22.05.2026 à 10:37
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ni des comiques ni des tragiques ni des satiriques ils sont sans air et sans marque avec masque national ou pas, des têtes privées d’expression en papier mâché ou en carton-pâte des larves éteintes mais chacune contient le fantôme le corps opaque et le reste flottant, vus de face ils sont un petit groupe qui partage le même lieu géométrique. S’il s’ouvre blanc comme un linge ou noir comme le loup le visage en laisse voir un second son double aussi fixe les yeux vides et la bouche cousue, un troisième pareil à d’autres, c’est le magasin du visage, on vous en donne un et vous en choisissez un nouveau mixte et historique
il vero ritratto le vrai portrait, celui d’un rhinocéros grandeur nature amené à Venise en 1751, un rectangle vertical de 62 centimètres par 50 qui contient le fantôme en entier après son déplacement du Bengale à Rotterdam, Clara ce drôle d’oiseau javanais un animal géologique peint avec grand art et occupant l’espace d’une manière parfois d’une autre. Exposée comme jamais ultra visible elle disparaît pourtant dans les plis et les replis de sa masse, c’est un petit théâtre de marionnettes où chacun hébété regarde de travers, tout s’échange sur la ligne d’animalité de la grenouille à l’homme elle porte le masque fait d’après son visage découpe une forme d’une manière parfois différemment, occupée pour l’heure elle est aussi fixe qu’une statue tombée de la lune apportée par la mer ou trouvée dans un buisson, elle ne se voit pas plus qu’un oiseau de nuit à tous leur tache aveugle et médusée. Ils ne voient rien alors que personne ne se montre autant en mode camouflage ou non et font de cette absence le point culminant, ils cherchent les images mais en rencontrent d’autres elle ou sa copie, des variétés de noir de velours d’Espagne ou de fumée, quand elle sera partie ils sauront encore moins qui ils sont
elle ou sa copie personne ne vient au monde sans dans l’ombre un faux double un somnambule, Pline la prend pour l’antilope et Dürer pour un reptile ou alors un crustacé, Longhi la peint d’après nature son vrai portrait en pied et de profil ou celui d’une autre car deux fois au moins il faut répéter ce qui le mérite. La vérité est qu’elle se tient là tout entière tête jambes et le reste mais il se trouve qu’elle est invisible et pourtant le meilleur regard reste à mi-pente pas en plein soleil et pas à la chandelle, c’est ennuyeux mais c’est ainsi huit personnes bien disposées sans air et sans marque sont en plein carnaval
au-dessus la fête bat son plein des attractions et des distractions des vertiges et des éblouissements la tête tourne l’œil tourne, on ne peut rien leur cacher sauf en contrebas ce faux double un somnambule soustrait au temps et au milieu ni proche ni lointain, si aérien un frôle d’oiseau javanais venu pour amuser la galerie. La vache voit les étoiles et les égale à zéro, elle voit à peine le jour encore moins les parures et les garnitures, pour qui se prend-elle à regarder ailleurs bien cadrée dans une belle scène de genre, l’âme d’un ancêtre la reine des forêts ou un vrai rhinocéros
cara Clara dear Sudan deux statues sonores en noir et blanc et entre vous un fil non visible, vous n’allez plus doublés de vos oiseaux perchés un mainate un héron regarder l’eau la nuit traîner presque à l’arrêt dans le paysage vous prenez la pose pour mieux adhérer aux choses. Et au temps tout est comme on l’a laissé non pas une vue de l’esprit plutôt une photographie, une cabane élargie plus une petite société en habits d’apparat qui s’amuse à changer d’allure histoire de donner le change, au premier rang un jeune homme avec perruque et chapeau un pipeau entre les dents en vue d’enchanter l’animal qui voit peu mais entend bien
Que ce soit avec « Le détail » (1992), « Le sujet dans le tableau » (1997) ou « On n’y voit rien » (2000), Daniel Arasse (1944-2003) nous incitait puissamment à regarder la peinture de près, à séparer le visible de l’invisible, le solide et le spéculatif, mais aussi à aimer la rêverie et la résonance personnelles, sans nous laisser perdre par les injonctions sur ce qu’il faut y voir. Suzanne Doppelt, avec ce « Un beau masque prend l’air », publié chez P.O.L. en 2024, a appliqué sa poésie analytique si particulière – et si enthousiasmante – à 17 tableaux de maîtres, petits ou grands si l’on veut, dans lesquels une présence animale, discrète ou pleinement assumée, parcourt la folle gamme des inquiétudes et des arrière-mondes ainsi rendus possibles.
Pietro Longhi, Victor Hugo, Hokusaï, les peintres rupestres anonymes de la grotte du Pech Merle, Camille Corot, Albrecht Dürer, Hans Holbein le Jeune, Le Caravage, Samuel van Hoogstraten, Hans Baldung Grien, Georges de La Tour, Lucas Cranach l’Ancien, Jean Siméon Chardin, Pieter Brueghel l’Ancien, Piero di Cosimo, Francisco de Goya et Le Tintoret, (et bien d’autres, de fait, dans les plis et replis de la démonstration poétique) prêtent ainsi leur matière au jeu de correspondances qui les distingue et les englobe, avec cette acuité rêveuse si caractéristique de l’autrice chimiste et alchimiste de « Rien à cette magie » (2018), ouvrage par lequel j’avais découvert ces univers de merveilles, poursuivis avec « Vak Spectra » (2017) et « Meta donna » (2020), dont l’araignée, tarentule ou non, rôde de plus d’une manière dans cet ouvrage-ci. Les 17 toiles figurent en fin de volume sous forme de vignette en noir et blanc, je n’en ai reproduit que trois sur cette note de blog : « Le Rhinocéros » (1751) de Pietro Longhi, « Vianden à travers une toile d’araignée » (1871) de Victor Hugo et « Les Ambassadeurs » (1533) de Hans Holbein le Jeune.
