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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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08.11.2026 à 13:36

Le Yunnan ou les contradictions du projet de puissance chinois

Louis Puel

Découvrir la province que le PCC veut ouvrir sur le monde tout en la figeant dans un orientalisme intérieur

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Texte intégral (4572 mots)

Connaissez-vous trois provinces chinoises ? Pour comprendre la Chine de Xi, il faut sortir de Pékin et de Shanghai. Notre nouvelle série part à la rencontre des espaces où se construit une autre figure du futur. Pour recevoir cette série qui nous a déjà amené au Sichuan, au Zhejiang, au Guangxi, au Hunan, ou encore à ShanghaÏ, abonnez-vous au Grand Continent. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Les 28 et 29 décembre 2025, les rives du lac Fuxian dans la province chinoise du Yunnan, ont accueilli une réunion trilatérale entre la Chine, le Cambodge et la Thaïlande. Celle-ci se tenait au lendemain de la conclusion d’un cessez-le-feu, mettant fin à un conflit transfrontalier entre les deux pays. Le lac Fuxian – dans les profondeurs duquel la légende situe une cité engloutie – a offert à cette diplomatie méridionale de puissance, un décor où règne la quiétude des paysages du Yunnan. Le choix de ce lieu n’avait rien d’anodin. 

Tout comme les rives de ce lac, théâtre d’une médiation internationale ; le Yunnan est pris entre deux régimes de discours. D’une part, on cherche à faire de cette province chinoise la porte d’entrée vers l’Asie du Sud-Est, à travers des projets d’infrastructures importants. D’autre part, il s’agit de cultiver l’imaginaire d’une province préservée et contemplative, incarné par des lieux comme Dali, Lijiang ou Shangri-La. Ces deux horizons a priori contradictoires sont en réalité caractéristiques des dynamiques politiques, économiques et culturelles, imposées par l’État central. Comment cette tension temporelle, entre mythification et accélération, s’insère-t-elle dans la logique d’unité nationale et de projection internationale du gouvernement ? Pour y répondre, il faut tenter de décrire ces horizons à la fois extérieurs et intérieurs qui traversent le Yunnan, en s’appuyant sur les trajectoires économiques, historiques et sociologiques de la province du Sud. 

Gouverner la marge 

Le Yunnan fait partie des nombreuses marges que compte la Chine. Le pays partage en effet des frontières terrestres avec 14 pays à travers neuf unités de rang provincial. Parmi ces dernières, on compte quatre régions autonomes : la Mongolie-Intérieure, le Xinjiang, le Tibet et le Guangxi. Le Yunnan en constitue plus précisément la marge méridionale. Il s’agit d’une des provinces les plus éloignées de la capitale : environ 2 500 km séparent Pékin de la capitale de la province, Kunming. Cette dernière est ainsi plus proche des capitales d’Asie du Sud-Est. Sur le plan économique, le Yunnan présente un profil moyen : en 2024, il s’agissait du 18e PIB provincial de la Chine 1 ; environ deux fois inférieur à celui de sa voisine sichuanaise. Il en va de même sur le plan démographique. Rassemblant 46,5 millions d’habitants, la province présente un des taux d’urbanisation les plus faibles de Chine – environ 54 % 2 fin 2024, soit bien en deçà de la moyenne nationale qui atteint 67 %. 

Son histoire témoigne également de relations complexes avec le pouvoir central. Le fait le plus marquant se joue au début du XXe siècle. Le 25 décembre 1915, les autorités militaires du Yunnan rompent avec Yuan Shikai et proclament leur indépendance politique. Cette rupture déclenche la guerre de Protection nationale (护国战争) contre la tentative de restauration monarchique. À partir de 1928, Long Yun (龙云) devient la principale figure politique et militaire du Yunnan. La puissance de cette élite militaire repose notamment sur les ressources propres de la province et sur son insertion dans les réseaux commerciaux transfrontaliers. L’exploitation de l’étain de Gejiu (个旧), l’une des principales ressources minières du Yunnan, ainsi que le commerce de l’opium alimentent alors les finances des pouvoirs régionaux. L’exportation de ces ressources est facilitée par l’ouverture progressive du Yunnan vers l’Indochine française. Celle-ci s’opère notamment grâce au chemin de fer Kunming-Haiphong, construit sous concession française entre 1904 et 1910 et reliant la capitale du Yunnan au réseau portuaire de l’Indochine. 

Cette autonomie prend une dimension stratégique particulière pendant la guerre sino-japonaise : le Yunnan devient alors l’une des principales portes d’entrée du ravitaillement de la Chine, notamment grâce à sa liaison avec la Birmanie et aux routes reliant Kunming aux réseaux alliés d’Asie du Sud-Est. Mais, très vite, cette autonomie régionale entre en tension avec la volonté de Tchang Kaï-chek de renforcer le contrôle du gouvernement nationaliste sur les provinces périphériques. En octobre 1945, Long Yun est ainsi écarté du pouvoir à la suite d’une opération conduite pour reprendre le contrôle direct de la province. Quatre ans plus tard, le gouvernement provincial, dirigé par Lu Han, se rallie au camp communiste. En décembre 1949, Kunming passe sous le contrôle de l’Armée populaire de libération. Les dernières opérations militaires dans la province se poursuivent jusqu’en 1950. 

Aujourd’hui, la province est dirigée par deux responsables venus d’autres régions de Chine : le secrétaire du Parti, Mo Gaoyi (莫高义) originaire de Hubei, et le gouverneur Wang Yubo (王予波), entré en poste en 2020 et originaire du Henan. Cette circulation des cadres s’accompagne d’un renouvellement particulièrement marqué de la direction provinciale. Le Comité permanent du Parti élu en novembre 2021 comptait trois cadres issus de minorités ethniques : Shi Yugang (石玉钢), d’ethnie miao, Qiu Jiang (邱江), d’ethnie gelao, et Li Shisong (李石松), d’ethnie bai. Depuis, tous trois ont quitté cette instance : Shi Yugang et Qiu Jiang ont depuis quitté le Comité, tandis que Li Shisong a été placé sous enquête disciplinaire en juin 2024, avant d’être arrêté en janvier 2025 pour corruption présumée. Le profil de dirigeants venus d’autres provinces n’est cependant pas propre au Yunnan : le Guangxi, autre région frontalière du Sud-Ouest, a notamment été dirigé par Liu Ning, ingénieur hydraulicien de formation et ancien vice-ministre des Ressources en eau. 

Le Yunnan, un horizon extérieur

Le pouvoir central chinois fait du Yunnan un horizon vers l’Asie du Sud et du Sud-Est, en projetant la province à l’international. Cette projection s’opère en plusieurs étapes. En juillet 2009 d’abord, en déplacement dans la province, Hu Jintao forge la notion de « tête de pont ». Ce concept accède au rang de stratégie nationale, avec les avis du Conseil des affaires d’État du 6 mai 2011. Ces derniers fixent l’objectif de construire une « tête de pont majeure pour l’ouverture vers le Sud-Ouest ». Mais le glissement décisif intervient en janvier 2015, lorsque Xi Jinping parle du Yunnan comme d’un « centre de rayonnement vers l’Asie du Sud et du Sud-Est ». Le document « Vision et actions » des Routes de la soie publié en mars 2015, vient formaliser au niveau national cette formule. Il faut ensuite attendre novembre 2022 pour que le Conseil des affaires d’État consacre au Yunnan un document stratégique – l’« Avis sur le soutien au Yunnan pour accélérer la construction du centre de rayonnement vers l’Asie du Sud et du Sud-Est ». 

À travers ses marges comme le Yunnan, Pékin cherche à redéfinir le rôle des zones frontalières et ses relations de voisinage. Dans le cadre du projet de recherche « Mapping China’s Strategic Space : Borderlands » 3 mené par le National Bureau of Asian Research, la sinologue Nadège Rolland rappelle que depuis novembre 2021, le gouvernement chinois inscrit ce périmètre dans « sa stratégie de sécurité nationale sous l’appellation sanbian, ou “les trois bords”, une abréviation désignant les zones frontalières de la Chine (ou marges frontalières, bianjiang), les frontières (ou régions frontalières, bianjing) et la périphérie (ou espaces environnants, zhoubian). » La conférence d’avril 2025 sur « le travail avec le voisinage » a souligné la nécessité de créer une « communauté de destin » avec les périphéries de la Chine. Selon Nadège Rolland, cette évolution marque le passage d’une logique de cohabitation à une volonté d’organisation régionale. 

