix ans.
Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques.
La santé et le logement sont loin d'être les seuls secteurs où Palantir a conclu des contrats avec le gouvernement britannique. En janvier 2026, The Nerve comptabilisait au moins 34 contrats pour un total d'au moins 670 millions de livres sterling, du ministère de la Défense au NHS en passant par des collectivités territoriales. Comme aux États-Unis, des enquêtes de journalistes et d'ONG ont mis en lumière les diverses formes de collusions entre la multinationale américaine et les responsables politiques. « Il y a de véritables portes tournantes entre Palantir et le gouvernement. Si vous regardez Keir Starmer, lors de son premier voyage aux États-Unis pour rencontrer Donald Trump, il est d'abord allé à la Maison Blanche, et ensuite au siège de Palantir », raconte Martha Dark. Le premier ministre était accompagné de Peter Mandelson, alors ambassadeur du Royaume-Uni à Washington, mais également fondateur et actionnaire de Global Counsel, une firme de lobbying dont Palantir était l'un des clients.
Selon The Nerve, Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques. Ainsi, l'ancien haut responsable du ministère de la Défense en charge de l'IA, qui a co-rédigé le document stratégique de l'armée sur ce sujet, est ensuite devenu conseiller principal du patron de Palantir Alex Karp en matière de « géostratégie ». L'ancienne directrice de l'IA de la NHS est devenue directrice de la santé, de la recherche et de l'IA chez Palantir en 2022, avant de quitter l'entreprise en 2024. Quatre membres de la Chambre des lords ont également été rémunérés par Palantir, dont l'ancien président de la commission spéciale sur la science et la technologie. Depuis 2021, Palantir a embauché ou engagé sous contrat deux anciens ministres, un conseiller du Premier ministre, deux généraux de l'armée et un ancien chef du MI6 (les services de renseignements britanniques), ainsi que d'autres responsables des services de renseignement.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donSi le Royaume-Uni ainsi ouvert grand les portes à Palantir, les autorités françaises se sont montrées un peu plus prudences. Si l'Hexagone est aujourd'hui le troisième marché mondial de Palantir, le seul contrat public du géant américain dans le pays est, à ce jour, celui signé avec la DGSI. Les clients de Palantir se trouvent surtout dans le secteur privé, et c'est du côté des grandes entreprises. Fabrice Brégier, qui a été le président de la branche française de la firme américaine de 2018 à 2024, semble avoir joué un rôle clé. Brégier venait d'Airbus, l'un des principaux clients de Palantir (les deux sociétés ont noué un partenariat dès 2015). Il est aussi membre du Conseil d'administration d'Engie, président du groupe de réassurance Scor et membre du conseil d'administration de Safran. Engie et Scor ont tous les deux fait appel aux produits Palantir.
Selon la CGT, Capgemini « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans.
La multinationale étasunienne semble aussi travailler de près avec Capgemini : selon la CGT, le groupe « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans, la filiale de Bouygues spécialisée dans les services énergétiques. Un rôle similaire à celui joué par des cabinets comme Accenture et Deloitte.
Issu de Polytechnique, Brégier a sans doute contribué à attirer des diplômés de l'école dans les rangs de l'entreprise. Selon un décompte que nous avons réalisé sur le réseau Linkedin et dans l'annuaire de Polytechnique, ils sont actuellement plusieurs dizaines. Depuis plusieurs années, Palantir a un stand au X-Forum, le salon de l'école, et l'entreprise a aussi pu participer à des événements organisés par les alumnis (dîner, visite du siège…). Autre cible de Palantir en France : les start-ups. En 2021, l'entreprise s'est installée pendant un an à la Station F, l'incubateur créé par l'homme d'affaires Xavier Niel à Paris, pour proposer à celles qui étaient présentes d'utiliser ses outils.
