Siri Hustvedt, qui explore dans ses romans et ses essais les liens entre identité, mémoire, art, psychanalyse et neurosciences, a mené une carrière littéraire indépendante de celle de son mari, Paul Auster, mondialement connu. Elle lui rend hommage dans un livre passionnant, sur la couverture duquel figure une photo très émouvante et qui témoigne de leur grande complicité et d’une entente parfaite, difficile à imaginer dans un couple d’écrivains : il murmure à son oreille (des mots dont nous ne saurons rien), et elle éclate de rire. C’est en effet la vie qui triomphe dans ce beau livre de deuil.
Intitulé « Perdue dans le temps », le premier chapitre de ce livre composite est une sorte de journal de deuil non daté qui s’ouvre sur un constat implacable, comme s’il fallait l’écrire pour y croire :
« Je suis vivante. Mon mari, Paul Auster, est mort. Il est mort le 30 avril 2024 à 18h58, ici, dans la maison de Brooklyn où j’écris maintenant ces mots. Au mois de janvier 2023 on lui avait diagnostiqué un cancer des poumons non à petites cellules. »
Il avait 77 ans et vivait avec elle depuis 43 ans, dans une grande complicité et un grand respect réciproque, chacun écrivant à un étage de la maison, et faisant à l’autre la lecture du livre en cours, pour lui demander conseil :
« Nous ne perturbions pas l’espace de travail de l’autre. C’étaient des lieux sacro-saints. Il ne touchait jamais à ma table de travail, je ne touchais jamais à la sienne. J’ignorais tout à fait qu’il avait possédé autant de stylos [au moins 150] , de rubans pour machine à écrire et de cahiers. »
L’auteure fait entrer le lecteur dans l’intimité d’un couple mythique, où l’écriture, ses rituels, son travail, le rapport au monde qu’elle suppose jouent un rôle essentiel. Elle invente une forme inédite en ouvrant les boîtes contenant des bouts de papier, des fax, des lettres, des cartes, des photographies qui documentent cette vie commune. Elle y ajoute les entrées de son journal ainsi que les mails de « Cancerland » où elle rapportait à leurs amis l’évolution de la maladie et les différents traitements proposés avant que le malade, condamné, ne rentre dans sa maison, où un lit médicalisé l’attendait dans sa pièce préférée, la bibliothèque. Elle insère également dans son livre, avec une typographie différente, les lettres écrites par Paul à son petit-fils, Miles, né quatre mois avant la mort de son grand-père, et premier enfant des « kids », comme Paul et Siri appelaient leur fille, Sophie, musicienne, et son mari, photographe, avec qui Paul avait co-signé un livre sur le fléau des armes à feu aux États-Unis : « Le 27 avril, Paul m’a dit qu’il voulait revenir en fantôme. Je raconte des histoires de revenant. Les lettres qu’il a écrites sont des revenantes elles aussi. »
Quand amour rime avec humour
L’auteure parle du « seul moment Lazare de [s] on existence » pour évoquer l’instant où, au retour de l’enterrement de son mari, elle s’allonge dans la chambre à coucher et sent sa « présence invisible ». Sans nouvelle visite du fantôme par la suite, elle vit cependant dans une « maison hantée » où il lui arrive de sentir flotter l’odeur des cigares Schimmelpennick que Paul a arrêté de fumer 9 ans auparavant. Elle a recours à toutes ses connaissances et lectures en neurosciences, psychiatrie et philosophie pour expliquer ou du moins éclairer ces phénomènes, ainsi que ce qui concerne l’attachement, la parentalité, les causes du cancer… L’admiration de Paul pour les capacités intellectuelles de sa femme prend la forme d’une boutade : « Siri, tu es peut-être la seule personne au monde à être abonnée au Journal of Consciousness Studies et à Vogue . » Ce couple s’est formé dans la littérature et l’écriture : « nous vivions tous deux dans les pages d’un livre. » Leur hybridation et la qualité de la relation entre eux se résument dans une autre formule humoristique de Paul : « Si nous vivions ensemble une centaine d’années supplémentaires, nous deviendrions la même personne. » L’hommage n’est jamais grandiloquent, le ton jamais larmoyant. La lucidité et l’intelligence servent de cap à un récit sobre et tenu par l’exigence de la franchise.
« Les choses horribles »
Ce « long amour » n’est jamais enjolivé ni idéalisé, et l’écrivaine ne passe pas sous silence la mort en avril 2022 de Daniel, le fils de Paul, emporté par une overdose après sa sortie de prison (il avait été suspecté d’avoir laissé traîner dans son appartement des drogues, sans faire attention à sa fille Ruby, morte à 10 mois d’en avoir avalé) :
« “Après toutes les choses horribles que nous avons traversées”, me disait Paul, “si je meurs d’un cancer, cela fera une mauvaise histoire”. Aux yeux de Paul, une mauvaise histoire était une histoire prévisible. Les fictions préfabriquées s’attachent à répondre à des attentes conventionnelles et ne réservent aucune surprise à l’auditeur ou au lecteur. Il ne voulait pas que sa propre histoire tombe dans cette catégorie insipide. »
Citant Emily Dickinson, Siri Hustvedt évoque ses doutes sur sa capacité à raconter cette histoire : « L’abîme n’a pas de biographe. » Elle est consciente de la difficulté, qu’elle tente d’affronter par l’écriture et la construction littéraire : « Ce livre est une sorte de journal, et comme de nombreux journaux, probablement tous, il est plein de trous – une géographie du dire et du ne pas dire. »
Ce très beau livre de deuil se construit sur des variations, des changements de rythme et de ton, et fait honneur au disparu, qui disait vouloir « mourir en racontant une blague ». Siri Hustvedt apporte ainsi sa pierre à l’édifice littéraire construit par ces écrivaines américaines devenues veuves (Joan Didion, Joyce Carol Oates, Margaret Atwood) qui se font écho dans des livres toujours singuliers pour dire l’absence de l’autre : « Ces jours-ci, j’imagine d’innombrables êtres endeuillés rejoignant leurs domiciles pour n’y retrouver personne. Le problème avec le chagrin du deuil, c’est que PERSONNE a un NOM. »
Siri Hustvedt, célèbre poète et romancière, mais aussi l’épouse du grand écrivain Paul Auster depuis quarante ans, l’a vu agoniser et mourir le 3 avril 2024 à 18h58, dans son bureau de leur maison, à Brooklyn. Au mois de janvier 2023, on lui avait diagnostiqué un cancer du poumon. Des signes inquiétants avaient déjà été décelés lors d’un scanner, réalisé au mois de novembre 2022. Le radiologue avait constaté une masse dans le poumon droit, qui était possiblement un cancer.
Il ne restait à Paul qu’un peu plus d’une année d’épouvantables souffrances à vivre sous le regard affolé de Siri, présente à ses côtés, à chaque instant de journées et de nuits aussi interminables que tragiques.