La province du Yunnan développe donc une action extérieure encadrée par Pékin qui passe logiquement par des accords de coopération décentralisée, et l’organisation de forums et de jumelages entre villes ou entre provinces. Les partenaires les plus actifs du Yunnan sont le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, le Viêtnam et le Cambodge. Kunming entretient des relations de coopération ou de jumelage avec Vientiane, Chiang Mai, Hanoï, mais également Zurich et Denver. Le Yunnan se tourne aussi vers l’Asie du Sud par le corridor Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar (BCIM). 

Né de l’Initiative de Kunming des années 1990 et formalisé en Forum BCIM dès 1999, ce corridor devait relier Kunming à Calcutta via Mandalay et Dhaka. De plus, le récit officiel chinois lui prête une profondeur historique en l’inscrivant dans la route de la soie du Sud-Ouest. S’y superpose aussi l’imaginaire de la route du thé et des chevaux (茶马古道). Cependant, le projet s’est enlisé sous l’effet de la rivalité sino-indienne et de la priorité donnée à d’autres corridors, notamment le CPEC sino-pakistanais. Les retombées économiques réelles de ces grands projets d’infrastructures, pour la province, posent ainsi question. 

Un effet tunnel ?

Depuis la stratégie de développement de l’Ouest lancée à la fin des années 1990, puis avec les politiques d’ouverture vers l’Asie du Sud et du Sud-Est et l’initiative des Routes de la soie, Pékin cherche à transformer la position périphérique du Yunnan en avantage géographique. Cela passe notamment par le renforcement de sa liaison avec les grands pôles chinois et les économies voisines. Cependant, sur le plan économique, le Yunnan demeure moins développé que les grands pôles littoraux. En 2025, son PIB était de 3 276,6 milliards de yuans, et son PIB par habitant de 70 472 yuans 4. La croissance du Yunnan est inférieure à la moyenne nationale depuis 2023 et l’écart s’est encore creusé début 2026. Comment la province s’insère-t-elle réellement dans ces grands projets ?

Le chemin de fer Chine-Laos, inauguré en décembre 2021, constitue l’une des infrastructures emblématiques de la stratégie de Pékin. Longue d’environ 1 035 km, la ligne relie Kunming à Vientiane. Celle-ci s’inscrit dans un corridor régional appelé à se prolonger vers les réseaux ferroviaires de Thaïlande et au-delà – vers les grands hubs logistiques de l’ASEAN, notamment Bangkok et le port de Laem Chabang. Entre Kunming et la frontière du Laos, le train traverse notamment la ville-préfecture de Pu’er, puis la préfecture autonome dai de Xishuangbanna, avant d’atteindre Jinghong et Mohan-Boten dans la zone économique à la frontière. Vers le Laos, la ligne achemine des produits électroniques, des équipements de communication, des pièces mécaniques pour l’automobile, ainsi que des produits photovoltaïques. Vers la Chine, sont exportés du caoutchouc, du minerai, des fruits tropicaux, du café et des engrais. China Railway assure l’exploitation du réseau côté chinois, tandis que Yunnan Investment Holdings a participé au financement et à la construction de la section lao du chemin de fer, au sein de la coentreprise sino-lao qui l’exploite. 

En dépit de ces grands projets, le Yunnan cumule des lourdes contraintes géographiques et conserve une structure productive dans laquelle l’agriculture occupe une place plus importante que dans les grands pôles industriels chinois. En 2025, le secteur primaire représentait encore 13,2 % du PIB provincial, tandis que les services en représentaient 54,8 %. Cette structure s’accompagne d’importants écarts de revenus entre espaces urbains et ruraux, malgré une progression soutenue des revenus agricoles : le revenu disponible annuel par habitant en zone rurale atteignait 18 514 yuans en 2025, en hausse de 6,1 %. La province reste également caractérisée par une forte mobilité de sa main-d’œuvre : sur 10,1 millions de travailleurs migrants recensés en 2025, 6,4 millions travaillaient hors de leur canton d’origine. 

La faible diversification productive du Yunnan accentue ce que les géographes nomment « l’effet tunnel », c’est-à-dire « l’effacement des relais intermédiaires par la mise en œuvre d’un moyen de circulation rapide sur un axe, (et) absence ou insuffisance de points d’entrées sur le réseau » 5. Même si les infrastructures des Routes de la soie du Sud insèrent Kunming dans le réseau, les pôles de production restent ceux de l’Est côtier. Autrement dit, à l’échelle de la province, l’amélioration spectaculaire de la connectivité peut certes transformer Kunming et Mohan en portes d’entrée et en nœuds logistiques, mais la circulation des marchandises et des capitaux à travers ces nœuds ne leur garantit pas des bénéfices proportionnels à l’intensification de ces flux. 

Cet effet tunnel est renforcé par le changement de statut de la ville frontalière de Mohan. Bourg frontalier du district de Mengla, dans la préfecture autonome dai du Xishuangbanna, face à Boten au Laos, Mohan a été placé sous la tutelle directe de la municipalité de Kunming en avril 2022, pour 50 ans. Cette politique de « capitale provinciale et poste frontière » (省会城市+边境口岸) dessine une coopération entre le gouvernement central et les collectivités locales, une « coopération centre local » (央地合作). Le rail traverse Pu’er et le reste du Xishuangbanna sans que ces territoires reçoivent les bénéfices économiques de cette connectivité. Ces externalités positives sectorialisées des projets d’infrastructure possèdent cependant un avantage : elles permettent de conserver la quiétude de ces contrées – le second horizon, plus intérieur, du Yunnan.

Le Yunnan ou l’horizon intérieur de la Chine

Dans les représentations chinoises contemporaines (et touristiques), le Yunnan est fréquemment présenté comme un espace de dépaysement, où paysages, cultures minoritaires et modes de vie alternatifs constituent des ressources centrales de la mise en tourisme de la province. Celles-ci figent le Yunnan dans les traditions de ses minorités ethniques. Sur ce plan, le pouvoir central valorise autant qu’il gouverne cette diversité. La province compte 25 minorités ethniques historiquement établies (世居少数民族), soit 15,636 millions de personnes (33,12 % de la population du Yunnan, selon le recensement de 2020) 6. Les six groupes les plus nombreux sont les Yi (彝), les Hani (哈尼), les Bai (白), les Dai (傣), les Miao (苗), et les Zhuang (壮). La catégorie contemporaine des 56 minzu reconnus par l’État chinois est en grande partie issue du processus de « reconnaissance/classification ethnique » (民族识别) conduit à partir des années 1950 7. Certains groupes furent concernés par la politique dite de « transition directe » (直接过渡) 8, et ont ainsi fait l’objet de politiques spécifiques de développement et de lutte contre la pauvreté. 

L’horizon intérieur de la diversité tend aujourd’hui à s’insérer dans une communauté nationale plus resserrée. En août 2021, la Conférence centrale sur le travail ethnique a fait de la « consolidation de la conscience de la communauté nationale chinoise » (铸牢中华民族共同体意识) la ligne directrice du travail ethnique du Parti. Cette orientation aboutit à « la loi sur la promotion de l’unité et du progrès ethnique », adoptée le 12 mars et entrée en vigueur le 1er juillet 9. Il s’agit de la première loi depuis plus de 30 ans à comporter un préambule (mis à part la Constitution), et du premier projet de loi étudié par le Bureau politique depuis les années 1990 – signe de son poids politique. 

En dépit de cette volonté politique centrale, la province du Yunnan reste figée dans cette représentation assignée de « province des minorités », ce qui peut conduire à ce que Louisa Schein a nommé un « orientalisme intérieur » 10. Travaillant sur les Miao, que Schein définit cet orientalisme comme l’adoption de logiques et de prémisses orientalistes occidentales, à des fins d’auto-représentation. On retrouve un tel mécanisme dans la province. Par exemple, le Village des ethnies du Yunnan (云南民族村) est un espace à Kunming qui met en scène le folklore, la culture et l’architecture des groupes ethniques de la province. Il jouxte le Musée des ethnies du Yunnan (云南民族博物馆). Autre exemple : le film Les Cinq Fleurs d’or constitue un tournant majeur dans la folklorisation et dans la représentation des Bai. Produit en 1959 pour le 10e anniversaire de la République populaire de Chine, cette comédie musicale romantique est un des 18 films de célébration (献礼片), auxquels s’ajoutent 18 films-hommages présentés lors de l’exposition cinématographique. Le Premier ministre d’alors, Zhou Enlai avait demandé au vice-ministre de la Culture, Xia Yan, une comédie légère tournée à Dali, montrant les minorités « chantant et dansant » (载歌载舞) 11. Celle-ci racontait ainsi l’histoire du jeune Bai A Peng, parti à la recherche de sa bien-aimée Jinhua à travers le Cangshan et l’Erhai. Il la confond successivement avec quatre autres « Jinhua » : la Jinhua modèle du compostage, celle de la ferme d’élevage, celle de l’aciérie, et celle du tracteur. Les prénoms renvoient ici aux différents secteurs de production du Grand Bond en avant. L’une des chansons emblématiques du film, aujourd’hui devenue un classique de la musique chinoise, est « Au bord de la source aux papillons » (蝴蝶泉边). 