un trou d’air ou de lumière il en suffit d’un pour commencer à peindre et voir une partie réduite du monde, un tas mal entassé un cadre confus et provisoire sans bords ni bâti qui travaille continûment donne sur le grand jour le 13 août 1871 vers le Luxembourg, un modèle devenu si complexe quand la forme se change en une autre. C’est le souvenir d’une fenêtre plus large que haute percée au centre d’un mur doublée de sa vitre vert mousse riche en fougère ou duplex une feuille d’air solidifiée détachée d’un livre de voyage laissant maintenant passer les odeurs les voleurs et les sons, risquée pour les somnambules et les chats prisée des araignées
un seul fil remué la fait sortir et sa nature est telle qu’elle se cache dans un angle sa toile définie mais sur la feuille colorée et grattée avec art elle s’expose au beau milieu à contre-jour silencieuse elle fait le guet une une vraie besogne d’un 13, il y a là une araignée commune elle pourrait être n’importe où excepté aux pôles, elle n’entend rien ne sent pas sauf les vibratos de son réseau, elle a huit yeux mais ne voit presque rien. Près du seuil elle mémorise les choses à demi pensées des histoires à dormir debout celle notamment d’un homme venu là et qui lui donne vie au fond d’un rectangle invariable
le 13 août 1871 Hugo dessine en couleur dans son livre de voyage « une grande toile d’araignée à travers laquelle on aperçoit la ruine de Vianden comme un spectre », une silhouette vague tout juste un schéma des taches d’ombre et ce calme inquiétant, c’est un fantôme d’image figurant l’endroit vide de matière un non-lieu après sa double échappée. Une toile sans fond qui fait un très bon poste d’observation, il y voit le monde et ses histoires sa ville en émoi un mouvement continu un paysage délavé dans ce souvenir de fenêtre qui en contient une autre et encore une son motif extérieur
l’araignée n’apprend pas cet art elle le possède par droit de nature dit Sénèque et la tisse selon, en tube en cloche en zigzag en étoile ou croissant de lune tôt le matin elle flotte entre les herbes, un fil lui sert de pont aérien mais là elle est bel et bien fixée devant un trou d’air et de lumière un peu usée pourtant un étonnant spectre graphique autant que la scène autour, y bougent lentement les ondes et le silence. Celui de la nuit des forêts des temples celui de la peinture la montrant au centre de son réseau noire charnue et commune, elle pourrait être n’importe où excepté aux pôles à Paris où on s’insurge à Rome qui devient capitale
le 13 août 1871 Hugo dessine en couleur il a tiré des fils un seul fait venir l’araignée ou alors un paysage lunaire, trois siècles plus tôt Dürer faisait pareil dans un cadre en bois plus une vitre aux carrés il invente une fenêtre il veut reproduire ce qu’il a sous les yeux, la vue n’est qu’une affaire de réglage et la géométrie est la vraie science des aveugles, l’araignée en a huit mais ne voit que les variations. Un bel ouvrage celui d’un homme en voyage forcé et d’un petit animal tranquille qui a finement tracé les plans d’une ville Paris Bruxelles ou Vianden, un témoin hors pair il ne meurt pas il change juste de peau
quand d’espèce tarentule elle s’associe avec un homme lui infusant son venin mélancolique alors il marche et il danse à sa façon plusieurs jours d’affilée, les pieds usés une fureur un beau déraillement général pour se figurer comment les choses absentes imposent leur présence et comment une forme en une autre s’en va, une vraie besogne d’un 13 qui fait courir le monde et le met de travers une expérience unique – l’araignée l’a fait araignée – donnant le ton et la manière
Dans son entretien avec Emmanuèle Jawad au moment de la parution de l’ouvrage (dans Diacritik, à lire ici), Suzanne Doppelt explique la constitution de ce corpus pictural, et y cite Jean-Christophe Bailly, parlant de l’animal qui en constitue le motif, le fil conducteur et le prétexte : « C’est depuis ce silence insensé qu’il nous regarde ». Silence et cécité (la fameuse fable indienne des aveugles est ici détournée subtilement à propos de la troisième toile, celle d’Hokusaï) : dissection patiente et orientée de l’invisible qui est pourtant bien là, comme de l’inaudible qui murmure pour créer son vital système d’échos. L’autrice, on a pu l’apprécier dans les trois ouvrages déjà cités, excelle à extraire du sens des kaléidoscopes et des anamorphoses que proposent toujours comme incidemment la culture populaire et la culture savante. Tiphaine Samoyault, dans son bel article du Monde des Livres (à lire ici) insiste sur une phrase de « Un beau masque prend l’air » : « La vue n’est qu’une affaire de réglage ». Variant les focales et les contre-focales (par instants fugaces, on songerait au traitement malicieux opéré par Christian Prigent sur « Les lavandières » de Goya dans son « Les enfances Chino » de 2013), Suzanne Doppelt laisse souvent planer le doute (voit-on ce que l’on croit voir ? écrit-on ce que l’on croit écrire ?) mais résout à la vitesse de la pensée les équations même qu’elle pose, usant de son art de l’ellipse, du sous-entendu et de l’association d’idées, évitant de ressasser les évidences culturelles pour mieux porter le fer là où il est nécessaire, dans la résonance et dans l’insoupçonné. Et c’est ainsi que cette prose poétique d’exception nous enchante et nous stimule une fois de plus.
