22.09.2026 à 18:20
Louis Puel
L’étrange histoire de la République et des papes
L’article Comment la France est devenue la fille déclassée de l’Église est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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En 1980, lors de son premier voyage apostolique en France, Jean-Paul II lançait à la foule rassemblée au Bourget : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Cette interpellation célèbre dit quelque chose à la fois d’une attente et d’une relation particulières de la papauté à la France, qui a existé au moins jusqu’au début du XXe siècle, et en même temps d’une perte d’influence, sinon de prestige, de la France dans le monde catholique et spécialement auprès du Saint-Siège, observable au cours du XXe siècle 15.
Ces quelques lignes de réflexion, qui ne prétendent pas épuiser le sujet, portent sur cette relation ambiguë, en se concentrant sur la période qui s’étend du milieu du XIXe siècle (les prémices de ce qu’on a appelé la « question romaine ») jusqu’à la fin du XXe siècle : un siècle et demi parfois méconnu, mais dont il est pourtant fondamental de démêler les fils, afin de mieux comprendre où nous en sommes, à la veille de la visite en France du pape Léon XIV.
Dans cette période, on peut identifier deux temps principaux. D’abord entre le printemps des peuples, en 1848, et la rupture des relations diplomatiques avec la France, en 1904, la papauté et la France entretiennent des relations singulières, fondamentalement marquées par le rapport à l’héritage de 1789. En second lieu, entre la Séparation de 1905 et la Seconde Guerre mondiale, les rapports entre les papes et la France sont marquées par une réconciliation progressive et aussi par les conséquences d’une lente perte d’influence de la France dans la catholicité. Quelques remarques conclusives portent enfin sur la seconde moitié du XXe siècle où, dans le sillage du concile Vatican II, s’accélère le décentrement de l’Église par rapport aux vieilles puissances européennes.
Il faut préciser que ces questions ont fait l’objet d’une ample production historiographique, notamment liée à l’ouverture progressive des archives du Saint-Siège (à partir de 1884, Léon XIII ouvre une partie des archives du Vatican, antérieure à 1814). À partir du pontificat de Pie XI, l’habitude se prend d’ouvrir les archives pontificat par pontificat, jusqu’à la dernière ouverture par le pape François, en 2020, des archives du pontificat de Pie XII. Des travaux ont été menés, en particulier, au sein de l’École française de Rome dans les dernières décennies : de nombreuses publications s’intéressent à l’histoire de la papauté et à ses enjeux mondiaux, sans se limiter aux relations avec la France.
Au milieu du XIXe siècle, le rapport de la papauté à la France hérite de décennies chahutées à la suite de la Révolution française. Outre, bien entendu, la persécution des clercs qui caractérise la période la plus violente de la Révolution, ce qui préoccupe les papes, ce n’est pas d’abord le changement de régime politique. Au XIXe siècle, les papes s’expriment peu sur ce sujet, et ne succombent que rarement à la tentation d’une explication en clef eschatologique de la chute de la royauté, à la Burke ou à la de Maistre (ce dernier, en revanche, réservant dans son système contre-révolutionnaire une place prééminente au pape).
Ce qui occupe d’abord les papes durant la période révolutionnaire et les années suivantes, c’est la préservation de la primauté du pape et de son autorité sur les évêques. C’est tout l’enjeu du conflit ouvert par la Constitution civile du clergé, qui peut être lue au moins autant comme une rupture issue de la Révolution que dans la continuité d’une forme de gallicanisme aux racines plus anciennes. Âprement négocié, le concordat de 1801, même s’il est assorti des « articles organiques » qui limitent les prérogatives pontificales, et malgré une tentative de réforme avortée sous la Restauration (1817), se révèle finalement un compromis qui traverse tout le siècle et ses différents régimes, jusqu’en 1905.
Il ne faudrait pas penser, néanmoins, que Rome a une appréciation juridique des conséquences de la Révolution. Les premières décennies du XIXe siècle sont l’occasion pour la papauté de commencer l’élaboration d’un corpus de doctrine sur les rapports entre l’Église et la modernité, entre l’Église et le libéralisme – qui, au moins en matière philosophique et politique, tend à être assimilée à l’héritage des Lumières et de la Révolution française. C’est ainsi qu’on peut comprendre, notamment, la première condamnation du « catholicisme libéral » par l’encyclique Mirari vos de Grégoire XVI en 1832.
On fait souvent du XIXe siècle français, dans le catholicisme, le théâtre d’une opposition entre catholicisme libéral et intransigeant. Mais c’est une illusion d’optique. Il s’agit plutôt de deux périodes du catholicisme, qui correspondent certes à deux tendances. La monarchie de Juillet et la courte Deuxième République sont le grand moment du catholicisme libéral, à forte connotation intellectuelle (Lamennais, Montalembert, Lacordaire, Ozanam autour du journal L’Avenir).
Le catholicisme libéral n’a rien d’un progressisme. Il est résolument ultramontain – ce qui rend d’autant plus douloureuse la condamnation – et s’il plaide pour une stricte séparation des sphères politiques et religieuse, et même pour l’abandon du concordat, c’est d’abord pour assurer la liberté de l’Église. Après la condamnation par Grégoire XVI du libéralisme sous toutes ses formes et de la séparation de l’Église et de l’État, les meneurs du catholicisme libéral n’en continuent pas moins de dominer l’intelligentsia catholique en France ; ils s’orientent vers la défense de plusieurs causes dont la plus connue est la défense de l’école catholique.
L’avènement en 1846 de Pie IX, perçu comme libéral parce qu’il a été élu contre le candidat soutenu par l’Autriche, grande puissance catholique conservatrice dans l’Europe du Congrès de Vienne, puis la Révolution de 1848, exempte d’anticléricalisme, suscitent un grand espoir chez les catholiques libéraux. Début 1848, alors que ce qu’on appelle le « printemps des peuples » commence dans le royaume de Naples et s’étend à la péninsule italienne, Pie IX annonce la rédaction d’une constitution pour les États pontificaux. Mais le refus de cautionner le soulèvement contre la domination autrichienne dont le roi du Piémont prend la tête dans le Nord de l’Italie, conduit le pape à changer de position, et à entraîner le roi de Naples dans une logique répressive qui gagne bientôt la péninsule.
Durant plus de vingt ans, la France de Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République en 1848, devenu Napoléon III en 1852, se fait la garante de la survie d’un État pontifical de plus en plus menacé par l’unification de la péninsule. L’intensité du soutien militaire du Second Empire à la papauté varie en fonction des courants que Napoléon III cherche à gagner à sa cause en politique intérieure, et des ambiguïtés de sa politique italienne : car en réalité, l’Empereur est sensible à la cause de l’unité italienne, et il y voit surtout une façon de remettre en cause la prééminence autrichienne et l’ordre européen issu du Congrès de Vienne. En 1849, l’envoi d’un corps expéditionnaire pour réinstaller à Rome un Pie IX chassé par la « République romaine » de Giuseppe Mazzini scelle l’alliance entre Louis-Napoléon Bonaparte et les conservateurs. En 1859, alors que Napoléon III tente de faire évoluer son pouvoir vers un « Empire libéral », il s’allie avec Cavour et fait en Italie du Nord une guerre contre l’Autriche qu’il arrête brusquement, mais qui permet à Cavour d’obtenir, grâce à une vague de soulèvements dans la péninsule, de nombreux rattachements au royaume de Piémont par plébiscite. Fin stratège, Cavour sait agiter auprès de Napoléon III la menace que fait peser sur le pape l’expédition des Mille de Garibaldi en mai 1860, pour obtenir de l’Empereur l’accord pour une occupation préventive des États pontificaux par le Piémont, et leur annexion à l’exception du Latium.
Le Second Empire continue pourtant de défendre cet État pontifical réduit à peau de chagrin contre la menace garibaldienne pendant dix ans, jusqu’à la chute du régime lors de la guerre de 1870 : le rapatriement de la garnison française à Rome permet alors l’entrée des Piémontais par la brèche de la Porta Pia (à quelques pas de l’actuelle ambassade de France près le Saint-Siège), et l’installation à Rome de la capitale de l’Italie entièrement unifiée. Pie IX ordonne de livrer Rome sans bataille et s’enferme définitivement dans le palais du Vatican, refusant de faire dépendre le pape de « loi des garanties » que le gouvernement italien prend à son sujet en 1871. C’est le début de la « question romaine » à proprement parler, qui dure près de soixante ans.
Les années 1860, pendant lesquelles Pie IX apparaît particulièrement menacé, marquent le début d’une relation de plus en plus étroite entre les catholiques français et le pape. Celle-ci s’incarne dans l’engagement des zouaves pontificaux au service du pape. Après la bataille de Castelfidardo, la grande défaite des Pontificaux face aux Piémontais en 1860, l’armée du pape, commandée par le général de Lamoricière, issu d’une famille nantaise monarchiste, bénéficie d’une mobilisation confessionnelle internationale sans précédent, qui permet l’organisation d’un bataillon puis d’un régiment de zouaves pontificaux. Entre 1860 et le licenciement du régiment en 1870, 10 000 volontaires ont fait partie des zouaves pontificaux, issus de vingt-cinq nationalités, majoritairement des Hollandais, des Français et des Belges. En France, tous les départements participent, mais c’est la Bretagne, en particulier le diocèse de Nantes, qui est la pourvoyeuse majoritaire des zouaves (devant le Nord de la France). La bataille de Mentana, en 1867, est la grande victoire des zouaves contre les garibaldiens (et du reste la seule, car les zouaves passent en réalité beaucoup de temps à attendre l’occasion de combattre…).
Derrière l’engagement militaire des zouaves, on assiste à un engagement polymorphe des catholiques français derrière le pape et son pouvoir temporel, un engagement spirituel, mais aussi financier (avec la réactivation en 1859 du Denier de Saint-Pierre). C’est vraiment autour de la figure de Pie IX (y compris de manière très concrète, avec la diffusion de son image, de ses messages, permise par les techniques modernes) que s’affirme la construction d’une papauté révérée et omniprésente dans le monde catholique, ce que Philippe Boutry a appelé le « mouvement vers Rome ».
En France, c’est le moment où se forme cette synthèse entre héritage contre-révolutionnaire, ultramontanisme, opposition au libéralisme et à la sécularisation qu’on appelle « intransigeantisme » ou « catholicisme intransigeant » (l’expression a été définie par Émile Poulat), qui devient progressivement dominante dans le catholicisme français dans la seconde moitié du XIXe siècle. La perception du pape comme d’un souverain au trône menacé est fondamentale. Des figures comme Louis Veuillot, directeur du journal L’Univers, qui n’ont pas la carrure intellectuelle, il faut le dire, des grands meneurs du « catholicisme libéral », sortent alors de l’ombre de ceux-ci et deviennent les porte-voix de la défense du « pape-roi ». Pie IX, en retour, s’exprime très régulièrement au sujet de la France, et approuve de nombreuses fois explicitement les prises de position de Louis Veuillot.
Chez Pie IX, on trouve aussi cette conviction forte que la papauté est assiégée par une monarchie, le Piémont, libérale et anticléricale (c’est bien la coloration qu’a voulu lui donner Cavour dans les années 1850, pour s’assurer la collaboration de la bourgeoisie du Nord de l’Italie à l’œuvre d’unification autour du Piémont) ; le Piémont incarne la modernité dans tout ce qu’elle a de condamnable, et au fond l’héritage de 1789. La confrontation du Saint-Siège avec l’Italie libérale est une explication fondamentale de la dimension intransigeante qu’assume la papauté à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, et au moins jusqu’au début du XXe siècle. Et la tierce position occupée par la France, aussi bien le pouvoir officiel de Napoléon III, qui souffle le chaud et le froid sur les États pontificaux, que le catholicisme français qui évolue vers un ultramontanisme de plus en plus marqué, a tout autant une influence majeure sur l’élaboration de la pensée du pape en matière politique.
