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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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08.05.2026 à 18:00

Une idée dangereuse pour résoudre la crise en Iran

Matheo Malik

Un péage à Ormuz peut-il éviter la crise économique qui vient ?

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Texte intégral (3862 mots)

Les États-Unis et l’Iran continuent d’échanger des propositions en vue d’un mémorandum pour mettre fin à la guerre. Mais il semble toujours impossible de sortir de l’impasse tant que de nombreuses questions restent en suspens : le statut futur du détroit d’Ormuz, le soutien de l’Iran aux groupes armés dans la région, l’allègement des sanctions, le programme nucléaire, la guerre au Liban, la reconstruction d’après-guerre et les limites de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran. Chacun de ces sujets nécessiterait à lui seul des semaines, voire des mois de négociations pour parvenir à une résolution. Il avait fallu vingt longs mois d’intense activité diplomatique pour parvenir à l’Accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 — et il n’y avait alors pas de guerre.

Il est donc irréaliste de s’attendre à ce que toutes ces divergences soient réglées en quelques jours. Parallèlement, alors que les pourparlers sont dans l’impasse, le détroit d’Ormuz reste fermé. L’Iran, qui pourrait voir dans l’affirmation de son contrôle sur le détroit 1 la preuve tangible que le pays est sorti de la guerre en tant que puissance dominante dans le Golfe, est peu susceptible d’accepter de rouvrir la circulation sans obtenir quelque chose de substantiel en échange. Le problème, c’est que le temps nécessaire pour négocier ces concessions est supérieur à celui que l’économie mondiale peut encore supporter.

Pour tenter de sortir de cette impasse, les États-Unis ont mis en place un blocus visant à empêcher l’Iran d’exporter son pétrole et d’importer des marchandises essentielles. Cependant, la Maison-Blanche semble sous-estimer la capacité de l’Iran à surmonter les difficultés économiques. Une analyse de la CIA aurait d’ailleurs conclu que l’Iran pouvait résister au moins trois ou quatre mois à ce blocus naval 2.

Mais même si les États-Unis levaient le blocus et que l’Iran rouvrait le détroit, le risque que Téhéran le referme par intermittence au cours de négociations qui s’éterniseraient reste élevé. Le défi n’est donc pas seulement d’ouvrir le détroit, mais de le maintenir ouvert sur le long terme. 

Pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont pour l’instant qu’indirects.

Edoardo Campanella

Face à ce constat, une hypothèse pragmatique se précise : comment relancer le trafic maritime en l’absence d’un accord de paix global ?

Aussi peu acceptable que cela puisse paraître 3, une solution consisterait à autoriser l’Iran à imposer un péage pour le passage du détroit d’Ormuz, qui serait appliqué de manière uniforme à tous les navires. Cette solution provisoire serait assortie d’un calendrier précis pour supprimer progressivement cette redevance, le temps de négocier des questions plus larges, notamment la gouvernance à long terme du détroit. 

Soyons clairs : cette proposition radicale créerait un terrible précédent. Elle peut être assimilée à de l’extorsion, voire à une récompense pour le chantage exercé par l’Iran. Elle va à l’encontre des principes du droit de la mer, même en temps de paix. 

Cependant, l’alternative en temps de guerre serait pire.

Augmenter le coût du blocage : une stratégie pragmatique

Le choc énergétique déclenché par la guerre en Ukraine a été en partie atténué grâce à un certain pragmatisme : sanctionner le pétrole russe aurait potentiellement supprimé près de 10 % de l’offre mondiale, y compris les produits pétroliers. Pour limiter l’impact sur l’économie mondiale, l’Union européenne et le G7 ont opté pour une approche mesurée : interdire les importations maritimes de pétrole russe tout en instaurant un plafond de prix de 60 dollars par baril au-delà duquel le pétrole russe pouvait continuer à circuler à l’échelle mondiale. 

L’objectif n’était pas d’éliminer les barils russes, mais de maintenir leur circulation tout en réduisant les revenus de Moscou. Ce plafond n’a pas toujours fonctionné, car le prix de l’Ural et du Brent se négocient souvent à peu près au même prix et souvent au-dessus du plafond — comme c’est d’ailleurs le cas actuellement. Il s’agissait toutefois d’une solution pragmatique à un problème insoluble autrement.    

De même, les pays occidentaux, mais aussi ceux du Golfe, doivent désormais trouver un moyen de rouvrir le détroit d’Ormuz et de garantir qu’il le reste, tout en incitant l’Iran à négocier de bonne foi. 

Or pour l’instant, l’ouverture et la fermeture du passage maritime n’entraînent pas de coût direct pour Téhéran. C’est sur cette asymétrie que le régime joue : alors que les coûts de ces interruptions soudaines sont colossaux pour l’économie mondiale, pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont qu’indirects, bien que potentiellement graves, puisqu’ils vont d’un blocus naval américain à des frappes sur des infrastructures clefs.

L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre. Les routes traditionnelles qui traversent les eaux omanaises sont désormais impraticables en raison de la présence potentielle de mines marines. Les couloirs de navigation les plus sûrs et les plus prévisibles sont ceux annoncés par Téhéran et qui traversent les eaux territoriales iraniennes autour de l’île de Larak.

Un projet de loi visant à inscrire la souveraineté iranienne sur le détroit dans la législation nationale serait même en cours d’examen au Parlement à Téhéran. Le contrôle sur le détroit d’Ormuz est donc encore plus strict qu’avant la guerre, et pour l’instant, Téhéran n’est pas disposé à accepter une cogestion du détroit sous l’égide d’une coalition régionale ou multilatérale.

Créer et exploiter un nouveau manque à gagner pour l’Iran : la stratégie du péage d’Ormuz

Autoriser l’Iran à percevoir un droit de passage de tout navire empruntant le détroit, sans distinction entre nations amies et hostiles, modifierait les incitations pour Téhéran et stabiliserait la voie navigable. Les Iraniens ont d’ores et déjà avancé le montant qu’ils réclament : 1 dollar par baril de pétrole transitant par le détroit, soit environ 2 millions de dollars par navire. 

L’Iran aurait d’ailleurs déjà prélevé ce droit sur certains navires, exigeant d’être payé en yuans ou en cryptomonnaie. Si ce système était officialisé et que le trafic revenait à son niveau d’avant-guerre (environ 30 000 navires par an), un péage de 2 millions de dollars par passage générerait environ 60 milliards de dollars par an, soit l’équivalent d’environ 10 % du PIB nominal du pays.

À titre de comparaison, même si l’ensemble des exportations de pétrole iranien reprenait avec un Brent à 80 dollars le baril, les recettes pétrolières nettes annuelles ne dépasseraient probablement pas 25 à 30 milliards de dollars.

Les recettes du péage seraient, en revanche, mécaniquement liées au maintien de l’ouverture continue du détroit. La perspective de perdre ces recettes, en particulier dans le contexte d’une économie déjà mise à rude épreuve par des années de sanctions et par la guerre actuelle, rendrait le régime plus prudent quant à toute perturbation de la circulation. 

Ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.

Edoardo Campanella

Dans le même temps, le principe du péage pourrait entraîner des tensions au sein du régime : les partisans de la ligne dure et les modérés pourraient percevoir différemment le coût de la perte de ces recettes lorsque des décisions militaires difficiles devront être prises. Ce péage pourrait rendre également le régime responsable devant ses citoyens, qui s’attendraient à ce que leurs dirigeants agissent avec prudence et ne gaspillent pas une ressource économique si considérable.

Le péage d’Ormuz pourrait également servir d’outil de renforcement de la confiance. En subordonnant les recettes à un passage ininterrompu, la communauté internationale serait en mesure de tester, en temps réel, la volonté de l’Iran d’honorer ses engagements. Le régime iranien se sentirait du reste davantage légitimé sur la scène internationale et pourrait aborder les pourparlers de paix avec une vision à long terme — essentiellement motivée par la crainte de nouvelles frappes. Cela pourrait être néfaste pour l’opposition interne à court terme, mais une plus grande ouverture internationale pourrait en réalité contribuer à la renforcer au fil du temps — étant donné qu’elle n’est probablement pas assez forte actuellement pour renverser le régime.  

Cette taxe de transit pourrait également constituer une solution acceptable pour les pays consommateurs de pétrole. En effet, dans la mesure où les très grands pétroliers — la catégorie dominante pour les exportations du Golfe. Qu’il soit finalement supporté par les consommateurs ou par les exportateurs de pétrole du Golfe, ce coût demeure très marginal 4.

Si 65 dollars par baril constituent une estimation raisonnable de la juste valeur du Brent, et que les prix du pétrole se sont maintenus en moyenne à environ 100 dollars par baril depuis le début de la guerre, on peut poser que la « prime géopolitique » s’est élevée à près de 35 dollars par baril. Autrement dit, même en supposant que la totalité de la taxe soit répercutée sur les consommateurs finaux, cette prime passerait de 35 à 1 dollar par baril. 

Certes, les prix ne redescendraient peut-être pas immédiatement à 65 dollars par baril. Mais une stabilisation autour de 80 dollars représenterait tout de même un gain significatif pour l’économie mondiale. 

Notons enfin que les aspects économiques liés au transport d’autres matières premières peuvent différer de ceux du pétrole, de sorte qu’une analyse minutieuse d’une proposition de péage devrait probablement distinguer les types de navires et de marchandises transportées.

Un outil de sécurité et de négociations plutôt qu’une nouvelle taxe

Pour être efficace, ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties. 

Toute forme de harcèlement naval de la part de Téhéran ou le déploiement de nouvelles mines marines devrait déclencher un blocus naval immédiat du détroit par les États-Unis ou par une coalition multilatérale. Le péage devrait être payé en dollars américains, et ses recettes devraient être affectées exclusivement à la reconstruction des infrastructures civiles et non à des fins militaires. Pour s’assurer que tel soit le cas, les recettes devraient être déposées sur un compte de garantie géré par un organisme multilatéral, les fonds n’étant débloqués que pour des usages civils clairement définis et transparents.

Étant donné que des recettes annuelles équivalant à 10 % du PIB seraient manifestement excessives sur le long terme, le montant du péage devrait diminuer progressivement pour atteindre zéro dans un délai de 12 mois. Cela laisserait à l’Iran et aux États-Unis le temps nécessaire pour négocier sur les autres dossiers sans compromettre la sécurité de l’utilisation d’Ormuz. Une trajectoire clairement définie permettrait également de créer les incitations nécessaires pour négocier de bonne foi : la perspective de perdre les recettes du péage une fois que celui-ci aura été supprimé pourrait encourager Téhéran à faire des concessions sur des questions épineuses comme son programme nucléaire, en échange, d’un allègement des sanctions, par exemple. 

La limitation du péage dans le temps est donc indispensable pour éviter que Téhéran ne joue la montre en prolongeant indéfiniment les négociations de manière opportuniste, sans faire d’efforts sérieux pour les mener à bien.

L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre.

Edoardo Campanella

Le péage d’Ormuz est loin d’être une solution idéale.

En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et la zone contiguë, les États doivent autoriser le « passage inoffensif » des navires étrangers dans leurs eaux territoriales et ne doivent ni entraver, ni empêcher le « passage en transit » dans les détroits utilisés pour la navigation internationale. Le traité prévoit également que les pays ne peuvent pas facturer aux navires étrangers le simple fait de traverser leurs eaux territoriales. 

Dans le même temps, le Corps des gardiens de la révolution islamique est classé comme groupe terroriste par les pays occidentaux et le régime iranien compte peu de sympathisants à l’étranger en raison de ses violations incessantes des droits de l’homme. Il est donc clair qu’abonder ses caisses n’est pas la solution optimale.

Mais la guerre n’est jamais idéale. 

La priorité est désormais de mettre fin à cette situation et de stabiliser l’économie mondiale. Or, un détroit d’Ormuz que le régime iranien pourrait ouvrir ou fermer à volonté sans aucun coût n’est clairement pas la bonne solution. L’Iran serait en effet incité à utiliser le blocage comme une arme à chaque fois qu’il en aurait besoin, créant ainsi une perturbation géopolitique et économique. 

De même, un blocus naval américain, qui augmenterait les coûts pour Téhéran de l’utilisation d’Ormuz comme arme, risquerait d’aggraver les tensions sans pour autant rouvrir le détroit de manière efficace et durable. Une redevance limitée dans le temps pourrait faciliter les pourparlers de paix, stabiliser l’économie et permettre aux pays exportateurs et importateurs d’énergie d’envisager des solutions alternatives pour l’avenir. 

La vérité est que la situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps — si tant est que ce soit un jour le cas. 

Des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis ont désormais de bonnes raisons d’investir dans des voies terrestres pour contourner le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, les nations importatrices d’énergie réduiront leur dépendance vis-à-vis des ressources provenant du Golfe Persique, soit en diversifiant leurs fournisseurs, soit en diversifiant leur mix énergétique, en augmentant notamment la part des énergies renouvelables et, éventuellement, du nucléaire. 

Enfin, comme l’ont montré les attaques des Houthis à Bab el-Mandeb, le trafic maritime n’a jamais retrouvé son niveau d’avant la crise, malgré l’intervention militaire des États-Unis. De même, les armateurs y réfléchiront à deux fois avant d’envoyer leurs navires dans le Golfe, compte tenu du risque de les y voir bloqués pendant des semaines, voire des mois, si les tensions s’intensifient.

Acceptera-t-on de payer l’Iran pour sauver le commerce mondial ?

Même si le péage est bien conçu — avec des recettes affectées à des usages civils et un calendrier clair pour sa suppression progressive —, le plus grand défi serait de faire accepter la proposition sur le plan politique. 

Cela pourrait toutefois s’avérer beaucoup plus facile qu’il n’y paraît.

Pour Trump, l’approche des prochaines élections de mi-mandat rend indispensable de mettre un terme final à une guerre à laquelle plus de 60 % des Américains sont opposés. Il pourrait justifier cette décision en avançant, comme il l’a déjà fait, que les États-Unis ont effectivement gagné la guerre et doivent désormais instaurer un environnement stable pour les pourparlers de paix. Après tout, son administration n’a jamais clairement défini l’objectif de cette guerre. Elle pourrait simplement affirmer que les capacités militaires iraniennes ont été affaiblies au point que Téhéran ne représente plus une menace sérieuse et que l’ancien régime, ouvertement anti-américain, a été décapité.

Le langage a aussi son importance en politique. Au lieu de parler de « péage », ce qui évoque de manière gênante une taxe versée à l’Iran, l’administration pourrait présenter cela comme une redevance pour le service de navigation, à l’instar de celle prélevée au détroit du Bosphore.

La situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps.

Edoardo Campanella

Pour rendre ce projet plus acceptable, Trump pourrait également insister pour que toutes les exportations à destination des États-Unis soient exemptées de cette redevance. Comme le souligne le président américain, seule une petite partie du pétrole transitant par le détroit est en effet destinée aux États-Unis. Ce serait une solution bien meilleure pour l’image internationale du pays que l’idée initiale de Trump de créer une coentreprise avec l’Iran pour percevoir cet argent.  

Une telle exemption aurait un impact limité sur les recettes globales de l’Iran, tandis que les importateurs européens et asiatiques pourraient accepter cet arrangement, car la baisse générale des prix résultant de la réouverture du détroit d’Ormuz compenserait largement le surcoût. Pour la Chine, qui ne participe pas officiellement aux négociations mais soutient clairement la médiation pakistanaise, cet arrangement ne serait pas perçu comme une défaite, mais plutôt comme un moyen pragmatique de rouvrir une artère vitale pour son économie.

Convaincre les États du Golfe — et Israël

Il serait particulièrement crucial que le système de péage tienne compte des intérêts des États du Golfe, car l’Arabie saoudite serait a priori réticente à voir l’Iran élargir ses sources de revenus. Toutefois, si le péage était strictement limité dans le temps et si ses recettes étaient affectées à un usage précis, Riyad pourrait finir par considérer cet arrangement comme globalement positif, en raison des avantages liés à la stabilisation des marchés mondiaux du pétrole. De plus, comme Téhéran l’a suggéré précédemment, une partie des recettes du péage pourrait être partagée avec Oman, qui pourrait ainsi financer le déminage de ses eaux territoriales.

Pour instaurer la confiance entre l’Iran et la communauté internationale, il faudrait également qu’Israël respecte le cessez-le-feu. Or, cela pourrait s’avérer particulièrement difficile à obtenir pour Trump, dont les intérêts politiques divergent de ceux du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Les élections israéliennes étant prévues pour le 27 octobre, Netanyahou est sous pression pour remporter une victoire militaire décisive, qui reste difficile à atteindre. Si Israël devait reprendre ses attaques, le mécanisme de péage seul serait probablement insuffisant pour maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, car Téhéran tiendrait Washington pour responsable de l’incapacité à faire respecter l’accord. Israël pourrait ainsi devenir le principal facteur de déstabilisation de l’accord, ce qui nécessiterait une pression soutenue de la part de la communauté internationale pour garantir le maintien de l’arrangement.

Mettre en place un système de redevance de passage à Ormuz n’est ni idéal ni facile. 

Cette solution, qui peut sembler contre-intuitive, pourrait pourtant être le meilleur levier dont on dispose pour rouvrir de manière sûre l’une des artères commerciales les plus importantes au monde, à condition que ce dispositif risqué soit temporaire et mis en place le temps des négociations.

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06.05.2026 à 18:31

Comment le régime étend la guerre au-delà de l’Iran : entretien exclusif à Bagdad

Matheo Malik

Les paroles d’un proxy, analysées par quatre spécialistes.

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Texte intégral (9556 mots)

Le 7 avril, quatre jours avant l’annonce du cessez-le-feu négocié au Pakistan, un journaliste italien qui se trouve à Bagdad reçoit un appel : « Un membre de la Résistance a accepté de vous rencontrer à l’hôtel Rasheed. » Il est place Tahrir, lors d’une manifestation convoquée par Moqtada al-Sadr, le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr, exécuté sous Saddam Hussein en 1999. Plus d’un mois après le déclenchement de l’opération Epic Fury, une foule nombreuse est venue y répondre à l’appel de ce religieux chiite, figure politique encore influente malgré son retrait annoncé. La manifestation en soutien à « la Résistance iranienne » mélange les drapeaux nationaux et les slogans : de « l’Irak aux Irakiens » à « mort à l’Amérique » et « mort à Israël ». 

S’ensuit une conversation sous haute sécurité, visiblement soigneusement scriptée par l’interviewé. Son contenu permet d’illustrer et d’éclairer la manière par laquelle la nouvelle stratégie iranienne de guerre par procuration est menée dans la région. Il n’est pas question de publier cet entretien en l’état. Mais ces mots nous ont paru receler des enseignements importants, captés à chaud, sur l’adaptation du système d’alliances régionales du régime iranien, dans un moment de pression maximale. Nous avons proposé à plusieurs spécialistes de l’Iran et de son influence en Irak, de la propagande djihadiste en ligne et du droit pénal de le lire et de le commenter. Après un travail de plusieurs semaines, il permet de décrypter, par l’analyse des mots et du complexe discursif mis en place par le porte-parole de la Résistance islamique, la manière dont l’Iran projette la guerre hors de ses frontières.

Afin de mieux cerner de quoi sont faites les chaînes de commandement qui conduisent à une nouvelle vague d’attaques à destination de l’Europe et des États-Unis, il faut en effet entrer au cœur d’un récit et d’éléments de langage soigneusement codés, qui mettent en scène une tension stratégique entre Téhéran et ses exécutants. Ce dispositif est la clef de la stratégie iranienne de guerre indirecte. 

Au-delà du Hezbollah libanais, l’Irak est l’un des avant-postes des reliquats d’un Axe de la Résistance qui cherche, depuis le début de la guerre, à se recomposer dans une forme nouvelle.

Si le gouvernement de Bagdad maintient une position d’équilibre, les milices chiites regroupées sous l’appellation de « Résistance islamique » ont quant à elles mené des attaques contre des intérêts américains et kurdes en Irak tout en acceptant une forme de cessez-le-feu. La population se trouve prise entre les forces kurdes et pro-américaines d’un côté, et, de l’autre, des milices pro-iraniennes qui menacent de reprendre leurs actions violentes.

À quoi sert un discours de propagande ? De la République islamique aux proxies

Héloïse HeulsDepuis le début des opérations américano-israéliennes en Iran et plus nettement encore à partir de mars 2026, l’appareil de communication des milices alignées sur Téhéran s’est réactivé de manière intense mais dans une configuration renouvelée. Leur présence en ligne, jusqu’ici réduite à un noyau de fidèles, réinvestit désormais des espaces numériques qu’elles avaient progressivement désertés. Ce retour en force ne relève pas d’un simple regain d’activité. Il s’inscrit dans une stratégie visant à imposer, par le récit, une présence symbolique portée par ce qui se présente comme la « Résistance islamique » 5.

Cette dernière repose sur une rythmique discursive précise, articulée en trois temps : premièrement, l’élaboration d’un récit de légitimation ; deuxièmement, la désignation d’un adversaire commun, érigé en figure menaçante ; troisièmement, la sacralisation du combat, qui transforme l’engagement en horizon moral. Ces trois ressorts — légitimation, désignation de l’ennemi, sacralisation — composent une matrice récurrente des dispositifs de propagande structurés, que l’on retrouve dans la prise de parole de ce combattant djihadiste.

La volonté affichée de Téhéran est de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires.

Héloïse Heuls

L’ancrage bureaucratique : un paravent de légitimité pour couvrir la République islamique

Par sa phrase introductive — « je suis assistant de coordination de la Résistance » — l’intéressé donne du corps à sa parole en s’appuyant sur sa position au sein de la Résistance islamique. La fonction qu’il énonce le situe parmi les subalternes chargés d’assurer le lien entre les groupes composant ce collectif rassemblant cinq factions principales : Kata’ib Hezbollah, Harakat al-Nujaba, Asa’ib Ahl al-Haq, Kata’ib Sayyid al-Shuhada et Ansar Allah al-Awfiya 6. L’argument bureaucratique lui confère ainsi une forme d’autorité et, surtout, le replace dans une structure établie.

Presque transparente à première lecture, cette ouverture est pourtant centrale car elle permet de donner à l’ensemble du message une tonalité administrative, gage de sérieux : « Les dirigeants respectifs [des milices précitées] forment le Cadre de coordination, créé pour établir une ligne directrice unifiée et cohérente non seulement sur le terrain, sur le plan logistique et militaire, mais aussi en matière de relations publiques (…) Nous nous devons de parler d’une seule voix au public, à l’ennemi et à nos alliés »

Cette mise en scène de la structure contraste cependant avec les pratiques en ligne des mêmes organisations. L’argumentation s’appuie ici sur ce que Michel Crozier décrit comme une autorité rendue légitime par son inscription dans une structure 7, alors même que cette structure disparaît totalement des communications virtuelles produites par les membres de ces factions 8. La survalorisation de l’unité, pourtant au cœur de la stratégie de front menée par ces organisations, se déploie ainsi différemment selon les espaces : assumée sur le terrain, elle se dissout dans la dynamique numérique des espaces de propagande en ligne. 

La tension entre structure affichée et structure effacée ne peut être comprise sans le contexte plus large de recomposition interne. Si les liens entre l’Iran, ses milices mandataires et les groupes irakiens chiites affiliés n’ont jamais été rompus, l’été 2023 marque un moment de recentrage : il est admis que Téhéran aurait alors réuni discrètement les représentants des principales factions de l’Axe de la Résistance pour préparer la mise en place d’une chambre d’opérations régionale destinée à affronter Israël et les États-Unis, activée après les attaques du 7 octobre 2023 9. Derrière la continuité apparente de ces consultations, le but de ce changement de stratégie aurait été de contenir les rivalités internes autour des Unités de mobilisation populaire, dirigées par Falih Al-Fayyadh, en rassemblant leurs principaux chefs sous l’arbitrage d’officiers iraniens de premier plan 10.

Dans les mois suivants, les préparatifs décidés à Téhéran ont commencé à se matérialiser. La Résistance islamique en Irak revendique des actions contre les forces américaines tandis que le Hezbollah et les Houthis s’inscrivent progressivement dans cette dynamique, tout en se distançant publiquement des attaques menées par le Hamas et ses alliés 11. La volonté affichée de Téhéran devient alors de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires. Selon le discours présenté, une hiérarchie implicite structure cette union : le militant affirme ainsi que les ordres viennent des « dirigeants des trois factions historiques », le Kata’ib Hezbollah, le Nujaba et l’Asa’ib Ahl al-Haq. Il insiste pourtant sur un point central : si ces groupes restent en contact « permanent » avec l’Iran, ils ne recevraient pas « d’ordres directs ». Le système fonctionnerait comme une « coordination ». Cette insistance sur les mots participe d’une stratégie discursive visant à atténuer la responsabilité de Téhéran : le « djihad », selon l’expression employée par ce combattant, ne serait pas « commandé » mais « coordonné ». Une telle mise à distance de l’imputabilité renvoie à ce que Max Weber décrivait comme une forme d’irresponsabilité organisée propre aux systèmes de pouvoir complexes 12. Malgré l’union affichée, la chaîne de responsabilité se dissout dans un flou soigneusement entretenu où l’influence iranienne est reconnue — sans être jamais pleinement assumée.

Cette logique de dilution de l’imputabilité se retrouve également dans la mise en place d’une économie militante différenciée. Il est précisé que « chaque faction est soutenue et financée de différentes manières, les investissements et le commerce étant gérés à la fois par des représentants politiques et par des bureaux économiques ». Seule la Nujaba demeure en marge de ces logiques de marché afin de préserver sa « pureté » idéologique, une position héritée de son histoire, puisqu’elle a été créée en 2013 comme émanation d’Asaïb Ahl al-Haq pour défendre les lieux saints chiites en Syrie avant de faire allégeance au Guide suprême Ali Khamenei en 2016 13. Cette économie militante s’inscrit dans une architecture de pouvoir résiliente et remplaçable, fondée sur l’idée que la structure prime sur les individus. Comme le rappelle l’intéressé, « avant même qu’une figure ne tombe, un remplaçant est déjà en place (…) Les attaques contre les dirigeants de la République islamique étaient attendues ». Depuis mars 2026, la multiplication des chaînes Telegram dédiées aux martyrs liés à ces organisations, alimentant ensuite des plateformes plus visuelles comme TikTok, renforce cette logique en faisant de la figure du chef martyr un vecteur central de mobilisation 14. La diffusion de ces annonces répond à un agenda communicationnel où la perte de chefs déclenche une réponse présentée comme organisée et des opérations à forte portée symbolique.

Toute la stratégie discursive de la Résistance islamique vise à atténuer la responsabilité de Téhéran.

Héloïse Heuls

L’ennemi commun : mécanique du renversement accusatoire

Sur les réseaux de propagande en ligne et dans les communications officielles de la Résistance islamique, un discours circule de manière homogène : la désignation d’un ennemi commun. 

Selon ce récit linéaire, toute attaque dirigée contre l’Iran et ce qu’il représente au plan théologico-politique est présentée comme une attaque contre ses défenseurs, fondant la riposte revendiquée. C’est ainsi qu’« après l’assassinat d’Ali Khamenei », il est jugé « légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Interrogé sur la légitimité morale des actions de la Résistance islamique, le combattant insiste sur le fait que, contrairement à leurs ennemis, « la foi » de ses combattants leur interdirait d’attaquer des civils ou de mener des représailles contre eux. Il ajoute, comme une menace à peine voilée, que ce serait pour cette raison que « l’Iran n’a pas encore développé d’ogives nucléaires ».