la table est mise une table à niveau bien garnie, ça aurait pu être une cruche antique des fruits gâtés du pain séché mais sur un tapis d’Anatolie c’est astronomie et chronométrie vers le haut, de quoi s’intéresser au ciel penser ses qualités le temps qu’il fait et celui qui court, en bas littérature et musique de quoi mesurer la terre au besoin la monnayer avec L’arithmétique des marchands ou un bon livre de cantiques un luth à 10 cordes moins une, l’étui dans l’ombre retourné comme un gant plus 4 flûtes à bec pour reproduire l’harmonie des sphères soit pousser la chansonnette
devant un rideau vert champs – les verts ne sont pas toujours de l’herbe – digne d’un riche théâtre, le mouvement des ombres le vol des simulacres, une drôle de machination qu’il faudra démêler, l’affaire de Jean de Dinteville âge 29 ambassadeur de François Ier, fan de peinture la pelisse doublée d’hermine le bonnet orné ou celle de Georges de Sève âge 25 diplomate lui aussi, évêque de Lavaur la robe ecclésiastique le bonnet carré peints grandeur nature par Ioannes Holbein le Jeune autour de l’année 1533, ils posent calmes et inexpressifs même air même stature baignés d’un jour égal
des voisins de table des faux doubles rattachés à jamais capables ou pas de tomber d’accord sur une chose, elle flotte à leurs pieds une punaise lumineuse une soucoupe volante un os de seiche rongé par un rat omnivore qui aime autant les livres devient savant jusqu’aux dents deux longues dents permanentes, le solide goût du savoir Rat, tu soupes et tu déjeunes. Avec des romans refroidis, Des vers morts, et des quatrains jeunes, plus les fils électriques, il a même le don des présages, Holbein le Jeune meurt de la peste ou selon d’une simple infection
un coquelicot peut être bleu la nuit les chats sont gris les rats sont parfois des souris et un objet louche une tête de mort, il suffit de s’éloigner et de changer d’axe un regard oblique le convertit alors la scène se défait, disparus les modèles de choc introuvables les produits maison, fermé pour inventaire le magasin des savoirs, ne reste que le mouvement de l’œil pris entre deux scènes ou entre deux eaux un mouvement unique qui les vide puis les remplit à tour de rôle leur redonne des proportions, un beau manège une fieffée ruse elle redresse les torts perd la raison
la mort en ce jardin plutôt dans cette pièce cossue où deux dignitaires posent sages comme des images – à leurs pieds un fantôme optique défie les lois de la pesanteur, le haut côtoie le bas et derrière le rideau vert les souris deviennent des rats pressés d’en savoir plus, l’art commence sans doute avec l’animal même la vue nasse en noir et blanc mais le don des présages, les rats quittent le navire avant le naufrage et le décor avant qu’il ne passe laissant voir par un jeu expert un jeu de dupes un autre temps, chaque fois la fin du monde
ou le début du suivant rien n’est jamais arrêté, des passages les tremblements d’air des brusqueries, Holbein le Jeune grand maître en magie dynamique ange gardien à ses heures avertit : qui a deux credo perd le repos et celui qui mesure la terre l’atmosphère la bonne chère est malvenu, il dispose des crânes un peu partout la broche dédoublée de l’ambassadeur Dinteville et cette punaise lumineuse une forme longue retenue et suspendue très savamment dépravée, un regard de côté la démasque
Hugues Charybde, le 25/05/2026
Suzanne Doppelt - Un beau masque prend l’air - éditions P.O.L.
l’acheter chez Charybde, ici
22.04.2026 à 07:57
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Et puis, j’ai acheté des Maneki-neko, histoire de remplacer les bras d’honneur par des salutations.
Comme Cédric Fabre justifie son projet : Adulte, j’ai voyagé pour observer, entre autres obsessions, les ancrages et les déracinements. Au Sénégal, en Nouvelle-Zélande, en ex-Yougoslavie… Et dans le Montana. Pour y rencontrer ces auteurs et autrices venu(e)s du Texas, de l’Oregon ou du Michigan, qui ont fait de Missoula ou de Livingstone leur terre promise de vie et d’écriture. C’est à ces mouvements, géographiques et créatifs, que je songe en regardant les vagues s’éclater contrela petite digue, et au fait qu’aux racines je préfère les destinations. Il y a trente ans, j’ai donc passé l’été 1996 dans lMontana, qui demeure en moi un territoire en partie imaginaire, l’imagination qui naît dans les trous de mémoire. Un espace de liberté, de création littéraire et de partage ; le Montana est une sorte de compagnon de lutte. Quand je cherche du sens à ce que je fais, aux directions que ma vie a prises et aux choix que je m’apprête à faire, les écrivains de Missoula ne sont jamais très loin.
Là-bas, sur les flancs des Rocheuses, sous l’immensité du « Big Sky », on s’assoit aussi sur une butte herbeuse, dans la prairie, et on médite sur ce qu’on est venu chercher ici ; comme naguère les pionniers. Ce voyage est une strate constitutive de ce que je suis ; de ce que je comprends de l’écriture et donc de l’existence et de l’engagement. Est-ce un hasard que je me sois installé à Marseille l’année suivante pour n’en plus bouger ? Comme Marseille, l’Ouest américain a surtout été défini – et figé - dans une imagerie et une mythologie par d’autres ; des écrivains de l’Est en l’occurrence, réduit soit à un jardin d’Eden « vide et vierge », soit, à l’inverse, à ses dangers voire à ses ennemis, les Indiens, les desperados… Peut-être a-t-on en commun ce même esprit frondeur, populaire et « working class ». La grande Bleue, comme les vastes plaines de l’Ouest, seraient des matrices d’histoires d’émigration et d’exil, de naufrages et de massacres et de tragédies, de réussites aussi, qui ont forgé l’Histoire. Des espaces qui ont nourri des récits de périples dangereux : que ce soient ceux des migrants en mer ou des caravanes de colons, de personnes et de familles qui ont fui la misère et rêvé d’une vie meilleure. Et des identités fortes, assumées et revendiquées, tout comme les racines des aïeux, qu’on invoque constamment tout en imaginant faire table rase du passé. Une multiculturalité. Et une « multi-temporalité ».
James Crumley
A l’heure à laquelle on voudrait nous faire croire que des fins de race bretons ou vendéens sont fous de la messe - et auraient quelque chose de neuf à proposer/ imposer en occupant simplement un espace médiatique qu’ils saturent de leurs excréments, s’offrir des voyages qui ne sont pas dans un passé fantasmé réactionnaire a quelque chose de revigorant; qui donne envie d’ouvrir des nouvelles fenêtres sur son écran pour commander des livres, découvrir des styles, retrouver des gens qu’on a lu longtemps auparavant, mais dont le souvenir de fulgurances reste présent. Et c’est ici le cas à laisser s’ouvrir des paysages, des rencontres pas du tout fortuites. Si le voyage est une sensation, ici elle est très forte, à. rappeler l’immensité, la vision et le quotidien d’autres lieux, gens, vécus et comme magnifiés par les écritures distinctes. Alors, s’inscrire et s’écrire dans les paysages et les histoires font partie d’un même mouvement. Comme ici …
Jean-Pierre Simard, le 22/04/2026
Cédric Fabre - Marseille-Montana Express - Melmac sort la 13/05/2026
21.04.2026 à 11:11
L'Autre Quotidien

Alex Senna, Luzzone Dam, Switzerland
Les artistes créent des interventions en trompe-l’œil sur les photographies de Ford, qu’il documente ensuite sur un chevalet devant ce même lieu afin de donner une idée de ce à quoi ressembleraient ces immenses peintures ou installations in situ.
« Ces nouvelles œuvres explorent principalement les infrastructures sous la forme d’énormes constructions en béton : centrales nucléaires, barrages, centrales à combustibles fossiles », explique Ford. Les lieux sont souvent liés aux industries et au réseau de production d’énergie, comme les systèmes hydroélectriques, ou aux configurations logistiques liées aux autoroutes et aux ports.