C’est ainsi que la publication du fameux Syllabus en annexe de l’encyclique Quanta cura de décembre 1864 (qui reprend plusieurs dizaines de propositions condamnant la modernité, le libéralisme et l’héritage de la Révolution, déjà publiées dans des documents pontificaux antérieur) doit en partie être comprise dans le contexte de la « question romaine ». Quoiqu’il ait été préparé depuis une dizaine d’années, la publication du Syllabus est une réaction directe à la conclusion, trois mois auparavant, d’un accord franco-italien prévoyant (sans consultation de Pie IX), un retrait progressif des troupes françaises qui protègent ce qu’il reste de l’État pontifical. Du reste, Napoléon III interdit la lecture publique du texte qui est bien perçu comme une attaque de son régime et de sa politique. Le Syllabus, par ailleurs, apparaît aux catholiques intransigeants comme une confirmation de leurs engagements et, par le clivage que suscite sa réception dans le catholicisme français, est souvent décrit comme le véritable acte de naissance de l’intransigeantisme catholique, face aux positions libérales une nouvelle fois condamnées.
Le Syllabus, qui devient une véritable charte de l’intransigeantisme catholique en France à la fin du XIXe siècle, ne fonctionne pas seulement comme un repoussoir qui figerait la position catholique dans un refus unilatéral de la modernité. Il suscite aussi, sous la Troisième République, une dynamique d’innovations intellectuelles, politiques et sociales par lesquelles le catholicisme veut trouver sa propre réponse aux « erreurs modernes ». C’est le cas en particulier du « catholicisme social », qui est une réponse fondée dans l’intransigeantisme, souvent légitimiste, aux évolutions sociales issues de la révolution industrielle mais aussi une réponse à la peur de la révolution tout court suscitée par la Commune de Paris (1871). L’expérience et les réflexions des « catholiques sociaux » de Belgique, de Suisse, d’Allemagne et surtout de France, est à l’origine de l’encyclique Rerum novarum (1891), pierre de fondation de ce qu’on appelle aujourd’hui la « doctrine sociale de l’Église ».
La distinction qu’on aime bien faire, pour la période qui nous intéresse, entre des papes diplomates ou réalistes et des papes intransigeants, doit être nuancée. L’intransigeantisme est alors, à Rome également, devenu un fond de doctrine dans le rapport à la modernité libérale. Ce qui change, c’est la question de savoir s’il faut l’attaquer de manière directe (comme le fait Pie IX, ou encore Pie X, d’une certaine manière, en 1906-1907) ou indirecte, par une sorte de reconquête par le bas de la société, de rechristianisation par les œuvres (c’est la stratégie privilégiée par Léon XIII ou Pie XI). Et là encore le rapport aux affaires de France est un révélateur fondamental. Léon XIII n’a rien d’un pape libéral. Il reprend la posture élaborée par Pie IX du pape « prisonnier au Vatican ». Le « mouvement vers Rome » se confirme sous son pontificat ; la multiplication des pèlerinages, facilités par le développement des chemins de fer, est aussi une façon, pour les pèlerins, de montrer leur attachement au pape, d’occuper la ville de Rome spoliée par le royaume d’Italie et de rappeler son rôle de capitale du catholicisme.
Mais alors qu’il se montre inflexible vis-à-vis du royaume d’Italie, Léon XIII adopte vis-à-vis de la France une posture pragmatique. Très informé, il reçoit beaucoup de visiteurs venant de France, que ce soient des « catholiques sociaux » marqués par le légitimisme ou des intellectuels catholiques aux convictions libérales (Étienne Lamy, Ferdinand Brunetière). Depuis 1879, les républicains ont pris le pouvoir en France, après près d’une décennie d’exercice du pouvoir par les monarchistes qui échouent à rétablir la royauté. La mort du principal prétendant, le comte de Chambord, en 1883, puis les victoires électorales répétées du camp républicain, écartent de manière durable la possibilité d’une restauration. Pendant près de quarante ans, la droite est écartée du pouvoir. Les républicains accomplissent dans les années 1880 une œuvre considérable qui comporte un programme de laïcisation de la société et d’abord de l’école.
Durant toute la Troisième République, l’anticléricalisme (qui d’ailleurs prend surtout, dans les années 1880, la forme d’un anti-congréganisme) apparaît comme le ciment d’un ensemble républicain dont les options sont, pour le reste, de plus en plus diversifiées. Dans les années 1890, le développement de courants politiques aux ambitions plus avancées d’un point de vue social – les radicaux et même les socialistes – fissure le camp républicain, certains modérés se trouvant repoussés vers le centre.
De façon symétrique, certains catholiques, encore très minoritaires, considèrent que l’opposition inconditionnelle au régime est stérile et qu’une intégration dans le jeu politique, par des alliances avec les modérés, est nécessaire face au péril social. C’est cette évolution que Léon XIII veut favoriser en encourageant le « ralliement » des catholiques à la République, notamment par l’encyclique Au milieu des sollicitudes (1892), fidèle à la pensée de ses prédécesseurs qui n’ont jamais marqué de préférence pour le régime monarchique, mais soucieux de rendre aux catholiques une capacité d’action politique. Mais l’appel au « ralliement » est mal reçu par la majorité des catholiques engagés en politique, qui préfèrent quitter l’arène parlementaire que désobéir au pape, certains investissant l’action sociale.
Que retenir de cette seconde moitié du XIXe siècle ? D’abord un lien fort, pour le meilleur ou pour le pire, entre la France et les papes, sans équivalent dans le reste de l’époque contemporaine. Le pape joue un rôle important dans la politique menée par la France. Il est de plus en plus présent dans le catholicisme français à mesure que triomphe un ultramontanisme nourri, entre autres, par l’image d’un souverain martyrisé. En retour la France est présente dans les audiences et dans la pensée des papes, et c’est un élément majeur pour comprendre l’élaboration de la position pontificale face à la modernité, qui d’ailleurs, paradoxalement, débouche d’une certaine manière sur la doctrine sociale de l’Église.
La première moitié du XXe siècle, qui s’ouvre avec la séparation de l’Église et de l’État, est marquée à l’inverse par une prise de distance d’avec la France, en perte d’influence dans le monde catholique. L’affaire Dreyfus tourne définitivement la page de l’état d’esprit favorable au « ralliement » dans les années 1890. Elle entraîne une nouvelle polarisation très forte entre gauche républicaine et droite nationaliste. Conséquence, entre autres, de l’antidreyfusisme tapageur (et bien sûr volontiers antisémite) de certaines voix et organes de presse catholiques (notamment ceux des Augustins de l’Assomption), l’anticléricalisme redevient un élément fondamental des coalitions de gauche qui gouvernent la France à partir de 1899.
On assiste à la reprise d’une politique plus virulente encore que celle des années 1880, encore une fois tournée prioritairement contre les congrégations. C’est le cas avec la loi de 1901, qui prévoit un régime de liberté pour toutes les associations, sauf les congrégations religieuses, qui doivent obtenir une autorisation par la loi – refusée dans la grande majorité des cas. L’arrivée au pouvoir en 1902 d’une majorité radicale (le Bloc des gauches), dirigée par le président du Conseil Émile Combes, entraîne une interprétation très sévère de la loi, la fermeture de nombreuses écoles et le départ de nombreuses congrégations pour le chemin de l’exil.
Émile Combes reprend le thème de la séparation de l’Église et de l’État, cher à la majorité radicale, qui renvoie à la Révolution française et à la Commune de Paris. Dans un premier temps, cependant, il s’agit surtout d’un thème mobilisateur et d’un moyen de faire pression sur le pape. Ce que cherche Combes en 1902-1903, au contraire de la séparation, c’est de pouvoir utiliser le concordat comme un moyen plus efficace de contrôle sur l’Église et en particulier sur les nominations épiscopales. Il compte pour cela abolir par la force les habitudes de conciliation entre le gouvernement et le Saint-Siège qui ont été prises depuis le début du XIXe siècle, ce qu’on appelle « l’entente préalable » pour la nomination des évêques, et imposer une version plus radicale du droit de nomination reconnu au gouvernement par le concordat tel qu’interprété par les « articles organiques », le pape devant dans cette interprétation se contenter d’accorder « l’investiture canonique ».
Combes s’engage dans un bras de fer avec Pie X dès 1902, nommant ou déplaçant unilatéralement des évêques ; le pape refuse de céder et de conférer les investitures. Les relations avec le Saint-Siège se dégradent jusqu’en 1904. Combes déclenche volontairement un incident diplomatique en laissant organiser la visite à Rome du président de la République Émile Loubet (dans le cadre de la politique d’alliances orchestrée par le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé visant à isoler l’Allemagne) : or, c’est la première fois depuis 1870 qu’un chef d’État catholique vient rendre visite au roi d’Italie à Rome, sans visite au pape. La même année, Pie X convoque à Rome deux évêques français, dont l’un est un républicain revendiqué, pour qu’ils puissent se défendre dans le cadre d’affaires de mœurs ou de gestion : Émile Combes exige le retrait des convocations qu’il estime contraires au concordat, le Saint-Siège refuse, le gouvernement annonce donc la rupture des relations diplomatiques, l’ambassade de France près le Saint-Siège est fermée et le nonce apostolique quitte Paris. Combes agite toujours, espérant ainsi faire céder Pie X, la menace de la séparation, même après son départ du pouvoir en janvier 1905. C’est ainsi, d’une certaine manière, qu’emportée par son propre élan, la séparation de l’Église et l’État devient une réalité.
La loi de 1905 est aujourd’hui considérée comme un monument du système juridique français, qui reconnaît de grands principes. D’abord, en son article 1, elle garantit la liberté de culte. Il est fondamental de rappeler qu’elle commence ainsi : c’est en vertu de ce principe que le gouvernement se trouve contraint de tout faire pour permettre l’organisation du culte catholique alors même que, dans un premier temps, l’Église refuse la loi. Et puis l’article 2 de la loi affirme l’absence de reconnaissance et de financement des cultes par les collectivités publiques. La loi de 1905 ne crée pas la laïcité (d’ailleurs le mot est absent du texte, et ne devient d’usage habituel qu’à partir de l’entre-deux-guerres), elle achève plutôt une œuvre de laïcisation progressive commencée vingt-cinq ans auparavant.
Il est fondamental de ne pas oublier que la loi de 1905 a toujours fait l’objet de divergences d’interprétation, entre l’interprétation maximaliste portée lors des débats par certains à gauche et à l’extrême-gauche, qui veulent faire de la loi un outil pour favoriser l’affaiblissement voire l’implosion de l’Église catholique, et une interprétation libérale qui met l’accent sur la liberté de culte et cherche, dans la mesure du possible, à rendre la loi acceptable par l’Église. C’est cette seconde interprétation, par l’œuvre d’Aristide Briand, le rapporteur du texte, qui prévaut dans le texte de la loi. En ce qui concerne l’esprit du texte, en revanche, les deux interprétations ont continué de s’opposer, de diverses manières, navigant parfois de façon inattendue entre les sensibilités politiques, jusqu’à nos jours. C’est pourquoi il est sage de se garder de prétendre posséder une définition univoque de ce qu’on appelle aujourd’hui la « laïcité » : ce que peut apporter l’historien, c’est précisément une historicisation de ce concept complexe, qui mette en valeur la diversité de ses interprétations et de ses évolutions dans l’histoire.
