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16.06.2026 à 11:23

« Non-gouvernées »

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Anarchꜵ-noirceur. Notes pour un anarchisme Noir de Marquis Bey [Bonnes feuilles]

- 15 juin / , , ,
Texte intégral (2381 mots)

Chercheureuse et enseignante en études africaines-américaines, les études sur le genre et les sexualités et la littérature anglaise aux États-Unis, Marquis Bey développe depuis plusieurs années des travaux importants articulant théorie féministe Noire, études trans et non-binaires, la théorie critique de l'anarchisme et l'abolitionnisme. Cet extrait est issu de la première traduction en français de Anarchꜵ-noirceur, par la collective T4T publié aux éditions Trou Noir le mois dernier. Marquis Bey développe une réflexion originale sur la pratique radicale de l'anarchꜵ-noirceur, nourrie des luttes Noires, queer et trans, d'un appel à “faire corps avec la boue glorieusement queer, trans et Noire des sous-communs”.

L'anarchisme est le sol sur lequel nous affirmons la destitution du terrain, une destitution qui marque, pour reprendre les mots du Comité Invisible, « une rupture dans la fatalité qui condamne les révolutions à reproduire ce qu'elles chassent, romp[ant] la cage de fer de la contre-­révolution [1] ». Suivant cette ligne de raisonnement, nous pouvons aussi dire que la destitution est un autre nom pour la position de la Noirceur, cette « perturbation irréparable [2] ». Destituer le monde-tel-qu'il-est, ce Noircissement du monde, change ce qui compte comme le sol « réel » de la politique. Être non-gouvernæs est une pratique quotidienne (un mode de vie) et l'espace dans lequel cette pratique est vécue est un espace d'anarchie – pas de nihilisme ou de chaos, mais d'une vie selon d'autres moyens. Une anarcha-vie.

Ce que les anarchistes Noirxs cherchent à faire, c'est fonder une nouvelle société, pas nécessairement en suscitant la destruction des innombrables édifices de la terreur, de la violence, de la circonscription et de la normativité, mais en cultivant les espaces et les lieux qui, par l'entaille de leur existence, instancient l'impossibilité des bastions normatifs qui nous encerclent. On peut donner à cet effort de nombreux noms : justice, utopie concrète, sanctuaire. Moten et Harney lui ont donné celui de sous-communs.

Comment faire cela ? En relisant Les sous-communs, j'ai été attiræ, obsessivement, par une formule qui, de prime abord, m'avait semblé aller dangereusement dans la mauvaise direction. Mais bon, les révolutionnaires seront toujours dangereuzs. L'appel révolutionnaire que Moten et Harney formulent et qui m'obsède est le suivant : ils insistent sur l'idée que notre politique radicale, notre projet anarchique de construction de mondes doit être « sans conditions – la porte s'ouvre grand au refuge, quitte à laisser entrer les agenxs de police et la destruction [3] ». Ma grand-mère aurait sans doute raillé : qu'est-ce que c'est que cette sottise encore ? Mais ce n'est pas une sottise, précisément parce que le seul appel éthique capable de faire advenir le renversement révolutionnaire radical dont nous avons besoin est un appel qui ne discrimine pas ou qui ne développe pas de critère pour l'inclusion, ni donc, pour l'exclusion.

Si la porte est grande ouverte, si aucun videur, si personne ne se trouve à l'entrée pour vérifier les noms inscrits sur la liste, cela veut dire que quiconque se pointant pourra entrer, sans condition, inconditionnellement. L'exigence éthique prend ici la forme d'une inclusion monstrueuse, une leçon apprise auprès de la Tradition Radicale Noire, des féminismes Noirs et de l'activisme trans. Oui, il se pourrait bien que la Loi envoie ses agenxs pour infiltrer nos conspirations. Ou pire, comme on l'a déjà vu, nos ennemixs pourraient bien se pointer et prier à nos côtés avant de nous abattre. Mais en même temps, il se pourrait bien qu'une figure libératrice, elle aussi, se pointe ; ou mieux encore, il se pourrait bien qu'une fugitive frappe à notre porte, nous demandant refuge ou sanctuaire. Nous devons la laisser entrer – voilà ce qu'on doit faire –, la nourrir et lui donner un abri, parce que cette fugitive, n'importe quelle fugitive, pourrait bien être la fugitive pour laquelle nous menons l'insurrection et la conspiration depuis le début.