Si Palantir ne déclare aucune activité de lobbying auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), ses dirigeants ont de nombreuses occasions de fréquenter les responsables politiques français. Son patron Alex Karp apparaît dans le groupe consacré au « futur du travail » de l'initiative Tech for Good, lancée par Emmanuel Macron en 2018. Il était également présent au sommet Choose France, au château de Versailles, en 2023, accompagné de Gautier Cloix, alors directeur à Palantir. Ce dernier remerciera les ministres Gabriel Attal, Clément Beaune et Hervé Derville pour les discussions qu'ils ont eu à cette occasion. Basé à l'époque aux États-Unis, Gautier Cloix avait aussi reçu cette année là l'ambassadeur de France à Washington Philippe Etienne, accompagné de la consule générale de France à Los Angeles, dans les bureaux de Palantir à Denver, en présence du directeur de la technologie de Palantir Shyam Sankar.
En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères.
Plus récemment, le directeur général délégué de Palantir France Pierre Lucotte était auditionné pour la préparation de la stratégie européenne industrielle de défense de 2025, dont le rapport recommande de ne pas rater l'opportunité de développer un Palantir « à la française ». Selon des informations d'Intelligence Online, des membres de l'entourage du ministre de l'Économie et des finances auraient échangé avec des représentants de Palantir au sujet du traitement des déclarations de soupçon de blanchiment des banques reçus par Tracfin. Le ministère a assuré qu'aucune démarche officielle n'avait été entreprise. En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour échanger sur la régulation numérique, la démocratie et la relation transatlantique.
Selon Le Monde, le directeur de cabinet du ministre serait un proche de Jacob Helberg, ancien conseiller d'Alex Karp à Palantir, devenu sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, à l'Énergie et à l'Environnement de Donald Trump. Helberg aurait également de bons rapports avec Louis Sarkozy et Richard Attias, a critiqué publiquement les décisions judiciaires contre Nicolas Sarkozy, François Fillon et Marine Le Pen (qu'il a rencontrée), et c'est lui qui aurait invité Sarah Knafo, du parti d'extrême-droite Reconquête, à l'investiture de Donald Trump en janvier 2025. Des penchants très droitiers, alignés avec le soutien affiché de l'administration Trump pour les « partis patriotes » en Europe, mais aussi avec les connexions de dirigeants de Palantir avec des réseaux réactionnaires (voir le premier volet).
À ce jour, la France fait plutôt partie des pays qui résistent à l'intrusion de Palantir, au moins dans la gestion des services publics. Malgré la reconduction du contrat avec la DGSI en 2026, les autorités tentent toujours de développer des outils alternatifs, et c'est d'ailleurs Chapsvision, une solution française, que les services de renseignement allemands ont choisi pour éviter d'avoir recours aux outils américains. Compte tenu des prises de positions de Donald Trump, de plus en plus de pays européens pourraient vouloir s'affranchir de tout risque de dépendance envers des outils provenant des États-Unis, et qui plus est profondément associés à la vision politique de l'internationale réactionnaire.
03.06.2026 à 08:00
En 2025, le chiffre d'affaires de Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données, a augmenté de 56% pour atteindre les 4,8 milliards de dollars. Cette croissance devrait se poursuivre sur le même rythme en 2026 puisque les dirigeants de l'entreprise prévoient un chiffre d'affaires pour cette année à 7,2 milliards.
Cette performance n'est pas sans rapport avec le retour au pouvoir de Donald Trump. Palantir est impliquée dans de nombreuses politiques voulues par le président (…)
En 2025, le chiffre d'affaires de Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données, a augmenté de 56% pour atteindre les 4,8 milliards de dollars. Cette croissance devrait se poursuivre sur le même rythme en 2026 puisque les dirigeants de l'entreprise prévoient un chiffre d'affaires pour cette année à 7,2 milliards.
Cette performance n'est pas sans rapport avec le retour au pouvoir de Donald Trump. Palantir est impliquée dans de nombreuses politiques voulues par le président américain, depuis la chasse aux migrants menée par ICE jusqu'à la politique de coupe dans les dépenses fédérales et de réduction du nombre de fonctionnaires en passant par la guerre en Iran, et en tire de juteux revenus.
