20.06.2026 à 02:30
ADN23
Des deux côtés des Alpes, la culture underground est ciblée par la répression d'État. Avec quatre ans d'avance, les Italiens ont expérimenté ce que les forces conservatrices prévoient chez nous pour le mouvement free party : saisies systématiques du matériel, amendes salées, peines de prison et violences d'État débridées. « L'histoire de la free party est enracinée dans le conflit », analyse Ana Situ dans son livre IncognitaK (Agenzia X, 2025). L'autrice y propose un récit sur (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Simon Ecary, Le dossierDes deux côtés des Alpes, la culture underground est ciblée par la répression d'État. Avec quatre ans d'avance, les Italiens ont expérimenté ce que les forces conservatrices prévoient chez nous pour le mouvement free party : saisies systématiques du matériel, amendes salées, peines de prison et violences d'État débridées.
« L'histoire de la free party est enracinée dans le conflit », analyse Ana Situ dans son livre IncognitaK (Agenzia X, 2025). L'autrice y propose un récit sur l'évolution de la teuf en Italie depuis sa découverte du milieu à la fin de la pandémie, en passant par la rupture brutale du « decretto anti-rave ». En 2022, le gouvernement Meloni fraîchement élu inaugure son mandat dans un élan répressif contre le mouvement free party. Un mois après l'élection législative portant l'extrême droite italienne au pouvoir, un décret-loi1 est proposé pour durcir la répression contre la fête libre. Il sera voté et entériné le 30 décembre 2022. Sans aucun doute, le coup porté par cette loi a eu l'effet d'une massue dans le milieu de la teuf italienne. Mais fort de sa longue expérience de la répression d'État, rompu au jeu du chat et de la souris avec les autorités, il ne semble pas pour autant avoir dit son dernier mot.
Dès les débuts du mouvement free party, la scène italienne est au cœur de l'édification d'une nouvelle culture underground bizarroïde. Les sound systems débarquées d'Angleterre à la suite d'une loi criminalisant la musique techno en 1994 transportent avec eux l'énergie d'une contre-culture florissante. Ils atterrissent majoritairement en France et en Italie, et déclenchent une vague d'adhésion à la free party, littéralement : la fête libre. Ces premières communautés de travellers soudées autour du sound system essaiment. On retrouve propulsées dans ces milieux festifs des questions telles que l'autogestion, le rapport de force avec l'État et les enjeux des luttes anti-répression.
Mais 30 ans plus tard, en Italie, l'étau se resserre. Le décret-loi « anti-rave » « puni d'une peine d'emprisonnement de trois à six ans et d'une amende de 1 000 à 10 000 euros » les organisateurs de free party. À cette répression pénale s'ajoute la confiscation systématique de biens privés : matériel de sonorisation, camions servant à la fois de transport et de lieu de vie, ou encore effets personnels sans lien direct avec la fête, que leurs propriétaires ne peuvent espérer récupérer qu'en s'acquittant de frais de garde.
La loi est bien accueillie malgré une timide contestation de la gauche institutionnelle italienne
Quelques semaines auparavant, une gigantesque teuf avait eu lieu dans un hangar à Modène, au nord de l'Italie, et la culture free party s'était retrouvée au coeur de la tempête. Presse et gouvernement s'étaient emparés de l'affaire pour dresser à gros traits le portrait de fêtes dangereuses pour les participants, pour la tranquillité et l'ordre. Un cocktail de fantasmes bien ficelés pour unir la population italienne autour du projet répressif du gouvernement Meloni. L'opération fonctionne : la loi est bien accueillie malgré une timide contestation de la gauche institutionnelle italienne, craignant que les dispositions de la loi ne débordent sur d'autres domaines que la fête libre.
Trois ans plus tard, de valeureux fêtards italiens remettront le couvert pour un Witchtek 2 à Modène, le 31 octobre 2025, dans une ancienne usine de la marque automobile de luxe Bugatti. Bruyants, fiers et politiques, les teufeurs voyaient dans ce remake le moyen de marquer le coup et de montrer que ce fourmillement d'énergies prêt à tout pour sortir la fête de ses coordonnées marchandes était toujours vivant. Dans le contexte de la contestation grandissante contre l'État colonisateur et génocidaire israélien, cette soirée avait également été montée en solidarité avec le peuple palestinien : la totalité des bénéfices devait être reversée à des collectifs contre le blocus naval israélien autour de Gaza. Mais la fête finit mal : la police encercle, charge et gaze les derniers présents sur le site pendant plus de dix heures dans la confusion la plus totale, le matériel est saisi et neuf personnes sont arrêtées. Plus tôt cette année-là, la répression avait déjà frappé, jusqu'à réussir à arrêter une teuf bien installée en mai 2025 à Trentin, dans les Alpes italiennes, dans un déluge de violences policières.
