08.05.2026 à 18:00
Matheo Malik
Un péage à Ormuz peut-il éviter la crise économique qui vient ?
L’article Une idée dangereuse pour résoudre la crise en Iran est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Les États-Unis et l’Iran continuent d’échanger des propositions en vue d’un mémorandum pour mettre fin à la guerre. Mais il semble toujours impossible de sortir de l’impasse tant que de nombreuses questions restent en suspens : le statut futur du détroit d’Ormuz, le soutien de l’Iran aux groupes armés dans la région, l’allègement des sanctions, le programme nucléaire, la guerre au Liban, la reconstruction d’après-guerre et les limites de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran. Chacun de ces sujets nécessiterait à lui seul des semaines, voire des mois de négociations pour parvenir à une résolution. Il avait fallu vingt longs mois d’intense activité diplomatique pour parvenir à l’Accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 — et il n’y avait alors pas de guerre.
Il est donc irréaliste de s’attendre à ce que toutes ces divergences soient réglées en quelques jours. Parallèlement, alors que les pourparlers sont dans l’impasse, le détroit d’Ormuz reste fermé. L’Iran, qui pourrait voir dans l’affirmation de son contrôle sur le détroit 1 la preuve tangible que le pays est sorti de la guerre en tant que puissance dominante dans le Golfe, est peu susceptible d’accepter de rouvrir la circulation sans obtenir quelque chose de substantiel en échange. Le problème, c’est que le temps nécessaire pour négocier ces concessions est supérieur à celui que l’économie mondiale peut encore supporter.
Pour tenter de sortir de cette impasse, les États-Unis ont mis en place un blocus visant à empêcher l’Iran d’exporter son pétrole et d’importer des marchandises essentielles. Cependant, la Maison-Blanche semble sous-estimer la capacité de l’Iran à surmonter les difficultés économiques. Une analyse de la CIA aurait d’ailleurs conclu que l’Iran pouvait résister au moins trois ou quatre mois à ce blocus naval 2.
Mais même si les États-Unis levaient le blocus et que l’Iran rouvrait le détroit, le risque que Téhéran le referme par intermittence au cours de négociations qui s’éterniseraient reste élevé. Le défi n’est donc pas seulement d’ouvrir le détroit, mais de le maintenir ouvert sur le long terme.
Pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont pour l’instant qu’indirects.
Edoardo Campanella
Face à ce constat, une hypothèse pragmatique se précise : comment relancer le trafic maritime en l’absence d’un accord de paix global ?
Aussi peu acceptable que cela puisse paraître 3, une solution consisterait à autoriser l’Iran à imposer un péage pour le passage du détroit d’Ormuz, qui serait appliqué de manière uniforme à tous les navires. Cette solution provisoire serait assortie d’un calendrier précis pour supprimer progressivement cette redevance, le temps de négocier des questions plus larges, notamment la gouvernance à long terme du détroit.
Soyons clairs : cette proposition radicale créerait un terrible précédent. Elle peut être assimilée à de l’extorsion, voire à une récompense pour le chantage exercé par l’Iran. Elle va à l’encontre des principes du droit de la mer, même en temps de paix.
Cependant, l’alternative en temps de guerre serait pire.
Le choc énergétique déclenché par la guerre en Ukraine a été en partie atténué grâce à un certain pragmatisme : sanctionner le pétrole russe aurait potentiellement supprimé près de 10 % de l’offre mondiale, y compris les produits pétroliers. Pour limiter l’impact sur l’économie mondiale, l’Union européenne et le G7 ont opté pour une approche mesurée : interdire les importations maritimes de pétrole russe tout en instaurant un plafond de prix de 60 dollars par baril au-delà duquel le pétrole russe pouvait continuer à circuler à l’échelle mondiale.
L’objectif n’était pas d’éliminer les barils russes, mais de maintenir leur circulation tout en réduisant les revenus de Moscou. Ce plafond n’a pas toujours fonctionné, car le prix de l’Ural et du Brent se négocient souvent à peu près au même prix et souvent au-dessus du plafond — comme c’est d’ailleurs le cas actuellement. Il s’agissait toutefois d’une solution pragmatique à un problème insoluble autrement.
De même, les pays occidentaux, mais aussi ceux du Golfe, doivent désormais trouver un moyen de rouvrir le détroit d’Ormuz et de garantir qu’il le reste, tout en incitant l’Iran à négocier de bonne foi.
Or pour l’instant, l’ouverture et la fermeture du passage maritime n’entraînent pas de coût direct pour Téhéran. C’est sur cette asymétrie que le régime joue : alors que les coûts de ces interruptions soudaines sont colossaux pour l’économie mondiale, pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont qu’indirects, bien que potentiellement graves, puisqu’ils vont d’un blocus naval américain à des frappes sur des infrastructures clefs.
L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre. Les routes traditionnelles qui traversent les eaux omanaises sont désormais impraticables en raison de la présence potentielle de mines marines. Les couloirs de navigation les plus sûrs et les plus prévisibles sont ceux annoncés par Téhéran et qui traversent les eaux territoriales iraniennes autour de l’île de Larak.
Un projet de loi visant à inscrire la souveraineté iranienne sur le détroit dans la législation nationale serait même en cours d’examen au Parlement à Téhéran. Le contrôle sur le détroit d’Ormuz est donc encore plus strict qu’avant la guerre, et pour l’instant, Téhéran n’est pas disposé à accepter une cogestion du détroit sous l’égide d’une coalition régionale ou multilatérale.
Autoriser l’Iran à percevoir un droit de passage de tout navire empruntant le détroit, sans distinction entre nations amies et hostiles, modifierait les incitations pour Téhéran et stabiliserait la voie navigable. Les Iraniens ont d’ores et déjà avancé le montant qu’ils réclament : 1 dollar par baril de pétrole transitant par le détroit, soit environ 2 millions de dollars par navire.
L’Iran aurait d’ailleurs déjà prélevé ce droit sur certains navires, exigeant d’être payé en yuans ou en cryptomonnaie. Si ce système était officialisé et que le trafic revenait à son niveau d’avant-guerre (environ 30 000 navires par an), un péage de 2 millions de dollars par passage générerait environ 60 milliards de dollars par an, soit l’équivalent d’environ 10 % du PIB nominal du pays.
À titre de comparaison, même si l’ensemble des exportations de pétrole iranien reprenait avec un Brent à 80 dollars le baril, les recettes pétrolières nettes annuelles ne dépasseraient probablement pas 25 à 30 milliards de dollars.
Les recettes du péage seraient, en revanche, mécaniquement liées au maintien de l’ouverture continue du détroit. La perspective de perdre ces recettes, en particulier dans le contexte d’une économie déjà mise à rude épreuve par des années de sanctions et par la guerre actuelle, rendrait le régime plus prudent quant à toute perturbation de la circulation.
Ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.
Edoardo Campanella
Dans le même temps, le principe du péage pourrait entraîner des tensions au sein du régime : les partisans de la ligne dure et les modérés pourraient percevoir différemment le coût de la perte de ces recettes lorsque des décisions militaires difficiles devront être prises. Ce péage pourrait rendre également le régime responsable devant ses citoyens, qui s’attendraient à ce que leurs dirigeants agissent avec prudence et ne gaspillent pas une ressource économique si considérable.