Skirl, Sizewell Nuclear Power Plant, U.K.
Par exemple, la centrale nucléaire « peinte » par Skirl est située dans une vaste réserve naturelle sur la côte est de l’Angleterre, à proximité du Suffolk & Essex Coast & Heaths National Landscape, et une nouvelle centrale est actuellement en construction malgré une forte opposition locale.
« Ces sites se trouvent physiquement dans le domaine public et dominent leur environnement par leur taille gigantesque, mais leur accès est souvent restreint. Ils nous sont imposés – il est impossible de ne pas les voir – mais il est impossible d’interagir avec eux, de les utiliser, voire parfois de s’en approcher. » En superposant du street art sur des sites autrement inaccessibles, Ford et les artistes participants abordent ces constructions imposantes et la nature de la production énergétique comme « un moyen de se les réapproprier et d’interagir avec elles », explique-t-il.
Découvrez le travail de Ford ce mois-ci à The Other Art Fair à Chicago, qui se tient du 9 au 12 avril.
Pour en savoir plus, rendez-vous sur Instagram.
John Nesbitt, le 22/04/2026 avec Colossal MAG
Joseph Ford - Photos impossibles
Chris RWK, New Jersey
21.04.2026 à 10:51
L'Autre Quotidien

Chez Foucault, dans Le Souci de soi (1984), la lutte se loge dans le quotidien : écrire, cuisiner, réparer, glaner, transmettre. Il y voit une éthique active, un travail de transformation discret. De leur côté, TronToeT GilliG décrivent le soin comme une éthique relationnelle fondée sur la vulnérabilité partagée. Prendre soin, c’est reconnaître notre interdépendance et soutenir des formes de vie fragiles. Il s’agit d’un geste politique trop souvent invisibilisé car associé au domestique et au non-monumental. Traversée par différents fluides (lait, eau, sang, ferments, sécrétions, flux interespèces, son), l’exposition tisse un écosystème de relations où apparaissent des modes de résistance lente : nourrir, filtrer, hydrater, envelopper, faire circuler entre les corps ce qui permet de tenir.Dans cette écologie de pratiques, les œuvres de Joanna Wong et Mathilde Cohen, Stéphanie Sagot, Grégory Baptista, Charlotte Janis et Minia Biabiany ouvrent un champ commun plutôt qu’un récit linéaire. Elles composent un ensemble de pratiques attentives : transmissions nourricières, relations interespèces, mémoires situées, formes de soutien mutuel. Ensemble, elles font émerger une politique du care3 entendue comme responsabilité, ajustement et co-dépendance, des modes d’existence qui réaffirment la primauté des liens.Ici, la résistance ne prend pas la forme de l’affrontement, mais celle du geste tenace, d’un contre-récit qui rompt avec le paradigme de la performance individuelle. Une cuisine silencieuse, une fermentation lente, un rituel partagé : autant d’actes inaperçus du capitalisme et pourtant essentiels à la survie sensible des communautés. Fabien Vallos parle de désœuvrement pour désigner ces pratiques qui soutiennent sans produire, qui transforment sans conquérir, une lutte qui tient le monde debout.
Mardi 5 mai à 19h15, ATELIER D’ECRITURE — Adultes
Avec les Amis de la Librairie l’Établi
Réservation auprès de la Librairie L’Établi.
Durée approx. 1h45 minutes
Samedi 23 mai à 15h30, VISITE L’Art à Portée de Mains
Visite commentée bilingue en Langue des Signes Française et en français, pour toutes et tous : sourd·e·s, malentendant·e·s et entendant·e·s.
Réservation nécessaire en cliquant ici ou par SMS au 07 83 57 28 32
Durée approx. 1h
Samedi 30 mai à 15h30, VISITE Bloup’Blop
Une visite-atelier commentée et amusante pour les 7 à 11 ans.
Réservation nécessaire en cliquant ici
Durée approx. 45 minutes
Samedi 6 juin mars ouverture exceptionnelle de 16h à 23h, NUIT BLANCHE
Retrouvez toute la programmation en détail en cliquant ici.
de 16h à 17h : temps de soin
de 17h à 17h45 : salon de lecture
de 18h à 19h : visite Vin contemporain — réservation nécessaire en cliquant ici.
de 19h à 20h : visite de l’exposition par Joanna Wong, membre du collectif Enoki
de 20h à 21h : Écriture, Mouvement, Amour : Les écritures bougées 10ème édition.
Vendredi 12 juin, FERMETURE EXCEPTIONNELLE
Samedi 13 juin de 13h30 à 15h, BANQUET
Organisé par Joanna Wong et Mathilde Cohen. Sur réservation uniquement.
and at 15:30, Let’s Go! VISIT
Let’s visit the exhibition in English! All levels are welcome, even beginners! A vocabulary list will be provided before the visit.
Llimited places, reservation required by clicking here.
Approx. duration 45 minutes
Phil Deufer , le 22/04/2026
LUTTER PAR LE SOIN : RÉSISTANCES ET POÉTIQUE DU LIEN -> 20/06/2026
artistes : Minia Biabiany, Charlotte Janis, Stéphanie Sagot, Grégory Baptista, Joanna Wong en collaboration avec Mathilde Cohen
curation : collectif Enoki (Barbara Lagié, Ludivine Pangaud, Joanna Wong
CAC La Traverse, Centre d'art contemporain d'Alfortville 9, rue Traversière. 94140 Alfortville
21.04.2026 à 09:00
L'Autre Quotidien

Un peu de contexte : Érudit musical et influencé par le jazz, le hip-hop, le punk rock US 80's et la pop, la musique qu'il compose est tour à tour, selon les albums depuis 1998, electro-jazz, électronique, krautrock, pop, disco-punk, post-punk, house ou techno. En gros et en détail, c’est Bob Flappy athlète complet aussi à l’aise dans la réalisation ciné que guitariste de free jazz. De quoi défriser tous les wokistes qui n’aiment le Connemara qu’en version gras double arrosée de fin de soirée. En même temps que rassurer les aficionado qui naviguent sans boussole de Sun Ra à Kraftwerk et Derrick May, en passant par Martin Dennny et … Brian Eno. De quoi mettre en colère, à raison, les crétins atrabilaires des chaînes d’infox.