Constants allers-retours à l’hôpital pour des séances de chimiothérapie. Médicaments dont on ne sait s’ils font Paul se sentir mieux, ou le rendent plus malade. Les perfusions de chimiothérapie duraient quatre ou cinq heures. Siri restait assise à son chevet. La maladie de Paul avait pour nom : cancer bronchique non à petites cellules, autrement dit CBNPC. Associée à la chimiothérapie (carboplatine et paclitaxel), il y eut l’immunothérapie : nivolumab qui, selon Siri, « mit un terme à la vie de Paul avant que le cancer ne s’en charge lui-même. » Tous deux espéraient une opération : l’ablation du lobe malade, mais le chirurgien leur annonça que l’opération n’était pas possible, les deux poumons étant atteints. Les yeux de Paul se remplirent de larmes.
« Que faire ? » disait Paul à Siri. « Secouer les poings à l’intention de Dieu ? » Durant son calvaire, elle l’aidait à s’habiller, et à tout moment de la journée, car bientôt il ne put plus marcher, et il disait « tu es si bonne pour moi, Siri. »
Le récit de Siri Hustvedt commence par la fin, après les funérailles : Paul n’est plus là, mais Siri espère rencontrer son fantôme dans son bureau silencieux, où il écrivait ses livres à la main dans des cahiers Clairefontaine, avant de les dactylographier sur son Olympia. Elle l’espère dans leur chambre à coucher, dans l’escalier, dans la cuisine, la bibliothèque, située au troisième étage de la maison. Il lui avait assuré qu’après sa mort, il lui rendrait visite en tant que fantôme, plus exactement en tant que revenant. Une sorte de dibbouk . Chaque objet dans la maison évoque l’homme de sa vie disparu. « Arpentant seule la maison, j’imite les rythmes d’avant la mort de Paul dans les espaces de l’après. La maison est une maison bien réelle, mais c’est aussi une architecture du souvenir . » Après sa mort, elle entendit un jour la voix de Paul à la radio, « sa belle voix désincarnée. Un coup de couteau au sternum. J’ai éteint le poste. » Cependant, le sentiment de la présence de Paul ne l’a pas quittée.
Après que le cercueil contenant la dépouille de Paul fut mis en terre, Siri sentit à son retour dans leur maison, Paul déambuler dans la chambre à coucher, « …et le sentiment ineffable auquel j’aspirais m’a été brièvement rendu. Je l’ai fait revenir. »
Siri Hustvedt évoque admirablement ce qu’est la vie dans un logement occupé par les mêmes personnes. Ils deviennent : « des zones de répétition gestuelle, de repas préparés et avalés, de déchets amenés à l’extérieur et de courrier ramené à l’intérieur, de cafetières allumées et éteintes, de théières mises sur le feu, de lits faits et de lessives pliées, de douches, de bains, de brossages de dents et de rafraîchissements du visage et j’en passe. » C’est ce qu’elle nomme les diverses formes de la mémoire incarnée. Paul lui avait demandé un jour combien de fois ils avaient fait l’amour. « Des milliers de fois. »
Ils dormirent ensemble pour la dernière fois le 28 avril, deux nuits avant sa mort. Chaque nuit, elle s’était assurée qu’il respirait. Et voilà qu’elle se retrouvait dans leur lit, et de son côté, à elle. Elle évoque un « éclatement cognitif » quand chaque instant, chaque chose, chaque bruit et aussi le silence, lui disent cruellement que Paul n’est plus là. Siri se demande : « Lorsqu’il s’est arrêté, le temps vécu s’est-il arrêté en moi ? » Ils ont vécu ensemble quarante-trois ans.
« Le chagrin n’est pas permanent. Je peux me barricader des jours durant contre la tempête, et puis les bourrasques arrivent et me jettent à terre. » La romancière évoque Maurice Merleau-Ponty à propos de ce qu’il nommait l’intercorporalité entre les êtres. Elle savait que Paul allait mourir, mais elle s’est révoltée contre « le fait brut ». Elle n’a désormais plus d’histoires à lui raconter.
Dernières semaines marquées par d’innombrables séjours aux urgences et retours à la maison bien-aimée, où ils se sont installés quand les livres de Paul ont enfin rencontré un succès international, après dix années de refus, d’échecs et de galère.
Paul Auster et Siri s’étaient rencontrés le 23 février 1981. Elle était instantanément tombée amoureuse de Paul, un grand garçon beau et solitaire, portant une veste de cuir noir, lors d’une soirée poétique au 92 nd Street Unterberg Poetry Center, prestigieuse Maison de la Culture juive de New York. Elle ressentit pour lui une très forte attirance, « comme un coup à l’arrière de la nuque ». Elle se fit présenter à lui par un ami. Tous trois passèrent la soirée ensemble. Ils quittèrent une réception, marchèrent dans la nuit, prirent un taxi. Elle lui demanda de l’embrasser. Il vint chez elle, au nord de New York. Elle comprit qu’il avait d’autres petites amies, qu’il était en outre marié et père d’un petit garçon, Daniel. Il décommanda leur rendez-vous parce qu’il était en train d’écrire. Puis, il l’emmena passer le Seder de Pessah dans sa famille. Mais le matin du 5 mai, après une nuit d’amour, il lui annonça sans explication, qu’il allait retrouver sa femme et son fils, son ancienne vie. Se séparer de son fils lui était devenu intolérable. Il disparut sans un mot dans les escaliers du métro. Il l’avait quittée en quelques secondes, sans pathos. Elle ne semblait pas vraiment l’intéresser.
Elle décida, bien sûr, de le reconquérir par la littérature et lui écrivit trois folles lettres. Il ne répondit pas à la première. Ne lui téléphona pas. Il réapparut une dizaine de jours plus tard. Ils vécurent d’abord dans l’appartement crasseux de Paul. Il lui dit un jour : « Tu sais, je ne vivrai pas avec toi, si tu ne m’épouses pas. » Elle éclata en sanglots. Les premiers temps de leur vie commune, ils avaient écumé les salles de cinéma de la ville, ils s’étaient aimés des nuits entières. Paul travaillait alors sur « Le Livre de la mémoire », la seconde partie de L’Invention de la solitude .
La célébrité venue, ils achetèrent et aménagèrent la belle demeure de Brooklyn. Ils y vécurent et y travaillèrent comme si cela devait ne jamais cesser. Ils eurent une fille, Sophie. Daniel, le fils de Paul, mourut d’une overdose d’héroïne après le décès accidentel de sa petite fille, contaminée par la drogue. Puis, le cancer tua Paul, grand romancier, grand amoureux de Siri qu’il idolâtrait.
Reste ce texte magnifique, qualifié par l’auteur de « rapport sur le chagrin du deuil ».
Après un premier article consacré au lyrisme glacé bienvenu des groupes de black metal , et un second centré sur la puissance vitaliste et dissonante des groupes de death metal , voici venu le temps pour notre petite équipe d’audacieux reporters d’oser franchir le seuil des chapiteaux Altar et Temple, et, malgré le soleil menaçant et le bois de platanes à traverser, de partir s’aventurer sur les scènes découvertes du Hellfest.