Mais Palantir connaît aussi une croissance soutenue hors des États-Unis et du côté des grandes entreprises privées, y compris de nombreux champions français. Le signe que derrière sa malgré la rhétorique techno-fasciste de ses dirigeants et les nombreux scandales dans laquelle l'entreprise est impliquée, elle continue à exercer une forte séduction sur le monde économique.
Lire notre enquête complète : Palantir, la Big Tech au coeur de l'administration Trump
03.06.2026 à 07:00
Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données à grande échelle, est devenue le symbole d'une certaine forme de fusion entre la rhétorique techno-futuriste de la Silicon Valley et les politiques liberticides de l'administration Trump. Cette réputation sulfureuse est délibérément entretenue par les mises en scène de ses dirigeants, comme Peter Thiel ou Alex Karp. Enquête sur la réalité concrète d'une entreprise à la fois porte-flambeau de l'internationale réactionnaire et très (…)
- Extrême Tech / Palantir, États-Unis, données, numérique, surveillance, pouvoir des entreprises, droits humains
Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données à grande échelle, est devenue le symbole d'une certaine forme de fusion entre la rhétorique techno-futuriste de la Silicon Valley et les politiques liberticides de l'administration Trump. Cette réputation sulfureuse est délibérément entretenue par les mises en scène de ses dirigeants, comme Peter Thiel ou Alex Karp. Enquête sur la réalité concrète d'une entreprise à la fois porte-flambeau de l'internationale réactionnaire et très bien intégrée dans le monde économique.
Ce 3 juin se tient l'Assemblée générale de la société Palantir. Ce géant de la Tech a beaucoup fait parler de lui récemment, en publiant sur les réseaux sociaux un manifeste aux accents guerriers, appelant l'Occident à dominer le monde avec des armes dopées à l'IA, et considérant que certaines cultures seraient supérieures aux autres. Un pamphlet techno-fasciste dans la droite ligne des positions des dirigeants et fondateurs de Palantir et de l'activité de la société. Et qui inquiète d'autant plus que depuis l'élection de Donald Trump, elle est en train de s'ancrer profondément au cœur de l'administration étasunienne.
Palantir est née en 2003, dans le sillage des des attentats du 11 septembre, avec une promesse : fournir des logiciels capables de traiter et interpréter d'immenses quantités de données, afin de prévoir et anticiper de nouvelles attaques, là où les agences de renseignement officielles avaient échoué. « Le service proposé, c'est de mettre en relation des jeux de données qui avant étaient en silo pour produire du sens », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « Il s'agit de traiter du 'big data' : de très grands volumes d'informations, de natures hétérogènes – texte, vidéo, image, audio… - et à très grande vitesse. »
Le projet convainc la CIA, qui y investit deux millions de dollars via sa branche d'investissement In-Q-Tel. Un argent qui s'ajoute à celui apporté par le Founders Fund, la société de capital-risque de Peter Thiel. Co-fondateur de Palantir, il avait précédemment fait fortune grâce à Paypal.
Aujourd'hui, Palantir est valorisé à plus de 300 milliards de dollars. Un chiffre énorme pour une entreprise qui affichait en 2025 un chiffre d'affaires de « seulement » 4,8 milliards.
Palantir est ainsi très intégré au monde des géants de la Silicon Valley. Elon Musk, les fondateurs de Linkedin et Youtube, et plusieurs grands noms du capital-risque sont issus de la « Paypal mafia » de Peter Thiel. Ce dernier a aussi été le premier investisseur extérieur de Facebook (aujourd'hui Meta) et a longtemps siégé à son conseil d'administration. Palantir dépend des infrastructures de « cloud » de Google, Microsoft, Oracle et Amazon pour le déploiement de ses plateformes, et collabore avec Anthropic et OpenAI pour y intégrer des d'IA (LLM ou grand modèle de langage). L'entreprise fait aussi appel à des cabinets de conseil comme Accenture, Deloitte ou PwC pour le déploiement de ses plateformes chez les clients. Dans le cadre de ses activités dans la défense, Palantir est aussi amenée à collaborer avec le géant américain de l'armement Lockheed Martin, mais aussi la start-up Anduril, spécialiste des drones et autres systèmes d'armement autonomes (dans laquelle Peter Thiel est aussi un investisseur via Founders Fund).