Que se passe-t-il donc ici qui mérite votre (totale) attention ? Disons qu’à l’apparence du bol breton ( rond avec liseré bleu et prénom mal écrit à la main et inénarrable dessin naïf de paysan au fond… ) que chaque visiteur s’offre comme souvenir, Rubin Steiner substitue un vrai kintsugi japonais. Et ce bol, casse-gueule dans l’esprit et la forme, revient recousu à l’or fin, régénéré et apte à servir d’autres nectars. Et, en 11 titres qui font un rapide survol de l’histoire de la musique qui l’intéresse, on passe de comptines électro en ode au créateur du synthé modulaire Buchla, à l’exotica qui titilla longuement les créateurs du trip hop, on sent la parenté avec Kirk Di Giorgio ( As One) qui mixait 90’S le jazz et la techno, ou encore un hommage somptueux à Briian Eno avec Golden Hours qu’on dirait tout droit sorti de Another Green World pour ensuite s’échapper du côté de Perrey (Eva) et finir en larmes comme le répiicant de Blade Runner…
Stratégie oblige/que qui fait clore l’affaire en disant “Jordan, barre-toi de là, le monde n’a pas besoin de toi, alors que Rubin, ben ouais quoi… “
Jean-Pierre Simard, le 22/04/2026
Rubin Steiner - What Would Brian Eno Have Done - Platinum Records
21.04.2026 à 08:25
L'Autre Quotidien

Alors que son album Ultime éco où il était question de multivers est actuellement en sélection du prix BD SF lancé par Lloyd Chéry à travers son podcast C’est plus que de la SF pour les meilleurs albums de 2024,Anne Masse revient avec un nouvel album qui explore une nouvelle thématique du genre : le post-apo.
Et là où Ultime éco parlait d’amour, du couple et de choix à travers cette saga qui s’ancre dans les multivers, Asphalte Sauvage creuse les sujets de l’amitié, de la confiance et de la foi dans cet univers post-apocalyptique.
Dans ces paysages post-apocalyptiques, on reconnait quelque chose de la France. Les deux protagonistes se baladent dans ce territoire ravagé sans en connaître la raison, nées après la catastrophe. Vlada et Pouic sont très différents et leurs appartenances à des groupes, aux coutumes et héritages très spécifiques, les éloignent au début. Mais si beaucoup de choses les opposent dans leurs buts, croyances ou mode de vie, ils vont se retrouver dans cette traversée et faire front commun.
Au fil de leurs pérégrinations, ils tombent sur des vestiges du passé : panneaux, graffiti, cartes postales, revues porno et livres. Des livres qui ont une importance particulière pour les deux personnages, objet de crainte pour Vlada qui ne sait pas lire et trésor pour Pouic qui a entamé une quête bien à lui pour trouver tout ce qui touche à Pilou. Personnage de livre pour enfant façon Tchoupi, vestige de la civilisation éteinte, Pouic collectionne ces livres antiques qu’il considère comme un trésor inestimable. Les aventures de Pilou fonctionnent comme celles de Tchoupi ou Petit ours brun avec des images pédagogiques et un ton lénifiant, imaginez une version de Tchoupi façon propagande pour expliquer comment se comporter en cas de pénurie de vivres ou d’énergie.
Extrait du livre ©Anne Masse / Rue de Sèvres
Mais à la découverte d’un prospectus pour Pilouland, le parc d’attractions de Pilou, leur vie va prendre un tournant radical. Leur traversée a un but, et quelques indices graphiques donnent l’itinéraire des deux survivants, entre les vestiges du Lac du Salagou après les Cévennes, du métro de Lyon ou encore du Poulet de Bresse métallique qui domine l’autoroute (pour les fans de l’A39).
Comme dans Ultime écho, la dessinatrice joue avec les logos, invente des codes et des symboles pour créer un univers cohérent bien plus vaste que l’histoire présentée. Son travail sur les costumes, typiques de son travail, mais aussi de l’intégration du dessin dans le récit où les protagonistes dessinent, griffonnent sur les murs pour laisser une trace, déchiffrent publicités, panneaux, livres ou cartes postales ; et s’interrogent sur ce monde d’avant.
Pour Vlada, les livres sont effrayants, vestiges de la technologie qui a probablement conduit à l’apocalypse, mais elle apprend aux côtés de Pouic que tout est histoire de croyance. D’ailleurs les images religieuses, croix, églises, jalonnent le parcours des survivants pour ajouter à la réflexion et à la critique sociale qui transparait dans cet album mordant.
Les oeuvres d’Anne Masse sont toutes portées par un humour protéiforme, détails visuels, répliques bien senties ou comique de situation, l’autrice excelle dans la comédie et sait l’injecter dans des univers très particuliers, des multivers aux vampires, du Paris romantique à la France post-apocalyptique.
En résulte une post-apo joyeuse qui tire vers le hopepunk, en totale opposition avec La Route de Cormac McCarthy, best-seller du genre où l’auteur américain décrit un futur où l’humanité offre bien peu d’espoir [lisez notre article complet sur le sujet ici]. Asphalte sauvage cherche plutôt la lumière malgré les difficultés de ce monde ravagé, porté par une bichromie jaune et grise stylisée pour rendre cet univers. Avec des planches dessinées à l’encre, avec des effets délavés, griffés ou éclaboussures, coulures et projections, la dessinatrice propose son travail le plus audacieux graphiquement. Les rehauts de jaunes viennent souligner des émotions, isoler des instants ou mettre en valeur des propositions graphiques qui participent à nous immerger dans cet univers.
Habituée des codes du webtoon, pour cet album elle délaisse la narration en chapitre qui était présente dans toutes ses œuvres pour garder le récit d’un souffle ponctué de respirations visuelles avec des pleines pages et doubles planches décalées ou très graphiques.
En bonus, sur son site vous pouvez suivre toutes les étapes de travail de ce projet intitulé La Brouette en 2010 et qui a fait du chemin pour arriver à ce livre publié en 2026, on y découvre des planches dessinées dans d’autres styles, en couleur, des morceaux de scénario abandonnés, d’autres qu’on retrouve en pointillés dans la version définitive, c’est passionnant.
Extrait du livre ©Anne Masse / Rue de Sèvres
Avec Asphalte sauvage Anne Masse réussit son pari de continuer de parler de sujets forts, intimes et universels dans des univers très marqués. Et là où Ultime éco avait montré tout son potentiel, avec Asphalte sauvage elle pousse encore son trait et son ambition artistique et trouve de la lumière et compersion là où d’autres n’auraient dessiné que les décombres ou la mort.