La raison pour laquelle Pie X refuse fermement le texte, ce n’est pas d’abord en raison de la rupture unilatérale du concordat qu’il représente (ce que les opposants présentent comme un « divorce »). C’est bien le fond du texte et l’institution des « associations cultuelles », qui sont le cœur du texte, que le pape refuse. Outre la suppression du budget des cultes, l’objet principal de la loi de 1905 est de faire passer l’organisation juridique des cultes du droit public (selon le régime des « établissements publics du culte », en vigueur depuis le concordat) au droit des associations, les « établissements publics du culte » étant appelés à former des associations particulières, dites « cultuelles », qui doivent leur succéder. La question du maintien de l’autorité épiscopale sur ces associations, qui doivent être constituées de laïcs, est au cœur des débats en 1905.
Dans l’encyclique Vehementer nos, publiée en février 1906, Pie X condamne ces associations, estimant que les droits de l’autorité hiérarchique ne sont alors aucunement garantis. L’année 1906 se passe en débats passionnés, la majorité des évêques et de l’intelligentsia catholique, prenant acte de la condamnation en principe de Pie X, étant tout de même favorable à un accommodement en pratique, devant le risque d’une perte de la plus grande partie des biens d’Église en cas d’absence d’associations cultuelles pour recevoir ceux-ci. En mai 1906 se tient à la demande de Pie X la première assemblée plénière de l’épiscopat français (de telles réunions étaient exclues en régime concordataire) et elle se prononce en faveur de l’essai d’associations dites « canonico-légales », c’est-à-dire d’associations cultuelles qui, garantissant l’autorité épiscopale, seraient conforme au droit canonique. Mais Pie X préfère condamner toute conciliation de ce type dans une seconde encyclique, Gravissimo officii, en août 1906. L’Église catholique entre pour près de vingt ans dans une sorte de vide juridique, et perd à l’occasion une grande partie de ses biens.
Pie X est particulièrement marqué par l’intransigeantisme français, qui a sur lui une forte influence. Le pape est un grand lecteur de Mgr Pie, le défunt évêque de Poitiers, grand défenseur de l’infaillibilité pontificale et figure de l’intransigeantisme ; il reprend parfois ses textes littéralement dans ses homélies. La période 1904-1907 correspond aussi exactement au nœud de la crise moderniste : l’encyclique Pascendi, qui condamne l’usage des méthodes de critique historique pour l’étude de la Bible, date de 1907. Tout cela est lié dans l’esprit de Pie X et des interlocuteurs intransigeants à qui il prête l’oreille : à ses yeux, la France de 1900 sombre à nouveau, et de manière encore plus radicale que sous Pie IX, dans le sécularisme, le naturalisme, le scientisme, et il importe d’en préserver l’Église.
On entre dans une décennie au moins de raidissement intellectuel du magistère, qui se caractérise par la lutte antimoderniste. Le courant dit « intégriste » qui se forme alors (étudié par Émile Poulat) plonge ses racines dans un intransigeantisme radical et n’est pas sans lien, politiquement, avec l’Action française. Il n’est pas inutile de rappeler que l’Action française a été particulièrement mobilisatrice dans le cadre des manifestations contre les inventaires des biens ecclésiastiques, début 1906, à Paris, qui ont convaincu le pape de publier Vehementer nos. Ces réseaux s’entrecroisent, notamment dans l’entourage français de Pie X. L’intransigeance dont fait preuve le magistère suscite durant cette décennie des divisions dans le clergé et parmi les intellectuels catholiques en France, entre ceux qui la soutiennent et ceux qui la déplorent.
La Première Guerre mondiale, même si les appels à la paix de Benoît XV, considérés comme pro-allemands, sont particulièrement mal reçus y compris chez les catholiques, est une période de réconciliation nationale dans l’expérience du feu, qui scelle l’intégration des catholiques dans la République. La querelle religieuse ne retrouve pas la place centrale qu’elle a eue régulièrement à la période précédente (la politique anticléricale du Cartel des gauches en 1924, marquée par des velléités d’appliquer la séparation à l’Alsace-Moselle et de rompre à nouveau les relations diplomatiques avec le Saint-Siège, fait figure d’exception, mais elle rencontre une très vive opposition des catholiques conservateurs, groupés dans la Fédération nationale catholique du général de Castelnau).
C’est que l’élection en 1919 d’une majorité de centre-droit (pour la première fois depuis quarante ans), le Bloc national, permet une politique de pacification religieuse marquée par la tolérance au retour des congrégations, et surtout par le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège en 1920-1921. Cette reprise permet d’aboutir, en 1924, à un accord sur le statut juridique de l’Église en France, fondé sur la constitution d’« associations diocésaines » (cela aurait été possible, et avait été envisagé, dans le cadre des « canonico-légales » de 1906), et sur la concession par le pape d’une procédure dite de « notification préalable » qui remplace l’« entente préalable » dans le cadre de la nomination des évêques.
Sous Pie XI, l’atmosphère semble être à une réconciliation avec la République, ce que des historiens ont appelé le « second ralliement », marqué notamment par la condamnation de l’Action française en 1926 – un événement vécu très douloureusement, mais souvent dans l’obéissance, par les catholiques concernés. Le pontificat de Pie XI correspond à une longue période de concorde, en ce qui concerne les relations officielles avec la France, notamment autour du thème de la paix, surtout lorsqu’Aristide Briand est ministre des Affaires étrangères (de manière quasi-inamovible dans les années 1920). Briand mène à la fois une politique résolue d’apaisement religieux et de réconciliation franco-allemande qui en fait désormais un interlocuteur particulièrement apprécié des nonces apostoliques, Bonaventura Cerretti et Luigi Maglione.
Mais Pie XI n’en est pas moins un pape marqué par l’intransigeantisme. Son pontificat est structuré par une vaste théologie politique placée sous la figure du Christ-Roi. L’objectif est d’assurer une reconquête chrétienne de la société, mais par le bas, par les œuvres, en particulier à travers le développement de l’Action catholique, qui est un axe majeur du pontificat. Pie XI défend une stricte autonomie de la sphère religieuse par rapport à la sphère politique, dans le contexte d’une affirmation plus forte que jamais du pouvoir du pape et de son autonomie par rapport aux États. Sous Pie XI, le Saint-Siège sait tirer parti à la fois de la perte du pouvoir temporel, et de la recomposition de l’ordre international consécutif à la fin de la Première Guerre mondiale et à l’émergence du multilatéralisme, pour achever de s’affirmer comme une puissance morale et diplomatique sans équivalent, qui entend négocier d’égal à égal avec les États. Le cardinal Gasparri, secrétaire d’État de Benoît XV puis Pie XI, use largement du nouveau Code de droit canonique (1917) comme d’un droit commun opposable aux États et garantissant les prérogatives pontificales, et qui imprègne désormais les nombreux concordats signés avec les États.
Cette évolution du Saint-Siège au début du XXe siècle, qui a échappé à la diplomatie française, est à l’origine d’une forme de malentendu au moment de la reprise des relations diplomatiques. Le Quai d’Orsay reste dans les années 1920 tributaire d’une mentalité concordataire qui le pousse à espérer retrouver, avec les relations diplomatiques, la possibilité de faire ratifier par le Saint-Siège un certain nombre de décisions, et ainsi une forme de contrôle sur la hiérarchie catholique. Ces espoirs sont le plus souvent déçus. Par ailleurs, pour ces relations diplomatiques de l’entre-deux-guerres, beaucoup des enjeux les plus importants concernaient les espaces coloniaux et missionnaires en général – et c’est aussi en prenant en compte ces espaces qu’on peut se rendre compte de l’affaiblissement de la position française.
En effet, à partir de la fin du XIXe siècle, parler de la France, ce n’est pas seulement évoquer Paris et la métropole, et pour le Saint-Siège c’est fondamental : il y a l’espace colonial à proprement parler, dont la structuration sous la Troisième République favorise l’implantation des missionnaires ; au-delà de l’espace colonial français lui-même, il y a les cohortes de missionnaires, hommes et femmes : un missionnaire catholique sur deux dans le monde est français en 1900. Enfin il y a ce qu’on appelle le « protectorat catholique » de la France, aux origines obscures et de plus en plus contesté par les autres puissances (notamment l’Italie), en vertu duquel la France revendique d’assurer la « protection consulaire » sur les catholiques de tous rites, dans l’Empire ottoman et en Extrême-Orient. La Troisième République, malgré la législation laïque, et même après la loi de 1905, continue de vouloir s’appuyer sur ce formidable outil d’influence que sont la présence missionnaire outremer et le « protectorat catholique ».
Mais cette attitude ambiguë se heurte à deux obstacles dans la première moitié du XXe siècle : d’abord, la diminution rapide de la proportion de missionnaires français, dont la première cause est la fermeture des maisons de formation suscitée par la loi de 1901, et aussi le carnage de la Grande Guerre. Deuxième obstacle : l’évolution de l’attitude du Saint-Siège lui-même, qui cherche à centraliser l’organisation missionnaire sous son autorité (comme du reste l’ensemble de l’Église, sur le fondement du Code de droit canonique). Il se montre de plus en plus critique à l’égard de la convergence entre mission et colonisation qui s’est dessinée au tournant du siècle (l’historien Claude Prudhomme parle d’une « nationalisation des missions »). C’est déjà l’objet de la lettre apostolique Maximum illud (1919) de dénoncer le nationalisme des missionnaires français.
La centralisation à Rome des œuvres missionnaires françaises (dont l’Œuvre de la Propagation de la foi, principal organisme de levée de fond pour les missions à l’échelle mondiale) au sein d’une nouvelle structure ad hoc, les Œuvres pontificales missionnaires, en 1922, très mal reçue du gouvernement français, est un témoignage évident de la perte d’influence de la France dans le monde missionnaire, et de la liberté nouvelle acquise par le Saint-Siège. Mais une telle décision est-elle alors contestable ? Depuis la guerre, les dons récoltés en France ne sont même plus majoritaires au sein des fonds levés par l’Œuvre, où les Américains deviennent majoritaires. De manière générale, depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à nos jours, l’influence du catholicisme américain sur le Saint-Siège s’affirme progressivement, notamment par la mobilisation financière par l’intermédiaire de puissantes organisations comme les Knights of Colombus.
En dernière analyse, la première moitié du XXe siècle marque un tournant dans les relations entre la France et la papauté. Tandis que pour les catholiques s’achève le « mouvement vers Rome », dans le contexte d’une centralisation sans précédent de l’Église autour du pape, d’un point de vue institutionnel la position de la France s’affaiblit, la législation laïque l’empêchant durablement de garder dans le monde catholique une place que pourtant – suprême ironie – le Quai d’Orsay se serait bien vu garder.
Quelques mots plus rapides, qui auront valeur de conclusion, sur la période qui suit la Seconde Guerre mondiale, qui est sans doute mieux connue. Deux idées : depuis la guerre, la France reste l’objet de la préoccupation des papes, mais cette préoccupation est aussi un souci.
