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06.06.2026 à 11:16

La bande dessinée comme infrastructure

multitudes

conversation avec Laurence Allard & Allan Deneuville  Ilan Manouach occupe une position résolument à part tant dans le champ de l’art contemporain que de celui de la bande dessinée. À rebours d’une approche esthétique ou narrative de cette dernière, il en fait le site d’une enquête conceptuelle, où le médium est moins un support d’expression qu’un … Continuer la lecture de La bande dessinée comme infrastructure →
Texte intégral (4720 mots)

conversation avec Laurence Allard
& Allan Deneuville 

Ilan Manouach occupe une position résolument à part tant dans le champ de l’art contemporain que de celui de la bande dessinée. À rebours d’une approche esthétique ou narrative de cette dernière, il en fait le site d’une enquête conceptuelle, où le médium est moins un support d’expression qu’un système à démonter. Né entre Athènes, formé à Bruxelles et Helsinki, son travail s’inscrit à l’intersection de l’art conceptuel, des études numériques, et d’une critique matérialiste des industries culturelles et médiatiques. Il effectue actuellement un postdoctorat FNRS à l’Université de Liège.

Ses œuvres procèdent par déplacements, compressions ou reconfigurations, rendant visibles les infrastructures invisibles de la bande dessinée. Avec ONEPIECE, il transforme l’œuvre-fleuve de Eiichiro Oda en un objet compact et inutilisable, poussant à l’absurde la logique d’accumulation sérielle tout en faisant ironiquement un objet de collection. Shapereader, en substituant au regard une lecture tactile, requalifie la bande dessinée comme protocole séquentiel indépendant de toute visualité. D’autres projets, comme Tarwar, mobilisent des outils computationnels pour faire émerger des régularités formelles à l’échelle de corpus massifs, déplaçant l’analyse vers un régime quasi-industriel de la lecture.

Ce qui se joue dans cette pratique, c’est une critique des cadres hérités de l’histoire de l’art et de la théorie littéraire : la bande dessinée y apparaît comme une technologie culturelle, structurée par des logiques de standardisation, de reproductibilité et d’organisation du travail. En ce sens, l’œuvre de Manouach ne se contente pas d’explorer les formes du médium – elle en propose une archéologie opératoire.

Cet entretien revient sur les implications de ce geste critique, à un moment où l’automatisation et l’intelligence artificielle reconfigurent en profondeur les conditions de production et de circulation des images.

Allan Deneuville : Ton travail dartiste semble souvent prendre le système industrialo-culturel de la bande dessinée comme matière à modeler par tes œuvres. Comment envisages-tu ce rapport industriel au « 9e art » et comment tes œuvres sont-elles, si elles en sont, des « interventions » au sein de ce système ?

Ilan Manouach : La bande dessinée est un objet technique. Ce n’est ni de la littérature illustrée, ni du cinéma figé, ni de l’art séquentiel, ni une excroissance de la peinture. C’est une forme d’expression dont l’identité est fondamentalement industrielle – et quand je dis « industrielle », je ne parle pas d’un accident de parcours ou d’une phase historique qu’on pourrait dépasser pour atteindre une quelconque pureté artistique. L’industrie est constitutive de ce qu’est la BD.

Prenons les choses depuis le début. Les premiers comics populaires émergent dans un vide juridique où la notion même d’auteur est contestée. Siegel et Shuster vendent Superman pour 130 dollars en 1938 et passeront des décennies en procès tandis que le personnage génère des millions. Batman, Captain America, d’innombrables super-héros naissent dans ce même terrain contesté où la valeur commerciale des personnages explose précisément parce que plusieurs entités revendiquent simultanément la propriété – éditeurs, syndicats de distribution, imprimeurs, créateurs. Et c’est exactement parce qu’aucune autorité unique ne pouvait revendiquer un contrôle stable que le médium a dû développer des principes organisationnels capables de fonctionner indépendamment de l’auteur. La BD évolue vers une reproductibilité systématique – des designs de personnages standardisés que différents dessinateurs peuvent exécuter, des structures narratives modulaires extensibles à l’infini, des workflows de production qui séparent les fonctions créatives – précisément parce que la vision créative unifiée était juridiquement et économiquement impossible à maintenir.

Plusieurs professionnels ont décrit comment les éditeurs « ont décomposé le processus en étapes simples et uniformes » où le scénariste ne parlait jamais au dessinateur, le dessinateur jamais à l’encreur1. Et le but était explicite : convaincre les créateurs qu’ils ne créaient rien, que c’était la chaîne de montage qui produisait l’œuvre, et qu’ils n’étaient que des rouages. Carl Barks a travaillé dans l’anonymat total pendant la majeure partie de sa carrière – et il a fallu un travail de détective de la part de fans acharnés pour reconstruire rétroactivement la notion d’auteur dans un médium où les personnages et les histoires circulaient comme de l’information autonome, indépendamment de qui les avait produits. L’autorat en BD n’a jamais été un trait originaire – c’est une intervention culturelle appliquée après des décennies d’effacement systématique.

Mais là où cette logique industrielle devient vraiment saisissante, c’est chez Tezuka – parce qu’elle montre que l’encapsulation et la production séquentielle sont au cœur même de la BD, y compris chez les créateurs les plus célébrés pour leur « génie » individuel. Tezuka développe une division systématique du travail non pas par application d’un manuel de management, mais parce que produire simultanément un anime hebdomadaire et un manga mensuel exigeait de distribuer le travail entre des équipes spécialisées – dessinateurs de décors, animateurs de personnages, intercaleurs – et d’établir des protocoles pour que les keyframes communiquent l’information de mouvement aux assistants sans qu’il y ait besoin de contact direct. Ce qui est né comme réponse artisanale à un problème de production est devenu la norme industrielle.

Et c’est encore plus frappant quand on regarde ses feuilles de spécifications de textures, ces documents où chaque élément visuel – hachures diagonales pour les montagnes, pointillés denses pour la roche, lignes horizontales pour les nuages – est prescrit et standardisé. Chaque motif fonctionne comme un type de données en programmation : une unité d’information visuelle qui comprime des textures organiques complexes en instructions exécutables. N’importe quel assistant peut exécuter ces motifs de manière cohérente sans jugement interprétatif. Le style artistique se transforme en information reproductible.

Tezuka lui-même l’a formulé explicitement : « comme instrument d’expression, comme outil pour raconter des histoires, je dessine quelque chose qui ressemble à des images, mais… ce ne sont pas des images pour moi. Ce sont quelque chose comme des hiéroglyphes2. » Des hiéroglyphes – c’est-à-dire des marques visuelles dont le sens dérive de leur position dans un système codifié plutôt que d’une correspondance mimétique avec le réel. Et son « star system » – où il traite ses personnages comme un studio hollywoodien traite ses acteurs sous contrat, déployant les mêmes « interprètes » visuels dans différents rôles à travers différentes œuvres – est la démonstration la plus limpide de ce que j’avance : les personnages de BD fonctionnent comme des actifs modulaires dans une architecture d’information, pas comme des créations uniques liées à un récit particulier.

C’est là que mes interventions prennent leur sens. Si la BD est déjà un système industriel qui fonctionne par protocoles, reproductibilité et circulation – et non par « vision d’auteur » – alors intervenir dans ce système ne signifie pas le subvertir de l’extérieur comme un artiste conceptuel qui « utiliserait » la BD comme matériau brut. Ça signifie plutôt intensifier et rendre visible des principes organisationnels qui sont déjà là, mais que nos cadres d’analyse – dérivés de la littérature, de l’histoire de l’art, des études cinématographiques – nous empêchent de percevoir.

Prends l’exemple de ONEPIECE (JBE Books). En 2022, j’ai compressé les 21 450 pages du manga d’Eiichiro Oda en un seul volume de 21 450 pages réimprimées dans un livre de 17 kilos. Ce qui est fascinant, c’est ce qui s’est passé ensuite : des lecteurs ont découvert qu’ils pouvaient identifier les séquences de rêve et les flashbacks en lisant la tranche du livre, parce que les fonds noirs utilisés systématiquement pour ces états narratifs créaient des marqueurs visibles une fois les pages compressées. Des fans se sont mis à interroger le livre comme une base de données, découvrant des structures dans l’œuvre d’Oda que vingt-cinq ans de lecture séquentielle conventionnelle n’avaient jamais révélées. Mon intervention n’a pas « ajouté » de sens au manga – elle a rendu visible le fait que la BD fonctionne comme une architecture d’information dont les principes organisationnels excèdent ce que la lecture narrative peut percevoir.