La réponse à la question que faire ? porte une valence profondément éthique. De la manière dont les choses sont faites et des conséquences qui en résultent dépendent nos allégeances : à qui ou à quoi pensons-nous ? pour qui voulons-nous vraiment voir le monde changer ? L'action que nous cherchons est engagée dans l'invention d'un monde pour des êtres que nous ne connaissons pas encore, des êtres qui auront peut-être besoin d'un monde drastiquement différent, et nous avons besoin de nous rappeler que l'idée même que nous nous faisons du monde se fonde sans doute sur une logique appartenant à des régimes normatifs qui limitent notre horizon. Il est impératif, de ce point de vue, de nous engager dans le travail anarchiste sans présumer que nous sachions pour qui nous le faisons : nous nous engageons dans ce travail pour qu'il permette enfin à d'autres, dont nous ne connaissons peut-être même pas l'existence, de vivre.

À la soupe populaire, nous ne refusons personne, en particulier si ols ont l'air d'avoir déjà bien mangé ; face à la violence imminente, nous refusons de faire proliférer la violence, parce que nous savons que nous sommes næs de cette violence et que nous en retirons l'engagement éthique de l'alléger, partout où cela est possible ; quand nous entendons frapper à la porte, nous l'ouvrons à cealles qui sont chassæs. À nouveau, « la porte s'ouvre grand... » Chaque entité qui passe le seuil est la possibilité d'une nouvelle signature apposée à nos missives pour une « antipolitique de la dissidence [4] ».

Prendre la praxis au sérieux, une praxis qui a pour but sans fin la prolifération des vies non-normatives et la subsistance de cealles qui n'ont pas encore émergé, c'est prendre le risque de ce à quoi nous aboutirons. Nous ne pouvons pas avoir peur de ce que nous trouverons dans notre praxis critique, et pourtant, il y a de quoi : s'engager envers la vie non-normative et la subsistance des non-émergéxs a de quoi effrayer, et il est difficile de s'y préparer. Tel est le travail des monstres – un salut libératoire et impossible à anticiper, l'interrogation troublante des genres que Susan Stryker trouve au creux des vies trans ; ce présage divin dont Jacques Derrida dirait qu'il ne peut être ni annoncé, ni domestiqué, ni absorbé par les logiques existantes ; cette choséité dont Hortense Spillers nous a appris à nous revendiquer pour « ré-écrire après tout un texte radicalement différent [5] ». La praxis critique dans les sous-communs – un effort insurrectionnel mené par cealles qui, entræs sans papiers ni garantie, n'en ont pas moins fait le choix de travailler à la révolution – est l'œuvre des monstres, un travail monstrueux.

Au final, ce que je cherche, c'est un travail d'assemblée : l'assemblée de cealles d'entre nous dont les esprits ont été épuisés mais qui continuons de nous rassembler, une proximité intime atteinte parce que nous faisons le travail et non en raison de quelque accident ontologisé. Les personnes que je cherche sont celles qui sont prêtes à être subjectivées par une queerité analytique, par une transitivité radicale, par une Noirceur anoriginale, où la Noirceur nomme une force socio-poétique d'irrégularité subversive qui, comme Moten me l'a dit au cours d'un récent échange d'e-mails, « doit pouvoir être revendiquée par touztes » cealles qui s'engagent dans le travail de l'anarchie. Ce qui est demandé ? Ce qui doit être fait ? Un Noircissement qui incorpore toutes les personnes vivant et existant dans les sous-communs, qui volent la vie pour qu'elle puisse davantage être volée, qui détournent les ressources et ne demandent pas la permission, qui refusent la responsabilité parce que cealles qui ont besoin de ces choses ne savent peut-être même pas qu'ols en ont besoin, et nous non plus. Et si nous devons hacker les systèmes de sécurité du gouvernement et disséminer les informations cachées, alors c'est ce que nous ferons ; si nous devons mentir sur les bénéficiaires véritables des financements que nous recevons, si nous devons secrètement rediriger l'argent, alors c'est ce que nous ferons ; si nous devons salir nos réputations en traînant dans les endroits que l'optique du bien et de l'éthique jugent comme mauvais, alors c'est ce que nous ferons.