Les villes de Dali, de Lijiang et de Shangri-La sont devenues des symboles de cet orientalisme, appuyé par les régimes de représentation locaux. L’inscription de la ville de Lijiang au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1997 a changé l’économie du lieu, augmentant le tourisme et une certaine muséification de la ville. De même, à Zhongdian, dans la préfecture autonome tibétaine de Diqing, le comté a été rebaptisé Shangri-La, par le Conseil des affaires d’État en 2001 12. Ce nom est celui d’une utopie forgée par un romancier britannique, James Hilton, dans son roman Lost Horizon, publié en 1933. Le Yunnan développe également l’image d’une slow China, où l’esprit ouvert des montagnes et l’inspiration offerte par la nature se rencontrent. Les touristes chinois de l’Est viennent ainsi s’y ressourcer. Cette représentation s’inscrit également dans la marque touristique « Yunnan multicolore » (七彩云南), ainsi que dans le slogan « Kunming, la ville du printemps éternel » (春城昆明). Ce dernier est décliné en campagnes télévisées nationales, en affichages dans les aéroports, ou encore, en brochures sur lesquelles on retrouve les appétissantes spécialités de la province – comme les « nouilles qui traversent le pont » (过桥米线), le jambon de Xuanwei ou le thé Pu’er. 

Traditionnellement commercialisé, notamment sous forme de galettes compressées, le Pu’er est un thé dont certains crus sont réputés évoluer favorablement avec le vieillissement. Cette propriété alimente sa représentation comme une « antiquité que l’on peut boire » (能喝的古董), voire comme une « antiquité vivante » (活古董). Emblématique du Yunnan, le Pu’er est produit dans plusieurs territoires de la province, notamment dans la ville éponyme et dans le Xishuangbanna ; son indication géographique couvre des parties de 11 divisions administratives du Yunnan. Depuis 2008, le Pu’er bénéficie d’une indication géographique protégée, qui couvre une partie de 11 préfectures et villes-préfectures de la province, tandis que sa valorisation contemporaine s’appuie sur son terroir et sur l’histoire des réseaux commerciaux de l’ancienne Route du thé et des chevaux reliant le Yunnan au Tibet et à l’Asie du Sud-Est. À la différence de nombreux thés principalement valorisés pour leur fraîcheur, certains Pu’er sont devenus des objets de collection et de spéculation, notamment sur le marché de Fangcun à Guangzhou, surnommé le « Wall Street du thé ». 

Mais la manifestation la plus parlante de cet horizon intérieur représenté par le Yunnan reste peut-être la religion. Partagé avec les pays voisins du Sud (Thaïlande, Laos, Birmanie, Cambodge), le bouddhisme Theravāda n’existe en Chine, qu’au Yunnan. À Jinghong, capitale de la préfecture autonome dai du Xishuangbanna, l’Institut supérieur de bouddhisme de langue pali (中国巴利语系高级佛学院) est une institution nationale consacrée à l’enseignement supérieur du bouddhisme Theravāda. L’établissement a tenu sa première cérémonie de rentrée le 7 septembre 2024, avec une promotion de 20 étudiants. Ses missions officielles comprennent la formation des futurs cadres religieux du bouddhisme Theravāda chinois, la recherche et l’interprétation doctrinale, la formation continue des responsables religieux, ainsi que les échanges avec des institutions étrangères. 

Au sein de cet institut, se trouvent ainsi condensés les deux horizons. Tourné vers l’extérieur, celui-ci cherche à faire du bouddhisme du Sud, un vecteur de rayonnement vers l’Asie du Sud-Est, dont il partage la tradition. Vers l’intérieur, en Chine, l’institut assure la formation d’un clergé dai – jadis dépendant de l’étranger –, en sinisant sa pratique, dans le but de consolider la communauté nationale.

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05.11.2026 à 19:33

Économie de la vague démocrate aux États-Unis

Louis Puel

L’économiste australien le plus écouté en Amérique tire les leçons de la défaite de Donald Trump aux midterms

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Texte intégral (4716 mots)

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Les démocrates ont remporté les élections de mi-mandat, dépassant même les prévisions des sondages. Les Américains ont-ils fait un vote économique, ou ont-ils rejeté le projet MAGA dans son ensemble ?

À la sortie des urnes, on a demandé aux électeurs de citer les sujets qui avaient été les plus déterminants et, selon les différentes enquêtes, la réponse écrasante a été « l’économie ». La deuxième réponse la plus fréquente était « la démocratie ». Ces deux enjeux sont liés : une démocratie affaiblie conduit souvent à une économie affaiblie. Ce sont là les thèmes dominants de ces deux dernières années, ce résultat n’est donc pas tout à fait inattendu. Il existe une immense méfiance envers le Parti républicain sur ces deux questions, en particulier envers le président Trump.

Les démocrates peuvent-ils y voir une adhésion à leur programme, ou ne s’agit-il que d’un vote sanction contre Donald Trump ?

Le fait qu’un basculement en faveur des démocrates se soit opéré avec une ampleur comparable dans de nombreuses circonscriptions différentes, à l’échelle nationale, montre bien qu’il ne s’agit pas d’un mécontentement exprimé contre des candidats individuels, dans des États spécifiques. C’est bien la situation globale qui pose problème. Il est clair que les électeurs expriment leur désaccord avec le projet proposé par l’administration Trump. En revanche, il est beaucoup plus difficile de déterminer quels sont les aspects précis qu’ils rejettent.

Il n’y a-t-il pas également un rejet de la corruption et des inégalités ? Celles-ci ne faussent-elles pas le jeu économique et politique ?

Oui, sans appel. Lors des élections de mi-mandat, Elon Musk a dépensé 474 millions de dollars. Cela fausse notre vie politique. Chaque candidat doit désormais se demander, ne serait-ce qu’un instant, non pas ce qui sert l’intérêt du peuple américain, mais ce qui plaira ou non à Elon Musk.

Notre démocratie n’est pas conçue pour ce type d’énorme disparité des ressources. On peut être sidéré qu’un seul homme investisse 474 millions de dollars dans des élections. Mais, si l’on fait le calcul, ce qui étonne, c’est qu’il n’investisse pas davantage. N’oubliez pas qu’il dispose d’un billion de dollars. Il pourrait dépenser 2 000 fois plus. C’est stupéfiant.

Le vote s’explique-t-il d’abord par le pouvoir d’achat, ou par quelque chose de plus profond ?

Le pouvoir d’achat est en effet l’une des principales préoccupations des électeurs. Mais lorsque les gens évoquent leurs craintes économiques, cela tient en partie à la difficulté de joindre les deux bouts et en partie à l’angoisse qu’ils ressentent quant à leur avenir économique. La proportion de personnes qui jugent la situation économique du pays mauvaise n’a jamais été aussi élevée, et de loin.

Qu’est-ce qui distingue cette situation de celle des crises économiques passées ?

Nous nous trouvons dans une situation où la plupart de nos défis économiques sont le fruit de nos propres actions. C’est inhabituel. Cela soulève une question : si quelque chose de grave venait à se produire, les bonnes personnes seraient-elles aux commandes pour nous protéger ? L’angoisse va au-delà de la question du pouvoir d’achat pour toucher à un sentiment plus profond : celui de ne pas parvenir à percer le brouillard et à comprendre ce que l’avenir nous réserve. Les choses que nous considérions autrefois comme acquises sont menacées.

Bon nombre des difficultés que rencontrent les gens sont bien réelles, mais elles découlent directement des décisions politiques de l’administration : rien ne rendait nécessaires les droits de douane, l’explosion du déficit budgétaire, des mesures anti-immigration immédiates et d’une grande sévérité, une nouvelle guerre au Moyen-Orient ou un budget qui constitue la plus grande redistribution des pauvres vers les riches jamais réalisée en un seul texte de loi dans l’histoire des États-Unis.

Il s’agit là d’un ensemble de politiques économiques absolument dévastatrices, qui reflètent un niveau d’incohérence, de corruption et d’incompétence plus grand que tout ce que j’ai connu dans ma vie.

La politique migratoire figure parmi ces décisions. Elle reste pourtant soutenue par une large partie de l’électorat républicain. 

Il faut distinguer deux ensembles de questions : l’un concerne l’immigration en tant que politique économique et ses conséquences, l’autre le discours.