Le péage d’Ormuz pourrait également servir d’outil de renforcement de la confiance. En subordonnant les recettes à un passage ininterrompu, la communauté internationale serait en mesure de tester, en temps réel, la volonté de l’Iran d’honorer ses engagements. Le régime iranien se sentirait du reste davantage légitimé sur la scène internationale et pourrait aborder les pourparlers de paix avec une vision à long terme — essentiellement motivée par la crainte de nouvelles frappes. Cela pourrait être néfaste pour l’opposition interne à court terme, mais une plus grande ouverture internationale pourrait en réalité contribuer à la renforcer au fil du temps — étant donné qu’elle n’est probablement pas assez forte actuellement pour renverser le régime.
Cette taxe de transit pourrait également constituer une solution acceptable pour les pays consommateurs de pétrole. En effet, dans la mesure où les très grands pétroliers — la catégorie dominante pour les exportations du Golfe. Qu’il soit finalement supporté par les consommateurs ou par les exportateurs de pétrole du Golfe, ce coût demeure très marginal 4.
Si 65 dollars par baril constituent une estimation raisonnable de la juste valeur du Brent, et que les prix du pétrole se sont maintenus en moyenne à environ 100 dollars par baril depuis le début de la guerre, on peut poser que la « prime géopolitique » s’est élevée à près de 35 dollars par baril. Autrement dit, même en supposant que la totalité de la taxe soit répercutée sur les consommateurs finaux, cette prime passerait de 35 à 1 dollar par baril.
Certes, les prix ne redescendraient peut-être pas immédiatement à 65 dollars par baril. Mais une stabilisation autour de 80 dollars représenterait tout de même un gain significatif pour l’économie mondiale.
Notons enfin que les aspects économiques liés au transport d’autres matières premières peuvent différer de ceux du pétrole, de sorte qu’une analyse minutieuse d’une proposition de péage devrait probablement distinguer les types de navires et de marchandises transportées.
Pour être efficace, ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.
Toute forme de harcèlement naval de la part de Téhéran ou le déploiement de nouvelles mines marines devrait déclencher un blocus naval immédiat du détroit par les États-Unis ou par une coalition multilatérale. Le péage devrait être payé en dollars américains, et ses recettes devraient être affectées exclusivement à la reconstruction des infrastructures civiles et non à des fins militaires. Pour s’assurer que tel soit le cas, les recettes devraient être déposées sur un compte de garantie géré par un organisme multilatéral, les fonds n’étant débloqués que pour des usages civils clairement définis et transparents.
Étant donné que des recettes annuelles équivalant à 10 % du PIB seraient manifestement excessives sur le long terme, le montant du péage devrait diminuer progressivement pour atteindre zéro dans un délai de 12 mois. Cela laisserait à l’Iran et aux États-Unis le temps nécessaire pour négocier sur les autres dossiers sans compromettre la sécurité de l’utilisation d’Ormuz. Une trajectoire clairement définie permettrait également de créer les incitations nécessaires pour négocier de bonne foi : la perspective de perdre les recettes du péage une fois que celui-ci aura été supprimé pourrait encourager Téhéran à faire des concessions sur des questions épineuses comme son programme nucléaire, en échange, d’un allègement des sanctions, par exemple.
La limitation du péage dans le temps est donc indispensable pour éviter que Téhéran ne joue la montre en prolongeant indéfiniment les négociations de manière opportuniste, sans faire d’efforts sérieux pour les mener à bien.
L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre.
Edoardo Campanella
Le péage d’Ormuz est loin d’être une solution idéale.
En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et la zone contiguë, les États doivent autoriser le « passage inoffensif » des navires étrangers dans leurs eaux territoriales et ne doivent ni entraver, ni empêcher le « passage en transit » dans les détroits utilisés pour la navigation internationale. Le traité prévoit également que les pays ne peuvent pas facturer aux navires étrangers le simple fait de traverser leurs eaux territoriales.
Dans le même temps, le Corps des gardiens de la révolution islamique est classé comme groupe terroriste par les pays occidentaux et le régime iranien compte peu de sympathisants à l’étranger en raison de ses violations incessantes des droits de l’homme. Il est donc clair qu’abonder ses caisses n’est pas la solution optimale.
Mais la guerre n’est jamais idéale.
La priorité est désormais de mettre fin à cette situation et de stabiliser l’économie mondiale. Or, un détroit d’Ormuz que le régime iranien pourrait ouvrir ou fermer à volonté sans aucun coût n’est clairement pas la bonne solution. L’Iran serait en effet incité à utiliser le blocage comme une arme à chaque fois qu’il en aurait besoin, créant ainsi une perturbation géopolitique et économique.
De même, un blocus naval américain, qui augmenterait les coûts pour Téhéran de l’utilisation d’Ormuz comme arme, risquerait d’aggraver les tensions sans pour autant rouvrir le détroit de manière efficace et durable. Une redevance limitée dans le temps pourrait faciliter les pourparlers de paix, stabiliser l’économie et permettre aux pays exportateurs et importateurs d’énergie d’envisager des solutions alternatives pour l’avenir.
La vérité est que la situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps — si tant est que ce soit un jour le cas.
Des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis ont désormais de bonnes raisons d’investir dans des voies terrestres pour contourner le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, les nations importatrices d’énergie réduiront leur dépendance vis-à-vis des ressources provenant du Golfe Persique, soit en diversifiant leurs fournisseurs, soit en diversifiant leur mix énergétique, en augmentant notamment la part des énergies renouvelables et, éventuellement, du nucléaire.
Enfin, comme l’ont montré les attaques des Houthis à Bab el-Mandeb, le trafic maritime n’a jamais retrouvé son niveau d’avant la crise, malgré l’intervention militaire des États-Unis. De même, les armateurs y réfléchiront à deux fois avant d’envoyer leurs navires dans le Golfe, compte tenu du risque de les y voir bloqués pendant des semaines, voire des mois, si les tensions s’intensifient.
Même si le péage est bien conçu — avec des recettes affectées à des usages civils et un calendrier clair pour sa suppression progressive —, le plus grand défi serait de faire accepter la proposition sur le plan politique.
Cela pourrait toutefois s’avérer beaucoup plus facile qu’il n’y paraît.
Pour Trump, l’approche des prochaines élections de mi-mandat rend indispensable de mettre un terme final à une guerre à laquelle plus de 60 % des Américains sont opposés. Il pourrait justifier cette décision en avançant, comme il l’a déjà fait, que les États-Unis ont effectivement gagné la guerre et doivent désormais instaurer un environnement stable pour les pourparlers de paix. Après tout, son administration n’a jamais clairement défini l’objectif de cette guerre. Elle pourrait simplement affirmer que les capacités militaires iraniennes ont été affaiblies au point que Téhéran ne représente plus une menace sérieuse et que l’ancien régime, ouvertement anti-américain, a été décapité.
Le langage a aussi son importance en politique. Au lieu de parler de « péage », ce qui évoque de manière gênante une taxe versée à l’Iran, l’administration pourrait présenter cela comme une redevance pour le service de navigation, à l’instar de celle prélevée au détroit du Bosphore.
La situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps.
Edoardo Campanella
Pour rendre ce projet plus acceptable, Trump pourrait également insister pour que toutes les exportations à destination des États-Unis soient exemptées de cette redevance. Comme le souligne le président américain, seule une petite partie du pétrole transitant par le détroit est en effet destinée aux États-Unis. Ce serait une solution bien meilleure pour l’image internationale du pays que l’idée initiale de Trump de créer une coentreprise avec l’Iran pour percevoir cet argent.
