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04.11.2026 à 18:24

Élargir la francophonie acadienne, éviter la fragmentation

Leyla Sall

L'Acadie du Nouveau-Brunswick a acquis le statut de communauté d'accueil d'immigrant·es francophones au début des années 2000. Un tel statut, reconnu par les différents niveaux de gouvernement (fédéral, provincial et municipal), entraîne un changement dans sa trajectoire sociopolitique : d'une minorité nationale, revendicatrice de services en français et protectrice de son identité à prédominance blanche, elle est devenue une communauté d'accueil d'immigrant·es.

C'est principalement un argument démographique et vitalitaire qui est mis de l'avant par les organismes et militant·es de l'immigration francophone [1]. Certes, l'élargissement des francophonies canadiennes minoritaires nécessite l'inclusion d'immigrant·es en provenance de la francophonie internationale, mais ce qui nous intéressera tout particulièrement sera l'inclusion de personnes racialisées au sein de la minorité francophone acadienne. Pour ce faire, la lutte contre la discrimination raciale devient une nécessité : elle permet d'assurer la cohésion sociale et d'éviter la fragmentation de la collectivité. Toutefois, l'Acadie est-elle prête à surmonter les obstacles qui freinent son objectif de faire société dans le contexte d'une diversité ethnoraciale entraînée par l'immigration ? Où en sommes-nous en matière de lutte contre la discrimination raciale ?

Un contrat plus ou moins honoré

En Acadie, l'immigration francophone est perçue comme une panacée permettant de faire face aux forces anglicisantes assimilatrices, au vieillissement de la population et à des taux de natalité en baisse. Les organismes et militant·es acadien·nes considèrent l'immigration de locuteur·rices francophones comme un outil d'élargissement des espaces sociaux francophones et de remplacement des « vieilles mains » dans certains secteurs du marché du travail voraces en main-d'œuvre (industries agroalimentaires, santé, éducation, hôtellerie-restauration, etc.). Le discours est essentiellement quantitatif : il faut hausser le pourcentage d'immigrant·es francophones par rapport au pourcentage d'immigrant·es qui ont l'anglais comme première langue officielle parlée.

L'accueil d'immigrant·es francophones en Acadie du Nouveau-Brunswick et dans les autres communautés francophones en situation minoritaire au pays semble obéir à une logique contractuelle tacite. L'Acadie milite pour une hausse des niveaux de l'immigration francophone et s'attend à ce que les nouveaux et nouvelles arrivant·es s'intègrent dans les espaces francophones existants. Quant aux immigrant.es, ils et elles espèrent vivre, bénéficier de services en français et travailler dans des espaces francophones inclusifs [2].

Le respect d'un tel contrat tacite entre l'Acadie et ses immigrant·es francophones implique une lutte sans relâche contre la discrimination raciale. Il en est ainsi parce qu'un grand nombre d'immigrant·es francophones provient de la francophonie internationale racialisée (Afrique subsaharienne et Afrique du Nord). Toutefois, habituée à assurer sa cohésion sociale grâce à un nationalisme ethnique qui se nourrit d'un discours à prédominance généalogique et patrimonial [3], comment l'Acadie du Nouveau-Brunswick peut-elle honorer les termes du contrat tacite avec ses immigrant·es racialisé·es ? Comment peut-elle bâtir un nouveau modèle de cohésion sociale au-delà de, ou avec, la diversité ethnoraciale ?

Des possibilités d'emploi limitées

L'inclusion des immigrant·es et le développement d'un sentiment d'appartenance à leur communauté d'accueil passent par l'obtention d'un emploi de qualité en français. Or, le travail est l'un des principaux domaines de la discrimination raciale en Acadie et dans les communautés francophones en situation minoritaire du pays (CFSM). En raison du contexte minoritaire, le marché du travail francophone y est exigu. Les immigrant·es se plaignent souvent d'être cantonné·es dans une niche structurelle du marché du travail local, au sein de laquelle sont regroupés les emplois disponibles dans les foyers de soins pour personnes âgées, les garderies, les centres d'appels, la suppléance dans les écoles primaires et secondaires, etc. En raison de la pénurie de main-d'œuvre, la maîtrise de l'anglais n'est pas exigée dans cette niche d'emploi structurelle. Il existe aussi des emplois dans la niche conjoncturelle d'emplois qui regroupe les emplois dans les domaines bancaire et assurantiel. Cette niche conjoncturelle d'emploi a émergé en raison des politiques d'équité en emploi, mais surtout du fait que les employeurs ont compris les avantages qu'ils peuvent tirer du recrutement d'une main-d'œuvre diversifiée du point de vue ethnoracial et culturel.