Je vous parle depuis l’État du Michigan, où Abdul El-Sayed va devenir le premier sénateur musulman. Nous avons vécu une expérience que, je l’espère, personne d’autre n’aura à subir : chaque fois que j’allumais ma télévision, je me heurtais à un véritable torrent de haine islamophobe. Il existe, ou du moins il existait, un consensus parmi toutes les économies avancées et tous les pays sérieux selon lequel la haine fondée sur la race, la couleur de peau, le genre, la sexualité ou la religion ne mène jamais à rien de bon. Ce n’est pas seulement immoral au sens strict : quand on attise ainsi la haine, on crée des divisions sociales qui peuvent mener au massacre de millions de personnes, comme l’a montré la Seconde Guerre mondiale.

C’est pourquoi nous étions parvenus à un accord implicite selon lequel cette forme de haine n’était jamais la bienvenue dans l’espace public, et que quiconque en faisait commerce en serait exclu. Cela reste vrai dans de nombreux pays. Or l’un des deux principaux partis politiques aux États-Unis accueille à bras ouverts les positions les plus extrémistes, et que nous avons un président qui a qualifié El-Sayed de terroriste.

Ces barrières, que nous considérions comme des remparts de décence, se sont effondrées, et je ne sais pas comment l’on peut remettre le génie dans la bouteille. À plusieurs reprises, le monde a pris conscience de la futilité et du prix d’une telle façon de penser. Il est également vrai que les dirigeants politiques ont compris à quel point elle pouvait être électoralement payante. Nous avions réussi à freiner cette dernière tendance en nous rappelant à quel point elle était coûteuse. Ce garde-fou a sauté, et aucun d’entre nous ne pourra l’oublier. Voilà pour le premier aspect : le racisme et la haine anti-immigrés.

Et sur le plan économique ? 

L’administration a freiné toutes les formes d’immigration, et c’est bien là le problème. Les règles qui existent actuellement ne profitent tout simplement ni aux États-Unis ni aux immigrés. Si vous dites à un étudiant qui souhaite s’inscrire à l’université du Michigan : « Je peux te garantir que tu obtiendras un visa pour la première année, mais je ne peux pas te garantir que, lorsque tu rentreras chez toi pour Noël, tu pourras revenir et terminer ton cursus », va-t-il vouloir étudier au Michigan, ou à Cambridge, où il sera autorisé à aller jusqu’au bout de ses études ? Le système a toujours reposé sur des promesses implicites : si vous vous comportez correctement, vous serez les bienvenus. Cela vaut pour les étudiants, pour les entrepreneurs, pour les immigrés en général. Si nous sommes un pays incapable de tenir ces promesses, tout le monde le prendra en compte lorsqu’il se trouvera à l’aéroport, en train de décider vers quel pays se diriger. Les États-Unis sont donc devenus nettement moins accueillants pour les immigrés.

C’est une question économique pour de nombreuses raisons, mais je tiens à en souligner une en particulier. Les immigrés sont différents des autres – et je le dis en tant qu’immigré moi-même. Nous avons tout quitté pour partir à l’autre bout du monde à la recherche d’opportunités. Cela va de pair avec un esprit d’entreprise, de l’imagination et un sens de l’innovation. Nous apportons également avec nous les cultures, les coutumes et les modes de pensée et d’action de nos pays d’origine, ce qui enrichit la manière de penser de ce pays.

Des études très sérieuses démontrent le rôle central que jouent les immigrés dans la recherche et le développement. Si vous observez les grandes entreprises technologiques américaines, vous constaterez que presque chacune d’entre elles compte un immigré important au cœur de son histoire. Si le père syrien de Steve Jobs s’était senti si mal accueilli qu’il était parti pour un autre pays, Apple ne serait pas une entreprise américaine. Heureusement, cela ne s’est pas produit. Mais nous ne savons pas qui est la mère du prochain Steve Jobs. Elle est peut-être assise en ce moment même au bureau de l’immigration, traitée de manière indigne, en train de se demander s’il n’existe pas un meilleur endroit pour elle.

Que peut concrètement faire la nouvelle majorité démocrate pour corriger le cap ?

Tout d’abord, en matière économique, la Constitution confère explicitement le pouvoir en matière de droits de douane au Congrès. Le président l’a soit volé, soit pris, soit emprunté. Le Congrès peut le reprendre. Les mesures tarifaires ont été extrêmement impopulaires ; le président n’aurait pas réussi à les faire adopter, même par un Congrès républicain, s’il avait essayé.

On peut également faire valoir que le pouvoir en matière de politique étrangère appartient au président, mais que celui de déclarer la guerre appartient au Congrès. Les États-Unis sont entrés en guerre sans résolution du Congrès. Il est temps que le Congrès décide s’il souhaite être en guerre avec l’Iran.

Reprendre la main sur les droits de douane et sur la guerre suffirait-il à résoudre la crise ?

Non, d’autres questions se posent. Le déficit budgétaire actuel est le plus important de l’histoire américaine en dehors d’une période de guerre ou de récession. Or le budget doit être approuvé par le Congrès.

La dernière fois, c’est la « One Big Beautiful Bill » qui a été adoptée. La Chambre comme le Sénat étaient républicains. Les républicains des « country clubs » ont obtenu ce qu’ils voulaient, et en échange, le président a obtenu ce que voulaient les républicains MAGA. Ils ont passé un accord. Nous sommes désormais dans un monde différent, qui, je l’espère, nous permettra d’aboutir à une politique budgétaire plus cohérente.

Réduire le déficit suppose d’augmenter les impôts ou de couper dans les dépenses. Les démocrates sont-ils prêts à ces choix impopulaires ?

Le peuple américain doit avoir une discussion franche sur les chiffres du budget. Si une situation ne peut pas durer – et je pense que notre déficit actuel est insoutenable –, elle finira par prendre fin. Est-ce que cela se fera en douceur ou dans la douleur ? Ce sont des compromis difficiles. Je ne veux dicter à personne ce qu’il doit penser, mais se voiler la face n’est pas une solution.

Avec des marges budgétaires aussi minces, sur quels leviers le Congrès peut-il jouer pour le pouvoir d’achat ?

L’assurance maladie en est un. Je suis convaincu qu’avant de s’attaquer à une idée, il faut en imaginer une autre, à opposer à la première. En ce qui concerne l’Obamacare, les républicains n’ont fait que s’y attaquer et le saper, de sorte qu’aujourd’hui, non seulement les personnes qui bénéficient d’une couverture santé sont moins nombreuses, mais elles paient aussi plus cher. Cela a un effet immédiat sur le coût de la vie : c’est une dimension de la crise dont le Congrès pourrait se saisir.

Restaurer l’Obamacare suffira-t-il, ou faut-il refonder le système de santé ?

Réformer le système de santé est, à un certain niveau, vraiment simple. Il suffit de regarder ce qui se passe dans d’autres pays et de constater que certains d’entre eux ont trouvé la bonne formule ; s’ils ne l’ont pas trouvée, ils se trompent en tout cas moins que nous. Je viens d’un pays, l’Australie, où le système de santé est bien moins coûteux, plus efficace, plus humain, plus apprécié et plus équitable, et qui donne des résultats au moins aussi bons. Peu m’importe donc comment vous appellerez votre prochaine série de réformes de la santé, mais si cela rapproche l’Amérique de l’Australie, cela peut fonctionner : les Australiens et les Américains ne sont pas si différents. D’un point de vue économique, la réponse est la suivante : oui, il existe d’autres modèles, et oui, ils peuvent fonctionner. La seule difficulté, c’est la politique. Mais c’est là tout le jeu.

J’ajouterais seulement que, dans un domaine comme la santé, il faut une idée pour en battre une autre. Si vous voulez vous débarrasser du système actuel au profit d’un système de santé universel, défendez cette idée. Pour ma part, je plaiderais pour le modèle australien. La seule chose qui ne fonctionne pas, c’est de dire « Je n’aime pas le système actuel » puis de le saper d’une manière qui augmente le coût des soins de santé pour des millions de personnes et en exclut beaucoup par le prix, ce qui s’est précisément passé ces deux dernières années. Presque n’importe quelle réforme serait meilleure que ce que nous faisons actuellement.

Face à un président qui conserve son droit de veto, le Congrès a-t-il vraiment les moyens d’agir ?

Le Congrès devra bien sûr composer avec le président, et la question reste ouverte. La majorité démocrate est assez large pour gouverner de manière cohérente, mais encore faut-il que le président signe ses textes. Jusqu’ici, le président n’a montré aucun intérêt pour la collaboration, y compris avec un Congrès républicain, qu’il a pratiquement ignoré. Alors que fera-t-il avec un Congrès démocrate ?

Le président garde la main sur l’exécutif. Les démocrates ne risquent-ils pas de se cantonner à l’obstruction ?