Thomas Mourier, le 22/04/2026
Anne Masse - Asphalt sauvage - Label 619, Rue de Sèvres
->. Les,liennns renvoient sur le site Bubble où vous pouvez vous procurer les ouvrages évoqués.
Extrait du livre ©Anne Masse / Rue de Sèvres
21.04.2026 à 08:19
L'Autre Quotidien

Mais bien sûr, le cas Grasset, propriété de Bolloré, dépasse le cadre des habituelles valses de poste. Olivier Nora, en poste depuis plus de deux décennies, a su garantir au catalogue de sa maison une qualité certaine, et donc s'attacher nombre de ses auteur.es. Des auteur.es qui, en apprenant le licenciement de leur éditeur (rappelons qu'au sein de Grasset, d'autres éditeur.es étaient déjà partis, pressentant le pire, comme par exemple l'excellente Juliette Joste), ont rédigé un texte commun dans lequel ils annoncent ne plus vouloir publier chez Grasset.
La situation s'annonce pénible: d'une part, ils et elles sont plusieurs, de toute évidence, à avoir un texte sous presse ou en passe de l'être, et on peut se demander comment ils et elles vivront sa prochaine parution, et comment celle-ci sera accompagnée par la nouvelle direction. D'autre part, que va-t-il advenir de cette centaine d'auteur.es en partance. Plusieurs – ceux et celles dont les livres se vendent modérément, ou dont l'arrivée au catalogue est récente – auront sans doute du mal à retrouver une maison d'accueil. Les autres? Plusieurs ne devraient pas avoir de problème a priori, vu l'état de leurs ventes régulières. Mais ce n'est évidemment pas aussi simple, car les maisons susceptibles d'accueillir leurs prochains livres affichent déjà plus ou moins "complet". Un éditeur qui publie déjà huit livres en rentrée (au minimum) aura du mal à caser ces nouvelles recrues, sauf à faire le ménage dans son propre catalogue, et devra par ailleurs débourser des sommes importantes pour les inciter à le rejoindre. Cette redistribution risque donc d'avoir des conséquences sur les diverses politiques éditoriales de maisons précédemment concurrentes. Comment Gallimard, Flammarion, Actes Sud – pour n'en citer que quelques-uns – vont-ils s'y prendre pour absorber ce flot d'exilés, plus ou moins attractifs selon les noms et statures ?
On peut également se demander quel.les auteur.es va publier le nouveau patron de Grasset, Jean-Christophe Thiery, dans la mesure où l'autre maison du groupe, Fayard, a déjà à son écurie pas mal de hongres à casaque brune. On peut craindre, par ailleurs, une éventuelle fayardisation express de Grasset, avec en rafale pléthore de livres vantant les charmes de l'extrême droite. En fait, la question qu'on est en droit de se poser est la suivante: En virant Nora, Bolloré s'est-il douté que nombre de ses auteur.es partiraient? Si la réponse est non, alors Bolloré est naïf, ce qui n'est pas forcément crédible. Si la réponse est oui, alors quels sont ses projets éditoriaux? On ne remplace pas du jour au lendemain un catalogue riche et varié. Bref, ce "grand remplacement" (encore en jachère) va contraindre de nombreux écrivains et de nombreuses écrivaines à se positionner sur un échiquier déjà fragilisé.
Pendant longtemps, trouver un éditeur a été une affaire de sensibilité littéraire, mais aussi financière: qui aime et qui paie. Cela devient désormais une question éminemment politique – qui vote quoi. Et si d'autres rachats et d'autres licenciements se produisent, les choix risquent d'être de plus en plus délicats. La réaction extrêmement rapide d'une centaine d'auteur.es de chez Grasset montre que l'éthique joue encore un rôle dans le choix d'un éditeur. Pour combien de temps ?
Claro le 16/04/2026
21.04.2026 à 07:54
L'Autre Quotidien

Tout commença en apparence avec le soulèvement du 1er janvier 1994, même si un processus long et complexe avait été nécessaire pour qu’un modeste foyer de guérilla, fondé en novembre 1983, dans la forêt tropicale du Chiapas, par six militants d’inspiration guévariste, se transforme en une organisation armée des communautés indiennes. Profitant du relâchement festif de la nuit de la Saint-Sylvestre, l’EZLN, Ejército Zapatiste de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale), occupait sept villes du Chiapas, dont San Cristóbal de las Casas, sa capitale historique, et rendait publique la Ière déclaration de la gorêt lacandone, une déclaration du guerre formelle à l’armée mexicaine et un appel à destituer Carlos Salinas de Gortari, le président de la République issu du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) qui gouvernait le pays sans interruption depuis 1929. La surprise – la sidération même – était totale.
Pour Salinas de Gortari, cette date devait marquer l’apogée de son projet de transformation néolibérale, avec l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, qui signait l’intégration de ce dernier dans le club des pays développés. Le Mexique devait commencer l’année arrimé à la modernité du Nord. Las ! Le Mexique d’en bas vint ruiner les réjouissances et rappeler la réalité d’un tout autre pays. Un Mexique profond, ancré au sud dans la tradition des luttes armées latino-américaines ; un Mexique indien qui, ce jour-là, lança un cinglant « Ya Basta ! » à cinq siècles d’oppression coloniale et de racisme toujours bien vivant. Ce jour-là, les oubliés, les plus petits, les invisibles avaient décidé de se couvrir le visage, d’un passe-montagne ou d’un paliacate, pour qu’enfin on les voie et pour récupérer leur dignité. Puis, au cours des années suivantes, le cri du 1er janvier allait se charger d’une autre signification encore : au moment où semblait triompher la pensée unique néolibérale, dont le fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher était comme l’emblème, le geste audacieux des rebelles mayas est venu briser l’arrogante proclamation de la fin de l’Histoire qui faisait alors recette. En montrant qu’il était possible de rompre la chape de plomb du fatalisme et de la résignation, il a amorcé pour beaucoup, au Mexique et au-delà, un processus permettant de redonner force à l’espérance.