Notamment vers la Valley, pas très bien nommée puisqu’il faut gravir une petite côte pour y accéder. La Valley est une scène stoner/doom/post-hardcore/sludge à la programmation très diversifiée, avec des propositions parfois aux frontières du metal. Un point commun à la plupart des groupes est qu'ils travaillent, non sur l’extrême vélocité, mais sur la lenteur et la massivité du son.
C’est le cas, exemplairement, des Suédois de Cult of Luna , qui, depuis la retraite de Neurosis, constituent le groupe phare du style post-hardcore. Soit des compositions amples d’une dizaine de minutes, émotionnellement complexes, qui dégagent une profonde impression de puissance, encore amplifiée par un light show qui accentue la brutalité des transitions.
(Cult of Luna, live au Hellfest 2026)
Un son massif, de lentes montées progressives, des ponts parfaitement abordés, puis des entrées orchestrales qui réintroduisent des pics d’intensité lorsqu’on pensait qu’on planait déjà à l’altitude maximum. On ne dira pas que c’était une surprise pour nous qui suivons les Suédois depuis vingt ans, mais la façon dont ils parviennent à renouveler à la fois leurs prestations scéniques et leur répertoire discographique (avec une présence de plus en plus affirmée du clavier depuis l’album Vertikal , dont deux titres sont joués sur ce live ) nous laisse admiratifs.
On goûte aussi particulièrement leur attitude anti-star, les musiciens officiant quasiment en ombres chinoises derrière les fumées et les lumières à contre-jour. Cela ne les empêche pas de produire l’impression d’une véritable machine de guerre scénique, leurs deux (!) sets de batterie étant martelés avec une conviction épique.
Fun fact : l’un des deux batteurs, Thomas Hedlund, officie également derrière les fûts pour les concerts du groupe pop-rock français Phoenix ! C’est ce qu’on appelle de la versatilité. Vous pouvez d'ailleurs admirer la variété de son jeu dans l’énorme « Leave Me Here » (à partir de 26 min., 30 s. dans la vidéo ci-dessus), seul titre ancien d’une setlist qui faisait la part belle aux chansons récentes du groupe.
L’autre grand moment de la Valley s’est produit le lendemain au soleil couchant, avec le concert-événement des Américains d’ Acid Bath . C’était tout simplement la première fois que ce groupe légendaire – auteur de deux albums-cultes dans les années 1990 et qui vient de se reformer trente ans plus tard pour une tournée – se produisait live en Europe, et c’est peu dire qu’il était attendu par de nombreux festivaliers.
Il n’existe pas, à notre connaissance, de captation vidéo correcte de ce groupe sur internet, donc il faut nous croire sur parole quand on vous dit que c’était une claque monumentale. Après avoir chauffé le public en diffusant en intégralité le morceau « Black Sabbath » du groupe éponyme, un titre cinquantenaire qui a édicté en son temps les tables de la loi de l’alliance entre la lenteur du tempo et la violence du propos, les éminents représentants du sludge louisianais font leur entrée et lancent tambour battant un « Tranquilized » qui évolue doucement vers un tempo ralenti propice au headbanging .
Tout va bien, le soleil se couche après une journée caniculaire, le son est énorme et gras comme on l’espérait, le chanteur Dax Riggs reste cramponné à son micro et à ses fioles de Jack Daniel's mais fournit une prestation magnétique, et le tout dégage un parfum blues d’une grande authenticité. Car si la musique d’Acid Bath parle de tout ce qui fait souffrir dans la vie, elle le fait avec une forme musicale romanesque et évocatrice, avec des compositions à la fois sombres et groovy qui prennent sur scène une dimension éclatante.
Si Acid Bath et Cult of Luna ont été pour nous les deux meilleurs concerts de la Valley (et du festival, si on leur ajoute ceux de Mayhem et de Sylosis), d’autres lives intéressants ont eu lieu sur cette scène, la plus aventureuse du Hellfest, qui programmait à des heures de forte audience potentielle des groupes relativement jeunes.
Parmi eux, le groupe belge Psychonaut , un power trio évoluant dans les horizons artistiques progressifs et ambitieux du label de post-metal Pelagic Records, fondé par Robin Staps, le guitariste du groupe The Ocean. Servis par des instrumentistes en « solo permanent » (avec une basse particulièrement mise en avant dans le mixage) et par un double chant clair et growlé assuré par les deux gratteux, les morceaux de Psychonaut alternent ainsi entre des moments planants et techniques, et d’autres plus puissants et lyriques. Le tout devant une solide fanbase, malgré la chaleur de la fin d’après-midi.
(Psychonaut, « The Fall of Consciousness » , live at GMM 2025)
Que dire alors de la fanbase réunie pour les voisins toulousains de Slift , venus défendre leurs récents albums de space rock psyché Slift et Fantasia , sinon qu’elle était tellement dense qu’elle a rendu presque compliqué l’accès à leur concert ? Comme pour Psychonaut, la proposition musicale est belle et ambitieuse, mais manque encore un peu de relief et d’incarnation sur scène – surtout si on la compare à celle des groupes cités plus haut. Cela est peut-être dû à un léger manque de charisme, ou de contraste narratif dans l’élaboration du set , qui le font paraître un tantinet longuet sur une scène aussi grande et non couverte (un chapiteau créant une ambiance plus intime aurait peut-être été mieux adapté), alors même que les compositions sont toutes très riches en événements.
(Slift, « Ilion », live in La Cigale, 2024)
On est toutefois heureux d’avoir pu voir ces artistes sur une scène aussi grande que la Valley du Hellfest, et à un horaire aussi fédérateur. On sait l’effet d’accélération que produit un passage dans ce festival dans le parcours d’un groupe sur la pente ascendante, et on est certain qu’on les y reverra à l’avenir.
Il en va de même du groupe anglais Conjurer , qui, après les échappées psychédéliques de Slift et Psychonaut, nous replonge la tête dans un étau de puissance et de lourdeur. Guidés par un batteur bestial et par un double chant grave et éraillé qui prend aux tripes, le groupe alterne entre les accélérations frénétiques et les ralentissements massifs, exprimant ainsi une condition existentielle pleine de douleur et de révolte, sur des thèmes d’ailleurs peu souvent pris en charge par les musiques metal, comme la transphobie (dans le morceau « Let Us Live »).
(Conjurer, « live at Saint Vitus in Brooklyn, 2017)
Les groupes britanniques qui se produisaient sur cette scène de la Valley très exposée au soleil ont eu la chance de ne pas être programmés le dimanche, jour où le mercure est monté jusqu’à 40 °C. Et c’est heureux, car selon Matthew Baty, le chanteur-beugleur de Pigs x7 : « We are fuckin’ British… We are not fuckin’ used to this kind of fuckin’ weather. » Il nous dit ça alors qu’il fait 30 °C, et on pense : « Nous, en France, c’est ce qu’on appelle un temps frais désormais… ».
C’est vrai qu’il n’avait pas l’air parfaitement dans son élément, le Baty. Le fait qu’il ressemble à une serpillère usagée de lendemain de cuite n’est pas en cause ; après tout, il s’agit d’un chanteur de stoner originaire de Newcastle. Ce n’est pas non plus le fait que son registre vocal ne consiste qu'en une seule note, ce chant parlé-aboyé à la Helmet étant partie intégrante du style déjanté et déliquescent de Pigs x7.