La meilleure voie à suivre pour les démocrates est de tirer les leçons de l’un des principaux échecs de Trump : il a certes réussi à faire passer beaucoup de choses, mais il n’a jamais réussi à convaincre le peuple américain. Prenons l’exemple des droits de douane. Il n’a jamais essayé de nous convaincre de leur intérêt. Il ne s’est jamais présenté devant nous, les yeux dans les yeux, pour dire : « Voici pourquoi je pense que les droits de douane sont une bonne idée. » Il n’a jamais pris le temps de répondre aux contre-arguments qu’on leur opposait. Il se contentait de dire : « Je suis l’homme des droits de douane, je le fais. » Normalement, un président essaie de convaincre le peuple du bien-fondé de ses actions. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles le retour de bâton a été si violent, c’est que le président a pris toutes ces mesures sans jamais rallier le peuple américain à sa cause.

Prenez la guerre en Iran, et comparez avec le moment où le président Bush est entré en guerre en Irak : il a passé des mois à monter son dossier, à nous associer tous à ses discussions et à sa réflexion. Trump n’a rien fait de tout cela, et cela lui est revenu en pleine figure. Donc, si je devais donner un conseil, ce serait celui-ci : menez les débats à voix haute, en public, et ralliez la population à votre cause, car c’est de là que viendra en fin de compte le soutien politique.

Au-delà de ces bras de fer institutionnels, quelles doivent être les priorités économiques des deux prochaines années ? 

Il est essentiel de rétablir la place des États-Unis dans le monde, ce qui pose d’emblée la question de la guerre commerciale. La guerre commerciale n’a rien apporté aux États-Unis. Elle nous a nui, elle a nui à nos partenaires commerciaux et elle a nui à l’avenir des États-Unis, car elle rend plus difficile pour notre pays d’être un partenaire commercial, un ami ou un allié de confiance pendant toute une génération. C’est une série d’erreurs extrêmement coûteuses, et rétablir notre place dans le monde implique probablement de repenser – c’est-à-dire de mettre fin à – la guerre commerciale.

Il en va de même pour l’Iran. Je ne suis pas un spécialiste de la politique étrangère, mais la seule chose que je vois ressortir de la situation avec l’Iran, ce sont des difficultés économiques et une perte d’influence pour les États-Unis. L’Iran a soudainement découvert qu’il pouvait prendre l’économie mondiale en otage via le détroit d’Ormuz. C’est un pouvoir immense que nous leur avons accidentellement révélé, que nous leur avons en quelque sorte offert, et qui a compromis notre sécurité. Nous devons donc déterminer ce que nous cherchons au juste à faire. Si la réponse est que nous refusons d’admettre la défaite parce que la fierté d’un vieil homme est en jeu, cela nous nuit et nuit aux populations de la région. Mieux vaut blesser les sentiments de ce vieil homme que ruiner la vie de millions de personnes.

Sur la tech et l’IA, l’administration Trump a fait le choix de la dérégulation au nom de l’innovation. Quel devrait être le programme démocrate ? 

Il y a deux sujets distincts : ce que nous appelions les géants de la tech il y a à peine trois ans, et l’IA, qui pourrait bien être la technologie la plus transformatrice de notre vie.

Le président alterne entre deux approches vis-à-vis de l’IA : soit il l’ignore, soit il promet de ne pas la réglementer. Or, lorsqu’une technologie est sur le point de transformer les carrières, les communautés, les filets de sécurité sociale et l’économie tout entière, se contenter de dire que la seule chose à faire est de ne pas la réglementer, c’est manquer une occasion. Et j’ai le sentiment que l’angoisse que chacun d’entre nous éprouve face à l’avenir explique en partie ce que nous avons observé lors du scrutin.

Difficile pour les démocrates de faire pire que de dire : « Je vais l’ignorer et ne rien faire, et puisque je ne ferai rien, j’empêcherai quiconque, non seulement le gouvernement fédéral mais aussi les gouvernements des États, d’agir à ce sujet. » C’est ne pas être à la hauteur des circonstances. Les démocrates vont-ils se mobiliser et se montrer, eux, à la hauteur ? Dans tous les cas, ils ne feront pas pire.

Que doivent-ils faire pour être à la hauteur ?

Tout gouvernement doit avoir une vision cohérente de l’IA. Observer le monde changer et rester les bras croisés, plutôt que d’essayer de façonner un outil puissant pour qu’il nous soit plus utile, est non seulement absurde, mais presque certainement néfaste. Je ne vous dis même pas quelle devrait être cette vision, mais ne laissez pas cette révolution technologique être réglementée par un vieux bonhomme qui ne s’en est jamais servi. Nous avons besoin d’une réflexion sérieuse et cohérente sur la manière dont l’IA redéfinit les carrières, sur la façon dont elle modifie nos besoins en matière de filet de sécurité sociale, sur ce que signifie le contrat social à l’ère de l’IA, sur les risques encourus, sur la manière de les minimiser et sur celle de maximiser les bénéfices. C’est un débat d’une importance capitale. Si nous ne consacrons pas la majeure partie de notre temps à en discuter, c’est que nous faisons fausse route sur bien des points.

L’IA pose toute une série de questions très difficiles. Elle pourrait accomplir des choses extraordinaires, auxquelles on ne souhaite pas faire obstacle. Par exemple, s’il existait une IA capable de mettre au point un remède contre la maladie dont souffre actuellement votre grand-mère, qui voudrait empêcher cela ?

Mais l’IA va également transformer le marché du travail dans lequel nos enfants entreront après avoir obtenu leur diplôme, d’une manière qui semble très déplaisante et très incertaine. De telles transformations pourraient menacer la prospérité de toute une génération. Qui souhaite cela ?

Une large part de la croissance américaine repose sur l’IA. Sommes-nous dans une bulle ?

Si je savais que c’était une bulle, j’aurais vendu à découvert toutes les actions et je serais l’homme le plus riche que vous ayez jamais rencontré. Il y a actuellement autant de gens qui achètent des actions liées à l’IA que de gens qui en vendent ; il y a donc autant de personnes qui croient en l’avenir de l’IA que de personnes qui pensent qu’il est quelque peu compromis.

Est-ce qu’il me semble possible que l’IA mérite d’être valorisée telle qu’elle l’est aujourd’hui ? Oui. Est-ce qu’il me semble possible qu’elle fasse l’objet d’une survalorisation ? Oui. En dire plus que cela est presque impossible. Je ne pense donc pas que quiconque sache si nous sommes dans une bulle ou non.

Faut-il tout de même prendre ce risque au sérieux ?

Oui. Chaque fois que l’on observe une concentration extrême des investissements, la découverte d’un simple fait – par exemple, que ces modèles ne sont pas aussi performants qu’on le pensait – pourrait faire s’effondrer un immense château de cartes. S’il s’agissait d’un tout petit château de cartes, qui s’en soucierait ? Mais dès lors qu’il y a une source concentrée de croissance économique, il faut craindre un krach, et c’est précisément celui-là qui devrait nous inquiéter.

Comment se préparer à cette éventualité ?

Il faut s’assurer que les personnes qui parient sur les entreprises de l’IA seront celles qui assumeront la perte en cas d’échec. Si je parie 100 dollars sur les Red Sox et qu’ils perdent, le gouvernement ne vient pas à mon secours. Il faut être clair : si vous pariez 100 dollars sur OpenAI et que le cours de l’action s’effondre, l’État ne viendra pas vous renflouer.

Il faut également s’assurer que le reste du système financier est suffisamment solide pour qu’en cas de faillite des entreprises de l’IA, les nombreuses personnes qui perdront leur emploi n’entraînent pas le reste de l’économie dans leur chute. Personnellement, j’espère et je crois que le système est suffisamment solide.

Ce qu’il faut éviter, c’est le genre de contagion financière que nous avons connue lors de la dernière crise financière. La bonne nouvelle, c’est que nous avons traversé cette crise il y a près de 18 ans ; j’espère donc que nous en avons tiré certaines leçons, et que l’ingénierie financière, les évolutions réglementaires et les institutions mises en place pour réduire les interconnexions à l’origine de la contagion fonctionneront.

Donc oui, nous devrions nous inquiéter, mais je ne sais pas si ceux qui devraient s’inquiéter le font.

Qu’en est-il de la question sécuritaire ?

Nous devons sérieusement nous inquiéter des potentielles conséquences sécuritaires de l’IA : va-t-elle faire tomber les grandes entreprises, les gouvernements, etc. ? Nous devons nous inquiéter du fait que des acteurs malveillants disposent désormais de certains des outils les plus puissants que l’humanité ait jamais connus. Il faut donc veiller à ce que ces outils soient limités, ou à ce qu’ils ne tombent pas dans les mauvaises mains.