Une telle exemption aurait un impact limité sur les recettes globales de l’Iran, tandis que les importateurs européens et asiatiques pourraient accepter cet arrangement, car la baisse générale des prix résultant de la réouverture du détroit d’Ormuz compenserait largement le surcoût. Pour la Chine, qui ne participe pas officiellement aux négociations mais soutient clairement la médiation pakistanaise, cet arrangement ne serait pas perçu comme une défaite, mais plutôt comme un moyen pragmatique de rouvrir une artère vitale pour son économie.
Il serait particulièrement crucial que le système de péage tienne compte des intérêts des États du Golfe, car l’Arabie saoudite serait a priori réticente à voir l’Iran élargir ses sources de revenus. Toutefois, si le péage était strictement limité dans le temps et si ses recettes étaient affectées à un usage précis, Riyad pourrait finir par considérer cet arrangement comme globalement positif, en raison des avantages liés à la stabilisation des marchés mondiaux du pétrole. De plus, comme Téhéran l’a suggéré précédemment, une partie des recettes du péage pourrait être partagée avec Oman, qui pourrait ainsi financer le déminage de ses eaux territoriales.
Pour instaurer la confiance entre l’Iran et la communauté internationale, il faudrait également qu’Israël respecte le cessez-le-feu. Or, cela pourrait s’avérer particulièrement difficile à obtenir pour Trump, dont les intérêts politiques divergent de ceux du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Les élections israéliennes étant prévues pour le 27 octobre, Netanyahou est sous pression pour remporter une victoire militaire décisive, qui reste difficile à atteindre. Si Israël devait reprendre ses attaques, le mécanisme de péage seul serait probablement insuffisant pour maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, car Téhéran tiendrait Washington pour responsable de l’incapacité à faire respecter l’accord. Israël pourrait ainsi devenir le principal facteur de déstabilisation de l’accord, ce qui nécessiterait une pression soutenue de la part de la communauté internationale pour garantir le maintien de l’arrangement.
Mettre en place un système de redevance de passage à Ormuz n’est ni idéal ni facile.
Cette solution, qui peut sembler contre-intuitive, pourrait pourtant être le meilleur levier dont on dispose pour rouvrir de manière sûre l’une des artères commerciales les plus importantes au monde, à condition que ce dispositif risqué soit temporaire et mis en place le temps des négociations.
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06.05.2026 à 18:31
Matheo Malik
Les paroles d’un proxy, analysées par quatre spécialistes.
L’article Comment le régime étend la guerre au-delà de l’Iran : entretien exclusif à Bagdad est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Le 7 avril, quatre jours avant l’annonce du cessez-le-feu négocié au Pakistan, un journaliste italien qui se trouve à Bagdad reçoit un appel : « Un membre de la Résistance a accepté de vous rencontrer à l’hôtel Rasheed. » Il est place Tahrir, lors d’une manifestation convoquée par Moqtada al-Sadr, le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr, exécuté sous Saddam Hussein en 1999. Plus d’un mois après le déclenchement de l’opération Epic Fury, une foule nombreuse est venue y répondre à l’appel de ce religieux chiite, figure politique encore influente malgré son retrait annoncé. La manifestation en soutien à « la Résistance iranienne » mélange les drapeaux nationaux et les slogans : de « l’Irak aux Irakiens » à « mort à l’Amérique » et « mort à Israël ».
S’ensuit une conversation sous haute sécurité, visiblement soigneusement scriptée par l’interviewé. Son contenu permet d’illustrer et d’éclairer la manière par laquelle la nouvelle stratégie iranienne de guerre par procuration est menée dans la région. Il n’est pas question de publier cet entretien en l’état. Mais ces mots nous ont paru receler des enseignements importants, captés à chaud, sur l’adaptation du système d’alliances régionales du régime iranien, dans un moment de pression maximale. Nous avons proposé à plusieurs spécialistes de l’Iran et de son influence en Irak, de la propagande djihadiste en ligne et du droit pénal de le lire et de le commenter. Après un travail de plusieurs semaines, il permet de décrypter, par l’analyse des mots et du complexe discursif mis en place par le porte-parole de la Résistance islamique, la manière dont l’Iran projette la guerre hors de ses frontières.
Afin de mieux cerner de quoi sont faites les chaînes de commandement qui conduisent à une nouvelle vague d’attaques à destination de l’Europe et des États-Unis, il faut en effet entrer au cœur d’un récit et d’éléments de langage soigneusement codés, qui mettent en scène une tension stratégique entre Téhéran et ses exécutants. Ce dispositif est la clef de la stratégie iranienne de guerre indirecte.
Au-delà du Hezbollah libanais, l’Irak est l’un des avant-postes des reliquats d’un Axe de la Résistance qui cherche, depuis le début de la guerre, à se recomposer dans une forme nouvelle.
Si le gouvernement de Bagdad maintient une position d’équilibre, les milices chiites regroupées sous l’appellation de « Résistance islamique » ont quant à elles mené des attaques contre des intérêts américains et kurdes en Irak tout en acceptant une forme de cessez-le-feu. La population se trouve prise entre les forces kurdes et pro-américaines d’un côté, et, de l’autre, des milices pro-iraniennes qui menacent de reprendre leurs actions violentes.
Héloïse HeulsDepuis le début des opérations américano-israéliennes en Iran et plus nettement encore à partir de mars 2026, l’appareil de communication des milices alignées sur Téhéran s’est réactivé de manière intense mais dans une configuration renouvelée. Leur présence en ligne, jusqu’ici réduite à un noyau de fidèles, réinvestit désormais des espaces numériques qu’elles avaient progressivement désertés. Ce retour en force ne relève pas d’un simple regain d’activité. Il s’inscrit dans une stratégie visant à imposer, par le récit, une présence symbolique portée par ce qui se présente comme la « Résistance islamique » 5.
Cette dernière repose sur une rythmique discursive précise, articulée en trois temps : premièrement, l’élaboration d’un récit de légitimation ; deuxièmement, la désignation d’un adversaire commun, érigé en figure menaçante ; troisièmement, la sacralisation du combat, qui transforme l’engagement en horizon moral. Ces trois ressorts — légitimation, désignation de l’ennemi, sacralisation — composent une matrice récurrente des dispositifs de propagande structurés, que l’on retrouve dans la prise de parole de ce combattant djihadiste.
La volonté affichée de Téhéran est de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires.
Héloïse Heuls
Presque transparente à première lecture, cette ouverture est pourtant centrale car elle permet de donner à l’ensemble du message une tonalité administrative, gage de sérieux : « Les dirigeants respectifs [des milices précitées] forment le Cadre de coordination, créé pour établir une ligne directrice unifiée et cohérente non seulement sur le terrain, sur le plan logistique et militaire, mais aussi en matière de relations publiques (…) Nous nous devons de parler d’une seule voix au public, à l’ennemi et à nos alliés ».
Cette mise en scène de la structure contraste cependant avec les pratiques en ligne des mêmes organisations. L’argumentation s’appuie ici sur ce que Michel Crozier décrit comme une autorité rendue légitime par son inscription dans une structure 7, alors même que cette structure disparaît totalement des communications virtuelles produites par les membres de ces factions 8. La survalorisation de l’unité, pourtant au cœur de la stratégie de front menée par ces organisations, se déploie ainsi différemment selon les espaces : assumée sur le terrain, elle se dissout dans la dynamique numérique des espaces de propagande en ligne.