C’est ça, pour moi, le rapport au système industriel : non pas une critique extérieure, mais une intensification de ce que la BD est déjà. Là où les cadres humanistes cherchent l’auteur, l’intention, la vision – je cherche les protocoles, les spécifications, les logiques systématiques. Et quand on commence à voir la BD comme objet technique plutôt que comme objet culturel, tout change : on comprend que ce médium a développé, sous la pression du marché et dans l’indifférence totale des institutions culturelles, des capacités organisationnelles que la littérature ou la peinture n’ont jamais dû développer – parce que ces formes-là bénéficiaient d’ancrages institutionnels (la salle de concert, le musée, l’édition littéraire) que la BD n’a jamais eus.

Allan Deneuville : Bandes dessinées et Big Data ont le même acronyme : BD. Tu travailles avec des systèmes informatiques, du scrapping, des outils dintelligences artificielles, etc. Comment la bande dessinée peut-elle représenter un Dépôt de savoirs et de techniques, pour reprendre le titre dun livre de Denis Roche, alimentant des systèmes travaillant les données ? Comment penser son futur à lheure de lintelligence artificielle générative ?

I. M. : La coïncidence de l’acronyme BD – bande dessinée / Big Data – n’est pas qu’un jeu de mots. Elle pointe vers quelque chose de structurel. La bande dessinée a toujours été un médium combinatoire : une grille, des unités discrètes (cases, planches, séquences), des protocoles de lecture, des encodages visuels-textuels qui obéissent à des logiques de système. En ce sens, la BD était déjà, bien avant l’ère numérique, une technologie d’organisation des savoirs – un « dépôt » au sens fort que lui donne Denis Roche : non pas un simple réservoir passif, mais une sédimentation active, où chaque page dépose des couches de savoir visuel, narratif, technique, culturel.

Et si on pousse le jeu acronymique plus loin, on s’aperçoit que la coïncidence est contagieuse. COMICS pourrait très bien se déplier en Computational Organization of Multimodal Information and Cultural Systems – et c’est exactement ce que fait la bande dessinée : organiser computationnellement de l’information multimodale. La grille est un moteur de mise en page, la gouttière un intervalle de traitement, la planche une architecture d’affichage. Kenneth Goldsmith a montré que la poésie concrète – Gomringer, les Noigandres, Augusto et Haroldo de Campos – était l’ancêtre de la page HTML : la page comme espace de composition spatiale où le placement du texte est le sens. La bande dessinée, qui gère simultanément texte, image et séquence temporelle dans une grille adaptative, pousse cette intuition encore plus loin : elle a inventé le responsive design des siècles avant le CSS. MANGA, de son côté, se lirait comme Machine Analysis of Narrative and Graphic Archives – ce qui décrit presque littéralement le travail que je mène sur les corpus de bandes dessinées mondiales. Et il y a quelque chose de juste dans le fait que le manga, tradition la plus industrialisée et la plus intensive en données (sérialisation hebdomadaire, milliers de volumes, boucles de rétroaction massives avec les lecteurs), devienne l’acronyme de la méthode computationnelle elle-même. Le manga est déjà une machine – un système éditorial-industriel qui produit du récit à un rythme et une échelle qui ressemblent à une sortie algorithmique.

Mon travail part précisément de ce constat. Je voudrais donner l’exemple d’un projet en cours : The Knowledge Codex, que je développerai à partir d’octobre 2026 à l’Université d’Uppsala, financé par le Conseil suédois de la recherche. Le point de départ est simple mais ambitieux : traiter la production mondiale de bandes dessinées comme un corpus massif de données visuelles et textuelles pour en extraire, par des méthodes computationnelles, les représentations du climat et de l’environnement. Concrètement, on travaille à partir de dizaines de milliers de publications – manga, comics américains, BD franco-belge, fumetti, historietas, et bien d’autres traditions – pour analyser comment ces œuvres encodent, souvent de manière implicite, des savoirs sur les paysages, les écosystèmes, les catastrophes naturelles, les transformations territoriales. La bande dessinée, par sa diffusion planétaire et sa diversité formelle, constitue une archive épistémologique d’une richesse considérable, mais qui n’a jamais été exploitée à cette échelle. Le projet mobilise des outils de scraping, de vision par ordinateur et de traitement du langage naturel – non pas pour produire de la bande dessinée par IA, mais pour lire computationnellement ce que des décennies de production mondiale ont sédimenté comme connaissances climatiques et environnementales. Le résultat prend la forme d’une carte météorologique des expressions climatiques de la bande dessinée – une cartographie dynamique qui rend lisibles, à l’échelle planétaire, les manières dont les différentes traditions graphiques ont représenté, anticipé ou refoulé les transformations du climat.

Ce projet illustre bien la manière dont la BD peut alimenter des systèmes de données sans s’y réduire. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de transformer la bande dessinée en « training data » pour des modèles génératifs – une direction qui, malheureusement, monopolise le potentiel critique des communautés de mes consœurs et confrères –, mais d’extraire et de rendre visible ce que ce dépôt immense encode déjà.

Le scraping, les outils computationnels, l’intelligence artificielle – ce sont des instruments qui permettent de changer d’échelle dans l’analyse de ce dépôt. Mais ils révèlent aussi ce qui était déjà latent dans le médium. Les structuralistes français parlaient d’un « système de la bande dessinée » ; les méthodes computationnelles permettent de prendre cette intuition au sérieux à l’échelle de la production mondiale. On passe de l’analyse d’une planche ou d’un album à l’étude de patterns qui traversent des milliers d’œuvres, des décennies de publication, des dizaines de traditions nationales.

Maintenant, la question du futur de la BD à l’heure de l’IA générative. Franchement, je ne crois pas au discours du danger. La démocratisation des outils de production n’a jamais été une menace pour l’artisanat et les savoirs locaux – c’est même historiquement l’inverse. L’imprimerie n’a pas tué la calligraphie, la photographie a libéré la peinture de l’obligation mimétique, le synthétiseur n’a pas fait disparaître les instruments acoustiques, la PAO (Publication Assistée par Ordinateur) des années 1980 n’a pas rendu les graphistes obsolètes. À chaque fois, la banalisation industrielle a rendu les savoir-faire artisanaux plus visibles, plus conscients d’eux-mêmes – plus il y a de pain industriel, plus la boulangerie artisanale prend de la valeur. L’IA générative produit des images, pas de la bande dessinée. La BD est un système – séquence, rythme, ellipse, articulation texte/image, mise en page – qui ne se réduit pas à la génération d’images isolées. La panique autour de l’IA révèle surtout une méconnaissance de ce qu’est réellement le travail de la bande dessinée, qui n’a jamais été seulement « dessiner ».

Ce qui m’intéresse, c’est d’utiliser les outils computationnels non pas pour générer à partir de la BD, mais pour penser avec elle. C’est ce que j’essaie de faire – que ce soit avec Tarwar, qui s’inspire de la vision par ordinateur pour analyser plus de 12 millions de pages de bandes dessinées numérisées à travers le monde et en extraire les cases noires, cet élément visuel étrangement omniprésent qui hante toutes les traditions, pour les recomposer en une méditation visuelle qui révèle ce que les traditions graphiques partagent à leur insu, ou avec Shapereader, qui propose un système d’encodage tactile, une BD qui se lit avec les mains. Dans les deux cas, la bande dessinée n’est pas un objet passif qu’on numérise et qu’on injecte dans un pipeline. Elle est un modèle épistémique, une manière d’organiser la connaissance visuellement et séquentiellement, qui peut informer – voire résister à – la logique des systèmes de données.

Le futur de la BD, à mon sens, passe par cette double fonction : être à la fois objet d’étude computationnelle et méthode de représentation des savoirs. Le dépôt ne fait pas que nourrir les machines – il nous apprend comment structurer, séquencer, spatialiser l’information d’une manière que les modèles génératifs, dans leur état actuel, sont incapables de reproduire avec la même densité sémantique.