Le maintien de la concurrence pose également des questions importantes dans ce domaine. Si nous nous retrouvons dans un monde avec un seul fournisseur d’IA, celui-ci va soudainement faire grimper les prix de manière vertigineuse, vous et moi serons perdants, et c’est lui qui empochera tous les revenus.

Faut-il sortir de l’orthodoxie économique et inventer des formes de rémunération collective, une sorte de « dividende de l’IA » ?

Nous avons besoin de programmes qui tiennent compte du fait que cette IA a été entraînée grâce à notre travail et à celui des générations qui nous ont précédés. Ce travail n’est actuellement ni reconnu, ni rémunéré. Cela nous offre l’occasion de mettre en place certaines des formes de redistribution dont nous pourrions avoir besoin.

Auriez-vous des exemples ?

Nous devons comprendre ce qu’est le travail. Les premiers échelons de la carrière seront probablement les premiers à être supprimés : les ordinateurs peuvent en gros faire ce qu’un jeune diplômé est capable de faire, mais ils ne peuvent pas faire ce qu’un associé senior est capable de faire. Comment reconstruire et repenser les parcours professionnels ? C’est une question qui relève du monde des affaires. La question qui se pose pour le gouvernement est de savoir comment reconstruire un filet de sécurité sociale et un système éducatif adaptés à ce nouveau monde. Et ce n’est que le début. Si l’on considère que l’IA pourrait transformer l’économie comme l’a peut-être fait la Révolution industrielle, on mesure l’ampleur du chantier qui nous attend tous.

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01.11.2026 à 14:00

Pour continuer à grandir, Shanghai doit se démolir elle-même

Louis Puel

Après avoir construit l’équivalent de 53 Manhattan, la capitale économique chinoise arrive au bout de ses réserves foncières. Et maintenant ?

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Texte intégral (9377 mots)

Connaissez-vous trois provinces chinoises  ? Pour comprendre la Chine de Xi, il faut sortir de Pékin et de Shanghai. Notre nouvelle série part à la rencontre des espaces où se construit une autre figure du futur. Pour recevoir cette série qui nous a déjà amené au Sichuan, au Zhejiang en passant par le Guangxi ou encore le Hunan, abonnez-vous au Grand Continent. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Alors que Shanghai a grandi sur ses rizières depuis un demi-siècle, elle ne peut désormais croître qu’en se démolissant elle-même 13. Fin 2025, la municipalité a en effet consommé 3 139 km2 de terrains constructibles sur les 3 200 14 que son plan directeur l’autorise à mobiliser d’ici 2035 – une échéance avancée à 2030 en juillet dernier. Pour donner un autre ordre de grandeur, après avoir construit l’équivalent de 53 Manhattan, il ne lui en reste qu’un seul pour la prochaine décennie, soit 61 km2 à répartir entre le logement, l’industrie, les infrastructures et les cinq villes nouvelles. 

Peut-on faire du neuf avec du vieux  ? À Shanghai, cette question est avant tout politique, la municipalité ayant reçu le mandat d’inventer la ville chinoise post-expansion. En 2017, deux mois après le XIXe Congrès, le Conseil des affaires de l’État a en effet approuvé le plan directeur «  Shanghai 2035  » 15. Il s’agit du premier document d’urbanisme chinois de ce rang à programmer une forme de décroissance  : l’emprise y est plafonnée  ; la population, stabilisée autour de 25 millions d’habitants  ; et plus de 60 % du territoire sont consacrés à des espaces écologiques. Ce plan comporte de nombreuses implications politiques pour une municipalité 16 qui exerce à l’échelle nationale des fonctions économiques et administratives considérables. 

Shanghai n’est pas une «  ville  » au sens communal européen, mais une municipalité directement administrée par le gouvernement central 17, soixante fois plus vaste que Paris intra-muros, avec des campagnes, des îles et des ports en eau profonde. En 2025, son PIB a atteint 5 670,9 milliards de yuans 18, soit environ le quart du PIB français et autour de 4  % de celui de l’Union européenne. Alors que son modèle de croissance par étalement et le foncier culminent, la mégapole est prise entre trois étaux  : concurrentiel, budgétaire et démographique. En effet, dans le modèle de croissance chinois des trois dernières décennies, le foncier est devenu l’un des principaux actifs et leviers de financement des collectivités locales 19. Plafonner l’emprise constructible d’une municipalité revient donc à amputer ses capacités financières. De plus, on peut se demander si la contrainte foncière produit réellement de l’innovation urbaine, et si la ville peut rester à l’avant-garde.

Pour y répondre, il faut regarder attentivement le plan 20 et les objectifs fixés. Celui-ci en énonce trois : s’adapter aux tendances internationales, mettre en œuvre les stratégies nationales et se fonder sur les attentes des habitants. Le monde impose, la nation ordonne, les habitants suggèrent. Si une consultation publique a permis de recueillir environ seize mille réponses, ces dernières s’inscrivent toutefois dans un cadre politique déjà défini par la pensée de Xi Jinping.

S’adapter au monde  : 适应国际趋势

Le plan directeur s’ouvre sur un diagnostic de l’état du monde et identifie trois tendances auxquelles Shanghai devra se conformer. La première est l’interconnexion géopolitique  : la mondialisation se double d’un fort ancrage régional. Pour exister, la ville doit donc être à la fois un hub mondial connecté aux flux financiers et commerciaux, et un pôle régional, à travers l’élaboration d’une coopération en réseau avec les villes voisines comme Suzhou ou Hangzhou. La deuxième est le développement d’une économie portée par l’intelligence artificielle, et plus largement l’innovation. La croissance future est envisagée à travers la création de technologies de pointe, dépassant les chaînes d’assemblage basiques. Enfin, la troisième tendance est l’entrée du monde dans l’ère de la civilisation écologique 21 (生态文明), c’est-à-dire un alignement de la croissance économique sur les limites physiques de la planète. À l’échelle urbaine, cela se traduit par le respect des ressources et des sols, la réduction de la pollution et une attention recentrée sur le bien-être des habitants. Le passage d’une logique quantitative à une logique qualitative s’inscrit dans un basculement annoncé, où le renoncement serait une avance prise sur les autres métropoles. Ce constat élaboré entre 2014 et 2017 s’inscrivait cependant dans un monde de réseaux croissants. En une décennie, les bouleversements géopolitiques ont entraîné une augmentation des contrôles des exportations de semi-conducteurs, des restrictions à l’investissement étranger et une fragmentation spectaculaire des chaînes de valeur.

L’attention portée aux tendances internationales s’est traduite très concrètement par une politique industrielle visant la spécialisation. La mégapole se distingue parmi les grandes métropoles financières mondiales, en demeurant une des plus grandes bases industrielles, et l’une des principales de Chine. Trois filières 22 ont été désignées comme prioritaires  : les circuits intégrés, la biomédecine et l’intelligence artificielle. Ces dernières cumulaient en 2024 environ 1 800 milliards de yuans de chiffre d’affaires, soit quelque 230 milliards d’euros. La mue industrielle vers les secteurs de pointe s’accomplit alors que la ville conserve pour la seizième année consécutive le premier rang mondial de traitement de conteneurs  : 55,06 millions d’EVP en 2025 23, soit près de quatre fois le volume de Rotterdam, premier port européen. Le commerce extérieur de Shanghai a atteint 4 510 milliards de yuans en 2025 24, faisant de la ville une plateforme gigantesque où circulent capitaux, matières premières et produits finis.

La conjoncture a démenti le pari d’une mondialisation heureuse. La stratégie adoptée des «  cinq centres  » 25 consistait à faire de Shanghai un hub international dans cinq domaines clefs  : économie, finance, commerce, transport maritime, innovation scientifique et technologique. La montée en puissance de ces centres et leur interconnexion supposaient un environnement ouvert, dans lequel la position d’interface constituait un avantage. Trois signaux indiquent toutefois les limites de la soutenabilité de ce modèle.

Le premier tient aux contrôles à l’exportation qui frappent la première des trois filières prioritaires. Depuis 2022, les États-Unis, les Pays-Bas et le Japon ont progressivement renforcé leurs restrictions sur les équipements nécessaires à la fabrication des semi-conducteurs avancés 26. Les États-Unis ont également restreint l’accès chinois à certaines puces de pointe et aux technologies permettant de les produire. Or, les circuits intégrés (semi-conducteurs), filière la plus stratégique du plan «  Shanghai 2035  », pâtissent du manque d’outils. Conçu comme la démonstration que Shanghai pouvait attirer la science mondiale, le pôle de Zhangjiang, quartier technologique surnommé la «  Silicon Valley chinoise  » 27, est finalement devenu le lieu où la Chine s’efforce de produire par elle-même et de tendre vers l’autosuffisance. La substitution aux importations remplace la logique d’ouverture, et devient le nouveau critère de réussite.