Aujourd'hui, Palantir est valorisé à plus de 300 milliards de dollars. Un chiffre énorme pour une entreprise qui affichait en 2025 un chiffre d'affaires de « seulement » 4,8 milliards de dollars – certes en hausse de 56% par rapport à l'année précédente – et qui illustre les attentes de croissance des investisseurs vis-à-vis de cette entreprise. Celle-ci anticipe un chiffre d'affaires pour 2026 à 7,2 milliards de dollars, porté par la hausse continue du nombre de ses clients – 954 en 2025 contre 711 l'année précédente. 54% des revenus de Palantir provenaient en 2025 de contrats avec des gouvernements, et elle réalisait les trois quart de son chiffre d'affaires aux États-Unis, la France étant son troisième marché mondial, derrière le Royaume-Uni (voir article connexe). Cette prospérité profite à plein aux dirigeants et actionnaires du groupe, à commencer le patron actuel et cofondateur Alex Karp qui s'est enrichi de 11 milliards de dollars en 2025, en incluant ses rémunérations et la hausse de la valeur de ses actions. En 2024, c'était de 6,8 milliards l'année. L'entreprise compte 4 429 employés à plein temps, dont 28 % hors des États-Unis. La France – où Palantir avait en 2024 90 salariés en moyenne – est le seul pays où elle reconnaît des syndicats ou comité d'entreprise.
C'est peu dire que le retour au pouvoir de Donald Trump a été une aubaine pour l'entreprise. « J'ai vu l'administration dérouler le tapis rouge à des entreprises d'IA comme Palantir afin qu'elles s'emparent totalement du processus décisionnel grâce à leurs outils », constate Juan Sebastian Pinto, ancien salarié de Palantir qui a quitté l'entreprise fin 2022. Selon le site usaspending.gov, qui recense les marchés publics étasuniens, Palantir a reçu plus de 1,9 milliard de dollars de contrats gouvernementaux depuis 2008. Si l'entreprise a travaillé pour toutes les administrations successives, cette collaboration s'est intensifiée depuis les élections de 2024. Selon la lettre aux actionnaires d'Alex Karp de mai 2026, « le chiffre d'affaires réalisé auprès de nos clients gouvernementaux aux États-Unis, agences de défense et de renseignement comprises, atteint (…) 687 millions de dollars au dernier trimestre, soit une hausse de 84 % par rapport à la même période l'année précédente ».
« J'ai vu l'administration dérouler le tapis rouge à des entreprises d'IA comme Palantir afin qu'elles s'emparent totalement du processus décisionnel grâce à leurs outils. »
Dans le sens inverse également, Palantir a pleinement bénéficié des allègements fiscaux des loi Tax Cuts and Jobs de 2017, adoptée par la première administration Trump, et la « One Big Beautiful Bill » de 2025. Selon l'Institute on Taxation and Economic Policy (ITEP), pour la troisième année consécutive, l'entreprise n'a payé aucun impôt fédéral en 2025 en dépit de ses bons résultats.