Allan Deneuville : Ce numéro de Multitudes est justement loccasion de découvrir une série dimages que tu as réalisées spécialement pour la revue, mais qui sinscrivent dans un projet plus vaste. Pourrais-tu nous parler de ce travail et de la démarche qui le sous-tend ?

I. M. : Les images publiées dans ce numéro, dont les beaux rendus bichromiques ont été réalisés par Frédérique Stietel, sont produites par un algorithme que j’ai développé, qui est à la base de mon prochain livre Archive, mais opéré ici sur les pages de Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. L’algorithme découpe chaque case en fragments irréguliers, définis par des critères de cohérence chromatique, de densité de trait, de géométrie, puis tente de recomposer l’image originale, aussi bien qu’il peut. Les morceaux reviennent décalés, superposés, retournés, pivotés. Les bulles, elles, restent à leur place, intactes, des points fixes du langage qui survit à la destruction de son contexte. Le choix de Watchmen n’est pas anodin. Watchmen est une bande dessinée qui croit avoir maîtrisé sa propre structure. La grille de neuf cases, les symétries formelles, les échos visuels entre chapitres, le smiley ensanglanté qui revient comme un motif fractal, tout cela constitue une déclaration de contrôle auctorial total. Moore et Gibbons ont construit une horloge. L’algorithme traite cette déclaration comme la météo traite l’architecture, comme une surface sur laquelle agir, pas comme un ordre à respecter. Ce qui m’intéresse dans ce ratage systématique, c’est qu’il constitue peut-être la première esquisse de ce à quoi ressemblerait une lecture non humaine de la bande dessinée. La machine ouvre la possibilité que la BD contienne des couches d’organisation visuelle qui n’ont jamais été destinées à un lecteur humain, comme des structures latentes que seul un regard radicalement autre peut activer. Ces images ne sont pas de simples déconstructions mais viennent d’un endroit où la narration n’a pas encore été inventée.

Laurence Allard : Comment cette intervention dans la partie Icônes de ce numéro de Multitudes relève-t-elle dune démarche de recherche-création et comment te positionnes-tu par rapport à ces démarches ? Est-ce que tes œuvres comme Shapereader sinscrivent dans les mouvements techno-crip qui œuvrent à hacker les normes techno-culturelles validistes ?

I. M. : Shapereader est un système de bande dessinée tactile que j’ai développé, initialement conçu pour les personnes malvoyantes, qui propose une expérience narrative incarnée et non rétinienne, tant pour les lecteurs que pour les créateurs de bande dessinée. Shapereader part d’un constat simple : la bande dessinée a normalisé un ensemble de présupposés sur elle-même qui n’ont rien de naturel. Les comics sont supposés être plats. Ils sont supposés s’adresser exclusivement au sens visuel. Et ils sont supposés s’adresser à un lecteur conçu comme une entité contemplative, désincarnée, un œil pur, détaché du corps. Ces présupposés ne sont pas des caractéristiques ontologiques du médium : ce sont des lectures latentes qui se sont sédimentées au fil des décennies jusqu’à devenir invisibles, et que les comics studies ont largement contribué à naturaliser en adoptant un lexique oculo-centriste (perspective, point de vue, insight) comme si la vision était la seule modalité épistémologique possible.

Shapereader hacke ces normes en ouvrant la bande dessinée au handicap visuel, non pas comme geste d’inclusion charitable, mais comme méthode de révélation. En concevant un système de lecture tactile où des tactigrammes géométriques se combinent séquentiellement pour produire du récit, Shapereader ne « traduit » pas la BD pour les personnes malvoyantes : il démontre que ce que nous appelons « bande dessinée » est en réalité un système combinatoire de blocs élémentaires (vocabulaire, grammaire, syntaxe) dont la modalité visuelle n’est qu’une instanciation parmi d’autres. Le mouvement techno-crip ne consiste pas à simplement adapter les technologies existantes aux corps handicapés ; il consiste à montrer que ces technologies ont toujours été construites autour d’un corps normé dont la normativité était devenue invisible. Shapereader fait exactement cela avec la BD. En la rendant tactile, il révèle ce que la BD est vraiment : un protocole d’organisation séquentielle de l’information qui n’a jamais eu besoin des yeux pour fonctionner.

1Lauteur Mark Evanier écrit par exemple : « If your comic was written by Moe, pencilled by Larry and inked by Curly, no one of them seemed especially indispensable. If Curly died—or, worse, asked for a raise—you could replace him with Shemp without totally altering the product. At least, they wanted to believe that. » www.newsfromme.com/pov/col130

2Cité dans Frederik L. Schodt, Manga! Manga! The World of Japanese Comics, New York, Kodansha, 1983.

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06.06.2026 à 11:14

Au-delà de l’attention 3.Ø

Citton Yves

Au-delà de l’attention 3.Ø Nos conceptions de l’attention sont en train de changer. Trente ans après la découverte (critique) de « l’économie de l’attention », c’est l’opposition binaire entre une bonne concentration et une mauvaise distraction qui se voit érodée. Tandis qu’un nouvel activisme attentionnel émerge autour de la notion d’attensité, les résistances à la fracturation attentionnelle pratiquée par le capitalisme de plateforme mettent au cœur de leurs luttes la défense et l’illustration d’une attention délibérative, ainsi que de la curiosité. Beyond Attention 3.Ø Our conceptions of attention are changing. Thirty years after the (critical) discovery of the “attention economy”, it is the binary opposition between good concentration and bad distraction that is being eroded. Whilst a new form of attentional activism is emerging around the notion of “attensity”, resistance to the fragmentation of attention practised by platform capitalism places the defence and illustration of deliberative attention, as well as curiosity, at the heart of its struggles.
Texte intégral (4256 mots)

L’attention 3.Ø

Un spectre hante le vieux monde : la saturation de nos attentions1. On connaît le refrain : une surcharge informationnelle due à l’explosion des technologies médiatiques et un extractivisme féroce pressurisant nos temps d’écran pour en tirer des revenus publicitaires condamnent nos attentions à un état d’épuisement chronique. La multiplication sans limite de contenus synthétiques générés par IA menace d’exacerber encore la disproportion exponentielle entre tout ce qui est donné à voir, entendre, lire, et les très faibles capacités matérielles de réception de ces messages par les consciences humaines.

Poussée à sa limite, cette disproportion tend à faire du public de chaque message un ensemble vide (Ø) : émettez tout ce que vous voudrez, personne ne sera là pour l’écouter à l’autre bout. La nouvelle République des Lettres et des Images Digitales est plus étendue et triomphante que jamais. Mais elle souffre d’une cruelle pénurie de lectrices et de spectateurs (non-distraits). Une parfaite liberté d’expression engendre une parfaite indifférence à tout ce qui peut être mis en circulation. Les machines finissent par ne parler qu’à des machines, pour permettre à des machines de quantifier des gestes consuméristes machinisés.

Les analyses critiques de ces tendances en font généralement porter la faute à une articulation particulière entre innovations technologiques et régime économique. L’internet 1.0 apportait un gain démocratique énorme : il a permis à chacun-chacune de devenir media (potentiellement de masse) en émettant ce qui lui plaît à faible coût et à une échelle planétaire. L’internet 2.0 promettait l’avènement d’un débat ubiquitaire et décentralisé : il a permis à chacun-chacune de répondre librement à ce qui était librement émis. L’internet 3.0 a englouti tous ces rêves de démocratie conversationnelle : il a recentralisé le gros de nos communications sur des plateformes propriétaires dont quelques milliardaires gardent jalousement les clés, pour se remplir les poches en vendant nos attentions aux plus offrants des autres milliardaires et/ou pour diriger nos flux d’affects vers les agendas politiques les plus réactionnaires.

Entre saturation hyperesthésique et capitalisme de plateforme, nous voilà donc dans l’ère de l’attention 3.Ø : jamais nous n’avons autant parlé et débattu, jamais nos espaces publics n’ont autant résonné à vide, jamais nous ne nous sommes sentis aussi seuls en étant ensemble (together alone).

Sortir du modèle concentrationnaire

Et si ce spectre de l’attention 3.Ø relevait autant du fantasme que de la réalité ? C’est la question que pose cette Majeure de Multitudes. Elle vise certes à mieux comprendre les forces qui plombent actuellement nos attentions sous le poids d’un extractivisme écocidaire. Mais elle cherche surtout à repérer des échappées qui permettent dès maintenant d’en contester, d’en subvertir et potentiellement d’en renverser l’emprise. Face à des lamentations qui renforcent souvent les mécanismes de l’attention 3.Ø en restant prisonnières de ses prémisses, ce dossier présente quelques pistes susceptibles d’en percer les contradictions et d’en imploser les contraintes.