(Pigs x7, live at KEXP, 2025)
Non, on dit cela surtout parce que le sieur Baty s’est trompé plusieurs fois dans la setlist, pourtant affichée à ses pieds devant les retours, comme le lui indique d’ailleurs gentiment son guitariste en plusieurs occasions. Ainsi, Baty peut passer une minute à introduire une chanson qui ne sera finalement pas jouée car non prévue dans le set, et de repartir de plus belle sur ladite chanson avec un « Fuck ! » retentissant.
Bref, un super concert, très authentique dans l’esprit punk, avec toutefois une pleine maîtrise par le groupe des ralentissements de tempo, tous les musiciens donnant alors l’impression d’enfoncer ensemble le même clou, avec un effet très communicatif sur nos nuques de spectateurs.
On termine ce reportage en retournant sur la scène Temple pour le concert le plus inclassable du Hellfest 2026, celui d’ Oranssi Pazuzu . Déjà passés au Hellfest en 2012 et 2018, les Finlandais sont méconnaissables à chaque fois, tant ils font entre-temps évoluer leur musique. Difficile de décrire cette dernière avec les catégories génériques habituelles, mais on dira que c’est un peu comme la rencontre entre Tangerine Dream et Burzum, avec un univers visuel et thématique proche du black metal, mais un instrumentarium qui fait surtout la part belle aux claviers/sampleurs, chaque musicien ayant le sien et s’en servant d’abondance.
Le tout présente une dimension noise affirmée, mais on pourrait également penser au drone metal, au krautrock, voire au jazz (notamment au niveau de la rythmique). Très peu de mélodies ou de structures identifiables, on est vraiment face à du « son organisé », mais pas des petits bruits épars à la Varèse, plutôt un gros magma sonore qui donne l’impression d’être sous l’eau d’une piscine ou dans un cratère en fusion – mais avec des variations.
(Oranssi Pazuzu, live @ Ferrailleur, 2017)
Voilà, je crois qu’on est allés jusqu’au bout de ce que les mots peuvent exprimer, débrouillez-vous avec cela, ou regardez la vidéo ci-dessus. Dans le public, certains crient au génie, d’autres ne comprennent pas trop le délire. On n’est pour notre part pas certains de notre évaluation, mais on sait gré au groupe de nous avoir emmené dans un territoire musical aussi original. Une vraie expérience , dans tous les sens du terme.
À l’heure de dresser le bilan de cette édition 2026 du Hellfest, que peut-on dire ? Le festival et son public semblent s’être stabilisés, aussi bien dans l’ampleur de la manifestation (l’énorme jauge à 60 000 personnes par jour semble désormais indépassable) que dans le panachage entre les différents styles de metal, des plus extrêmes aux plus lite . Le festival s’est incontestablement ouvert, dans la programmation comme dans le public, à des sensibilités naviguant aux frontières de la vaste galaxie metal, et c’était peut-être, à un moment, la condition de son développement.
Si nous avons toujours salué cette ouverture au niveau musical, nous avons également pu nous inquiéter, par le passé, de « l’envahissement », par des « touristes » peu concernés par la musique, de ce festival initialement fait par des passionnés et pour des passionnés. Et il est clair que l’audience très puriste des premières éditions s’est inévitablement un peu diluée dans les années 2010, avec la médiatisation croissante autour de cette manifestation. Pour autant, là encore, la tendance ne s’est pas trop accentuée, et le public d’un Hellfest des années 2020 reste majoritairement beaucoup plus mélomane, respectueux des artistes, connaisseur de leur répertoire, que celui de la plupart des autres festivals de musique populaire que l’on a eu l’occasion de couvrir par ailleurs.
Ce respect, les festivaliers se le témoignent aussi entre eux. Au Hellfest, une personne qui vous effleure involontairement s’agenouille immédiatement à vos pieds et vous prie de lui accorder votre pardon pour lui et ses descendants jusqu’à la dixième génération. Quand on compare aux jeudis soirs electro-rave de Dour, où des gens surdosés se dévorent entre eux jusqu'à ce que mort s'ensuive sans même s’en apercevoir, c'est sûr que cela change.
Ces sains principes de coexistence (qui ne valent toutefois plus rien du tout dans les wall of death ) surprennent toujours les néophytes du Hellfest. Ils sont peut-être aussi liés à la moyenne d’âge élevée de ce festival, lequel doit d’ailleurs prendre en compte cet aspect pour envisager son avenir.
La preuve en est faite désormais : on peut réunir 180 000 personnes et 180 groupes dans un four à ciel ouvert pendant quatre jours, et faire en sorte que tout se passe au mieux, grâce notamment à une organisation aux petits oignons. Il nous a notamment semblé que le festival avait avancé techniquement dans la sonorisation des concerts. Cette dernière, malgré les conditions express avec lesquelles les groupes font leur balance, nous a cette année beaucoup impressionnés.
Cela vaut pour les concerts des scènes Temple, Altar et Valley, où nous avons sans trop de peine atteint notre position favorite, centrés 5 ou 10 mètres devant la console. Mais cela vaut également pour le son des Main Stage, relayé très loin sur le site au moyen de haut-parleurs judicieusement positionnés. Cela nous a permis de profiter d’un peu plus loin, ou de positions plus excentrées, des live très complets de légendes du metal comme Opeth ou Iron Maiden , des prestations farfelues des groupes pour ados des années 1990 Limp Bizkit et The Offspring , ou encore de la prestation « terminale » de Dave Mustaine et de son groupe Megadeth .
(Megadeth, live au Graspop 2026)
Cela sent en effet le sapin pour l’abonnement à vie au Hellfest dont jouit cette formation légendaire du thrash metal (que l’on a l’impression de voir dans le line-up tous les ans depuis 2012), car l’état de santé déclinant du leader-chanteur-guitariste ne lui permet plus d’assurer comme auparavant les registres vocaux et instrumentaux exigeants de titres comme « Holy Wars » ou « Hangar 18 ». Sic transit gloria mundi , et toute cette sorte de choses…
Judas Priest, Black Sabbath, Kiss, etc., à la retraite, la question se pose de savoir qui seront les têtes d’affiche du Hellfest dans dix ans, quand Iron Maiden ne sera plus là non plus pour faire chanter ensemble 30 000 personnes a capella sur « Fear of the Dark » ou « Run to the Hills ». Cette question est liée à celle, plus générale, de l’évolution des musiques et cultures metal, mais en tout cas nous sommes repartis du Hellfest 2026 avec un certain optimisme à cet égard.
Nous avons en effet vu beaucoup de groupes défendre sur scène un album à la fois récent et majeur de leur discographie (pour en rester aux groupes de la Valley : Cult of Luna avec « The Long Road North », Conjurer avec « Unself », Psychonaut avec « World Maker », etc.), plusieurs groupes sur la pente toujours ascendante montrer une maîtrise de la scène qui permettra sans doute à terme de les programmer sur une Main Stage (Sylosis, Cult of Luna), comme l’ont été par le passé des groupes extrêmes comme Emperor, Converge ou Meshuggah.