Au fil des années, depuis sa création en 1982, la collection Photo Poche (chez Actes Sud depuis 2004) est devenue mythique, sans jamais perdre de vue sa double vocation, pointue et accessible, élitiste de masse en somme. Quoi de plus logique, donc, que de voir le travail photographique de terrain de Mat Jacob y trouver comme sa place naturelle, en 2015, dans la partie Photo Poche Histoire, qui regroupe depuis 1999 les images les plus directement en prise avec l’actualité du présent, du passé ou même, parfois, de l’avenir.
Documenter la révolution zapatiste au Chiapas mexicain, à hauteur de portraits individuels et collectifs comme de situations, apaisées ou explosives, mais toujours résolues et combatives : c’est ce que nous proposent en beauté – on serait tenté de dire en grâce efficace, mais plutôt celle de Jérôme Leroy que celle de Saint Augustin – les 90 photographies assemblées ici, fruit d’une observation minutieuse et empathique de plus de vingt ans, couronnées notamment par un prix World Press Photo en 2002. Elles sont précieusement éclairées par une lumineuse introduction et de fort justes textes d’accompagnement thématique de Jérôme Baschet (spécialiste s’il en est du sujet direct – « La révolution zapatiste », 2002 & 2019 – mais aussi des utopies réalistes contemporaines – « Basculements », 2021, on vous parlera aussi prochainement sur ce blog de son « Mondes postcapitalistes », collectif, paru en février 2026), par une postface de Christopher Yggdre, et par un conte du sous-commandant Marcos surgissant à point nommé pour nous rappeler la puissance de la forêt lacandone.
Les zapatistes ont également créé leur propre système de santé (avec des « promoteurs de santé » dans chaque communauté, des dispensaires au niveau des communes et une clinique centrale dans chaque caracol), ainsi que leur propre système éducatif. Ils ont édifié des centaines d’écoles primaires et secondaires, en ont élaboré les programmes et conçu l’organisation, ont formé les jeunes qui y enseignent sans percevoir de salaire, mais en comptant sur l’engagement de la communauté de couvrir leurs nécessités matérielles ou de les aider à travailler leur parcelle, pour ceux qui en disposent. Excluant toute intervention de l’État mexicain, l’éducation fait l’objet d’une mobilisation collective considérable, peut-être la plus intense de toutes celles qu’implique la construction de l’autonomie. Dans ces écoles, apprendre fait sens, parce que l’éducation s’enracine dans l’expérience concrète des communautés comme dans le souci partagé de la lutte pour la transformation sociale.
Mais l’autonomie ne peut se construire sans une base matérielle solide. Celle-ci est notamment constituée par les dizaines de milliers d’hectares de terre qui, alors aux mains des grands et moyens propriétaires, ont pu être récupérées à la faveur du soulèvement de 1994. L’essentiel de ces terres est exploité de manière collective afin de soutenir les projets et les dépenses liés à l’établissement de l’autonomie. De façon plus générale, en matière de production, l’autonomie vise à fortifier une agriculture paysanne fondée sur l’usage de terres communales et ejidales (deux formes proches de propriété sociale), et alliant cultures traditionnelles d’auto-subsistance (maïs, haricots, courgettes) et culture commerciale du café sur de petites parcelles familiales. Défendre un tel modèle est une lutte ardue, d’autant qu’il est en passe d’être entièrement détruit, dans le reste du Mexique, par les réformes néolibérales qui transforment la propriété sociale de la terre en propriété privée, par les programmes cherchant à développer une agriculture commerciale reposant sur la monoculture, par la diffusion des modèles de la consommation moderne, ainsi que par la multiplication des grands projets d’infrastructure et de tourisme qui tendent à spolier les peuples indiens de leurs terres. C’est à tout cela que les zapatistes s’opposent, dans leurs territoires et ailleurs, pour préserver et revivifier le mode de vie qui est le leur et qui, sans nullement s’enfermer dans une tradition supposément immuable, entend rester ancré dans un rapport privilégié à la terre, au territoire et à la communauté.
« Ils ont peur que nous découvrions que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes », a lancé Eloisa, l’une des maestras de l’Escuelita. Invitant à conclure à la nuisible inutilité de tous les experts de la chose publique, une telle sentence est aussi un parfait résumé de ce qu’est l’autonomie selon les zapatistes : une démocratie d’auto-gouvernement qui rompt avec la forme État. Ce refus d’être gouverné par d’autres, et au nom de normes imposées, conduit à développer un art de se gouverner soi-même, à partir des formes de vie localement assumées, par la fédération et la coordination des entités communautaires et communales, et avec pour souci essentiel d’empêcher la reproduction d’une séparation entre gouvernants et gouvernés.
Ce faisant, les zapatistes font la démonstration qu’il est possible de commencer à bâtir dès maintenant un autre monde, fondé sur le respect de la singularité des territoires et de la multiplicité des modes de vie, et s’écartant des normes de la société de la marchandise, de l’individualisme compétitif et du productivisme compulsif qui détruit la planète. Ils montrent que la construction du commun et de la vie bonne pour tous et toutes ne passe pas nécessairement par le modèle de l’État.
Malgré d’extrêmes difficultés, les hommes et les femmes zapatistes ont fait le choix de la liberté. Ils élaborent eux-mêmes leur manière de se gouverner. Ils défendent et fortifient les formes de vie qu’ils ressentent comme leurs. Ils décident effectivement de leurs propres vies. C’est cet air de liberté – et de dignité – que l’on respire en terres zapatistes. Et c’est ce par quoi cette expérience, aussi fragile et singulière soit-elle, nous touche et nous regarde.
Hugues Charybde, le 22/04/2026
Mat Jacob - Chiapas, l’insurrection zapatiste au Mexique - Actes Sud/ Photo poche
l’acheter chez Charybde, ici
16.04.2026 à 11:59
L'Autre Quotidien

Architectures sans architectes : l’île de Procida, en face de Naples. 1968 Paolo Monti.
Richard Brautigan
Rouge-gorge - Cette guerre
Hommage au poète de haïku japonais Issa :
Au Japon saoul dans un
Bar
Ça
Va
Richard Brautigan, Journal japonais
Trop de paroles tuent l'amour.
Proverbe africain
Nous avons tous une place dans l'histoire.
La mienne, c'est les nuages.
Richard Brautigan, La pêche à la truite en Amérique
15.04.2026 à 19:47
L'Autre Quotidien

Et un en cas pour les yeux, un !