« Ils ont voulu écraser un mouvement entier, mais ils n'ont fait qu'ajouter de l'huile sur le feu. Face au fascisme rampant, il faut tout essayer, avec précaution, méthode et un peu de folie évidemment », analyse Ana. Depuis le décret anti-rave, renforcé en février 2026 par un nouveau décret-loi, (le decretto sicurezza), des choses se sont passées. Un choc de politisation au sein du mouvement free party italien, produisant une prise de conscience collective de l'enjeu et des risques pris par les organisateurs. Un réseau national s'est monté, Smash repression, fédérant les différents acteurs de la free party, en Italie et ailleurs : « Une grande bannière sous laquelle rassembler une série de revendications hétérogènes, unies par les charges policières, les décrets et la répression », selon Incognita3, un témoin anonyme cité dans le livre d'Ana. Dans une assemblée réunie à Naples par le réseau en février 2023, les acteurs de la free party avaient déjà posé les bases d'une riposte collective : formations juridiques avec des avocats sur les aspects légaux de la culture anti-répressive, mais aussi luttes antisexistes en teuf ou réduction des risques (RDR)... Face à l'étau policier et judiciaire, il ne s'agit plus seulement de se défendre, mais de construire « un imaginaire résistant pour repenser les outils et pratiques capables de produire une narration propre au mouvement », poursuit Incognita3. En plus d'une plateforme de discussion, Smash Repression s'est illustré par la réappropriation d'un mode de contestation un peu oublié : la « mani'festive » ou « street parade ». « Si vous nous interdisez de faire la fête, alors nous viendrons la monter sous vos fenêtres », explique un autre teufeur dans IncognitaK. Des mois durant, les grandes villes italiennes ont ainsi vu défiler d'immenses sonos, habituellement reléguées aux marges des villes et campagnes.
Comme en Italie, la répression contre les free parties va aussi bon train en France. Face au durcissement des sanctions prévu par les récentes lois RIPOST et PPL1133, des structures comme Tekno AntiRep se sont montées en soutien au mouvement, contre les saisies de matériel et la stigmatisation de la culture free party. La pratique de la mani'festive est aussi revenue. Mais attention, avertit un teufeur dans IncognitaK, car en Italie « la street parade a été mal comprise ». « [Elle] n'a pas réussi à converger avec d'autres luttes, et elle s'est vidée de son contenu politique. De simples promenades autoréférentielles tolérées par les autorités, pendant que les free party restaient rares, petites et fortement réprimées. »
Le public italien s'est également resserré : moins de teufs, moins de monde, moins longtemps, l'esprit plus alerte sur le surgissement possible de l'en-dehors (les keufs). Une teufeuse française témoigne de ce changement : depuis les lois répressives du gouvernement Meloni, les fêtes de l'autre côté des Alpes auxquelles elle a participé ne rassemblaient que quelques centaines de personnes tout au plus. Des événements, plus discrets, permettant encore de passer sous les radars policiers.
« Pour chaque voix réduite au silence et chaque personne incarcérée, il y aura mille autres TAZ prêtes à se soulever, à occuper, à libérer et à créer le conflit »
Les réactions critiques de spécialistes du droit pénal et de constitutionnalistes italiens auront au moins permis d'alléger la charge pénale qu'encourent les simples participants à la fête. Une victoire fragile, mais pas anodine, qui laisse aux teufeurs une voie encore ouverte : celle du recours juridique. Le decretto sicurezza est ainsi aujourd'hui la cible de nouvelles critiques des magistrats. S'il n'y a pas d'évidence sur la marche à suivre pour échapper à cette poussée répressive, Ana nous invite toutefois à l'optimisme : « Créons des alliances internationales, conscientes et combatives. Pour chaque voix réduite au silence et chaque personne incarcérée, il y aura mille autres TAZ [Temporary autonomous zone, ou Zone autonome temporaire en français, ndlr] prêtes à se soulever, à occuper, à libérer et à créer le conflit. Depuis plus de 30 ans, le mouvement a affronté la répression. Nous ne nous sommes jamais laissés dompter par l'Histoire. »
1 En Italie le « décret-loi » correspond à un projet de loi en France. Il est proposé par le gouvernement avant d'être voté par le pouvoir législatif.