Et surtout, nous avons vu une programmation avec pas moins de 80 groupes qui ne s’étaient encore jamais produits au Hellfest. Tous ces groupes ne sont certes pas des perdreaux de l’année, mais cela rassure, incontestablement, sur la vitalité de la sphère metal.
L’aventure continuera l’an prochain, avec une édition anniversaire des vingt ans, pour laquelle les organisateurs du Hellfest ont déjà fait des annonces spectaculaires : 10 scènes au lieu de 6 et 300 groupes au lieu de 180. On aura donc l’occasion de manquer encore davantage de groupes que d’habitude !
Le Hellfest et sa programmation de la Valley sur Nonfiction, c'est aussi :
https://www.nonfiction.fr/article-8971-hellfest-2017-jour-2-place-sous-le-signe-du-doom.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11758-live-report-hellfest-2023-scene-par-scene.htm
Avec Galaxie du personnel , publié au Nouvel Attila, Alexis Anne-Braun accomplit un geste littéraire rare : faire d'une procédure administrative universitaire la matière d'un récit à la fois drôle, mélancolique, théorique et profondément humain. Le titre renvoie d'abord au portail numérique du ministère de l'Enseignement supérieur qui centralise les carrières universitaires françaises ; mais il désigne bientôt un univers beaucoup plus vaste, peuplé d'institutions, de fantasmes professionnels, de souvenirs familiaux, de références philosophiques et d'affects contradictoires. Ce qui aurait pu n'être qu'un témoignage sur la précarité académique devient ainsi une véritable exploration des formes contemporaines de la reconnaissance.
Le point de départ est presque dérisoire : la candidature d'un jeune philosophe au corps des maîtres de conférences. Alexis Anne-Braun raconte avec une précision documentaire remarquable les étapes, les blocages et les absurdités de la machine universitaire française : qualification du Conseil national des universités, recours gracieux, détachement, auditions, procédures dématérialisées, décrets statutaires. Mais la grande réussite du livre est précisément de ne jamais réduire cette matière bureaucratique à un simple réquisitoire. L'administration y apparaît comme un univers symbolique complexe, traversé par des désirs, des croyances, des rites d'initiation et des récits collectifs.
L’une des intuitions les plus fécondes de l'ouvrage consiste à prendre au sérieux la métaphore astronomique proposée par le portail ministériel lui-même. Les applications Galaxie, Antarès ou Odyssée cessent d'être de simples interfaces administratives pour devenir les éléments d'une mythologie contemporaine où les candidats gravitent autour d'institutions aussi fascinantes qu'inaccessibles. Cette opération de déplacement, qui transforme l'administration en cosmologie, donne au livre sa tonalité singulière : un mélange de burlesque, de gravité et d'émerveillement désabusé.
Le récit est également porté par une remarquable intelligence des formes autobiographiques. Anne-Braun ne construit jamais une posture victimaire, pas plus qu'il ne cherche à héroïser son parcours. Il décrit avec une honnêteté désarmante les affects contradictoires suscités par la carrière universitaire : la honte de parler de ses recherches lors d’un dîner, le sentiment d'imposture, la jalousie professionnelle, l'euphorie de la réussite, le fantasme de tout abandonner pour devenir fleuriste ou détective. Ces mouvements psychiques, souvent traités avec un humour subtil et une forme d'autodérision constante, donnent au texte sa profondeur affective.
L'autre grande réussite de Galaxie du personnel tient à son usage des références intellectuelles. De Nelson Goodman à Roland Barthes, de Pierre Bourdieu à Sara Ahmed, d’Emmanuel Levinas à Jane Gallop, les citations ne fonctionnent jamais comme des ornements savants. Elles participent pleinement à l'élaboration du récit. La philosophie n'est pas ici un discours surplombant, mais une manière d'habiter le monde et de comprendre sa propre expérience. Le livre propose ainsi une réflexion particulièrement convaincante sur ce que signifie devenir chercheur : non pas acquérir un savoir stabilisé, mais apprendre à vivre durablement avec l'incertitude, l'inachèvement et le doute.
On est également frappé par la qualité d'une écriture qui parvient à tenir ensemble des registres extrêmement différents. Les passages consacrés aux trajets en train vers Besançon, aux logements précaires, aux échanges avec les services ministériels ou aux séances d’analyse voisinent avec des méditations sur Dante, Wittgenstein ou la phénoménologie sans jamais donner le sentiment de la juxtaposition gratuite. Cette fluidité témoigne d'un véritable travail de composition, fondé sur l'art de la digression maîtrisée et de l'association d'idées.
Il faut enfin souligner la portée plus générale de ce récit. Sous ses dehors très situés — ceux du monde universitaire français contemporain —, Galaxie du personnel interroge des questions qui dépassent largement son cadre : qu'est-ce qu'une vocation ? Comment une institution façonne-t-elle nos désirs ? À quel moment devient-on vraiment ce que l'on a passé sa vie à vouloir être ? Et que reste-t-il de nous lorsque les procédures de reconnaissance échouent ?
Rarement un livre aura su rendre avec autant de finesse la dimension existentielle des carrières intellectuelles. Drôle, érudit, émouvant et d'une grande justesse sociologique, Galaxie du personnel s'impose comme l'un des textes les plus originaux et les plus stimulants récemment consacrés à l'univers académique. Alexis Anne-Braun réussit le pari difficile de transformer la bureaucratie en aventure humaine et la procédure administrative en forme littéraire.
Sociologue, désormais professeur émérite à Sciences Po Lille, Stéphane Beaud vient de faire paraître une biographie de Zinedine Zidane, qui peut aussi se lire comme une synthèse de ses thématiques de travail sociologique : mondes ouvriers, éducation, immigration, football… Dans celle-ci, il revient sur les origines familiales de Zidane – le parcours de son père notamment, l’éducation qu’il a donnée à ses enfants –, sur ses années en centre de formation à Cannes, sa carrière de la France à l’Italie et à l’Espagne, avant d’aborder sa reconversion en tant qu’entraîneur et ses engagements citoyens et sa relation à la nation. Suivant le modèle du livre de Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie , Stéphane Beaud s’attache à mettre en lumière les conditions sociologiques d’une réussite à bien des égards exceptionnelle et improbable. Sur un sujet proche, il vient également de publier : Qu'est-ce que l'actualité sportive ? Un regard sociologique (Bord de l'eau, 2026).
Nonfiction : Zinedine Zidane a déjà fait l’objet de nombreux livres ; qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la compréhension de son parcours ?
Stéphane Beaud : Quand on s'attaque à un tel sujet et qu’on commence par lire toutes les biographies qui lui ont été consacrées depuis 1999 – le premier livre est celui écrit par l’écrivain Dan Franck, Zidane . Le roman d’une victoire (Robert Laffont) peu de temps après le sacre mondial de l’équipe de France en 1998 et le dernier est, vingt ans plus tard, la biographie du journaliste Frédéric Hermel (Flammarion) – on est saisi d’un moment de vertige. On se demande bien ce que l’on pourra apporter de nouveau car il faut reconnaître que, le plus souvent, ces biographies de type journalistique sont de bonne facture. Pour comprendre pourquoi j’ai continué de croire en la possibilité de faire une « Sociologie de Zidane », il faut que je fasse un petit détour par l’histoire.
