20.07.2026 à 05:30
Louis Puel
La Chine a établi un protectorat recalcitrant au Myanmar. Les généraux, ni capables, ni inféodés, rendent ce pari de plus en plus intenable.
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La porte de l’avion s’ouvre sur un couloir en moquette à la forte odeur de moisissure. La climatisation installée n’est plus alimentée en électricité, l’humidité s’attaque aux halls vides de l’aéroport international de Rangoun. Les passagers en provenance de Bangkok sortent difficilement leurs lourds bagages, la toile et les fermetures éclair prêtes à craquer sous le volume de tout ce qui est désormais en pénurie en Birmanie : dentifrice, tampons, mousse à raser, chocolat, médicaments, pilules contraceptives.
À l’immigration, les guichets pour les étrangers et les Birmans sont séparés. Dans la file des étrangers, il y a principalement des Chinois en provenance des provinces du sud-ouest, des entrepreneurs dans l’import-export ou le textile ; on trouve quelques Indiens aussi. Les rares Occidentaux sont diplomates ou employés humanitaires. Les huit files d’attente pour les « nationaux » sont celles qui avancent le plus lentement. S’installe un silence de peur, la nervosité est palpable. Les citoyens birmans craignent que l’ordinateur des officiers de l’immigration affiche ne révèle qu’ils sont inscrits sur les « listes noires » de l’administration militaire, qui vise à réprimer les dissidents. Sur ces listes peuvent se trouver : les militants pour la démocratie, les membres des familles des résistants, les employés démissionnaires du service public, toute personne ayant publiquement critiqué la junte, et les jeunes hommes appelés pour la conscription militaire.
En avril 2024, la junte au pouvoir a réactivé une loi dormante qui imposait la conscription obligatoire pour les jeunes hommes de 18 à 35 ans et les jeunes femmes de 18 à 27 ans, mais la mesure n’est pour l’instant pas appliquée pour ces dernières. La perspective d’être utilisée comme chair à canon par les généraux qui bombardent les villages, cliniques et écoles, est la seule qui s’offre à la jeunesse birmane dans leur pays. Pour répondre aux quotas de conscrits, les officiers n’hésitent pas à se saisir manu militari des jeunes qu’ils arrêtent aux checkpoints, sur les routes ou dans les aéroports, via les services de l’immigration.
Il n’est pas rare que les passagers, en remettant leur passeport aux agents de l’immigration, y glissent à l’occasion plusieurs billets bleus de 10 000 kyats 19, pour acheter leur passage. Ceux qui en sortent s’estiment heureux. La ville de Rangoun souffre de la pollution et affiche 35 degrés au thermomètre en avril. Des taxis jaunes, sortis d’usines japonaises il y a plus de vingt ans, accueillent les arrivants. Énervés, les conducteurs ont dû faire la queue plusieurs heures avant de pouvoir acheter l’essence rationnée qui ramènera les voyageurs chez eux, dans le Rangoun occupé par la junte birmane.
Cinq ans après le coup d’État du 1er février 2021, le général Min Aung Hlaing a réussi à organiser des élections entre décembre 2025 et janvier 2026, et à se faire élire président. Le scrutin s’est déroulé alors que la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi était toujours en détention, et que son parti politique, la Ligue Nationale pour la Démocratie, reste interdit. La population a rechigné à se rendre aux urnes et c’est seulement la menace de la répression en cas d’abstention qui a permis à la propagande 20 du régime d’afficher un taux de participation de 54 %.
Ces élections marquent une victoire pour l’armée birmane, bien au-delà du scrutin. Alors qu’en 2024, la junte semblait sur le point de perdre la guerre civile en cours, le régime a pu organiser le scrutin sans souffrir d’attaques d’envergure de la part des forces révolutionnaires. Ces dernières — divisées en une centaine de groupes, plus ou moins sous l’autorité d’un gouvernement d’unité nationale en exil — sont depuis mi-2025 retranchées dans une position défensive, à court de munitions et dépassées par la puissance de feu des généraux. Un responsable du groupe révolutionnaire des Forces de Défense du Peuple de Mandalay, Ko Phyo déclarait début 2026 que les résistants sont désormais « dans l’impossibilité de rivaliser » avec l’armement et le nombre de combattants déployés par la junte 21.
Ce retournement de situation est dû à l’implication directe de la Chine dans la révolution birmane, depuis 2024. Les élections elles-mêmes ont été soutenues, voire sollicitées par Pékin. L’envoyé spécial chinois pour les affaires asiatiques, Deng Xijun 邓锡军, se félicitait ainsi de la tenue de ce scrutin en décembre 2025 : « La conduite réussie de ces élections reflète les accords et efforts de coopération entre le général Min Aung Hlaing, et le président Xi Jinping » 22. Pékin avait d’ailleurs déjà convié plusieurs partis politiques birmans en Chine, à la faveur de voyages d’étude 23.
La Chine est initialement restée indécise face au coup d’État de février 2021. Quelques jours après la prise de pouvoir militaire, et alors que les manifestants défilaient devant l’ambassade à Rangoun avec des pancartes accusant Pékin d’avoir directement soutenu le coup d’État, l’ambassadeur Chen Hai 陈海 déclarait dans la presse birmane qu’une telle prise de pouvoir par la force « n’est absolument pas ce que la Chine souhaite voir » 24. En effet, la Chine entretenait des liens étroits de coopération avec le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, entre 2016 et 2020.
La prix Nobel de la Paix s’était rendue plusieurs fois en Chine, comme après son élection en 2016, où elle avait rencontré Xi Jinping 25. Le président chinois lui a retourné la visite en janvier 2020, la première effectuée par un président chinois depuis dix-neuf ans 26.
Le gouvernement de la Ligue Nationale pour la Démocratie tranchait surtout avec le précédent gouvernement constitué d’anciens officiers et mené par le président Thein Sein, ancien général qui avait suspendu le mégaprojet de barrage hydroélectrique Myitsone sur le fleuve Irrawaddy en 2011. Ce projet gigantesque, signé en 2009 sous les yeux même de Xi Jinping (alors vice-président) devait fournir de l’électricité à la Chine, moins de 10 % de la production étant laissée à la Birmanie. Les populations locales Kachin se sont opposées, craignant les perturbations liées au barrage, et exigeant la protection des rivières à la source du fleuve Irrawaddy, véritable ligne de vie du pays qui le traverse du Nord au Sud et qui contribue à fertiliser les plaines centrales rizicoles. Fait rare, les anciens généraux ont écouté les populations locales et ont pris la décision de suspendre ce projet. Cette suspension a été perçue comme un affront par Pékin. A contrario, Aung San Suu Kyi, une fois au gouvernement, a exprimé sa volonté de relancer la coopération sino-birmane. La conseillère pour l’État avait créé une commission spéciale pour les projets Chine-Birmanie qu’elle présidait personnellement 27. Aung San Suu Kyi est même allée jusqu’à suggérer la possibilité de relancer le projet de barrage de Myitsone 28. L’ouverture économique de la Birmanie profitait largement à la Chine et à ses entreprises capables de produire à bas coûts les infrastructures et biens de consommation nécessaires à une économie de pays en développement. Entre 2010 et 2020, le commerce bilatéral est passé de 4 à 19 milliards de dollars. La Chine n’avait effectivement pas intérêt à voir le gouvernement d’Aung San Suu Kyi se faire renverser.
À la suite du coup d’État, la Chine a adopté une posture attentiste et n’a pas reconnu formellement le régime militaire du général Min Aung Hlaing, tout en refusant systématiquement tout contact officiel avec le gouvernement révolutionnaire en exil. Ces atermoiements ont duré jusqu’en 2023, lorsque Pékin s’est directement impliqué dans le conflit birman à deux reprises et dans des orientations radicalement différentes.