La tension entre structure affichée et structure effacée ne peut être comprise sans le contexte plus large de recomposition interne. Si les liens entre l’Iran, ses milices mandataires et les groupes irakiens chiites affiliés n’ont jamais été rompus, l’été 2023 marque un moment de recentrage : il est admis que Téhéran aurait alors réuni discrètement les représentants des principales factions de l’Axe de la Résistance pour préparer la mise en place d’une chambre d’opérations régionale destinée à affronter Israël et les États-Unis, activée après les attaques du 7 octobre 2023 9. Derrière la continuité apparente de ces consultations, le but de ce changement de stratégie aurait été de contenir les rivalités internes autour des Unités de mobilisation populaire, dirigées par Falih Al-Fayyadh, en rassemblant leurs principaux chefs sous l’arbitrage d’officiers iraniens de premier plan 10.
Dans les mois suivants, les préparatifs décidés à Téhéran ont commencé à se matérialiser. La Résistance islamique en Irak revendique des actions contre les forces américaines tandis que le Hezbollah et les Houthis s’inscrivent progressivement dans cette dynamique, tout en se distançant publiquement des attaques menées par le Hamas et ses alliés 11. La volonté affichée de Téhéran devient alors de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires. Selon le discours présenté, une hiérarchie implicite structure cette union : le militant affirme ainsi que les ordres viennent des « dirigeants des trois factions historiques », le Kata’ib Hezbollah, le Nujaba et l’Asa’ib Ahl al-Haq. Il insiste pourtant sur un point central : si ces groupes restent en contact « permanent » avec l’Iran, ils ne recevraient pas « d’ordres directs ». Le système fonctionnerait comme une « coordination ». Cette insistance sur les mots participe d’une stratégie discursive visant à atténuer la responsabilité de Téhéran : le « djihad », selon l’expression employée par ce combattant, ne serait pas « commandé » mais « coordonné ». Une telle mise à distance de l’imputabilité renvoie à ce que Max Weber décrivait comme une forme d’irresponsabilité organisée propre aux systèmes de pouvoir complexes 12. Malgré l’union affichée, la chaîne de responsabilité se dissout dans un flou soigneusement entretenu où l’influence iranienne est reconnue — sans être jamais pleinement assumée.
Cette logique de dilution de l’imputabilité se retrouve également dans la mise en place d’une économie militante différenciée. Il est précisé que « chaque faction est soutenue et financée de différentes manières, les investissements et le commerce étant gérés à la fois par des représentants politiques et par des bureaux économiques ». Seule la Nujaba demeure en marge de ces logiques de marché afin de préserver sa « pureté » idéologique, une position héritée de son histoire, puisqu’elle a été créée en 2013 comme émanation d’Asaïb Ahl al-Haq pour défendre les lieux saints chiites en Syrie avant de faire allégeance au Guide suprême Ali Khamenei en 2016 13. Cette économie militante s’inscrit dans une architecture de pouvoir résiliente et remplaçable, fondée sur l’idée que la structure prime sur les individus. Comme le rappelle l’intéressé, « avant même qu’une figure ne tombe, un remplaçant est déjà en place (…) Les attaques contre les dirigeants de la République islamique étaient attendues ». Depuis mars 2026, la multiplication des chaînes Telegram dédiées aux martyrs liés à ces organisations, alimentant ensuite des plateformes plus visuelles comme TikTok, renforce cette logique en faisant de la figure du chef martyr un vecteur central de mobilisation 14. La diffusion de ces annonces répond à un agenda communicationnel où la perte de chefs déclenche une réponse présentée comme organisée et des opérations à forte portée symbolique.
Toute la stratégie discursive de la Résistance islamique vise à atténuer la responsabilité de Téhéran.
Héloïse Heuls
Selon ce récit linéaire, toute attaque dirigée contre l’Iran et ce qu’il représente au plan théologico-politique est présentée comme une attaque contre ses défenseurs, fondant la riposte revendiquée. C’est ainsi qu’« après l’assassinat d’Ali Khamenei », il est jugé « légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Interrogé sur la légitimité morale des actions de la Résistance islamique, le combattant insiste sur le fait que, contrairement à leurs ennemis, « la foi » de ses combattants leur interdirait d’attaquer des civils ou de mener des représailles contre eux. Il ajoute, comme une menace à peine voilée, que ce serait pour cette raison que « l’Iran n’a pas encore développé d’ogives nucléaires ».
Cette articulation entre retenue proclamée et menace implicite ouvre sur deux registres distincts. Le premier est opérationnel : en se disant incapables de frapper des civils, ces groupes s’appuient sur un recrutement périphérique, étranger ou délinquant, comme l’a montré l’attaque au couteau revendiquée par le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia à Londres le 29 avril 2026 15. Le second tient à la menace nucléaire présentée comme suspendue à des considérations religieuses, transformant la retenue affichée en instrument de pression.
Plus largement, c’est la structure même de cette narration qui importe. La construction d’un ennemi omnipotent organise le discours et permet le renversement accusatoire, dans un mécanisme que la sociologie de la dénégation, notamment dans les travaux de Stanley Cohen, a largement documenté 16. Les soutiens iraniens se présentent en arbitres du conflit et affirment qu’après les attaques du 7 octobre 2023 — date constamment rappelée comme pivot — leurs ennemis auraient échoué à opposer sunnites et chiites. Cette position fonctionne comme un soutien informel aux milices palestiniennes armées, sans pour autant jamais les exposer en les nommant, et installe l’idée d’un front unifié contre un agresseur commun. C’est dans ce cadre discursif que s’inscrit la justification du passage à l’acte. L’intéressé explique ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ». Le retournement est total puisque l’accusation devient preuve de persécution ; et la persécution, moteur de mobilisation.
Une telle construction ne sert pas seulement à justifier mais aussi à recruter. Sa diffusion vise à élargir le vivier militant au-delà des cercles réguliers. C’est l’apport essentiel de la propagande en ligne, relayée sur les chaînes Telegram, les comptes X et autres plateformes animés par les milices chiites ou leurs affiliés. Le récit de l’ennemi global sert à attirer des volontaires extérieurs aux structures traditionnelles, en leur offrant un cadre idéologique immédiatement opérationnel.
Cette ossature eschatologique n’est pas un simple décor ; elle reconfigure le rapport de force en imposant un agenda politique sous couvert de nécessité sacrée. Dans le discours présenté par le combattant, comme dans les espaces numériques de propagande, la lutte est décrite comme purement défensive : « Nous nous défendons. Une nation située à 15 000 kilomètres d’ici nous attaque pour servir les intérêts d’un allié régional. » Pour autant, si l’Occident est désigné comme agresseur, ses populations sont explicitement dédouanées au nom d’une foi qui prône « la paix et le pardon ». La dissociation entre États et sociétés permet à ce combattant d’affirmer une supériorité morale tout en élargissant les viviers de recrutement.