Le thème d’une « vocation chrétienne » de la France, déjà présent chez Léon XIII, se fait de plus en plus présent dans le discours des papes, à mesure que la sécularisation de la France s’accentue et semble rendre cette « vocation » moins évidente. Pie XII en parle volontiers, et cela dès avant son pontificat. S’il ne visite pas la France en tant que pape, le cardinal Pacelli, alors secrétaire d’État, y est envoyé deux fois en visite officielle en tant que légat pontifical, en 1935 à Lourdes, et en 1937 à Lisieux et Paris, à l’occasion duquel le cardinal prononce un sermon mémorable à Notre-Dame sur la vocation de la France.
Jean-Paul II, qui accède au trône pontifical alors que la France se trouve plongée dans la « crise catholique » (Denis Pelletier) qui se caractérise par un effondrement durable de la pratique (comme l’historien Guillaume Cuchet l’a récemment montré) et une accélération de la sécularisation, reprend souvent ce thème d’une vocation de la France au cours de ses sept visites apostoliques sur le sol français, y compris le terme de « fille aînée de l’Église ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette expression fameuse n’est pas sans connotation politique : transposition contemporaine du titre de « fils aîné de l’Église », qui s’était répandu à l’époque moderne pour désigner le roi de France, l’expression de « fille aînée » s’est diffusée dans le discours catholique, pour désigner la France, au moment de la politique laïque des débuts de la Troisième République.
La relation entre le catholicisme français et les papes est aussi intellectuelle, en particulier avec Jean XXIII (qui a été très introduit dans les milieux intellectuels alors qu’il était nonce à Paris après la guerre) et plus encore avec Paul VI, personnellement lié à de nombreuses personnalités de la « nouvelle théologie » ou du milieu des « Sources chrétiennes » (Congar, Bouyer, mais aussi Guitton, Gilson et Maritain, qui a incarné comme ambassadeur près le Saint-Siège en 1945, notamment avec la fondation du Centre Saint-Louis, cette dimension intellectuelle et culturelle des relations France-Saint-Siège).
En 1964, entre deux sessions du concile, Paul VI, en visite à Saint-Louis-des-Français, déclare que « La France est le four où se cuit le pain intellectuel de la chrétienté tout entière. » En réalité, tous les papes évoqués ici ont une forme de proximité culturelle, intellectuelle et même linguistique avec la France, que Joseph Ratzinger (Benoît XVI), élu membre associé de l’Académie des sciences morales et politiques en 1992, incarne encore de manière éminente. Mais force est de constater que la situation n’est plus la même aujourd’hui.
Après la guerre, la France est aussi un sujet de préoccupation pour le pape, alors que la sécularisation fait de celui-ci une figure considérée avec plus de distance voire d’hostilité, y compris chez certains catholiques. Les années 1950, 1960, 1970 sont des années de polarisation que le catholicisme français incarne tout particulièrement, y compris au sujet du rapport au pape : de la condamnation des prêtres-ouvriers (1954) à la structuration d’un progressisme catholique dans les milieux syndicaux et d’Action catholique (notamment à l’occasion de la guerre d’Algérie), jusqu’aux réactions au concile, notamment avec la fondation de la Fraternité Saint-Pie X (1970), la figure du pape est vénérée ou rejetée (ou les deux à la fois, d’une certaine manière, par une prouesse qui caractérise les lefebvristes).
Mais à partir de l’encyclique Humanae vitae (1968) qui condamne la contraception, très mal reçue chez de nombreux catholiques, y compris membres du clergé, ce sont les questions de « bioéthique » qui constituent la pomme de discorde fondamentale : du PACS au « mariage pour tous », qui crée une mini-crise diplomatique du temps du président Hollande et du pape François ; de l’avortement au « suicide assisté », auquel Léon XIV pourrait faire allusion.
Le clivage que représentent ces questions se remarque du point de vue des relations officielles entre la France et le Saint-Siège, mais surtout, plus généralement, du point de vue des relations entre l’Église et la société française qui, comme la plupart des sociétés occidentales, devient de plus en plus étrangère au référentiel moral que défendent la papauté et l’Église hiérarchique dans sa majorité. Mais dans le petit reste du catholicisme français, au sein duquel la sensibilité que Yann Raison du Cleuziou a appelée les « observants » tend à être perçue comme dominante, l’importance de la figure du pape et l’ambition affichée d’être fidèle à son enseignement, en particulier en matière morale, sont des marqueurs.
Alors que depuis 2013 se succèdent des papes qui ne sont pas originaires d’Europe, et que s’accélère, une globalisation de l’Église déjà en germe depuis le milieu du XXe siècle, la papauté semble décentrer son attention des vieilles puissances catholiques, entre autres de la France. On ne peut imaginer que la relation France-Saint-Siège retrouve la centralité qu’elle avait dans le magistère pontifical il y a cent ou cent cinquante ans. Évitant généralement d’évoquer officiellement les points de désaccord, le Saint-Siège et la France mettent en avant un certain nombre de convergences géopolitiques, sur le thème de l’écologie, de la paix (en particulier au Proche-Orient, où l’influence de la France, quoique déclinante, continue de jouer), ou encore de la défense d’un droit international menacé par la politique du président américain. Dans ce contexte, il sera intéressant d’être attentif, dans les discours que prononcera Léon XIV, aux deux faces de la relation entre la France et le Saint-Siège : peut-être sa fille aînée, mais en tout cas pas la plus fidèle, selon le mot ironique du pape François.
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22.09.2026 à 16:40
Marin Saillofest
Une telle mesure aurait des effets contre-productifs à long terme
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Un nombre croissant d’élus républicains appelle la Maison-Blanche à suspendre les exportations de carburant, et notamment de diesel, afin de contenir la hausse des prix aux États-Unis. Selon les données de l’Association américaine des automobilistes (AAA), le prix du gallon de diesel a dépassé les 6,5 dollars au mardi 22 septembre – soit près du double par rapport au début d’année (3,5 dollars environ).
L’administration Trump, qui a jusqu’à présent été opposée à une interdiction des exportations, a récemment signalé une certaine ouverture.
Une interdiction des exportations, si elle pourrait conduire à une baisse relative des prix aux États-Unis dans un premier temps, risquerait d’être contre-productive à moyen et long terme. Les raffineurs américains seraient en effet contraints de réduire leurs volumes de brut transformé, ce qui serait susceptible d’entraîner une hausse des prix de tous les carburants – diesel, essence et kérosène.
Une telle mesure réduirait l’offre mondiale, contraignant les acheteurs à se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. Or, la production des pays du Golfe est profondément impactée par la guerre, le blocage du détroit d’Ormuz et les attaques des Houthis en Arabie saoudite, tandis que la Russie s’apprête à prolonger l’interdiction de ses exportations de diesel au-delà de la fin du mois de septembre.
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22.09.2026 à 06:30
Louis Puel
La puissance industrielle de Pékin menace nos fondements économiques. Pour y répondre, l’Union peut transformer son marché en instrument de puissance.
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Les chefs d’État et de gouvernement réunis en juin à Évian dans le cadre du G7 et du Conseil européen ont enfin nommé un problème que Bruxelles et de nombreuses capitales ont longtemps cherché à éviter : la puissance industrielle chinoise représente une menace systémique pour l’industrie européenne. « Notre déficit commercial avec la Chine s’élève aujourd’hui à 1 milliard d’euros par jour. Il a atteint un point de bascule. Certains disent que le second choc chinois est imminent. Nous le ressentons pourtant déjà », a renchéri Ursula von der Leyen lors de son discours annuel sur l’état de l’Union.
Le déficit commercial de l’Union avec la Chine ne cesse de se creuser et l’Europe est dépendante de Pékin dans des chaînes de valeur stratégiques. Une situation qui compromet la sécurité économique européenne, alors que Pékin utilise de plus en plus les flux commerciaux comme arme géopolitique.
Dans ce contexte, le commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, a engagé en juin dernier un nouveau Mécanisme de consultation sur le commerce et l’investissement avec son homologue chinois Wang Wentao, dans l’espoir de résoudre par le dialogue les déséquilibres structurels qui façonnent aujourd’hui cette relation commerciale. Les Européens estiment que le succès de ce dialogue réside dans l’obtention de mesures concrètes permettant de limiter les exportations chinoises vers l’Europe dans des secteurs sensibles, et non dans une simple amélioration de l’accès au marché chinois pour les entreprises européennes. L’échéance est fixée à début octobre et les chefs d’État et de gouvernement se réuniront à Bruxelles les 15 et 16 octobre. Ce sera un moment clef qui permettra de répondre à la question politique qui reste aujourd’hui entière : l’Europe se contentera-t-elle de quelques ajustements à la marge côté chinois, car une majorité d’États membres refusera de s’engager dans une « escalade », ou les États seront-ils prêts à mandater la Commission pour renforcer drastiquement notre politique de défense commerciale, notamment en adoptant de nouveaux outils législatifs pour tenter d’imposer un rééquilibrage de notre relation commerciale avec la Chine ?
Aucune de ces deux stratégies ne sera sans douleur. Opter pour le statu quo, c’est prendre le risque de voir disparaître des pans entiers de notre tissu industriel, qui n’a aucune chance de résister à l’offensive chinoise. Opter pour la riposte, c’est s’engager dans une voie où la Chine ne manquera pas d’exploiter nos vulnérabilités et de chercher à nous diviser. Les décideurs européens, publics comme privés, devront faire preuve d’une grande constance, car le pire serait de créer un rapport de force et de céder à la première difficulté ; d’une grande solidarité, car une épreuve de force fera nécessairement des gagnants et des perdants à court terme ; et d’une bien plus grande capacité d’innovation et d’investissement qu’aujourd’hui, car si le commerce extérieur avec la Chine est devenu si déséquilibré, c’est aussi parce que Pékin a réalisé les innovations que nous n’avons pas faites à temps. Mais la Chine n’est pas non plus sans faiblesses à notre égard, à commencer par sa dépendance aux exportations vers le marché unique, qui est un moteur essentiel de sa croissance économique, et donc de sa stabilité sociale.
Le diagnostic est désormais sans appel. En 2025, pour la première fois, l’ensemble des États membres ont enregistré un déficit commercial avec la Chine. À l’échelle de l’Union, ce dernier s’établit à 360 milliards d’euros pour les biens. Et les échanges de services ne permettent pas de compenser ce déficit, puisque l’Union dégage un excédent commercial de seulement 21 milliards d’euros 18. C’est là une différence notoire avec les États-Unis, où Donald Trump met l’accent sur le déficit américain avec l’Europe concernant les biens, qui est réel et s’élève à environ 200 milliards d’euros. Il se garde toutefois de rappeler que les États-Unis réalisent un excédent presque équivalent dans le commerce des services, d’environ 178 milliards d’euros 19. Avec la Chine, rien de tel : le commerce des services est presque équilibré, alors que celui des biens est ultra déficitaire pour les Européens. Un seul chiffre résume la gravité de la situation : selon la BCE, 29 millions d’emplois européens sont directement exposés à la concurrence chinoise, soit 27 % des emplois de la zone euro 20.