Le 27 octobre 2023, une coalition de groupes ethniques armés menée par l’Armée de libération nationale Ta’ang, l’Armée d’Arakan et l’Armée de l’Alliance nationale démocratique de Birmanie a lancé une offensive d’ampleur contre la frontière sino-birmane, en prenant pour cible des positions tenues par l’armée et des milices affiliées. L’opération dite « 10/27 » visait officiellement à déloger et arrêter les responsables des centres d’arnaques en ligne installés sur la frontière. Les combats ont été marqués par un important usage de drones par les insurgés, et un haut degré de coopération entre ces groupes dont l’équipement était chinois et des jeunes combattants révolutionnaires en quête d’expérience militaire. L’opération a été un succès retentissant : des dizaines de centres d’arnaques ont été démantelés et les employés chinois impliqués remis à leurs autorités nationales. L’armée birmane qui avait réussi de justesse à exfiltrer les responsables des milices en charge de la zone, les a finalement extradés vers la Chine, qui les a condamnés à mort en 2025. Ainsi, frustré par l’inaction de la junte birmane face aux centres d’arnaque, Pékin a montré qu’il était prêt à user de son influence sur les groupes ethniques armés, pour intervenir directement dans une opération de police à grande échelle en Birmanie.
L’opération « 10/27 » a permis une prise de territoire importante au bénéfice des insurgés, et illustré la faiblesse de l’armée birmane, déclenchant une série d’offensives partout dans le pays : des groupes ethniques et révolutionnaires sont parvenus à se saisir de plusieurs villes. Une seconde opération a été lancée à l’été 2024 par les mêmes acteurs, avec un succès retentissant, les insurgés ayant pris le pouvoir dans six villes et le contrôle d’un des 14 centres de commandement régional birman, une première depuis le coup d’État de 1962. Toutefois, cette seconde opération, menée sans son accord, a effrayé la Chine : la junte a menacé de s’effondrer. Anxieuse quant à la stabilité du pays et la sécurité de ses investissements, Pékin est intervenu en faisant pression sur les insurgés pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu et a contribué à un blocus de la frontière terrestre, en suspendant l’accès à la nourriture et aux équipements. Le régime chinois a également usé de son influence sur la puissante armée des Was, un groupe ethnique autonome, forcée d’arrêter de vendre des munitions et de renoncer à leur passage sur son territoire. Sous pression, les groupes rebelles ont dû accepter le cessez-le-feu et renoncer symboliquement au contrôle de la ville carrefour de Lashio, rendue à l’armée, alors même qu’elle avait été gagnée au prix de nombreuses pertes dans les deux camps. Le cessez-le-feu sous supervision chinoise, effectif depuis janvier 2025, a été suivi de visites du ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅 et d’invitations du général Min Aung Hlaing en Chine, notamment pour visiter des usines d’armement et de fabrication de drones 29. Cette intervention chinoise et l’instauration d’une politique de conscription expliquent aujourd’hui l’inversion de la dynamique militaire. Les élections de 2025/2026 marquent la conclusion de ce cycle de sauvetage de la junte birmane par Pékin.
On peut s’interroger sur l’opportunité de ce sauvetage. Le général Min Aung Hlaing a plongé la Birmanie dans le pire cycle de violences internes depuis l’indépendance. Le conflit a déjà fait plus de 100 000 morts 30, notamment sous le feu des bombardements aériens perpétrés par la junte contre des cibles civiles. Le pays, la population et son économie restent ravagés par la guerre civile. Après une chute de 18 % du PIB en 2021, celui-ci n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la Covid-19, faisant de lui le seul pays de l’ASEAN dans ce cas 31.
La plateforme ACLED classe la Birmanie au rang de second pays le plus conflictuel dans le monde en 2025, après la Palestine 32. L’insécurité est endémique au-delà du cercle restreint de contrôle direct de l’armée exercé à Naypyidaw, Mandalay et Rangoun. L’armée administre réellement les plus grandes villes dans la plaine centrale du pays, mais les groupes révolutionnaires ou ethniques contrôlent la périphérie et les frontières. Les routes qui relient les villes de ces zones sont dangereuses : celle qui mène de Mandalay à Monywa et Kalay est si périlleuse que les habitants privilégient l’avion. Sur l’ensemble du territoire, le nombre de checkpoints a augmenté, créant de longues files d’attente devant des péages formels et informels. L’extorsion peut être le fait de l’armée, de milices soutenues par cette dernière, appelées Pyusawhti, de groupes ethniques armés ou de groupes révolutionnaires. Autour de Mandalay, entre les villes moyennes de Meikthila et de Kyaukse sous contrôle militaire, différents groupes d’hommes armés, avec ou sans uniforme reconnaissable, peuvent arrêter par surprise des véhicules et extorquer de l’argent. La police est cantonnée à un rôle de gardiennage des bâtiments administratifs et de protection des rares convois d’officiels en déplacement. La junte a partiellement légalisé la détention d‘armes à feu en 2023 33, en partie en réponse aux inquiétudes des familles pro-militaires et fortunées du pays face à l’explosion de la violence. Les jeunes hommes n’osent pas sortir dans la rue à Rangoun par peur d’être kidnappés pour la conscription. L’armée est bien le premier facteur d’insécurité dans un pays qui est entré en révolution. Le soutien chinois aux généraux birmans a certes permis de sauver ces derniers et leur prétention au pouvoir, mais cela ne se traduit pas dans un contrôle effectif du pays.
La Birmanie présente une importance stratégique pour Pékin, en tant que point d’accès direct à l’océan Indien. Le pays offre en effet la possibilité à la Chine de réduire sa dépendance au détroit de Malacca, par lequel transitent plus de 75 % des importations de pétrole et un quart du commerce maritime international et qui, en cas de conflit ouvert avec les États-Unis, pourrait être bloqué 34. Dès 2003, le président Hu Jintao faisait référence à ce scénario sous le nom de « dilemme de Malacca ». Le lancement du « Corridor Économique Chine-Birmanie » en 2017 par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, vise à y apporter une solution. La nature des projets regroupés derrière cette entité traduit bien cette conception d’un pays vu avant tout comme un « corridor » : oléoduc, gazoduc, port en eau profonde, ligne de chemin de fer Kunming-Kyaukphyu. La Chine cherche à traverser la Birmanie. Le double pipeline, gazoduc et oléoduc, fonctionnel depuis 2013 pour le gaz et 2017 pour le pétrole, a la capacité de desservir 10 % et 5 % des importations énergétiques chinoises respectives 35. Mais son utilité dépend doublement de la capacité à déployer les infrastructures nécessaires à son exploitation et à garantir leur sécurité.
Plusieurs attaques ont déjà eu lieu le long du pipeline chinois, dont une en mai 2025, qui a consisté en une série de huit attaques coordonnées de la part des troupes révolutionnaires, ayant entraîné une prise de contrôle temporaire de stations de contrôle 36. Début 2026, l’Armée d’Arakan est engagée dans une offensive pour s’emparer de la ville de Kyaukhpyu et de ses alentours, points de départ de l’oléo-gazoduc, ce qui pourrait conférer à cet ennemi juré de la junte un levier de négociation important. D’autres attaques contre le pipeline ne sont pas à exclure de la part des groupes révolutionnaires aujourd’hui menacés dans leur survie par les mesures décrétées par la Chine. Jusqu’en 2026, les attaques n’ont pas intentionnellement visé à endommager l’infrastructure, mais plutôt à s’en saisir pour démontrer une capacité de protection 37. De futures opérations, menées par des acteurs plus désespérés, pourraient être autrement plus destructrices.