Le deuxième signal est celui d’une concurrence intérieure. Des villes comme Hangzhou et ses «  six petits dragons  » 28 – Shenzhen et surtout Hefei 29, capitale provinciale longtemps obscure devenue grâce à ses fonds d’investissement publics un pôle majeur du capital-investissement et des industries d’avenir –, captent une part croissante des talents et des capitaux. La mégapole doit donc aussi se défendre contre ses rivales intérieures.

Enfin, les recettes du budget public local constituent le troisième signal, avec une progression de 1,5  % contre 5,4  % pour le PIB réel en 2025, très en deçà de la croissance nominale de l’économie. Les recettes foncières 30 – dont le tarissement ne peut être que mécanique dès lors que l’on cesse d’ouvrir des terrains à l’urbanisation –, n’ont pas encore trouvé de substitut.

Contourner le plafond : la sortie par la mer 

La contrainte foncière peut toutefois être contournée, par exemple en déplaçant les lieux de croissance. Distantes de quelques dizaines de kilomètres, les opérations de Lingang et de Yangshan montrent comment Shanghai peut redéployer son développement à l’intérieur de ses nouvelles contraintes géographiques.

Créée le 20 août 2019, la zone spéciale de Lingang 31 est à la pointe sud-est du territoire municipal, à environ soixante-dix kilomètres du Bund, sur des terres gagnées sur la mer. Elle couvre 873 km² dans son périmètre de planification, dont 119,5 km² de zone de démarrage anticipé, et vise 800 000 habitants. C’est là que Tesla a implanté sa Gigafactory 32, première usine automobile en Chine, entièrement détenue par un constructeur étranger. Lingang appartient au territoire administratif de Shanghai et s’impute donc sur le plafond des 3 200 km². L’opération modifie l’affectation des espaces  : on ne privilégie pas le centre-ville en vue de sa densification, mais la périphérie littorale. Les derniers hectares constructibles servent donc davantage l’industrie que le logement.

Quant au port en eau profonde de Yangshan 33, il relève d’une logique plus radicale. Les îles sur lesquelles il est construit dépendent administrativement du comté de Shengsi, dans l’archipel de Zhoushan, dans la province du Zhejiang. Reliées au continent par le pont de Donghai ouvert en 2005 et long de 32,5 kilomètres, elles sont cependant exploitées par Shanghai. La ville y a en effet mis en service en 2017, le plus vaste terminal à conteneurs entièrement automatisé du monde. Pour une part décisive, le premier rang mondial revendiqué par la municipalité repose ainsi sur un sol qui ne lui appartient pas 34.

Ces deux opérations illustrent la manière dont Shanghai traite et contourne les limites (plafonds, seuils et indicateurs contraignants). La ville a simultanément gagné du terrain sur l’eau et emprunté celui de sa voisine, prolongeant par des moyens techniques et diplomatiques les caractéristiques de sa zone d’exception. 

Mettre en œuvre les stratégies nationales : 落实国家战略, 

Revenons maintenant au plan «  Shanghai 2035  ». Suivant le deuxième objectif, Shanghai doit se laisser guider «  par la pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises […], jouer un rôle de pionnier dans la réforme et l’ouverture » et assumer « la mission nationale et la responsabilité historique » d’entraîner la région dans la compétition internationale  ». La pensée de Xi Jinping sur le «  socialisme aux caractéristiques chinoises  » pour une nouvelle ère 35, a d’abord été inscrite dans les statuts du Parti 36 en octobre 2017 – soit moins de deux mois avant l’approbation du plan directeur –, puis dans la Constitution de la République populaire en mars 2018. Ce cadre idéologique s’organise en quatorze principes qui couvrent l’ensemble de l’action publique – de la défense nationale à la protection de l’environnement – et placent chaque domaine sous une autorité doctrinale unique. Son effet pratique tient à l’obligation d’alignement  : tout document de planification s’ouvre par une référence à cette pensée, et la conformité devient un critère d’évaluation des cadres au même titre que les résultats économiques. Ce dispositif concentre donc entre les mains d’un seul auteur l’interprétation légitime du réel 37 qui règle par avance les arbitrages que les échelons inférieurs auraient pu discuter.

Les objectifs étant décidés au plus haut niveau, l’invention shanghaïenne s’exerce avant tout sur les moyens pour les atteindre. Cette hiérarchie décisionnelle s’observe à plusieurs égards. Le document interdit 38 à tout service, ainsi qu’à tout individu, de modifier le plan et oblige le gouvernement municipal à s’y tenir. Cette même subordination se retrouve à l’échelle de la gouvernance – la carrière de ceux qui l’exécutent, dépend du respect des objectifs. À ce titre, Shanghai constitue depuis longtemps un véritable tremplin pour les hauts responsables chinois  : le poste de secrétaire du Parti qui domine la hiérarchie locale, a été occupé avant leur promotion nationale par plusieurs dirigeants devenus depuis membres du sommet de l’État 39, comme Han Zheng et Li Qiang. Le plan a été élaboré sous le secrétariat de Han Zheng, approuvé quelques semaines après l’arrivée de Li Qiang à la tête du Parti à Shanghai, un peu plus de cinq ans avant sa nomination comme premier ministre. Il est mis en œuvre depuis octobre 2022 par Chen Jining 40, ingénieur et spécialiste de l’environnement, ancien président de la célèbre université Tsinghua à Pékin et ancien ministre de la Protection de l’environnement. 

Cette succession illustre une caractéristique plus large du système chinois 41 : les grandes villes servent de vitrine pour les politiques nationales, mais aussi de terrain d’évaluation pour les cadres appelés à progresser dans la hiérarchie du Parti. La dimension environnementale du projet trouve ainsi une incarnation particulière  : la «  ligne rouge écologique  » (生态 保护红线) de Shanghai 42 est aujourd’hui portée par un ancien ministre de l’environnement. Ce choix n’est donc pas anodin et répond à une logique constante sous Xi Jinping  : faire notamment appel à des profils scientifiques et technocratiques pour conduire les priorités stratégiques du pays.

Deux formules essentielles viennent façonner la politique urbaine  : le « développement de haute qualité » 43 et un « urbanisme centré sur l’habitant » 44, qui a par la suite inspiré le terme de « ville du peuple » 45. La première fixe la priorité économique et fournit la justification doctrinale à l’abandon de la croissance extensive ; la seconde entend définir le point de départ et la finalité de l’action urbaine. 

Shanghai occupe une position singulière, en matière de protection du patrimoine – une des dimensions importantes du développement de haute qualité. La ville est en effet le lieu de naissance du Parti. La culture rouge 46 figure parmi les trois cultures que la municipalité reconnaît officiellement, aux côtés du style shanghaïen et de la culture du Jiangnan. C’est comme une ressource d’aménagement que l’emploie le plan. Au Mémorial du premier Congrès du PCC, des élèves des Jeunes Pionniers participent à la transmission de l’histoire du Parti à travers l’équipe de jeunes guides «  Hong Laba  », avec des supports en mandarin, anglais et dialecte shanghaïen. Dans le district de Hongkou, un bus transformé en « classe rouge mobile » 47 sillonne les quartiers pour dispenser des « cours mobiles du Parti » consacrés à l’histoire révolutionnaire. Le patrimoine révolutionnaire devient ainsi une composante à part entière de la fabrique urbaine grâce à des outils de transmission, d’éducation et de mise en récit de la ville.

La seconde formule, la «  ville du peuple  », est née d’une opération de requalification urbaine shanghaïenne 48. Le district de Yangpu, au nord-est de la ville, sur la rive ouest du Huangpu, était autrefois l’un des grands cœurs industriels de Shanghai. Les usines textiles, une centrale électrique, une usine à gaz, des entrepôts et installations portuaires formaient une longue façade industrielle faisant du quartier un bastion du monde ouvrier. Après les délocalisations des années 1990, ces activités ont progressivement laissé place à une vaste friche, longtemps coupée du fleuve par les murs des anciennes usines. À partir du milieu des années 2010, la municipalité entreprend sa reconversion et, plutôt que d’effacer ce passé industriel, elle conserve plusieurs dizaines de bâtiments et transforme près de six kilomètres de berges en espaces publics, culturels et de promenade. En 2019, cette opération prend une dimension politique plus large, lorsque Xi Jinping vient inspecter les nouveaux espaces du front de fleuve et y formule un principe appelé à devenir une doctrine nationale : « la ville du peuple est construite par le peuple, la ville du peuple est au service du peuple » 49. Reprise dans les plans nationaux et les politiques urbaines chinoises, cette formule transforme une expérience locale de réaménagement en modèle de politique publique. 