Cette articulation entre retenue proclamée et menace implicite ouvre sur deux registres distincts. Le premier est opérationnel : en se disant incapables de frapper des civils, ces groupes s’appuient sur un recrutement périphérique, étranger ou délinquant, comme l’a montré l’attaque au couteau revendiquée par le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia à Londres le 29 avril 2026 15. Le second tient à la menace nucléaire présentée comme suspendue à des considérations religieuses, transformant la retenue affichée en instrument de pression.

Plus largement, c’est la structure même de cette narration qui importe. La construction d’un ennemi omnipotent organise le discours et permet le renversement accusatoire, dans un mécanisme que la sociologie de la dénégation, notamment dans les travaux de Stanley Cohen, a largement documenté 16. Les soutiens iraniens se présentent en arbitres du conflit et affirment qu’après les attaques du 7 octobre 2023 — date constamment rappelée comme pivot — leurs ennemis auraient échoué à opposer sunnites et chiites. Cette position fonctionne comme un soutien informel aux milices palestiniennes armées, sans pour autant jamais les exposer en les nommant, et installe l’idée d’un front unifié contre un agresseur commun. C’est dans ce cadre discursif que s’inscrit la justification du passage à l’acte. L’intéressé explique ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ». Le retournement est total puisque l’accusation devient preuve de persécution ; et la persécution, moteur de mobilisation.

Une telle construction ne sert pas seulement à justifier mais aussi à recruter. Sa diffusion vise à élargir le vivier militant au-delà des cercles réguliers. C’est l’apport essentiel de la propagande en ligne, relayée sur les chaînes Telegram, les comptes X et autres plateformes animés par les milices chiites ou leurs affiliés. Le récit de l’ennemi global sert à attirer des volontaires extérieurs aux structures traditionnelles, en leur offrant un cadre idéologique immédiatement opérationnel.

L’eschatologie : ombre portée de la défense du territoire

« Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi (…) Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la Mère de toutes les batailles. L’humanité s’approche d’un jugement dernier : nous le savons, tout comme Israël et son allié. » Dans le récit livré par l’intéressé, le registre religieux ne se contente pas d’accompagner la lutte : il en constitue la matrice. Les références sacrées produisent une dramaturgie 17 qui donne forme et direction au conflit 18. La résistance n’est pas seulement un devoir politique ; elle s’inscrit dans une temporalité sacrée qui dépasse la seule tradition chiite du martyre. Le porte-parole affirme ainsi que la bataille « aurait déjà commencé » en Syrie avant de s’étendre au centre et au sud de l’Irak, dans une Mésopotamie réinterprétée comme théâtre eschatologique 19. Les figures du « Khorasani », du « Yamani » et du « Sufyani », tirées des hadiths, sont mobilisées comme autant de coordonnées prophétiques censées conduire à la victoire de l’Iran 20. Dans cette logique, l’incident géopolitique n’est jamais isolé : il devient la manifestation contemporaine d’un affrontement ancien, inscrit dans les textes religieux. 

Cette ossature eschatologique n’est pas un simple décor ; elle reconfigure le rapport de force en imposant un agenda politique sous couvert de nécessité sacrée. Dans le discours présenté par le combattant, comme dans les espaces numériques de propagande, la lutte est décrite comme purement défensive : « Nous nous défendons. Une nation située à 15 000 kilomètres d’ici nous attaque pour servir les intérêts d’un allié régional. » Pour autant, si l’Occident est désigné comme agresseur, ses populations sont explicitement dédouanées au nom d’une foi qui prône « la paix et le pardon ». La dissociation entre États et sociétés permet à ce combattant d’affirmer une supériorité morale tout en élargissant les viviers de recrutement. 

Deux éléments complètent ce cadre. D’abord, la dimension économique : les États-Unis « utilisent le dollar comme une arme », prenant « [l’]économie en otage », au point que « mourir de faim vaut mieux que de vivre comme des esclaves de leur dette ». Ensuite, la lecture des alliances internationales : Moscou offrirait un «  soutien illimité en matière de technologie et de renseignement », tandis que Pékin, plus distante, agirait selon ses intérêts en soutien aux milices pro-iraniennes. Plus qu’un registre, le sacré devient la colonne vertébrale de la lutte, irriguant tous ses domaines et articulant le politique à la prophétie.

La propagande diffusée dans les interstices de la webosphère pro-iranienne renforce cette architecture en lui offrant une caisse de résonance supplémentaire. Les espaces numériques se distinguent toutefois par leur capacité à formuler des menaces explicites contre les ennemis désignés. Ainsi, lorsque le commandant militaire du Hezbollah affirme : « nous utiliserons les tactiques des années 1980 et activerons les groupes de martyrs pour empêcher la stabilité de l’ennemi » 21, la forme rejoint le fond : la défense du territoire se double d’une récupération idéologique où tous les vecteurs — médias en ligne, médias de masse, discours militants — convergent pour porter un récit pensé pour dépasser les frontières et prolonger la lutte.

Qui commande et qui attaque ? La difficile qualification des groupes armés hybrides

Jeanne DubrocaLes milices chiites irakiennes pro-iraniennes se divisent principalement en deux ensembles. 

D’une part, les Forces de Mobilisation Populaire (FMP), formellement intégrées aux forces de sécurité irakiennes, conservant des chaînes de commandement parallèles, une capacité militaire autonome et des loyautés idéologiques souvent alignées sur l’Iran. D’autre part, la Résistance Islamique en Irak regroupe des factions davantage clandestines, directement soutenues, financées ou influencées par Téhéran, et opérant avec une structure plus diffuse 22.

Dans les deux cas, leur action dépasse le seul cadre irakien : ces groupes participent à la constitution de réseaux transnationaux de coordination, d’influence et de projection de force, susceptibles d’être activés au-delà du territoire national, en relation avec les autres proxys iraniens comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Cette hybridité, renforcée par la multiplicité des factions et la fluidité des alliances, rend leur identification particulièrement difficile.

Or la difficulté à identifier et définir précisément un acteur a une incidence stratégique recherchée : elle complique directement sa qualification juridique, notamment au regard du droit international humanitaire et, par conséquent, l’établissement des régimes de responsabilité applicables aux violations susceptibles d’être commises, sur le territoire national — de nombreuses exactions et crimes de guerre commis par ces milices ont été documentés 23 — et à l’extérieur 24. Notons d’ailleurs que ces groupes armés irakiens pro-iraniens ne sont pas, à ce jour, inscrits comme organisations terroristes sur la liste de l’Union européenne. 

La projection indirecte et ses relais : histoire d’une tactique iranienne

Le déploiement des activités terroristes de groupes chiites pilotés depuis l’Iran a débuté dans les années 1980, avec plusieurs vagues d’attentats en Europe — assassinats des anciens soutiens du Shah après la révolution islamique, notamment son neveu Shahriar Shafiq, à Paris en 1979, puis vague terroriste du Hezbollah en 1985-86, dont le « Septembre noir » en France 25. Sur les 218 opérations extérieures iraniennes recensées depuis 1979, 102 se sont déroulées en Europe. L’activité y a nettement augmenté ces dernières années, puisque plus de la moitié de ces cas (54) ont eu lieu entre 2021 et 2024 26. Cette tendance s’est accélérée depuis le 7 octobre 2023, puis de nouveau après les frappes américaines en Iran en mars 2026 : depuis ce dernier événement, 17 attaques ont été répertoriées en lien avec l’Iran, organisées de manière similaire, visant des sites de culte juif dans les villes principales d’Europe de l’Ouest.

L’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles.

Jeanne Dubroca

Cette projection indirecte traduit une évolution clef du mode opératoire iranien : il s’appuie sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels. Ces intermédiaires peuvent être sollicités pour accomplir des missions d’assassinat d’opposants politiques comme aux Pays-Bas en 2023 ou encore en 2025 avec le projet d’assassinat visant Masih Alinejad aux États-Unis. L’accomplissement d’actes terroristes leur est également confié, comme dans le cas de l’attaque contre une école située à proximité d’une synagogue à Bochum en Allemagne en novembre 2022, perpétrée par un germano-iranien membre du gang de motards des Hells Angels : selon le jugement du tribunal régional supérieur de Düsseldorf du 19 décembre 2023, l’accusé agissait à la demande d’un intermédiaire lié à l’Iran, lui-même décrit comme connecté à une « institution étatique iranienne », ce qui avait conduit le ministère des Affaires étrangères allemand à convoquer le chargé d’affaires iranien à Berlin le même jour et à dénoncer une tentative de violence « pilotée depuis l’étranger », tout en annonçant qu’il examinerait les motivations détaillées du jugement pour décider d’éventuelles mesures, y compris au niveau de l’Union.

Les autres attaques recensées en mars 2026 contre des synagogues en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni illustrent cette dynamique : elles sont attribuées à des groupes écrans ou émergents qui présentent des liens informationnels et symboliques avec des milices irakiennes alignées sur l’Iran. 

Ces configurations fragmentées posent un problème central d’attribution : les auteurs matériels sont souvent de jeunes exécutants sans motivation idéologique claire, recrutés via des canaux numériques (messageries, réseaux sociaux), ce qui dilue la responsabilité pénale et complique l’établissement d’un lien direct avec une organisation terroriste structurée. De telles activités terroristes s’appuient moins sur un alignement idéologique strict que sur des opportunités stratégiques, en soutenant des groupes et individus qui partagent les mêmes objectifs : affaiblir les États-Unis, Israël et l’Occident en général. Par exemple le Hamas, organisation d’obédience sunnite contrairement aux alliés chiites de l’Iran, ou encore Al-Qaïda à ses débuts. 

Plusieurs affaires récentes montrent ainsi que l’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles. Les différentes tentatives d’attentats et d’assassinats coordonnées via des réseaux criminels liés à l’Iran illustrent cette porosité, démontrant la nécessité de mobiliser des outils relevant à la fois de la lutte antiterroriste, du crime organisé et du renseignement, sans toujours disposer de preuves directes exploitables en justice.

Assurer le « déni plausible » : la distance opérationnelle comme fonction tactique de la « défense avancée »

Le « déni plausible » est un concept inventé par la CIA dans les années 1950. L’idée qui sous-tendait ce mode opératoire était aussi simple que radicale : il s’agissait de réserver des éléments confidentiels d’opérations secrètes de l’agence sans les diffuser au Président des États-Unis pour assurer sa stabilité et son absence d’implication dans la chaîne de commandement. En dernière instance, le « déni plausible » permettait de protéger la fonction si le succès de ces opérations nécessitait une prise de décision non-alignée avec les valeurs éthiques officiellement défendues par le politique. Le recours par le régime iranien à des intermédiaires pour planifier des actions violentes tout en conservant une distance opérationnelle s’inscrit aujourd’hui dans cette stratégie. Elle est d’ailleurs utilisée à différentes échelles : lors d’actions armées au Moyen-Orient via des proxies, ou encore dans les attaques menées par des individus plus isolés et missionnés, en Europe.

En cherchant à agir à distance tout en évitant une confrontation directe, le « déni plausible » s’inscrit étroitement dans la logique de « dissuasion élargie » 27 et de « défense avancée » 28  pratiquée par le régime iranien. 

Ces approches reposent sur un même principe : faire face aux menaces au-delà des frontières nationales, par l’utilisation de moyens indirects ou asymétriques, afin d’exercer une influence sans confrontation militaire directe 29. Elles permettent ainsi d’exercer une influence stratégique dans la région tout en limitant le risque d’escalade militaire ouverte et en maintenant une certaine ambiguïté sur l’implication directe de l’État.

Le régime iranien s’appuie désormais sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels.

Jeanne Dubroca

En Europe : une judiciarisation inadaptée ?

L’absence de preuve directe d’un commandement centralisé dans les attaques récentes limite la qualification en association terroriste alors même que les indices convergent vers une orchestration indirecte.

Ce décalage crée un risque opérationnel : des réseaux peuvent continuer à agir à bas bruit, sous le seuil de qualification pénale le plus grave, tout en contribuant à une stratégie globale de déstabilisation. 

Pour les autorités européennes, le défi est double : renforcer la coopération judiciaire et le partage de preuves, tout en adaptant les cadres juridiques pour mieux appréhender ces formes d’action indirectes, où la frontière entre terrorisme, influence et criminalité devient de plus en plus floue.

L’Iran et ses proxies : le contexte stratégique d’une prise de parole

Pierre RamondMalgré une distanciation très scénarisée, le discours de ce combattant djihadiste révèle les liens très étroits entre ces groupes irakiens et la République islamique d’Iran, perceptibles par la similarité entre les propos rapportés ici et les éléments de langage des dirigeants iraniens, notamment le premier discours de Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei et nouveau Guide suprême de la République islamique. On y retrouve une valorisation de l’axe de la Résistance, la promesse d’une extension régionale de la guerre et la valorisation des combattants pro-iraniens.

Le premier élément central de cette propagande est l’insistance sur le concept de « Résistance », centrale dans le vocabulaire employé par les groupes armés au Proche-Orient liés à l’Axe de la Résistance. Le Hezbollah se présente comme « La Résistance islamique au Liban » qui apparaît sur son drapeau (المقاومة الإسلامية في لبنان) et le Hamas comme « Le Mouvement de la résistance islamique » (حركة المقاومة الإسلامية).

Un deuxième axe clef est une justification de l’extension régionale de la guerre, reposant sur l’idée que tous les conflits seraient liés et que les Kurdes serviraient de cheval de Troie d’Israël dans sa lutte contre l’Iran. Le porte-parole affirme ainsi que le « Kurdistan (…) par l’intermédiaire des Peshmergas, sert souvent de base au Mossad ». Cette rhétorique éculée dans la communication de la République islamique se trouve renforcée depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël et s’appuie sur des annonces régulières d’arrestations de combattants kurdes qui seraient liés au Mossad.

Troisièmement, le combattant porte un discours d’invincibilité consistant à faire du retrait américain en Irak la conséquence d’une victoire militaire des alliés de Téhéran. Le 18 janvier 2026, le gouvernement irakien a annoncé le départ complet des troupes américaines encore présentes, dans la continuité du retrait des forces annoncé fin 2021 30. Cette décision, qui s’explique en fait par de multiples facteurs sans lien avec une défaite militaire sur le terrain, est interprétée par ce combattant comme une victoire : « Nous avons contraint les Américains à évacuer presque partout, à l’exception de la base Victoria — près de l’aéroport de Bagdad — où quelques marines subsistent. Nous avons ensuite pris pour cible les hôtels, car c’est là qu’ils se sont repliés après avoir quitté les bases, tant dans la capitale qu’à Erbil ». Ces discours occultent un élément essentiel de la réalité politique de la région : le délitement quasi-total de l’Axe de la Résistance à la suite des conséquences du 7 octobre 2023, qui ont déjà culminé dans la guerre des 12 jours qu’Israël a menée contre l’Iran en juin 2025.

Enfin, le combattant djihadiste articule une défense morale de la République islamique en mobilisant plusieurs registres argumentatifs qui, mis bout-à-bout, produisent un récit en apparence cohérent d’inspiration conspirationniste. Ainsi, niant la réalité des massacres de la population civile commis par l’Iran début janvier et dont le nombre de victimes pourrait dépasser les 30 000, il reprend fidèlement la version de la République islamique selon laquelle des groupes kurdes armés soutenus par l’étranger auraient tenté de renverser le régime, ce qui aurait justifié une répression qui, dans les faits, s’est concentrée sur la population civile. On retrouve également le trope de l’imputation du terrorisme sunnite à des acteurs extérieurs, en particulier aux États-Unis. Il affirme ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech — que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme »

Malgré la reprise du discours politique des dirigeants iraniens, le combattant affirme que son groupe ne dépend pas de la République islamique et revendique une forme d’autonomie : « [les groupes auxquels j’appartiens] restent en contact permanent avec l’Iran, mais ne reçoivent pas d’ordres directs. Il y a une coordination, comme avec le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Mais le djihad n’est pas commandé, il est coordonné ». 

Cette présentation des relations entre Téhéran et ses alliés est toutefois trompeuse. Comme l’a bien montré Christophe Ayad dans ces pages, l’Iran a joué un rôle déterminant dans la formation, le financement et l’orientation stratégique du Hezbollah — ce qui explique pourquoi une partie importante de la population libanaise le considère comme un « parti de l’étranger ». Du reste, tout en revendiquant une certaine indépendance, le combattant exprime une allégeance explicite sur le plan théologique aux dirigeants iraniens, en particulier à Ali Khamenei : « Après l’assassinat d’Ali Khamenei — à qui la plupart de nos factions avaient prêté allégeance —, nous considérons qu’il est légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Cette fidélité religieuse contraste avec la réalité du chiisme irakien, où Ali Khamenei n’a jamais eu de véritable autorité spirituelle. Les chiites d’Irak se réfèrent en effet majoritairement aux grands ayatollahs chiites de Najaf, au premier rang desquels figure Ali Sistani. Comme l’a démontré Laurence Louër dans ses travaux, le concept de wilayat al-faqih, ou  « gouvernement du spécialiste en jurisprudence islamique » — qui érige le juriste-théologien en guide politique — s’est progressivement éloigné des aspirations des communautés chiites hors d’Iran : « Dès les années 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït — prennent leur distance avec l’idéologie de la wilayat al-faqih ». L’ayatollah Sistani lui-même s’est d‘ailleurs contenté de condamner les actions américaines et israéliennes, sans appeler à une quelconque vengeance.

Cette allégeance religieuse se manifeste ici également dans la martyrologie que développe le combattant. Il affirme ainsi que « le martyre de Khamenei a incroyablement uni les chiites à travers la région, tant sur le plan civil que militaire. Autrement dit, des figures dirigeantes de premier et deuxième rangs sont certes tombées, mais il ne faut pas se laisser tromper par l’efficacité de ces actions. Les mesures de sécurité des ayatollahs ont toujours été minimales : pour les chiites, le martyre est le plus grand des honneurs ». Or cette conception du martyre n’est pas consubstantielle au chiisme. Elle résulte d’une construction politique propre à la République islamique 31, qui en a fait un instrument de mobilisation, notamment durant la guerre Iran-Irak, en lui conférant une visibilité et une fonction idéologique inédites. De même dans les propos de ce combattant, le conflit est présenté comme un processus illimité. Il déclare ainsi : « Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi. Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la ‘Mère de toutes les batailles’ ». Figure messianique de la tradition islamique, le Mahdi est censé revenir à la fin des temps pour restaurer la justice et racheter le monde. Dans cette perspective, non seulement la guerre se trouve justifiée, mais elle excède, au nom de l’eschatologie, toutes les limites de l’espace et du temps.

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02.05.2026 à 08:00

La bataille d’Ormuz marque le retour du problème maritime

Matheo Malik

Que signifie pour l’ordre mondial que les États-Unis ne parviennent pas à ouvrir le détroit ?

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Texte intégral (4882 mots)

Le blocage d’Ormuz et la guerre qui bouleverse actuellement le Moyen-Orient témoignent une nouvelle fois de l’importance cruciale de la mer. Au sein d’une économie globalisée et interconnectée, plus de 90 % du commerce mondial, en poids, s’effectue par voie maritime. Toute perturbation d’un tel système peut donc avoir des répercussions en cascade, qui nous affectent tous 32.

Ainsi, la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a eu un impact immédiat sur le prix du carburant, tout comme sur le commerce des engrais. Avant la crise, environ 25 % du pétrole et 30 % des engrais échangés à l’échelle mondiale transitaient par ce détroit. Depuis mars, seule une poignée de navires est parvenue à emprunter cette route qui voyait auparavant passer en moyenne 129 navires par jour. L’impact économique et le coût humain engendrés s’annoncent considérables 33.

Cette fermeture était pourtant parfaitement prévisible. Dans le même temps, la marine américaine, force dominante sur les océans depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites. 

Un tel constat interroge.

Certes, les États-Unis ne possèdent plus la marine la plus importante en nombre — cette prééminence revenant désormais à la Chine — mais elle reste la plus puissante du monde et dispose, avec ses onze groupes aéronavals, d’une capacité offensive sans égale 34. Comment se fait-il alors que le détroit ait pu rester fermé d’une manière presque continue depuis le 28 février 2026 ? Comment expliquer que le secrétaire à la Guerre des États-Unis en soit réduit à réprimander ses alliés européens pour leur refus de se mobiliser aux côtés de Washington, alors que cela aurait dû être anticipé avant le déclenchement de la guerre ? Comment Donald Trump peut-il en appeler à la Chine pour qu’elle vienne à la rescousse 35 ?

La crise d’Ormuz illustre parfaitement un vieil adage selon lequel « la stratégie doit précéder l’action » ou plutôt, comme l’articulait Jomini, que « la stratégie décide où l’on doit agir » 36. Mener à bien une opération militaire, c’est d’abord réfléchir à une stratégie à mettre en œuvre. Cette dernière peut se définir comme un processus de planification de haut niveau, visant à aligner les fins, les moyens et les méthodes afin d’atteindre un objectif politique donné. 

Sans stratégie, il est impossible de donner un sens à l’usage de la force militaire. Quel serait l’intérêt de tuer des gens et de détruire des cibles si un plan rationnel visant à atteindre des objectifs politiques réalistes n’a jamais été établi ? Les défaites américaines au Vietnam dans les années 1970 et, plus récemment, en Afghanistan, rappellent que, même lorsqu’on domine tactiquement le champ de bataille, on a encore besoin d’un plan.

La marine américaine, force dominante sur les océans, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.

Ian Speller

Le paradigme de la puissance maritime

Il existe une abondante production scientifique consacrée à la stratégie maritime, ce sous-domaine de la stratégie nationale qui traite des principes applicables dans les situations où la mer joue un rôle déterminant. En Occident, la tradition dominante est notamment associée aux travaux d’auteurs tels que l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) et l’Anglais Julian Corbett (1854-1922), ainsi que de nombreux autres, comme l’amiral français Raoul Castex (1878-1968) dont l’actualité à la lumière d’Ormuz a déjà été rappelée dans ces pages 37. Si les approches diffèrent selon les commentateurs, il est frappant de constater que tous s’accordent à reconnaître la domination en mer comme un fondement incontournable de la puissance des États au cours de l’histoire. Cela s’explique par sa double fonction : la mer est à la fois un vecteur essentiel du commerce international et un espace où se déplacent les forces militaires dans le cadre de leurs manœuvres. 

La capacité à utiliser cet espace — contrôle de la mer — et à en priver l’ennemi — privation de la mer — fait partie intégrante d’une stratégie militaire aboutie depuis des millénaires. Comme Mahan l’a souligné en faisant référence à l’ère de la voile, c’est bien grâce à sa puissance maritime et à sa capacité de projection en direction des côtes d’un pays tiers que la Grande-Bretagne a pu simultanément s’enrichir par le commerce et appauvrir ses adversaires par des blocus. En d’autres termes, la Grande-Bretagne s’emparait de territoires pour en faire ses colonies : ses forces maritimes se lançaient à l’assaut de leurs côtes tout en les empêchant de faire de même.

Mahan s’est concentré sur les avantages à tirer d’une utilisation positive de la mer, et sa pensée demeure encore aujourd’hui influente. C’est le cas en particulier aux États-Unis, où l’on observe une volonté claire de se concentrer sur le potentiel de combat offensif : il s’agit d’assurer son contrôle maritime face au défi émergent posé par Pékin.

S’il est difficile de remettre en cause l’importance des bouleversements maritimes lorsqu’ils se produisent, pour les forces maritimes plus modestes à travers le monde, peu susceptibles de remporter la lutte pour le contrôle des mers, les travaux de Mahan, Corbett et Castex ne sauraient trouver une application concrète. Il est inutile de se lancer dans un bras de fer naval avec un ennemi impossible à vaincre. 

Une autre voie s’impose donc. Celle-ci a souvent consisté en des tentatives d’affaiblissement de l’ennemi par le ciblage d’un point faible universel : la dépendance à l’égard du commerce maritime. Des attaques ponctuelles contre la marine marchande faisaient ainsi partie des recommandations de la « Jeune École » française de la fin du XIXe siècle, par exemple 38. Ce fut l’approche privilégiée de la France, des États-Unis puis de l’Allemagne lors de leurs guerres contre la Grande-Bretagne aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Le résultat — généralement une victoire britannique — fait dire aux stratèges maritimes traditionnels qu’il est préférable d’opter pour la solution du blocus. Face à une puissance maritime dominante, ce choix est pourtant hautement irréaliste. D’où le recours à une interruption du commerce maritime, y compris lorsqu’il est pratiqué par des pays neutres et non-belligérants : cette stratégie, employée depuis des siècles, offre un moyen sûr de nuire à l’ennemi.

De manière générale, les pays dotés de forces maritimes faibles ont tendance à se concentrer sur leur défense côtière, afin de tenir les grandes puissances à distance des zones littorales. Cela implique d’associer des éléments propres aux forces navales et des équipements terrestres (artillerie, forts, réserves mobiles). Le développement des mines et des torpilles au XIXe siècle, puis des avions et, plus tard, des missiles antinavires au XXe siècle, a ainsi conféré à ces marines de moindre envergure un pouvoir de nuisance non négligeable, en particulier dans les eaux côtières.

La défense victorieuse du détroit des Dardanelles par les Turcs, en 1915, en est un exemple éloquent. Un système de défense intégré, articulé autour de l’artillerie côtière, des mines marines et de batteries d’obusiers mobiles, a permis de repousser un assaut de la flotte anglo-française, qui souhaitait forcer le passage dans le détroit. Plus récemment, l’Ukraine s’est montrée capable d’infliger des pertes considérables à la flotte russe en mer Noire, au point de la neutraliser en grande partie, grâce à l’utilisation de missiles et de drones guidés par des renseignements de haut niveau. Dans les deux cas, des forces maritimes réputées puissantes ont été vaincues par une riposte de type asymétrique.

La clef de l’innovation dans l’asymétrie

Cette stratégie du déni d’accès maritime nécessite des technologies de pointe pour être efficace. Des missiles de croisière antinavires performants, tels que l’Exocet de fabrication française, existent depuis plusieurs décennies et peuvent être tirés depuis des navires, des avions ou de simples lanceurs terrestres. Les frappes à longue portée nécessitent une surveillance et un ciblage efficaces, ce qui peut s’avérer difficile, mais les attaques à courte portée, telles que celles pouvant se produire dans les eaux côtières ou un détroit étroit, sont moins complexes. Dans ces eaux, même les mines marines de type ancien peuvent causer des perturbations d’envergure, comme l’ont montré les opérations de déminage prolongées menées dans les années 1980 à la suite d’incidents dans le golfe Persique et en mer Rouge. De nos jours, une gamme de mines toujours plus sophistiquées a émergé, contribuant à multiplier les risques. 

L’évolution technologique promet d’aggraver encore l’équation. Les nouveaux missiles, tels que le CM-302 de fabrication chinoise, sont plus rapides, plus furtifs et plus difficiles à intercepter que leurs prédécesseurs, et leur portée est plus grande. L’évolution des missiles hypersoniques et des missiles balistiques anti-navires est appelée à rendre obsolètes nos systèmes traditionnels de défense aérienne : elle exigera des systèmes de défense de pointe pour y répondre. Ceux-ci pourraient à leur tour se trouver fragilisés par des attaques de drones en essaim, précisément conçus pour épuiser le nombre limité d’intercepteurs navals, particulièrement coûteux. 