La seconde vulnérabilité chinoise aux chocs birmans se situe dans les sols du nord-est du pays, riches en terres rares lourdes telles que le dysprosium et le terbium. Selon certaines estimations, la Birmanie représente 60 à 80 % des importations de terres rares lourdes en Chine depuis la fin des années 2010 38. Les mines situées côté birman de la frontière sont aujourd’hui placées sous le contrôle de différents groupes ethniques armés. En 2024, l’armée d’Indépendance Kachin s’est emparée d’une zone minière importante précédemment contrôlée par une milice locale qui avait prêté allégeance à l’armée birmane. Grâce à cette prise, les rebelles Kachin ont été capables de forcer la Chine à rouvrir les postes frontières jusqu’alors fermés, illustrant cette nouvelle vulnérabilité de Pékin.
Par l’importance de ses investissements, notamment dans des projets d’infrastructure et l’extraction de matières premières, la Chine est vulnérable aux répercussions du coup d’État de 2021. Le choix de sauver la junte s’explique par ces vulnérabilités. La Chine a cherché à protéger ses intérêts, sur lesquels la chute potentielle du régime pourrait faire planer une menace. La fin de sa neutralité et l’engagement dans le conflit aux côtés de l’armée créent toutefois de nouveaux risques. La question se pose de savoir si l’armée qui a eu besoin d’être sauvée, sera capable de réellement protéger les intérêts chinois, et si les cessez-le-feu imposés de force par Pékin seront durables.
Les élections et victoires militaires récentes de l’armée birmane semblent éloigner la possibilité d’un changement de régime en Birmanie. La fatigue liée à la guerre, perceptible partout dans les villes sous occupation de l’armée, dessine un futur proche de la stabilisation du pouvoir militaire, c’est-à-dire un retour à une Birmanie d’avant 2010. Seulement, à la différence de 2010, où un pouvoir civil avait entamé un processus d’ouverture politique, il n’y a, à l’heure actuelle, aucun signe semblable qui puisse donner espoir.
Pour la Chine, les premiers mois du nouveau gouvernement ont été l’occasion d’une célébration de l’amitié sino-birmane, notamment de la part des généraux birmans reconnaissants. Le général Min Aung Hlaing a initié un processus de relance du projet de barrage Myitsone et des consultations publiques ont déjà eu lieu sur place, afin de montrer à quel point ce projet pouvait constituer une véritable opportunité pour les populations locales. Ces visites sont largement mises en scène dans des opérations de propagande, et visent à promouvoir les efforts de coopération des généraux.
L’armée birmane a lancé depuis l’hiver 2025 une campagne de lutte contre les centres d’arnaques, désormais relocalisés sur la frontière thaïlandaise. La junte s’est mise en scène en train de dynamiter divers complexes. Mais ces centres étaient situés sur le territoire de la milice Forces de garde-frontières, un puissant groupe paramilitaire officiellement sous contrôle de la junte. La connivence entre cette milice et les généraux birmans est similaire à celle observée à la frontière sino-birmane, où les responsables des milices locales étaient nommés par l’armée birmane. La campagne intervenait dans le cadre d’un effort régional plus large sous la pression chinoise, comme par ailleurs au Cambodge et au Laos. Le phénomène est en effet particulièrement répandu en Birmanie et au Cambodge, où des mafieux chinois profitent d’accords avec les autorités locales corrompues pour héberger de larges centres d’arnaques en ligne, qui emploient des milliers de jeunes en provenance d’Asie du Sud-Est mais aussi d’Inde et d’Afrique, afin de prendre pour cible des internautes en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie de l’Est. Derrière l’affichage politique, les centres d’arnaques détruits réémergent déjà dans d’autres villes en Birmanie, y compris à Rangoun 39. En mai 2026, la presse birmane affirmait que le général Pyae Son Linn, responsable de la formation des forces armées et ancien commandant militaire de la région de Rangoun, avait été arrêté car il a été révélé qu’il recevait directement les recettes d’un centre d’arnaque, dans un hôtel, en plein centre de la ville 40. La manne financière pour la milice et les officiers locaux, ainsi que la nécessité pour les généraux birmans de préserver leurs relations avec la milice, sans laquelle l’armée ne peut contrôler la frontière thaïlandaise, expliquent la pérennité de ces activités criminelles, malgré la pression chinoise.
La Chine continue toutefois de hausser le ton. En conséquence, la junte birmane a limogé le lieutenant-général Tun Tun Naung, ministre des Affaires intérieures et proche du général Min Aung Hlaing début 2026, après la découverte de preuves montrant l’implication de ce dernier dans la gestion de centres d’arnaques. Selon le journal The Irrawaddy, ces preuves auraient été fournies par la Chine 41. Début mai 2026, l’ambassadrice chinoise en Birmanie s’est rendue à Naypyidaw pour s’informer de l’avancement d’un projet de loi anti-centres d’arnaques prévoyant une condamnation à mort dans certains cas pour les coupables. Mais la coopération ressemble davantage à de la coercition de la part de la Chine.
Dans un scénario similaire, en novembre 2025, l’armée birmane a démantelé une série de laboratoires artisanaux de production de drogue de synthèse. Ces laboratoires auraient été « découverts » à la suite de preuves divulguées par la Chine 42, encore une fois. Impossible de croire que la junte ignorait l’existence de cette usine avant cette « aide » chinoise opportune. Les observateurs notent d’ailleurs que, malgré les saisies, aucun responsable n’a été identifié ou arrêté, la junte suggérant seulement la responsabilité de groupes armés locaux, sans apparaître crédible. La Chine semble déterminée à s’insérer directement dans les affaires birmanes, y compris en enquêtant sur les plus hauts responsables, pour pouvoir exiger l’exécution de ses demandes, notamment en matière de lutte contre le narcotrafic et de lutte contre les centres d’arnaques.
Ces exemples de coopération forcée rappellent la frustration chinoise vis-à-vis des généraux birmans avant l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi. Le sauvetage de l’armée birmane s’est fait au nom de la protection des intérêts chinois. Mais la situation qui a mené à la menace de ces mêmes intérêts est bien le résultat de l’action des généraux birmans. Miser sur les généraux qui ont perdu le contrôle des frontières terrestres du pays depuis 2023 pour protéger les intérêts chinois semble paradoxal.
La coopération des généraux birmans au service des intérêts chinois reste inefficace, voire contre-productive. Pour ce qui est de la construction des infrastructures dans le cadre du Corridor Économique Chine-Birmanie, le projet de ligne de chemin de fer Ruili-Kyaukphyu n’a connu aucune concrétisation depuis son lancement théorique en 2011 43, de même que le port en eau profonde dans la région de Rakhine, qui se situe au milieu de la ligne de front. Le Transnational Institute identifiait, en 2020, quarante-et-un projets officiellement annoncés par la Chine dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie, dont seuls neuf avaient été acceptés par la Birmanie en 2020. Lors de sa visite en Birmanie en janvier 2020, Xi Jinping mentionnait trois « piliers » 44 du corridor économique sino-birman : la zone économique spéciale de Kyaukphyu, les zones économiques spéciales sur la frontière chinoise et le projet de Nouvelle-Rangoun. Le projet à Rangoun a complètement disparu des radars à la suite du coup d’État, les zones économiques spéciales sur la frontière terrestre sont désormais sous contrôle rebelle, et la zone économique de Kyaukphyu est en partie occupée par l’Armée d’Arakan. Le pont birman entre la Chine et l’océan Indien semble sous pression, alors même que le conflit entre les États-Unis et l’Iran a eu pour conséquence directe de rappeler le rôle stratégique du détroit de Malacca. Le ministre des Finances indonésien a évoqué publiquement l’opportunité pour son pays d’y taxer la navigation, avant de se rétracter 45. Le corridor birman, qui devait être une assurance pour la Chine, ressemble fortement à une impasse.