L’hypothèse sous-jacente est qu’après un premier round d’analyses plus ou moins critiques de « l’économie de l’attention » (1995-2025), nous entrons dans une nouvelle phase. Celle-ci est plus explicitement politique, ainsi que plus réflexivement critique envers l’opposition binaire réductrice et trompeuse entre concentration et distraction. En surfant sur la vague internationale d’un Manifeste du Mouvement pour la Libération de lAttention2, ce dossier se faufile dans la brèche ouverte par la notion d’attensité, qui offre un contre-modèle aux discours dominants sur l’attention 3.Ø.

Même les critiques apparemment les plus radicales du capitalisme de plateforme restent le plus souvent prisonnières d’une conception « concentrationnaire » de l’attention héritée d’une certaine cybernétique militaro-industrielle. L’emblème de ce concentrationnisme a émergé dans les USA des années 1950 avec un soldat assis devant un écran radar, ayant pour mission de protéger le monde libre contre une potentielle attaque nucléaire soviétique. La fonction de cet opérateur humain était de se concentrer complètement sur son écran pour y traquer l’arrivée possible d’un missile, auquel il fallait répondre immédiatement par une alarme3 et par le déclenchement d’une réponse. Cette conception concentrationnaire de l’attention se caractérise par cinq traits majeurs : l’attention (a) se focalise sur un objet présent dans notre champ sensoriel (souvent un écran), (b) d’une façon individuelle (qui nous isole de notre environnement immédiat), (c) dans le cadre d’une certaine tâche opératoire, (d) qui nous est imposée par un certain régime politico-économique, (e) au sein d’un univers structuré ou perçu comme compétitif.

Implicitement ou explicitement, ce modèle domine la plupart des approches scientifiques de l’attention (psychologie expérimentale, neurosciences, design d’interfaces). En s’efforçant de « capter » nos attentions par une course aux armements captologiques (Computer As Persuasive Technology), les plateformes et autres designers de jeux vidéo en first-person shooter instrumentalisent ce même modèle – que des collectifs comme Lève les yeux ont bien raison de dénoncer4.

Mais n’est-ce pas en réalité cette même conception concentrationnaire qui sous-tend la salle de classe rêvée par la majorité de celles et ceux qui déplorent la distraction généralisée (de la jeunesse) induite par les technologies démoniaques de la Silicon Valley ? L’attention des bons élèves (d’antan) n’a-t-elle pas aussi pour vocation de (a) se focaliser sur un objet présent dans notre champ sensoriel (la parole magistrale), (b) d’une façon individuelle (gare à ceux qui bavardent et à celles qui copient !), (c) dans le cadre d’une certaine tâche opératoire (l’apprentissage d’une leçon), (d) imposée par un certain régime politico-économique (addict à la professionnalisation), (e) au sein d’un univers structuré comme compétitif (le classement de fin d’année ou la course à l’emploi) ?

Aller au-delà de l’attention 3.Ø exige principalement de sortir de ce modèle concentrationnaire, qu’il ait pour horizon la captologie publicitaire, la Fear of Missing Out ou le classement du concours d’entrée à l’ENS. Les Friends of Attention proposent le terme d’attensité pour désigner toutes les formes de « distractions centripètes » qui s’écartent significativement d’un tel modèle concentrationnaire. Quiconque cultive et/ou promeut ces pratiques alternatives contribue à « l’activisme attentionnel » dont ils souhaitent catalyser les coalitions.

De l’économie de l’attention au pluralisme de l’activisme attentionnel

Ce dossier commence par un extrait de leur manifeste, associé à un supplément web qui justifie et définit l’attensité de façon à court-circuiter l’opposition leurrante entre attention et distraction. Les trois contributions suivantes s’attaquent au domaine circonscrit depuis une vingtaine d’année sous la bannière de « l’économie de l’attention ». Enrico Campo déjoue le piège extractiviste qui nous conduit à réduire l’attention au statut de « ressource ». David Pagotto conjugue la philosophie spinozienne et l’analyse du capitalisme de plateforme pour nous faire voir – à l’aide de diagrammes – la structure techno-économico-politique du fracking attentionnel qui prend pour cibles nos globes oculaires. Enfin Benoît van den Steen propose une Taxe sur la Valeur Ajoutée par lImage pour reconfigurer la circulation des flux qui vident actuellement nos esprits pour gonfler les profits de la finance technocapitaliste.

Deux contributions prennent ensuite à bras le corps la question de l’automatisation de nos fonctions attentionnelles dans des dispositifs commercialisés sous le nom d’« Intelligences Artificielles ». Les voitures autopilotées qui circulent dans les rues de nombreuses cités états-uniennes, ou les services de traduction automatique disponibles en ligne, attestent la capacité des systèmes techniques à opérer aussi bien ou mieux que les agents humains dans les tâches nécessitant une certaine concentration mentale pour isoler du bruit de fond ce qui mérite de faire saillance (selon les cinq caractéristiques énumérées plus haut). Dont acte. Ce constat ouvre toutefois plus de questions qu’il n’en résout. Yann Moulier Boutang mobilise les dynamiques de pollinisation pour montrer l’étroitesse des conceptions de l’intelligence et de l’attention qui sous-tendent les projets d’IA générale. Pendant combien de temps pourra-t-on encore prendre comme modèle d’« intelligence » le comportement d’enfants en bas âge, en excluant toute responsabilité éthique de l’attention ainsi reconceptualisée ? Dans un supplément web, Jac Mullen invite à distinguer entre deux types d’appareillages et de fonctions que la référence aux IA génératives tend à confondre : tandis que les « métiers à tisser » (looms) externalisent notre attention au monde, les « tisserands » (weavers) mobilisent la puissance d’une attention récursive qui nous donne l’illusion d’être en relation avec ce que nous avons pris l’habitude de considérer comme des « esprits », avec ici aussi un gros risque éthique d’erreur de catégorisation.

En complément de cet angle mort éthique du déploiement actuel des IA, une troisième section illustre quelques-unes des pratiques de soin dans lesquelles peut s’incarner l’activisme attentionnel. D. Graham Burnett & Eve Mitchell proposent un petit manuel de construction de « sanctuaires attentionnels » susceptibles de protéger nos espaces d’échange et de coopération, à la fois des pressions extérieures du fracking publicitaire et des menaces intérieures d’autoritarisme. Aaron Richmond & Aaron Rotbard nous font redécouvrir les conversations radiophoniques entre les musiciens John Cage et Morton Feldman, pour y trouver une réflexion plus actuelle que jamais sur les besoins et les limites d’une telle sanctuarisation. Yves-Claude Martin décrit l’expérimentation de terrain invitant des enfants du 15e arrondissement parisien à des pratiques de lecture à haute voix capables de modifier durablement leur rapport au livre.

Une quatrième section du dossier rentre dans des questions plus directement politiques. À travers une micro-analyse du travail du care pratiqué par des nounous brésiliennes pour des enfants de classes moyennes et supérieures françaises, Michelle F. Redondo montre la richesse et la complexité des pratiques attentionnelles exigées de ces travailleuses dont les compétences sont cruellement sous-évaluées. Monique Selim observe ce que les magazines et applications dites « féminines » nous disent de l’attention imputée aux femmes censées les lire, tout en indiquant aussi comment lesdites femmes, en particulier lorsqu’elles proviennent de groupes sociaux minorisés, peuvent renverser certains attendus dont elles font l’objet. Enfin, à l’occasion des purges mémorielles déclenchées par l’administration Trump 2, et à partir de la photographie du dos flagellé de Peter Gordon, Patrice Yengo questionne les multiples violences cautionnées par l’inattention systémique qui semble frapper les personnes noires en régime de blanchité.