Un tel défi a conduit l’ingénierie de défense maritime à s’intéresser aux armes à énergie dirigée, à l’instar des lasers, en guise de contre-mesure pragmatique. En effet, les sous-marins s’avèrent redoutables contre les navires de surface s’ils sont utilisés efficacement et dans de bonnes conditions, comme ont pu le constater les Iraniens lors de la perte de la corvette Dena, touchée par une torpille tirée par le sous-marin USS Los Angeles au large du Sri Lanka, en mars 2026. 

De son côté, l’Ukraine a clairement démontré, en mer Noire, sa capacité à utiliser des navires de surface sans équipage pour paralyser le trafic maritime. Il est à cet égard crucial de noter que l’Iran semble également disposer de nombreux navires de ce type. C’est avec de tels outils que, dans les eaux côtières, des mines magnétiques pourraient être posées par des forces spéciales, mettant en difficulté jusqu’à l’artillerie traditionnelle si elle se trouve à portée. 

C’est ainsi que les forces terrestres, maritimes et aériennes se combinent et se combineront de plus en plus à l’avenir, à la faveur d’une capacité « anti-accès/déni de zone » élargie : dans ce contexte, c’est la capacité même d’une grande puissance maritime à opérer de manière sécurisée dans une zone donnée qui est remise en cause.

Ces défis sont considérablement exacerbés dans les eaux côtières, où les navires se trouvent à portée de multiples systèmes terrestres et où la configuration géographique des îles et du littoral, associée à l’inévitable « bruit » civil — le trafic maritime légitime — peut servir de couverture à des attaques surprises inattendues. Les attaques des Houthis contre la marine marchande en mer Rouge menées, depuis 2023, à l’aide de missiles, de drones et même d’hélicoptères pour s’emparer de navires non protégés, ont démontré la capacité de forces relativement faibles à menacer la sécurité de la navigation, ce qui, dans ce cas précis, a conduit les États-Unis et l’Europe à déployer des forces navales pour protéger le trafic maritime. Au cours des deux premières années de cette campagne, quatre navires marchands ont été coulés, beaucoup d’autres ont été attaqués et des centaines de navires ont choisi la route plus longue, plus sûre mais plus coûteuse qui contourne l’Afrique — ce qui aurait coûté à l’Égypte environ 800 millions de dollars par mois en pertes de recettes provenant du canal de Suez 39. Dans le cas du détroit d’Ormuz, il n’existe pas de route alternative : les forces iraniennes disposent donc de multiples moyens de s’en prendre à la libre circulation maritime.

Un pilote vérifie l’armement de son avion sur l’USS Gerald R. Ford dans le cadre de l’opération Epic Fury, le 2 mars 2025, en Méditerranée orientale. © US Navy

Les Iraniens sont donc susceptibles de se replonger dans les préconisations théoriques de Mahan. Il est plus probable qu’ils s’inspirent d’idées similaires à celles de la « Nouvelle École » soviétique des années 1920 et 1930 40, ou des officiers de marine chinois des années 1950 puis 1960 41, qui fondaient leur stratégie sur le développement d’une défense en plusieurs couches : c’est là la clef pour protéger ses côtes contre des marines plus puissantes. Ils exploiteront également la géographie locale, qui leur permet de fermer un détroit stratégique en utilisant un ensemble de moyens militaires maritimes non conventionnels. 

Autrement dit, pour les pays dont les forces maritimes sont modestes, le contrôle local des mers est le choix le plus logique lorsqu’ils sont confrontés à des ennemis plus puissants. Et s’ils se trouvent à proximité d’un goulet d’étranglement maritime stratégique, les options sont évidentes. La vulnérabilité du commerce mondial face aux décisions iraniennes dans cette zone peut expliquer la relative réticence des administrations américaines précédentes à s’engager dans des aventures militaires inutiles contre un tel adversaire.

Un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de la rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.

Ian Speller

La matrice stratégique du contre-blocus de Trump

C’est dans ce contexte que la stratégie américaine de contre-blocus prend tout son sens. On peut en effet comprendre la réserve des États-Unis à déployer des moyens navals dans le détroit d’Ormuz, alors que des forces hostiles occupent la rive nord. Il est encore plus facile de comprendre la prudence des alliés à intervenir et à faire ce que les États-Unis refusent eux-mêmes de faire. L’option consistant à débarquer des troupes au sol pour sécuriser le côté iranien du détroit est un repoussoir absolu compte tenu de l’ampleur des forces qui seraient nécessaires, de l’opposition probable à terre et de l’aversion affichée du président Trump pour le déclenchement d’une nouvelle « guerre sans fin » au Moyen-Orient. 

Dans les années 1980, la réponse à la pose de mines par l’Iran dans cette zone a consisté à mobiliser des navires américains, européens et soviétiques afin d’escorter les navires marchands, et à lancer une vaste opération internationale de déminage, accompagnée de frappes punitives américaines à des fins dissuasives. Si cette approche était adaptée au contexte de l’époque — celui de la « zone grise » — elle l’est beaucoup moins à l’heure d’une guerre ouverte avec l’Iran. Le pays a démontré qu’il avait aujourd’hui peu de raisons de se montrer prudent et ses dirigeants ont prouvé leur détermination à subir les coûts de bombardements aériens massifs. À ce titre, un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de cette rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant. 

Ce choix stratégique permet en effet d’éviter la mise en péril d’actifs majeurs, puisque les navires peuvent être interceptés à n’importe quelle étape de leur trajet vers ou depuis l’Iran. Reste à voir si cette pression sera suffisante pour inciter Téhéran à faire des concessions car les dirigeants iraniens pourraient estimer disposer d’un plus grand pouvoir de négociation vis-à-vis des États-Unis, ce blocus réciproque ayant des répercussions plus larges sur l’économie mondiale.

En somme, les stratèges maritimes d’autrefois ne seraient sans doute guère étonnés par les moyens employés aujourd’hui dans la guerre maritime à laquelle se livrent les États-Unis et l’Iran.

La puissance maritime des États-Unis a favorisé une offensive à grande échelle contre l’Iran et a permis la mise en place d’un blocus qui pourrait bien avoir un véritable impact sur l’économie iranienne dans les semaines et les mois à venir. 

Pour autant, et malgré les ravages causés par la campagne aérienne américano-israélienne, il n’en demeure pas moins que la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran était aussi prévisible que puissamment disruptive. Il est donc sidérant que les États-Unis semblent ne pas s’être préparés à cette éventualité. Cet événement a fait de cette campagne militaire un affrontement maritime de premier plan, alors même qu’elle s’articulait plutôt, à ses débuts, autour de frappes aériennes. Cette transformation du conflit a donné à Washington une éprouvante leçon d’humilité. Son incapacité à remporter une victoire rapide a mis en évidence les limites de la puissance américaine et elle laisse aujourd’hui le Pentagone face à un défi non résolu.

*

S’il est encore trop tôt pour présager de l’issue réelle du conflit, on peut d’ores et déjà tirer un certain nombre de leçons.

La première, et la plus évidente, est la nécessité d’une planification appropriée avant l’usage de la force. La suprématie en mer et dans les airs n’a de valeur que si elle permet d’obtenir un avantage durable après la fin des hostilités.

Comme les récents affrontements l’ont démontré, il faut toujours avoir à l’esprit qu’il est tout à fait possible de perdre une guerre en mer même si la flotte ennemie a été détruite au cours d’une campagne très déséquilibrée : cela ne veut pas dire que cet ennemi n’a pas à sa disposition d’autres moyens d’exercer des pressions ni de rendre cette suprématie inopérante. Les Iraniens pourraient donc bien sortir vainqueurs de cette guerre navale. 

Enfin, la liberté de navigation en mer reste d’une importance fondamentale pour comprendre la stratégie maritime. Il s’agit d’une liberté qui peut être remise en cause et qui peut nécessiter d’être protégée. La marine continuera donc à jouer un rôle décisif au sein des forces interarmées, mais ces dernières ne seront pleinement efficaces que si elles sont engagées à l’appui d’une stratégie appropriée et réaliste. S’il est fondé sur des hypothèses fragiles, l’aventurisme militaire — même d’une grande puissance — n’est qu’une illusion de la force.

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30.04.2026 à 19:54

Le Golfe ne fait plus bloc

Ramona Bloj

Le retrait des Émirats arabes unis de l'OPEP n’est qu’un signal d’un mouvement beaucoup plus profond.

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Texte intégral (2069 mots)

Le retrait d’Abou Dhabi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est loin d’être uniquement une question énergétique. 

Il témoigne d’une frustration plus générale à l’égard des cadres régionaux et internationaux qui régissent les relations entre les membres de l’organisation, qui  ne correspondent plus à la façon dont les Émirats arabes unis perçoivent leur propre rôle, tant dans le Golfe qu’au-delà. 

La guerre contre l’Iran a précipité cette réévaluation, non seulement pour Abou Dhabi, mais aussi pour l’ensemble des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui partagent largement les mêmes perceptions et les mêmes difficultés. Pour comprendre cette décision, il est nécessaire de revenir sur le moment où elle intervient. Annoncée en plein cessez-le-feu, alors que ce dernier demeure fragile et la réouverture du détroit d’Ormuz hypothétique, elle s’inscrit dans un contexte où les systèmes d’approvisionnement vitaux du Golfe sont sous pression : le transport maritime est perturbé, les coûts d’assurance ont grimpé en flèche, les flux énergétiques sont instables, les cargaisons alimentaires ont pris du retard et les réseaux aériens ont été partiellement fermés. 

Désormais, et en l’absence d’actions concrètes, les mécanismes de coordination qui reposaient sur la stabilité ont perdu tout leur sens. 

Si l’intégration croissante de la région aux marchés mondiaux a été source de puissance et de prospérité, elle s’est aussi transformée en talon d’Achille. Les ports, l’espace aérien, les usines de dessalement, les systèmes financiers et l’ensemble des chaînes d’approvisionnement forment un écosystème unique. Dès qu’une perturbation survient, elle se propage rapidement.

Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les responsables émiratis expriment un mécontentement croissant à l’égard des institutions dont leur pays est membre, comme l’OPEP, le Conseil de coopération du Golfe (CCG), la Ligue arabe ou l’Organisation de la coopération islamique. Les griefs sont les mêmes depuis longtemps : ces alliances ne tiennent pas leurs promesses. Cela est d’autant plus insupportable pour les Émirats arabes unis que le pays, tout comme plusieurs autres de la région, aspire à jouer un rôle plus important sur la scène internationale. 

Au-delà de l’OPEP : les ambitions énergétiques croissantes des Émirats arabes unis 

Concernant l’OPEP, ce mécontentement est plus ancien. 

Les Émirats arabes unis tolèrent de moins en moins les contraintes qui ne reflètent ni leurs capacités nationales ni leurs ambitions. Après avoir massivement investi dans la production et les infrastructures, ils ont maintes fois plaidé en faveur d’une augmentation des quotas de production. Depuis 2021, les Émirats arabes unis se font les défenseurs acharnés d’une augmentation inconditionnelle de la production, arguant que les conditions actuelles du marché justifient la mise à disposition d’une offre plus importante. À moyen terme, le pays ambitionne de porter sa capacité de production à cinq millions de barils par jour (mb/j), soit environ 1,5 mb/j de plus que son quota actuel. 

Cette volonté revendiquée a eu pour effet de produire une tension structurelle au sein de l’OPEP, qui impose des plafonds de production restrictifs. Ce cadre limite la capacité des Émirats arabes unis à exploiter pleinement leur capacité nationale. 

Le retrait d’Abou Dhabi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est loin d’être uniquement une question énergétique. 

Mehran Haghirian, Jessica Obeid

À court terme, la production émiratie est toutefois  limitée par des capacités d’exportation réduites, en raison des perturbations dans le détroit d’Ormuz. Cependant, la stratégie des Émirats arabes unis reste résolument tournée vers l’avenir : il s’agit de se positionner rapidement pour conquérir une part plus importante des marchés mondiaux, une fois les contraintes logistiques atténuées et les plafonds de production renégociés. 

Lorsque la situation sera stabilisée, les Émirats arabes unis espèrent augmenter leur production — atout redoutable sur un marché qui devrait rester volatil. S’y ajoute une plus grande flexibilité dans le contrôle qu’exerce Abou Dhabi sur ses propres réactions aux fluctuations de la demande et de l’offre. On peut donc s’attendre à l’adoption de contre-mesures de la part d’autres pays producteurs, telle l’Arabie saoudite, ce qui promet d’intensifier encore davantage la concurrence pour le partage des parts de marché. 

Rappelons un précédent fameux. Le Qatar a quitté l’OPEP en 2018, lors du blocus imposé par ses partenaires du CCG. Cette décision ne concernait pas seulement la politique énergétique, mais aussi le positionnement politique plus large du pays. Aujourd’hui, les Émirats arabes unis font aujourd’hui quelque chose de similaire, mais dans un contexte bien plus lourd de conséquences. Ce faisant, c’est une crise systémique, dans la région et à l’échelle mondiale, qu’ils tentent de dévoiler au grand jour, afin d’obtenir des réponses ou des répercussions au niveau international.

La guerre a engendré un tel climat d’incertitude que la flexibilité est désormais bien plus prisée que la coordination. Lorsque les flux via le détroit d’Ormuz sont perturbés, que les navires hésitent à transiter et que les coûts d’assurance deviennent prohibitifs, sa capacité à adapter rapidement la production devient plus précieuse que le respect des quotas collectifs. Pour les Émirats arabes unis, il ne s’agit pas seulement d’une contrainte à lever, mais d’une occasion de reconfiguration. 

Quand la rupture entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite semble inévitable

Dans ce contexte, il est essentiel de bien comprendre les tensions qui animent les relations entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. 

Les divergences entre les deux pays n’ont ni commencé, ni pris fin avec la guerre en Iran. Elles se sont accumulées depuis près d’une décennie et, depuis 2016, ce qui était considéré comme un alignement s’est muée en rivalité. La Vision 2030 de Mohammed ben Salmane et le modèle économique des Émirats arabes unis sont en effet loin d’être complémentaires. Au contraire, ils se recoupent : ils se disputent les mêmes capitaux, le même rôle logistique, les mêmes talents et la même place dans l’économie mondiale.

Au début de l’année 2026, le Yémen a mis ces divergences en évidence. Ce qui avait commencé comme une opération militaire conjointe en 2015 s’est transformé en une chaîne de désaccords sur les objectifs, les partenaires et les résultats au cours de la décennie qui a suivi. Mais il ne s’agit plus seulement de divergences d’ordre tactique, comme souligné par l’intensification du conflit militaire en février dernier. C’est une vision irréconciliable qu’ont chaque pays de l’ordre régional, tout comme de leur propre rôle en son sein. 

La guerre a permis de mettre en suspens les différends au cours d’une brève période,  sans toutefois les résoudre. La décision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP sans consulter l’Arabie saoudite s’inscrit dans ce faisceau de tensions. Elle témoigne d’une volonté d’agir de manière indépendante sur des questions qui étaient auparavant gérées dans un cadre de coordination. Si ce cadre était déjà fragile avant la guerre, cette décision y a définitivement mis un terme. 

La guerre a engendré un tel climat d’incertitude que la flexibilité est désormais bien plus prisée que la coordination.

Mehran Haghirian, Jessica Obeid

Cette nouvelle donne place l’OPEP et l’Arabie saoudite dans une situation délicate. L’OPEP s’est toujours appuyée sur une certaine cohésion entre ses principaux producteurs, et les Émirats arabes unis occupaient la quatrième place parmi les plus grands producteurs du groupe. De même que cette cohésion semble révolue, le départ des Émirats arabes unis écorne sévèrement cette image d’unité et interroge sur la durabilité de la structure actuelle si les pressions devaient se prolonger. À l’heure actuelle, seuls l’Arabie saoudite et le Koweït sont des membres de l’OPEP issus du CCG et se trouvent contraints désormais de travailler plus étroitement avec l’Iran et l’Irak. 

Virages stratégiques au sein du Conseil de Coopération du Golfe 

Le changement de cap des Émirats arabes unis se limitera-t-il à l’OPEP ? 

Abou Dhabi a déjà fait savoir qu’une réévaluation de son positionnement politique au sein de plusieurs organisations était en cours. D’autres États de la région passent également  en revue leurs options. La guerre a imposé de repenser le fonctionnement complet, à la fois de ces cadres multilatéraux, des relations bilatérales et des investissements étrangers, dont il paraît peu crédible qu’ils perdurent dans leur forme actuelle. 

Il ne s’agit pas là d’une dérive vers l’isolationnisme. 

Les Émirats arabes unis ne souhaitent pas faire de l’isolement une option politique, tant leur modèle économique s’est fondé sur le principe d’ouverture. Plaque tournante du commerce, de la logistique, de la finance, de l’aviation et des flux mondiaux, le pays ne changera pas de visage de sitôt. Il en va de même pour les six États du CCG. 

Ce qui diffère d’un pays à l’autre, c’est leur manière d’envisager leurs relations avec le reste du monde. 

Lorsque la situation sera stabilisée, les Émirats arabes unis espèrent augmenter leur production — atout redoutable sur un marché qui devrait rester volatil. 

Mehran Haghirian, Jessica Obeid

Les Émirats arabes unis accordent la primauté au contrôle, à la flexibilité et à la gestion directe de leurs intérêts — et cela vaut au même titre pour leurs partenaires, les institutions et leurs adversaires. En effet, même avec l’Iran, le pays semble déterminé à maintenir une relation d’entente pragmatique à l’issue de la guerre. Là se trouvent les avantages d’une telle méthode politique : entretenir des liens avec un pays ne nécessite pas de confiance particulière. Cela suppose simplement une prise en compte mutuelle de ses intérêts. 

Le même schéma s’applique au sein du CCG de manière plus large. Ces États ne tournent pas le dos à la communauté internationale, mais s’orientent vers un engagement plus sélectif. La différenciation s’est substituée à la convergence dans la gestion des pressions diverses. 

Pendant des années, le mythe d’un Golfe faisant bloc s’est imposé dans les imaginaires. La guerre et ses conséquences ont révélé à quel point cette vision était depuis longtemps tronquée : chaque État agit selon son propre calcul.

Si les Émirats arabes unis sont les premiers à agir de manière aussi ouverte leur décision de quitter l’OPEP pourrait être le premier jalon d’un processus de réévaluation des options politiques, reflétant ainsi une région qui ne se coordonne plus dans un cadre commun, mais qui s’adapte aux contraintes. 

Chaque État, à sa manière, cherche à affirmer son autonomie. 

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28.04.2026 à 06:30

La vitesse est la matrice de la nouvelle puissance

camillenedellec

Une pièce de doctrine signée par l'amiral Pierre Vandier, Commandant suprême allié Transformation de l'OTAN.

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Texte intégral (3579 mots)

La guerre est de retour. Pas comme une anomalie ou une crise passagère. Elle est revenue, comme la reprise de l’Histoire, que d’aucuns avaient, par excès d’irénisme, cru finie. 

Il nous a fallu trente ans pour l’admettre. Trente ans au cours desquels nous avons désarmé, pas seulement en avions, chars ou frégates, mais surtout dans nos esprits. Alors que d’autres se réarmaient à marche forcée, nous nous bercions dans la quiétude d’un temps hors du temps. Nous avons cessé de penser la guerre comme une possibilité réelle, structurante, imminente, face à laquelle il fallait rester vigilant. Cette illusion a un coût. Nous le mesurons depuis le 24 février 2022. 

Le réveil n’est pourtant pas complet. Nous sommes encore en semi-somnolence. Réarmer, augmenter les budgets, livrer des munitions : tout cela est nécessaire, mais certainement pas suffisant. Car le problème n’est pas seulement capacitaire. Pendant nos années de léthargie, la guerre a changé de nature. Aujourd’hui, l’affrontement déborde largement le champ militaire. Il vise les systèmes. Il se déroule pour partie à l’intérieur de nos frontières.

L’arrière n’existe plus. L’industrie, l’énergie, les données, la cohésion sociale sont simultanément des facteurs de puissance et les premières cibles. La continuité de toute la société est devenue une dimension centrale : c’est un changement crucial par rapport aux guerres expéditionnaires que nous avons menées depuis la fin de la Guerre froide, tenues loin des yeux et des cœurs des citoyens. 

Nous avons basculé dans un monde où l’adaptation marginale ne suffit plus : nous arrivons à la fin des rendements positifs du système actuel. Dissuader, au XXIe siècle, se joue sur une nouvelle variable décisive : apprendre plus vite que l’adversaire. C’est le temps de l’intelligence artificielle. Elle accélère chaque boucle de décision, compresse chaque avantage, fait de chaque lenteur une vulnérabilité. La question n’est plus seulement de savoir si nous disposons des bons équipements. La question est désormais la suivante : apprenons-nous assez vite ? À quelle vitesse nous adaptons-nous ? 

C’est à cette question que l’OTAN, et plus particulièrement le Commandement Allié pour la Transformation, doit répondre. Non pas par des déclarations d’intention et des concepts théoriques, mais par des actions concrètes. Soit l’Alliance se transforme en continu, soit elle décroche : il n’y a pas de troisième voie. 

Accélération graphique d’une photo prise par Henri Huet au Cambodge le 6 juillet 1970  : des soldats du 11e régiment de cavalerie blindée américaine se découpent en silhouette sur leur char, éclairés par la lueur des balles traçantes. © AP Photo.

Un changement de nature : la guerre devient un environnement 

La guerre, aujourd’hui, est devenue un état permanent, diffus. Elle ne s’inscrit pas dans le temps de crise et il n’est plus possible de la circonscrire à un événement ponctuel que l’on déclare et que l’on conclut. Ce n’est pas la guerre qui est hybride, c’est la paix elle-même qui est devenue hybride. Contaminée par le délitement de toutes les règles et limites, intérieures comme extérieures, à la manière d’un réservoir d’eau contaminé par un polluant.

Regardons ce qui s’est passé en Ukraine depuis février 2022. Pas seulement sur le front, mais également à l’arrière : les centrales électriques frappées en premier, les réseaux de télécommunications saturés avant l’assaut, les chaînes logistiques ciblées avant les blindés, les opérations d’influence lancées avant les missiles.

Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur. 

L’objectif n’est plus seulement de détruire des forces armées, mais de désorganiser, saturer, faire décrocher, rompre le soutien de la population, provoquer l’effondrement. L’adversaire cherche à nous priver de notre capacité à fonctionner, à décider, à tenir. La cible, c’est l’ensemble du système. C’est le blitz multidomaine. L’arrière, autrefois facteur de puissance, est devenu une cible : la logistique, l’énergie, les télécommunications, le cloud, la cohésion sociale, etc. Tout cela peut être attaqué. Tout cela doit être défendu. C’est ce que signifie, concrètement, la continuité de toute la société. Il ne faut pas lire cette continuité sociale comme une métaphore, mais comme la réalité opérationnelle que l’Ukraine a vécue et que chaque membre de l’Alliance doit désormais intégrer à sa planification. 

Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.

Amiral Pierre Vandier

Cependant, le changement de nature de la guerre ne s’arrête pas là. Il touche aussi, fondamentalement, la dimension du temps, et la technologie l’introduit indéniablement comme atout ou faiblesse stratégique. 

Le cycle mesure/contre-mesure s’est radicalement accéléré. Un système qui confère un avantage tactique aujourd’hui peut être neutralisé, contourné ou répliqué demain. Nous l’avons vu avec les drones : chaque génération appelle sa contre-mesure, dans une spirale dont le rythme dépasse largement celui de nos cycles d’acquisition traditionnels. Le domaine cyber est un autre exemple. 

La supériorité durable se raréfie : le tempo devient une forme de puissance. Celui qui tient le rythme, et donc l’impose, gagne. Celui qui le subit perd, condamné à n’être que réactif, même s’il est technologiquement supérieur à l’instant T. Dans un monde d’avantages temporaires, la puissance n’est plus une position : c’est une capacité de mouvement. Et si la guerre est un environnement, alors moderniser l’outil conçu pour la situation précédente revient à optimiser l’obsolescence. 

Accélération graphique d’une photo prise par Henri Huet au Vietnam en 1967  : un hélicoptère militaire américain soulève de la poussière et de la paille alors qu’il transporte des soldats de la 25e division d’infanterie américaine, en mars 1967. © AP Photo.

Sortir d’un piège systémique

L’Europe a effectivement commencé à répondre au problème du retour de la guerre. Elle le fait comme elle en a l’habitude : en augmentant les budgets. Mais l’argent ne fait pas une stratégie, surtout s’il conduit juste à acquérir un peu plus de la même chose, des mêmes armes et systèmes, et à maintenir les mêmes processus pour les concevoir, les produire et les employer. C’est une réponse quantitative appliquée à un problème qui est devenu qualitatif. Moderniser ne signifie pas transformer : c’est là que réside un piège existentiel. 

Le premier problème auquel nous sommes confrontés est que la Russie, la Chine, et d’autres acteurs moins visibles ont étudié avec soin nos forces et faiblesses. 

Ils ont pris acte des limites de notre modèle, qui a profondément désindustrialisé et fragilisé son indépendance énergétique. Alors, ils le contournent. D’abord par le bas, en utilisant leurs avantages comparatifs : masse abordable, drones low-cost, attaques sous le seuil, continuum entre guerre militaire, trafics, corruption et influence. Un drone à vingt mille dollars, neutralisant un système sol-air à trois millions : voilà l’asymétrie que nous n’avons pas vue venir. Nos adversaires travaillent à rendre notre supériorité inutile. Et ils y parviennent, partiellement, précisément parce que nous continuons à optimiser un modèle qu’ils ont appris à contourner.

Et ils commencent maintenant à le contourner par le haut. La course se fait aussi par le haut, dans l’espace, les biotechnologies, l’IA, la robotique. La recherche et l’innovation ont, pour partie, changé de continent. Huit des dix institutions de recherche globale classées par le magazine Nature sont chinoises.

Le deuxième problème est interne. C’est le plafond de verre de nos propres processus qui se sont épaissis, complexifiés, de nos jeux de pouvoir et contre-pouvoirs, qui ont progressivement figé la possibilité d’agir. L’inertie institutionnelle est désormais une vulnérabilité stratégique. Un des premiers actes décisifs de l’Ukraine en guerre a été de suspendre les règles qui ralentissaient leur industrie. Nos cycles d’acquisition durent dix à quinze ans. Nous passons des années à définir nos spécifications. Nos architectures sont fermées. Nos données, cloisonnées. Nos procédures d’accréditation ont été conçues pour une époque où la menace évoluait lentement. 

Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.

Amiral Pierre Vandier

Résultat : même un très bon système devient rapidement dépassé et vulnérable. Pas parce qu’il est intrinsèquement mauvais, mais parce que le monde a changé avant qu’il soit livré. Les organisations et les processus que nous avons construits étaient raisonnablement adaptés aux opérations expéditionnaires, à un monde stable et prévisible. Ils ne sont pas adaptés à un environnement stratégique qui se reconfigure en mois, sinon en semaines. 