En 2026, la Chine, et notamment les autorités provinciales du Yunnan, désireuses de relancer le commerce transfrontalier à l’arrêt depuis 2023, se retrouvent obligées de coopérer avec le groupe ethnique armé de l’Armée de l’Alliance nationale démocratique pour expulser les autres groupes ethniques armés de la route principale 46. En réaction, les autorités birmanes ont refusé, en mai 2026, l’accès à toute marchandise chinoise en direction de Mandalay depuis la frontière, les généraux cherchant certainement à se réapproprier une partie des profits de ce commerce. Alors que les autorités chinoises organisent de périlleuses opérations militaires inter-ethniques pour favoriser la reprise du commerce, la junte birmane initie une campagne de blocus des importations par la même route. Cette manœuvre illustre de manière claire l’incapacité des généraux à accepter le compromis et leurs positions maximalistes qui retardent cette reprise du commerce souhaitée par la Chine.
Concernant les centres d’arnaques, la tolérance, voire la coopération de l’armée birmane avec les réseaux mafieux, qui permet la fraude à échelle internationale, a motivé en 2025 les États-Unis à installer une unité spéciale de lutte contre les centres d’arnaque en Thaïlande 47. Cette initiative, si proche des frontières chinoises, et dans une zone d’influence de Pékin, est une conséquence de la mauvaise gouvernance birmane. Les intérêts de la Chine s’en trouvent directement contrariés.
Enfin, si la junte birmane a été capable de reprendre du terrain sur les six derniers mois, elle a perdu une part de son contrôle sur le territoire national par rapport à 2020, et ne propose aucun processus de paix crédible. La poursuite de brutales opérations de répression par des frappes aériennes contre des écoles et des hôpitaux participe de la prolongation du conflit. L’armée birmane s’est dite ouverte à des négociations de paix en 2026 avec certains groupes, mais sa longue histoire de trahison des engagements pris depuis 1962 ne montre aucun exemple encourageant. Dans les mots du commandant en chef de l’armée d’Arakan, un groupe rebelle ethnique ayant réussi à s’emparer de toute la façade ouest du pays sur la frontière bangladaise, « tant que l’armée continuera à bombarder les civils, cela sera extrêmement difficile pour nous d’envisager un processus politique » 48. La région d’Arakan est soumise à un blocus total, y compris sur les vivres et médicaments, et elle est privée d’Internet depuis plus de trois ans. L’hôpital général de Mrauk-U a été bombardé en décembre 2025, illustrant le degré de cruauté de l’armée birmane, qui considère la population comme son ennemi. Dans ce contexte, la signature d’un cessez-le-feu, du côté des groupes ethniques armés qui ont subi de lourdes pertes militaires et civiles, paraît difficilement envisageable.
L’Armée de l’Alliance nationale démocratique et l’Armée de libération nationale Ta’ang ont sacrifié des centaines voire des milliers de vies pour se saisir des villes du Nord-Est, dont Lashio, désormais restituées à l’armée birmane. La pérennité des accords conclus est questionnable, autant du point de vue des insurgés que de la junte, qui se sent désormais en position de force. Faire confiance à l’armée birmane pour engager un processus de paix durable relève de l’aveuglement historique.
La collaboration chinoise avec l’armée est une prise de risque, qui pourrait avoir un impact par ricochet sur les projets et sur les citoyens chinois en Birmanie.
En octobre 2024, le consulat chinois à Mandalay a ainsi été pris pour cible par une attaque à la grenade 49. L’ambassade chinoise à Rangoun est désormais encerclée au sein d’un périmètre largement interdit à la circulation, pour la sécurité des personnels. Traçant un parallèle illustratif, le journal en exil The Irrawaddy publiait une analyse 50 du chercheur pakistanais Chandu Doddi, expliquant que les attaques contre les projets chinois au Pakistan se sont multipliées en raison de l’impopularité de la Chine. Le sentiment antichinois en Birmanie est palpable, et entretenu par les conditions de travail dans certaines entreprises chinoises, ainsi que par sa coopération avec l’armée. Incapable de faire confiance à la junte, la Chine paye malgré tout le prix de cette coopération.
Lors de sa visite à Naypyidaw en fin avril 2026, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅, venu pour célébrer l’avènement du nouveau gouvernement, aurait rencontré Aung San Suu Kyi, selon des sources citées par le journal The Irrawaddy 51. La rencontre n’a pas été confirmée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois déclarant seulement que la « condition » de cette « vieille amie » est toujours « à l’esprit » de Pékin 52. Directement après la visite de Wang Yi 王毅, l’armée a toutefois publié une rare photo d’Aung San Suu Kyi et a annoncé l’avoir transférée, de la prison jusqu’à une résidence surveillée. Selon le parti de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le bureau de liaison international du parti communiste chinois aurait également envoyé ses vœux à Aung San Suu Kyi pour son 81ème anniversaire, passé en détention, le 19 juin 2026. Ironie du parti communiste chinois ayant aidé à organiser des élections dans le contexte d’un coup d’État militaire, et qui, au lendemain du scrutin, réaffirme son attention envers la première prisonnière politique du pays. L’ambiguïté des généraux birmans sauvés, mais ni capables ni inféodés, explique cette diplomatie particulière.
Face à la pression chinoise, les généraux birmans jouent leur partition d’équilibristes en continuant à développer des relations avec la Russie et l’Inde, pays choisi pour la première visite à l’étranger du président nouvellement élu Min Aung Hlaing, fin mai 2026. Après celle-ci, le général birman s’est envolé pour une visite officielle à Pékin, en juin 2026, où Xi Jinping a exprimé son soutien pour que la Birmanie puisse « trouver un modèle de développement adapté à ses caractéristiques nationales et qui soit soutenu par son peuple ». Le communiqué commun de la rencontre appelle encore une fois à « accélérer » les efforts de coopération 53, le même message que lors de la visite de Xi Jinping en Birmanie en 2020, avant le coup d’État. La Chine a sauvé les généraux, mais ces derniers sont-ils vraiment capables de protéger les intérêts chinois ? Et pour combien de temps encore accepteront-ils les ordres de Pékin ?
L’interventionnisme chinois en Birmanie contraste singulièrement avec la posture globale chinoise de neutralité et de non-ingérence dans les affaires internationales. Le cas rappelle à la fois la capacité d’influence de la Chine hors de ses frontières, mais également ses vulnérabilités face aux dynamiques locales d’un pays en révolution.
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13.07.2026 à 06:00
Ramona Bloj
De la Place Rouge aux Champs-Élysées, les défilés militaires donnent à voir le nouvel ordre mondial. Encore faut-il savoir où regarder.
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Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue.
Les défilés militaires passent encore pour les reliques d’un monde révolu, où la diplomatie se jouait dans les sommets et les communiqués plutôt que sur les places d’armes et les tribunes. Il faut pourtant les observer de nouveau avec attention, car ils constituent la grammaire du pouvoir la plus lisible qui soit : chaque unité qui défile, chaque dirigeant présent en tribune, chaque absence, chaque hymne joué dit une vérité que les discours dissimulent.
Ces images dessinent les contours d’un ordre international qui n’est plus celui du multilatéralisme né en 1945, ni celui de la mondialisation heureuse des années 2000. Les blocs impériaux se recomposent, la démonstration de force précède désormais le communiqué, et l’iconographie politique est redevenue une arme. Dans ce contexte, les parades ont retrouvé un poids réel.