Enfin, une dernière section analyse les complexités de quelques mouvements attentionnels qui traversent les domaines et les disciplines, pour mettre au jour les façons multiples dont nos corps et nos appareillages techniques s’enchevêtrent dans nos environnements. Silvia Pinto Coelho observe en parallèle les gestes chorégraphiques en contexte de contact improvisation et les tentations de procrastination qui nous tiraillent face à nos écrans, pour trouver dans des événements collectifs organisés par temps de confinement (Covid-19) des formes d’activisme attentionnel à l’écoute des multiples désorientations caractéristiques de notre condition historique. Yves Citton va chercher chez le philosophe bengali Krishnachandra Bhattacharyya la notion d’« attention négative » qui, en interrogeant le rôle et la place de certains sentiments d’absence dans nos perceptions du monde, pourrait servir de levier à des formes d’activisme attentionnel directement politiques, et intrinsèquement écologiques.

Résister au court-circuitage de nos attentions délibératives

L’une des conclusions sur lesquelles débouche ce parcours est que les IA génératives peuvent doublement se lire comme des In-Attentions. Il est évident qu’elles ne sont pas assez attentives à ce qui compte réellement pour nous, en particulier dans le domaine de l’éthique relationnelle. Mais leur force (et leur menace) principale tient à ce qu’elles incorporent dans des systèmes techniques (built-in) les fonctions attentionnelles qui incombaient jadis aux humains – à l’époque où le Pentagone avait besoin de mettre des soldats devant ses écrans radars pointés sur l’URSS.

Cette dimension complète les autres approches de l’attention : à l’attention comme concentration (risquant d’être captée), à l’attention comme souci de la relation (risquant d’être perdue), à l’attention comme définition de ce qui importe (risquant d’être détournée), à l’attention comme contemplation détachée (risquant d’être fonctionnalisée) – voilà que s’ajouterait l’attention-impulsion, qu’Aristote appelait en son temps proairesis. Par-là, il entendait la restriction choisie après l’exploration des possibles, ayant eux-mêmes fait l’objet d’une fixation selon qu’ils étaient en notre pouvoir ou non. Ne faut-il pas s’inquiéter que les IA génératives se substituent à ce travail de délibération (bouleusis), dont le mot oscille entre un sens psychologique (prêter attention à ce qui s’offre à moi en termes de moyens d’arriver à une fin) et un sens politique (l’espace parlementaire où les différents « partis » arrêtent une décision commune)5 ?

On sait comment l’économie (tout court) a progressivement voulu, depuis les travaux de Becker notamment, se définir comme une forme d’anthropologie. Elle considère ainsi l’impulsion à agir de l’humain comme l’effet d’un nœud d’incitations plus ou moins inconscientes plutôt que comme résultant d’un choix délibéré. Loin de préconiser un retour du social pour expliquer l’individu, ces théories impliquent de se doter des fils en mesure de manipuler l’individu-(stéréo)type selon tout un ensemble de techniques, où ne cesse de poindre la stratégie militaire – qu’on se trouve dans le champ du marketing et de sa logique du « ciblage », comme dans le champ institutionnel où la loi devient une arme de guerre6.

Dans ce contexte, l’IA générative tend à se comprendre comme une aide à la décision (décision d’écrire, de penser, de s’orienter, d’agir, d’adhérer à), un copilote attentionné qui pourrait bien se rendre « socialement nécessaire » (pour reprendre cette expression à Marx). Et ce, au fur et à mesure de notre inattention à ces deux traits majeurs de notre être, soit (a) le travail de reproduction7 de notre puissance à prendre soin, et (b) notre souci de prendre le temps de discuter et de rendre raison de nos agissements, loin de l’urgence compétitive et du mépris pour les alternatives et les marges. Voilà bien le danger d’une attention automatisée 3.Ø : celui du court-circuitage du moment fragile de lattention délibérative, désormais déléguée à des systèmes techniques – et réduisant l’espace des possibles à un ensemble vide (Ø).

Au-delà de l’attention 3.Ø : attensités et curiosités

C’est dans ce contexte qu’on peut interpréter la reconfiguration des activismes attentionnels autour de la notion d’attensité comme une réaction créative face à cette situation inédite. Les attensités humaines sont appelées à se réinventer d’une multiplicité de manières, toujours en contraste différentiel par rapport à la focalisation individualiste fixée sur une tâche imposée par une logique compétitive. En ce début 2026, on lit le journal d’éparpillement et de procrastination d’Apolline Guyot, qui se retire à la campagne pour combattre « la tyrannie de l’attention8 ». On voit la revue Poetics Today consacrer son numéro 47(1) à « l’attention littéraire », où des considérations sur la poésie et l’élégie nous en disent davantage que la mesure électronique de nos attention spans. À l’exact opposé de tout court-circuitage machinique, l’activisme attentionnel défendu et illustré par les Friends of Attention prend avant tout la forme de pratiques relationnelles où l’attention conjointe et l’étude mettent la délibération, la conversation, la réflexion, la suspension interrogative et le scrupule éthique au cœur du jeu – de son plaisir comme de sa responsabilité.

C’est peut-être toute la problématique attentionnelle qui est en train de se déplacer et de muter. L’un des coordinateurs de ce dossier fait l’hypothèse que c’est sur le terrain de la curiosité qu’il faut désormais situer les revendications et les luttes9. L’urgence éco-politique n’est plus seulement de nous rendre attentifs au donné. Elle appelle surtout à sortir des ornières du business-as-usual. Cela implique de casser les œillères qui limitent autant nos attentions humaines que nos attentions automatisées. Le conformisme n’est en effet pas le privilège des machines. L’aspiration vers le curieux, l’étrange, l’étranger, l’alien, est au moins aussi importante que l’observation de ce qui est pertinent pour la reproduction de nos modes de vie. Les mouvements pour l’émancipation de l’attention ne trouveront peut-être leur vitesse de libération des tyrannies du Business-über-alles qu’en s’arrimant aux basques de nos curiosités.

1Multitudes remercie l’équipe FabLitt, l’Université Paris 8 et l’Institut universitaire de France, dont le soutien financier a permis la réalisation de ce dossier.

2The Friends of Attention, Attensité ! Manifeste du mouvement pour la libération de lattention, Paris, La Découverte, 2026 (l’original a paru en anglais chez Crown Books/Penguin en janvier 2026).

3Sur les ambivalences de l’alarme et de l’état d’alerte, voir les travaux déjà anciens de Dominique Boullier, « Médiologie des régimes d’attention » in Yves Citton (dir.), Lécologie de lattention : nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014, p. 84-107, ainsi que le beau petit livre d’Alice Bennett, Alarm, London, Bloomsbury, 2022.

4Yves Marry & Florent Souillot, La Guerre de lattention. Comment ne pas la perdre, Paris, L’échappée, 2022.

5Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre III, chap. 4 et 5 ; trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 2012.

6Pierre Dardot et al., Le choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme, Montréal, Lux Éditeur, 2021.

7Silvia Federici, Point zéro : propagation de la révolution. Salaire ménager, reproduction sociale, combat féministe, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2016 [2011].

8Apolline Guyot, Hors de soi. Déjouer la tyrannie de lattention, Paris, Philosophie Magazine Éditeur, 2026.

9Yves Citton, Cultiver la curiosité à lère de sa délégation algorithmique, Paris, Éditions de l’Aube, 2026. Voir aussi Perry Zurn & Arjun Shankar (dir.), Curiosity Studies. A New Ecology of Knowledge, University of Minnesota Press, 2020, ainsi que Enrico Campo (dir.), The Politics of Curiosity. Alternatives to the Attention Economy, London, Routledge, 2024.

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06.06.2026 à 11:13

Manifeste pour le Mouvement de Libération de l’Attention

multitudes

Manifeste pour le Mouvement de Libération de l’Attention Dans ce manifeste, le collectif The Friends of Attention invite à prendre soin de l’attention pensée comme « attensité ». Soit une méfiance envers ceux qui valorisent la seule capacité de l’esprit à rester concentré et qui stigmatisent, par corollaire, les moments de distraction. À l’inverse, il s’agit de se réjouir et de préserver la diversité des dynamiques attentionnelles, essentiellement multiples, qui ne contrarie que ceux qui cherchent à réduire l’attention à une monoculture uniformisante. Excerpts from the Manifesto for the Attention Liberation Movement In this manifesto, the collective The Friends of Attention calls for us to take care of attention conceived as “attensity”. This entails a skepticism towards those who value only the mind’s capacity to remain focused and who, by extension, mock moments of distraction. Conversely, it is a matter of celebrating and preserving the diversity of attentional dynamics—which are, by their very nature, manifold—a diversity that only upsets those who seek to reduce attention to a homogenizing monoculture.
Texte intégral (5661 mots)

Le texte qui suit est un extrait de louvrage Attensité ! Manifeste du Mouvement pour la Libération de l’attention, paru en anglais en janvier 2026 chez Crown/Penguin et traduit en français aux éditions de La Découverte en mai 2026. La première partie de cet article donne le texte intégral du manifeste lui-même, que le reste du livre développe en commentant chacune de ses phrases. La deuxième partie donne de larges extraits du dernier chapitre de louvrage, qui précise ce quil faut entendre par la notion d« attensité ». Les intertitres ont été ajoutés par Multitudes. Nous remercions les Friends of Attention et les Éditions de La Découverte pour leur gracieuse autorisation à publier ces extraits.