20.06.2026 à 02:30
Leila Porcher
Le détroit d'Ormuz et les revirements délirants de Trump obsèdent les médias occidentaux. Sur le terrain de la guerre en Iran, c'est la répression contre l'opposition et la population qui occupe le régime et s'intensifie à mesure des bombardements israélo-américains. Entretien avec l'activiste kurde Kawsar Fattahi, exilée au Kurdistan irakien. Internet vient d'être partiellement rétabli en Iran. Cela permet de constater petit à petit l'ampleur des dégâts. Depuis l'intérieur de l'Iran, ce (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Benoit GuillaumeLe détroit d'Ormuz et les revirements délirants de Trump obsèdent les médias occidentaux. Sur le terrain de la guerre en Iran, c'est la répression contre l'opposition et la population qui occupe le régime et s'intensifie à mesure des bombardements israélo-américains. Entretien avec l'activiste kurde Kawsar Fattahi, exilée au Kurdistan irakien.
Internet vient d'être partiellement rétabli en Iran. Cela permet de constater petit à petit l'ampleur des dégâts. Depuis l'intérieur de l'Iran, ce sont les régions périphériques, où vivent les populations discriminées, qui sont davantage sous pression. Bien que la République islamique revendique représenter une nation et une religion – le chiisme –, le pays est une mosaïque de minorités ethniques et religieuses. Parmi celles-ci, une longue tradition de contestation et d'organisation politique se perpétue chez les Kurdes, lesquel·les ont massivement participé à la révolution de 1979 contre la monarchie et se sont fermement opposé·es à la nouvelle constitution. En réponse, la nouvelle République islamique les a maté·es dans le sang. S'en est suivit une guerre dans les années 1980 entre le régime et les Peshmergas, le nom donné aux combattant·es kurdes signifiant « celleux qui font face à la mort ». Aujourd'hui, la région reste soumise à l'armée, aux arrestations arbitraires et à des politiques de sous-développement programmé. Kawsar Fattahi est membre du Komala – un parti fondé en 1969 à Téhéran par des étudiant·es kurdes d'extrême gauche, axé sur la lutte sociale – et de plusieurs organisations féministes. Elle a milité clandestinement en Iran avant d'être contrainte de fuir en 2013. Elle explique les répercussions des soulèvements de janvier et de la guerre déclarée le 28 février sur la lutte des Kurdes d'Iran qui continue de vivre malgré tout.
À quoi ressemble la vie quotidienne au Kurdistan iranien ?
« Les gens souffrent : la région est militarisée, l'économie est en crise et certains produits alimentaires et de première nécessité sont introuvables.
« Les autorités craignent davantage un soulèvement interne que les bombes »
Les gens n'ont aucune idée de ce que l'avenir leur réserve, surtout au Kurdistan, car ils savent que si le régime survit à ce conflit, ce sont eux qui en paieront le prix. Ma mère, âgée de 67 ans, a été arrêtée il y a quelques jours par les gardiens de la révolution, et nous n'avons aucune idée de l'endroit où elle est détenue. Cela fait partie du quotidien là-bas : les forces de sécurité peuvent faire des descentes dans les maisons à tout moment. Il existe un fossé énorme entre le régime et la population. Les autorités craignent davantage un soulèvement interne que les bombes. C'est pourquoi, quand le premier cessez-le-feu a été déclaré le 8 avril et que des négociations ont commencé, le régime a dû démontrer qu'il avait toujours le pouvoir de réprimer : chaque jour, de nouvelles exécutions ont lieu en Iran, trois ou quatre jeunes chaque matin. À Bukan, par exemple, un jeune homme aurait été condamné à mort après avoir été accusé d'aider Israël, simplement parce qu'il avait Google Maps sur son téléphone. »
Pourquoi les Kurdes constituent une cible spécifique pour les belligérants ?
« Même avant la guerre, les forces iraniennes bombardaient régulièrement les camps de l'opposition kurde iranienne basés au Kurdistan irakien, et nous avons toujours subi cette menace.