JP Moutarde, le 16/4/2026
Pawel Piotrowski - Sandwich Book
15.04.2026 à 19:16
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Originaire de Marseille, Troublemakers réunit Arnaud Taillefer (NoLA), Fred Berthet (DJ Steef) et Lionel Corsini (DJ Oil). Le groupe s’est fait connaître au début des années 2000 à travers des sorties remarquées et une présence régulière sur les scènes d’Europe et des États-Unis. Le trio s’est rencontré à la Friche la Belle de Mai et aux Ateliers de l’Ami, à Marseille.
Publié en 2001 sur le label Guidance Recordings à Chicago, Doubts and Convictions s’est inscrit dans le paysage des musiques électroniques de son époque. Un album concept captivant mêlant trip-hop, house, jazz, funk, soul, bossa et afro beats, porté par une atmosphère de film noir à la française et des inserts de film qui trouvaient leur source chez Dimitri from Paris, en moins fun.
Vingt-cinq ans plus tard, l’album conserve une place à part et reste une référence pour toute une génération d’auditeurs et de producteurs. En 2004, le groupe publie également Expressway sur le label Blue Note / Capitol US. À l’occasion de ses 25 ans, l’album Doubts and Convictions est réédité le 10 avril 2026 sur le label du groupe B!ZZY, distribué par Bigwax. Parallèlement, Troublemakers travaille depuis plusieurs mois sur de nouvelles productions, dont un nouvel album ainsi que plusieurs projets collectifs. Et on se demande bien comment ça va sonner … En attendant, l’album n’a rien perdu de son charme, ni le prieuré de son ombrage. De la bien belle ouvrage.
Jean-Pierre Simard le 16/04/2026
Troublemakers - Doubts & Convictions - Bizzy
15.04.2026 à 18:59
L'Autre Quotidien

Sarah Schumann a entretenu un lien profond avec les mouvements artistiques allemands du milieu du vingtième siècle, et pourtant, comme pour de nombreuses femmes, son talent a souffert, jusqu’à récemment, d’un manque de reconnaissance troublant. Pour être clair, nous associons souvent ces histoires à quelque chose de caché ou de secret, alors qu’en réalité elles sont marginalisées, oubliées ou mises de côté au profit des voix masculines. Cela est tout à fait évident pour quiconque s’intéresse à l’histoire de l’art.
Avec les Schockcollagen, ou collages chocs, de Schumann, réalisés entre 1957 et 1964, il y a une série remarquable de sujets à assimiler et à discuter. Avant tout, il faut reconnaître que ce n’était pas la seule œuvre qu’elle produisait durant ces années. Son œuvre s’inscrit dans une longue lignée, s’étendant avant cette période et se poursuivant après sa phase de création de collages. Parallèlement à la création de ces collages féroces, elle s’essayait également à une série de peintures abstraites en couleurs, qualifiées d’« Informelles », qui suggèrent, à l’instar d’Hilma AF Klimt avant elle, l’abstraction comme base pour aborder la condition spirituelle et peut-être des idées hermétiques concernant l’alchimie, le corps et le traumatisme du monde « civilisé » dans lequel l’artiste a grandi, au sein d’une Europe ravagée par la guerre. Ces peintures, en particulier, constituent un rempart indissociable et fascinant des images de sa série Schockcollagen, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les peintures abstraites, dépourvues de sujet, s’inscrivent davantage dans une approche kandinskienne de l’abstraction, limitant le sujet à celui des projections de champs de couleur.
En revanche, les collages « Schock », dans leur essence, jouent sur la rêverie lucide et étrange du corps, associée à une hyper-thématisation dans leur utilisation du corps. Il y a une forte connotation féministe dans l’œuvre, mais elle est contrebalancée par une sensation graphique de violence cauchemardesque avec des chiens hargneux, des corps mutilés et des figures grotesques synthétisées à partir de restes squelettiques et de chair tordue qui s’ébattent, comme pour faire référence au corps en désaccord avec son environnement. Bien que de nombreuses opinions aient été émises sur son choix de mode de vie, ses amants et ses relations profondes avec les mouvements féministes, les unions homosexuelles et les mariages ouverts, ce qui me frappe plus que tout ce tissage identitaire consistant à réécrire une biographie historique pour plaire aux tendances actuelles, c’est la profonde colère et l’angoisse de l’œuvre qui rappellent John Heartfield, mais sous stéroïdes.
« Féroce » ou peut-être « sauvage » : voilà les mots qui me viennent à l’esprit lorsque je contemple son œuvre. Je la vois s’inscrire dans la lignée d’Hannah Höch, mais avec beaucoup moins d’espièglerie et une évocation plus directe de formes violentes, qui rappellent davantage les œuvres d’artistes issus de la vague punk rock – peut-être Linder Sterling et Peter Kennard – que l’art féministe à lui seul. On peut parler du corps comme d’un champ de bataille proverbial, mais ce que je ressens face à ses collages, avec leur mise en avant hyper-sujet, c’est un sentiment d’abjection extrême, tant sur le plan politique que personnel. Une colère profonde et intense imprègne l’œuvre, lui conférant une horreur satisfaisante.
Je pense que ces collages ne traitent pas simplement du féminisme, bien qu’il y soit implicite, mais qu’ils prolongent le profond sentiment de pessimisme qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et continuent de refléter l’incertitude et l’angoisse qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle, ce qui en fait d’incroyables vestiges d’une époque qui semble devoir revenir depuis le premier quart du XXIe siècle, rendant ainsi leur véritable historicité pertinente au regard de leur état d’esprit marqué par la volonté politique et le mécontentement. Si ce livre offre un excellent aperçu de l’histoire de Schumann, je crois que c’est dans l’appréciation des images elles-mêmes que réside sa valeur. Elles ne sont pas particulièrement ambiguës dans leur tonalité, et je crois que le contexte de son œuvre relève d’un humanisme intense et d’une réflexion existentielle plutôt que de servir simplement de trope identitaire. Cela étant dit, aussi controversé que cela puisse paraître, je tiens à dire que l’éditeur et les auteurs ont fait un travail fantastique en mettant sa carrière sous les feux de la rampe. Ce catalogue est une introduction parfaite à une voix qui n’aurait jamais dû être réduite au silence, mais qui aurait dû être mise en avant bien plus tôt. Félicitations à toutes les personnes impliquées.
Brad Feuerhelm, le 16/04/2026
Sarah Schumann - Shock Collages 1957/ 1964 - Spector Book 2026