Cette analyse propose donc une lecture rapprochée des quatre défilés qui, en treize mois, ont redessiné la carte des narratifs impériaux, afin de comprendre pourquoi ce qui se prépare à Paris les 13 et 14 juillet 2026 relève d’un basculement doctrinal et non d’une routine républicaine.
Pour le 80e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, le 9 mai 2025, Vladimir Poutine, qui a érigé le défilé du Jour de la Victoire en point d’orgue de son système de propagande, avait besoin d’un coup d’éclat.
Le défilé du 9 mai 2025 devait être la plus ample démonstration de force depuis le début de l’invasion de l’Ukraine et une des plus grandes de l’histoire russe : onze mille soldats, chars T-90, systèmes S-400, missiles Iskander, missiles intercontinentaux Yars et, pour la première fois, les drones Orlan, Lancet et Geran employés quotidiennement contre les villes ukrainiennes.
Xi Jinping, invité d’honneur pour quatre jours, a offert à Poutine l’image de « l’amitié sans limites » proclamée en 2022, que le maître du Kremlin s’est employé à enraciner dans la « fraternité de combat » de la Seconde Guerre mondiale.
Malgré la guerre en Ukraine, vingt-neuf délégations étrangères étaient annoncées. Les dirigeants venus d’Afrique — Burkina Faso, Zimbabwe, Congo, Éthiopie, Guinée équatoriale — donnaient corps à la « la majorité globale » théorisée par Karaganov et reprise par le Kremlin, tandis que Lula, invité de marque, matérialisait le pont vers les BRICS et un discours particulièrement offensif du président russe.
Le Slovaque Robert Fico et le Serbe Aleksandar Vučić, seuls dirigeants européens présents, incarnaient une fissure dans le front européen et « l’Occident collectif ».
Treize contingents étrangers défilaient, les Chinois en position d’honneur devant Xi.
Quatre-vingts ans après 1945, le message était limpide : les « changements comme on n’en a pas vus depuis cent ans » que le président chinois annonçait à Poutine dès 2023 étaient désormais mis en scène sur la place Rouge.
Ces images sont saisissantes, mais elles cachent quelque chose d’essentiel.
D’abord, le défilé du 9 mai 2025 a moins tenu grâce à la défense antiaérienne russe que grâce au bouclier de ses invités. Le président Zelensky avait publiquement retiré ses garanties de sécurité et les drones ukrainiens avaient fermé une douzaine d’aéroports russes dans les jours précédents. Mais l’Ukraine ne pouvait frapper une place Rouge où siégeaient Xi Jinping, Lula et une vingtaine de chefs d’État sans s’exposer à un risque encore plus grave.
Un an plus tard, en mai 2026, ce qui avait été occulté par la mise en scène éclate au grand jour. Le Kremlin annonce dès la fin avril qu’aucun matériel militaire lourd ne défilera sur la place Rouge — une première en près de vingt ans de règne poutinien. Ni chars, ni missiles, ni défense antiaérienne : une infanterie à pied et un survol aérien, en quarante-cinq minutes.
Plus humiliant encore, la parade ne tient que par la permission expresse de l’adversaire : un cessez-le-feu de trois jours négocié par Washington, et un décret de Zelensky déclarant, avec une ironie calculée, la place Rouge « temporairement fermée aux frappes ukrainiennes ». La démonstration de force russe n’existe plus que sur autorisation d’un tiers.
Mis en échec par l’Ukraine, le président russe a dû choisir entre courir le risque de montrer ses forces et protéger son cœur politique. Il a choisi de se cacher.
L’empire n’ose plus défiler. C’est la première leçon de la séquence 2025-2026 : les parades dévoilent aussi ce que les puissances ne peuvent plus faire.
Deuxième scène : à Washington, le 14 juin 2025, Donald Trump s’offre l’armée pour son anniversaire
Trump voulait sa parade depuis 2017, précisément depuis qu’il avait vu Macron descendre les Champs-Élysées un autre 14 Juillet.
Il l’a obtenue en la greffant sur le 250e anniversaire de l’US Army, fondée un 14 juin 1775 : une coïncidence de calendrier qui faisait du jour de ses 79 ans une fête nationale militaire.
Premier défilé à Washington depuis la guerre du Golfe, la parade a mobilisé jusqu’à 45 millions de dollars, 6 700 soldats, 28 chars Abrams et une cinquantaine d’aéronefs.
L’ambition impériale s’affiche dans la mise en scène : faire de la démonstration militaire un rite de pouvoir personnel, confondre l’anniversaire du chef avec celui de l’institution.
Trump a assumé cette dimension néo-royaliste jusqu’à la caricature, en faisant sponsoriser ce « triomphe-anniversaire » par des entreprises liées à son écosystème politique et, pour au moins l’une d’elles au moins, à son patrimoine personnel. Les logos de Palantir, Coinbase et de l’UFC s’affichaient derrière la tribune présidentielle, et le maître de cérémonie remerciait les « sponsors spéciaux » entre deux passages de troupes, comme lors d’un show télévisuel.
Ce que l’on retiendra pourtant, c’est la réaction populaire : le même jour, deux mille rassemblements « No Kings » se tenaient dans les cinquante États, réunissant plusieurs millions de manifestants.
Plusieurs millions de manifestants au total, et à Washington, une foule clairsemée, très en deçà des 250 000 attendus, qui accentuait le kitsch de la mise en scène.
Les chenilles des chars grinçaient dans un silence gêné, et les soldats ne marchaient pas au pas, soit par manque de formation, soit intentionnellement, par « grève du zèle » selon certains observateurs militaires.
Ce défilé a été un anniversaire aux frais du pays, mais sans ses vœux.
Le récit américain est celui d’une puissance qui ne parvient plus à s’unifier autour d’elle-même.
Les prétentions impériales de Donald Trump se sont écrasées contre les barricades de la démocratie américaine. Le président américain voulait le triomphe de César, il n’a obtenu que sa solitude.
C’est la deuxième leçon : une parade n’est un récit que si le corps social la ratifie et le corps social américain a refusé ce récit.
Trois mois plus tard, sur la place Tian’anmen, Xi Jinping donne une représentation qui paraît inverse.
Pour les quatre-vingts ans de la capitulation japonaise, cinquante mille spectateurs disciplinés assistent à soixante-dix minutes de spectacle chronométré.
Tout au long des séquences publiques, Xi se tient entre Poutine et Kim Jong-un. C’est la première apparition conjointe du trio, et l’image est très soigneusement composée.
La technologie du futur était exhibée sans complexe : missiles hypersoniques, drones sous-marins, « robots-loups » armés.
La séquence finale du spectacle était aussi réglée que le reste.
Là où Moscou montre ce qui reste de la guerre froide, Pékin montre ce qui pourrait la remplacer.
Le message est maîtrisé au mot près.
Dans un discours scripté, Xi prononce la formule qui structure désormais la géopolitique chinoise : « L’humanité est confrontée au choix entre la paix et le conflit, le dialogue et la confrontation, le bénéfice mutuel et le jeu à somme nulle. »
Le peuple chinois « se tient fermement du bon côté de l’histoire ». Autrement dit : nous ne sommes plus la puissance disruptrice, nous sommes l’ordre.
La limite est pourtant visible sur ce que les photos ne contiennent pas.
Les Occidentaux ont boudé Pékin — à l’exception, une fois encore, de Fico et de Vučić — et la Chine a réussi son défilé devant un parterre de satellites et de parias du système international.
Contrairement à la veille à Tianjin, où Xi avait réussi à attirer Modi, le président chinois n’a fait ici que rassembler les convaincus.