Deux éléments complètent ce cadre. D’abord, la dimension économique : les États-Unis « utilisent le dollar comme une arme », prenant « [l’]économie en otage », au point que « mourir de faim vaut mieux que de vivre comme des esclaves de leur dette ». Ensuite, la lecture des alliances internationales : Moscou offrirait un « soutien illimité en matière de technologie et de renseignement », tandis que Pékin, plus distante, agirait selon ses intérêts en soutien aux milices pro-iraniennes. Plus qu’un registre, le sacré devient la colonne vertébrale de la lutte, irriguant tous ses domaines et articulant le politique à la prophétie.
La propagande diffusée dans les interstices de la webosphère pro-iranienne renforce cette architecture en lui offrant une caisse de résonance supplémentaire. Les espaces numériques se distinguent toutefois par leur capacité à formuler des menaces explicites contre les ennemis désignés. Ainsi, lorsque le commandant militaire du Hezbollah affirme : « nous utiliserons les tactiques des années 1980 et activerons les groupes de martyrs pour empêcher la stabilité de l’ennemi » 21, la forme rejoint le fond : la défense du territoire se double d’une récupération idéologique où tous les vecteurs — médias en ligne, médias de masse, discours militants — convergent pour porter un récit pensé pour dépasser les frontières et prolonger la lutte.
Jeanne DubrocaLes milices chiites irakiennes pro-iraniennes se divisent principalement en deux ensembles.
D’une part, les Forces de Mobilisation Populaire (FMP), formellement intégrées aux forces de sécurité irakiennes, conservant des chaînes de commandement parallèles, une capacité militaire autonome et des loyautés idéologiques souvent alignées sur l’Iran. D’autre part, la Résistance Islamique en Irak regroupe des factions davantage clandestines, directement soutenues, financées ou influencées par Téhéran, et opérant avec une structure plus diffuse 22.
Dans les deux cas, leur action dépasse le seul cadre irakien : ces groupes participent à la constitution de réseaux transnationaux de coordination, d’influence et de projection de force, susceptibles d’être activés au-delà du territoire national, en relation avec les autres proxys iraniens comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Cette hybridité, renforcée par la multiplicité des factions et la fluidité des alliances, rend leur identification particulièrement difficile.
Or la difficulté à identifier et définir précisément un acteur a une incidence stratégique recherchée : elle complique directement sa qualification juridique, notamment au regard du droit international humanitaire et, par conséquent, l’établissement des régimes de responsabilité applicables aux violations susceptibles d’être commises, sur le territoire national — de nombreuses exactions et crimes de guerre commis par ces milices ont été documentés 23 — et à l’extérieur 24. Notons d’ailleurs que ces groupes armés irakiens pro-iraniens ne sont pas, à ce jour, inscrits comme organisations terroristes sur la liste de l’Union européenne.
L’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles.
Jeanne Dubroca
Cette projection indirecte traduit une évolution clef du mode opératoire iranien : il s’appuie sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels. Ces intermédiaires peuvent être sollicités pour accomplir des missions d’assassinat d’opposants politiques comme aux Pays-Bas en 2023 ou encore en 2025 avec le projet d’assassinat visant Masih Alinejad aux États-Unis. L’accomplissement d’actes terroristes leur est également confié, comme dans le cas de l’attaque contre une école située à proximité d’une synagogue à Bochum en Allemagne en novembre 2022, perpétrée par un germano-iranien membre du gang de motards des Hells Angels : selon le jugement du tribunal régional supérieur de Düsseldorf du 19 décembre 2023, l’accusé agissait à la demande d’un intermédiaire lié à l’Iran, lui-même décrit comme connecté à une « institution étatique iranienne », ce qui avait conduit le ministère des Affaires étrangères allemand à convoquer le chargé d’affaires iranien à Berlin le même jour et à dénoncer une tentative de violence « pilotée depuis l’étranger », tout en annonçant qu’il examinerait les motivations détaillées du jugement pour décider d’éventuelles mesures, y compris au niveau de l’Union.
Les autres attaques recensées en mars 2026 contre des synagogues en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni illustrent cette dynamique : elles sont attribuées à des groupes écrans ou émergents qui présentent des liens informationnels et symboliques avec des milices irakiennes alignées sur l’Iran.
Ces configurations fragmentées posent un problème central d’attribution : les auteurs matériels sont souvent de jeunes exécutants sans motivation idéologique claire, recrutés via des canaux numériques (messageries, réseaux sociaux), ce qui dilue la responsabilité pénale et complique l’établissement d’un lien direct avec une organisation terroriste structurée. De telles activités terroristes s’appuient moins sur un alignement idéologique strict que sur des opportunités stratégiques, en soutenant des groupes et individus qui partagent les mêmes objectifs : affaiblir les États-Unis, Israël et l’Occident en général. Par exemple le Hamas, organisation d’obédience sunnite contrairement aux alliés chiites de l’Iran, ou encore Al-Qaïda à ses débuts.
Plusieurs affaires récentes montrent ainsi que l’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles. Les différentes tentatives d’attentats et d’assassinats coordonnées via des réseaux criminels liés à l’Iran illustrent cette porosité, démontrant la nécessité de mobiliser des outils relevant à la fois de la lutte antiterroriste, du crime organisé et du renseignement, sans toujours disposer de preuves directes exploitables en justice.
En cherchant à agir à distance tout en évitant une confrontation directe, le « déni plausible » s’inscrit étroitement dans la logique de « dissuasion élargie » 27 et de « défense avancée » 28 pratiquée par le régime iranien.
Ces approches reposent sur un même principe : faire face aux menaces au-delà des frontières nationales, par l’utilisation de moyens indirects ou asymétriques, afin d’exercer une influence sans confrontation militaire directe 29. Elles permettent ainsi d’exercer une influence stratégique dans la région tout en limitant le risque d’escalade militaire ouverte et en maintenant une certaine ambiguïté sur l’implication directe de l’État.
Le régime iranien s’appuie désormais sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels.
Jeanne Dubroca
Ce décalage crée un risque opérationnel : des réseaux peuvent continuer à agir à bas bruit, sous le seuil de qualification pénale le plus grave, tout en contribuant à une stratégie globale de déstabilisation.
Pour les autorités européennes, le défi est double : renforcer la coopération judiciaire et le partage de preuves, tout en adaptant les cadres juridiques pour mieux appréhender ces formes d’action indirectes, où la frontière entre terrorisme, influence et criminalité devient de plus en plus floue.
Pierre RamondMalgré une distanciation très scénarisée, le discours de ce combattant djihadiste révèle les liens très étroits entre ces groupes irakiens et la République islamique d’Iran, perceptibles par la similarité entre les propos rapportés ici et les éléments de langage des dirigeants iraniens, notamment le premier discours de Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei et nouveau Guide suprême de la République islamique. On y retrouve une valorisation de l’axe de la Résistance, la promesse d’une extension régionale de la guerre et la valorisation des combattants pro-iraniens.
Le premier élément central de cette propagande est l’insistance sur le concept de « Résistance », centrale dans le vocabulaire employé par les groupes armés au Proche-Orient liés à l’Axe de la Résistance. Le Hezbollah se présente comme « La Résistance islamique au Liban » qui apparaît sur son drapeau (المقاومة الإسلامية في لبنان) et le Hamas comme « Le Mouvement de la résistance islamique » (حركة المقاومة الإسلامية).