La Chine utilise son industrie comme levier de sa puissance. Sa politique industrielle, ses ambitions géopolitiques et son modèle économique sont alignés et coordonnés par l’État et le Parti communiste qui poursuit depuis des décennies une stratégie d’autonomie stratégique, voire d’autosuffisance. En 2015, Pékin a lancé son plan « Made in China 2025 » : un plan décennal visant à atteindre 70 % d’autosuffisance dans les industries stratégiques et à utiliser son marché intérieur pour faire émerger des champions industriels capables de rivaliser sur la scène mondiale 21. La Chine produit aujourd’hui 37 % des biens manufacturés mondiaux et pourrait atteindre 45 % d’ici 2030 22.Si la Chine s’est cantonnée pendant des décennies aux industries à faible valeur ajoutée telles que le textile, les jouets, l’assemblage bon marché, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, elle domine les principales chaînes de valeur stratégiques de la transition écologique et numérique, des matières premières à l’assemblage : batteries, panneaux solaires, matériaux critiques, etc. La Chine produit plus de la moitié de l’acier mondial, 40 % des produits chimiques et 80 % des panneaux photovoltaïques 23. Elle s’attaque désormais au terrain de jeu de prédilection des Européens, et notamment de l’Allemagne : l’automobile, les machines-outils, la chimie. Dans le secteur automobile, la Chine est ainsi devenue en 2023 le premier pays exportateur de voitures 24. Elle exporte aujourd’hui plus de voitures en Europe que les Européens en Chine. C’est un renversement historique pour l’industrie automobile allemande qui, depuis une vingtaine d’années, avait fait du marché chinois une source clef de revenus.
En 2001, la Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce, ce qui lui a permis d’accéder aux marchés mondiaux sans devoir renégocier cet accès chaque année. Ce statut apporte une prévisibilité qui stimule les investissements et les exportations de manière exponentielle : alors que la Chine ne représentait que 4 % des exportations mondiales en 2001 25, ce chiffre a plus que triplé en un peu plus de 20 ans pour atteindre 15 % en 2023, faisant d’elle de loin le premier exportateur mondial. Certains considèrent que son accession à l’OMC fut une erreur au regard de la situation actuelle. Il est toujours difficile de réécrire l’histoire, mais il est raisonnable de penser que cette adhésion a accéléré le développement économique du pays, sans pour autant produire la convergence vers le modèle de démocratie de marché occidentale qui était l’un des bénéfices attendus par les dirigeants européens et américains de l’époque.
Dès les années 1980, la Chine utilise l’accès à son marché intérieur comme un levier stratégique en imposant des coentreprises aux entreprises étrangères qui souhaitent y avoir accès. Elle force ainsi le transfert de technologies et de savoir-faire vers les entreprises domestiques. L’objectif est non seulement de permettre le rattrapage technologique mais, à terme, de faire des champions capables de dépasser les rivaux occidentaux. La plupart des constructeurs automobiles européens ont établi des coentreprises entre les années 1980 et 2000. En parallèle, la Chine a fait émerger des champions nationaux tels que BYD ou Geely. En 2010, Geely a même racheté le constructeur suédois Volvo. L’année dernière, les constructeurs chinois représentaient 60 % des ventes mondiales de voitures électriques 26. Leur coût de production est inférieur de 30 à 40 % à celui des constructeurs européens, grâce à une stratégie d’intégration verticale, à une rapidité dans le déploiement de l’innovation et à une automatisation plus poussée qu’en Europe, dans des usines plus récentes et donc plus productives 27.
La compétitivité en termes de coûts des entreprises chinoises s’explique également par le fait qu’elles sont massivement subventionnées, que ce soit par des aides d’État directes ou par le biais d’emprunts à taux préférentiels adossés au système bancaire étatique. Selon l’OCDE, 60 % des parts de marché gagnées par les entreprises chinoises depuis 20 ans ne s’expliquent ni par leur productivité ni par leur innovation, mais par les subventions publiques. Les entreprises chinoises reçoivent 3 à 8 fois plus de soutien étatique rapporté à leur chiffre d’affaires que leurs concurrentes européennes 28. Elles ne sont pas soumises à une norme implicite de rentabilité. L’objectif est la conquête de parts de marché, à n’importe quel prix. Un quart des entreprises chinoises qui opèrent aujourd’hui en Europe sont déficitaires 29. Parmi la trentaine de constructeurs de voitures électriques présents en Chine, seuls trois sont profitables 30. L’Europe ne peut rivaliser avec le coût du capital chinois, car la Chine n’est pas une économie de marché. Cette notion de « coût du capital » est largement absente des débats politiques, alors qu’elle est au moins aussi importante que le coût du travail ou celui de l’énergie. La compétitivité-coût repose aussi sur une politique de dévaluation de la monnaie. La BCE et le FMI estiment la sous-évaluation du renminbi à environ 15 % 31. La Chine utilise ainsi sa monnaie pour se créer artificiellement un avantage compétitif supplémentaire, face auquel aucun gain de compétitivité coût européen ne peut rivaliser.
Comme si cela ne suffisait pas, le déséquilibre commercial entre l’Union et la Chine se traduit également par des barrières à l’entrée pour les entreprises européennes sur le marché chinois. Résultat : les exportations depuis le marché unique vers la Chine diminuent. Elles ont en effet connu une baisse de 30 % en volume entre 2017 et 2024, alors que la Chine a connu une croissance de 40 % sur la même période 32. L’Union exporte aujourd’hui davantage vers la Suisse que vers la Chine, qui est devenue la quatrième destination des exportations de l’Union 33. Si les industriels européens exportent moins vers la Chine, c’est aussi le résultat de la montée en puissance de l’offre chinoise locale. Il y a vingt ans, la Chine achetait massivement des machines-outils et des voitures allemandes. Aujourd’hui, elle achète des voitures et des machines-outils chinoises. C’est une réalité : les industriels chinois ont innové et investi bien plus que leurs homologues européens au cours de la dernière décennie. Ils ont progressivement comblé leur retard et sont désormais, dans de nombreux domaines, tout simplement plus compétitifs.
Mais à cette réalité dont nous sommes responsables s’ajoutent les politiques chinoises qui faussent les conditions de la concurrence. Si bien que même lorsque les entreprises européennes sont plus performantes, elles perdent. Par exemple, la Chine applique des clauses de « Buy China » dans l’attribution des marchés publics, favorisant ainsi ses champions nationaux. Depuis le début de l’année 2026, le prix des produits chinois est artificiellement réduit de 20 % dans l’évaluation des offres 34.
Lorsque l’on rassemble l’ensemble des politiques chinoises visant à assurer la compétitivité hors coûts et la compétitivité coût, on mesure le danger mortel du tsunami auquel nous commençons tout juste à faire face.
Alors que Pékin a minutieusement construit une politique industrielle planifiée et coordonnée depuis plusieurs décennies, l’Europe a délibérément choisi le libre-échange comme stratégie de maximisation des gains : les entreprises européennes ont mondialisé leurs chaînes de valeur, optimisé les coûts et fait bénéficier les consommateurs européens de produits à prix plus compétitifs, tout en utilisant le marché chinois comme relais de croissance, à l’image des constructeurs allemands qui tirent encore aujourd’hui jusqu’à 30 % de leurs profits des ventes en Chine 35. Le choix de la Chine s’est avéré bénéfique tant pour les prix payés par les consommateurs que pour les dividendes des actionnaires des grandes entreprises européennes.
Les bénéfices du commerce avec la Chine sont peu mentionnés dans le débat français, car la France entretient un rapport presque exclusivement négatif à la mondialisation. Nous avons en effet l’un des déficits commerciaux les plus importants d’Europe depuis plusieurs décennies. Or, de nombreux pays européens, à commencer par l’Allemagne, ont au contraire fortement bénéficié de cette ouverture. Cette différence objective se traduit dans les débats actuels de politique européenne : les Français y voient une évolution naturelle, alors que les Allemands y voient une rupture, justifiée par la nouvelle donne pour les uns, et un engrenage dans une guerre commerciale pour les autres.
L’intégration des chaînes de valeur européennes avec la Chine, qui s’est construite depuis 2001, a produit des dépendances structurelles que Pékin utilise aujourd’hui comme instrument de pression économique. L’État chinois a progressivement imposé des systèmes de licences à l’exportation pour des métaux et des technologies critiques. En avril 2025, la Chine est même allée jusqu’à imposer des restrictions à l’exportation de terres rares lourdes et d’aimants permanents, indispensables aux moteurs électriques, à l’industrie éolienne et aux équipements de défense.
En 2026, la Chine a franchi une nouvelle étape en adoptant deux décrets supplémentaires : le décret 834 sur la « sécurité des chaînes industrielles et d’approvisionnement » et le décret 835 sur la « lutte contre l’exercice abusif de la compétence extraterritoriale par des États étrangers ». Ces règlements viennent compléter la panoplie d’outils coercitifs dont dispose la Chine et posent une nouvelle question stratégique à l’Europe. En effet, ces dernières années, nous nous sommes dotés d’un ensemble de réglementations visant à conditionner l’accès au marché unique au respect de certains standards européens. Celles-ci impliquent la récupération de données par les entreprises auprès de leurs fournisseurs, y compris non européens, afin de vérifier la conformité des produits entrant sur le marché unique. C’est le cas du règlement interdisant les produits issus du travail forcé, entré en vigueur fin 2024, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, du règlement sur la déforestation, mais aussi du devoir de vigilance et du reporting extra-financier. Or, ces nouveaux décrets chinois compliquent sérieusement la tâche des entreprises européennes et de la Commission pour la collecte de ces données, puisque la Chine se réserve le droit d’interdire leur transfert pour des motifs de sécurité industrielle et de chaînes de valeur, sans en définir précisément le champ d’application, afin de laisser toute la place aux politiques discriminatoires. Le décret 835 a d’ailleurs déjà été utilisé en mai 2026 pour bloquer une enquête de la Commission sur la firme Nuctech au titre du règlement européen sur les subventions étrangères. Cette nouvelle politique chinoise pourrait empêcher les entreprises européennes actives en Chine de se conformer au droit européen, ce qui les placerait dans une situation juridique complexe. Elle rendrait également bien plus difficile pour la Commission européenne la conduite d’enquêtes aboutissant, par exemple, à la mise en place de droits de douane contre les produits chinois.
C’est une dimension moins visible que l’affrontement commercial basé sur les tarifs douaniers, mais tout aussi importante : la guerre des normes extraterritoriales. La Chine s’attaque frontalement à l’Europe en tant que puissance normative. Cela va au-delà de la seule question de la compétitivité industrielle, car cela vise un élément clef de notre souveraineté politique européenne : décider ce qui doit ou non entrer sur notre propre marché.
L’heure n’est plus seulement au diagnostic. La puissance industrielle chinoise a déjà des effets néfastes sur l’industrie européenne. Le logiciel européen, longtemps basé sur une ouverture commerciale jugée gagnant-gagnant, doit être repensé. La puissance européenne passera par deux impératifs indissociables : d’une part, investir pour produire et innover en Europe afin de réduire notre dépendance, et d’autre part, nous protéger lorsque des pays ne respectent pas les mêmes règles.
La Chine a compris avant l’Europe que l’électrification n’était pas seulement un impératif climatique, mais aussi un levier de compétitivité industrielle et de souveraineté énergétique. Comme l’Europe, la Chine est pauvre en ressources fossiles. Premier importateur mondial de pétrole brut, elle dépend à plus de 70 % des importations de pétrole, une vulnérabilité que les tensions autour du détroit d’Ormuz ont rappelée 36. En deux décennies, la Chine a fait de l’électrification une priorité stratégique. La part de l’électricité dans sa consommation finale d’énergie est ainsi passée de 10 % au début des années 2000 à plus de 30 % aujourd’hui. En comparaison, ce taux stagne en Europe autour de 20 % depuis vingt-cinq ans 37. En 2024, la Chine a atteint avec six ans d’avance son objectif de capacité éolienne et solaire fixé pour 2030 38, tout en investissant 625 milliards de dollars dans les énergies propres, soit le tiers des investissements mondiaux dans ce secteur 39. Dans le nucléaire, la Chine est également sur le point de dépasser les puissances nucléaires historiques. Le pays construit actuellement presque la moitié des réacteurs en chantier dans le monde 40, avec des délais de construction deux fois plus courts que la moyenne mondiale 41.