En fait, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire sociale des footballeurs en écrivant en 2011 ce livre Traîtres à la Nation ? 1 . Là je me suis aperçu de l’intérêt de prendre en compte la dimension sociologique de la trajectoire sportive de ces footballeurs, comme il était indiqué à la fin de l’introduction de ce livre :
« [Il s'agit d’] aller voir ce qui se cache derrière la façade du « footballeur » : son histoire personnelle, familiale et sociale. Pour les sociologues (dont nous sommes) qui considèrent qu’il est important de prendre en compte l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, le défi empirique n’est pas mince en matière de football. Il exige un travail de fourmi pour tenter de reconstituer le profil social des joueurs (…) [dans les articles de presse/portraits de footballeurs] s ont évoqués à gros traits la carrière du joueur (le club formateur, le centre de formation, la première équipe pro…), l’ancrage géographique et/ou la trajectoire migratoire de la famille, souvent l’origine sociale du joueur (le père est davantage mentionné que la mère…), parfois la situation matrimoniale des parents (quand les parents sont séparés/divorcés). »
Et je me suis aussi aperçu que ces diverses données biographiques, mises bout à bout mais aussi soigneusement recoupées, pouvaient déboucher sur d’assez riches portraits sociologiques stylisés.
Dans le cas de Zidane, quinze ans plus tard, j’ai remis l’ouvrage sur le métier en décidant cette fois de centrer mon analyse sur deux aspects décisifs de sa socialisation (concept durkheimien clé des sociologues de l’enfance, de l’éducation et de la famille) ; d’une part, sa socialisation familiale – en retraçant par le détail l’histoire de sa famille immigrée kabyle, en particulier l’histoire de son père qui a écrit en 2017 une très belle autobiographie (bizarrement passée assez inaperçue) – et résidentielle (son enfance marseillaise dans la cité de La Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille) ; d’autre part, sa socialisation professionnelle au « métier de footballeur » (voir à ce sujet l’ouvrage séminal de Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel , Agone 2016) en particulier celle, décisive, qu’il a connue à l’AS Cannes de 1987 à 1992, entre ses 15 et 20 ans. Ce deuxième point me semble constituer une valeur ajoutée par rapport à ce qui a été écrit sur Zidane depuis vingt ans et j’ai bénéficié ici de la riche relation d’enquête que j’ai pu nouer pendant toute l’écriture de ce livre avec Guy Lacombe qui a été l’un des principaux formateurs de Z.Z. à l’AS Cannes (dont il a dirigé le centre de formation).
L’absence d’entretien avec Zidane ne vous a-t-il pas semblé préjudiciable ou, au contraire, vous a-t-il permis d’éviter une forme d’« illusion biographique » ?
Vous posez là une question essentielle : comment prétendre écrire une petite biographie sociologique de Zidane sans l’avoir rencontré (c’est d’ailleurs ce que Jean-Louis Fabiani a fait avec son Clint Eastwood (2019) et tout récemment avec son Coluche ). N’est-ce pas un peu culotté ou même « fort de café » ? Des lecteurs du Monde, en particulier les plus hostiles a priori à tout travail de type sociologique, se sont engouffrés dans cette brèche après leur lecture de mon interview dans ce journal 2 . En témoignent ces deux extraits de la prose des commentaires en ligne : « C’est fou comme ces sociologues ne peuvent pas s’empêcher de s’accaparer la pensée des autres. Si Zidane a envie de parler de son parcours, il le fera – mais que quelqu’un qui ne l’a jamais rencontré décrive ses émotions, c’est de l’usurpation. » 3 ; « Tout cet "ouvrage" sans avoir rencontré Zidane ! Et Le Monde avec son article... a-t-il obtenu préalablement son avis ? » 4 .
Ceci dit, je répondrai en deux points à votre question. Primo , et c’est l’argument essentiel, Norbert Elias avec Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1991) a construit une analyse sociologique solide à partir d’archives privées, de correspondances écrites et des nombreuses traces laissées par l’existence de Mozart. Et en histoire sociale, Carlo Ginzburg, qui vient de décéder, a mis en évidence et promu ce qu’il appelle un « paradigme indiciaire en sciences sociales » 5 . Il a montré que celles-ci peuvent produire des connaissances robustes à partir d’indices fragmentaires, dès lors qu’ils sont soumis à un travail rigoureux d’interprétation. C’est aussi ce que montre Gérard Noiriel dans Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Cette tradition nous rappelle que l’objet des sciences sociales n’est pas l’immédiateté du réel, mais la reconstruction raisonnée des processus sociaux à partir de matériaux hétérogènes. Pour résumer, on peut fort bien écrire une sociologie de Zidane sans entretien avec l’intéressé à condition de bien mobiliser et de croiser les nombreuses sources disponibles (cf. l’encadré méthodologique sur les sources à la fin du livre).
Secundo , se demandera le lecteur non connaisseur de cet univers professionnel : pourquoi quand même ne pas avoir rencontré Zidane ? Deux raisons à cela. D’abord je ne pouvais pas, avec ce simple Repères (240 000 signes), avoir l’ambition de faire une vraie biographie sociologique de 400 pages, comme mon ami Michel Pialoux l’a réalisé avec Christian Corouge, ouvrier à la chaîne à Peugeot-Sochaux (Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue , Agone, 2011). Mais j’ai considéré à la réflexion que le matériau biographique recueilli patiemment sur Z.Z. était suffisant pour entreprendre cet essai de sociologisation de sa carrière. Ensuite, je savais, par ma connaissance du milieu du foot pro d’aujourd'hui qu’il est extrêmement difficile d’atteindre des footballeurs les plus illustres. Et tout le monde sait, dans le milieu, que Zidane est particulièrement inaccessible car, depuis la déferlante médiatique de juin-juillet 1998 qui a touché sa famille (et lui), celui-ci se protège énormément des médias ! Et, bien sûr, comment lui donner tort ? Comment ne pas le comprendre ? Enfin pour répondre à votre question sur l’avantage de ne pas céder à l’illusion biographique en ne l’ayant pas rencontré Z.Z., je pense que votre intuition est juste. D’ailleurs j’ai reçu il y a peu un texto d’un éditeur (connu et féru de sciences sociales) qui m’écrit ceci après sa lecture du livre : « À la réflexion, je ne suis pas certain que l'analyse aurait été plus riche si Zidane avait accepté de collaborer. La distance à "l'objet" est parfaite, on le voit par les yeux du sociologue, à distance de lui-même et de l'œil médiatique. C'est très instructif. » 6 .
Dans le même ordre d’idées, on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du personnage. Quel est votre rapport à celui-ci ?