Il faut, enfin, comprendre la différence entre moderniser et transformer. Moderniser, c’est ajouter des capacités à un modèle existant que l’on ne modifie qu’à la marge. Transformer, c’est changer les processus, les architectures, la relation industrie-combat, le modèle d’entraînement, la gouvernance des données. Il s’agit d’une distinction opérationnelle qui n’a rien d’un débat sémantique Un char modernisé reste un char conçu pour une bataille de contact linéaire. Un essaim de drones piloté par IA opère dans une logique radicalement différente : saturation, redondance, décision distribuée, coût marginal quasi nul. On ne passe pas de l’un à l’autre par saupoudrage à la marge, mais par une réelle rupture dans nos esprits. 

Or nous résistons collectivement à cette rupture. Par inertie. Par conformisme. Par intérêts constitués. Par aversion au risque, que nous appelons « précaution ». C’est humain. C’est compréhensible. Mais c’est une erreur qui n’a rien d’anodin. Dans ce nouvel univers stratégique, la lenteur est une terrible vulnérabilité. Si l’adversaire prend en compte notre difficulté à nous adapter, alors notre capacité à dissuader ne dépend plus seulement de nos inventaires et nos savoir-faire actuels, de notre « excellence » : elle dépend de notre capacité d’apprentissage, de notre capacité de transformation. 

Un adversaire rationnel n’attaque pas une alliance qui se transforme plus vite que lui : il attend, ou il provoque. Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.

Accélération graphique d’une photo d’un bunker enfoui dans le sable sur une plage atlantique – © AP Photo.

Pour dissuader, il faut apprendre plus vite que l’adversaire 

Le changement de caractère de la guerre n’épargne aucun pan de notre appareil de défense. Si la dissuasion nucléaire demeure la garantie ultime contre toute agression existentielle, elle ne peut réellement contraindre un adversaire qui a précisément appris à manœuvrer en dessous du seuil, dans les espaces gris, dans la durée, dans les systèmes. C’est là que se joue désormais une part décisive de la confrontation. Et c’est là que la capacité à régénérer l’avantage en continu devient indispensable.

Dans un monde d’avantages temporaires, la possession se dévalue vite. Ce qui manque à notre appareil dissuasif, aujourd’hui, c’est justement cette capacité à régénérer l’avantage en continu. Une dynamique, pas seulement une posture. Elle se prouve, non pas par ce que l’on possède à l’instant T, mais par la vitesse à laquelle on adapte, innove, déploie. 

Dissuader l’adversaire de passer à l’acte repose sur une démonstration crédible de notre vitesse d’apprentissage : voir, comprendre, adapter, déployer. Plus vite que lui. Ce n’est pas une formule. C’est l’ambition que le Commandement Allié pour la Transformation met en œuvre, concrètement, aujourd’hui. Elle repose sur trois actions vitales. 

Apprendre 

Le retour d’expérience reste un actif stratégique largement sous-exploité de l’Alliance. Nous menons des exercices, nous observons des conflits réels, nous collectons des données en quantité massive. Mais la conversion de cette matière brute en doctrine actualisée, en nouvelles tactiques, techniques et procédures, en exigences capacitaires révisées, est trop lente, rencontre trop de barrières d’ego et de procédures. Elle prend des années, là où elle devrait prendre des semaines. 

Le risque majeur est temporel : apprendre trop tard, sur des conflits déjà terminés, face à des adversaires qui ont déjà mué. Un RETEX qui arrive dix-huit mois après les faits ne donne aucun avantage : il entretient l’illusion du savoir. Un leurre. En cinq ans de guerre, la Russie n’a plus le même visage militaire.

Apprendre, c’est construire des boucles courtes entre le combat réel et la doctrine. Entre l’observation du terrain, qu’il soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, et la modification des standards d’entraînement de l’Alliance. C’est une question d’architecture organisationnelle, autant que de volonté politique. Une question d’état d’esprit. 

Expérimenter 

Apprendre ne suffit pas si l’on n’a pas d’espace pour tester du neuf. L’Alliance a besoin d’arènes d’expérimentation réelles, où l’on confronte des systèmes à un adversaire non contraint par les règles d’exercice, où l’on accepte l’échec comme information, où la friction et la surprise sont délibérément intégrées au protocole. De vraies arènes de stress-tests, où les certitudes sont mises à l’épreuve, où les systèmes révèlent leurs limites avant le combat réel, où la réalité n’est pas évacuée. C’est inconfortable. Mais c’est exactement ce qui distingue une Alliance qui apprend d’une Alliance qui répète. 

Déployer 

À l’ère du numérique, personne ne livre un système pour une durée de service de quinze ans. On construit, on observe, on adapte, on corrige, on améliore en continu. C’est le principe du « versionnage », des architectures ouvertes, du service en flux. Ce principe, qui s’applique à tout ce que nous utilisons au quotidien, à la maison — téléphone, voiture, ordinateur — doit s’appliquer aussi aux systèmes de défense, à la doctrine, à l’entraînement. Le système de command and control du soldat ukrainien, c’est son téléphone portable. Il est mis à jour quotidiennement. 

Cela suppose une nouvelle relation entre le combattant, l’ingénieur et l’industrie. Une boucle courte, permanente, entre celui qui emploie le système en conditions réelles et celui qui le conçoit ou le fait évoluer. Cela suppose des architectures ouvertes, interopérables, modifiables. Cela suppose de rompre avec la logique du programme fermé, livré clé en main, intouchable pendant une décennie, sauf à des coûts et délais prohibitifs. Cela suppose d’inventer de nouveaux supports contractuels, pas seulement focalisés sur l’achat de plateformes, mais permettant un lien continu et étroit avec l’industrie. 

Ces trois actions vitales ont un catalyseur commun : l’intelligence artificielle. Non pas comme gadget, ni comme argument de communication. Mais comme accélérateur de chaque étape de la boucle : retour d’expérience traité en heures plutôt qu’en mois, adversaires non scriptés générés en temps réel dans les arènes d’expérimentation, capacités des systèmes déployés mises à jour en continu plutôt que figées pendant une décennie. L’IA condamne les organisations lentes et trop procédurières. Elle donne à celui qui apprend vite un avantage exponentiel sur celui qui n’apprend pas. Elle n’est pas un outil parmi d’autres. C’est une épreuve de survie darwinienne. 

Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie. 

Amiral Pierre Vandier

Une Alliance qui maîtrise cette boucle — apprendre, expérimenter, déployer — est une Alliance qui régénère son avantage en continu. 

Transformer, ce n’est pas prédire la prochaine rupture. Personne ne le peut. Transformer, c’est construire la capacité d’y survivre et d’y conserver l’initiative. 

L’OTAN dispose d’atouts que nul autre acteur ne possède : trente-deux nations liées par un traité, une profondeur industrielle sans équivalent, des décennies d’interopérabilité construite dans la durée. Ces atouts sont réels. Mais ils ne sont pas suffisants si l’Alliance ne se transforme pas au rythme qu’impose le nouveau caractère de la guerre. 

Cela signifie investir dans les capacités, certes. Mais, surtout, investir dans la vitesse d’apprentissage collectif. Réformer les cycles d’acquisition. Ouvrir les architectures. Connecter l’industrie au combat. Gouverner les données comme un actif stratégique partagé. Former des combattants capables d’apprendre, pas seulement d’exécuter. 

L’Histoire n’attend pas les organisations qui hésitent. Elle ne prévient jamais. Elle constate, après coup, quelles sont celles qui avaient su se transformer et celles qui ont disparu, annihilées par la défaite. 

Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie. 

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23.04.2026 à 19:54

Le prix réel de la guerre en Iran

Gilles Gressani

Dans une étude inédite, Thierry Breton chiffre l'impact de la guerre en Iran sur l'économie mondiale jusqu'à présent : 600 milliards de dollars.

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Texte intégral (7881 mots)


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La guerre en Iran est un choc de structure pour l’économie mondiale. On s’est beaucoup focalisé, à juste titre, sur son effet direct au cœur du système énergétique. On sait que, par le détroit d’Ormuz, transitent environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit près de 20 % du pétrole mondial, dont 80 % à destination de l’Asie, Chine en tête. Dès les premiers jours, le gaz en Europe a bondi de 50 %, le Brent d’environ 12 %, et le CAC 40 a perdu près de 4,7 %.

Dans un contexte où l’inflation semblait enfin refluer, ce choc ravive le spectre de la stagflation : moins de croissance, plus d’inflation. Le FMI s’attend désormais à une croissance mondiale plus modeste et une inflation plus élevée en 2026.

Pour comprendre la portée de ce choc qui reconfigure le système économique planétaire, il faut raisonner en cercles concentriques : au centre, nous avons l’Iran, qui voit son économie déjà exsangue basculer dans l’économie de guerre. Autour, les pays du Golfe, gagnants potentiels sur le plan pétrolier, mais qui demeurent sous perfusion sécuritaire américaine. Plus loin, nous avons les partenaires directs de l’Iran, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan. Puis, l’Europe et la France, ainsi que les États-Unis, sont confrontés à un nouvel arbitrage impossible entre pouvoir d’achat, inflation, dette et sécurité. Enfin, l’anneau financier se caractérise par une crise du crédit privé, une recomposition des flux de capitaux et une possible fin du recyclage des pétrodollars dans les conditions que Washington espérait.

L’Iran, au centre du cyclone : une économie de guerre sur fond d’hyperinflation

Avant même le déclenchement de la guerre, l’Iran vivait déjà sous le régime d’une croissance étouffée par les sanctions, avec une inflation chronique et un chômage élevé, notamment chez les jeunes. 

L’entrée en guerre a précipité une nouvelle dégradation : l’inflation annuelle a atteint 50,6 % au milieu du mois de mars 2026, en hausse de trois points par rapport au mois précédent, selon le centre officiel de statistiques, relayé par l’agence Irna.

Sur les douze mois qui séparent février 2025 et mars 2026, l’inflation moyenne est également de 50,6 %. Cette flambée des prix se conjugue à plusieurs dynamiques simultanées.

D’une part, soulignons la désorganisation de la production industrielle et des services, liée aux bombardements, à l’insécurité, aux coupures d’Internet et à la rupture de certains flux logistiques. Par ailleurs, une pression budgétaire accrue, entre effort militaire, maintien de subventions énergétiques internes et effritement possible des recettes fiscales, renforce encore ces tensions. Enfin, le risque de destruction durable d’infrastructures clefs (raffineries, terminaux, pipelines) fragilise la capacité exportatrice, même si, à très court terme, la hausse des prix peut doper les recettes en devises sur les volumes qui parviennent à sortir.

L’Iran, déjà largement coupé des marchés financiers internationaux, voit sa dépendance se concentrer sur un partenaire : la Chine, devenue sa bouée de sauvetage économique via des achats de pétrole à prix décotés, souvent payés en yuans ou sous forme de troc de marchandises contre du pétrole. Mais même ce cordon ombilical est fragilisé par la guerre : près de 45 % des importations pétrolières chinoises transitent par Ormuz, et une partie significative du pétrole iranien et du GNL qatari emprunte ce détroit.

L’économie iranienne bascule ainsi dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles, mais au prix d’un appauvrissement prolongé de la population, d’une monnaie en chute libre et d’un système productif qui se délite.

La véritable singularité de ce conflit, vue de loin, est là : il ne s’agit pas seulement d’un choc pétrolier, mais d’un choc de régimes.

Thierry Breton

Les pays du Golfe : rente pétrolière et vertige du risque

Au deuxième cercle, les pays du Golfe sont à la fois bénéficiaires immédiats de la hausse des prix du pétrole et otages de l’instabilité régionale.

L’Arabie saoudite est le premier bénéficiaire mécanique d’un baril plus cher : chaque hausse durable de 10 dollars améliore massivement sa balance courante et lui offre des marges supplémentaires pour financer ses gigantesques projets de diversification — de Neom aux multiples chantiers de la Vision 2030. Mais cette rente est à double tranchant : Riyad reste vulnérable à des frappes sur ses installations pétrolières, déjà visées par le passé, et subit une pression intense de Washington pour mobiliser ses capacités excédentaires au service d’une stabilisation des prix.

Les Émirats arabes unis, et en particulier Dubaï, sont exposés sous un angle différent : en tant que hub logistique et financier régional, ils subissent la volatilité des flux maritimes et des capitaux. La perturbation d’Ormuz menace le rôle de plateforme de transbordement du Golfe, tandis que la montée des tensions peut provoquer des sorties temporaires de capitaux et d’expatriés, notamment parmi une diaspora chinoise estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes. Mais ces mêmes tensions renforcent aussi la rente d’intermédiation de Dubaï pour le négoce, la logistique de contournement et la gestion financière des fortunes locales.

Le Qatar se trouve dans une position encore plus cruciale : il fournit environ 30 % des importations de GNL de la Chine et représente près d’un cinquième de l’offre mondiale de GNL. L’annonce de l’arrêt temporaire de la plus grande installation d’exportation de GNL au monde, à la suite d’une frappe de drone iranien — une première en près de trente ans d’exploitation — illustre le risque systémique du conflit. Chaque interruption renchérit le GNL en Europe et en Asie, accentuant l’effet inflationniste.

Les plus petits producteurs — Koweït, Bahreïn, Oman — partagent une même fragilité : dépendance aux routes maritimes, budgets étroitement corrélés à la rente pétrolière, exposition à la hausse des primes de risque qui renchérit leur endettement et peut retarder des projets d’infrastructures.

Collectivement, les pays du Golfe se retrouvent à la tête d’une rente exceptionnelle dans les scénarios de pétrole durablement cher, mais dans un environnement où le coût du capital augmente, où la demande mondiale peut ralentir, et où leurs décisions sur le recyclage des pétrodollars (vers les États‑Unis ou vers d’autres pôles) acquièrent une dimension profondément politique.

La Chine : première bouée de sauvetage de Téhéran, premier exposé à la fermeture d’Ormuz

La Chine est sans doute le pays non‑belligérant le plus directement impliqué dans ce conflit. Elle est à la fois le premier partenaire commercial de l’Iran, un client essentiel du GNL qatari et la puissance qui a le plus intérêt à la sécurité du détroit d’Ormuz : environ 45 % de ses importations totales de pétrole y transitent.

Pékin a certes pris les devants en constituant des réserves stratégiques considérables, équivalentes à plusieurs mois d’importations, ce qui lui permet de tenir un choc temporaire et de lisser les effets d’une hausse des prix. De fait, malgré la guerre, l’économie chinoise a enregistré une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, dépassant les attentes des analystes et démontrant une résilience inattendue face à la flambée des prix de l’énergie.

Cette performance s’explique par plusieurs facteurs. 

La dépendance énergétique de la Chine vis-à-vis du Moyen‑Orient est réelle, mais ses sources d’approvisionnement sont diversifiées, notamment en raison des flux russes, qui se sont intensifiés depuis 2022. Notons également sa capacité à négocier des prix préférentiels avec Moscou et Téhéran. 

La Chine met en œuvre une politique active de constitution de stocks et de gestion publique des prix, avec la volonté claire d’isoler l’économie domestique des chocs externes pour préserver l’objectif de croissance autour de 5 % en 2026.

Mais cette façade de solidité ne doit pas masquer une vulnérabilité structurelle : la Chine reste largement tributaire de la demande extérieure, et la hausse durable des prix de l’énergie menace avant tout sa performance à l’export. Les premières données de mars montrent déjà un net ralentissement de la croissance des exportations, sur fond de hausse des coûts de transport maritime et de l’énergie, ce qui nourrit les inquiétudes sur la baisse de la demande mondiale.

En coulisses, Pékin mène un jeu d’équilibriste. D’un côté, elle exerce une pression directe sur Téhéran pour préserver la libre circulation à Ormuz : des dirigeants de sociétés gazières publiques indiquent que la Chine a demandé explicitement à l’Iran de ne pas viser les pétroliers et méthaniers, ni les infrastructures du Qatar. De l’autre, elle cherche à transformer la crise en opportunité, afin de renforcer le rôle du yuan dans les échanges énergétiques, en poussant des contrats de pétrole et de gaz libellés en yuan ; d’accélérer le développement de corridors terrestres (via la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan) propres à réduire la dépendance aux détroits contrôlés ou surveillés par la marine américaine.

Le scénario de cauchemar pour Pékin n’est pas tant un baril à 90 ou 100 dollars — que ses réserves et sa politique industrielle peuvent encaisser — qu’une destruction durable de la demande en Europe et dans les pays émergents, qui assècherait ses exportations et exacerberait la surcapacité de son appareil productif. C’est ce qui fait dire à certains analystes que la guerre en Iran pose une question existentielle : « Va‑t‑elle casser le modèle chinois ? ».

La guerre en Iran a commencé comme un conflit de plus au Moyen‑Orient ; elle s’impose désormais comme un choc de structure pour l’économie mondiale et un révélateur des fragilités de la mondialisation. 

Thierry Breton

Le Pakistan : maillon fragile et corridor convoité

Le Pakistan se situe à la jonction de plusieurs dynamiques : pays à la macroéconomie fragile, fortement dépendant des importations d’énergie, exposé au risque d’instabilité interne, et, en même temps, pièce potentielle de la stratégie de contournement chinoise.

L’espoir d’un gazoduc Iran–Pakistan–Chine, ou d’autres infrastructures énergétiques transfrontalières, est compliqué par la guerre, qui renchérit la facture énergétique, détériore les termes de l’échange et intensifie les tensions politiques internes. Mais, dans le même mouvement, Islamabad peut chercher à monnayer sa position géographique en se présentant comme corridor de substitution pour certains flux énergétiques ou de marchandises chinois, sous réserve de sécurisation de son territoire.

Dans un scénario de conflit prolongé, le Pakistan fait partie de ces économies qui risquent de basculer dans une crise de balance des paiements, voire de solvabilité, si la combinaison énergie chère, dollar fort et resserrement du crédit international, se maintient.

Europe : le retour du spectre de la stagflation

L’Europe est victime de ce choc, alors qu’elle est déjà affaiblie : sortie difficile de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine, ralentissement industriel, désinflation à peine amorcée, dette publique élevée. Le conflit en Iran vient rouvrir des plaies qui commençaient à se cicatriser.

Sur le front énergétique, les impacts sont immédiats. En quelques jours, le prix du gaz en Europe a bondi de 50 %, et le baril de Brent s’est envolé, mettant fin à la période de relative accalmie des matières premières qui avait permis de faire reculer l’inflation en 2025. Selon des analyses de banques et d’instituts européens, un scénario de pétrole à 100 dollars et de gaz à 60 €/MWh pourrait porter l’inflation moyenne de la zone euro à 2,4 % en 2026, avec un pic au‑delà de 3 % au deuxième trimestre, tandis que la croissance serait ramenée autour de 0,8 %.

La BCE elle-même a revu ses projections : ses services tablent désormais sur une inflation moyenne de 2,6 % en 2026, contre moins auparavant, avec des scénarios défavorables où l’inflation pourrait atteindre 3,5 % et, dans un scénario sévère, 4,4 % si les perturbations à Ormuz sont fortes et durables. Dans le même temps, la croissance du PIB de la zone euro est révisée à la baisse à 0,9 % pour 2026, ce qui correspond presque à une stagnation.

Les marchés financiers ont traduit cette nervosité par une remontée des taux d’intérêt d’environ 30 points de base sur les obligations d’État européennes au pire du premier épisode de tension, et par une correction des indices actions. Cette hausse des taux se répercute sur le coût du crédit privé, au moment même où l’investissement productif et la construction résidentielle sont déjà freinés par la remontée des taux depuis 2022.

La combinaison croissance molle, inflation repartie à la hausse, taux durablement élevés recompose ainsi un paysage de stagflation douce en Europe : pas l’effondrement, mais une érosion lente du pouvoir d’achat et une paralysie des marges de manœuvre budgétaires.

La guerre en Iran agit pour l’Europe comme un révélateur brutal : malgré deux ans de « stratégie de sortie » de la dépendance au gaz russe, l’Union reste exposée à chaque soubresaut du Moyen‑Orient.

Thierry Breton

France : une facture immédiate de 4 à 6 milliards, dont un choc sur la dette

Pour la France, la guerre en Iran n’est pas une abstraction comptable. Elle a déjà une facture chiffrée, assumée publiquement : le ministre de l’Économie, Roland Lescure, et le Premier ministre, Sébastien Lecornu, ont estimé que la crise liée au conflit au Moyen‑Orient avait déjà coûté au moins 6 milliards d’euros à la France pour l’année 2026. Il ne s’agit pas d’une projection théorique en année pleine, mais d’un constat ex ante sur la base des nouvelles conditions de financement, de l’effort militaire et des mesures déjà engagées.

La composante la plus lourde, politiquement et budgétairement, est celle de la dette. Dans un contexte où la France prévoit d’emprunter environ 310 milliards d’euros en 2026, un niveau jamais atteint, chaque dixième de point de hausse des taux pèse très vite des milliards. Or, le choc iranien a contribué à tendre la courbe des taux français : au plus fort de la séquence, les taux longs ont pris de l’ordre de 30 points de base par rapport à la trajectoire anticipée, dans un environnement déjà marqué par la défiance vis-à-vis des comptes publics.

En appliquant, même prudemment, une hausse moyenne de 0,3 point sur les nouvelles émissions et sur le stock qui se renouvelle, on obtient un surcoût annuel de charge d’intérêts de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros. C’est ce que traduit le chiffre de 3,8 milliards, évoqué par l’exécutif : non pas une somme déjà intégralement déboursée, mais une estimation, en année pleine, de ce que la remontée des taux, liée en partie au choc iranien, va coûter à l’État français, si les conditions financières restent à ce niveau. Pour mémoire, la France a déjà vu sa charge d’intérêts augmenter de 19 milliards entre 2020 et 2022 du fait de la hausse des taux et de l’inflation.

À cela s’ajoute le choc énergétique proprement dit. La flambée du pétrole a déjà fait remonter l’inflation française à 1,7 % en mars, contre 0,9 % en février, alors que le pays s’était habitué à une inflation sous 1 % depuis l’automne. L’Insee et la Banque de France soulignent que cette remontée est directement liée à la guerre en Iran : la hausse des prix de l’énergie se diffuse aux carburants, au transport, puis progressivement à d’autres biens.

Ce choc de prix n’est pas neutre socialement. Les Français, déjà éprouvés par la séquence inflationniste de 2022‑2023, perçoivent très clairement cette nouvelle pression : un sondage montre que 90 % estiment que la guerre aura un impact sur leur pouvoir d’achat, 87 % sur la croissance, 81 % sur la Bourse, 80 % sur la dette publique. Sur le terrain, cela se traduit par des prix à la pompe plus élevés, des entreprises qui voient leurs coûts de production grimper, et des industriels énergivores — chimie, engrais, métallurgie — à nouveau pris en étau entre coûts et concurrence internationale.

À ces deux canaux — dette et énergie — s’ajoute un effort militaire non négligeable. Le budget de la Défense pour 2026 atteint 57 milliards d’euros, en nette hausse, et le coût mensuel de l’engagement français dans la région dépasse 135 millions d’euros hors munitions, avec environ 5 000 militaires mobilisés, des frégates et des Rafale dont l’activité représente plusieurs dizaines de millions d’euros par mois. Cette dépense supplémentaire, directement liée au conflit, vient grever des marges budgétaires déjà étroites, alors que la France a déjà du mal à contenir un déficit public élevé.

La Banque de France se veut prudente : dans son scénario central, qui suppose un règlement relativement rapide du conflit et un choc énergétique temporaire, elle ne révise la croissance de 2026 qu’à la baisse de 1,0 % à 0,9 %, estimant que l’impact sur l’activité reste « limité » à ce stade. Mais ce « limité » est trompeur : il masque une érosion plus large du pouvoir d’achat, une dégradation de la trajectoire de dette via la charge d’intérêts, et une montée de l’incertitude qui pèse sur l’investissement.

La facture de 6 milliards évoquée par Lecornu et Lescure est donc à la fois prudente et incomplète : prudente, parce qu’elle ne tient pas encore compte de tous les effets de second tour sur la croissance, l’emploi et les recettes fiscales ; incomplète, parce que le coût d’opportunité — investissements différés, projets reportés, confiance entamée — ne se laisse pas chiffrer aussi facilement. Elle donne néanmoins un ordre de grandeur : en quelques semaines, la guerre en Iran a déjà coûté à la France l’équivalent de 0,15 à 0,25 point de PIB, dont près des deux tiers par le canal de la dette.

Les États‑Unis : puissance énergétique, vulnérabilité politique et financière

Les États-Unis abordent ce choc géopolitique dans une position énergétique très différente de celle de l’Europe : ils sont devenus un grand producteur et exportateur d’hydrocarbures, ce qui atténue leur vulnérabilité directe aux ruptures d’approvisionnement. Ils peuvent mobiliser leurs réserves stratégiques et inciter le secteur privé à augmenter la production de pétrole et de gaz de schiste pour amortir la hausse des prix.

Mais la dimension politique interne est redoutable. La hausse des prix à la pompe est l’un des signaux les plus sensibles pour l’opinion américaine. Une spirale pétrole plus cher/inflation plus tenace/pression sur la Réserve fédérale rebat les cartes de la conjoncture et de la campagne électorale.

S’ajoute un élément financier et géopolitique : la question du recyclage des pétrodollars du Golfe vers les actifs américains. Depuis des décennies, les États‑Unis bénéficient d’un flux massif de capitaux du Moyen‑Orient, sous forme de treasuries, d’investissements directs et d’actifs financiers. Un scénario où les promesses d’investissements — évoquées à hauteur de plusieurs milliers de milliards de dollars — ne sont pas tenues ou sont redirigées vers d’autres pôles (Asie, BRICS, projets domestiques) fragilise la position des États-Unis. 

On peut désormais prévoir pour les États-Unis moins de demande captive pour leur dette publique, mais davantage de dépendance à l’épargne domestique ou à d’autres investisseurs, ainsi qu’un espace stratégique accru pour la Chine et d’autres puissances financières.

Le choc iranien est donc pour Washington autant un test de crédibilité stratégique au Moyen‑Orient qu’un stress test de son hégémonie financière.

Le scénario de cauchemar pour Pékin n’est pas tant un baril à 90 ou 100 dollars qu’une destruction durable de la demande en Europe et dans les pays émergents : celle-ci assècherait ses exportations.

Thierry Breton

L’onde de choc financière : crédit privé, marchés et pétrodollars

Au cinquième cercle, la guerre se traduit par un choc de confiance sur les marchés financiers. Une note de recherche évoque qu’une hausse de 10 dollars du baril se traduit, dans les pays développés, par une réduction d’environ 0,2 point de PIB et par une pression haussière sur les taux d’intérêt. Après plus d’une semaine de conflit, les investisseurs se sont mis à intégrer, non plus seulement un accident pétrolier temporaire, mais la possibilité d’un choc durable sur les matières premières, en particulier le pétrole et le gaz.

Les conséquences sont multiples. Les tensions sur les marchés obligataires s’accompagnent d’une hausse des taux souverains et corporate. L’élargissement des spreads de crédit touche particulièrement les entreprises énergivores et les pays émergents, déjà fragiles. On constate également des flux accrus vers les actifs refuges (dette américaine, or), au détriment des actifs risqués. De même, il est à prévoir un durcissement durable des conditions de financement pour le crédit privé, surtout dans les segments à haut rendement et les PME.