On parle désormais d’un électrostate, par opposition aux pétrostates qui ont bâti leur puissance sur le pétrole, à l’image des États-Unis. La Chine ne se contente pas de déployer des capacités de production d’électricité décarbonée à toute vitesse, elle organise tout son système électrique de manière à en faire un levier de compétitivité industrielle. Elle développe un réseau intelligent et décentralisé qui permet de transformer chaque point de consommation en potentiel de flexibilité. Plus d’un milliard de compteurs intelligents ont été installés. En octobre 2024, un marché spot interprovincial de l’électricité a été lancé, permettant pour la première fois d’ajuster les prix en temps réel afin de faire coïncider consommation et production décarbonée compétitive à l’échelle nationale. À Shanghai, qui compte environ 25 millions d’habitants, le premier test à grande échelle de « vehicle-to-grid » vise à démontrer la faisabilité d’utiliser les voitures électriques comme des batteries sur roues capables de rendre des services au réseau électrique.
Avec l’électrification, la Chine compte également exploiter le continuum de l’automatisation et de la modernisation de l’appareil industriel. Au Forum de Davos, le vice-Premier ministre chinois, He Lifeng, a fortement insisté sur le fait que la transition verte est au cœur de la stratégie de croissance chinoise, liant clairement la décarbonation à l’innovation et au développement des nouvelles technologies de pointe. En effet, l’électrification crée les conditions technico-économiques permettant le déploiement à grande échelle de la robotisation et de l’automatisation des procédés industriels 42. Elle permet ainsi aux industries, qui traditionnellement reposent sur des systèmes énergétiques fossiles, de réaliser des gains de productivité. En 2024, 54 % des robots industriels étaient installés en Chine, selon la International Federation of Robotics. L’électrification et la modernisation industrielle vont donc de pair.
On le sait, l’objectif géopolitique ultime du Parti communiste chinois est de forger un nouvel ordre mondial dont la Chine serait le centre, à l’image de ce que les États-Unis ont fait au XXe siècle et l’Europe avant eux. Or, la dépendance de la Chine aux énergies fossiles, dont les États-Unis sont le premier producteur et exportateur mondial, rend cela impossible. C’est pour cette raison que devenir un électrostate est un élément clef de la stratégie chinoise, car c’est la condition de sa suprématie.
Côté européen, la Commission vient de publier une nouvelle stratégie d’électrification pour le continent. La guerre au Moyen-Orient a une nouvelle fois rappelé le coût de notre dépendance aux énergies fossiles importées, ainsi que l’intérêt sécuritaire et économique pour l’Europe de procéder rapidement à cette transition. Ce plan a pour objectif d’électrifier près de la moitié de notre économie d’ici 2040, ce qui permettrait de réaliser jusqu’à 260 milliards d’euros d’économies par an 43. Grâce à sa production électrique déjà largement décarbonée, à son réseau électrique interconnecté et à son industrie nucléaire mature, l’Europe a les moyens de rejoindre le club des électrostates. C’est une stratégie gagnante sur tous les plans : pour la souveraineté européenne, la compétitivité industrielle et la sécurité. L’enjeu pour les Européens est de déployer simultanément la production des technologies propres essentielles à cette électrification, tout en réunissant un consensus politique autour de cet objectif. C’est là le cœur du choix que les chefs d’État et de gouvernement européens doivent opérer : voulons-nous faire de l’Europe un électrostate, condition de sa puissance face aux puissances fossiles que sont les États-Unis et la Russie ? Tant que cette question n’aura pas été tranchée, nous manquerons cruellement d’une vision stratégique et d’un cap clair.
Si l’Europe fait aujourd’hui face à un déficit de compétitivité, c’est en partie le résultat d’un sous-investissement chronique des grandes entreprises européennes dans leurs capacités productives, au regard de leurs résultats financiers. L’Europe dispose d’un appareil industriel composé d’outils productifs amortis qui génèrent de la rente à court terme, mais qui condamnent la compétitivité à moyen terme s’ils ne sont pas modernisés. En face, la Chine a construit des usines ultramodernes, automatisées et optimisées. En Europe, pour chaque euro de profit réalisé, la part réinvestie dans de nouvelles capacités productives a diminué de plus de la moitié en vingt-cinq ans, passant de 18,9 % en 2000 à seulement 7,4 % en 2024 44. En parallèle, dans les 300 plus grandes entreprises non financières européennes, le taux de distribution aux actionnaires est passé de 27 % à 68 % des bénéfices nets sur la même période 45. Les versements aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions dépassent désormais structurellement l’investissement productif.
La pression exercée par l’industrie chinoise sur les parts de marché et les prix, combinée à l’exigence de distribution immédiate de dividendes et de rachats d’actions pour faire monter les cours, pousse les dirigeants européens à privilégier le très court terme au détriment de l’investissement. Cumulé sur vingt-cinq ans, ce choix explique en partie pourquoi l’Europe se retrouve aujourd’hui en position de faiblesse face à une Chine qui a fait le pari inverse, sans contrainte de rentabilité à court terme. Le système chinois de financement de l’innovation permet à des centaines de jeunes entreprises d’émerger autour d’un même enjeu technologique. Financées à la fois par l’État central et les provinces, elles se font ensuite concurrence. Les champions qui se dégagent de cette compétition font alors l’objet d’une attention particulière de la part du pouvoir central, qui les transforme en leaders mondiaux pendant que les autres disparaissent.
L’Union n’a donc d’autre choix que d’investir beaucoup plus qu’aujourd’hui, en commençant par faire émerger des capacités de production européennes dans les secteurs stratégiques. Développer une industrie de la batterie, des terres rares ou encore de la chimie verte est indispensable pour garantir notre compétitivité et notre souveraineté à moyen terme. Si l’Europe ne peut pas concurrencer la Chine sur le terrain de la compétitivité prix, elle doit se concentrer sur l’innovation et les technologies de rupture. Prenons l’exemple des batteries. La Chine contrôle et maîtrise parfaitement les technologies des batteries lithium-ion et lithium fer phosphate. Elle produit des batteries de qualité à des prix ultra-compétitifs. CATL, leader mondial incontesté, reconnaît lui-même aujourd’hui n’être qu’au niveau 4 sur 9 de l’échelle de maturité industrielle de la technologie des batteries solides 46. Ce qui signifie que la compétition est encore ouverte. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’Europe doit abandonner complètement la bataille industrielle sur les technologies actuelles, car l’innovation ne se construit pas sur du sable, mais sur un écosystème industriel installé et agile, capable de l’amener à l’échelle industrielle. L’exemple d’ASML aux Pays-Bas est très parlant : c’est l’expertise de l’entreprise Philips, un géant historique dont de nombreux métiers ont disparu, mais qui a su faire émerger en son sein un nouveau savoir-faire et des compétences qui ont contribué à faire d’ASML le leader mondial de la fabrication de machines de lithographie, indispensables à la production de semi-conducteurs. Ce qui n’était qu’une filiale de Philips est devenu l’une des plus grandes et des plus stratégiques entreprises européennes. Si l’Europe se désindustrialise, elle perdra sa capacité à être un champion industriel de demain. Nous voyons aujourd’hui avec l’industrie de la batterie que créer des compétences prend du temps, plus de temps que prévu, et nécessite des efforts financiers encore plus significatifs qu’anticipés. Mais sans cette nouvelle base industrielle susceptible de générer des innovations de rupture, nous n’aurons plus aucune chance dans la compétition avec la Chine.
La souveraineté industrielle européenne passera également par le déploiement de technologies qui nous rendront moins dépendants de la Chine, notamment en ce qui concerne les matières premières critiques. C’est pourquoi l’innovation doit également porter sur leur substitution. C’est d’ailleurs le pari de certaines entreprises européennes, comme Skeleton Technologies en Estonie, qui produit des batteries sans cobalt ni graphite, ou Renault, pionnier des moteurs électriques sans terres rares. Cet objectif stratégique doit maintenant être généralisé grâce à des outils financiers dédiés qui pourraient être concentrés au sein de la Commission européenne dans le nouveau Fonds de compétitivité prévu dans le nouveau budget européen à partir de 2028.
Il faut également rappeler que la préservation d’une base industrielle européenne n’est pas seulement un enjeu de compétitivité économique. C’est aussi une question de souveraineté et de puissance géopolitique. En effet, il existe des fondations communes entre l’industrie civile et l’industrie de défense. La production de batteries, de terres rares ou de semi-conducteurs est par exemple aussi importante pour les applications de défense. En cas de conflit armé, il faut pouvoir mobiliser la production civile d’acier ou de carburants alternatifs pour faire fonctionner l’aviation militaire. Une industrie de défense de pointe a également besoin des synergies, des compétences et du savoir-faire de l’industrie civile. Cette culture du double usage civil et militaire est encore trop peu présente en Europe pour des raisons historiques, alors qu’elle a parfaitement été intégrée par la Chine dans sa propre politique industrielle, à l’instar des États-Unis, notamment dans les domaines du spatial et du numérique.
Certains rappellent que la transition écologique génère elle-même de nouvelles dépendances vis-à-vis de la Chine : les batteries des voitures électriques, les terres rares, les panneaux solaires, etc. Toutefois, il ne faut pas mettre ces nouvelles dépendances sur le même plan que la dépendance européenne aux énergies fossiles. Dans un monde carboné où la maîtrise de l’énergie est une arme, l’Europe n’a tout simplement pas les moyens de rivaliser, car elle ne produit pas, et ne produira jamais, de pétrole ni de gaz. Elle est obligée d’accepter un rapport de force qui lui est défavorable et ne peut que gérer son risque en diversifiant ses approvisionnements. Dans le domaine des matières premières critiques, la situation n’est pas aussi figée. La domination chinoise n’est pas géologique ; elle est le produit d’une politique industrielle délibérée. L’Europe a les moyens de réduire sa dépendance en investissant dans l’extraction, le raffinage et le recyclage de ces matières. Prenons l’exemple du lithium. L’Europe est capable d’assurer une production européenne de lithium, car il y a des ressources géologiques de lithium en Europe et car elle pourra, à terme, recycler le lithium des batteries de voitures électriques en fin de vie, de manière à utiliser des matières premières secondaires produites sur place. La dépendance actuelle à la Chine ne porte d’ailleurs pas tant sur l’extraction que sur le raffinage et la transformation, c’est-à-dire sur des capacités industrielles et non sur des rentes géologiques contre lesquelles nous sommes impuissants.
Ce choc d’investissement pour faire émerger en Europe les chaînes de valeur industrielle de demain ne peut se produire que si nos entreprises sont confrontées à une concurrence loyale. Or, les conditions d’une concurrence loyale avec la Chine ne sont pas remplies. Le marché européen est inondé par des surcapacités massivement subventionnées. Le précédent du secteur solaire, où la Commission avait établi des marges de dumping 47 de 88 % dès 2013, a coûté la vie à la filière photovoltaïque européenne. L’enquête de la Commission sur les voitures électriques a quant à elle abouti à l’application de droits compensateurs pouvant aller jusqu’à 35 % depuis 2024. Mais il faut cesser de raisonner au cas par cas, souvent trop tard, pour passer à une logique stratégique multisectorielle. C’est la décision politique qui reste à prendre, et chaque mois perdu est un mois de retard.