« La première chose que le régime pense devoir faire, c'est de torpiller l'opposition kurde »
Mais après le début de la guerre, comme le régime considère que les partis kurdes sont la seule force d'opposition armée et organisée, elles ont intensifié la pression et rapidement pris position à la frontière avec le Kurdistan Irakien. La première chose que le régime pense devoir faire, c'est torpiller l'opposition kurde. Lorsque la guerre a éclaté, la population pensait que cela pourrait, non pas renverser le régime, mais l'affaiblir pour trouver le moyen de s'en débarrasser. Mais nous n'allons pas servir de chair à canon pour les intérêts d'un autre pays. Lorsque les négociations ont commencé, les Iranien·nes ont été très déçu·es et effrayé·es, car le régime s'est mis à arrêter et exécuter encore plus. »
Qu'en est-il de l'affirmation du 6 avril de Trump selon laquelle les partis kurdes auraient reçu des armes ?
« Tous les partis kurdes l'ont démenti. Cela a également été une surprise pour nous. Nous l'avons découvert à la télévision. Cela tend à renforcer l'hostilité des Perses et d'autres groupes envers les Kurdes au sein de la société iranienne. Pendant des décennies, la propagande de la République islamique présentait le peuple kurde comme brutal et meurtrier. Mais après la révolution de Jina [ ou révolution Femme, Vie, Liberté – ndlr ]1, une forme d'unité et de confiance s'est installée entre les nations. De nombreux·ses Iranien·nes ont commencé à avoir une image plus positive et plus réaliste du mouvement kurde, son caractère progressiste. Mais aujourd'hui, après les déclarations de Trump, je crains que cela n'affecte cette perception à Téhéran et dans d'autres villes, que les Kurdes soient soupçonné·es d'avoir volé des armes destinées à tous les Iraniens. Une fois de plus, nous sommes contraint·es de nous justifier. »
Comment s'est déroulé le soulèvement de janvier ?
« Tout a commencé parce que le taux de change du dollar était devenu très élevé – ce qui affectait tous les aspects de la vie. Très vite, cela s'est transformé en un soulèvement contre le régime, car les gens savent que celui-ci est responsable de cette situation. Les groupes d'opposition kurdes ont d'abord incité à faire grève plutôt qu'à manifester dans la rue, car ils anticipaient une répression violente. Cependant, des manifestations ont éclaté dans des villes kurdes comme Ilam et Kermanshah, où la première répression meurtrière a eu lieu. Les forces de sécurité ont tiré sur la population, y compris sur des enfants. Les blessé·es ont été transporté·es à l'hôpital, puis les autorités s'en sont prises aux hôpitaux eux-mêmes. Certain·es bléssé·es ont été achevé·es d'une balle dans le crâne. Beaucoup de gens ont tout simplement disparu. Auparavant, lorsque le régime tuait des manifestant·es, il cachait les corps et dissimulait l'ampleur des massacres. Mais en janvier, il a ouvertement exposé des rangées de cadavres dans les rues pour terroriser la population. Les gens étaient sous le choc. Les familles des victimes se sont regroupées et organisées. Lors des cérémonies, elles ont dit publiquement qu'elles ne resteraient pas silencieuses et ont invité les citoyen·es à manifester leur respect en assistant aux funérailles malgré les intimidations. Après cela, dans chaque rue, on pouvait voir de petits drapeaux en hommage aux morts. Les villes ressemblaient à une mer noire recouverte du nom des victimes. Avant, beaucoup de gens pensaient que l'action civile pacifique était le meilleur moyen d'instaurer la démocratie. Mais après janvier, certain·es ont commencé à dire que les armes étaient nécessaires pour se débarrasser de ce régime, car celui-ci n'agit qu'à coups de balles, rien d'autre. »
Comment envisages-tu l'avenir ?
« Les problèmes qui ont déclenché les soulèvements sont toujours là et se sont même aggravés. Je pense donc que les gens vont à nouveau descendre dans la rue, parce qu'ils n'ont pas d'autre choix. Pensez aux familles des milliers de personnes qui ont été réprimées. Comment peuvent-elles rester silencieuses ? Elles n'ont plus rien à perdre. »
Quel est l'héritage de la révolution Femme, Vie, Liberté ?
« La révolution Femme, Vie, Liberté est devenue une base pour l'avenir, car elle a été profondément progressiste. Les slogans disaient le respect envers le peuple kurde, le peuple baloutche et les autres minorités. Les gens ont remarqué qu'au Kurdistan, les femmes avaient lancé un mouvement et que les hommes se tenaient à leurs côtés.
Être une femme Peshmerga n'était plus considéré comme honteux ; c'est devenu un honneur au Kurdistan.