C’est déjà beaucoup, ce n’est pas encore une hégémonie.
Quatrième scène : à Ankara, le 7-8 juillet 2026, la césure d’un Sommet
Entre le défilé de Pékin en septembre 2025 et celui de Paris en juillet 2026, une césure intervient et un événement en révèle la forme.
Le sommet de l’OTAN organisé par Erdoğan — qui revendique une nouvelle centralité et assume un apparat néo-ottoman — devait apaiser les tensions avec Trump.
Il a produit l’inverse.
Le président américain y déclare qu’il est « très déçu par l’OTAN » et que sans Erdogan, il ne serait peut-être pas venu.
Il accuse l’Italie, la France et l’Allemagne de l’avoir « laissé tomber » pendant la guerre en Iran, demande à quoi servent des alliés qui ne combattent pas — l’article 5 inversé, en somme —, rappelle ses revendications sur le Groenland et démultiplie les attaques contre ses soutiens les plus fidèles.
Surtout, les Européens et le Canada s’engagent, sans les États-Unis, à fournir 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine en 2026, et autant en 2027, dont 30 milliards par an de prêts déjà actés par l’Union.
Zelensky, dont les portes de l’Alliance restent fermées par le veto américain, plaide sa cause en industriel : quel sens y a-t-il à laisser dehors la première force de frappe de drones d’Europe ?
Ankara marque un basculement discret mais sans doute irréversible : l’OTAN comme cadre unique de la sécurité européenne est désormais insuffisante.
Les Européens y viennent encore, mais ils repartent en organisant leur sécurité à côté. C’est précisément dans ce vide et dans cette séquence qu’il faut lire le défilé qui se prépare demain à Paris.
Que verrons-nous demain ?
Cinq cents soldats des pays de la Coalition des volontaires (Britanniques, Allemands, Polonais, Roumains, Canadiens, Australiens) ouvriront la parade sur les Champs-Élysées, suivis de vingt-cinq militaires ukrainiens.
Selon le protocole communiqué, deux Mirage 2000B copilotés par des officiers ukrainiens formés en France survoleront l’avenue.
Une trentaine de chefs d’État et de gouvernement seront présents en tribune, dont Volodymyr Zelensky et Friedrich Merz, qui parle d’un « honneur personnel ».
Le format est record.
6 800 défilants à pied, 30 % de véhicules et d’aéronefs supplémentaires, ainsi que des appareils porteurs d’armements fictifs et des hélicoptères évoluant au-dessus des chars pour reproduire une situation de champ de bataille, une première assumée par l’Élysée comme « signalement stratégique ».
C’est également le dixième et dernier défilé d’Emmanuel Macron et il faut sans doute y voir un testament doctrinal.
Ce que nous ne verrons pas sera massif. Les États-Unis ne défileront pas.
Ce n’est ni un oubli ni un calcul de dernière minute : cette coalition de volontaires, qui compte désormais 37 pays après l’entrée de la Moldavie et de la Macédoine du Nord, regroupe l’essentiel de l’OTAN, à l’exception des États-Unis, de la Hongrie et de la Slovaquie, ainsi que le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande et l’Ukraine. Il s’agit donc d’une OTAN sans l’Amérique, mais avec l’Indo-Pacifique démocratique.
Cette absence constitue le fait géopolitique principal de cette édition du défilé du 14 juillet, mais elle n’est ni sanctionnée, ni thématisée, ni même mentionnée.
Alors que Trump avait cherché une parade et avait échoué, que Poutine avait dû cacher ses chars mobilisés ailleurs pour éviter une humiliation, et que Xi avait défilé devant son bloc, le président français défile devant une nouvelle alliance qui se constitue.
Nous pourrions la baptiser, car nous assistons sans doute à son acte fondateur, tout simplement « la Coalition ».
Un détail protocolaire vaut manifeste si le dispositif annoncé se confirme.
Mark Rutte, António Costa et Ursula von der Leyen participeront à la réunion des Invalides, le 13 juillet, dans un cadre technique où l’OTAN garde toute sa place. Mais le 14 juillet, sur la tribune, seule von der Leyen représenterait les institutions européennes, aux côtés du général américain Alexus Grynkewich, commandant suprême de l’OTAN en Europe, invité à titre militaire ; le secrétaire général, lui, ne serait pas sur les Champs-Élysées.
Dans un défilé qui met en scène une alliance se substituant à l’OTAN sans jamais le dire, ce silence-là vaudrait tous les discours et la composition de la tribune serait une prise d’acte.
Le thème officiel, « le réarmement de la France et le réveil stratégique européen », n’est pas un simple habillage, mais l’énoncé d’une doctrine.
Un conseiller de l’exécutif parle de donner à la fête nationale « une coloration européenne ».
En effet, ce que la France célèbre ce 14 juillet n’est plus seulement la France, c’est une communauté de sécurité en train de naître, dont Paris est le point d’articulation.
L’ouverture du défilé par les contingents étrangers inverse ainsi la grammaire traditionnelle : ce n’est plus la France qui reçoit ses invités, mais une coalition qui a choisi Paris pour sa première apparition militaire commune.
Les trois premiers défilés que nous avons analysés étaient impériaux. Ils cherchaient à mettre en scène un chef, une armée, un peuple, un ennemi.
Il s’agit d’un défilé différent : c’est la conjugaison d’une nouvelle alliance, qui n’a pas été héritée comme celle dont la fiabilité s’est définitivement effritée à Ankara, mais qui a été construite en dix-huit mois autour d’une cause unique : la sécurité européenne, pensée comme une responsabilité européenne et non comme une sous-traitance.
Une parade ne fonde pas une doctrine. Au bon moment, elle consacre ce que le réel a déjà produit. Poutine cache ses chars, Trump menace et se querelle avec ses alliés, Xi Jinping parle à ses vassaux et Emmanuel Macron ouvre la République à d’autres. Le basculement ne se joue peut-être pas dans les traités, mais dans le premier pas cadencé de cinq cents soldats étrangers, mardi, sur les Champs-Élysées.
Reste qu’une doctrine n’existe que si elle survit à son fondateur. Ce défilé sera jugé sur trois points : la teneur des engagements du 13 juillet, la mise en œuvre opérationnelle des garanties promises à l’Ukraine et la capacité de la coalition à perdurer au-delà du quinquennat qui l’a fondée. Si ces épreuves sont franchies, ce 14 juillet ne sera pas un défilé de plus, mais le premier d’un nouvel ordre européen.
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12.07.2026 à 15:46
Louis Puel
Selon l’un des principaux arpenteurs de la géopolitique, la grande bifurcation en cours signifie qu'il y a plus de fil diplomatique qui relie les grandes puissances.
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Parce que ce n’est justement plus une transition.
Un véritable changement d’ère géopolitique s’opère sous nos yeux : le passage radical d’un système international fondé sur des règles, érigé après 1945, à un monde animé par des ambitions de reconnaissance de la part des puissances ascendantes et par des rêves de statut restauré pour les empires contrariés.
Jusqu’alors, la vie internationale était marquée par une conversation permanente entre États souverains où la force n’était pas une fin en soi, car il existait des objectifs particuliers et des cadres communs. Cette conversation, on l’a appelée « diplomatie » et je me demande si l’ère de cette « diplomatie » n’est pas révolue.
Avec un succès mitigé extrêmement mitigé.
Les seules négociations qui concernent des questions internationales et des grandes puissances sont animées, à propos de l’Iran, par le Qatar et le Pakistan, qui interviennent pour des motivations d’abord économiques – réouvrir le détroit d’Ormuz pour le premier – et financières – besoin urgent d’assistance pour le second. Avec l’appui de la Confédération helvétique qui représente les intérêts américains à Téhéran ; les rencontres se déroulent dans un hôtel du Bürgenstock qui appartient au fonds souverain de l’émirat du Qatar.