En mars dernier, un mémo du Pentagone a entériné l'intégration à long terme du système Maven de Palantir dans toutes les armées américaines. Ce programme d'analyse de données et de ciblage était déjà très largement utilisé par les États-Unis dans le cadre de ses frappes en Iran, et aurait servi auparavant à la traque de Nicolas Maduro au Venezuela. Maven permet de fusionner des dizaines de types de données, de la détection radar aux réseaux sociaux, pour proposer des cibles que le militaire n'a plus qu'à approuver ou refuser. En Iran, les États-Unis auraient ainsi frappé plus de 1000 cibles dans les vingt-quatre premières heures de l'opération Epic Fury, confirmant les craintes que ces systèmes accélèrent les guerres et les destructions, avec tous les risques d'hallucinations et de biais liés à l'IA. Pour en étendre l'usage, le Pentagone demande aujourd'hui au Congrès 2,3 milliards de dollars sur les cinq prochaines années. Le manifeste publié sur X en avril, qui appelle à se réarmer avec de l'IA contre les ennemis qui menacent selon eux l'occident, doit donc aussi être lu comme servant très directement les intérêts commerciaux de l'entreprise.
Au-delà des domaines militaires ou du renseignement, Palantir multiplie les contrats avec toutes les branches de l'administration fédérale américaine. De manière très remarquée, elle travaille avec ICE, la police de l'immigration, pour traquer des personnes à déporter. Cette collaboration avait été dénoncée dès 2020 par Amnesty International pour les violations des droits humains des personnes migrantes qu'elle occasionne. Avec la politique encore plus brutale menée aujourd'hui par Donald Trump, ces critiques se sont amplifiées, ce qui n'a pas empêché Palantir d'empocher de nouveaux contrats (lire notre article). L'entreprise fournit aussi des systèmes à l'IRS, l'administration fiscale américaine ou encore au ministère de l'Agriculture, afin de rationaliser les soutiens publics aux exploitants. Les outils de Palantir est également utilisés pour mettre fin au projets de recherche liés à la diversité, l'équité et l'inclusion en traquant en ligne les mots-clés liés à ces sujets.
L'administration Trump a également fait appel à Palantir pour déployer des logiciels de surveillance des employés fédéraux collectant, selon les informations publiques, « des informations sur la cartographie des employés et des installations, l'utilisation des installations et les bureaux ». Bref, il s'agit de surveiller les allées et venues des employés, et mesurer les taux d'occupation des postes. On est loin de l'idéologie affichée de Palantir, qui affirmait dans sa lettre aux actionnaires de février 2026 vouloir « protéger la liberté face à une surveillance gouvernementale injustifiée ». Loin des autorisations « granulaires » et strictement nécessaires d'accès aux données, la puissance et l'extension des logiciels de Palantir permet par exemple de croiser les données de l'IRS, de relevés téléphoniques ou même de Medicaid (système étasunien de couverture santé) pour pister les migrants sur le sol américain.
« Le véritable problème réside dans le regroupement d'énormes quantités de données personnelles sensibles au sein d'un système unique et peu transparent. »
Palantir se défend vivement d'être une société de surveillance, rappelant qu'elle ne détient pas de données mais se contente de mettre des plateformes à disposition de ses clients. Mais le simple fait de fournir ce type d'infrastructure ouvre la porte aux dérives. « Le véritable problème réside dans le regroupement d'énormes quantités de données personnelles sensibles au sein d'un système unique et peu transparent, surtout lorsqu'il est conçu et exploité par un prestataire comme Palantir, dont le modèle économique repose sur l'intégration des données et l'expansion des capacités de surveillance », expliquait Chioma Chukwu, directrice d'American Oversight au média The Intercept. Les outils de Palantir permettent par exemple à l'IRS de rechercher et visualiser des connexions entre des millions d'enregistrements et des milliers de liens au sein des bases de données gérées par le fisc et d'autres agences fédérales. « Avec ce qu'offre Palantir, il est tentant de s'engager dans la surveillance de masse. C'est un outil qui peut permettre l'autoritarisme », souligne Duncan McCann de l'ONG britannique GoodLaw Project.