Et donc, si queer désigne un spectre figuratif qui hante la normativité, et si trans désigne une interruption génératrice qui ouvre les portes d'un autre règne de possibilité, et si Noirx désigne la condition de hors-la-loi qui marque un terrain éthique (car la Loi n'a jamais été éthique, elle est uniquement disciplinaire), que devons-nous faire ? Nous devons faire corps avec la boue glorieusement queer, trans et Noire des sous-communs. Si la planification fugitive et l'étude Noire sont une invitation à être et à rester brisæs, à refuser d'être réparæs et stabilisæs, alors, pour conclure ce moment méditatif, ce à quoi nous devons nous adonner, c'est précisément à la sorte d'étude pratiquée dans les coalitions féministes Noires et anarcha-féministes : la prise de conscience collective. « Plutôt que de nous décourager et de nous isoler, nous devrions nous retrouver dans des petits groupes à discuter, à faire des plans, à créer, à semer le trouble… nous devrions toujours être activement engagéxs dans l'activité féministe ou dans sa création, parce que c'est là que nous nous épanouissons [6]. » Planification fugitive et étude Noire ; planifier avec et pour les fugitivxs, étudier les effets de la Noirceur.

Être non-gouvernæs, oui ça a de quoi semer le désordre. Nombreuses sont les personnes qui fustigent cette aspiration et affirment l'utilité et la valeur de l'ordre. Mais l'ordre dont elles parlent, et l'ordre que les non-gouvernæs rejettent, est l'ordre de la société actuelle, une société ordonnée en vertu de la répression violente de touztes cealles qui sont considéræs comme désordonnæs. Or notre ordre à nous naît du désordre des non-gouvernæs, un ordre qui est plutôt une harmonie, une masse, une nuée, un essaim, un ensemble qui supplante l'ordre de l'État.

Voilà ce à quoi aspire la non-gouvernance. Une non-gouvernabilité qui caractérise la vie et sa possibilité.


[1] . Comité Invisible, Maintenant, Paris, La Fabrique, 2017, p. 73.

[2] . Fred Moten, « Blackness and Nothingness (Mysticism in the Flesh) », South Atlantic Quarterly, vol. 112.4, 2013, p. 739. Cette argumentation est davantage étoffée dans le travail de Jack Halberstam sur l'anarchisme et le sauvage.

[3] . Fred Moten et Stefano Harney, Les sous-communs, op. cit., p. 47.

[4] . Julietta Singh, « Errands for the Wild », South Atlantic Quarterly, vol. 117.3, 2018.

[5] . Susan Stryker, « Mon discours à Victor Frankenstein au-dessus du village de Chamonix. Performer la rage transgenre », trad. Mirza-Hélène Deneuve, repris in Trou noir, #9, (1993) 2020 ; Jacques Derrida, « Some Statements and Truisms About Neo-Logisms, Newisms, Postisms, Parasitisms, and Other Small Seismism » (1990) repris in Derrida d'ici, Derrida de là, Paris, Galilée, 2009 ; Hortense J. Spillers, « Mama's Baby, Papa's Maybe : An American Grammar Book », Diacritics, vol. 17.2, 1987.

[6] . Cathy Levine, « The Tyranny of Tyranny », in Quiet Rumours, éd. Dark Star Collective, Oakland, AK Press, 2012, p. 32. Initialement publié dans Black Rose, Issue 1, 1979.

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