Notre manifeste

Vous avez raison : quelque chose va vraiment mal. Il y va de notre ATTENTION, de notre capacité fondamentale à accorder au monde notre esprit et nos sens. Cette précieuse capacité a été canalisée, capturée, marchandisée par une industrie dotée dun énorme pouvoir technologique et financier.

Comment cela sest-il produit ? Par ce que nous appellerons la « fracturation humaine » (du nom du procédé qui fracture la roche pour en extraire les gaz de schiste).

La fracturation humaine est néfaste pour les individus, ainsi que pour la politique.

Elle réduit nos êtres (et nos relations) à ce qui peut être quantifié, acheté et vendu. Elle fait triompher un mensonge catastrophique quant à notre humanité. La tromperie et lexploitation ne sont jamais inévitables. Pour nous en libérer, nous avons besoin dautre chose que defforts individuels isolés ; nous avons besoin dun mouvement de résistance collective.

Ce mouvement de libération de lattention existe et porte un nom : LACTIVISME ATTENTIONNEL.

Lactivisme attentionnel est un combat pour la justice. Cest un soulèvement émancipateur qui sattaque à notre présent apocalyptique, pour le mettre cul par-dessus tête et créer, à partir du chaos et de la confusion actuelle, de nouvelles perspectives dépanouissement humain.

Lactivisme attentionnel est ancré dans lÉTUDE – il appelle à sengager dans diverses formes denseignement et dapprentissage centrées sur lattention (ce quelle est, ce quelle peut être, ce quelle peut faire).

Lactivisme attentionnel nécessite également la CONSTRUCTION DE COALITIONS – des collaborations et des solidarités entre diverses communautés qui reconnaissent le rôle essentiel de lattention dans lépanouissement humain.

Enfin, lactivisme attentionnel implique la création de SANCTUAIRES – des espaces où les gens peuvent se rassembler, prendre soin les uns des autres, expérimenter différents types dattention, et imaginer des avenirs meilleurs.

Pour prendre la mesure des possibilités révolutionnaires du présent, nous nous tournons vers les artistes, les penseuses et les rêveurs. Pour que sépanouissent ces possibilités, nous comptons sur les innombrables activistes de lattention déjà à lœuvre, en tant quilles conçoivent de nouvelles façons (et révisent danciennes manières) de se donner leur esprit et leurs sens les uns aux autres, ainsi quau monde.

Ces attentionautes et ces attentionistes sinspirent des sagesses de diverses traditions. Sur des terrains encore inexplorés, des pratiques émergentes dattention conjointe ouvrent de nouveaux horizons de partage du pouvoir politique. Non seulement du pouvoir, mais aussi de la beauté, et de la grâce.

Tel est notre mouvement : le libre mouvement de lattention dans toute sa plénitude, librement partagée. Nous appelons cette qualité transformatrice ATTENSITÉ. Rejoignez-nous dans cette gloire exaltée et exaltante – ou laissez-nous vous rejoindre !

De l’écologie à l’attensité

Il a fallu une série de terribles catastrophes environnementales – et le travail visionnaire de leaders d’opinion tels que Rachel Carson (autrice de Printemps silencieux) – pour faire apparaître les enchevêtrements vitaux qui font de l’environnement un bien reconnu comme collectif, et donc politique. Cela s’est produit à la fin du XXe siècle.

Nous sommes maintenant bien avancés dans le XXIe siècle, et un processus comparable d’exploitation-destruction industrialisée est en cours. Seulement, cette fois-ci, ce ne sont pas seulement l’eau ou l’air qui sont gaspillés, mais la matière première intangible de l’esprit humain : notre curiosité, nos espoirs, nos relations, nos désirs, nos aspirations, et jusqu’à nos rêves. Ce sont ces mouvements de l’esprit qui alimentent les turbines de l’économie de l’attention. Nous commençons enfin à considérer ces parties de nous-mêmes, non pas comme des piscines privées (où contempler notre propre image), mais comme un fleuve commun dans lequel puiser l’eau dont nous avons tous et toutes besoin. L’idée déclenchante du mouvement écologiste était que tous les corps sont matériellement connectés et que, par conséquent, notre santé physique l’est aussi. Le mouvement pour l’attention nous enseigne une leçon parallèle : notre attention est connectée. Ce que nous faisons, recevons et recherchons passe par les mêmes systèmes. Nous ne pouvons vivre dans ce monde qu’ensemble. Ce que nous faisons avec nos esprits, notre temps et nos sens est la vraie source de tout ce qui existe vraiment pour nous : l’expérience d’être ici.

Tout cela – l’étoffe immatérielle de notre être, dont le monde dépend littéralement – doit être protégé. Il ne peut l’être que par un mouvement similaire à l’écologie des années 1960 et 1970. Car le meilleur de la conscience se voit aujourd’hui impitoyablement ravagé par une nouvelle industrie qui convertit de manière irresponsable, efficace et subreptice, les soins (les intérêts et les désirs) humains en… ARGENT. Et cette entreprise malsaine nous nuit à toutes et tous.

L’activisme attentionnel dit NON ! Le Mouvement de Libération de l’Attention a pour mission de repousser ces dommages.

Mais nous ne nous contentons pas de « résister » à ces ravages. Nous visons bien davantage que cela ! Nous œuvrons sans relâche, dans ces pages et dans tout ce que nous faisons (à la School of Radical Attention, notre vaisseau-amiral situé à Brooklyn, dans nos alliances, nos coalitions, notre travail de plaidoyer et d’écoute) pour offrir une vision affirmative de quelque chose de MIEUX : un monde reconstitué autour de lémancipation de lattention. Notre devise pour cette campagne audacieuse ? « ATTENSITÉ ! »

Quelques mots sur ce terme et sur le travail que nous espérons accomplir grâce à lui. Nous aimons le mettre en parallèle avec le terme « écologie ». De nos jours, ce dernier terme évoque tout un univers d’aspirations. Il fonctionne comme un raccourci pour désigner rien de moins qu’une vision du monde – une vision qui met l’accent sur les liens entre les espèces, les limites de la planète et la soutenabilité environnementale. Comment ces huit lettres ont-elles pu acquérir une telle charge symbolique ? Après tout, ce mot était pratiquement inconnu (en dehors d’un groupe excentrique de zoologistes) jusqu’en 1960 environ ! Il avait des origines étranges (dans l’Allemagne du XIXe siècle, parmi des personnages assez effrayants) et renvoyait principalement à des idées techniques sur les relations entre prédateurs et proies. Mais en 1970, Ecology NOW ! [« L’ECOLOGIE MAINTENANT ! »] s’est inscrit sur des drapeaux et des t-shirts, devenant le cri de ralliement d’une culture jeune engagée dans une révolution utopique. Le terme était devenu une façon de dire ARRÊTEZ DE DÉTRUIRE LA PLANÈTE ! Il signifiait NOUS VOULONS QUELQUE CHOSE DE MIEUX POUR NOUS-MÊMES ET NOS ENFANTS ! Il trouvait son origine dans la science, mais il s’est imposé comme un slogan pour un renouveau participatif et radical – à travers les domaines très différents entre eux de la nature, de la culture, de la politique et de la vie individuelle.

