19.09.2026 à 02:30
Orianne Hidalgo-Laurier
Derrière la vitrine du Royaume avec ses infrastructures flambant neuves et ces événements sportifs internationaux, la majorité de la population vit dans la précarité. Malgré le soulèvement sans précédent de la « Gen Z », la main de fer du Makhzen se resserre, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, pour anéantir toute forme de critique. Un enlèvement en bonne et due forme, le pied à peine posé sur le sol marocain : le récit que fait Ali Lmrabet, 66 ans, de son arrivée à Tanger le 12 (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Caroline Sury, Le dossier
Derrière la vitrine du Royaume avec ses infrastructures flambant neuves et ces événements sportifs internationaux, la majorité de la population vit dans la précarité. Malgré le soulèvement sans précédent de la « Gen Z », la main de fer du Makhzen se resserre, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, pour anéantir toute forme de critique.
Cette jeunesse est celle qui croupit dans le « Maroc inutile » où l'accès au soin, à l'emploi et à l'éducation est bouché. Le Royaume préfère peaufiner sa vitrine internationale à coups de milliards, et dans le calme
Il allonge la liste des intellectuel·les, artistes et militant·es récemment arrêté·es par les autorités marocaines, qu'ils résident ou non en Europe. Un climat de peur s'installe au-delà des frontières. On peut être poursuivi pour un tweet posté depuis l'étranger. Cette vague d'arrestations déferle alors même qu'à l'extérieur, le Royaume renforce sa position stratégique et qu'à l'intérieur, une mobilisation sans précédent l'a secoué : le mouvement GenZ 212. Le tout, dans une ambiance de fin de règne.
« Je suis la preuve que la torture persiste au Maroc. Si moi, journaliste, j'ai été agressé, qu'est-ce qu'il en est pour les citoyens lambdas ? ! » Pendant les 72 heures qu'il a passé au cachot, filmé et surveillé H24 par un policier, Ali Lmrabet explique avoir voulu déposer plainte pour violences et séquestration : « Le substitut du procureur était obligé d'ouvrir une enquête. Il ne l'a pas fait. Ils n'ont sorti aucun communiqué. C'est le silence total. Ils ont dû se rendre compte qu'ils avaient commis une bourde et ils veulent étouffer l'affaire. » Remis en liberté sans poursuite, il l'affirme sans détour : « Le Maroc n'est pas une démocratie, mais un état policier. » Le briscard de la presse marocaine est un caillou dans la chaussure de Mohammed VI depuis des décennies : au début des années 2000 il est condamné à de la prison ferme pour « outrage envers le Roi », ses hebdomadaires sont fermés et il est interdit d'exercer sa profession au Maroc. Selon lui, « il n'y a pas de durcissement de la répression, ça a toujours été comme ça ».
À sa sortie du poste, le journaliste tombe sur un comité de soutien. Il comprend que le détenu dans la cellule voisine est vraisemblablement El Mahdi Lyoubi alias Mehdi Black Wind. Le rappeur marocain, résidant à Marseille, a été cueilli lui aussi à l'aéroport, le 13 juillet, au retour d'un séjour en famille. Dix-huit jours de taule et une vague d'indignation internationale plus tard, il est remis en liberté provisoire. L'artiste, ouvertement critique envers le pouvoir, avait pourtant été invité sans problème au festival L'Boulevard de Casablanca en septembre 2025. Aujourd'hui, il est poursuivi pour « outrage à une institution constitutionnelle », tout comme ses homologues Jawad Asradi et Souhaib Qabli.
Ces rappeurs sont antisystème et très connectés. Pour le régime, ils représentent un vrai danger parce qu'ils s'adressent aux jeunes
Le rappeur Hamza Raid a quant à lui été condamné pour « incitation à commettre des crimes et délits par voie électronique ». Des chefs d'accusation pratiques pour traquer les esprits critiques jusque sur la toile. El Mahdi risque entre six mois et deux ans de prison et attend sur le sol français son procès qui aura lieu le 2 octobre prochain. « À ce jour, je n'ai toujours pas eu accès à mon dossier et aucun juge ne m'a clairement énoncé ce qu'il m'était reproché. [...] En garde à vue à la BNPJ de Casablanca on m'a fait comprendre que j'étais arrêté à cause de mes paroles », témoigne-t-il dans un entretien à Mediapart.