Avec le Pacte vert, l’Europe a poursuivi une ambition claire : se décarboner tout en assurant un cadre de concurrence équitable aux industries européennes afin d’éviter le dumping climatique de ses concurrents. Le principe est simple : les partenaires commerciaux doivent être soumis aux mêmes règles que nos entreprises et respecter les normes européennes pour accéder au marché. C’est cette logique d’équité de traitement qui nous a conduits à adopter, en 2023, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, afin de mettre un prix sur les émissions de CO₂ importées, ainsi que les critères de traçabilité et d’empreinte carbone dans le règlement batteries. C’est la première manière pour l’Europe de défendre ses intérêts industriels, par la norme d’accès au marché, une approche efficace puisque l’Union européenne est l’un des premiers marchés au monde.
En parallèle, l’Europe a également renforcé sa boîte à outils de défense commerciale, les outils traditionnels antidumping et antisubventions ayant atteint leurs limites pour traiter la distorsion de concurrence systémique imposée par la Chine. Ces mesures, conçues dans les années 1990, se sont révélées trop lentes, trop ciblées et trop réactives, et pas assez anticipatrices. Les procédures d’enquête peuvent parfois durer jusqu’à trois ans. Dans le droit européen, les droits antidumping sont encadrés par la règle dite du « droit moindre », ce qui signifie qu’ils répondent à une mesure de dumping non pas par un droit de douane équivalent, mais par un droit de douane suffisant pour compenser les effets économiques réels de ce même dumping. Par exemple, selon ce principe, un droit de douane européen de 15 % en réponse à un dumping chinois de 25 % sur l’acier peut être suffisant pour « combler » le dommage subi par l’industrie et remettre tout le monde sur un pied d’égalité. La règle du droit moindre « répare » l’impact du dumping sur le marché, mais elle n’égalise pas les termes du dumping en lui-même. Cette règle a pour but d’éviter les guerres commerciales et de prévenir les situations où notre industrie n’aurait pas ou plus les moyens de produire ce que nous consommons. Toutefois, force est de constater que face à un acteur comme la Chine, où le dumping fait partie d’une stratégie de conquête massive, son caractère dissuasif laisse à désirer. Surtout, il s’agit d’une règle que nous nous imposons nous-mêmes : tous les pays membres de l’OMC n’optent pas pour cette approche. C’est notamment le cas des États-Unis, qui ont une politique beaucoup plus dissuasive et alignent, dans la très grande majorité des cas, leurs droits de douane sur le niveau de dumping du pays en question.
Par ailleurs, les enquêtes de la Commission sont extrêmement ciblées, produit par produit, ce qui empêche de prendre en compte la dimension systémique de la distorsion qui peut impacter plusieurs segments d’une même chaîne de valeur. Ces cinq dernières années, l’Europe a déployé de nouveaux outils plus adaptés pour répondre à l’instrumentalisation des flux commerciaux par la Chine à des fins coercitives. En novembre 2023, l’Union s’est notamment dotée d’un instrument anti-coercition lui permettant de répondre aux pratiques coercitives de pays tiers. Elle a également renforcé le filtrage des investissements étrangers en adoptant, en juin 2026, un règlement révisé. Adopter de tels instruments est une bonne chose, mais il est encore mieux de les utiliser. C’est le cœur de la décision politique à prendre à l’automne 2026, comme l’a indiqué Ursula von der Leyen en déclarant : « Nous utiliserons tous les outils dont nous disposons pour rééquilibrer notre relation. » 48
Ces instruments témoignent d’un début de changement du logiciel européen. Il ne suffit plus de conditionner l’accès au marché au respect des normes européennes par nos partenaires commerciaux. Il faut parfois avoir la capacité de restreindre ou de limiter les flux commerciaux, même s’ils sont conformes aux règles européennes. Ce tournant est explicitement assumé dans la Stratégie de sécurité économique européenne de juin 2023 et dans la communication de la Commission de décembre 2025. Cette dernière reconnaît pour la première fois que le commerce et l’ouverture économique ne peuvent plus être systématiquement considérés comme des facteurs positifs, et que des pays tiers peuvent exploiter l’interdépendance économique à des fins stratégiques et coercitives. C’est une rupture conceptuelle majeure dont il faut se féliciter, et à laquelle la France n’est pas étrangère, loin s’en faut.
Par ailleurs, une réflexion est également amorcée au sein des institutions européennes sur la nécessité de se doter de nouveaux outils plus agiles et plus structurels, afin de ne plus prendre de retard dans la protection légitime de notre industrie face à une concurrence objectivement déloyale. S’il faut corriger certains principes obsolètes, comme celui du droit moindre, il convient surtout de déployer de nouveaux outils plus systémiques et adaptés à la nature des risques commerciaux auxquels nous faisons face avec la Chine. C’est le sens de l’appel du président de la République Emmanuel Macron, lors du Conseil de juin 2026, en faveur d’un « équivalent européen de la Section 301 américaine », qui permet la mise en place rapide des droits de douane après décision directe du président américain si une action d’un gouvernement étranger entrave ou restreint le commerce américain de manière déraisonnable ou injustifiable. Si l’utilisation de cette section par l’administration Trump est plus que contestable, car totalement arbitraire, force est de constater qu’elle confère de l’agilité politique pour se prémunir contre l’impact des surcapacités que nous constatons aujourd’hui avec la Chine, et peut-être demain avec l’Inde, et qui ne peuvent être appréhendées correctement par nos instruments de défense commerciale actuels. Nous avons déjà, dans le droit européen, une première brique qui ressemble à la Section 301 pour les surcapacités, avec l’instrument de sauvegarde pour l’acier. Tout l’enjeu est désormais de s’inspirer de la Section 301 américaine pour créer un instrument de sauvegarde contre les surcapacités dans tous les secteurs. Le débat sur la forme exacte de cet outil est ouvert, mais la direction est claire : l’Europe a besoin d’un instrument à la hauteur du défi posé par la Chine, un instrument capable de traiter les distorsions de manière systémique et qui soit agile.
Le renforcement du volet protection ne doit pas servir d’excuse pour défendre une industrie européenne rentière et polluante, ni pour ralentir la transition climatique. Grâce à des technologies vertes matures et compétitives, la Chine accélère aujourd’hui la transition climatique à l’échelle mondiale, notamment dans les pays qui n’ont ni les moyens ni l’ambition de développer leurs propres filières industrielles de voitures, de batteries ou de panneaux solaires, par exemple. Pour de nombreux pays, l’offre chinoise constitue une solution et un accélérateur de la décarbonation. Sur ces marchés, l’Europe peut jouer un rôle si elle est capable de proposer ses propres solutions vertes à un prix compétitif. Par ailleurs, de nombreux pays qui accueillent aujourd’hui des investissements chinois massifs cherchent aussi à diversifier leurs partenaires pour ne pas devenir dépendants de Pékin. C’est le cas, par exemple, du Brésil et de l’Australie. L’Europe a donc une carte à jouer pour créer un espace de coopération avec ces pays et devenir un partenaire alternatif crédible. En Europe, une politique de protection assumée doit poursuivre un objectif clair : permettre, à terme, de produire les mêmes technologies à un coût compétitif que la Chine, ou bien de produire différemment, avec des innovations plus chères, mais supérieures sur d’autres critères : durabilité, performance, sécurité, etc. La compétitivité hors coût peut devenir un positionnement assumé de l’Union, lui permettant de rivaliser sur les innovations de rupture, à l’instar de la Chine il y a 20 ans.
Ni l’Europe ni la Chine n’ont intérêt à une guerre commerciale. Les chaînes de valeur européennes sont très dépendantes de la Chine et les exportations chinoises dépendent fortement du marché européen, d’autant plus depuis la fermeture relative du marché américain. Mais le statu quo n’est pas une option, car il conduirait à une agonie industrielle du continent. L’Europe doit explorer une troisième voie pour rétablir un équilibre dans sa relation commerciale, en identifiant et en exploitant ses forces pour construire la réciprocité.
La Chine dépend de l’Europe pour écouler ses surcapacités industrielles. L’économie chinoise est structurellement tournée vers l’exportation, car la demande intérieure est insuffisante. La Chine ne représente que 13 % de la demande mondiale de biens 49. Tout porte à croire que cette tendance va se maintenir au vu du 15e plan quinquennal, adopté en mars 2026. Un tiers de la croissance du pays repose aujourd’hui sur les exportations 50. Pour atteindre son objectif de croissance de 4,5 à 5 % pour 2026 51, la Chine devra continuer à miser sur ses exportations. L’Europe n’est pas le seul partenaire commercial de la Chine, mais c’est un partenaire de choix qui présente des opportunités que peu d’autres régions du monde sont en mesure d’offrir. L’Union est un marché de 450 millions de consommateurs et de 27 pays régis par un grand nombre de lois communes. Prenons l’exemple des panneaux solaires : la demande est tirée par un cadre réglementaire stable, les infrastructures de réseau sont disponibles et le marché est régulé, ce qui offre une certaine prévisibilité aux investisseurs. Aucune autre région du monde n’offre un tel ensemble.
L’Europe dispose également de technologies critiques que la Chine nous envie. C’est le cas des machines permettant de fabriquer les puces les plus avancées, produites par ASML, l’une des seules entreprises au monde à détenir cette technologie. L’Europe dispose d’un écosystème de pointe qui contrôle des technologies clefs de l’intelligence artificielle, comme les lasers de Trumpf et les miroirs de précision de Zeiss, indispensables aux machines ASML. D’ailleurs, un dispositif de restrictions à l’export a été mis en place depuis 2019. C’est un levier stratégique pour l’Europe si elle veut conserver son avance technologique sur la Chine.
Avec l’Industrial Accelerator Act, l’Europe propose d’utiliser son marché intérieur comme levier stratégique pour faire émerger des filières stratégiques. L’IAA introduit pour la première fois la préférence européenne dans les marchés et financements publics. La commande publique européenne représente environ 14 % du PIB de l’Union, soit plus de 2 000 milliards d’euros par an. L’Europe s’inspire ainsi de ce que font les États-Unis depuis des années avec le Buy American Act. Avec l’Inflation Reduction Act, les États-Unis ont poussé cette logique encore plus loin en conditionnant les aides publiques à l’origine américaine de certains composants. Bien que l’administration Trump ait supprimé une grande partie des crédits prévus pour les énergies propres et les véhicules électriques, les restrictions concernant les composants chinois ont été durcies dans le cadre du One Big Beautiful Bill Act. Le budget américain est ainsi utilisé comme une incitation forte au « derisking » des chaînes d’approvisionnement des entreprises. L’Europe peut reproduire cette logique, à condition de l’assumer comme une stratégie de puissance industrielle et non comme une simple politique de compétitivité, car ce derisking a un coût. C’est pour cela qu’il doit être appliqué de manière stratégique, en assumant qu’il s’agit du prix à payer pour que la valeur et la maîtrise technologique restent sur le sol européen. Et qu’à l’inverse, nous acceptions de ne pas vouloir « tout faire ». En effet, le rythme de la transition climatique dépend aussi de l’accès à des biens industriels à prix maîtrisés, comme les panneaux solaires. D’ailleurs, même lorsque le panneau solaire est fabriqué en Chine, sa pose, sa maintenance, etc., continuent de créer de la valeur en Europe. Il est donc nécessaire d’opérer une distinction entre les différentes technologies. Ce n’est pas un exercice politique facile, mais quand tout devient prioritaire, plus rien ne l’est.