Contre la monoculture attentionnelle

C’est dans cet esprit que nous appelons à l’ATTENSITÉ ! Tout comme « écologie », notre terme vient des sciences. Au début du XXe siècle, il a été question d’attensité parmi un groupe de psychologues « introspectifs » qui, en travaillant ensemble pour étudier l’expérience de leurs esprits-en-action, pensaient pouvoir apprendre à « voir » la dynamique effective de la cognition humaine. (Il est intéressant de noter que leur chef de file, Edward B. Titchener, a non seulement forgé le terme « attensité », mais a également inventé le mot « empathie » dans le domaine anglophone. Est-ce un hasard ? Peut-être… mais peut-être pas ! Après tout, une véritable attention et une authentique compassion vont de pair.) Ces chercheurs ont accompli un travail magnifique et quelque peu chimérique, mais leur programme a finalement été supplanté par des expérimentateurs plus mécanistes, qui ont décidé que réfléchir sur la réflexion était trop peu fiable pour être considéré comme de la « science » (la nouvelle garde s’en tenait à traiter le cerveau comme un système d’inputoutput). L’« attensité » a donc été abandonnée – un terme orphelin issu d’un monde éphémère dans lequel il semblait possible d’explorer l’attention elle-même, plutôt que ses opérations réduites à des effets de traque et de gâchette.

Nous aimerions remonter le temps, récupérer ce terme et le hisser au rang des fiers étendards d’un nouveau mouvement de révolution utopique. ARRÊTEZ DE DÉTRUIRE NOTRE ATTENTION ! Parce que NOUS VOULONS QUELQUE CHOSE DE MIEUX POUR NOUS-MÊMES ET NOS ENFANTS !

ATTENSITÉ MAINTENANT !

Notre travail présente également de profondes similitudes avec les formes de restauration transformatrice qui ont aidé nos espaces naturels à se remettre d’une exploitation abusive. Par exemple, certains aspects de notre mouvement peuvent être comparés au travail des bio-prospecteurs, des collecteurs de semences et de l’écologie restaurative – qui sont à la recherche d’espèces rares, inhabituelles ou marginalisées, pour les recultiver dans des environnements naturels réparés. Après tout, ce qui est arrivé à l’attention humaine au cours du siècle dernier est exactement ce qui est arrivé aux prairies américaines : une monoculture.

Un botaniste martien, parachuté dans le MidWest états-unien, regarderait probablement autour de lui en disant : « Waouh, quelles quantités de maïs ! Voilà un écosystème bien peu diversifié ! » Et, bien entendu, il aurait raison. Deux cents millions d’hectares de ce pays sont consacrés à de la pure monoculture, une superficie équivalente à six fois celle de l’État de l’Arizona… Ces régions représentent des kilomètres et des kilomètres d’une même denrée, à perte de vue : du soja, du blé ou, principalement, du maïs. Tout cela n’a rien de « naturel ». Ces terres agricoles actuellement en monoculture regorgeaient autrefois de plus d’une centaine d’espèces d’herbes sauvages, de plantes herbacées et de laîches : des prairies à herbes hautes et à herbes courtes si vastes que les premiers explorateurs européens pensaient avoir découvert un véritable océan de prairies, peuplé d’espèces jamais rencontrées auparavant.

Chaque fois que nous pensons à notre attention, nous devrions nous souvenir de ces prairies – et des monocultures qui les ont remplacées. Car le monde attentionnel dans lequel nous évoluons aujourd’hui est fondamentalement monoculturel : on l’a vu, ce que nous avons en tête en parlant d’« attention » n’en est en réalité qu’une espèce très étroite et très particulière (mais aussi, aujourd’hui, totalement dominante). C’est le type d’attention qui a été cultivé par un siècle d’« agrobusiness attentionnel », au point de nous faire oublier toutes les autres modalités qu’il a supplantées. Quelle attention a envahi tout notre paysage ? Le type d’attention mécano-morphe, instrumentalisé en termes de stimulus-réponse, qui est devenu la préoccupation centrale du complexe militaro-industriel tout au long du XXe siècle. Le type d’attention qui se concentrait sur la vigilance à l’écran (essentielle pour les moniteurs radar et le travail monotone de régulation des machines) et l’intégration des êtres humains dans les trappes-à-clics cybernétiques (essentielle pour abattre les avions ennemis ou prendre des décisions chronométrées dans des modèles complexes). C’est le type d’attention qui a été étudié dans les laboratoires, quantifié par les publicitaires, et désormais optimisé par les algorithmes des moteurs de recherche basés sur l’IA. C’est le type d’attention que nous sommes trop nombreuses à essayer de défendre, d’améliorer ou de gérer dans notre vie quotidienne. C’est le type d’attention que surveille notre application Screen Time, et c’est le même qui nous préoccupe lorsque nous déplorons la baisse de nos « capacités d’attention » ou lorsque nous craignons que nos enfants souffrent de TDAH.

L’activisme attentionnel appelle avant tout à cesser de croire que notre paysage d’attention monoculturelle « est » l’attention. Certains commentateurs récents sont même allés jusqu’à invoquer un nécessaire « ré-ensauvagement » de l’attention, et c’est une excellente façon d’envisager les choses. Ce plaisant travail consiste à enfiler ses bottes et à faire une longue promenade à travers les méga-champs d’attention-clonée-au-soja, pour découvrir ici ou là, en marge, un tout petit coin de prairie à l’ancienne – un reste de sauvagerie. Ah ! Regardez ce qui fleurit encore dans les contreforts ! Magnifique ! Quelles merveilleuses espèces rares dattention, qui prospèrent dans quelques micro-écosystèmes pas encore aplanis par les frackeurs !

Par exemple, que dire des cent soixante-dix-neuf membres cotisants de la Phoenix Bonsai Society, qui travaillent tranquillement sur leurs petits arbres et ont récemment célébré leur soixantième anniversaire. C’est une forme d’attention qui n’a pas grand-chose à voir avec l’optimisation des moteurs de recherche. D’une part, les racines peu profondes d’un bonsaï nécessitent un arrosage quotidien, de sorte que l’entretien d’un spécimen digne de trophée demande autant de soins qu’un chat domestique. D’autre part, les arbres poussent si lentement qu’ils n’atteignent leur belle forme sculpturale qu’au bout de plusieurs décennies, ce qui signifie qu’il suffit de quelques coups de ciseaux par an pour les tailler. Quel étrange nexus attentionnel : un entretien presque continu, noué à la vision à très long terme d’une forme qui n’apparaîtra qu’une fois que votre enfant aura terminé ses études universitaires !

Ou que dire de ce mode d’attention très particulier qui consiste simplement à regarder par la fenêtre ? Celui-là même que l’enseignant qualifie chez l’élève de « distraction » ? Voilà bien une espèce rare, qui mérite d’être protégée.

Entre attention et distraction

Elle nous fournit l’occasion de dire quelques mots sur la distraction. À première vue, la distraction est précisément le contraire de « l’attention » – du moins est-ce ainsi que les dénonciations standard présentent les choses. L’attention est bonne, la distraction est mauvaise. Cette opposition manichéenne remonte aux moments clés d’une longue histoire de préoccupations inquiètes autour de la personnalité, de l’ordre social et de la bonne conduite. À la fin du XIXe siècle, les dénonciations patriarcales des femmes de la « bonne société », frivoles et obsédées par la mode, ne manquaient jamais de condamner leur regard baladeur, leur esprit vagabond et leur inconstance générale de « distraites ». Plus grave encore, la distraction a été présentée comme une ruse du diable pour s’emparer de l’âme pendant près d’un millénaire de dévotion chrétienne. Les moines, les prêtres et les fidèles laïcs, convaincus qu’une vie vertueuse exigeait une concentration continue sur Dieu, considéraient la distraction comme un danger permanent pour les normes de la contemplation pieuse. Ainsi, lorsqu’un enseignant du collège s’en prend à un élève « distrait », c’est tout un héritage de discipline anxieuse qui se cache derrière un tel échange.

Établir une distinction claire entre l’attention et la distraction s’avère pourtant philosophiquement délicat. Après tout, lorsque je vous accuse d’être « distrait », que dis-je réellement, si ce n’est que « vous semblez prêter attention à autre chose que ce sur quoi je voudrais que vous vous concentriez » ? Autrement dit, la « distraction » finit par ressembler beaucoup à une attention non autorisée – ou, pour le dire autrement, à une attention qui ne correspond pas aux attentes de la personne porteuse d’autorité.

Est-ce tout ce qu’on peut en dire ? Et si oui, n’y a-t-il vraiment aucune différence entre l’attention et la distraction ? La distinction est-elle purement sociologique ? Une simple question de relations de pouvoir ?