Malgré la mobilisation #FreeKoulchi (« libérez tout le monde »), le message du Makhzen est clair. « Des artistes politisés qui visent le vrai pouvoir, c'est inédit ! Ces rappeurs sont antisystèmes et très connectés. Pour le régime, ils représentent un vrai danger parce qu'ils s'adressent aux jeunes, tout aussi connectés, analyse Omar Brousky. C'est un mécanisme de socialisation, mais aussi de politisation pour la partie la plus sensible de la société. » Le journaliste vit au Maroc, mais vend ses livres à l'étranger, leur publication étant interdite dans son pays. Si les arrestations des artistes contestataires et des militants pro-Palestine ne le surprend pas, Omar Brousky explique que ce n'est pas le profil de la plupart des participants de GenZ 212. Un mouvement social qui a émergé spontanément sur Discord après la mort de huit femmes enceintes à l'hôpital public d'Agadir. Le 27 septembre 2025, plusieurs milliers de personnes descendent dans les rues, des pancartes « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades » au poing. « C'était inimaginable ! Il s'agit de jeunes de 18 à 25 ans, éduqués, de la petite classe moyenne, organisés via les réseaux, mais qui ne sont ni aguerris politiquement, ni soutenus par des partis politiques ou des syndicats, contrairement à ceux du 20 février 20111. Les revendications de ces derniers étaient précises, comme l'installation d'une monarchie parlementaire, celles de GenZ 212 restent assez naïves [la justice sociale et la fin de la corruption – ndlr] et ne visent pas les vraies structures du pouvoir. » Cette jeunesse est celle qui croupit dans le « Maroc inutile » où l'accès au soin, à l'emploi et à l'éducation est bouché.
Le Makhzen a écrasé le mouvement dès le début avec une main de fer. C'est une répression jamais vue au Maroc
Le Royaume préfère peaufiner sa vitrine internationale à coups de milliards, et dans le calme. Ce même mois de juillet, Lecornu et Akhannouch, le chef du gouvernement marocain, renforçaient en une poignée de main le statut de la France comme principal investisseur étranger. Ça, c'est le « Maroc utile ». « Depuis 2003 et la bénalisation22 du régime, l'économie prime au détriment de l'état de droit », rappelle Omar Brousky. Le budget de la sécurité a quant à lui été multiplié par trois. « Aujourd'hui, avec l'affaiblissement physique du Roi, l'entourage de celui-ci se renforce, ce qui favorise par ailleurs les abus de pouvoir. »
Lorsque Hakim Sikouk sort de chez lui le dimanche 28 septembre, c'est une véritable rafle dans les rues de Rabat : « C'était terrible… La police a commencé à les arrêter 4 heures avant la manif. Elle prenait leurs téléphones, les fouillait, regardait les contacts sur Discord. C'est comme ça que le Makhzen est arrivé à avoir une cartographie de la mobilisation. Ce jour-là, il y a eu 800 arrestations. » Le président de la section de Rabat de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) n'est pas vraiment étonné par la contestation, c'est la brutalité de la réaction qui le sidère : « Le Makhzen a écrasé le mouvement dès le début avec une main de fer. C'est une répression jamais vue au Maroc. Pour le pouvoir, il fallait à tout prix éviter un nouveau 20 février. » Au moins trois morts, des centaines de blessés… Hakim Sikouk dénombre : « Sur 5 000 arrestations, il reste 800 jeunes poursuivis. Certains ont eu des condamnations de trois à six mois de prison, d'autres sont déjà sortis avec du sursis, d'autres attendant encore leur verdict, incarcérés. » Dès novembre 2025, l'AMDH crée le Comité national de soutien aux familles des détenus du mouvement « Génération Z ». Sous embargo depuis 2013, l'association « est aujourd'hui le seul opposant au Makhzen ». A priori, le régime s'en tamponne la couronne : enfermer sa jeunesse en masse, la tenir en exil voire l'envoyer au casse-pipe à la frontière, les conséquences lui importent peu. « Le régime marocain ne prend même pas la peine d'identifier et de rapatrier les cadavres de Ceuta. Il s'en fiche de l'image qu'il donne à l'Europe puisqu'il est soutenu par Trump et Israël. Et puis les organisations européennes de gauche et des droits humains, ça fait longtemps qu'elles ne bougent plus. »