Palantir refuse de vendre ses logiciels à la Chine et à la Russie, mais n'hésite pas, en plus de l'administration Trump, à travailler avec les régimes autoritaires de l'Arabie Saoudite et de Dubaï. En mars 2026, selon le site de son ministère, Rashad Nabiyev, ministre du Développement numérique et des Transports de l'Azerbaïdjan aurait rencontré des représentants de Palantir pour discuter d'opportunités de coopérations. Et la multinationale collabore depuis des années avec Israël. Cet engagement semble s'être renforcé depuis les attaque du 7 octobre. En janvier 2024, Palantir a organisé un conseil d'administration à Tel Aviv. Peter Thiel et Alex Karp ont alors échangé avec des représentants du ministère de la Défense israélien pour conclure un partenariat stratégique. À cette époque, une plainte contre Israël pour des actes de génocide avait déjà été déposée auprès de la Cour internationale de Justice.
Pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement américain, Palantir a engagé plus de 6 millions de dollars de dépenses de lobbying en 2025. Mais les investissements politiques de l'entreprise sont bien plus anciens. Peter Thiel a été l'un des premiers soutiens de Donald Trump dans la Silicon Valley. En 2016, il aurait investi plus d'un million de dollars pour le soutenir, avant de rejoindre son équipe de transition. Thiel est aussi proche du vice-président JD Vance, dont il a financé les campagnes électorales et qui a travaillé pour son fond de capital risque Mithril Capital.
En 2024, Alex Karp a fait un don d'un million de dollars à MAGA Inc., un super PAC soutenant Trump, avant de reverser un million de dollars à son comité d'investiture après l'élection.
Comme de nombreux hommes d'affaires aux États-Unis, les dirigeants de Palantir ont l'habitude de contribuer aux campagnes électorales de candidats démocrates comme républicains – un moyen d'affirmer un soutien politique dans certains cas, mais surtout de s'assurer les bonnes grâces des futurs élus. Lors des élections de 2024, pour la première fois, les contributions politiques liées à Palantir ont été plus importantes pour les Républicains. En 2024, le patron de Palantir Alex Karp a fait un don d'un million de dollars à MAGA Inc., un super PAC soutenant Trump, avant de reverser un million de dollars au comité d'investiture du président après son élection. Palantir fait aussi partie des entreprises qui ont contribué au financement du projet de salle de bal de Donald Trump à la Maison Blanche. L'entreprise a également été annoncée comme un sponsor d'America 250, l'organisation en charge de la commémoration du 250e anniversaire des États-Unis, qui a notamment organisé le défilé militaire du 14 juin 2025 à Washington. Palantir est aussi donatrice de Freedom 250, autre initiative de Donald Trump organisant des événements dans le cadre de cet anniversaire, dont une « journée de prière chrétienne » le 17 mai dernier. Autant de dons qui sont largement vus comme une manière de s'acheter les faveurs du président.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donEn plus de ces financements, Palantir s'est construit un véritable réseau d'influence à Washington, notamment à travers un important système de portes tournantes décrit dans une enquête de Tech Transparency Project dès février 2025. À la Maison Blanche, le « tsar » de l'IA et des cryptomonnaies de Donald Trump est David Sacks, qui a investit dans Palantir (comme dans de nombreuses autres société de la tech) à travers son fond de capital risque Craft Venture. Le directeur fédéral de l'information, Gregory Barbaccia, a travaillé dix ans pour Palantir entre 2010 et 2020. Au département de la Santé et des Services sociaux, Clark Minor a pris le poste de directeur des systèmes d'information après avoir passé douze ans comme ingénieur chez Palantir. Jacob Helberg, ancien conseiller d'Alex Karp, a quitté ce poste pour devenir sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, l'Énergie et l'Environnement dans le gouvernement de Donald Trump. Shyam Sankar, directeur de la technologie de Palantir, a été nommé lieutenant-colonel dans la réserve de l'armée américaine. En 2020, il expliquait que l'objectif était que Palantir soit « présent dans chaque missile, dans chaque drone ».