Se fonder sur les attentes des habitants : 立足市民期待

Le troisième objectif repose sur l’idée de faire de Shanghai une ville pensée à partir des besoins quotidiens de ses habitants. Lors de la préparation du plan «  Shanghai 2035  », parmi les quelque seize mille réponses récoltées par l’enquête publique 50 portant sur les attentes en matière d’avenir urbain, on retrouve tout d’abord le souhait d’une ville écologique (17 %), globale (15,2 %), culturellement diversifiée et inclusive (12,8 %), solidaire (12,1 %) et enfin, agréable, sûre, technologique et innovante. Les demandes concernaient notamment l’environnement, le logement, les services de proximité, la prise en charge des personnes âgées et l’accès aux soins. 

Le plan y répond en particulier par le principe des « cercles de services de proximité ». L’objectif est que les habitants puissent trouver les principaux services nécessaires à la vie quotidienne – 99 % des équipements publics – dans un rayon de 15 minutes de marche autour de leur domicile. Il prévoit aussi 4 m² d’espace public de proximité par habitant, comprenant des parcs, des petites places et des espaces verts d’angle de rue. La distance moyenne de déplacement pour les besoins courants sera ainsi limitée à 2,5 km.

Cette promesse doit être mise en œuvre au plus près du terrain, par une chaîne administrative complexe. En 2026 51, Shanghai est ainsi divisée en seize districts, puis en 109 sous-districts et 107 bourgs – eux-mêmes au contact de 5 120 comités de résidents et de 1 551 comités villageois. Les bureaux de sous-district constituent l’un des principaux relais entre la municipalité et les habitants  : ils organisent une partie des services publics et traitent des problèmes très concrets, comme ceux liés au vieillissement de la population. 

Face au vieillissement de la population

Derrière les grandes ambitions affichées par la « ville du peuple » se trouve une politique beaucoup plus ordinaire : il s’agit de permettre à une personne âgée de manger à proximité de chez elle, d’accéder à des soins, ou encore, de trouver de l’aide dans son quartier. Fin 2025, la ville comptait 2 498 lieux de restauration pour personnes âgées et 557 centres communautaires proposant des services aux seniors. Si Shanghai est la ville chinoise où l’on trouve le plus de restaurants distingués par le guide Michelin (52), c’est aussi celle où l’action publique cherche à garantir des repas accessibles aux personnes âgées.

On le voit par exemple avec le hongshao rou (红烧肉), une spécialité shanghaïenne – du porc braisé à la sauce soja et au sucre 52. On en trouve des variantes dans de nombreuses régions de Chine, du Hunan au Jiangsu. Il est aussi associé au poète Su Dongpo et à son Ode au porc 53 («  猪肉颂  »), ou à une version appelée le « porc braisé à la Mao » 55, où une portion peut coûter 6 à 10 yuans, soit environ un euro. 

Cette prise en compte du vieillissement de la population était aussi une attente des habitants, exprimée dans l’enquête publique menée en 2016. Les demandes ont reçu des réponses matérielles  : outre l’amélioration de la qualité de l’eau et de l’air, et l’aménagement des berges en promenades, on note aussi une augmentation des dispositifs gérontologiques. La municipalité recensait ainsi, fin 2025 56, 694 établissements d’accueil pour personnes âgées et 178 000 lits agréés. Le modèle est cependant moins celui d’un hébergement systématique que celui d’un réseau de services de proximité. Il rappelle davantage les systèmes 57 développés au Japon et en Corée du Sud face au vieillissement accéléré  : maintenir autant que possible les personnes âgées dans leur environnement quotidien en combinant hébergement, soins, repas et assistance à domicile.

L’ampleur du vieillissement met néanmoins les services de proximité sous forte pression. À la même date 58, Shanghai comptait 24,85 millions de résidents, dont près de 9,75 millions venus d’autres régions et dépourvus de hukou local, le livret de résidence qui conditionne encore l’accès à certains services publics locaux. Le vieillissement est particulièrement marqué parmi les résidents enregistrés : les 60 ans et plus représentent 37,6 % de la population 59. Dans le même temps, les naissances y étaient moins nombreuses que les décès  : 4,31 contre 6,61 pour 1 000 habitants. La ville approche donc du plafond de 25 millions d’habitants fixé par son plan directeur au moment même où sa population vieillit et commence à diminuer. 

Le problème est aussi celui de la main-d’œuvre : moins de jeunes actifs signifie moins de cotisants pour financer les retraites, alors que le nombre de personnes à prendre en charge augmente. Shanghai a ainsi lancé un plan associant 28 administrations pour favoriser l’emploi des seniors et développer des postes adaptés aux travailleurs âgés. Le Japon, confronté plus tôt au vieillissement et au déclin démographique, a déjà fait de l’emploi des seniors un élément structurel de sa réponse : en 2024, 53,6 % des Japonais âgés de 65 à 69 ans travaillaient encore. Le gouvernement vise 57 % d’ici 2029. Shanghai semble donc emprunter une voie comparable. Alors que les logements, les routes et les transports ont longtemps été la priorité pour accompagner la croissance, Shanghai doit désormais apprendre à faire fonctionner une ville qui ne grandit plus. Elle doit prendre en charge davantage de personnes âgées, avec moins de naissances, tout en intégrant aux services locaux une importante population mobile.

Avec la «  ville du peuple  », des vieux quartiers qui disparaissent

Une ville plus agréable pour ses habitants n’est pas nécessairement une ville qui conserve ses lieux de vie. La même politique qui promet de rapprocher les services de la population transforme aussi 60 les quartiers jugés trop anciens, trop denses ou trop dégradés. Dans la vieille ville du district de Huangpu, la «  ville du peuple  » s’est traduite par le départ de ses habitants les plus anciens. Les terrains libérés par la rénovation accueillent désormais des logements vendus autour de 170 000 yuans le mètre carré 61. Le temple de Confucius a fermé ses portes en 2021 62 pour une restauration portant sur 13 162 m² et d’une durée annoncée de deux à trois ans. Les travaux prévoyaient la démolition de «  constructions illégales  », à savoir les échoppes du marché aux livres et quelques bâtiments administratifs. Ce marché fonctionnait depuis 1986, d’abord quatre fois par an, puis chaque dimanche. Il réunissait des bouquinistes, des collectionneurs de revues et des étudiants venus chercher des manuels d’occasion. Ses vendeurs se sont repliés au deuxième sous-sol d’une galerie commerciale 63.

La disparition du marché a coïncidé avec l’achèvement d’une opération de plus grande ampleur  : le programme de résorption des logements anciens 64 clos en juillet 2022. Au total, 30 millions de mètres carrés ont été traités  ; et environ 1,3 million de foyers, relogés. Les habitants concernés étaient pour beaucoup âgés et installés de longue date dans des lilong dépourvus de sanitaires privatifs ; ils ont souvent été réinstallés en périphérie. Les terrains libérés reçoivent aujourd’hui des opérations d’un autre ordre, comme le programme Jinyuan 65 qui développe 230 000 m² répartis en 533 appartements et 151 villas. Beaucoup de résidents réclamaient depuis longtemps de meilleures conditions de logement. S’il est difficile de mesurer l’approbation ou la contestation de ces projets, l’ambiance urbaine et les modes de vie en ont, à l’évidence, été profondément transformés.

« Shanghai 2 035 » : un projet par ou pour le peuple  ?

Près de dix ans après son adoption, le plan «  Shanghai 2035  » a permis de faire du neuf avec du vieux. Sur les terrains industriels, la ville applique une démarche de revitalisation et conditionne toute reconversion au maintien d’un usage productif. Le patrimoine a également connu d’importants changements, à travers la protection de bâtiments historiques, de zones paysagères et de vestiges culturels. Cependant, le coût de ces opérations se lit dans la géographie sociale de la municipalité où les quartiers requalifiés ont changé d’habitants. Dans un article publié en 2020 sur l’aménagement des berges du Huangpu, les chercheurs Yifei Li et Xiaohua Zhong montrent que ce projet, pourtant présenté comme une initiative populaire, a été conduit de façon entièrement descendante par les autorités locales et leurs partenaires, sans aucune participation citoyenne réelle. Cette approche, qu’ils qualifient d’hégémonique amène à conclure qu’un projet «  pour le peuple  » n’est pas obligatoirement réalisé «  par le peuple  ». Le plan laisse par ailleurs une tension qu’il n’avait pas anticipée 66. 

Le plan directeur assignait à Shanghai deux des trois tendances mondiales à suivre simultanément  : l’innovation et la civilisation écologique. Une décennie plus tard, les deux entrent en tension. Les 160 centres de données de la municipalité consomment 3 % de son électricité 67, contre 1,7 % en moyenne nationale. La ville, qui s’est imposé des lignes rouges, devrait ainsi bientôt arbitrer entre deux de ses propres priorités.

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