19.09.2026 à 02:30
Jonas Schnyder
Depuis mars 2026, Radio Galère diffuse tous les deuxième et quatrième lundis du mois Brigade Pirate, une nouvelle émission sur les réalités des métiers de la restauration. Une immersion riche en témoignages et anecdotes, entre amour de la cuisine et violences au travail. C'est au début de l'année 2026 que Lara Pop's (pseudo) se décide à lancer un podcast sur les coulisses des métiers de la restauration dans lesquels elle travaille depuis plus de 18 ans. Diffusés sur Radio Galère (88 .4 à (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Karl Grux
Depuis mars 2026, Radio Galère diffuse tous les deuxième et quatrième lundis du mois Brigade Pirate, une nouvelle émission sur les réalités des métiers de la restauration. Une immersion riche en témoignages et anecdotes, entre amour de la cuisine et violences au travail.
D'où t'es venue l'envie de faire ce podcast ?
« C'est avant tout une déclaration d'amour aux métiers de la restauration (snack, brasserie, bistrot, restaurant...).
« Les médias vendent du rêve mais la cuisine ce n'est pas “Top chef !” »
J'avais envie de raconter nos aventures quotidiennes, autant pour parler de la passion et de la sensualité qu'il y a à faire à manger pour les autres, que pour parler des problèmes graves auxquels on se confronte. Les médias vendent du rêve mais la cuisine ce n'est pas “Top chef !” Durant toutes ces années, j'ai vu trop de choses choquantes et j'ai trop souvent fermé ma gueule, comme cette fois où un supérieur passe derrière une pâtissière et lui met une fessée par surprise, sans que personne ne réagisse. J'y repense encore aujourd'hui. J'ai vu trop d'injustices, de violences et de choses choquantes, que ce soit l'agressivité dans le travail, la consommation de drogue (qui concerne toute la hiérarchie), des gens se faire virer du jour au lendemain, la pénibilité dans le travail sans aucune reconnaissance.... Je voulais faire quelque chose de toutes ces dingueries, donner la parole aux personnes concernées et contribuer à changer les mentalités dans le métier. »
C'est quoi ces mentalités dont tu parles ?
« Nos métiers de la restauration, dans le service ou en cuisine, sont passionnants, mais on s'abîme beaucoup, principalement à cause des conditions de travail scandaleuses : horaires à rallonge, cuisines pas aux normes, notamment l'été quand il fait super chaud, contrats défavorables où la pause repas est déduite de ta paye alors que t'as même pas forcément le temps de la prendre, sous-effectif permanent... Mais il y a aussi la maltraitance managériale, et la teuf (alcool et drogues) que les patrons nous laissent faire – quand ils ne nous y incitent pas directement, “en compensation”, en disant que c'est open bar toute la nuit pour les employés, ou en devenant tout d'un coup sympa, alors qu'ils ont mal parlé toute la journée. Et l'état d'esprit c'est de ne pas se plaindre, de serrer les dents et de souffrir en silence. Personne ou presque ne se plaint car c'est vu comme normal, alors on avance avec nos nerfs. Cela vient en grande partie du milieu hôtelier, qui est très hiérarchique et militaire, et au sein duquel ton apprentissage passe par le fait de fermer ta gueule pour apprendre, et de te construire là-dedans. Alors qu'on devrait se soutenir collectivement, nourrir les solidarités face aux patrons et aux chefs qui abusent, prendre soin de nous et défendre nos droits. »
C'est là qu'on a besoin de culture syndicale ?