Dans le sens inverse, Palantir a embauché Machalagh Carr, ex cheffe de cabinet de l'ancien président de la Chambre des représentants Kevin McCarthy et épouse de Brendan Carr, président de la Federal Communications Commission (FCC) nommé par Trump pour mener la bataille contre les voix « libérales » ou le « wokisme » dans les médias américains. Des anciens de la première administration Trump comme Matthew Turpon et Alexander Alden ont aussi rejoint Palantir. Sur la période 2020-2025, Tech Transparency Project a également identifié cinq personnes passées du Bureau du chef du numérique et de l'IA du Pentagone à Palantir, ou l'inverse.
Les liens d'intérêts entre Palantir et l'administration fédérale atteignent jusqu'à la personne de Donald Trump, qui en est actionnaire. En janvier 2026, il a ainsi acheté pour 65 000 à 150 000 dollars d'actions Palantir, puis en a vendu pour un montant compris entre 1,1 et 5,3 millions de dollars en février, avant d'en racheter pour entre 200 000 et 500 000 dollars le mois suivant. En avril, alors que l'action était en baisse, le président des États-Unis a fait un post sur son réseau social Truth pour en vanter les mérites : « Palantir Technologies (PLTR) a prouvé qu'elle possédait d'excellentes capacités et un équipement de combat exceptionnel. Demandez donc à nos ennemis ! » Le cours de Palantir a ensuite légèrement remonté.
Les controverses récentes sur les déclarations des dirigeants de Palantir et son implication étroite dans les politiques de l'administration Trump s'inscrivent dans une histoire plus longue de liens avec les extrêmes droites. Dès 2009, son fondateur Peter Thiel, libertarien revendiqué, écrivait qu'il ne considérait plus que la démocratie et la liberté soient compatibles, et regrettait l'accès au droit de vote des femmes, « notoirement difficiles à convaincre pour les libertariens » (il a ensuite précisé ne pas souhaiter revenir sur ce droit). Il compare Greta Thunberg à l'Antéchrist, et en 2019, le chercheur Adam Becker dénonçait le soutien financier de Thiel à une revue pseudo-scientifique appelée « Inference : International Review of Science » publiant, entre autres, des articles créationnistes et climatosceptiques. Une vision du monde que Peter Thiel a aussi défendu en Europe, comme au MCC Feszt 2025, festival organisé par le think tank hongrois pro-Orbán et anti-UE Mathias Corvinus Collegium où était aussi présent le directeur de l'Observatoire pour l'immigration et la démographie Nicolas Pouvreau-Monti (lire notre enquête à son sujet).
Aux États-Unis, Thiel a été l'un des premiers financeurs des conférences « NatCon » des nationaux-conservateurs américains, auxquelles il a participé à plusieurs reprises aux côtés de trumpistes et de personnalités liées à l'extrême droite mondiale. En septembre 2025, Shyam Sankar intervenait encore à la NatCon de Washington, où, dans un contexte d'hostilité plus marquée du mouvement MAGA vis-à-vis de l'IA, il a présenté sa vision du monde où les « talents » de la tech sont aussi héroïques que les Pères fondateurs des États-Unis, et doivent s'imposer malgré les entraves posées par les gouvernements.
Louis Mosley, patron de Palantir UK/Europe et petit-fils du dirigeant de l'Union britannique des fascistes dans les années 1930 promet devant une conférence réactionnaire d'« utiliser l'IA pour défendre l'occident contre ses ennemis ».