Si la situation se prolonge, le risque est celui d’une crise de crédit composite : hausse des défauts dans certains secteurs (transport, chimie, sidérurgie, aérien), difficulté pour les États très endettés à rouler leur dette à un coût soutenable, et montée du risque de crises de balance des paiements dans plusieurs émergents.

À cette dynamique s’ajoute la question centrale du recyclage des pétrodollars. Un conflit prolongé peut inciter les États du Golfe à augmenter leurs dépenses militaires et sécuritaires, mais aussi à redéployer une partie de leurs fonds souverains vers des projets domestiques, plutôt que vers des actifs occidentaux. Ils pourraient également diversifier davantage leurs placements vers l’Asie, notamment vers la Chine, au détriment des États-Unis et de l’Europe.

Ce mouvement réduirait la capacité des économies occidentales à financer à faible coût leurs déficits publics et leurs investissements, au moment même où les besoins pour la défense, la transition énergétique et la réindustrialisation explosent.

Scénarios prospectifs : arrêt, trêve, conflit prolongé

Le futur économique du conflit iranien ne se lit pas seulement sur les cartes militaires, mais aussi dans trois scénarios macroéconomiques.

Dans le scénario d’arrêt rapide de la guerre, avec un cessez‑le‑feu qui tient, les prix du pétrole et du gaz sont appelés à retomber après le pic initial ; l’impact sur la croissance des pays avancés reste limité, de l’ordre de 0,2 à 0,3 point de PIB ; l’inflation se stabilise en zone euro autour de 2 à 2,5 % en 2026, avant un reflux vers l’objectif de la BCE en 2027. Du côté de la Chine, le pays absorbe le choc grâce à ses réserves et au soutien de la demande intérieure. Enfin, la tension sur le crédit privé et les flux de pétrodollars se résorbe progressivement, même si l’épisode laisse des traces dans la perception du risque Moyen‑Orient.

Dans le scénario d’une trêve de dix jours, puis d’une reprise des hostilités, avec une alternance de cessez‑le‑feu et de frappes, il est à prévoir que les marchés vivent au rythme de la volatilité, avec des épisodes de hausse et de baisse brutales des prix de l’énergie. La croissance mondiale en sera plus nettement affectée, avec un coût cumulé qui pourrait atteindre 0,5 point de PIB en 2026. Concernant la zone euro, elle pourrait voir son inflation en moyenne autour de 2,4 %, avec des pics au-delà de 3 %, tandis que la croissance stagnerait autour de 0,8 %. En France, l’Insee intégrant une inflation plus élevée (1,7 % en mars déjà) et un ralentissement de la croissance, les consommateurs subiront un choc prolongé sur le pouvoir d’achat. La Chine souffrira d’un ralentissement plus marqué de ses exportations, malgré des chiffres de croissance encore solides à court terme. Pour ce qui est du crédit privé, il pourrait se renchérir durablement avec une multiplication des défaillances dans certains secteurs, des flux de pétrodollars plus sélectifs, et un biais croissant vers l’Asie.

Dans le scénario de conflit prolongé, avec une fermeture partielle ou récurrente d’Ormuz, le pétrole reste durablement autour ou au-dessus de 100 dollars, tandis que le gaz européen se maintient sur un plateau élevé. L’inflation européenne peut monter vers 3,5 % voire 4,4 % dans les scénarios sévères de la BCE, la croissance rester autour de 0,8–0,9 %, avec un risque ponctuel de récession technique. Il y a un risque que la France s’installe dans un régime de pouvoir d’achat sous pression, avec une inflation annuelle potentiellement proche de 2 % au lieu de 1 %, et des arbitrages budgétaires plus douloureux sur la dépense publique.

L’Iran, de son côté, pourrait s’enfoncer durablement dans l’hyperinflation (au-delà de 50 %), avec une monnaie en chute libre et une économie de guerre. Si les pays du Golfe pourraient continuer d’accumuler des rentes colossales, ce serait dans un environnement de risque extrême, qui les pousserait à reconfigurer leurs alliances et leurs placements. La Chine ferait face à un test historique pour son modèle exportateur, avec une demande mondiale affaiblie, une surcapacité industrielle exaspérée et une pression accrue pour restructurer son économie. Dans ce cadre, les États‑Unis verraient leur rôle d’exportateur d’énergie renforcé, mais au prix d’une inflation plus tenace et de tensions sur le financement de leurs déficits en l’absence d’une partie des pétrodollars promis. 

Sur le plan financier, la combinaison inflation élevée, croissance faible, coûts de financement élevés et moindre recyclage des pétrodollars ouvre la porte à une crise de crédit segmentée, susceptible de devenir systémique si un choc supplémentaire survient.

Le choc iranien est pour Washington autant un test de crédibilité stratégique au Moyen‑Orient qu’un stress test de son hégémonie financière.

Thierry Breton

Quels choix pour l’Europe ? De la gestion de crise au changement de modèle

La guerre en Iran agit pour l’Europe comme un révélateur brutal : malgré deux ans de « stratégie de sortie » de la dépendance au gaz russe, l’Union reste exposée à chaque soubresaut du Moyen‑Orient. Le choc iranien n’est donc pas seulement une nouvelle crise à absorber, c’est un test politique : l’Europe va-t-elle se contenter de gérer l’urgence, ou saisir l’occasion d’accélérer une réduction structurelle de sa dépendance aux hydrocarbures importés ?

Trois ensembles de choix se dessinent.

D’abord, faire de la transition énergétique un bouclier de souveraineté et non un luxe vert. Dès le 19 mars, en pleine flambée des prix, le Conseil européen a réaffirmé que la transition restait « la stratégie la plus efficace » pour gagner en autonomie et faire baisser durablement la facture du pétrole et du gaz. Plusieurs analyses convergent : électrifier 50 % de l’économie européenne permettrait de diviser par deux les importations de pétrole d’ici 2040, réduisant d’autant l’exposition aux chocs géopolitiques au Moyen‑Orient. 

Concrètement, cela implique d’assumer, et non de retarder, des choix déjà identifiés. 

Le premier est d’accélérer le déploiement des renouvelables (éolien, solaire, réseaux), avec des trajectoires chiffrées — par exemple, la France vise un passage de 30,2 GW de solaire fin 2025 à 48 GW en 2030, ce qui suppose de quasiment doubler le rythme d’installation annuel.

Il s’agit par ailleurs de soutenir massivement l’électrification des usages : véhicules électriques, pompes à chaleur, industrie électrifiée. 

Il nous faudra également corriger les distorsions fiscales qui entretiennent la dépendance : à l’échelle européenne, le gaz est encore deux fois moins taxé que l’électricité, ce qui décourage le basculement vers l’électrique.

À très court terme, les États membres ne peuvent pas se contenter de discours structurels en vue d’une sortie de crise. Ils doivent protéger le pouvoir d’achat et le tissu productif, sans recréer les erreurs de 2022. 

Selon un tracker publié par l’Institut Jacques Delors, 22 États membres sur 27 ont déjà adopté plus de 120 mesures pour juguler les effets du choc iranien, pour un coût budgétaire d’environ 9,2 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 13 milliards de surcoût d’importations fossiles. Il s’agit d’aides ciblées aux ménages et aux entreprises, de baisses temporaires de taxes sur l’énergie, ou de mécanismes de soutien aux secteurs les plus exposés.

La Commission européenne a présenté un ensemble de mesures pour atténuer l’impact de la guerre. 

Elle préconise la réduction ciblée des taxes sur l’électricité, afin de rendre le courant moins cher face aux combustibles fossiles. 

Une coordination du réapprovisionnement des stocks de gaz, avec un objectif d’au moins 80 % de remplissage avant l’hiver, contre environ 30 % actuellement, permettra d’éviter la course désordonnée aux achats qui alimente la spéculation. 

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a appelé à « accélérer la transition vers des énergies propres produites localement », en insistant sur le lien entre énergies propres, indépendance et résilience aux tempêtes géopolitiques.

Il s’agit d’assumer que la sécurité énergétique est aussi une question de défense et d’infrastructures critiques. La guerre en Iran ne pose pas seulement la question du prix de l’énergie, mais celle de la sécurité physique des infrastructures : détroits, terminaux GNL, pipelines, câbles sous-marins. 

Pour l’Union, cela signifie que la sécurité énergétique doit être pensée comme une mission de sécurité et de défense européenne : patrouilles navales, protection des pipelines, cybersécurité des réseaux électriques. Les projets de diversification (Norvège, Algérie, Méditerranée orientale, GNL américain) ne peuvent être regardés seulement sous un angle économique, mais aussi en termes de vulnérabilité physique — routes maritimes, redondances, capacités de secours.

Depuis 2025, l’Union s’est fixée des objectifs de diversification des sources précisément pour sortir de la dépendance russe ; aujourd’hui, la même logique doit être appliquée à la dépendance au pétrole et au gaz du Golfe, en tirant les leçons de la fermeture d’Ormuz et des frappes sur Ras Laffan.

Dans une note récente, l’Institut Jacques Delors parle de la guerre en Iran comme de l’« électrochoc tant attendu » pour la transition énergétique européenne. Les chiffres montrent que le coût de l’inaction est lui aussi colossal : déjà 9,2 milliards d’euros de mesures d’urgence adoptées et 13 milliards de surcoût sur les importations fossiles en quelques semaines de guerre ; une inflation qui remonte vers 2,4–3,5 % en zone euro selon les scénarios ; une croissance qui glisse vers 0,8–0,9 % ; des taux plus élevés qui renchérissent la dette.

Face à cela, les choix qui s’ouvrent à l’Europe sont tranchés : soit empiler des rustines à chaque crise énergétique, au prix d’une lente érosion du pouvoir d’achat et d’une montée des populismes ; soit reconstruire sa sécurité énergétique comme un pilier de souveraineté, en assumant un cycle d’investissements massifs dans la transition, la défense des infrastructures et la diversification.

L’économie iranienne a basculé dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles.

Thierry Breton

Conclusion — La guerre en Iran, la facture cachée du monde

La guerre en Iran a commencé comme un conflit de plus au Moyen‑Orient ; elle s’impose désormais comme un choc de structure pour l’économie mondiale et un révélateur des fragilités de la mondialisation. 

Elle ne se lit pas seulement en dollars de pétrole ou en points de PIB, mais en modèles économiques bousculés, en dettes renchéries, en pauvreté accrue et en équilibres politiques fragilisés.

Au centre, l’Iran concentre la version la plus brutale de cette facture. L’économie était déjà étranglée par les sanctions ; la guerre l’a fait basculer dans une véritable hyperinflation, avec des prix qui progressent à plus de 50 % l’an, une monnaie qui se délite, des infrastructures énergétiques directement menacées, et une production industrielle désorganisée.

Ce pays n’est plus dans la gestion d’un cycle économique, mais dans une logique d’économie de siège, où la priorité est de survivre — coûte que coûte — grâce à la répression interne, à quelques soutiens extérieurs et à des circuits parallèles. La bouée de sauvetage chinoise (pétrole à prix décotés payé en yuan, troc marchandises‑pétrole) lui évite l’asphyxie totale, mais au prix d’une dépendance accrue et d’une marge de manœuvre quasi nulle. La guerre, ici, se traduit en années de développement perdues.

Dans le deuxième cercle, les monarchies du Golfe incarnent la rente ambivalente de ce conflit.

L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats voient leurs recettes bondir à mesure que le baril grimpe et que le GNL se renchérit. Mais cette rente est piégée : plus les prix sont élevés, plus les infrastructures deviennent des cibles, plus les primes de risque explosent, plus il devient coûteux de financer les projets phares des visions 2030 et les stratégies de diversification. La question centrale devient : que faire de ces pétrodollars ? Continuer à alimenter le cycle traditionnel — achats de dette américaine, placements à Londres, investissements aux États-Unis — ou redéployer davantage vers l’Asie, la Chine, les BRICS, et vers des projets domestiques de sécurisation et de résilience ? Derrière le pétrole cher, c’est la géographie des capitaux qui se redessine.

Le troisième cercle est celui des partenaires directs de l’Iran, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan.

Pékin est à la fois le principal client de Téhéran, un acteur clef du GNL qatari, et le pays dont près de la moitié des importations pétrolières transitent par Ormuz. Elle a préparé le choc en remplissant ses réserves stratégiques et en diversifiant ses approvisionnements, notamment vers la Russie. Elle affiche encore une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, mais cette résilience apparente ne doit pas faire oublier l’essentiel : la Chine reste ultra‑dépendante de la demande extérieure. Si la guerre entame durablement le pouvoir d’achat en Europe, en Amérique et dans les émergents, ce sont ses exportations qui seront directement touchées, dans un appareil industriel déjà marqué par la surcapacité.

En parallèle, Pékin tente de transformer le choc en opportunité géopolitique : pression sur Téhéran pour protéger la liberté de navigation et les installations qataries, promotion accélérée du yuan‑pétrole, investissement dans des corridors terrestres (via la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan) pour réduire la vulnérabilité aux détroits contrôlés par les flottes occidentales. Mais le paradoxe demeure : la Chine apparaît à la fois comme le pompier (qui achète, stabilise, sécurise ses routes) et comme le grand dépendant d’un système mondial dont la stabilité énergético‑financière n’est plus garantie.

Le Pakistan illustre la face sombre de ce troisième cercle : économie fragile, dépendante des importations d’énergie, finances publiques sous pression, tensions politiques internes. Pour lui, la guerre en Iran, c’est à la fois la perspective d’être un corridor convoité par la Chine, et le risque de sombrer dans une crise de balance des paiements, sous l’effet cumulatif de l’énergie chère, du resserrement du crédit et de la force du dollar. Là aussi, la facture n’est pas un simple agrégat macro, mais une menace de déstabilisation globale.

Dans le quatrième cercle, celui des économies avancées, la guerre agit comme un révélateur de vulnérabilités déjà connues. L’Europe sort tout juste de la crise énergétique liée à l’Ukraine, et la voilà replongée dans un choc pétrolier et gazier venu d’Ormuz. En quelques jours, le gaz européen bondit de 50 %, le Brent s’envole, l’inflation qui semblait enfin maîtrisée repart à la hausse, la BCE relève ses prévisions. La zone euro se dirige vers une combinaison toxique : inflation à 2,5–3 %, croissance autour de 0,8–0,9 %, taux d’intérêt plus élevés. C’est la définition même d’une stagflation molle : pas de crise spectaculaire, mais une érosion continue du pouvoir d’achat, un investissement freiné, des finances publiques tendues.

La France, dans ce tableau, est un cas d’école. Sur le plan social, la remontée de l’inflation à 1,7 % en mars, après des mois sous 1 %, ravive immédiatement le souvenir de 2022‑2023 : prix à la pompe qui remontent, coûts de transport, facture énergétique des entreprises, et, in fine, tensions sur les salaires. Sur le plan budgétaire, le gouvernement reconnaît d’ores et déjà un coût d’au moins 6 milliards d’euros en 2026, dont 3,8 milliards pour la seule charge d’intérêts, en raison des 310 milliards d’euros qu’il faudra emprunter cette année à des taux plus élevés, plus de 1 milliard pour l’effort militaire dans la région, et une multitude de mesures pour amortir le choc sur les ménages et les entreprises. Autrement dit : en quelques semaines, la guerre en Iran a déjà mangé l’équivalent de 0,15 à 0,25 point de PIB français. Et ce n’est qu’un début.

Les États-Unis, eux, disposent de l’atout de leur indépendance énergétique relative : ils produisent et exportent pétrole et gaz, ils peuvent puiser dans leurs réserves, ajuster leur production. Mais le choc financier et budgétaire n’en est pas moins réel. Le coût des opérations militaires se chiffre déjà en dizaines de milliards de dollars, et monte chaque jour. Le choc sur les prix à la pompe alimente des tensions politiques et une pression sur la Réserve fédérale, qui doit arbitrer entre la lutte contre l’inflation et le soutien à l’activité. Surtout, la guerre interroge, au fond, la machinerie financière américaine : que devient un système fondé sur l’absorption de pétrodollars, si les grandes monarchies du Golfe diversifient davantage vers d’autres zones, sous l’effet des tensions avec Washington et de la montée en puissance de la Chine ?

Dans un contexte où l’inflation semblait enfin refluer, le choc iranien ravive le spectre de la stagflation.

Thierry Breton

Reste le cinquième cercle, celui de la facture globale. Aucun organisme ne publie encore un « coût total » de la guerre en Iran pour le monde, mais les chiffres qui circulent donnent une idée de l’ampleur. 

On sait que les pays arabes ont perdu autour de 186 à 190 milliards de dollars en un mois, soit environ 6 % de leur PIB, en destructions, pertes d’activité et choc d’investissement. Les États‑Unis ont déjà dépensé près de 28 milliards de dollars en coûts militaires directs. La France assume au moins 6 milliards d’euros de coût pour ses finances publiques. L’Union européenne a engagé plus de 9 milliards d’euros de mesures d’urgence et subi 13 milliards de surcoût d’importations fossiles sur quelques semaines. Sur le plan macroéconomique, la hausse durable des prix de l’énergie pourrait amputer de 0,2 à 0,3 point la croissance mondiale en 2026, soit 200 à 300 milliards de dollars de richesse en moins.

Même sans additionner chaque poste au centime près, un constat s’impose : en quelques mois, la guerre en Iran aura coûté à la planète au moins plusieurs centaines de milliards de dollars — une facture minimale qui pourrait s’approcher, dans un scénario de conflit prolongé, de 1 000 milliards de dollars cumulés, si l’on additionne les pertes régionales, les dépenses militaires, la croissance manquante et les effets de second tour sur la dette, le crédit et l’investissement.

Et pourtant, cette addition financière ne dit pas tout. Il y a, au-delà des chiffres, une autre facture, plus lourde encore : la facture humaine et sociale. Le PNUD estime que le conflit pourrait détruire près de 3,7 millions d’emplois dans la région arabe et faire basculer 4 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté. Ce sont des trajectoires de vie brisées, des systèmes de santé saturés, des États déjà fragiles poussés au bord de la faillite ou de la désagrégation. Là encore, la guerre en Iran ne fait pas que coûter : elle fragilise durablement des sociétés où l’explosion sociale est à portée de main.

La véritable singularité de ce conflit, vue de loin, est là : il ne s’agit pas seulement d’un choc pétrolier, mais d’un choc de régimes. Il teste la capacité de l’Iran à tenir dans une économie de guerre perpétuelle ; la capacité des monarchies du Golfe à concilier rente, sécurité et diversification ; la capacité de la Chine à adapter son modèle exportateur à un monde instable et fragmenté ; la capacité de l’Europe à transformer la transition énergétique en bouclier de souveraineté plutôt qu’en luxe vert, et la capacité des États‑Unis à continuer de financer leur puissance dans un monde où les flux de capitaux deviennent plus incertains.

Plus les semaines passent, plus la facture se déplace : du baril à la balance des paiements, de la balance des paiements à la dette publique, de la dette à la cohésion sociale, de la cohésion sociale à la stabilité politique. La question qui se pose à chacun n’est donc plus seulement : « combien cela nous a coûté ? », mais « quel modèle économique et politique restera tenable après ce choc ? ».

À cette aune, la guerre en Iran n’est pas seulement un coût à absorber ; c’est un moment de vérité. Pour l’Iran, pour le Golfe, pour la Chine, pour l’Europe, pour les États‑Unis, elle oblige à arbitrer entre des illusions de retour au statu quo ante et des choix structurants : sécuriser ses ressources, diversifier ses dépendances, investir dans la résilience plutôt que dans les rustines.

Le jour où les armes se tairont, la facture continuera de tomber : en intérêts de dette, en croissance perdue, en inégalités aggravées, en instabilités politiques. La seule vraie question sera alors de savoir qui aura utilisé ce choc pour se transformer, et qui l’aura seulement subi.

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23.04.2026 à 13:09

L’architecture cachée du cyberdjihad iranien

guillaumer

Dans l’ombre de la stratégie narrative qui permet au régime iranien de gagner la guerre des trolls se dessine une autre réalité : la fabrication d'un cyberdjihad transnational.

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Depuis le 9 mars 2026, dans l’ombre de l’escalade régionale opposant l’Iran au bloc américano‑israélien, l’Europe fait face à une série d’actions qui brouillent les frontières traditionnelles de la menace. Celles‑ci semblent coordonnées par une entité hybride, un collectif en ligne aligné sur Téhéran, se présentant sous le nom de Harakat Ashab al‑Yamin al‑Islamiya (HAYI), littéralement « mouvement des compagnons de la droite islamique [au sens de rédemption et de salut] », qui se spécialise progressivement dans une forme de terrorisme d’influence.

Entre le 9 mars et le 20 avril 2026, HAYI a revendiqué ou laissé entendre son implication, à travers un ensemble de relais actifs intégrés à un écosystème numérique opérant principalement sur X et Telegram, dans un peu plus d’une dizaine d’attentats — on en dénombre seize – principalement aux Pays-Bas, en Belgique, en Angleterre, en Macédoine, en Allemagne et en France. Les informations disponibles suggèrent l’implication de petits groupes de deux à quatre individus, généralement très jeunes, souvent âgés de seize à une vingtaine d’années. Leur recrutement aurait eu lieu en ligne, via les réseaux sociaux et les plateformes qu’ils utilisent quotidiennement pour échanger, jouer en ligne ou interagir avec leurs pairs.

Dans certains cas, comme au Royaume-Uni, les personnes interpellées seraient issues de milieux marqués par des trajectoires migratoires récentes. D’autres semblent davantage animées par une sensibilité diffuse aux conflits internationaux, sans disposer pour autant d’une compréhension structurée des dynamiques à l’œuvre. Il serait plus juste d’évoquer une sensibilité géopolitique façonnée par les grands récits circulant en ligne, largement présents dans les espaces numériques pro-Iran, pro-Irak ou au sein de groupes sunnites hostiles à l’Occident et nourrissant des imaginaires antisémites ou anti-occidentaux. En France, l’hypothèse d’une motivation financière, bien que les sommes constatées soient marginales, a également été évoquée.

Leurs opérations visent des cibles matérielles à forte valeur symbolique, mais leur finalité dépasse, pour l’heure, la destruction elle‑même. Elles cherchent avant tout à produire un effet psychologique, dans une logique que Raymond Aron identifiait déjà comme constitutive de la guerre moderne, c’est-à-dire une violence dont l’objectif premier est de transformer les représentations 42. Cette approche rejoint également la lecture de Thomas Schelling, pour qui la coercition ne repose pas tant sur l’ampleur des dégâts que sur la manière dont ceux‑ci sont mis en scène et perçus 43. Incarnées par des incendies volontaires ou des tentatives d’explosion à faible coût visant des cibles liées à la communauté juive ou à des institutions financières américaines, les actions impulsées par HAYI privilégient l’effet psychologique et médiatique. Jusqu’ici, elles demeurent en deçà du seuil d’une attaque de grande ampleur, dont le franchissement risquerait d’entamer le capital de sympathie dont l’organisation bénéficie auprès de certains publics proches du régime iranien ou présents dans les zones grises du militantisme en ligne anti‑occidental.

Pour certains acteurs sunnites, l’infrastructure numérique associée à l’Iran apparaît désormais moins comme un espace idéologiquement étranger que comme une opportunité tactique.

Héloïse Heuls

Dans les faits, HAYI s’est distingué en quelques semaines par sa capacité à concevoir, coordonner et piloter en ligne des actions ciblées, sans disposer officiellement de structures militantes identifiées en Europe. Avec cette organisation se dessine en filigrane l’émergence de modes d’action terroriste en partie renouvelés, portés par des entités idéologiquement affiliées à des États étrangers et capables de mobiliser en ligne des individus extérieurs à leur vivier militant traditionnel afin de les engager dans des opérations hors ligne en résonance avec les grands conflits internationaux. Ce phénomène met en lumière l’imbrication croissante entre dynamiques géopolitiques et questions de sécurité intérieure. 

Plus largement, les procédés impulsés par HAYI interrogent la transformation des stratégies d’influence militante en ligne ainsi que la formation d’alliances numériques d’opportunité entre les espaces liés à Téhéran, ses soutiens irakiens et des groupes qui dépassent le cercle d’influence traditionnel, y compris d’autres organisations djihadistes, au premier rang desquelles Al-Qaïda.

HAYI : un acteur numérique façonné par les réseaux de la muqawama

Au départ, HAYI s’est manifestée au gré de revendications diffusées en ligne, sans organe de communication propre ni existence établie, ce qui rend son origine et la recherche d’informations sur sa genèse particulièrement incertaines.

Le 9 mars, jour du premier attentat revendiqué par HAYI contre une synagogue à Liège, l’organisation apparaît ainsi portée presque exclusivement par sa propagande, comme si celle-ci se constituait au moment même où le groupe émergeait 44. Des canaux officiellement associés à HAYI ne commencent à se structurer qu’à partir de la mi-mars, sous la forme de chaînes Telegram rapidement bannies pour certaines, puis recréées, dans un cycle de disparition et de réapparition qui semble faire partie intégrante de son mode d’action 45. 

Cette plasticité des canaux, déjà observée dans les écosystèmes djihadistes sunnites et analysée par Laurence Bindner 46, s’inscrit dans une économie numérique de la volatilité où la survie des messages prime sur la stabilité des structures de diffusion 47. Le public intéressé ou fidèle parvient d’ailleurs à retrouver rapidement ces espaces de circulation, en raison de son ancrage dans un microcosme communautaire en ligne dont il maîtrise les codes et les modes d’existence propres — microcosme qui, dans le cas d’HAYI, est largement constitué des relais virtuels de milices chiites irakiennes 48 telles qu’Asaib Ahl al-Haq 49 ou Ansar Allah al-Awfiya 50.

En premier lieu, le nom même du collectif surprend par sa capacité à fédérer au-delà de son ancrage idéologique immédiat. 

Bien que largement commenté par les spécialistes comme par les médias, le choix d’« Ashab al-Yamin » interpelle. L’expression renvoie en effet à un registre religieux qui excède d’emblée la seule exégèse chiite : sans prétendre l’inscrire dans une théologie élaborée, « Ashab al-Yamin » désigne dans le Coran les individus sauvés au Jour du Jugement, les justes qui recevront leur Livre dans la main droite en signe d’approbation divine. Cette catégorie eschatologique ne renvoie ni aux Compagnons du Prophète ni à d’autres figures narratives comme les Gens de la Caverne ; elle constitue un groupe distinct, défini par son statut sotériologique. Ces véridiques s’opposent ainsi aux « Ashab al-Shima », littéralement « les gens de la gauche », c’est-à-dire les damnés 51.

L’expression ne renvoie donc pas spécifiquement à un corpus chiite et apparaît, au gré des recherches, dans des propagandes issues d’autres organisations. De fait, la symbolique de la droite comme signe de salut trouve des échos jusque dans certaines traditions chrétiennes d’Orient, où la répartition droite-gauche structure également l’imaginaire du Jugement dernier 52. Elle relève surtout d’un imaginaire religieux transversal, abondamment commenté sur les réseaux sociaux dans des espaces à visée théologique, puis réinvesti dans une constellation de micro-espaces numériques hétérogènes où prolifèrent des contenus à tonalité eschatologique et s’élaborent des formes contemporaines de sociabilité dévotionnelle. En ce sens, le nom choisi pour (ou par) ce collectif en ligne fonctionne comme un signifiant flottant 53 : suffisamment chargé symboliquement pour résonner dans un large spectre de sociabilités militantes en ligne, mais assez indéterminé pour être approprié par un acteur dont l’identité demeure encore en construction.