« Dans un épisode, j'ai invité des personnes de MEP Marseille2 avec lesquelles je parlais du fait de travailler dur, ce qui n'était pas si grave s'il y avait de la reconnaissance à nos efforts.
« On est très peu à connaître nos droits »
L'une d'elles m'a répondu que la reconnaissance, c'était la carotte pour nous pousser à être productifs mais que ça ne remplit jamais ton frigo. On est très peu à connaître nos droits. Elles ont raconté l'histoire d'une Italienne dont la période d'essai sur son contrat a été écourtée par rapport à ce que dit la loi, de manière à pouvoir mettre fin plus rapidement et facilement à son embauche. Elle est allée en justice avec le collectif et a gagné, c'était une belle victoire.
J'ai moi-même beaucoup appris en faisant ces émissions. Je pense en particulier au droit de retrait, qui nous permet légalement de ne pas travailler dans le cas d'un contexte de travail jugé dangereux. Si on bosse dans une cuisine défectueuse, où les fils électriques touchent le sol humide, ou si tu reçois des décharges électriques à chaque fois que tu utilises un robot – situations classiques. Mais trop souvent encore, utiliser ce droit de retrait va donner l'impression aux collègues qu'on les lâche, alors qu'il faudrait s'allier pour que le patron résolve les problèmes dénoncés. On doit pouvoir s'outiller, apprendre et se défendre pour savoir quand on nous ment – ce qui arrive régulièrement – et ce qui est illégal. »
La consommation de drogues semble être un gros sujet dans le métier...
« Dans nos métiers, la frontière entre fête et travail est vraiment floue, et la gestion des addictions compliquée. Le rythme est souvent frénétique, des montagnes russes émotionnelles, entre moments calmes et intensité, qui nous font passer par tout un panel d'émotions. Et quand le service est terminé, même fatigués, on en veut encore. C'est souvent un travail d'équipe qui rend difficile le fait de quitter le groupe, alors on fait des prolongations.
En tant que meuf, à moins d'être cheffe, c'est parfois compliqué d'être simplement vue comme une coéquipière de taf : tu peux vite être sexualisée
Ça commence en mode festif mais ça peut rapidement devenir une compensation à la dureté de la journée, puis un moyen de tenir le coup, une addiction, et la fête n'est plus drôle. Récemment, dans Le Monde3, ils pointaient la responsabilité des patrons dans la consommation d'alcool et de cocaïne, qui touche toute la hiérarchie. C'est dramatique mais des plus banalisé : en cuisine, on souffre en silence de nos addictions. On a l'habitude d'aller bosser en étant massacrés, c'est notre quotidien, ça nous abîme et des vies sont détruites à force. »
Face à ces difficultés, est-ce qu'il y a des différences entre hommes et femmes ?
« C'est flagrant dans la gestion de ces consommations : un mec qui consomme tout le temps et en souffre ne va pas en parler, même pas à ses potes, car c'est de la faiblesse ; alors qu'entre meufs, on va plus avoir tendance à en parler, même si ça reste une honte et un tabou. Après, en tant que meuf, à moins d'être cheffe, c'est parfois compliqué d'être simplement vue comme une coéquipière de taf : tu peux vite être sexualisée, avec des questions intrusives, alors que t'as juste envie de bosser tranquille. Ce sont des mentalités à changer, les meufs en ont marre mais elles ouvrent de plus en plus leur gueule. Ceci dit, je me suis fait de nombreux frères en cuisine, et d'avoir “connu la guerre” avec eux, ça a rendu nos amitiés fortes. »
C'est quoi les autres sujets que tu abordes ?
« On a fait un épisode sur les meufs dans les restaurants étoilés, qui sont des lieux où les égos peuvent être terribles, et les chefs soi-disant intouchables car ils ont trop de pouvoirs sur leurs équipes et sur leurs établissements. J'aimerais aussi beaucoup faire une émission sur les personnes sans-papiers dans la restauration. J'ai entendu tellement de choses moches, même de patrons a priori sympas.