C'était une nouveauté pour le reste de l'Iran, mais pas dans l'histoire du mouvement kurde. Lorsque Komala a commencé à intégrer des femmes dans la lutte armée dans les années 1980, cela a marqué un tournant pour le statut de celles-ci. Dès lors, être une femme Peshmerga n'était plus considéré comme honteux ; c'est devenu un honneur au Kurdistan. Les femmes ont intégré le comité central, en tant que dirigeantes et organisatrices. C'est pourquoi, pendant cette révolution, différents mouvements ont pu se rencontrer : les mouvements de femmes, de travailleurs ou encore d'enseignants. Tous·tes ont déclaré : “ Nous avons une histoire commune. Nous avons un avenir commun. ” Cela représentait l'Iran pour lequel nous nous sommes battu·es pendant des décennies, et l'Iran pour lequel nous souhaitons continuer à nous battre. »
1 . En septembre 2022, une jeune kurde iranienne, Jina Amini meurt après s'être fait arrêtée par la police des mœurs à Téhéran. Face à ce nouveau féminicide d'État, la population iranienne descend massivement dans la rue. Un slogan, hérité des luttes des femmes kurdes, est repris dans tout le pays : « Femme, Vie, Liberté ».
20.06.2026 à 02:30
Eliott Dognon
Le 9 mai dernier, alors qu'un vent fasciste souffle sur la Croatie, les antifascistes de Zagreb organisent les Trnjanski kresovi, un événement festif annuel qui commémore la libération de la capitale croate par les Partisans yougoslaves le 8 mai 1945. Reportage. Sous un ciel bleu et un soleil de fin d'après-midi qui rougit les peaux, quelques milliers de personnes occupent les pelouses des quais de la Save. Il est 17 heures 30, nous arrivons devant Močvara à Zagreb, un club aux allures de (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Pauline GilletLe 9 mai dernier, alors qu'un vent fasciste souffle sur la Croatie, les antifascistes de Zagreb organisent les Trnjanski kresovi, un événement festif annuel qui commémore la libération de la capitale croate par les Partisans yougoslaves le 8 mai 1945. Reportage.
Sous un ciel bleu et un soleil de fin d'après-midi qui rougit les peaux, quelques milliers de personnes occupent les pelouses des quais de la Save. Il est 17 heures 30, nous arrivons devant Močvara à Zagreb, un club aux allures de hangar timbré d'une fresque murale au message explicite : « Ne travaillez jamais », écrit en français. Une foule intergénérationnelle venue de toute l'ex-Yougoslavie et d'ailleurs se retrouve pour pique-niquer autour de cinq bûchers. Certains jouent au frisbee pendant que des bambins se roulent dans l'herbe, hilares. D'autres déambulent entre les tables de collectifs militants, la cantine où l'on sert une soupe de haricots et la scène principale. Prises de paroles, conférences ou encore tables rondes s'y succèdent, allant du combat antifasciste des Partisans yougoslaves à la défense des réfugiés, en passant par le soutien à la Palestine.
« L'inclusion est un élément fondamental de l'antifascisme : c'est un combat pour les droits de toutes les minorités de notre société »
Des performances artistiques fleurissent à l'ombre de la bannière « Ujedni protiv fašizma » (« Unis contre le fascisme »). Bienvenus aux Trnjanski kresovi (Les feux de joie de Trnje1), l'événement qui commémore la libération de Zagreb du joug fasciste le 8 mai 1945.