Un deuxième axe clef est une justification de l’extension régionale de la guerre, reposant sur l’idée que tous les conflits seraient liés et que les Kurdes serviraient de cheval de Troie d’Israël dans sa lutte contre l’Iran. Le porte-parole affirme ainsi que le « Kurdistan (…) par l’intermédiaire des Peshmergas, sert souvent de base au Mossad ». Cette rhétorique éculée dans la communication de la République islamique se trouve renforcée depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël et s’appuie sur des annonces régulières d’arrestations de combattants kurdes qui seraient liés au Mossad.
Troisièmement, le combattant porte un discours d’invincibilité consistant à faire du retrait américain en Irak la conséquence d’une victoire militaire des alliés de Téhéran. Le 18 janvier 2026, le gouvernement irakien a annoncé le départ complet des troupes américaines encore présentes, dans la continuité du retrait des forces annoncé fin 2021 30. Cette décision, qui s’explique en fait par de multiples facteurs sans lien avec une défaite militaire sur le terrain, est interprétée par ce combattant comme une victoire : « Nous avons contraint les Américains à évacuer presque partout, à l’exception de la base Victoria — près de l’aéroport de Bagdad — où quelques marines subsistent. Nous avons ensuite pris pour cible les hôtels, car c’est là qu’ils se sont repliés après avoir quitté les bases, tant dans la capitale qu’à Erbil ». Ces discours occultent un élément essentiel de la réalité politique de la région : le délitement quasi-total de l’Axe de la Résistance à la suite des conséquences du 7 octobre 2023, qui ont déjà culminé dans la guerre des 12 jours qu’Israël a menée contre l’Iran en juin 2025.
Enfin, le combattant djihadiste articule une défense morale de la République islamique en mobilisant plusieurs registres argumentatifs qui, mis bout-à-bout, produisent un récit en apparence cohérent d’inspiration conspirationniste. Ainsi, niant la réalité des massacres de la population civile commis par l’Iran début janvier et dont le nombre de victimes pourrait dépasser les 30 000, il reprend fidèlement la version de la République islamique selon laquelle des groupes kurdes armés soutenus par l’étranger auraient tenté de renverser le régime, ce qui aurait justifié une répression qui, dans les faits, s’est concentrée sur la population civile. On retrouve également le trope de l’imputation du terrorisme sunnite à des acteurs extérieurs, en particulier aux États-Unis. Il affirme ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech — que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ».
Malgré la reprise du discours politique des dirigeants iraniens, le combattant affirme que son groupe ne dépend pas de la République islamique et revendique une forme d’autonomie : « [les groupes auxquels j’appartiens] restent en contact permanent avec l’Iran, mais ne reçoivent pas d’ordres directs. Il y a une coordination, comme avec le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Mais le djihad n’est pas commandé, il est coordonné ».
Cette présentation des relations entre Téhéran et ses alliés est toutefois trompeuse. Comme l’a bien montré Christophe Ayad dans ces pages, l’Iran a joué un rôle déterminant dans la formation, le financement et l’orientation stratégique du Hezbollah — ce qui explique pourquoi une partie importante de la population libanaise le considère comme un « parti de l’étranger ». Du reste, tout en revendiquant une certaine indépendance, le combattant exprime une allégeance explicite sur le plan théologique aux dirigeants iraniens, en particulier à Ali Khamenei : « Après l’assassinat d’Ali Khamenei — à qui la plupart de nos factions avaient prêté allégeance —, nous considérons qu’il est légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Cette fidélité religieuse contraste avec la réalité du chiisme irakien, où Ali Khamenei n’a jamais eu de véritable autorité spirituelle. Les chiites d’Irak se réfèrent en effet majoritairement aux grands ayatollahs chiites de Najaf, au premier rang desquels figure Ali Sistani. Comme l’a démontré Laurence Louër dans ses travaux, le concept de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du spécialiste en jurisprudence islamique » — qui érige le juriste-théologien en guide politique — s’est progressivement éloigné des aspirations des communautés chiites hors d’Iran : « Dès les années 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït — prennent leur distance avec l’idéologie de la wilayat al-faqih ». L’ayatollah Sistani lui-même s’est d‘ailleurs contenté de condamner les actions américaines et israéliennes, sans appeler à une quelconque vengeance.
Cette allégeance religieuse se manifeste ici également dans la martyrologie que développe le combattant. Il affirme ainsi que « le martyre de Khamenei a incroyablement uni les chiites à travers la région, tant sur le plan civil que militaire. Autrement dit, des figures dirigeantes de premier et deuxième rangs sont certes tombées, mais il ne faut pas se laisser tromper par l’efficacité de ces actions. Les mesures de sécurité des ayatollahs ont toujours été minimales : pour les chiites, le martyre est le plus grand des honneurs ». Or cette conception du martyre n’est pas consubstantielle au chiisme. Elle résulte d’une construction politique propre à la République islamique 31, qui en a fait un instrument de mobilisation, notamment durant la guerre Iran-Irak, en lui conférant une visibilité et une fonction idéologique inédites. De même dans les propos de ce combattant, le conflit est présenté comme un processus illimité. Il déclare ainsi : « Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi. Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la ‘Mère de toutes les batailles’ ». Figure messianique de la tradition islamique, le Mahdi est censé revenir à la fin des temps pour restaurer la justice et racheter le monde. Dans cette perspective, non seulement la guerre se trouve justifiée, mais elle excède, au nom de l’eschatologie, toutes les limites de l’espace et du temps.
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02.05.2026 à 08:00
Matheo Malik
Que signifie pour l’ordre mondial que les États-Unis ne parviennent pas à ouvrir le détroit ?
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Le blocage d’Ormuz et la guerre qui bouleverse actuellement le Moyen-Orient témoignent une nouvelle fois de l’importance cruciale de la mer. Au sein d’une économie globalisée et interconnectée, plus de 90 % du commerce mondial, en poids, s’effectue par voie maritime. Toute perturbation d’un tel système peut donc avoir des répercussions en cascade, qui nous affectent tous 32.
Ainsi, la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a eu un impact immédiat sur le prix du carburant, tout comme sur le commerce des engrais. Avant la crise, environ 25 % du pétrole et 30 % des engrais échangés à l’échelle mondiale transitaient par ce détroit. Depuis mars, seule une poignée de navires est parvenue à emprunter cette route qui voyait auparavant passer en moyenne 129 navires par jour. L’impact économique et le coût humain engendrés s’annoncent considérables 33.
Cette fermeture était pourtant parfaitement prévisible. Dans le même temps, la marine américaine, force dominante sur les océans depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.
Un tel constat interroge.
Certes, les États-Unis ne possèdent plus la marine la plus importante en nombre — cette prééminence revenant désormais à la Chine — mais elle reste la plus puissante du monde et dispose, avec ses onze groupes aéronavals, d’une capacité offensive sans égale 34. Comment se fait-il alors que le détroit ait pu rester fermé d’une manière presque continue depuis le 28 février 2026 ? Comment expliquer que le secrétaire à la Guerre des États-Unis en soit réduit à réprimander ses alliés européens pour leur refus de se mobiliser aux côtés de Washington, alors que cela aurait dû être anticipé avant le déclenchement de la guerre ? Comment Donald Trump peut-il en appeler à la Chine pour qu’elle vienne à la rescousse 35 ?