En février 2025, c'est le patron de Palantir UK/Europe Louis Mosley qui prenait la parole à la conférence d'Alliance for Responsible Citizenship (ARC) à Londres. Ce petit-fils du dirigeant de l'Union britannique des fascistes dans les années 20 et 30, Oswald Mosley, a travaillé dans la finance et été candidat pour le parti conservateur avant d'être recruté par Palantir. La conférence d'ARC est un événement rassemblant des personnalités conservatrices pro-Brexit, climatosceptiques et tenant des discours de guerre des civilisations et de défense de l'occident face à l'immigration. Dans son discours, Louis Mosley critiqué la mondialisation et dénoncé la censure « bottom-up » (de la base vers le sommet) de la part des fact-checkers, experts, médias et ONG de ceux qui remettent en cause les narratifs établis sur, par exemple, les origines du Covid ou l'immigration. Voyant le Brexit, la victoire de Donald Trump ou les actions du DOGE d'Elon Musk comme les signes d'une rébellion en marche contre ces « élites », il a dit son espoir de voir le secteur de tech s'y rallier dans son entier. Pour lui, Elon Musk a libéré Twitter/X, et il a assuré qu'à Palantir, « nous utilisons l'IA pour défendre l'occident contre ses ennemis ». Peter Thiel et le leader d'extrême droite britannique Nigel Farage étaient également présents à cette conférence, ainsi que le français Alexandre Pesey, fondateur de l'Institut de formation politique et de la bourse Tocqueville.
« En cas d'alternance politique, les acteurs de la tech voudront-ils céder la place qui est désormais la leur ? Ce n'est pas certain. Pour conserver leurs positions, ils pourraient s'engager politiquement, comme certains le font déjà, à l'instar de Palantir », s'inquiétait Maud Quessard, de l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), lors d'une audition parlementaire début avril.
À l'approche des élections de mi-mandat en novembre prochain aux États-Unis, les dirigeants de Palantir ressortent les carnets de chèque, que ce soit pour des candidats républicains ou démocrates. Mais plusieurs organisations de la société civile se mobilisent, notamment dans le cadre de la campagne Purge Palantir, pour appeler les candidats démocrates à refuser ces dons. Les militants demandent aussi l'ouverture d'enquêtes parlementaires pour déterminer la responsabilité de l'entreprise en matière d'atteinte à la vie privée et de violations des droits humain. A ce jour, près d'une douzaine de candidats ont annoncé refuser les contributions électorales de Palantir, ou reverser celles qui avaient été reçues à des associations.
Les investisseurs sont eux aussi ciblés. Dès octobre 2024, Storebrand, l'un des principaux gestionnaires d'actifs de Norvège, s'est séparé de ses 24 millions de dollars d'actions Palantir, craignant que les activités de l'entreprise pour le compte d'Israël ne l'exposent là un risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains. En avril dernier, c'est le Stichting Pensioenfonds ABP, le plus grand fonds de pension des Pays-Bas, qui détenait 825 millions d'euros d'actions de Palantir, qui se désengage de la société.
La question de la responsabilité des entreprises qui font appel à Palantir pourrait aussi être posée. Si ce sont surtout les contrats avec les gouvernements qui retiennent l'attention, même dans le secteur privé, chaque déploiement de logiciels permet aux ingénieurs d'améliorer les fonctionnalités et de développer de nouveaux algorithmes de prise de décision. En mai dernier, Alex Karp a annoncé une augmentation de 133 % des contrats de Palantir avec d'autres entreprises aux Etats-Unis pour le premier trimestre 2026.
« De manière hypothétique, si une entreprise de gestion de l'eau demande à Palantir de développer un outil pour calculer le nombre d'occupants par habitation en fonction de sa consommation d'eau, qu'est-ce qui garantit que ça ne pourra pas être utilisé ensuite par ICE pour retrouver des gens qui se cacheraient dans une maison ? Chaque cas d'usage peut leur permettre de développer de nouvelles fonctionnalités », explique Juan Sebastian Pinto. De la banque JP Morgan Chase aux loueurs de voitures Avis et Hertz en passant par des entreprises pharmaceutiques (dont Sanofi), ExxonMobil, BP, des dizaines d'entreprises choisissent de traiter leurs données avec des logiciels Palantir, en dépit de ces risques.
Si la gestion accélérée d'une masse de données commerciales ou industrielles paraît moins dangereuse que quand il s'agit d'intensifier des bombardements ou de surveiller des individus, dans les deux cas, c'est bien la même entreprise qui développe les outils. Un brouillage des frontières entre l'économique et le politique dont Palantir a fait son « business model ».