L'« empathie » que vous dites ressentir à la lecture de l’ouvrage, je dois l’avouer, me touche. Je crois que, quand on essaie d’être sociologue, on ne peut pas « bien » écrire sur une personne singulière (qu’elle soit célèbre ou ordinaire) sans avoir un minimum d’empathie pour celle-ci. D’ailleurs, a contrario , on voit que certains articles ou biographies sur Z.Z. sont écrits à charge, presque uniquement pour « dézinguer sa statue », « ébranler le mythe », « éclairer sa face sombre », etc. Je cite dans l’introduction du Repères cet extrait d’un article de Libé en 1999 qui me paraît assez caricatural : « Combien de temps encore la légende pieuse du bon fils, bon père, bon époux, bon camarade, bon qu'au foot, et le reste, à quoi bon, survivra à cette indigestion de gloire et de reconnaissance ? ( Libération , 15/11/1999). Dans le même registre, il faudrait pouvoir écrire un livre (et je vais peut-être m’y atteler un jour…) sur la manière dont, pendant des années les Guignols de l’info (sur Canal+) se sont « amusés », en toute impunité et pendant des années, à ironiser lourdement – et même parfois méchamment – à propos de footballeurs ou de coachs parmi les plus connus en France (Jean-Pierre Papin, Aimé Jacquet, Zidane, Deschamps, etc., avec la palme de la méchanceté gratuite pour Franck Ribéry). Ceux-ci étaient constamment moqués pour leurs « fautes de français », leur élocution hésitante, leurs impropriétés de vocabulaire, leur accent régional prononcé (du Forez pour Aimé Jacquet), etc. Bref, moqués et disqualifiés socialement – et pour le dire pour une fois dans le jargon sociologique – du fait de leur « habitus de classe », en quelque sorte fautif, de provinciaux de milieu populaire. C’était bien souvent, il faut le dire, l’illustration parfaite d’un « racisme de classe » à l’état pur. Ce qui par ailleurs, on l’oublie souvent, a pu faire très mal à certains d’entre eux et les atteindre durablement (on sait, par exemple, que Jean-Pierre Papin en a été longtemps affecté et que Franck Ribéry s'est exilé durablement à l’étranger, entre autres parce qu’il ne supportait plus la violence des attaques symboliques qu’il subissait en continu dans l’hexagone).
Pour revenir à Zidane, d’abord, j’ai bien sûr comme téléspectateur admiré son talent sans égal mais, comme j’appartiens sociologiquement à la génération des fans des Platini-Rocheteau-Tigana (années 1975-85), mon rapport à Zidane était plus distant. D’autant plus que mon entrée dans la carrière de sociologue au début des années 1990 est allé de pair, pour moi, avec un sérieux décrochage par rapport au foot 7 . Ensuite, je dois reconnaître que, dès le début de sa notoriété sportive, j’ai pu apprécier son personnage : pudique, discret et modeste, mais aussi capable d’humour et d’auto-dérision comme le montre bien cette scène assez fameuse du documentaire Les yeux dans les Bleus (sur l’épopée de 1998) où, avec l’un de ses amis (Dugarry ?) sur le lit de leur chambre, il se moque de lui (on l’entend parler à l’écran), de sa timidité et de ce qui était alors (cela a bien changé…) sa manière hésitante de parler, qui plus est, « dans sa barbe ».
Bref, j’ai toujours pensé que c’était un personnage plus riche et intéressant qu’on ne le disait. Ce qui, au fond, m’a beaucoup intéressé dans l’écriture de ce petit livre, c’était la possibilité d’aller voir de plus près ce qu’il y avait derrière la façade de ce personnage, en apparence taiseux et introverti, pour essayer le faire découvrir comme un peu différent au public. D’où l’idée d’écrire ce chapitre 4 consacré aux « métamorphoses de Zidane », liées en partie à son passage crucial – lent et réfléchi – de joueur à entraîneur entre ses 34 et 40 ans.
Pour résumer ma réponse à la question, à mes yeux, très importante que vous me posez, je crois pouvoir dire, à la réflexion que si Zidane comme personne sociale m’a beaucoup intéressé, c’est certainement parce qu’il a, d’un point de vue sociologique, beaucoup de similitudes avec bon nombre de mes anciens enquêtés qui étaient de sa génération sociale et que j’ai rencontrés lors de mes « terrains » successifs dans la région ouvrière de Sochaux-Montbéliard pendant la période 1988-2000. Ce qui les caractérise, d’un côté, c’est un certain nombre de traits objectifs : fils d’immigrés maghrébins, ayant grandi dans une famille nombreuse, vie en HLM, forte sociabilité masculine, passé scolaire peu mémorable et à terme handicapant, etc., et on va dire que, pour toutes ces raisons, ils apparaissent assez jeunes comme n’étant pas « bien partis dans la vie » ; de l’autre côté, si on prend le temps comme ethnographe de les écouter avec attention, en réussissant à abaisser la barrière de méfiance qu’ils ont érigée avec l’extérieur (« Eux/Nous »), on découvre souvent chez bon nombre (pas tous, évidemment…) de ces garçons de fortes valeurs d’entraide, de solidarité et de générosité mais aussi des formes de pudeur sociale qui les protègent de l’extérieur – c'est-à-dire, au fond comme des personnes sociales attachantes, beaucoup plus complexes et riches que ne le laisse supposer le regard médiatique sur eux, avec cette étiquette de « jeunes de banlieue » qu’on leur met tout de suite sur le dos. J’espère que, à travers la trajectoire exceptionnelle de Zidane, c’est aussi quelque chose que les lecteurs de ce livre pourront ressentir. Dans le même fil de ce que je viens de dire, je conseille vivement à tous les amateurs de Z.Z. de visionner ce très beau documentaire de 2006, Une équipe de rêve du réalisateur strasbourgeois Joseph Letzgus, visible sur Youtube : un document rare et très touchant.
Notes : 1 - Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud , en collaboration avec Philippe Guimard (La Découverte). Ce livre, épuisé chez l’éditeur, sera réédité début octobre 2026 aux Éditions du détour. 2 - « Zinédine Zidane garde une conscience politique et sociale qui est intimement liée à son histoire », Entretien avec Anne Chemin, Le Monde , 11/05/2026. 3 - Atticus, 11/05/2026, 16h55 4 - ELIDRISSI1, 12/05/2026, 17h15 5 - Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat , 1980/6, pp. 3-44. 6 - Texto, 21/05/2026 7 - Je raconte cela dans cette longue interview , « De la classe ouvrière au football, et retour », in Les Sciences sociales face au football : échanges et perspectives franco-brésilien s, sous la dir. de Carmen Rial et alii , Éditions de l'Association brésilienne d'anthropologie, 2025.
Après un premier round consacré à l’existentialisme funèbre des artistes black metal programmés sur la scène Temple , notre équipe de live-reporters au Hellfest transite d’une longueur de piscine (olympique) sur sa gauche pour rendre compte, sur la scène Altar voisine, d’un plateau death particulièrement relevé et réjouissant.