Il semble donc y avoir une ouverture dans les domaines de l'éducation et de la santé. Cependant, force est de constater que dans ces deux secteurs voraces en main-d'œuvre, les immigrant·es sont souvent surqualifié·es par rapport aux emplois qui leur sont offerts, cela en raison d'obstacles d'accès à la reconnaissance de leurs diplômes, de leurs acquis et expériences ainsi que de la discrimination indirecte, voire systémique.

Une lutte contre la discrimination inefficace ?

La concentration des immigrant·es francophones dans des niches structurelles d'emplois et, dans une moindre mesure, conjoncturelle est principalement due à l'inefficacité de la lutte contre la discrimination raciale. Il semble y avoir une confusion entre la lutte contre le racisme, lequel est une idéologie, et la lutte contre la discrimination, qui est de l'ordre des pratiques et des inégalités dans l'accès aux ressources reposant sur des critères illégaux comme l'accent ou la couleur de la peau.

Si la lutte contre le racisme relève plus de l'éducation et de la sensibilisation, la lutte contre la discrimination relève du droit et de la mise en place de mesures positives visant à assurer aux différents groupes un accès équitable aux ressources (emplois, logement, éducation, etc.). Cependant, force est de souligner que, pour le moment, la solution adoptée pour lutter contre la discrimination raciale se résume principalement aux échanges interactionnels. Cela se traduit par de nombreuses formations pour lutter contre les biais inconscients et améliorer les interactions entre immigrant·es racisé·es et membres de la communauté acadienne, qui se retrouvent souvent en position de domination.

Pendant que la lutte contre la discrimination et une meilleure inclusion des immigrant·es se font attendre, la francophonie acadienne accueille de plus en plus d'immigrant·es en provenance de la francophonie racialisée. Toutefois, cette augmentation du nombre d'immigrant·es francophones se traduit, dans les faits, par l'émergence de communautés francophones qui s'organisent sur une base raciale, voire nationale, comme en témoignent les nombreuses associations (marocaine, sénégalaise, tunisienne, congolaise, algérienne, etc.). En conséquence, au lieu d'une francophonie acadienne diversifiée et inclusive, on assiste plutôt à une francophonie constituée de communautés distinctes et juxtaposées.

D'un nationalisme ethnique à un nationalisme civique

Pour éviter cette fragmentation, cela nécessite une désethnicisation des rapports sociaux entre la communauté d'accueil et ses immigrant·es francophones souvent racialisé·es. Pour ce faire, l'Acadie devra clairement abandonner son caractère de nation-culture (ou de nation ethnique) pour devenir une nation-contrat [4], ce qui lui permettrait de respecter son engagement en ce qui concerne l'intégration des nouveaux et nouvelles arrivant·es. Une telle transformation représente une épreuve difficile, mais pas impossible.

En effet, le désir de protéger la langue française face à une anglophonie dominante et assimilatrice pourrait faciliter l'émergence d'un nationalisme civique contractuel et inclusif entre l'Acadie et ses immigrant·es. Cette transformation sociétale passe nécessairement par la mise en avant de principes de justice sociale, d'équité et de mesures positives que les principales institutions acadiennes pourront appliquer en s'inspirant des principes d'équité, de diversité, d'inclusion et de décolonisation.

[1] Huot, S., Veronis, L., Sall, L., Piquemal, N. et Zellama, F., « Favoriser la cohésion communautaire dans un contexte de diversité », Ottawa, Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada, 2020.

[2] Iacovino, R., Léger, R., « Francophone minority communities and immigrant integration in Canada : Rethinking the normative foundation », Canadian Ethnic Studies, vol. 45, no 1-2, 2013, p. 95-114.

[3] Landry, M. L'Acadie politique : Histoire sociopolitique de l'Acadie du Nouveau-Brunswick, Québec, Presse de l'Université Laval, 2015.

[4] Schnapper, D., La relation à l'autre au cœur de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1998.

Leyla Sall est professeur de sociologie à l'Université de Moncton.

Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC-SA)

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