La démarche américaine entre le Liban et Israël est également très limitée.
Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet.
Michel Foucher
Les Européens ne sont acteurs dans aucune des négociations en cours ou envisageables comme en Ukraine. Ils ont été marginalisés par Israël qui entretient le chaos régional et vise à susciter un environnement de régimes faibles alors que c’est l’inverse qui est nécessaire, comme le signale la visite pionnière du Président français à Damas.
Mais l’implication américaine semble jouer à contre-courant du consensus social et politique. Aucun futur secrétaire d’État américain n’effectuera autant de visites à l’étranger qu’Antony Blinken, sous Joe Biden : 424 jours de déplacement, dans 89 pays.
Les marges de manœuvre des États-Unis se sont définitivement réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales. Le protectionnisme, l’unilatéralisme, le retrait de l’aide internationale et du soutien aux régimes démocratiques font consensus.
Le garant ultime de cet ordre, les États-Unis, a commencé à le renier lui-même avec l’invasion désastreuse de l’Irak en 2003. Puis d’autres lui ont emboîté le pas : l’annexion russe de la Crimée et la sécession du Donbass ukrainien dès 2014.
Les marges de manœuvre des États-Unis se sont réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales.
Michel Foucher
À partir de là, la scène diplomatique devient un leurre qui masque la politique des faits accomplis — du Venezuela au Soudan, du Proche-Orient à l’Asie du Sud —, où un nombre croissant de puissances régionales de second et de troisième ordre entrent dans le jeu. La réécriture des récits historiques, de portée messianique voire civilisationnelle, vient légitimer les révisionnismes.
Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet. La stratégie de la « liaison » diplomatique de Kissinger et de Brzezinski est la marque la plus évidente de la « Realpolitik ». Elle visait en l’occurrence à corréler les sujets politiques et militaires à l’époque de la guerre froide : obtenir de l’Union soviétique un moindre soutien aux mouvements révolutionnaires dans le Tiers Monde (Angola, Mozambique, Éthiopie, Amérique centrale) en échange de concessions dans le domaine du contrôle des armes nucléaires.
Ainsi, Brzezinski avait établi en 1978 une liaison entre les négociations SALT II (Strategic Arms Limitation Talks) et l’implication soviétique dans la Corne de l’Afrique.
Plus près de nous, le soutien déterminé de Kissinger à la junte de Pinochet au Chili visait, en abattant le régime d’Allende en 1973, à adresser un message aux eurocommunistes d’Europe du Sud, moins de deux ans avant la Révolution portugaise des Œillets et la mort de Franco, un peu plus de deux ans plus tard. Il craignait une extension supposée de l’influence soviétique en Europe du Sud, clef d’accès au théâtre moyen-oriental, sans anticiper qu’un Berlinguer allait rompre avec le Kremlin dès 1976.
Restons sur l’un des défis de la diplomatie de la liaison : elle impose un carcan sur le nucléaire militaire. Le dernier traité qui était encore en vigueur, le New Start sur les armes de portée intercontinentale, a expiré le 5 février 2026. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun accord ne réglemente, ne contrôle ni ne limite sa progression. Les pays dotés sont en train de muscler leurs arsenaux, France comprise. La Chine prend prétexte de son retard sur les États-Unis pour refuser toute négociation. La Russie entend inclure les capacités françaises et britanniques pour élever le seuil avant toute discussion avec Washington.
La fin de la paix américaine interpelle les puissances intermédiaires.
Exemple : l’Arabie saoudite a compris que les bases militaires américaines au Moyen-Orient avaient comme objectif de protéger Israël, pas les pays de la péninsule arabique. D’où un nouvel accord de défense avec le Pakistan, qui comporte une dimension nucléaire. La Turquie a sans doute la deuxième armée de l’OTAN mais ses centres d’intérêt se localisent en Syrie, en Irak et dans la Corne de l’Afrique. En Somalie d’abord, où une base aérospatiale est en édification, alors que Washington vient de décider d’arrêter le financement de la force d’interposition de l’Union africaine (AUSSOM).
La diplomatie de la liaison concernait au départ, en temps de guerre froide, les interactions entre les seules deux grandes puissances. Or elle a eu deux effets contradictoires. La reconnaissance de la Chine par les États-Unis en 1979, préparée par l’entregent de Kissinger dès 1971, par le canal du Pakistan, déjà, visait à casser un bloc communiste déjà fragilisé ; mais elle aura encouragé le redressement chinois, confirmé par l’entrée dans l’OMC soutenue par Clinton, dans l’espoir qu’une Chine plus développée donnerait naissance à une classe moyenne éprise de démocratie.
On connaît la suite. La croissance chinoise a été spectaculaire. Une rupture unique dans l’histoire de la sortie du sous-développement, en un quart de siècle et elle est au service de la puissance, sous la férule du parti, qui considère que l’État-providence est fait pour les « paresseux », selon la formule de Xi Jinping. Les effets sociaux et politiques de ce bond en avant vont d’ailleurs peser sur la trajectoire du pays.
C’est bien ce qui nourrit le retournement américain : la société autant que les instances politiques mettent fin au cycle de 80 années de « Pax americana », dont les outils — le libre-échange et la liberté des mers, la sécurité collective et les institutions internationales — n’assurent plus la suprématie américaine. Elle est désormais perçue comme une mauvaise affaire dont les rivaux, la Chine au premier chef, ont tiré parti pour s’imposer.
La contention de l’expansion soviétique conduite par Brzezinski a produit, à l’inverse, le résultat recherché : par l’échec afghan, l’effondrement de l’URSS. Le linkage a donc détruit un rival et fabriqué l’autre.
Les propos de Biden invitent à rappeler quelques précédents. Les tragédies de la Seconde Guerre mondiale ont conduit les États-Unis à établir les institutions d’un ordre libéral international et, en Europe occidentale, à encourager une communauté démocratique de pays réconciliés.
La défaite de la France et du Royaume-Uni à Suez, en 1956, a scellé la fin de leur domination mondiale. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a offert un moment d’unipolarité aux États-Unis, avec ses dérives qui les ont conduits en Irak et aux guerres sans fin au Moyen-Orient.
De ces trois ruptures structurantes, il faut se demander chaque fois ce qui reste. Ce sont des moments où l’ordre se reconfigure. La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.
L’ascension de la Chine est spectaculaire : son produit national brut a été multiplié par plus de quinze depuis son entrée dans l’OMC en 2001, sous impulsion américaine. C’est un État ingénieur — la moitié du Comité central sous Hu Jintao avait une formation d’ingénieur — et planificateur, dont les plans sont appliqués.
Mais il est prématuré de diagnostiquer une translatio imperii, un transfert de puissance : il manque à la Chine une monnaie de réserve internationale, un passé d’hégémon de l’ordre international, et une forte attractivité sociale, culturelle et politique.
La Chine ne cherche pas à exporter son modèle ni à défendre des valeurs universelles. Elle se présente comme un pôle de stabilité et tire parti des errements de la Maison Blanche. Avec Trump, elle a surtout acquis ce qu’elle convoitait : le statut de puissance de rang égal à celui des États-Unis.