Après, l'émission ne se résume pas à des coups de gueule. Le projet est au contraire de toucher, faire réfléchir au sein du métier et au-delà. On met énormément d'amour dans une assiette destinée à quelqu'un qu'on ne connaît pas, on donne beaucoup de nous-mêmes malgré les difficultés. Il faut en parler pour changer les mentalités et qu'on puisse continuer à faire ces métiers qu'on aime. Pour la suite, je ne sais pas si j'aurai le temps de continuer à porter le projet seule, alors si des personnes veulent rejoindre la brigade pirate pour amener de l'énergie, parler d'autres sujets, et contribuer à libérer la parole des travailleurs de la restauration, n'hésitez pas à embarquer car la lutte ne fait que commencer4. »
1 . Le podcast est disponible sur le site de Radio Galère : radiogalere.org/emission/les-cuisiniers-pirates-de-marseille.
2 . Collectif de lutte syndicale de travailleur·ses de l'hôtellerie, de café et de la restauration. Sur Insta : mep_marseille.
3 . « “Je prenais une trace avant le service, cachée dans les toilettes” : comment la cocaïne sature le monde de la restauration », Le Monde (11/07/2026).
4 . Pour contacter la Brigade Pirate : brigadepirate@proton.me.
19.09.2026 à 02:30
Sophie Bourlet
Organisé chaque été dans la vallée de la Roya, le festival les Passeur·ses d'Humanité veut faire passerelle entre les communautés. Six ans après la tempête Alex, qui avait soulevé un puissant élan de solidarité, la vallée reste un territoire de luttes : pour l'eau, le rail, l'accueil des personnes migrantes. Le festival Passeur·ses d'humanité, c'est ce festival où l'on peut écouter l'économiste théoricien du salaire à vie Bernard Friot, improviser une Marseillaise décadente au son d'un (…)
- CQFD n°255 (septembre 2026) / Magali Attiogbé
Organisé chaque été dans la vallée de la Roya, le festival les Passeur·ses d'Humanité veut faire passerelle entre les communautés. Six ans après la tempête Alex, qui avait soulevé un puissant élan de solidarité, la vallée reste un territoire de luttes : pour l'eau, le rail, l'accueil des personnes migrantes.
Aux bénévoles2 derrière le bar, quand je demande à parler à la tête pensante, toustes me parlent de Jacques. Jacques Perreux est un ancien élu local, autrefois secrétaire général de la Jeunesse communiste (JC), puis directeur de campagne de José Bové. Aujourd'hui, il préside l'association Les Ami·es de la Roya, qui organise le festival chaque année. Quand on l'interroge sur ce long parcours militant, il résume, amusé : « La plus belle chose que j'ai faite dans ma vie, c'est d'avoir adhéré à la JC, la deuxième meilleure chose que j'ai faite dans ma vie, c'est de partir du Parti communiste ! » « Intransformable », selon lui.
Cette année, la neuvième édition du festival se déroulait sur le thème des « biens qui nous sont communs ». « On voulait montrer qu'ils peuvent être matériels : l'eau, l'air, les paysages ; mais aussi immatériels : la formation, l'information ou les traditions », explique Jacques en désignant la Roya, le fleuve côtier qui serpente – pour l'heure paresseusement – du col de Tende à Vintimille en Italie. Cette eau est aussi celle qui a dévasté le paysage il y a six ans.
« Du béton, du béton, du béton. Des méthodes très productivistes, alors qu'on aurait pu faire des projets plus naturels… »
En 2020, la tempête Alex avait fait déborder le lit en quelques heures à peine, causant d'importantes coulées de boue, des ravages dans la vallée et une dizaine de victimes. Le lendemain, les habitant·es sont sonné·es : 60 kilomètres de routes sont détruits, 500 bâtiments sont endommagés et des villages entiers sont coupés du monde.