Aujourd’hui, les initiatives se réclamant d’un « cyberdjihad mondial » tendent à se présenter non comme concurrentes et opposées, mais comme complémentaires. 

Héloïse Heuls

La recherche d’une filiation pour ce collectif a conduit plusieurs observateurs à envisager son inscription dans l’écosystème irakien affilié à la muqawama 54, certains allant jusqu’à supposer une proximité plus ou moins directe avec des acteurs déjà établis. Cette hypothèse repose sur un ensemble d’indices numériques qui, sans constituer une démonstration, dessinent un champ de convergences.

Un premier élément concerne les relais initiaux des revendications sur X et Telegram. Plusieurs comptes ayant diffusé les premiers messages, parfois administrés par les mêmes personnes, appartiennent à des cercles militants en ligne qui soutiennent activement des milices chiites irakiennes. Cette proximité médiatique ne suffit pas à établir un lien organique, mais elle situe l’apparition du groupe dans un environnement discursif familier aux réseaux en ligne de la muqawama.

Un second indice tient à la langue employée dans la propagande attribuée à HAYI. Celle-ci est rédigée en arabe, une pratique qui contraste avec les usages dominants des proxys, affidés et militants pro-régimes iraniens, dont les productions circulent majoritairement en persan sur TikTok, Telegram, Instagram ou X. Les modérateurs supposés des chaînes Telegram associées à HAYI s’expriment également dans un anglais non britannique, marqué par plusieurs maladresses syntaxiques qui rendent plausible le recours à des outils de traduction automatique 55. À cela s’ajoutent quelques erreurs dans la transcription de termes arabes, phénomène courant dans la propagande numérique mais qui, dans ce cas précis, contribue à brouiller davantage les pistes quant à l’appartenance du groupe 56

Un troisième élément renvoie à l’appellation même de Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya. Cette dénomination a déjà été utilisée par Harakat Ansar Allah al-Awfiya (HAAA), littéralement « le Mouvement des Fidèles d’Allah », organisation se réclamant de l’axe de la résistance et désignée comme terroriste par les États-Unis en 2024. Des traces de cette ancienne appellation demeurent visibles sur X, notamment dans les publications liées à la mort de certains de ses cadres.

HAAA est une milice irakienne se réclamant de la doctrine de la wilayat al-faqih 57, longtemps liée à la Force al-Qods 58 et active en Irak comme en Syrie. Elle communique largement sur ses activités à travers les comptes personnels de plusieurs de ses figures, parmi lesquelles Haydar Muzhir Malak al-Saidi (Haydar al-Gharawi), désigné comme dirigeant en 2024 59, Ammar al-Lami, l’un de ses commandants militaires, et Adel al-Gharawi, qui en assure le porte-parolat 60. Le groupe revendique des alliances étroites avec plusieurs formations de la muqawama et figure parmi les huit organisations reçues par Ali Khamenei à l’été 2023 dans le cadre des consultations annuelles entre Téhéran et les factions armées de « l’Axe de la Résistance 61 ». 

Dans ce contexte, le fait que HAYI reprenne une identité autrefois associée à HAAA a été interprété par certains comme un indice supplémentaire d’une continuité ou d’une proximité. L’émergence du groupe a même été rapprochée de la mort, le 28 février 2026, de plusieurs membres de HAAA lors d’opérations israélo-américaines. Le même jour, un message attribué à Haydar al-Gharawi, diffusé sur X puis relayé sur Telegram, appelait ses partisans à demeurer fidèles à la wilayat al-faqih.

Cette lecture se heurte cependant à un élément déterminant : les attaques revendiquées par HAYI n’ont pas été reprises par les canaux les plus officiels de HAAA, alors même que ces réseaux fonctionnent habituellement selon une logique de solidarité médiatique très structurée. Ce silence entretient l’incertitude. Il suggère moins l’existence d’un lien organique qu’un phénomène de réactivation et de réaffirmation d’une identité déjà présente dans l’imaginaire de l’axe de la résistance en ligne, mobilisée ici pour conférer une légitimité immédiate à un acteur dont la nature exacte demeure encore indéterminée.

Configurations militantes en ligne et économie de la visibilité

Sur le plan communicationnel, comme évoqué plus haut, HAYI apparaît publiquement au début du mois de mars 2026, dans le sillage de l’attentat du 9 mars à Liège. Les revendications diffusées à cette occasion tiennent lieu d’acte fondateur, mais elles ne reposent pas, dans un premier temps, sur une architecture médiatique constituée.

Sur le plan opératoire, les actions attribuées à HAYI semblent pour le moment relever d’une logique de mise en scène davantage que d’une stratégie de confrontation directe. Cette économie de la visibilité, caractéristique de formations émergentes en quête de reconnaissance symbolique, pourrait toutefois évoluer au regard des déclarations publiées par le groupe.

HAYI contribue à brouiller les chaînes de responsabilité en apparaissant moins comme une organisation structurée que comme un collectif capable d’agréger des initiatives dispersées.

Héloïse Heuls

Lorsque les actions d’HAYI ont été menées à terme, elles ont en effet donné lieu à une communication quasi immédiate, ce qui laisse supposer que les participants disposaient de la capacité de transmettre rapidement des images ou des éléments visuels à des intermédiaires chargés de produire les contenus diffusés en ligne. Deux exceptions méritent toutefois d’être mentionnées : en France, l’opération visant un établissement bancaire n’a pas abouti et n’a donc pas été relayée par les canaux du groupe 62 ; en Grèce, un incident qui n’a jamais eu lieu a néanmoins été médiatisé, illustrant la malléabilité du récit construit autour des actions attribuées à HAYI d’une part et le manque de liens continus entre les échelons pensants et agissants d’autre part 63.

À rebours des structures de propagande plus établies, HAYI s’appuie sur des groupes informels et sur des comptes individuels déjà acquis aux récits portés par les Gardiens de la révolution, l’axe de la résistance, le Hezbollah ou certaines milices chiites irakiennes, plutôt que sur des canaux institutionnalisés. La majorité des diffusions se concentrent sur X, tandis que Telegram semble fonctionner comme un espace de déclenchement des contenus 64. Cette articulation entre plateformes cryptées et réseaux sociaux ouverts correspond à une pratique désormais courante, où les premières servent de lieu de coordination interne et les seconds de vecteur de diffusion destiné à atteindre les médias traditionnels. 

Le premier texte relayé se distingue par son registre. Il mobilise un lexique religieux emprunté à un imaginaire guerrier largement partagé dans les traditions militantes contemporaines, qu’elles soient sunnites ou chiites, en convoquant des références à des batailles investies d’une forte charge symbolique, notamment Badr, Fath ou Khaybar 65. Le ton, exalté, quasi performatif, s’inscrit quant à lui dans une rhétorique de mobilisation qui puise dans un répertoire transnational sans pour autant renvoyer à une doctrine clairement identifiable. Cette hybridation discursive, mêlant citations coraniques, injonctions à l’action et références historiques, produit un effet d’autorité immédiat tout en demeurant suffisamment indéterminée pour être réinterprétée par des publics variés 66.

Sur le plan visuel, les productions évoluent rapidement. Le premier emblème, sombre, inspiré de l’esthétique utilisée par plusieurs groupes armés irakiens, représente une main surgissant d’un globe et brandissant une arme, tandis que le nom du groupe apparaît à deux reprises, au-dessus et au sein du visuel. À partir du 15 mars 2026, à la suite des événements de Zuidas près d’Amsterdam 67, ce symbole est remplacé par un logotype plus élaboré, composé d’une main armée orientée vers un drapeau rouge et entourée d’une couronne de feuilles. Ce nouveau visuel intègre des termes arabes tels que jihad, thabât et nasr, signifiant respectivement lutte, constance et victoire, ainsi que la shahada calligraphiée selon le modèle des organisations islamistes, absents du premier emblème 68.

Les vidéos diffusées s’accompagnent d’une musique instrumentale caractéristique de la propagande chiite, en rupture avec l’usage des anasheed 69 a cappella privilégiés par les organisations sunnites. Enfin, les montages amateurs associent systématiquement images et communiqués en arabe, en hébreu et en anglais. Ce choix multilingue manifeste la volonté de s’adresser simultanément à plusieurs publics et inscrit directement la communication du groupe dans un espace conflictuel transnational où se superposent des récits concurrents structurés autour d’ennemis communs, en l’occurrence ici Israël, les États-Unis et, plus largement, les États européens perçus comme leurs alliés 70.

Le nom choisi par HAYI fonctionne comme un signifiant flottant : suffisamment chargé symboliquement pour résonner dans un large spectre de sociabilités militantes en ligne.

Héloïse Heuls

L’agrégation transversale comme dilution stratégique dans le cyberespace

L’irruption de HAYI dans l’espace public européen, sur fond de tensions persistantes entre Israël, les États-Unis et l’Iran, constitue un indicateur significatif des recompositions contemporaines des stratégies narratives déployées par des acteurs engagés dans des conflits à forte dimension symbolique et de leur volonté d’étendre leurs combats au-delà de leurs territoires. Elle met en lumière leur volonté d’exister et la manière dont certains discours circulent et se réagencent pour trouver des points d’accroche inattendus dans des environnements sociaux éloignés des terrains de confrontation traditionnels.

Un premier élément frappant de cette recomposition tient à la manière dont les commanditaires semblent intégrer, dans leurs stratégies de diffusion, la vulnérabilité particulière des publics mineurs et jeunes adultes en Europe.

Conscients de leur réceptivité accrue, façonnée par une exposition continue à des contenus polarisés, ils investissent les espaces numériques les plus fréquentés par ces publics afin d’y insérer des récits susceptibles d’activer des biais cognitifs saillants : sensibilité humanitaire, recherche d’héroïsation, intérêt matériel, participation à des causes internationales. Cette prise en compte stratégique de leurs modes d’attention et de leurs pratiques en ligne constitue un levier clef dans la dissémination et l’amplification des contenus.

Les zones grises du Web, qu’il s’agisse de plateformes privées ou d’espaces ouverts, deviennent ainsi des lieux privilégiés où ces récits s’installent, se transforment et s’impriment. À cet égard, il est frappant de constater que le nom HAYI a su toucher des individus situés en dehors des cercles militants habituels. Certaines pratiques observées, notamment en France, rappellent d’ailleurs les modes d’organisation de la petite délinquance qui utilise des applications de messagerie comme Snapchat 71 pour coordonner des activités, identifier des espaces d’action ou recruter de nouveaux participants. Cette proximité fonctionnelle ne renvoie pas à une continuité entre les phénomènes, mais à une même exploitation des affordances techniques des plateformes.

Enfin, et surtout, cette dynamique met en exergue la capacité de « l’axe de la résistance en ligne » et de ses soutiens à mobiliser au-delà des cercles idéologiques initiaux. Celle-ci se construit d’abord à travers les productions d’acteurs propagandistes, puis se trouve relayée, amplifiée et parfois déformée par des militants moins structurés mais très actifs dans les espaces numériques lambdas 72. Ce processus, classique dans le système de la propagande en ligne, contribue à transformer les contours mêmes des cercles militants, en élargissant leur périmètre à des publics qui ne partagent pas nécessairement une doctrine cohérente, mais qui se reconnaissent dans un ensemble d’affects politiques, de représentations simplifiées du conflit et de récits circulant massivement en ligne 73. Parallèlement, la diffusion de vidéos ou de messages sur des chaînes Telegram associées à des acteurs médiatiques proches des Gardiens de la révolution, comme les réseaux Iran Arabi ou Ibrahim al-Fiqar, avant leur reprise par les médias occidentaux, a nourri l’idée d’une connexion narrative directe avec des acteurs situés au Moyen-Orient. En somme, ce phénomène ne permet pas d’inférer un contrôle ou une direction, mais il suggère que certains relais suivent de près la circulation de ces contenus et les intègrent dans des récits plus larges.

Un autre scénario renvoie à l’hypothèse de formes de participation motivées par des incitations matérielles, un phénomène déjà documenté dans d’autres dossiers européens 74. Le cas souvent cité pour illustrer ce fonctionnement est celui du gang Foxtrot en Suède, où des individus étaient sollicités via les réseaux sociaux par un intermédiaire, parfois rencontré physiquement, ou demeuré exclusivement présent en ligne 75. Ce modèle présente un intérêt du point de vue de la sociologie des mobilisations car il permet à un acteur situé à distance de produire des effets dans l’espace public sans pour autant engager directement ses ressortissants ou sa population 76

Enfin, d’un point de vue analytique, HAYI, bien que précaire dans sa forme, parvient à s’inscrire dans deux dynamiques distinctes. D’une part, il contribue à brouiller les chaînes de responsabilité en apparaissant moins comme une organisation structurée que comme un collectif capable d’agréger des initiatives dispersées. D’autre part, il se situe à l’intersection de plusieurs imaginaires militants, en franchissant les frontières symboliques habituellement établies entre sphères sunnites et chiites, et en se greffant sur des récits articulés autour d’ennemis perçus comme communs 77. Cette porosité contribue à la circulation de récits hybrides susceptibles de toucher des publics très différents et de recomposer les lignes de fracture traditionnelles.

Des interconnexions « pensables » entre les univers numériques sunnites et chiites 

Les interactions, même ponctuelles, entre acteurs sunnites et chiites dans les espaces numériques demeurent rares, bien qu’elles ne soient plus inédites. Elles constituent toutefois un angle encore peu exploré dans les analyses européennes, qui continuent souvent de raisonner selon des catégories idéologiques étanches alors même que les dynamiques du cyberespace tendent à en brouiller les frontières. Cette porosité croissante invite à reconsidérer les cadres d’interprétation habituels.

Sur un plan plus concret, plusieurs analyses publiques rappellent que l’Iran accueille depuis plusieurs années des figures associées à Al-Qaïda, dont certaines conservent une valeur stratégique en raison de leur expérience et de leurs réseaux. Parmi elles, Saif al-Adel 78, présenté par de nombreuses sources comme l’un des successeurs possibles d’Ayman al-Zawahiri (mort en 2022 79) apparaît régulièrement dans les discussions. Ses appels à adapter les pratiques militantes « à l’ère de la technologie » témoignent d’une volonté explicite d’inscrire les mobilisations dans un environnement technologique en constante mutation 80

Les actions impulsées par HAYI privilégient l’effet psychologique et médiatique. Jusqu’ici, elles demeurent en deçà du seuil d’une attaque de grande ampleur.

Héloïse Heuls

Depuis plusieurs années, et plus encore depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023, des formes de rapprochement inattendues semblent émerger dans les espaces numériques. Ainsi, ce qui apparaissait naguère comme un scénario improbable au regard des catégories analytiques classiques se manifeste désormais dans des interactions, des relais et des circulations de contenus qui transcendent les clivages idéologiques traditionnels.

Au-delà du cas d’HAYI, d’autres exemples récents illustrent cette tendance. Le 4 mars 2026, le collectif hacktiviste Cyber Jihad Movement (CJM), apparu en ligne en 2025, a publié un communiqué annonçant son intention de s’inscrire dans les conflits en cours. CJM est connu pour ses attaques par déni de service distribué (DDoS 81), une technique consistant à saturer un serveur de requêtes afin de le rendre temporairement inaccessible 82. Sa déclaration du mois de mars, apposée et diffusée en réponse aux attaques en Iran, marque un tournant dans la manière dont certains collectifs se positionnent dans le cyberespace 83. Elle suggère que des groupes se réclamant d’Al-Qaïda cherchent à tirer parti de l’écosystème cyber associé à l’Iran, non pour s’y aligner idéologiquement, mais pour exploiter un environnement technique leur permettant d’accroître leur marge de manœuvre, de complexifier l’attribution des actions et de renforcer la portée de leurs messages 84.

Cette convergence opportuniste ne présume en rien d’une alliance organique, bien au contraire, mais elle révèle la manière dont des acteurs idéologiquement éloignés peuvent se retrouver ponctuellement alignés autour d’un même horizon narratif, en particulier lorsqu’il s’agit de cibler des adversaires perçus comme communs. 

Dans cette configuration, la sélection de cibles, la mutualisation de ressources et la circulation de contenus entre différents espaces militants témoignent d’une forme de coordination informelle. Un exemple marquant est fourni par la diffusion, bien au‑delà des réseaux chiites habituels, d’un message attribué à l’ayatollah Nouri Hamedani 85 appelant à une mobilisation globale des forces en réaction aux événements récents contre Israël, les États-Unis et leurs alliés 86. Relayé massivement au début du mois de mars 2026, ce texte a été repris, commenté ou réinterprété par des acteurs aux profils hétérogènes dans des espaces numériques aussi variés que différents. Cette propagation transversale a contribué à installer un cadre d’interprétation commun, susceptible d’être approprié par des collectifs distincts, qu’il s’agisse de groupes se réclamant d’HAYI, du CJM ou d’autres ensembles militants actifs dans les environnements numériques.

Dans ce contexte exceptionnel, marqué par des formes inédites d’activisme en ligne et par des répercussions encore mal mesurées en Europe, les initiatives se réclamant d’un « cyberdjihad mondial » tendent à se présenter non comme concurrentes et opposées, mais comme complémentaires. 

Pour certains acteurs sunnites, l’infrastructure numérique associée à l’Iran apparaît désormais moins comme un espace idéologiquement étranger que comme une opportunité tactique permettant d’inscrire leurs actions dans un récit transnational déjà structuré. Les registres de mobilisation religieuse, bien que distincts, pourraient ainsi en venir à se superposer dans le cyberespace. En ce sens, des acteurs sunnites peuvent répondre à des appels émanant de sphères chiites par des moyens numériques, contribuant à l’émergence d’un espace hybride où se recomposent les frontières symboliques entre univers militants.

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22.04.2026 à 19:44

La stratégie qui acte le réveil militaire de l’Allemagne : texte intégral

guillaumer

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne formalise une doctrine militaire. Analyse et traduction d’un document clef.

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Texte intégral (10638 mots)

L’Allemagne assume de plus en plus explicitement vouloir jouer un rôle de leader dans l’architecture de sécurité européenne. Aujourd’hui, 22 avril, à Berlin, le ministre de la Défense, Boris Pistorius, a dévoilé une nouvelle stratégie militaire, marquant un tournant. 

Si la Russie est désignée comme la « menace immédiate la plus grave » pour l’Allemagne et l’espace euro-atlantique, la stratégie appelle à une augmentation rapide des effectifs, à un renforcement des capacités militaires et à une plus grande autonomie de déploiement au sein de l’Alliance atlantique. 

Entre 1969 et 2016 les ministres (ouest-)allemands de la défense avaient l’habitude de dévoiler, à un intervalle plus ou moins fréquent en fonction des changements de majorité et des évolutions géostratégiques, des « livres blancs » sur la politique de défense. En 2023, la coalition en feu tricolore d’Olaf Scholz a publié pour la première fois une stratégie de sécurité nationale (Nationale Sicherheitsstrategie), diffusée y compris en anglais et en français, une pratique qui n’a pas été reproduite cette fois-ci. 

Dans ses différents discours de politique étrangère avant et après l’élection du Bundestag en février 2025, Friedrich Merz avait vivement critiqué  la stratégie de sécurité nationale de 2023, la jugeant trop longue, ambitieuse et généraliste. Cette fois, la stratégie de sécurité adopte une forme plus concise et opérationnelle.  

Intitulé « Gesamtkonzeption der militärischen Verteidigung », Conception générale de la défense militaire, ce texte de 35 pages indique que le gouvernement Merz entend assumer « davantage de responsabilités » au sein de l’OTAN et renforcer dans des délais courts la capacité opérationnelle de la Bundeswehr. Les États-Unis sont nommés sept fois dans le texte, l’Europe et l’Union 48 fois, sans que les partenaires européens ne soient nommés individuellement : ni la France ni le Royaume-Uni ne sont ainsi évoqués.

Longtemps façonnée par une culture de la retenue héritée des traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, cette publication marque un tournant dans l’approche allemande de la défense, face à l’agressivité de la Russie et à la transformation de la relation transatlantique.

La stratégie allemande repose sur trois horizons temporels : le premier est immédiat : il faut pouvoir se battre dès maintenant ; le second est fixé en 2029, date à laquelle la montée en puissance budgétaire, dévoilée à la veille du sommet de l’OTAN à La Haye l’an dernier, sera achevée. Les dépenses militaires de l’Allemagne s’élèveraient alors à 153 milliards d’euros. L’horizon final de la transformation des forces armées est placé en 2039, dans treize ans. La Bundeswehr devrait alors être la force conventionnelle la plus puissante d’Europe.

La stratégie s’inscrit dans une série de signes symboliques du déploiement de la Bundeswehr à l’étranger depuis la Zeitenwende. En février 2024, la frégate allemande Hessen a ainsi été déployée en mer Rouge afin de contribuer à la protection des voies commerciales menacées par les milices houthistes du Yémen. En avril 2025, une brigade blindée de la Bundeswehr a pris ses quartiers de manière permanente en Lituanie, dans le cadre de la présence avancée de l’OTAN. Avec 4 800 hommes et 44 chars de combat Leopard 2, la Brigade Litauen constitue le premier stationnement durable en temps de paix d’une unité de cette taille pour l’armée allemande depuis 80 ans.

Dans un document annexe consacré au plan de croissance des effectifs de la Bundeswehr, l’objectif à terme est fixé à 460 000 soldats (260 000 militaires d’active et 200 000 réservistes). Cela signifierait un retour au volume de forces de la Bundeswehr entre 1955 et 1993 période durant laquelle le pays était en première ligne de la guerre froide et où un service militaire était obligatoire, allégé puis finalement suspendu en 2011. Actuellement, la Bundeswehr ne compte que 184 300 soldats actifs. Depuis le début de l’année 2026, le nombre de candidats pour s’engager dans la Bundeswehr a toutefois augmenté de 20 %. Ce succès pourrait être dû à un réveil patriotique, mais aussi au ralentissement de la première économie du continent. 

Cette stratégie souligne également  le rôle « essentiel » des États-Unis, tout en notant leur réorientation stratégique croissante au-delà de l’Europe. 

À noter : un F-35 apparaît en grand sur la couverture du document, alors que la mission de médiation autour du SCAF a été prolongée aujourd’hui de dix jours. En cas d’échec, La France et l’Allemagne acteraient l’abandon définitif du projet phare annoncé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel.

Avant-propos

Boris Pistorius La situation internationale en matière de politique de sécurité a radicalement changé en l’espace de quelques années. Les crises et les conflits se multiplient et s’amplifient mutuellement. Cela engendre une nouvelle instabilité et des tensions entre les États, qui n’ont pas seulement des répercussions régionales.

Ces crises ont un impact mondial. Elles ont un impact sur l’Europe. Et elles ont un impact sur l’Allemagne.

Avec la première stratégie militaire de l’histoire de la République fédérale, nous apportons des réponses à la situation en matière de politique de sécurité. Elle sert de boussole aux troupes pour les années à venir. Elle décrit la situation en matière de menaces. Elle définit les priorités et précise comment la Bundeswehr assure la dissuasion au sein de l’Alliance – et surtout : comment elle combat si nécessaire.

Nous faisons de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe. À court terme, nous renforçons notre capacité de défense et de résistance ; à moyen terme, nous visons une augmentation significative de nos capacités ; et à long terme, nous établirons notre supériorité technologique.

Cette voie vers des forces armées technologiquement supérieures ne passe que par un développement innovant des capacités. Le nouveau profil de capacités s’appuie sur les orientations stratégiques de la stratégie militaire. En tant que plan pour les forces armées, le profil de capacités de la Bundeswehr constitue le « Single Set of Forces  ». Il guide la structure de la Bundeswehr et fournit une orientation stratégique pour la future gestion de la Bundeswehr.

Il s’agit du document central qui définit les besoins de la Bundeswehr et précise les capacités dont celle-ci doit disposer : de quoi la Bundeswehr a-t-elle besoin pour pouvoir défendre notre pays, ses citoyens et nos alliés ? Les forces armées décrites dans le profil de capacités de la Bundeswehr constituent la base de l’organisation de la défense.
En résumé, cela signifie que la stratégie militaire décrit comment nous agissons, tandis que le profil de capacités décrit avec quels moyens nous agissons.

De manière générale, la politique de sécurité a besoin de fiabilité et de transparence – pour nos soldats, pour nos alliés et pour notre société dans son ensemble. C’est pourquoi nous publions le présent document contenant les informations essentielles sur ces deux textes. Dans le même temps, compte tenu de la situation de menace, il est clair que tout ce qui concerne notre sécurité ne peut pas être rendu public. La stratégie militaire et le profil de capacités resteront donc classifiés.

Le présent document l’affirme clairement : en Europe, la Russie reste, dans un avenir prévisible, la plus grande menace pour notre sécurité. Par son réarmement, elle se prépare à un affrontement militaire avec l’OTAN et considère le recours à la force militaire comme un instrument légitime pour faire valoir ses intérêts. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine vise l’ordre de paix européen et mondial. Ce faisant, la Russie mise aussi de manière ciblée sur des moyens hybrides. Les menaces qui en découlent ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. L’espionnage, les actes de sabotage, les cyberattaques et les campagnes de désinformation ne sont plus des phénomènes marginaux. Les contrer est devenu une mission permanente.

Les anciennes certitudes sont ébranlées. Les règles internationales sur lesquelles nous nous appuyions sont de plus en plus remises en question et contestées. Notre environnement stratégique au sein de l’Alliance s’en trouve ainsi profondément modifié.

Pour nous, Européens, cela signifie d’autant plus que nous devons assurer nous-mêmes notre sécurité. L’Allemagne, en particulier, est appelée à jouer un rôle à cet égard au sein de l’OTAN et de l’UE. Nous assumerons de manière ciblée davantage de responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe. Cela renforce le poids stratégique de l’Allemagne aux yeux de nos alliés.

Nous assumons ce nouveau rôle afin de pouvoir préserver à l’avenir la paix et la liberté pour les citoyens de notre pays. Nous continuons à développer nos capacités militaires et renforçons résolument nos capacités de défense. Nous orientons systématiquement notre Bundeswehr vers sa mission principale : la défense du pays et de l’Alliance. Le profil de capacités décrit la manière dont nous y parvenons.

Les stratégies et les modules de capacités ne suffisent toutefois pas à eux seuls à constituer une capacité de défense. Ce sont les personnes qui agissent au moment crucial qui sont déterminantes. Nos soldats et nos collaborateurs civils assument chaque jour la responsabilité de la sécurité de notre pays et de notre Alliance. Ils ont besoin de conditions-cadres fiables et d’objectifs clairs. La stratégie militaire et le profil de capacités serviront à cet effet de feuille de route pour l’avenir.

Nous avons les moyens, nous avons la volonté politique et nous avons des personnes qui assument leurs responsabilités.

La Bundeswehr de demain ne se construira pas un jour ou l’autre. Elle se construit dès maintenant.

Général Carsten Breuer La guerre est de retour en Europe – et avec elle la prise de conscience que nous devons être préparés. La menace et le recours à la force militaire comme moyens de faire valoir les intérêts nationaux ont refait leur apparition dans la politique internationale. Cela exige une réponse pour protéger notre pays et nos alliés.