La crise d’Ormuz illustre parfaitement un vieil adage selon lequel « la stratégie doit précéder l’action » ou plutôt, comme l’articulait Jomini, que « la stratégie décide où l’on doit agir » 36. Mener à bien une opération militaire, c’est d’abord réfléchir à une stratégie à mettre en œuvre. Cette dernière peut se définir comme un processus de planification de haut niveau, visant à aligner les fins, les moyens et les méthodes afin d’atteindre un objectif politique donné.
Sans stratégie, il est impossible de donner un sens à l’usage de la force militaire. Quel serait l’intérêt de tuer des gens et de détruire des cibles si un plan rationnel visant à atteindre des objectifs politiques réalistes n’a jamais été établi ? Les défaites américaines au Vietnam dans les années 1970 et, plus récemment, en Afghanistan, rappellent que, même lorsqu’on domine tactiquement le champ de bataille, on a encore besoin d’un plan.
La marine américaine, force dominante sur les océans, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.
Ian Speller
Il existe une abondante production scientifique consacrée à la stratégie maritime, ce sous-domaine de la stratégie nationale qui traite des principes applicables dans les situations où la mer joue un rôle déterminant. En Occident, la tradition dominante est notamment associée aux travaux d’auteurs tels que l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) et l’Anglais Julian Corbett (1854-1922), ainsi que de nombreux autres, comme l’amiral français Raoul Castex (1878-1968) dont l’actualité à la lumière d’Ormuz a déjà été rappelée dans ces pages 37. Si les approches diffèrent selon les commentateurs, il est frappant de constater que tous s’accordent à reconnaître la domination en mer comme un fondement incontournable de la puissance des États au cours de l’histoire. Cela s’explique par sa double fonction : la mer est à la fois un vecteur essentiel du commerce international et un espace où se déplacent les forces militaires dans le cadre de leurs manœuvres.
La capacité à utiliser cet espace — contrôle de la mer — et à en priver l’ennemi — privation de la mer — fait partie intégrante d’une stratégie militaire aboutie depuis des millénaires. Comme Mahan l’a souligné en faisant référence à l’ère de la voile, c’est bien grâce à sa puissance maritime et à sa capacité de projection en direction des côtes d’un pays tiers que la Grande-Bretagne a pu simultanément s’enrichir par le commerce et appauvrir ses adversaires par des blocus. En d’autres termes, la Grande-Bretagne s’emparait de territoires pour en faire ses colonies : ses forces maritimes se lançaient à l’assaut de leurs côtes tout en les empêchant de faire de même.
Mahan s’est concentré sur les avantages à tirer d’une utilisation positive de la mer, et sa pensée demeure encore aujourd’hui influente. C’est le cas en particulier aux États-Unis, où l’on observe une volonté claire de se concentrer sur le potentiel de combat offensif : il s’agit d’assurer son contrôle maritime face au défi émergent posé par Pékin.
S’il est difficile de remettre en cause l’importance des bouleversements maritimes lorsqu’ils se produisent, pour les forces maritimes plus modestes à travers le monde, peu susceptibles de remporter la lutte pour le contrôle des mers, les travaux de Mahan, Corbett et Castex ne sauraient trouver une application concrète. Il est inutile de se lancer dans un bras de fer naval avec un ennemi impossible à vaincre.
Une autre voie s’impose donc. Celle-ci a souvent consisté en des tentatives d’affaiblissement de l’ennemi par le ciblage d’un point faible universel : la dépendance à l’égard du commerce maritime. Des attaques ponctuelles contre la marine marchande faisaient ainsi partie des recommandations de la « Jeune École » française de la fin du XIXe siècle, par exemple 38. Ce fut l’approche privilégiée de la France, des États-Unis puis de l’Allemagne lors de leurs guerres contre la Grande-Bretagne aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Le résultat — généralement une victoire britannique — fait dire aux stratèges maritimes traditionnels qu’il est préférable d’opter pour la solution du blocus. Face à une puissance maritime dominante, ce choix est pourtant hautement irréaliste. D’où le recours à une interruption du commerce maritime, y compris lorsqu’il est pratiqué par des pays neutres et non-belligérants : cette stratégie, employée depuis des siècles, offre un moyen sûr de nuire à l’ennemi.
De manière générale, les pays dotés de forces maritimes faibles ont tendance à se concentrer sur leur défense côtière, afin de tenir les grandes puissances à distance des zones littorales. Cela implique d’associer des éléments propres aux forces navales et des équipements terrestres (artillerie, forts, réserves mobiles). Le développement des mines et des torpilles au XIXe siècle, puis des avions et, plus tard, des missiles antinavires au XXe siècle, a ainsi conféré à ces marines de moindre envergure un pouvoir de nuisance non négligeable, en particulier dans les eaux côtières.
La défense victorieuse du détroit des Dardanelles par les Turcs, en 1915, en est un exemple éloquent. Un système de défense intégré, articulé autour de l’artillerie côtière, des mines marines et de batteries d’obusiers mobiles, a permis de repousser un assaut de la flotte anglo-française, qui souhaitait forcer le passage dans le détroit. Plus récemment, l’Ukraine s’est montrée capable d’infliger des pertes considérables à la flotte russe en mer Noire, au point de la neutraliser en grande partie, grâce à l’utilisation de missiles et de drones guidés par des renseignements de haut niveau. Dans les deux cas, des forces maritimes réputées puissantes ont été vaincues par une riposte de type asymétrique.
Cette stratégie du déni d’accès maritime nécessite des technologies de pointe pour être efficace. Des missiles de croisière antinavires performants, tels que l’Exocet de fabrication française, existent depuis plusieurs décennies et peuvent être tirés depuis des navires, des avions ou de simples lanceurs terrestres. Les frappes à longue portée nécessitent une surveillance et un ciblage efficaces, ce qui peut s’avérer difficile, mais les attaques à courte portée, telles que celles pouvant se produire dans les eaux côtières ou un détroit étroit, sont moins complexes. Dans ces eaux, même les mines marines de type ancien peuvent causer des perturbations d’envergure, comme l’ont montré les opérations de déminage prolongées menées dans les années 1980 à la suite d’incidents dans le golfe Persique et en mer Rouge. De nos jours, une gamme de mines toujours plus sophistiquées a émergé, contribuant à multiplier les risques.
L’évolution technologique promet d’aggraver encore l’équation. Les nouveaux missiles, tels que le CM-302 de fabrication chinoise, sont plus rapides, plus furtifs et plus difficiles à intercepter que leurs prédécesseurs, et leur portée est plus grande. L’évolution des missiles hypersoniques et des missiles balistiques anti-navires est appelée à rendre obsolètes nos systèmes traditionnels de défense aérienne : elle exigera des systèmes de défense de pointe pour y répondre. Ceux-ci pourraient à leur tour se trouver fragilisés par des attaques de drones en essaim, précisément conçus pour épuiser le nombre limité d’intercepteurs navals, particulièrement coûteux.
Un tel défi a conduit l’ingénierie de défense maritime à s’intéresser aux armes à énergie dirigée, à l’instar des lasers, en guise de contre-mesure pragmatique. En effet, les sous-marins s’avèrent redoutables contre les navires de surface s’ils sont utilisés efficacement et dans de bonnes conditions, comme ont pu le constater les Iraniens lors de la perte de la corvette Dena, touchée par une torpille tirée par le sous-marin USS Los Angeles au large du Sri Lanka, en mars 2026.