Les Chinois, peuple peu messianique, ne sont pas missionnaires. Ils n’exportent que leur modèle de croissance dirigée et planifiée vers les pays émergents. En même temps, ils concurrencent l’Occident, à imiter pour mieux le dépasser. La fascination chinoise pour les États-Unis est notable : comment un pays aussi récent dans l’histoire du monde est-il devenu aussi puissant, s’interrogent-ils ? La Chine veut illustrer que l’on peut se moderniser sans devenir occidental ; ils suivent en cela la trajectoire du Japon depuis l’ère Meiji et celle de Singapour sous la houlette de Lee Kuan Yew, le grand inspirateur de Deng Xiaoping. Ils récusent l’idée de valeurs universelles (démocratie, droits humains, séparation des pouvoirs, liberté de pensée, de parole et d’écriture).
La question de l’articulation entre l’aspiration à une forme d’universalisme et la pluralité de l’expérience humaine est aussi ancienne que la philosophie. Toutes les cultures et toutes les politiques portent la marque d’une aspiration et d’une inspiration à l’universel. On peut avancer, en suivant Pierre Hassner 57, l’idée d’un universalisme pluriel et rappeler que chaque aire culturelle a ses invariants (en Europe, les héritages de la Grèce, de Rome, de la Chrétienté, des Révolutions, les codes civils, la séparation des pouvoirs, etc…).
En Chine, citons l’autorité, le mérite par l’éducation (Confucius et les concours de recrutement des agents impériaux), le primat du collectif (l’ancien mode de production asiatique des sociétés hydrauliques), donc l’obéissance. La différence taïwanaise est donc insupportable pour le régime du PCC, qui lui-même n’est pas monolithique. L’économiste Gao Shanwen, qui vient de décéder d’un cancer à 55 ans, avait eu le toupet de contester le chiffre officiel de la croissance, 5 %, en indiquant, lors d’une conférence au Peterson Institute de Washington, qu’elle ne dépassait pas 2 %, ce que confirment les experts les plus informés. Il avait, en 2024, eu cette formule : « Les anciens sont pleins de vitalité, les jeunes ne vivent pas et la classe d’âge intermédiaire est lassée de la vie », voulant signifier que les anciens avaient profité du boom économique dont les générations suivantes payaient le prix 58. Il serait judicieux d’anticiper des tensions politiques internes à moyen terme.
C’est un des traits les plus caractéristiques de la période : la critique, par les trois catégories de puissances — établies, déclinantes et ascendantes —, de la conception westphalienne de la frontière linéaire, au profit d’une vision néo-impériale d’un État « sans limites ».
« L’empire n’a pas de limites », dit-on à Moscou : un centre de pouvoir entouré de pays au destin tributaire, comme ils le furent dans le passé. Comme si la vieille distinction anglo-américaine entre border, la ligne, et frontier, la zone, était réactivée au moyen d’arguments culturels, religieux, civilisationnels. En Chine, on différencie ainsi le jiang (la frontière qui délimite) du yu (l’espace sur lequel s’exerce une autorité), la Thaïlande a toujours refusé les méthodes westphaliennes de délimitation.
La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.
Michel Foucher
Dès lors que la souveraineté des autres États devient une norme relative, les frontières deviennent des obstacles à transgresser. Quand le président Trump promet au Premier ministre du Canada le sort d’un gouverneur d’État annexé, c’est un exemple marquant de cette rhétorique du « tout est acceptable ». Et cette rhétorique se diffuse : elle est adoptée par des puissances de second et de troisième ordre, dotées de fortes ambitions régionales — l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, au Yémen, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique. Le tabou de l’inviolabilité des frontières internationalement reconnues est de plus en plus remis en cause, et les différends historiques ressurgissent en l’absence de cadre contraignant.
La seule voie de sortie, pour deux pays qui se disputent un tracé, est de considérer les problèmes de frontières comme des questions techniques — tracés, cartographie de référence, accords antérieurs, bonnes pratiques, précédents de règlement — et de les traiter comme tels, avec l’appui d’experts. C’est précisément ce que la bifurcation rend plus difficile : quand le récit civilisationnel prend le pas sur le traité, on ne négocie plus une ligne, on revendique une sphère.
Face aux contentieux frontaliers, deux attitudes sont possibles : soit l’instrumentalisation politique (on peut perdre les élections ou le pouvoir sur ces sujets propices aux élans nationalistes), soit les traiter comme des sujets juridiques (délimitation) et pratiques (démarcation).
Oui, et cette crise s’éclaire précisément à la lumière d’une distinction ancienne au sein du système westphalien : celle des ordres dans la puissance, introduite par Montesquieu et analysée par Luigi Mascilli Migliorini dans son remarquable étude de Metternich.
Ce que cette tradition nous enseigne, c’est qu’un équilibre international ne se construit jamais seulement dans le rapport réciproque entre les puissances majeures, dites de « premier ordre », mais qu’il exige d’intégrer les puissances de second et de troisième ordre.
Or c’est exactement ce que l’ordre actuel a cessé de faire : en marginalisant les puissances secondaires, il a rompu avec cette logique d’équilibre global. Un équilibre qui ignore les puissances secondaires ne peut pas arriver à l’équilibre et c’est bien cette instabilité qui caractérise la crise que nous traversons, comme au crépuscule du système westphalien.
La réponse me paraît être l’une et l’autre, à moins d’inventer une troisième voie, européenne, basée sur la coopération, la codécision et l’instauration d’un cadre collectif.
« En temps de crise, on cherche à revenir au monde d’hier alors qu’en période de choc, il faut avancer vers un nouveau monde » 59. Dans le cas de l’Europe instituée, la question de ses limites territoriales et de l’organisation de sa sécurité a été réactivée par la guerre d’Ukraine et la fin programmée du soutien stratégique américain. Il convient donc d’apporter des réponses nouvelles à ces éléments concrets de la grande bifurcation en cours. Il s’agit d’organiser l’Europe instituée – sous forme de l’Union européenne – face aux révisionnismes.
Pour remplacer le lien transatlantique durablement affaibli, il serait judicieux de bâtir une alliance européenne de sécurité et de défense, autour d’un sous-ensemble restreint de pays ayant de réelles capacités militaires. Depuis Charles de Gaulle, les présidents français successifs ont toujours fait allusion à la « dimension européenne » des « intérêts vitaux » de la France couverts par sa force de frappe indépendante. Dans son esprit, il s’agissait d’une frontière de fer, lointaine héritière des fortifications de Vauban. Ceci montre à quel point le monde a changé depuis 2020. Cette alliance de défense serait animée non plus par un seul dirigeant à Washington mais par un directoire. Combiner les aspirations nationales qui sont autant de fragments d’Europe et la formation d’une véritable alliance avec ses partenaires pour peser sur les affaires du monde est le véritable défi de la période qui s’ouvre.
À cet égard, il est essentiel que les efforts nationaux de renforcement des capacités de défense soient encadrés. De même que l’unification allemande s’est insérée dans un cadre européen (adhésion immédiate des anciens Länder orientaux, renoncement par Kohl au Deutsche Mark au profit de l’euro mais avec une Banque centrale sise à Francfort), il importe que le changement d’époque (« Zeitenwende ») clairement énoncé par l’ancien chancelier Olaf Scholz trois jours après le funeste 24 février 2022, jour de l’agression générale russe contre l’Ukraine, soit maîtrisé en coopération.
Or les sujets régaliens sont d’abord de responsabilité nationale. Le risque d’une voie particulière « Sonderweg » est réel, sous la forme du leadership, si l’on en croit Johann Wadephul 60.
L’une des raisons de cette intention de primauté est l’inquiétude croissante de nos amis allemands pour la situation politique et financière de la France, son incapacité de réforme et l’affaiblissement de sa position géoéconomique dans le monde que le fort dynamisme diplomatique du président Emmanuel Macron ne peut pas compenser 61. Comment peser en Europe si l’on n’est pas fort chez soi ?
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