Nous ne pouvons relever les défis de notre époque qu’en les replaçant dans leur contexte de politique de sécurité et en agissant de manière cohérente en conséquence – non pas de manière fragmentaire, mais dans une perspective globale, en étroite coordination avec nos alliés et partenaires. Avec les documents présentés ici, nous disposons pour la première fois d’un concept global de défense militaire cohérent.

Nous examinons ainsi les objectifs, les moyens et les méthodes dans une perspective commune. La première stratégie militaire allemande et le profil de capacités de la Bundeswehr sont étroitement liés.

La stratégie militaire repose sur l’idée que l’Allemagne, en tant que première économie européenne, doit et va assumer un rôle de premier plan au sein de l’OTAN, y compris sur le plan militaire, dans un contexte de menaces de plus en plus complexes et aiguës. Elle marque un changement de paradigme et sous-tend notre ambition de jouer un rôle moteur.

Le nouveau profil de capacités de la Bundeswehr rassemble les objectifs de capacités de l’OTAN et nos objectifs de capacités nationaux. Il relie les directives de politique de défense aux conclusions de la stratégie militaire. Sur cette base, il définit ce qui est nécessaire sur le plan militaire pour que la Bundeswehr puisse assumer son rôle accru – aujourd’hui et à l’avenir.

À partir des directives de stratégie militaire et de nos conclusions tirées du tableau de la guerre, nous avons élaboré un plan clair pour nos forces armées, qui trace la voie vers l’avenir plus loin que jamais.

Dans le cadre du renforcement de la Bundeswehr, nous misons, dans la mesure du possible, sur l’innovation – cela vaut aussi bien pour nos systèmes d’armes que pour la formation de nos soldats. Car la force ne s’exprime pas par le nombre de chars, d’avions, de navires ou d’effectifs, mais par la qualité de nos capacités. Cette conception globale en pose les fondements.

1. Introduction

« Le message doit être clair : l’Allemagne va de l’avant – en tant que pionnière parmi les nations européennes. »

Boris Pistorius, ministre fédéral de la Défense, le 7 novembre 2025

La politique ouvertement révisionniste de la Russie vise à renverser l’ordre sécuritaire européen et considère la guerre comme un moyen légitime pour y parvenir. Depuis 2014, l’Ukraine résiste à l’agression russe. La sécurité européenne et allemande est également menacée par la Russie. La Russie crée les conditions d’une guerre contre l’OTAN et mène d’ores et déjà des opérations hybrides contre les États membres de l’Alliance. La Russie d’aujourd’hui représente donc, dans un avenir prévisible, la plus grande menace immédiate pour la paix et la sécurité en Allemagne et dans l’espace euro-atlantique.

La politique allemande de sécurité et de défense n’est concevable qu’en collaboration avec nos alliés et partenaires – la Bundeswehr est une armée au sein de l’Alliance. Ses missions sont les suivantes :

  • Mission principale : défense du territoire et de l’Alliance,
  • Stabiliser et renforcer la résilience des partenaires afin de contribuer à la gestion internationale des crises,
  • La diplomatie de défense comme outil de coopération et de partenariat internationaux,
  • Prévention nationale des crises et des risques ainsi que services de soutien.

La mission principale est prioritaire pour la Bundeswehr. La stratégie militaire se concentre donc avant tout sur la menace russe.

La Bundeswehr dispose d’un Single Set of Forces (ensemble unique de forces) pour ces missions. C’est pourquoi l’inspecteur général de la Bundeswehr établit des priorités stratégiques en matière de répartition des forces pour la formation, les exercices et les missions. Il définit le cadre de la conception globale de la défense militaire et pose ainsi les bases de la planification des forces armées, du développement des capacités et des acquisitions.

L’Allemagne redéfinit son nouveau rôle en matière de politique de sécurité. Elle assumera des charges supplémentaires et, ce faisant, assumera de manière ciblée des responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe. Cela renforce le poids stratégique de l’Allemagne aux yeux de nos alliés, en particulier des États-Unis.

La Bundeswehr deviendra ainsi l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe.

Reprise d’une promesse effectuée par Olaf Scholz dans son discours de la « Zeitenwende » et récemment réitérée par Friedrich Merz dans son discours à Munich, cette ambition structure l’ensemble de la stratégie, même si la réalité actuelle est encore loin de cette hégémonie.

2. Objectif de la stratégie militaire de la Bundeswehr

La Bundeswehr doit remplir toutes ses missions avec le « Single Set of Forces », en raisonnant et agissant dans différents espaces géostratégiques, en reliant ces espaces et ces dimensions entre eux et en générant des effets stratégiques. Cette approche globale et holistique est l’approche « One-Theatre »  ; elle est à la base de la conception globale de la défense militaire.

La stratégie militaire pose les bases du nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr. À cette fin, elle décrit la situation actuelle en matière de menaces et esquisse les grandes lignes du théâtre d’opérations. Sur cette base, elle expose la manière dont la Bundeswehr fera face à cette situation de menace dans le cadre de l’Alliance, afin de dissuader efficacement et, si nécessaire, de se défendre.

La validité des hypothèses de la stratégie militaire et le degré de réalisation des objectifs sont vérifiés en permanence. Les résultats sont pris en compte pour une révision ponctuelle ou, au plus tard, tous les cinq ans.

La stratégie militaire et le profil de capacités de la Bundeswehr se complètent mutuellement. La stratégie militaire fixe des priorités, tandis que le profil de capacités de la Bundeswehr définit le « Single Set of Forces » et décrit ainsi l’objectif de la Bundeswehr.

3. Contexte des menaces

Le contexte stratégique militaire, tant en termes d’actions que de menaces, est marqué par une multipolarité croissante et une rivalité stratégique. Cela met l’ordre international sous pression et engendre volatilité, incertitude et instabilité. Depuis sa création, la République fédérale d’Allemagne est garante d’un ordre pacifique fondé sur le droit international et devra faire face à cette évolution.

L’interconnectivité croissante entre les acteurs et les situations de crise fait en outre que les conflits régionaux peuvent prendre une dimension mondiale. Des acteurs tels que la Russie placent l’Allemagne, ses alliés et ses partenaires face à des dilemmes. C’est pourquoi il convient à tout moment d’examiner les liens entre les événements individuels et d’autres espaces géostratégiques ainsi que d’autres acteurs. L’importance des dimensions cyber, informationnelle et spatiale ne cesse de croître. Les actions défensives et offensives dans les espaces géostratégiques ne sont préparées et rendues possibles que dans ces dimensions. La lutte contre le terrorisme revêt également une importance capitale pour la défense collective de l’OTAN.

Dans ce contexte opérationnel, la gestion des crises internationales change également de nature. La mise en place de partenariats stables et résilients s’inscrira dans un contexte de concurrence. Lorsque les intérêts allemands ou européens l’exigeront, la Bundeswehr continuera d’être sollicitée et d’accomplir ses missions là où d’autres puissances s’emploient à déstabiliser la situation.

Dans sa version classifiée, la stratégie militaire décrit et évalue en détail le contexte international d’action et de menaces et en tire des conclusions pour la Bundeswehr. Elle met l’accent sur la Russie, considérée comme la menace la plus importante et la plus immédiate pour la sécurité allemande, européenne et transatlantique dans un avenir prévisible. Elle représente une menace à l’échelle de l’État et globale sur le plan stratégique militaire : à l’échelle de l’État, car la Russie agit dès aujourd’hui en dessous du seuil de la guerre et mobilise tous les éléments de l’État ; stratégique militaire, car la Russie exploite les conflits à sa périphérie et menace en outre l’Europe de toutes parts avec des moyens d’action de grande portée. L’Occident est fondamentalement considéré comme hostile par la Russie d’aujourd’hui, et l’adhésion d’États démocratiques à l’OTAN après 1989/1991 est présentée comme un encerclement de la Russie.

L’objectif central de Moscou est de renverser cette évolution et de réorganiser l’architecture de sécurité européenne. Pour y parvenir, Moscou mise sur l’affaiblissement de la cohésion de l’Alliance, le découplage stratégique des États-Unis et de l’Europe, et donc sur l’échec de l’OTAN. Du point de vue russe, cela créerait les conditions nécessaires à l’extension de sa propre sphère d’influence vers l’Europe. Cela concernerait aussi bien les États baltes que les anciens États membres du Pacte de Varsovie – et donc les alliés actuels de l’OTAN.

La Russie met en place les conditions nécessaires à une attaque militaire contre les pays de l’OTAN. Elle mène d’ailleurs dès à présent des opérations hybrides contre les États membres de l’Alliance, dont l’Allemagne. L’objectif est de saper la résilience et la confiance dans les institutions de l’État.

Dans la région indo-pacifique également, la flotte russe du Pacifique, appuyée par des forces aériennes et spatiales ainsi que par des troupes de missiles stratégiques, assure les revendications de Moscou. Parallèlement, la Russie s’intéresse à créer un scénario de dilemmes multiples dans cette région et à immobiliser les forces américaines dans l’Indo-Pacifique.

4. La guerre aujourd’hui

La stratégie militaire s’appuie sur les tendances globales, technologiques et sociétales pertinentes. Dans un monde où les cycles technologiques et d’innovation sont de plus en plus rapides et disruptifs, les conflits se déroulent dans un environnement où la maîtrise de l’information, la résilience des systèmes et l’interconnexion déterminent la victoire ou la défaite. Des tendances annoncées de longue date marquent d’ores et déjà chaque champ de bataille.

Seul un développement innovant des capacités permet de doter les forces armées d’une supériorité technologique. Ce développement est orienté à long terme en fonction du théâtre de la guerre et défini dans le profil de capacités comme l’un des domaines clés du développement des capacités à long terme.

4.1. Points clefs de la guerre aujourd’hui

Effacement des frontières de la guerre : l’État, l’économie et la population sont des cibles – la société allemande est menacée dans son ensemble. L’adversaire s’attachera à contourner de manière ciblée la distinction entre le territoire national et le champ de bataille, entre le civil et le militaire, entre la sécurité intérieure et extérieure, entre la guerre et la paix, ainsi qu’entre les combattants et les non-combattants. On ne peut compter sur le respect des principes éthiques et juridiques reconnus.

Guerre multitemporelle : la conduite de la guerre est en pleine mutation ; disruption et continuité coexistent. La dissuasion et la préparation à la guerre s’appuient sur des capacités de pointe – mais la conduite effective de la guerre fait appel à des moyens et des méthodes d’hier, d’aujourd’hui, de demain et d’après-demain. L’utilisation de technologies de pointe telles que l’informatique quantique et la robotique va de pair avec le recours à des moyens peu coûteux disponibles sur le marché ainsi qu’à des moyens de guerre conventionnels. La capacité d’innovation et d’adaptation est donc déterminante pour le succès sur le champ de bataille.

Un champ de bataille transparent : les données deviennent une arme. L’intelligence artificielle complète et étend les capacités cognitives. La disponibilité permanente et mondiale de capteurs interconnectés dans toutes les dimensions conduit à une transparence et une numérisation croissantes du champ de bataille. Aujourd’hui déjà, il est difficile d’échapper à une reconnaissance en temps réel. La supériorité informationnelle, limitée dans le temps et dans l’espace, s’obtient en combattant et permet d’acquérir et de conserver la supériorité en matière de commandement et d’efficacité afin de prendre et de conserver l’initiative.

Effet à distance : les moyens d’action précis à longue portée, quelle que soit la distance, amplifient la menace sur un champ de bataille transparent. Il n’existe plus de zones de repli sûres.

Automatisation et autonomisation : la technicisation omniprésente et croissante de la guerre augmente la vitesse des opérations, réduit l’influence humaine et renforce la vulnérabilité dans ce qu’on appelle la dimension cognitive. L’adversaire utilisera sans restriction l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes sans pilote.

La masse efficace : les systèmes sont produits de plus en plus rapidement et à moindre coût, et déployés de manière multidimensionnelle. La quantité est facile à obtenir et devient une qualité en soi. Le déploiement offensif massif de systèmes faciles à produire et peu coûteux, utilisés en combinaison avec des ressources de haute qualité, génère des avantages significatifs. Les questions relatives à l’économie de la guerre reprennent de l’importance. Pour réussir, il est essentiel de pouvoir maintenir ce déploiement combiné tout au long de la guerre.

Ce paragraphe prend en compte les leçons tirées de la guerre en Ukraine et définit les caractéristiques du nouveau champ de bataille : effacement des frontières entre civil et militaire, transparence et centralité des données, multiplication des dimensions à la fois temporelles et spatiales.

4.2. Conséquences pour la Bundeswehr

Intégration dans la défense globale : la dissuasion passe par la résilience de l’ensemble de la société, y compris face à l’influence russe. La Bundeswehr doit coopérer avec tous les instruments de l’exercice du pouvoir étatique. Toutefois, afin d’éviter de surexploiter ses propres forces en temps de guerre, elle doit se concentrer sur les missions qui doivent impérativement être accomplies par des moyens militaires.

La supériorité grâce à la capacité d’anticiper l’avenir et de s’adapter : les évolutions technologiques déterminent de plus en plus le développement des capacités et des doctrines. La rapidité d’action est déterminante. La Bundeswehr doit accélérer les innovations, les intégrer et les rendre rapidement exploitables pour ses propres opérations militaires. Les nouvelles capacités doivent également apporter un avantage dans la guerre de demain. Dans le jeu d’adaptation et surtout d’innovation, la Bundeswehr doit être plus rapide que l’adversaire. En temps de paix comme en temps de guerre, elle agira de manière tournée vers l’avenir, pragmatique et agile.

Lutte pour l’information et les données : la Bundeswehr doit acquérir la supériorité informationnelle et en priver l’adversaire. Les capacités offensives et défensives doivent être renforcées dans toutes les dimensions. Cela concerne en particulier les dimensions spatiale, cybernétique et informationnelle. La reconnaissance et la guerre électromagnétique constituent un levier pour toutes les autres dimensions. La disponibilité ininterrompue et permanente de ces capacités, ainsi que leur intégrité et leur protection, sont décisives. Le recours à l’intelligence artificielle est en outre indispensable pour rendre gérables les données massives et la grande complexité dans le cadre de la prise de décision militaire. La fiabilité et l’intégrité des données et du traitement des données sont vitales.

Capacité à mener des opérations multidomaines (Multi-Domain Operations) : l’interaction ciblée, coordonnée dans le temps et synchronisée entre les activités militaires et non militaires dans toutes les dimensions est essentielle pour obtenir des effets. Les Multi-Domain Operations dans le cadre de l’Alliance et avec des partenaires sélectionnés doivent pouvoir être mises en œuvre grâce à des capacités interconnectées. La Bundeswehr doit ainsi atteindre une capacité de reconnaissance et d’action multidimensionnelle et adapter ses structures et ses procédures aux nouvelles exigences.

Effet et protection à distance : seule une capacité d’action durable sur toute la profondeur de l’espace adverse permet de garantir la capacité opérationnelle de la Bundeswehr et la meilleure protection possible du personnel déployé. Parallèlement, une défense aérienne performante et durable sur toutes les portées est décisive.

Olaf Scholz avait lancé l’initiative européenne pour un bouclier aérien (European Sky Shield Initiative), qui prévoit une protection anti-aérienne à plusieurs niveaux. La moyenne portée repose sur le système allemand IRIS-T, la longue portée sur le système américain MIM-104 Patriot et la très longue portée sur le missile israélien Arrow 3. La France, qui produit avec l’Italie le système sol-air moyenne portée/terrestre (SAMP/T) — Mamba, a critiqué l’exclusion de cette solution technique européenne de l’initiative allemande.

Accélération du rythme des opérations : l’humain reste au cœur du dispositif, mais le rythme des opérations doit être accéléré grâce à une utilisation responsable de l’automatisation et des capacités autonomes. La capacité simultanée à mener des Multi-Domain Operations et à recourir à l’intelligence artificielle accélère encore davantage le rythme des opérations, voire le rend possible.

Quantité et qualité : afin que l’Allemagne n’épuise pas, en cas de guerre, ses rares systèmes d’armes de haute technologie face à l’utilisation massive et peu coûteuse de l’adversaire, il faut créer un mélange équilibré, fondé sur la menace, de haute technologie, de systèmes existants et de technologies de masse peu coûteuses. La Bundeswehr doit ainsi accroître son efficacité face à des ressources limitées. La capacité de résistance des forces armées doit en outre être garantie en permanence par des forces de soutien de taille appropriée, l’ajustement des niveaux de stockage et des capacités évolutives de l’industrie de la sécurité et de la défense. Les conditions nécessaires à cet effet sont mises en place en collaboration avec nos alliés.

Les leçons opérationnelles et capacitaires tirées des guerres en Ukraine et au Proche-Orient semblent avoir été retenues. La Bundeswehr a ainsi commandé des drones kamikaze à des entreprises telles que Helsing ou encore Rheinmetall, qui a conclu un accord d’environ un milliard d’euros pour la livraison du drone FV-014, une munition rôdeuse d’une portée de 100 kilomètres.

Ces conclusions, tirées des grandes orientations, sont intégrées dans le profil de capacités de la Bundeswehr et stimulent ainsi le développement des forces armées.

5. L’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe 

L’Allemagne fait face aux menaces aux côtés de ses alliés. En tant que première économie européenne et allié majeur ne disposant pas de forces nucléaires propres, l’Allemagne assume une responsabilité particulière pour

  • Reassurance – rassurer les alliés et leurs sociétés,
  • Deterrence – la dissuasion crédible vis-à-vis de la Russie
  • Defense – la défense de l’OTAN.

L’Allemagne réfléchit et planifie la dissuasion et la défense au sein de l’Alliance. Une défense crédible de l’Alliance nécessite toutefois un nouveau rôle stratégique pour la Bundeswehr. Ce rôle se développera en étroite collaboration avec les partenaires et alliés de l’Allemagne.

Le premier déploiement permanent d’une brigade de combat de la Bundeswehr hors du territoire allemand, décidé dans le cadre de la Brigade Lituanie, est une manifestation concrète de ce nouveau rôle de l’Allemagne au sein de l’Alliance. L’Allemagne s’appuiera sur cette prise de responsabilité sans précédent dans l’histoire pour l’Europe. L’OTAN doit devenir plus européenne pour rester transatlantique. L’UE soutient à cet égard ses États membres dans leurs efforts pour équiper rapidement leurs forces armées conformément à leurs missions.

Référence au Fonds de défense européen, instrument de la Commission qui vise à soutenir la recherche et le développement dans le domaine de la défense ou à la Stratégie européenne pour l’industrie de défense (EDIS) ou encore au Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP).

5.1. Dissuasion et défense au sein de l’Alliance

L’Allemagne n’exerce sa dissuasion que dans le cadre de l’Alliance. La Bundeswehr mettra donc à disposition des forces opérationnelles pour les plans de défense du Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) et assumera une part croissante des charges au sein de l’Alliance. C’est là que réside la priorité stratégique militaire de la Bundeswehr. Elle continuera à contribuer à la dissuasion nucléaire de l’OTAN dans le cadre de la participation nucléaire.

Le maintien d’une capacité de partage nucléaire pour la Luftwaffe a justifié l’achat en 2022 de 35 avions de combat F-35 pour 286 millions d’euros pièce (soit 119 millions d’euros de plus que le prix payé par la Suisse), en utilisant le premier fonds spécial (Sondervermögen) pour la Bundeswehr. L’avion de Lockheed Martin, homologué pour transporter des bombes nucléaires américaines, doit remplacer le Tornado qui effectuait jusqu’alors cette mission, mais il contraint l’Allemagne à maintenir une dépendance technique aiguë envers le complexe militaro-industriel américain sur le long terme.

La Russie mènera une action hybride tant qu’elle le jugera opportun. L’Allemagne fera face à cette approche en faisant preuve de résilience et en mobilisant l’ensemble de ses capacités d’action. Pour ce faire, elle mettra à profit sa puissance économique, politique et, de plus en plus, militaire. La Bundeswehr apportera son soutien à la défense globale dans le cadre de la prévention nationale des crises et des risques.

La première étape de cette défense globale a été la création, en décembre 2025, d’un centre d’innovation pour lutter contre les drones, à la suite de plusieurs survols inquiétants de zones militaires par des drones d’origine russe. Selon une enquête des journalistes de la NDR et de la WDR, l’effet de cette nouvelle organisation sur les survols serait cependant limité pour le moment.

Si la dissuasion de l’OTAN venait à échouer, l’Allemagne se défendrait dans le cadre d’une approche globale de l’État au sein de l’Alliance. Le SACEUR déploiera les forces de la Bundeswehr déclarées conformément aux plans de défense de l’OTAN. La Bundeswehr assurera en outre la défense territoriale nationale et contribuera au bon fonctionnement de l’Allemagne en tant que base opérationnelle.

5.2. Le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr

Les États-Unis sont essentiels à l’Alliance tant sur le plan politique que par leurs capacités militaires. Ils déclarent toutefois s’orienter de plus en plus, sur le plan stratégique, vers leur hémisphère occidental et la région indo-pacifique.

Au-delà de cette réorientation vers la région indo-pacifique, les États-Unis exigent, dans leur Stratégie de défense nationale 2026, que leurs alliés redoublent d’efforts pour assurer leur propre sécurité. L’Allemagne doit donc devenir un allié militaire encore plus solide des États-Unis et, parallèlement, assumer davantage de responsabilités, aux côtés des alliés, pour la sécurité euro-atlantique commune, afin de pouvoir assurer une dissuasion efficace et continuer à défendre l’Alliance.

Compte tenu du contexte de menaces et d’une guerre en Europe, cette situation exige que l’Allemagne assume des tâches supplémentaires. Ce faisant, l’Allemagne assumera de manière ciblée une responsabilité stratégique conventionnelle en Europe et pour l’Europe. Cela signifie tout d’abord :

  1. La capacité de défense intrinsèque des forces actuelles de la Bundeswehr revêt une importance stratégique. La mise en place, dans les meilleurs délais, de la capacité opérationnelle organique des forces de toutes dimensions constitue dans un premier temps une priorité stratégique, suivie d’une montée en puissance structurée.
  1. Ces forces doivent pouvoir se déployer de manière de plus en plus autonome sur le territoire de l’Alliance. Une capacité de projection nationale et européenne renforce la dissuasion et la défense de l’Alliance, soulage les États-Unis et accroît la capacité d’action européenne.
  1. Dans le cadre du processus de planification de la défense de l’OTAN ainsi qu’au niveau national, la Bundeswehr développera et renforcera de manière ciblée les capacités qui sont essentielles, d’un point de vue stratégique militaire, pour la dissuasion et la défense au sein de l’Alliance. Cela inclut la défense antimissile territoriale et un réseau interarmées de reconnaissance et d’action permettant l’utilisation de moyens de frappe de précision à longue portée (Deep Precision Strike).

Les alliés européens assumeront une part plus importante de la sécurité euro-atlantique. L’Allemagne assumera davantage de responsabilités dans ce domaine. Depuis le cœur de l’Europe, elle renforcera la cohésion entre l’Europe de l’Est, l’Europe centrale et l’Europe occidentale, tout en préservant les liens avec l’Amérique du Nord. Dans ce nouveau rôle stratégique, l’Allemagne deviendra encore davantage un partenaire militaire de référence pour ses alliés européens, afin d’améliorer, avec eux, la capacité d’action de l’Europe. La responsabilité envers l’Europe ne peut être assumée qu’en collaboration avec les alliés et partenaires européens.

La conception de l’Allemagne comme « plaque tournante » logistique et opérationnelle de l’OTAN fait également partie des éléments déjà mentionnés dans le discours de la « Zeitenwende » d’Olaf Scholz. Cependant, se pose le problème de l’utilisation abusive de ces capacités logistiques par l’allié américain dans des conflits extérieurs à l’OTAN, comme celui contre l’Iran.

6. Priorités stratégiques militaires

Les priorités stratégiques militaires suivantes font partie intégrante d’une approche militaire globale au sens de l’approche « One-Theatre » et sont énumérées par ordre d’importance. Les priorités stratégiques militaires servent à la conduite stratégique de l’ensemble des forces armées en matière de formation, d’entraînement et d’engagement, conformément à la stratégie militaire.

La réflexion et l’action dans des espaces géostratégiques exigent une analyse constante des liens, des interactions et des répercussions résultant de ses propres actions ou de celles d’autres acteurs. Cela vaut en particulier dans le cadre d’un conseil militaire. Dans la mesure du possible, l’affectation des forces et des capacités permet de répondre simultanément à plusieurs des priorités suivantes.

Priorité stratégique militaire n° 1 :

Garantir la dissuasion et la capacité de défense dans le cadre de la défense nationale et de l’Alliance

La dissuasion vise à influencer la prise de décision de l’adversaire en agissant sur son raisonnement en termes de rapport coût-bénéfice. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en maintenant des forces opérationnelles prêtes à intervenir et en développant des capacités stratégiques conventionnelles.

Priorité stratégique militaire n° 2 :

Atténuer l’impact des attaques hybrides

Le sabotage et d’autres activités hybrides ne visent pas uniquement les installations liées à la défense. Les infrastructures civiles assurant les services publics de base constituent avant tout la cible des acteurs adverses. La Bundeswehr contribue à atténuer l’impact des activités hybrides. Elle contribue ainsi également à la capacité d’action de l’État dans son ensemble.

L’Office fédéral de la police criminelle (Bundeskriminalamt) a recensé en 2025 320 actes de sabotage présumés sur le sol allemand.

Priorité stratégique militaire n° 3 :

Renforcement de la stabilité de l’Europe et de son voisinage méridional

L’action stratégique militaire dans le voisinage européen, entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, la région du Sahel ainsi que le Proche et le Moyen-Orient, vise à instaurer une stabilité suffisante. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en renforçant ses partenaires régionaux et en mettant à disposition des capacités pour la gestion internationale des crises, dans le cadre des Nations unies ainsi que de la politique de sécurité et de défense commune de l’UE.

Priorité stratégique militaire n° 4 :

Protection des voies de communication maritimes et des lignes de communication internationales

La liberté des voies de communication maritimes et des lignes de communication dans toutes leurs dimensions est un élément essentiel de l’ordre international fondé sur des règles. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en affectant les forces nécessaires et en contribuant à la protection des infrastructures essentielles à la défense.

Début janvier 2026, un attentat visant le réseau électrique du quartier berlinois de Lichterfelde a provoqué la plus longue coupure de courant dans la capitale allemande depuis la Seconde Guerre mondiale. La revendication par un groupuscule d’extrême gauche écologiste, dit « Vulkangruppe », n’écarte pas la possibilité d’une forme de guerre hybride menée par des acteurs hostiles et met en lumière la vulnérabilité de l’infrastructure énergétique allemande.

7. Le profil de capacités de la Bundeswehr : plan pour les forces armées

La stratégie militaire décrit ainsi le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr au sein de l’Alliance et en tire les premières conclusions. En tant que plan pour les forces armées, le profil de capacités de la Bundeswehr constitue désormais le «  Single Set of Forces  ». Il guide la mise en place d’une Bundeswehr capable d’être opérationnelle de ses propres moyens le plus rapidement possible et d’apporter des capacités stratégiques à l’Alliance, et définit en outre les orientations stratégiques pour la future administration de la Bundeswehr.

La Bundeswehr va s’agrandir tout en se modernisant ;

Elle évite de constituer l’armée d’hier pour la guerre de demain.