L’IAA prévoit une autre mesure structurante en reproduisant ce que la Chine a mis en œuvre pendant des années. Pendant quarante ans, les entreprises européennes souhaitant accéder au marché chinois ont dû accepter les conditions de Pékin : coentreprises obligatoires, production locale, transfert forcé de technologies et de savoir-faire. Cela a largement contribué au rattrapage industriel du pays. Il faut toujours rappeler que ce rattrapage a ensuite servi de base à une vague d’innovations véritablement made in China, ce qui est à leur mérite, mais il ne faut pas oublier les conditions initiales posées par le régime chinois. La situation est aujourd’hui inversée : ce sont désormais des acteurs chinois qui souhaitent s’implanter en Europe. Le risque est que cela prenne la forme d’usines « tournevis » : des composants importés de Chine et assemblés en Europe, sans transfert de compétences, sans intégration dans les chaînes de valeur locales, sans création de valeur ajoutée réelle et avec, parfois, des bataillons entiers de travailleurs chinois, comme c’est le cas en Hongrie où la construction de l’usine BYD de Szeged a mobilisé des milliers d’ouvriers chinois. Ces implantations chinoises « hors sol » n’apportent rien à la souveraineté industrielle européenne. Si l’on veut que l’IAA protège efficacement nos industries, il faut revoir la définition du « Made in Europe » proposée par la Commission en mars dernier. En incluant jusqu’à 80 partenaires commerciaux dans cette définition, la Commission a créé une faille que la Chine pourrait exploiter. Par exemple, le Maroc pourrait se transformer en arrière-base industrielle de la Chine, qui exporterait des produits à des prix ultra-compétitifs vers l’Europe sous l’étiquette « Made in Europe ». Investir au Maroc permettrait aux entreprises chinoises d’avoir le meilleur des deux mondes : une structure de coûts bien plus basse qu’en Europe et un accès illimité, sans droits de douane, au marché unique. Et la Chine l’a bien compris, puisqu’elle a proposé au Maroc un accord de libre-échange. Au lieu de la proposition de la Commission qui labellise « Made in Europe » la production réalisée dans 80 pays, et donc « Made in Europe » un produit fabriqué au Vietnam ou en Turquie, l’Europe doit préférer une approche par cercle concentrique : un premier cercle limité aux pays de l’Union et de l’espace économique européen, un second cercle de réciprocité totale avec les quelques pays ayant des structures de coûts comparables, comme le Royaume-Uni, le Canada, le Japon et la Corée du Sud, et enfin une ouverture au cas par cas, en fonction de nos intérêts et des enjeux par chaîne de valeurs. Concrètement, cela reviendrait à labelliser « Made in Europe » ce qui est véritablement produit en Europe, et à accorder un traitement équivalent aux produits fabriqués dans les pays amis de l’Europe du cercle de réciprocité totale. Ensuite, les autres pays souhaitant bénéficier de l’équivalence « Made in Europe » devraient la négocier en échange de garanties réelles.
L’objectif de l’Union n’est pas de se fermer. L’IAA offre l’opportunité de construire des coalitions avec des partenaires touchés par le même choc industriel et partageant des intérêts similaires aux nôtres. Des pays comme le Japon, le Canada ou la Corée du Sud peuvent être des alliés qui renforcent notre position dans les négociations avec Pékin. L’IAA donnerait alors un contenu opérationnel à l’alliance des puissances moyennes que Mark Carney, premier ministre du Canada, appelle de ses vœux depuis son discours de Davos en janvier 2026. Cette alliance s’est concrétisée avec la présence de ce dernier mi-septembre lors du discours sur l’état de l’Union au Parlement européen, ainsi qu’avec la proposition d’Ursula von der Leyen de faire du Canada le premier membre associé de l’Union. Cette proposition a été acceptée par le Premier ministre canadien et nous allons maintenant y travailler. C’est une décision historique qui montre que, face aux tensions géopolitiques, l’Europe est capable de construire l’alliance des démocraties. Elle a un rôle majeur à jouer dans la recomposition géocommerciale du monde. Cela passera par la création d’un espace de coopération fondé sur des règles actualisées et une réciprocité réelle, que l’OMC n’est plus en mesure d’offrir. En effet, les règles de l’OMC ont été fondées sur un postulat qui ne tient plus : celui selon lequel le libre-échange profite à tous en raison des avantages comparatifs des pays. Or, ce postulat n’est plus valable aujourd’hui, car un seul pays, la Chine, concentre les capacités manufacturières des secteurs industriels clefs. Deuxièmement, l’OMC ne fonctionne que si tout le monde respecte ses règles. Or, si un acteur comme la Chine ne les respecte plus, alors c’est l’organisation tout entière qui ne fonctionne plus. On pourrait penser qu’il suffirait d’exclure la Chine de l’OMC. Mais il n’existe aujourd’hui aucun mécanisme permettant d’exclure un pays. Dans ce contexte, la création d’une OMC alternative avec les pays alliés partageant un intérêt similaire au nôtre ne serait-elle pas une meilleure solution ?
Cette troisième voie, qui se situe entre la guerre commerciale et le statu quo, nécessite un prérequis politique : l’unité européenne. La bonne nouvelle, c’est que les positions nationales évoluent. L’Allemagne, qui s’est longtemps illustrée par son opposition à un durcissement de la politique commerciale à l’égard de la Chine, commence à évoluer. L’économie allemande est fortement touchée par le choc industriel qui affecte ses secteurs historiques, comme l’automobile, les machines-outils et la chimie. Le déficit commercial de l’Allemagne avec la Chine a atteint 89,3 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 33,5 % par rapport aux 66,9 milliards d’euros enregistrés en 2024 52. L’Allemagne, qui bloquait les tarifs douaniers sur les véhicules électriques en 2024, est différente de celle qui est aujourd’hui ouverte aux discussions, aux côtés de la France, sur la réponse à apporter à la politique industrielle agressive de la Chine. Quant à l’Espagne, elle demeure dans une position ambiguë en raison de la multiplication des investissements chinois sur son sol qui ont été multipliés par quatre en un an, passant de 149 millions d’euros en 2024 à 643 millions en 2025 53. Madrid vante les mérites de son énergie propre et compétitive, ainsi que le coût de sa main-d’œuvre, pour se positionner comme un hub des technologies vertes. Résultat : le constructeur automobile Chery y a ouvert sa première usine du continent et CATL construit avec Stellantis l’une des plus grandes gigafactories de batteries d’Europe à Saragosse. Pour parvenir à une réponse collective, il sera certainement nécessaire de gérer l’asymétrie de l’impact d’une escalade commerciale sur les États membres. C’est le sens de la proposition de la Commission de créer un Fonds de solidarité européenne entre les États pour mutualiser en partie les gains et les pertes d’une stratégie plus offensive. Or, on le sait, cette mutualisation est l’un des sujets les plus sensibles au Conseil, où chaque gouvernement a tendance à défendre son intérêt individuel à court terme. Le rôle du Parlement sera clairement de défendre l’intérêt général européen, mais cela implique une majorité pro-européenne aujourd’hui mise à mal par la montée des partis nationalistes et de leur alliance de plus en plus fréquente avec la droite traditionnelle du PPE. Sans unité politique européenne, il est évident que la Chine exploitera nos divisions.
Mais le plus grand défi n’est pas forcément celui que l’on croit. Ce qui empêche aujourd’hui une réponse européenne ambitieuse, c’est le profond désalignement entre les entreprises européennes elles-mêmes. C’est le problème le plus sous-estimé du débat sur la sécurité économique et peut-être le plus difficile à résoudre. Beaucoup de très grandes entreprises ne souhaitent pas un durcissement des règles commerciales vis-à-vis de la Chine, soit par crainte de représailles sur leurs chaînes d’approvisionnement largement localisées en Chine, soit parce qu’elles ont une stratégie d’investissements en Chine pour ensuite produire pour le monde entier, y compris pour l’Europe. À titre d’exemple, le plus important investissement récent du géant allemand de la chimie BASF n’est pas en Europe, mais en Chine. En mars 2026, BASF a inauguré un nouveau site de production flambant neuf qui a nécessité un investissement de près de 9 milliards d’euros. C’est tout simplement le plus grand investissement de l’histoire du groupe. Une partie des exportations chinoises vers l’Europe provient d’entreprises européennes implantées en Chine, mais il n’existe aujourd’hui pas de données fiables permettant de quantifier ce phénomène. Il est clair que certains groupes ont pour stratégie à moyen terme de fermer leur base industrielle vieillissante en Europe pour ensuite exporter depuis la Chine vers l’Europe. Et comme ces géants ont un accès direct aux gouvernements, ils forment une force de lobbying qui freine une politique commerciale plus restrictive. Par ailleurs, chaque secteur réclame une protection, mais refuse que celle-ci s’applique à ses fournisseurs ou à ses clients par peur d’une augmentation des coûts. Le secteur de l’acier réclame une protection maximale, ce qui renchérit le coût des voitures, ce que refusent les constructeurs européens, déjà pris dans une concurrence féroce avec leurs concurrents chinois. Prise individuellement, chaque décision d’entreprise est parfaitement rationnelle, mais elle constitue un obstacle au consensus européen nécessaire sur notre doctrine de sécurité économique.
Il est donc essentiel d’instaurer une forme de coordination et d’alignement entre les pouvoirs publics et les entreprises européennes pour pouvoir jouer en équipe. La Chine n’a pas ce problème, car les entreprises privées opèrent sous la direction du PCC. L’alignement des intérêts privés et des objectifs stratégiques de Pékin passe notamment par la présence de cellules du PCC au sein des grandes entreprises privées. Aux États-Unis, on débat aujourd’hui de mécanismes qui assureraient le respect par les nouveaux leaders de l’IA des grands objectifs stratégiques nationaux. C’est dans ce contexte que Sam Altman a proposé de céder 5 % du capital d’OpenAI à l’État américain, dans le cadre d’une initiative plus large où les géants de l’IA alimenteraient un fonds souverain permettant de redistribuer les bénéfices de l’IA aux citoyens. Ce débat est aujourd’hui inexistant en Europe, alors qu’il est absolument central.
La réponse européenne à la puissance industrielle chinoise n’est pas seulement un défi industriel, mais aussi un test politique. Si les États membres se divisent et que les entreprises agissent contre les intérêts européens, l’Europe offrira alors à la Chine exactement ce qu’elle recherche. Le plus grand défi n’est pas de construire les bons instruments, mais d’avoir la vision et la volonté politique collective nécessaires pour y parvenir. La question est aujourd’hui de savoir si nous sommes prêts à assumer un choix collectif qui nous renforcera en tant qu’Européens, mais qui entraînera inévitablement des conséquences nationales asymétriques. Mais sans ce sursaut collectif, l’Europe s’expose à un avenir qui sera perdant sur tous les plans : pour les États membres, pour l’industrie européenne et pour la souveraineté européenne. Donc pour notre démocratie et pour nos libertés. Ce test politique, nous avons déjà été capables de le réussir par le passé. Lorsque nous avons créé le marché unique, lorsque nous avons créé l’euro ou encore lorsque nous avons mis en place le plan de relance à la suite de la pandémie de Covid. À chaque fois, le saut semblait impossible, mais l’Europe l’a fait. Et nous avons ainsi réussi à écrire notre avenir.
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