De son côté, l’Ukraine a clairement démontré, en mer Noire, sa capacité à utiliser des navires de surface sans équipage pour paralyser le trafic maritime. Il est à cet égard crucial de noter que l’Iran semble également disposer de nombreux navires de ce type. C’est avec de tels outils que, dans les eaux côtières, des mines magnétiques pourraient être posées par des forces spéciales, mettant en difficulté jusqu’à l’artillerie traditionnelle si elle se trouve à portée.
C’est ainsi que les forces terrestres, maritimes et aériennes se combinent et se combineront de plus en plus à l’avenir, à la faveur d’une capacité « anti-accès/déni de zone » élargie : dans ce contexte, c’est la capacité même d’une grande puissance maritime à opérer de manière sécurisée dans une zone donnée qui est remise en cause.
Ces défis sont considérablement exacerbés dans les eaux côtières, où les navires se trouvent à portée de multiples systèmes terrestres et où la configuration géographique des îles et du littoral, associée à l’inévitable « bruit » civil — le trafic maritime légitime — peut servir de couverture à des attaques surprises inattendues. Les attaques des Houthis contre la marine marchande en mer Rouge menées, depuis 2023, à l’aide de missiles, de drones et même d’hélicoptères pour s’emparer de navires non protégés, ont démontré la capacité de forces relativement faibles à menacer la sécurité de la navigation, ce qui, dans ce cas précis, a conduit les États-Unis et l’Europe à déployer des forces navales pour protéger le trafic maritime. Au cours des deux premières années de cette campagne, quatre navires marchands ont été coulés, beaucoup d’autres ont été attaqués et des centaines de navires ont choisi la route plus longue, plus sûre mais plus coûteuse qui contourne l’Afrique — ce qui aurait coûté à l’Égypte environ 800 millions de dollars par mois en pertes de recettes provenant du canal de Suez 39. Dans le cas du détroit d’Ormuz, il n’existe pas de route alternative : les forces iraniennes disposent donc de multiples moyens de s’en prendre à la libre circulation maritime.
Les Iraniens sont donc susceptibles de se replonger dans les préconisations théoriques de Mahan. Il est plus probable qu’ils s’inspirent d’idées similaires à celles de la « Nouvelle École » soviétique des années 1920 et 1930 40, ou des officiers de marine chinois des années 1950 puis 1960 41, qui fondaient leur stratégie sur le développement d’une défense en plusieurs couches : c’est là la clef pour protéger ses côtes contre des marines plus puissantes. Ils exploiteront également la géographie locale, qui leur permet de fermer un détroit stratégique en utilisant un ensemble de moyens militaires maritimes non conventionnels.
Autrement dit, pour les pays dont les forces maritimes sont modestes, le contrôle local des mers est le choix le plus logique lorsqu’ils sont confrontés à des ennemis plus puissants. Et s’ils se trouvent à proximité d’un goulet d’étranglement maritime stratégique, les options sont évidentes. La vulnérabilité du commerce mondial face aux décisions iraniennes dans cette zone peut expliquer la relative réticence des administrations américaines précédentes à s’engager dans des aventures militaires inutiles contre un tel adversaire.
Un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de la rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.
Ian Speller
C’est dans ce contexte que la stratégie américaine de contre-blocus prend tout son sens. On peut en effet comprendre la réserve des États-Unis à déployer des moyens navals dans le détroit d’Ormuz, alors que des forces hostiles occupent la rive nord. Il est encore plus facile de comprendre la prudence des alliés à intervenir et à faire ce que les États-Unis refusent eux-mêmes de faire. L’option consistant à débarquer des troupes au sol pour sécuriser le côté iranien du détroit est un repoussoir absolu compte tenu de l’ampleur des forces qui seraient nécessaires, de l’opposition probable à terre et de l’aversion affichée du président Trump pour le déclenchement d’une nouvelle « guerre sans fin » au Moyen-Orient.
Dans les années 1980, la réponse à la pose de mines par l’Iran dans cette zone a consisté à mobiliser des navires américains, européens et soviétiques afin d’escorter les navires marchands, et à lancer une vaste opération internationale de déminage, accompagnée de frappes punitives américaines à des fins dissuasives. Si cette approche était adaptée au contexte de l’époque — celui de la « zone grise » — elle l’est beaucoup moins à l’heure d’une guerre ouverte avec l’Iran. Le pays a démontré qu’il avait aujourd’hui peu de raisons de se montrer prudent et ses dirigeants ont prouvé leur détermination à subir les coûts de bombardements aériens massifs. À ce titre, un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de cette rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.
Ce choix stratégique permet en effet d’éviter la mise en péril d’actifs majeurs, puisque les navires peuvent être interceptés à n’importe quelle étape de leur trajet vers ou depuis l’Iran. Reste à voir si cette pression sera suffisante pour inciter Téhéran à faire des concessions car les dirigeants iraniens pourraient estimer disposer d’un plus grand pouvoir de négociation vis-à-vis des États-Unis, ce blocus réciproque ayant des répercussions plus larges sur l’économie mondiale.
En somme, les stratèges maritimes d’autrefois ne seraient sans doute guère étonnés par les moyens employés aujourd’hui dans la guerre maritime à laquelle se livrent les États-Unis et l’Iran.
La puissance maritime des États-Unis a favorisé une offensive à grande échelle contre l’Iran et a permis la mise en place d’un blocus qui pourrait bien avoir un véritable impact sur l’économie iranienne dans les semaines et les mois à venir.
Pour autant, et malgré les ravages causés par la campagne aérienne américano-israélienne, il n’en demeure pas moins que la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran était aussi prévisible que puissamment disruptive. Il est donc sidérant que les États-Unis semblent ne pas s’être préparés à cette éventualité. Cet événement a fait de cette campagne militaire un affrontement maritime de premier plan, alors même qu’elle s’articulait plutôt, à ses débuts, autour de frappes aériennes. Cette transformation du conflit a donné à Washington une éprouvante leçon d’humilité. Son incapacité à remporter une victoire rapide a mis en évidence les limites de la puissance américaine et elle laisse aujourd’hui le Pentagone face à un défi non résolu.
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S’il est encore trop tôt pour présager de l’issue réelle du conflit, on peut d’ores et déjà tirer un certain nombre de leçons.
La première, et la plus évidente, est la nécessité d’une planification appropriée avant l’usage de la force. La suprématie en mer et dans les airs n’a de valeur que si elle permet d’obtenir un avantage durable après la fin des hostilités.
Comme les récents affrontements l’ont démontré, il faut toujours avoir à l’esprit qu’il est tout à fait possible de perdre une guerre en mer même si la flotte ennemie a été détruite au cours d’une campagne très déséquilibrée : cela ne veut pas dire que cet ennemi n’a pas à sa disposition d’autres moyens d’exercer des pressions ni de rendre cette suprématie inopérante. Les Iraniens pourraient donc bien sortir vainqueurs de cette guerre navale.
Enfin, la liberté de navigation en mer reste d’une importance fondamentale pour comprendre la stratégie maritime. Il s’agit d’une liberté qui peut être remise en cause et qui peut nécessiter d’être protégée. La marine continuera donc à jouer un rôle décisif au sein des forces interarmées, mais ces dernières ne seront pleinement efficaces que si elles sont engagées à l’appui d’une stratégie appropriée et réaliste. S’il est fondé sur des hypothèses fragiles, l’aventurisme militaire — même d’une grande puissance — n’est qu’une illusion de la force.
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