Loélia, jeune cultivatrice dans le village de Saorge, se souvient : « Il n'y avait plus ni réseau téléphonique, ni eau, ni électricité. Pour rejoindre les villages, on marchait le long de la voie ferrée. » L'armée et les pompiers arrivent rapidement sur place. Un ballet d'hélicoptères incessant évacue 500 personnes et ravitaille des centaines d'autres. L'État promet 150 millions d'euros pour la reconstruction et valide – sans concertation publique – des travaux de reconstruction de grande envergure : des grands groupes de travaux publics tels que NGE et Eiffage coulent du béton et canalisent la Roya.
« Du béton, du béton, du béton. Des méthodes très productivistes, alors qu'on aurait pu faire des projets plus naturels… » regrette Jacques. Selon lui, la place accordée aux routes dans la vallée est trop importante : « Si on prenait soin du train, on prendrait beaucoup moins la bagnole ! » Il fait référence aux mobilisations depuis une vingtaine d'années contre le doublement du tunnel qui relie la vallée à l'Italie, censé accélérer le passage des poids lourds.
L'eau et le rail sont depuis toujours les communs de la vallée. Selon Bruno Romagny, économiste et directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement, présent au festival, « la gestion en commun est une réponse très ancienne pour réagir aux catastrophes : si on n'a pas ces liens, on n'aura pas cette capacité à se relever ».
« Des anars sont sortis du bois et nous ont dit : “Hé, nous l'autogestion, on sait faire !” »
Outre l'État, ce sont surtout des dizaines de petites mains qui sont venues déblayer, transporter, secourir, tout en réfléchissant à reconstruire différemment. Miser sur les cultures en terrasses, des scieries ou de l'élevage de proximité. Morgane Ganault, illustratrice dans le coin, se souvient : « Des anars sont sortis du bois et nous ont dit : “Hé, nous l'autogestion, on sait faire !” Tout le monde s'y est mis en oubliant les vieux conflits, c'était une super période. Franchement, si c'est ça l'effondrement, ça sera sacrément joyeux ! »
Dans la vallée aux 20 000 habitant·es – dont la clinquante Menton qui vote à 46 % Rassemblement national –, les clivages sont inévitables entre « néo » arrivé·es pour filer le coup de main après la tempête, familles implantées depuis plusieurs générations, post-soixante-huitard·es et militant·es pour les droits autour des frontières… L'intitulé du festival, « Passeur·ses d'Humanité » évoque immanquablement Cédric Herrou. Aujourd'hui salarié d'Emmaüs paysan de Breil-sur-Roya, ce militant a été plusieurs fois poursuivi pour avoir aidé des humain·es aux abords de la frontière franco-italienne. Espace Schengen ou pas, les contrôles y sont très nombreux. Ceux-ci ont été établis en 2015, au nom du plan « antiterroriste » mis en place par le gouvernement socialiste de l'époque. Depuis, en dix ans, 48 personnes sont mortes en cherchant à rejoindre la France, selon la Ligue des droits de l'Homme de Nice.
Le festival souhaite créer des « passerelles » entre toutes les personnes de la vallée, militantes ou non
Cédric Herrou, lui, n'était pas présent au festival. « On est sur un mode d'action de rassemblement, lui plus sur la provocation. Mais les deux fonctionnent », défend Jacques Perreux.
Le festival souhaite créer des « passerelles » entre toutes les personnes de la vallée, militantes ou non. Jacques se félicite de la présence des habitant·es : « On essaye de miser sur ce qui nous est commun », explique-t-il en montrant une vidéo devenue virale, filmée par une Breilloise, où l'on entend des chants traditionnels de Tende repris pendant le festival. Même si certain·es habitant·es lui préfèrent la fête de la tourte organisée au même moment au village, la bonne humeur règne. Et, comme le dit Geneviève Fontaine, économiste présente au festival, « la première ressource d'un commun, c'est la communauté ». Et il serait effectivement temps d'en prendre soin.