« Au cours de l'année écoulée, nous avons constaté comment les Oustachis [une milice séparatiste fondée en 1930, soutien de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste ayant commis des massacres de Serbes, Tziganes et Juifs — ndlr] sont ouvertement glorifiés et réhabilités depuis les bancs du Parlement, les scènes de concert et les tribunes des supporters de foot, avec le soutien inconditionnel des autorités et de certaines institutions », écrit le réseau des femmes antifascistes de Zagreb (Mreža Antifašistkinja Zagreba – MAZ), organisateur des Trnjanski kresovi, dans un post Instagram. « Des groupes d'extrême droite profèrent des menaces à l'encontre de la minorité nationale serbe, des journalistes et des militants. Les agressions et les vols visant les travailleurs migrants deviennent monnaie courante dans les rues de nos villes. »
Le public lâche quelques larmes à l'écoute de « Je ne veux pas mourir dans les combats de Sarajevo », ville symbole de l'identité yougoslave
Plus tôt dans l'après-midi, nous nous sommes immergés dans cette ambiance nauséabonde. Alors que nous flânons dans le centre-ville de Zagreb, nous croisons la « marche pour la vie », une manifestation anti-avortement. Nous feignons à peine notre surprise à la vue d'une bonne sœur portant une pancarte : « Ceci est un choix », accompagné de deux glaces – « Ceci est un enfant » accompagné d'un fœtus. Pire, à la fin du rassemblement, la foule se rassemble dans le parc Zrinjevac pour une petite session musicale. Et là, SURPRISE ! Marko Perković, dit « Thompson », monte sur la scène. Interdit de se produire dans plusieurs pays, il est tout simplement le chanteur le plus populaire de Croatie. En juillet 2025, il a organisé le plus grand concert de l'histoire du pays à l'hippodrome de Zagreb avec environ 450 000 personnes présentes. Des saluts nazis avaient rythmé la soirée et Thompson s'était même laissé aller à envoyer un « Za Dom – Spremni ! » (« Pour la patrie – Prêts ! »), la devise des Oustachis, reprise en cœur par la foule. Nous prenons rapidement la poudre d'escampette en direction de Močvara !
Fondés en 1977 par l'Union de la jeunesse socialiste de Croatie, branche croate de l'organisation des jeunesses communistes yougoslaves, les Trnjanski kresovi s'installent dès le départ sur les quais de la Save. C'est à cet endroit, via le pont de la Liberté, que les Partisans yougoslaves entrent dans la ville le 8 mai 1945 pour libérer Zagreb des Oustachis. Tombés dans l'oubli à la faveur du nationalisme à la fin des années 1980 et des guerres de Yougoslavie qui ont suivi, ce n'est qu'en 2015 que le MAZ remet au goût du jour l'événement en rassemblant plus largement. « L'inclusion est un élément fondamental de l'antifascisme. C'est un combat pour les droits des travailleurs, des femmes, des personnes LGBTQ+ et de toutes les minorités de notre société », explique Kiša Bizović Grgas, membre de MAZ2.
Les feux de joie sont allumés par une torche qui passe de main en main au son des tambours et du cri : « Nous sommes tous antifascistes ! »
Pour mettre tout ça sur pied, les organisateurs peuvent notamment compter sur des soutiens venant de l'opposition, dont la boussole idéologique s'avère ambiguë, impliquant parfois des personnalités nationalistes. Ils ne se privent d'ailleurs pas de critiquer celle-ci tant elle « aborde l'antifascisme avec malaise et réserve et échoue à former un front commun. »
Vers 20 heures, notre pack de bières et notre pique-nique bien entamés, les feux de joie sont allumés par une torche qui passe de main en main au son des tambours et du cri : « Nous sommes tous antifascistes ! » reprit en cœur dans un élan ritualisé. Plusieurs banderoles sont déployées : « Partisanes et Partisans – Merci ! », « Unis contre le sionisme » ou encore « Unis contre la transphobie ». N'en déplaise à une poignée de fascistes venus perturber l'événement, tenus à distance par un cordon de flics.
Peu après 21 heures, une foule incandescente de fêtards se retrouve dans le club Močvara pour l'« Antifa Night » où s'enchaînent les riffs de guitare de plusieurs groupes croates avant l'arrivée du mythique groupe de punk anarchiste serbe Atheist Rap. À ce moment, le pogo s'intensifie dans une ambiance bienveillante et généreuse. Femmes et hommes s'élancent ou s'enlacent au milieu des flots de bibine virevoltants et parmi les effluves de sueur.
« Des groupes d'extrême droite profèrent des menaces à l'encontre de la minorité nationale serbe, les agressions visant les travailleurs migrants deviennent monnaie courante dans nos villes »
Certains, portés par la foule, reprennent les paroles apprises par cœur oscillant entre critique acérée du nationalisme, antimilitarisme et humour absurde. D'autres lâchent quelques larmes à l'écoute de « Je ne veux pas mourir dans les combats de Sarajevo », ville symbole de l'identité yougoslave et de la coexistence multi-ethnique avant que plus de 10 000 âmes n'y périssent sous les balles et les bombes pendant son siège (1992 – 1996). Nos godasses sont désormais flinguées, mais on ressort plus que jamais reboostés en se rappelant que « tous les systèmes sont les mêmes, seul le bâton change d'étiquette », et qu'« il vaut mieux mener une guerre contre eux qu'un millier de guerres contre nous-mêmes. »3