À cette fin, le profil de capacités de la Bundeswehr définit des lignes directrices pour la planification des forces armées et permet un pilotage descendant pour la hiérarchisation des ressources. Il s’agit du document central de la Bundeswehr qui justifie les besoins – ce qui est nécessaire sur le plan militaire y est défini.

Les forces armées décrites dans le profil de capacités de la Bundeswehr constituent la base de l’organisation de la défense. À cet effet, le profil de capacités définit les exigences militaires en matière de montée en puissance, qui servent de fondement à une opérationnalisation plus poussée.

Le ministère fédéral de la Défense planifie les forces armées en fonction des capacités. Une capacité résulte

  • en réunissant les ressources matérielles, organisationnelles, infrastructurelles et opérationnelles nécessaires, ainsi que du personnel formé,
  • afin d’accomplir une mission militaire spécifique.

Cela permet de raisonner en termes de cohérence systémique et pose les bases d’une planification globale des forces armées. Un découplage temporaire des ressources peut apporter la flexibilité nécessaire au renforcement des effectifs.

Le profil de capacités de la Bundeswehr rassemble les objectifs allemands de capacités de l’OTAN et les objectifs de capacités nationaux, et décrit la vision d’avenir de la Bundeswehr :

  • Objectifs de capacités de l’OTAN : La Bundeswehr est une armée au sein de l’Alliance. L’Allemagne participe à l’élaboration du processus de planification de la défense de l’OTAN et négocie les objectifs qui, conformément aux directives stratégiques militaires, correspondent à son rôle actuel et futur au sein de l’Alliance.
  • Objectifs de capacités nationaux : les objectifs de capacités nationaux s’ajoutent aux objectifs de capacités de l’OTAN. Ceux-ci reflètent les missions et les tâches de la Bundeswehr telles qu’elles découlent des lignes directrices de politique de défense et des prescriptions de la stratégie militaire ; ils complètent les objectifs de capacités de l’OTAN, peuvent être intégrés dans l’Alliance et servir de point de départ à la planification de défense multinationale.

Le profil de capacités de la Bundeswehr est mis à jour et actualisé en fonction des besoins, sur instruction de l’inspecteur général de la Bundeswehr. La mise en œuvre ultérieure s’effectue par voie d’instruction ministérielle.

8. Vers l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe 

Le développement à long terme de la Bundeswehr s’inscrit dans le contexte de la situation de menace décrite dans la stratégie militaire de la Bundeswehr.

Compte tenu de cette situation de menace aiguë pour l’Alliance, le développement de la Bundeswehr se déroulera en trois phases, chacune axée sur des priorités différentes.

Les forces armées seront renforcées d’ici 2039 

  • à court terme, par une maximisation rapide de la capacité de défense et de résistance,
  • à moyen terme, par une augmentation significative des capacités dans tous les domaines et
  • à long terme développées afin de devenir des forces armées innovantes et technologiquement supérieures.

L’objectif de la phase 1 est d’accroître le plus rapidement possible la capacité de dissuasion et de défense des forces armées. À cette fin, l’utilisation ciblée des ressources disponibles permettra de lancer et de mettre en œuvre les mesures qui maximisent intrinsèquement la capacité opérationnelle des forces armées.

Au cours de la phase 2, la Bundeswehr sera développée de manière à pouvoir assumer son nouveau rôle de leader européen au sein de l’Alliance. Elle sera en mesure, conjointement avec ses alliés, d’exercer une dissuasion crédible et, si nécessaire, de défendre l’Alliance.

L’objectif de la phase 3 est de faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe grâce à l’utilisation systématique de technologies innovantes, et de consolider ainsi son rôle de leader européen et son importance dans l’architecture de sécurité.

Il est essentiel que les mesures qui produiront leurs effets lors des phases 2 et 3 soient déjà mises en place dès la phase 1. De plus, le recours à des systèmes d’armes de dernière génération est prévu dès le début.

La conception détaillée des phases selon les dimensions (fonctionnelles) – armée de terre, armée de l’air, marine, soutien et forces spéciales – doit rester classée SECRET en raison des informations qu’elle contient et n’est pas présentée ici.

La conception des phases s’effectue selon des directives contraignantes, y compris les priorités pour l’affectation des ressources. À cette fin, des paramètres transversaux de la planification des forces armées sont définis en fonction des priorités stratégiques militaires. Les objectifs de capacités allemands au sein de l’OTAN et les objectifs de capacités nationaux sont ainsi harmonisés conformément aux priorités fixées par l’Inspecteur général de la Bundeswehr pour les forces armées.

Afin de maximiser sans délai la capacité de défense, les missions et les structures d’une armée de temps de paix sont abandonnées. Les ressources existantes sont réorientées et les structures existantes adaptées.

8.1. Principes de conception

8.1.1. Directives pour les forces armées

Mission principale : défense nationale et défense de l’Alliance – le « Single Set of Forces » se concentrera sur cette mission principale. Les forces opérationnelles réservées à cet effet rempliront également leur mission dans le cadre d’autres opérations.

Nouveau rôle au sein de l’Alliance – La Bundeswehr développera des capacités correspondant à son nouveau rôle stratégique conventionnel au sein de l’Alliance, conformément à la stratégie militaire.

Pression en faveur de l’innovation – Le nouveau rôle de la Bundeswehr ne pourra être rempli qu’en tirant parti des innovations dans tous les domaines ; la rapidité de mise en œuvre et l’exploitation des innovations issues des troupes, selon un principe ascendant, sont la clé du succès. Les éléments militaires et les acteurs de l’innovation, de la recherche ainsi que de l’économie civile nationale seront étroitement liés à cette fin. Dans la mesure du possible, les systèmes et plateformes existants seront remplacés dès la phase 1, et les procédures et l’organisation seront adaptées de manière à ce que les effets militaires puissent être obtenus plus efficacement, avec moins de personnel, plus rapidement et à moindre coût.

Une nouvelle responsabilité en tant que partenaire de référence – La Bundeswehr ne pourra remplir ce nouveau rôle qu’en collaboration avec ses alliés. La coopération multinationale n’est toutefois pas une fin en soi : en tant qu’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, la Bundeswehr deviendra opérationnelle de par elle-même et, avec ses alliés, capable de projection. À cette fin, la plus grande interopérabilité possible sera garantie.

Effectifs militaires fixés par la loi – L’effectif militaire cible du Single Set of Forces s’élève à au moins 460 000 militaires d’ici 2035, actifs et non actifs. Cet objectif initial de planification détermine la trajectoire de montée en puissance des forces armées (conformément à l’article 91 de la loi sur la défense) et constitue le cadre de la structure de défense initiale.

En décembre 2025, une loi rétablissant une forme « modernisée » de service militaire a été adoptée. À partir de 2026, tous les jeunes hommes et femmes de 18 ans recevront un questionnaire visant à évaluer leur motivation et leur aptitude à effectuer un service militaire. Les hommes sont tenus de le remplir ; pour les femmes, la participation reste volontaire. Le service militaire volontaire durera au minimum six mois, et pourra être prolongé jusqu’à onze mois. Ils pourront également s’engager pour des périodes plus longues en tant que réservistes. À terme, la Bundeswehr prévoit de recruter jusqu’à 300 000 hommes par tranche d’âge.

Réserve performante – La réserve fait partie intégrante des forces armées et contribue ainsi à renforcer la capacité opérationnelle de la Bundeswehr. À cet effet, des unités liées à la structure ainsi que des unités non liées à la structure (« en miroir ») sont prévues comme réserve. Le renfort des effectifs sur le terrain destiné à accroître la capacité de résistance fait partie de la réserve liée à la structure.

Équipement complet – Toutes les formations et tout le personnel militaire sont entièrement équipés. Une fois l’équipement complet atteint, une réserve logistique spécifique aux systèmes d’armes est constituée en tant que réserve de rotation. Afin d’accroître encore la capacité de résistance matérielle du matériel lourd, une réserve de matériel lourd spécifique aux systèmes d’armes est également prise en compte.

Équipement de la réserve – Les unités non actives sont également entièrement équipées. Par dérogation à cette règle, le personnel de la réserve de terrain ne doit être muni que d’un équipement matériel minimal (équipement personnel et arme de poing) et est rendu mobile à partir du complément de mobilisation matériel. Le personnel de la réserve non liée à la structure ne reçoit que son équipement personnel.

Hiérarchisation des équipements – La hiérarchisation des besoins en effectifs et en équipements matériels des unités actives, semi-actives et inactives, dans le cadre de la vision stratégique de la Bundeswehr, relève de la responsabilité des inspecteurs/commandants.

8.1.2. Mise en œuvre au sein de la Bundeswehr

Organisation de la montée en puissance – La montée en puissance de la Bundeswehr nécessite un cadre organisationnel qui permette le renforcement en termes de matériel, d’infrastructures et de personnel, tout en étant suffisamment flexible. Ce cadre est défini par les directives de conception (classées SECRET) pour les dimensions, en liaison avec les aperçus des capacités, afin que la Bundeswehr puisse évoluer vers la vision cible au fil des phases de renforcement.

Renforcement des effectifs – Le renforcement des effectifs visant à atteindre l’effectif cible du personnel militaire est conçu de manière flexible. Le pilotage ciblé nécessaire à cet effet, en particulier au cours de la phase 1, est également défini par les spécifications du profil de capacités et s’appuie sur une prévision des besoins en personnel. La concrétisation, la mise en œuvre et l’affectation sont assurées par le plan de renforcement des effectifs militaires.

Le renforcement nécessaire du personnel civil dans tous les domaines organisationnels s’effectue en fonction des missions relevant de la défense, conformément au plan de renforcement du personnel civil. Celui-ci inclut également le personnel qui, pour accomplir ses missions, doit avoir le statut de combattant en tant que soldat de la Bundeswehr – par exemple, le personnel concerné de l’administration judiciaire.

Une administration de la Bundeswehr performante – Afin que les forces armées puissent se concentrer sur leur mission principale, l’administration de la Bundeswehr les décharge des tâches qui ne relèvent pas strictement du domaine militaire. Le renforcement progressif des forces armées au fil des phases détermine les besoins et les structures de l’administration de la Bundeswehr. Celle-ci doit apporter un soutien résilient et durable, en phase avec ce renforcement, tout au long du continuum paix, crise, guerre.

Soutien hors d’Allemagne – Le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr exige une présence permanente et une capacité opérationnelle en dehors de la République fédérale. Les prestations devant impérativement être fournies de manière mobile auprès des troupes sont assurées en faisant appel au personnel civil de l’administration de la Bundeswehr (Embedded Support Organisation).

Services de soutien essentiels – La défense civile au niveau fédéral, régional et communal contribue de manière significative au soutien de la Bundeswehr dans le cadre de la défense globale, en particulier dans les domaines des infrastructures, de la logistique et des soins de santé. Dans le cadre du Host Nation Support (soutien de la nation hôte), cela inclut également nos alliés.

Infrastructures pour la montée en puissance – La montée en puissance de la Bundeswehr dépend entièrement des infrastructures. Les conditions-cadres nécessaires sont mises en place à cet effet. Cela comprend un développement prévoyant, adapté aux besoins et opportun, ainsi que l’exploitation résiliente qui s’ensuit et la fourniture de prestations couvrant l’ensemble des missions, y compris un approvisionnement énergétique résilient. À cela s’ajoute la mise à disposition d’infrastructures permettant une montée en puissance évolutive de la Bundeswehr.

8.2. Objectifs de capacités

L’Allemagne développe, avec ses alliés et sur la base d’une évaluation commune des menaces, les capacités de l’Alliance nécessaires à la dissuasion et à la défense de l’espace euro-atlantique. Grâce à la mise en œuvre des capacités allemandes requises à cet effet, la Bundeswehr remplira le rôle qui lui est dévolu dans les plans de défense du SACEUR.

La voie vers les forces armées conventionnelles les plus puissantes d’Europe est en outre traduite, pour la planification des forces armées, en objectifs de capacités nationaux. Il s’agit tout d’abord :

  1. Effet à distance et défense contre les menaces aériennes – La Bundeswehr renforce ses capacités de frappe précise à longue portée. Parallèlement, elle renforce sa capacité à se défendre contre les armes et les vecteurs à longue portée.
  2. Lutte pour la supériorité de l’information et augmentation de la vitesse de l’information – Les capacités offensives et défensives visant à acquérir et à conserver la supériorité de l’information sont développées à cet effet dans toutes les dimensions, en recourant à l’intelligence artificielle.
  3. Interconnexion et numérisation – L’Allemagne jouera un rôle de premier plan dans la mise en place d’une Alliance compatible avec les opérations multi-domaines (MDO Enabled Alliance). À cette fin, les capacités terrestres et spatiales nécessaires seront mises en place et développées : une plateforme informatique cloud de bout en bout et des systèmes de communication résilients et redondants (backbone numérique). La mise en œuvre visera systématiquement à garantir la souveraineté numérique.
  4. Capacité de commandement nationale – La capacité de planification et de commandement national des opérations doit être garantie au niveau opérationnel. Cela inclut également le commandement des Multi-Domain Operations ainsi que la mission qui en découle de mener des frappes de haute précision (Deep Precision Strikes) de manière interdimensionnelle. Parallèlement, la capacité d’action à l’échelle de l’État est assurée par des points de liaison interministériels.
  5. Base opérationnelle allemande – La base opérationnelle allemande s’étend au territoire allemand et à ses eaux territoriales, à l’espace aérien national ainsi qu’aux réseaux nationaux de données et de communication. Les capacités militaires indispensables sont mises en place afin de maintenir le bon fonctionnement de la base opérationnelle.
  6. Prévention nationale des crises et des risques, services de soutien et missions à assurer en permanence – les capacités militaires nécessaires à l’accomplissement de ces missions doivent être prises en compte de manière appropriée. La prévention nationale des crises et des risques ainsi que les services de soutien constituent une mission souveraine interministérielle visant à protéger les ressortissants allemands à l’étranger.

La stratégie militaire et le profil de capacités de la Bundeswehr, présentés ici sous forme d’extraits, fournissent désormais une analyse des besoins militaires adaptée aux menaces, qui justifie le renforcement de la Bundeswehr. Le ministère fédéral de la Défense dispose ainsi d’un concept global qui, à partir de l’évaluation stratégique de la situation de menace, définit un objectif spécifique pour les forces armées.

L’Allemagne assume ses responsabilités envers l’Europe. Cette conception globale trace la voie à suivre pour la Bundeswehr. (L’inspecteur général de la Bundeswehr)

L’article La stratégie qui acte le réveil militaire de l’Allemagne : texte intégral est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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20.04.2026 à 06:30

La France doit choisir entre ses illusions ou sa puissance

Ramona Bloj

La France s’imagine encore être une puissance globale. La guerre qui menace l'Europe à l’Est exige d’elle autre chose.

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Texte intégral (3076 mots)

En France, les priorités capacitaires du prochain quinquennat devront définir de manière réaliste le rôle que le pays entend jouer dans la sécurité de l’Europe. La France est la puissance militaire la plus ambitieuse du continent. Elle prend également le risque, de manière paradoxale, de rater le rendez-vous stratégique le plus décisif depuis la fin de la guerre froide, non pas par manque de capacités, mais en raison d’une inadéquation croissante entre ses ambitions multiples et les moyens employés.

C’est ce grand écart entre l’ambition proclamée et le positionnement réel qui suscite un scepticisme croissant chez nos partenaires européens.

Alors que la coopération européenne sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) semble aujourd’hui très sérieusement compromise, il est intéressant d’examiner la trajectoire de ce programme, emblématique d’un cycle ouvert par le discours de la Sorbonne de septembre 2017, où Emmanuel Macron proposait de ranimer l’Europe de la défense telle que la pouvaient concevoir les Français.

Lancé comme symbole fondateur d’une coopération structurante, le SCAF a achoppé sur les désaccords entre Dassault et Airbus d’une part, puis sur l’incompatibilité des priorités industrielles franco-allemandes et, enfin, sur l’incapacité à partager ce que chacun considère être son cœur de souveraineté. 

Mais réduire cet échec à un désaccord industriel serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui s’est fissuré, c’est le fondement même de ces ambitions en matière d’autonomie stratégique, à savoir le postulat d’une Europe stable, qui n’aurait à charge que des crises périphériques. C’est aussi la fin de l’idée d’une France qui serait la principale locomotive d’une Europe de la défense qui vivrait au rythme des choix stratégiques et capacitaires de Paris.

En 2017, on pouvait encore croire que l’Europe de la défense, s’appuyant sur un environnement intérieur sûr, se contenterait d’une projection extérieure. Dans ce monde, la France, puissance de projection et de gestion de crise, pouvait continuer à fixer l’horizon technologique et opérationnel à l’Allemagne, démilitarisée et stratégiquement attentiste. Ce postulat est désormais caduc. Il incombe aujourd’hui à la défense européenne de renforcer principalement la sécurité du continent lui-même, celui-ci étant directement mise en péril. 

À ce contexte dégradé s’ajoute un fait nouveau et lourd de conséquences : le désengagement américain, accéléré par le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025. Les nouveaux besoins capacitaires qui en découlent contribuent à la reconfiguration des dynamiques de défense à l’échelle européenne. La réponse financière, industrielle et opérationnelle à cette nouvelle donne définira l’architecture de défense du continent pour les décennies à venir.

L’illusion du grand large : la France est attendue en Europe, mais elle regarde ailleurs

Contre toute attente, la France est en train de laisser l’initiative lui échapper. Elle continue de soutenir un modèle structuré autour de ses propres priorités et rechigne à adapter sa planification capacitaire aux besoins de défense collective clairement exprimés par ses partenaires. C’est là que réside l’insuffisance d’un tel système : sans avoir déjà perdu une bataille industrielle, la France regarde dans la mauvaise direction, au moment précis où se joue le rendez-vous stratégique du siècle. 

Aujourd’hui, les pays africains ne sollicitent plus la France. Les États de la région indo-Pacifique ne l’y attendent pas davantage. Un tel contexte géostratégique devrait inciter le pays à concentrer ses efforts de défense là où une demande militaire européenne et française existe. L’unique théâtre où ce besoin se fait sentir de façon urgente et concrète, c’est l’Europe elle-même, d’abord sur son flanc Est, puis sur son flanc Sud. 

La question pour l’Europe est désormais clairement posée : il s’agit de regagner la maîtrise de son environnement régional, par des moyens militaires crédibles, une posture de dissuasion cohérente et une défense collective assumée. Pour l’heure, la France participe à cet édifice de manière seulement partielle, comme si elle se réservait le droit de ne pas y être pleinement engagée.

Cet effort à demi-mesure se lit d’abord dans la structure de l’offre française à ses alliés. Paris maintient en effet un modèle d’armée fondé sur l’autonomie nationale (porte-avions de nouvelle génération, cyber, espace, pilier de commandement autonome) et structure ses priorités capacitaires en conséquence. L’offre française se résume, pour l’essentiel, à une européanisation des critical enablers 87, insuffisants en nombre, et à un commandement intégré sous pavillon français.

En 2017, on pouvait encore croire que l’Europe de la défense, s’appuyant sur un environnement intérieur sûr, se contenterait d’une projection extérieure.

Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum

Cette orientation tend à ne pas répondre pleinement aux besoins exprimés par nos alliés européens, alors même que le retrait américain concerne autant les capacités de combat que le commandement ou les capacités liées à l’Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR), que les États-Unis ne retireront pas en premier. C’est précisément sur les segments de combat qu’une réponse collective doit être apportée par les alliés européens. Or, c’est dans ce domaine que la France ne semble pas prête à s’investir.

L’incompréhension grandit, et avec elle, une marginalisation silencieuse de la France dans certains formats qui comptent. L’inadéquation n’est plus seulement technique, elle est désormais politique et perçue comme telle. 

Les signes du décrochage français

Ce gouffre croissant se lit dans les chiffres des bilans d’aide à l’Ukraine.

Depuis février 2022, le montant des aides fournies à l’Ukraine par la France constitue un problème politique que les communiqués de presse ne parviennent plus à masquer. Selon les données agrégées et compilées par le Kiel Institute for the World Economy, la France figure parmi les contributeurs les plus modestes du groupe des grandes économies occidentales, en proportion du PIB.

La comparaison avec les alliés de référence est sans appel. Le Royaume-Uni a fourni une aide militaire substantielle à l’Ukraine depuis février 2022 ; l’Allemagne post-Zeitenwende, après un démarrage hésitant qui lui a coûté sa propre crédibilité en 2022, a fourni des chars Leopard 1 et 2 ainsi que des systèmes de missiles Patriot. La Pologne, dont le PIB est inférieur d’un tiers à celui de la France, figure parmi les cinq plus grands contributeurs de cette aide en valeur absolue. Depuis le début du conflit, le pays a ainsi fourni plus de 3,5 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine 88

Autre trait distinctif, que masquent ces données globales, les crédits du programme européen SAFE 89 n’ont pas été mobilisés par la France au profit de capacités fournies à l’Ukraine. La majorité des achats français au titre de cet instrument a été orientée vers les besoins nationaux prévus par la Loi de Programmation Militaire (LPM).

Aujourd’hui, les pays africains ne sollicitent plus la France. Les États de la région indo-Pacifique ne l’y attendent pas davantage. Un tel contexte géostratégique devrait inciter le pays à concentrer ses efforts de défense là où une demande militaire européenne et française existe.

Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum

Plus qu’un vecteur de participation à un front commun, ce mécanisme européen de financement de la défense a été mis par la France au service d’une reconstitution de ses propres stocks. Cette situation, que l’instabilité politique intérieure n’a pas contribué à corriger, risque d’accentuer le retard pris dans la préparation aux défis sécuritaires à venir.

Il y a une couche plus structurelle encore à ce désalignement. La Base industrielle et technologique de défense (BITD) française repose aujourd’hui sur deux piliers que sont les besoins nationaux et le grand export. Cet équilibre, bien que cohérent, laisse peu de place à la coopération industrielle européenne.

Les discours politiques volontaristes n’ont pas permis de contrer cette réalité. Pour que la coopération européenne devienne effective, il faudrait ouvrir la voie à une refonte importante de la BITD, loin d’être engagée. On ne peut que constater l’écart flagrant qui sépare un certain discours présidentiel sur l’Europe de la défense et le modèle industriel réel sur lequel repose aujourd’hui la France. 

Paris persiste à investir dans les domaines où son avantage compétitif est déjà établi. Ce faisant, le pays risque de s’auto-exclure des secteurs où se joue le rapport de force de demain. La recomposition en cours de la BITD européenne à l’heure des defense technologies s’organise autour de la masse, de la vitesse de production et des nouvelles technologies de combat.

Depuis février 2022, le montant des aides fournies à l’Ukraine par la France constitue un problème politique que les communiqués de presse ne parviennent plus à masquer.

Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum

Sur ces trois dimensions, la France n’est plus seule dans la course, comme en témoigne l’exemple éloquent des data deals avec l’Ukraine. Le Royaume-Uni et l’Allemagne ont signé des accords de partage de données de combat avec Kiev, accords par lesquels les États partenaires obtiennent un accès aux données opérationnelles ukrainiennes — signatures radar, comportements de drones, frappes de précision — en échange d’un soutien matériel ou financier. Ces accords sont devenus un actif stratégique de premier ordre dans la constitution des bases de données nécessaires aux systèmes d’armes autonomes des prochaines générations. La France a  amorcé la dynamique lors de la visite de Catherine Vautrin le 7 février mais doit encore traduire dans les faits ses ambitions pour la coopération bilatérale avec Kiev.

Le prochain débat capacitaire français : un test décisif

La Revue nationale stratégique 90 (RNS), publiée à l’été 2025, place la menace russe au cœur des défis de sécurité et de défense du pays. Toutefois, la politique française ne semble pas avoir renoncé à cet « appel du grand large », qui a longtemps donné toute sa signification au déploiement de nos armées. L’idée que la France sera, tôt ou tard, de nouveau appelée en Afrique, et que son modèle d’armée doit en tenir compte, la détourne des menaces bien palpables. Cet aveuglement, dans lequel il est agréable de se maintenir, permet de se soustraire à ce que la géographie et l’histoire nous imposent de manière simple et crue : la principale menace à court terme pour la sécurité européenne se situe désormais sur le continent.

Jusqu’à récemment encore, l’Europe jouissait d’un environnement régional stable, ce qui constituait un avantage stratégique exceptionnel, presque unique au monde. Cette « rente géopolitique » est aujourd’hui épuisée.

Le modèle d’Armée complet, parfois échantillonnaire, hérité de l’après-guerre froide et pensé pour la projection lointaine, n’est plus adapté à la réalité. Il en résulte que la France doit trancher entre réorienter son modèle vers la défense collective du continent et, au risque de l’impasse, entretenir l’illusion d’une puissance globale, dont la crédibilité s’érode à chaque format dont elle est absente ou marginale.

De même, la Loi de Programmation Militaire en cours d’actualisation reste structurée autour de priorités dont la logique est nationale et la temporalité en décalage par rapport à l’urgence continentale. La prochaine actualisation de la (LPM) et les orientations du prochain quinquennat représentent donc une fenêtre d’opportunité pour trouver une meilleure articulation entre nos priorités souveraines et les besoins continentaux, de manière à rendre notre posture plus lisible pour nos partenaires.

L’histoire des programmations militaires françaises depuis 2013 enseigne que la seconde hypothèse est la plus probable en l’absence de choix politique explicite.

S’aligner sur les besoins de défense de l’Union

On peut gager que l’influence française en Europe, y compris dans les instances communautaires, sera d’autant plus forte que sa contribution militaire effective sera lisible. Les priorités capacitaires de la France contribueront, plus que jamais, à définir directement son rang diplomatique en Europe. Ce lien, invisibilisé au sein de l’Union à la faveur des trente ans de « dividende de la paix », est redevenu une réalité brutale.

On ne peut que constater l’écart flagrant qui sépare un certain discours présidentiel sur l’Europe de la défense et le modèle industriel réel sur lequel repose aujourd’hui la France. 

Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum

Or, en ne trouvant pas d’issue au débat sur ses priorités capacitaires, la France prend le risque d’être perçue par ses alliés comme un partenaire indécis. Lors des récentes prises de parole de la diplomatie allemande à Munich, cette perception n’a fait que se renforcer : la France serait aux abonnés absents d’une entreprise de défense collective et, si elle parle volontiers de leadership européen en matière de défense, elle semblerait de facto faire peser sur d’autres les responsabilités les plus lourdes.

La France bénéficie pourtant de l’armée la plus aguerrie, du statut de seule puissance nucléaire de l’Union. Elle demeure le seul membre européen du Conseil de Sécurité permanent. Elle a tous les atouts pour peser de façon décisive dans la réforme de l’architecture de défense européenne. Pour autant, la crédibilité ne se gagne pas à coups de discours sur l’autonomie stratégique : elle se démontre dans les choix capacitaires, à la fois industriels et opérationnels, ainsi que dans l’alignement entre vision politique et modèle réel.

Le prochain débat capacitaire français sera le test décisif. 

La France pourrait enfin s’aligner sur les besoins collectifs de ses alliés, au prix d’une révision de ses priorités. Si au contraire elle persistait à définir seule ce dont l’Europe aurait besoin, elle risquerait de prendre le risque d’occuper une place de plus en plus marginale dans une architecture de sécurité européenne qui se construit majoritairement sous l’impulsion de ses partenaires.

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