Pas du tout. Il vaut la peine de réfléchir un peu plus à cette énigme, car elle met bien en lumière la nature de la liberté authentique qui est au cœur de l’ATTENSITÉ.

Les activistes de l’attention connaissent la vérité profonde qui a été enfouie par les conglomérats industriels de notre monoculture attentionnelle : l’attention nest pas cette « concentration » étroite, déterminée, de traque et de gâchette, qui facilite l’intégration sans friction des humains et des machines (et qui fait gagner de l’argent aux frackeurs). Elle est bien plus que cela : elle prend beaucoup, beaucoup de formes d’engagement cognitif et de conscience sensorielle ; c’est la foi, l’amour et la vie ! C’est une jungle vaste et diversifiée, et non une monoculture commerciale hautement ingénierée. Émanciper l’attention humaine du joug des frackeurs implique, entre autres choses, d’INSISTER encore et encore sur cette diversité et cette complexité – sur l’étendue et la richesse des formes d’attention. Sinon, nous risquons de « sauver » ou de « protéger » ce qui est, en réalité, le problème lui-même. Qu’y aurait-il de plus ridicule (et tragique) que de créer une « société pour la conservation des graines de soja OGM » ? Elles se portent très bien sans cela, merci ! Si les activistes de l’attention se laissent inconsciemment entraîner à « reconquérir » la forme d’attention superficielle toujours-déjà-instrumentalisée qui est au cœur de l’économie de l’attention, nous aurons complètement raté le coche. Cessez donc de vous inquiéter pour votre « capacité d’attention ».

Pour ce faire, il faudra peut-être passer par quelques détours. Vous devrez sans doute vous laisser distraire par ces autres choses que le monde contient (à part les notifications vibrant dans votre poche). C’est dans ce contexte-là qu’il serait judicieux de réexaminer les valences attentionnelles de la « distraction ». Les activistes de l’attention ont besoin de tous les alliés possibles dans leur combat asymétrique contre les frackeurs – et les agents doubles sont particulièrement utiles ! Paul North, un commentateur brillant sur l’histoire de l’attention, va jusqu’à affirmer que les formes dattention les plus profondes et les plus pures se cachent en réalité derrière le déguisement de ce qu’on appelle la distraction. C’est précisément dans ces moments où nous sommes complètement « débranchées » des schémas et des objets attentionnels attendus – lorsque nous sommes tellement plongées dans une rêverie que, une fois rappelées à la réalité, nous ne pouvons même pas nous souvenir où nous en étions ni comment nous y sommes arrivées – c’est dans ces moments-là (de « distraction ») que se réalisent les expériences les plus extraordinaires de l’attention humaine.

Prendre la mesure de ce qu’il y a de profond et d’activement inspirant dans la provocation paradoxale de North nous fait basculer, une fois de plus, aux limites de ce que le langage peut exprimer. Notre terminologie risque d’obscurcir autant qu’elle révèle, parfois même davantage. Et le vocabulaire dont nous disposons pour parler de nos vies attentionnelles n’est pas particulièrement développé. Il a été systématiquement déformé par un siècle de discours restrictifs sur l’attention. Le travail de l’activisme attentionnel comprend la tâche délicate et fuyante de rester aussi fidèle que possible à la complexité, à la beauté et à la spécificité de nos expériences réelles – ce qui implique de refuser les simplifications aplatissantes d’un vocabulaire inadéquat.

L’attensité comme distraction centripète

L’un des plus grands philosophes de l’attention, le psychologue américain William James, s’est spécialisé sur ce type de pensée audacieuse qui à la fois élargit et approfondit notre horizon. Son travail s’attachait à explorer de façon très vivante la « phénoménologie » réelle de l’attention (l’étude des expériences de la perception, de la cognition et de « l’être » lui-même). Et dans le cadre de ce projet, il a trouvé une belle manière de théoriser la part de « distraction profonde » présente dans un esprit attentif. Selon lui, la concentration ponctuelle fixée de manière statique sur un objet ne peut pas véritablement être qualifiée d’« attention » ! Pour lui, il s’agit plutôt d’une sorte d’abrutissement inerte. Imaginez, par exemple, le regard vide, vitreux et absent, d’un être humain passé à l’état végétatif en scrollant sur son téléphone. Est-ce cela, l’« attention » ?

James était déjà décédé lorsque la télévision a fait son apparition, mais il connaissait ce regard vide, et il savait que, quelle que soit sa durée ou son intensité, ce n’était pas cela qu’il essayait de décrire comme l’opération de sa propre attention élevée à son plus haut degré vital. Tout au contraire, James en était venu à croire que, dans un état sain, l’esprit humain était fondamentalement incapable de « tenir en place » sur un objet discret pendant plus d’un instant. Selon lui, la nature essentielle de la cognition humaine était d’être DYNAMIQUE, toujours en mouvement, constamment emportée dans ce qu’il appelait le « courant » de la conscience. Les alternatives à cette instabilité n’étaient pas la « concentration », ou l’« attention » – mais bien plutôt une sorte de mort spirituelle.

Prenez une pièce de monnaie, tenez-la devant mon visage et demandez-moi de lui accorder toute mon attention. Instantanément, je me demande ce qui va se passer ensuite. Bien sûr, je peux poser mon regard sur la pièce – et même essayer de « remplir tout mon esprit » avec cette pièce. Mais dans la pratique, James estimait qu’il pouvait constater cette instabilité dans le fonctionnement réel de sa propre conscience dans de telles circonstances – à l’instar des inventeurs du terme « attensité », il appelait ce processus « introspection ». Il sentait clairement qu’au moment où il était confronté à une telle tâche, ses pensées s’éloignaient immédiatement et systématiquement de l’objet à considérer. Tandis que vous tenez la pièce sous mon nez, je me demande pourquoi vous m’avez demandé de la regarder ; je soupçonne immédiatement que vous essayez de me jouer un tour, alors j’essaie de deviner ce que la pièce est censée m’empêcher de remarquer dans ce que vous faites ; et puis, franchement, vous devriez quand même vous nettoyer les ongles plus souvent…

Concrètement, c’est exactement de cela qu’il est question quand on parle de « prêter attention au moindre détail ». Et James l’avait clairement signalé. Ayant décidé qu’il s’agissait là d’une caractéristique essentielle de la cognition sensorielle humaine normale – admettant donc que les êtres humains en bonne santé sont incapables d’« attention » au sens d’une « concentration » totale, imperturbable et sans faille – James a proposé une explication vraiment brillante de ce que nous entendons réellement lorsque nous parlons de la beauté que peut incarner l’attention : pour lui, le génie de la véritable attention réside dans la capacité à plier vers lobjet le cheminement de ces pensées constamment en mouvement, de façon à les y ramener encore et encore. En d’autres termes, l’attention authentique, la phénoménologie de l’attention humaine, est une sorte de distraction centripète. Imaginez les jolies boucles d’un spirographe, qui s’épanouissent, puis s’éloignent, avant de revenir vers ce qui se trouve au centre de son tourbillon attentionnel.

Cette puissante vision, c’est celle que nous revendiquons pour l’ATTENSITÉ. On peut l’illustrer par ce schéma florescent :

Pour l’activiste de l’attention, celle-ci sera toujours la question – nous ne nous permettrons jamais de nous reposer sur une seule réponse quand on nous somme de définir ce que l’attention « est » vraiment. Mais c’est précisément dans cette propension à ne jamais tenir en place que nous rendons hommage à notre prédécesseur, William James, qui avait bien compris que prêter attention à l’attention relève en réalité d’une CIRCULARITÉ SANS REPOS.

Et lorsque nous tournons ensemble ? Qu’est-ce que cela ?

CELA incarne précisément la beauté d’une danse, la beauté d’une ronde – ce tourbillon d’un délicieux grand huit qui nous fait tourner la tête, ce pur jeu de joie vertigineuse. Voilà notre mouvement. Alors venez danser avec nous, dans la circularité sans repos de la VRAIE ATTENTION – l’attention qui est libre, et qui est vôtre, et pas seulement vôtre. La véritable liberté d’une attention qui est NÔTRE !

En solidarité,

The Friends of Attention

Traduit de l’anglais (USA) par Yves Citton

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