Si, sur la Temple, comme les lecteurs de notre précédent article l’ont compris, cela ne rigolait pas franchement à gorge déployée, en revanche sur l’Altar on pouvait avoir la confirmation que le death metal, malgré son nom un tantinet agressif, constitue un genre profondément joyeux et vitaliste (du moins pour qui accepte la rupture avec les rythmes et les harmonies de la musique dite pop, et qui accepte la violence formelle comme porteuse de sens dans l’expression de la condition humaine).
Prenez par exemple le concert du groupe Decapitated . Quand on se prépare pour aller voir un groupe de death metal polonais, plus proche du brutal death dissonant que du melodeath harmonique, répondant au doux nom de Decapitated, dont un membre est mort lors d’un accident de voiture (l’histoire ne dit pas si la tête s’est détachée du tronc), et dont le dernier disque, Cancer Culture , vitupère à peu près tout de notre époque, on ne s’attend certes pas à une atmosphère de bal-musette. Pourtant les musiciens, emmenés par leur charismatique nouveau hurleur Eemili Bodde venu de la Finlande voisine, et surtout par le riffing incisif et inspiré de leur guitariste-compositeur Vogg, déploient rapidement un live d’une intensité très positive.
(Decapitated, live au Wacken festival 2025)
Après un départ un peu poussif, la sonorisation prend de l’ampleur (un effet crescendo volontaire ?) tout au long d’un set au light show par ailleurs impeccable de bout en bout. On reste bluffé par la maîtrise affichée par le groupe, par cet équilibre paradoxal entre la raideur et le groove qui constitue le Graal dans le death metal technique. Musiciens comme spectateurs, tout le monde se sépare avec de grands sourires après une heure (trop courte) d’un bel échange d’énergie noire. Cerise sur le gâteau, un groupe dont le batteur s’appelle James Stewart ne pouvait que plaire à nos cœurs cinéphiles.
Le plaisir reste au plus haut avec le concert épique des Britanniques de Sylosis , qui évoluent dans un registre plus rond et mélodique, mais surtout totalement brise-nuques (dans le bon sens du terme). Le public de l’Altar ne s’y trompe pas, enchaîne les mosh parts et les circle pits , et fait une ovation à tous les nouveaux morceaux du groupe de Josh Middleton – il est vrai tirés d’un album, The New Flesh , qui fait déjà figure de point d’orgue de leur discographie.
(Sylosis, clip live de "All Glory, No Valour", 2026)
Là encore, l’impression de puissance provient avant tout, non pas d’un potentiomètre de volume poussé à 11, mais d’une implacable maîtrise vocale et instrumentale. En tout cas, les musiciens n’étaient pas venus à Clisson pour poser du lino, et si un jour vous voulez hacher du bois en cadence avec quelques milliers de personnes, inviter Sylosis à jouer vous facilitera certainement la tâche, tant les nouveaux titres du groupe sont dynamiques, immédiatement lisibles, pleins de contrastes et gorgés de groove .
L’actualité discographique du groupe Blood Incantation est également brûlante, puisque les Américains débarquent à Clisson pour défendre sur scène un récent album audacieux et fortement acclamé, Absolute Elsewhere . Et c’est peu dire qu’ils se sont parfaitement acquittés de leur tâche, puisqu’au bout de trois quarts d’heure, le chanteur émerge de la fumée et des éclairages en contre-jour qui relèguent les musiciens au rang d’ombres chinoises, et prend la parole pour dire : « That’s it… That was our last album. » Effectivement, les deux très longs morceaux du disque, « The Stargate » et « The Message », viennent d’être joués dans leur intégralité.
(Blood Incantation, live au Best Kept Secret, 2026)
Là encore, on n’a pas vu le temps passer, tant la proposition musicale de Blood Incantation est ambitieuse et diversifiée. Le pari esthétique du groupe consiste en gros à alterner entre des passages death midtempo bien gras à la Morbid Angel, toutes guitares dehors, et des passages progressifs beaucoup plus aériens, intégrant le clavier à l’avant-plan de l’orchestration et des bends de guitare à la Pink Floyd (dont un passage formidable au milieu de « The Message », visible dans la vidéo ci-dessus à partir de la 28 e minute).
On peut désormais affirmer que cette proposition artistique de durcissement du space rock passe au moins aussi bien sur scène que sur disque (ce qui ne nous semblait pas gagné d’avance), et même que cela confère à l’expérience de concert une dimension aventureuse, presque déstabilisante, qui en fait toute le prix. Il est certain que, pour des oreilles avides de plans instrumentaux intenses et variés, il y avait ici de quoi se régaler en continu.
Que dire alors du menu ultra-copieux servi par les Britanniques de Carcass ? D’abord que l’on se réjouissait de revoir le groupe britannique depuis leur prestation marquante du Hellfest 2014 ( chroniquée ici ). Ou de les « voir » tout court, en fait, puisqu’en 2014, le sol de la scène Altar n’étant pas bitumé, les mouvements effrénés de la fosse avaient fait naître un épais nuage de poussière qui ne s’était jamais vraiment dissipé, empêchant de distinguer davantage que la silhouette des musiciens, et ajoutant encore à l’atmosphère sauvage du moment.
On voulait voir ? On a été servis, lors de l’arrivée sur scène de Jeff Walker, l’emblématique chanteur-bassiste du groupe, qui débarque en pantalon-chemise comme le chef-comptable d’une enseigne d’électroménager qui sortirait d’une quelconque réunion PowerPoint. Certes, l’habit ne fait pas le moine, et on apprécie toujours quand les artistes metal tranchent sur scène avec les clichés folkloriques, mais pour les grands représentants de ce qu’on appelait jadis le gore-grind, le contraste entre le visuel et la musique est saisissant.
Car dès que Walker commence à chanter (ou plutôt à grogner), on retrouve son inimitable style vocal carnassier. Le son est superbe et nous permet même de distinguer, derrière les riffs endiablés des deux guitaristes (dont le cofondateur du groupe Bill Steer, au look un peu plus metal), ce que joue sa basse, souvent peu audible en live .
S’ensuit une heure de tubes non-stop, avec des compositions pour certaines plus que trentenaires, qui soulèvent toujours, sinon la poussière, du moins l’enthousiasme du public. Walker mène avec humour et conviction ce grand-huit musical, et, entre deux aboiements au micro et deux solos de ses comparses guitaristes, passe son temps à jeter à la populace rassemblée à ses pieds, indifféremment, des bouteilles d’eau et des médiators.
(Carcass, live au Hellfest 2026)
La fatigue d’un troisième jour de festival agissant, on avoue avoir ressenti un peu de lassitude en fin de concert. Si notre état de forme personnel a pu influer sur notre perception, une part de notre éreintement était également due à la richesse et à la vitesse des compositions d’un groupe qui, lui, n’a jamais faibli, mais qui pourrait peut-être « aérer » un peu plus son set. Un live de Carcass demeure en tout cas, en 2026, un lieu de haute technicité et de groove ; définitivement death’n’roll .
L’Altar accueille en fin de festival une autre légende britannique du death metal à tendance grind (vélocité extrême, orientation bruitiste, esprit punk), qui partage d’ailleurs une part de son histoire avec Carcass : certains musiciens sont passés par ces deux groupes qui étaient, à la fin des années 1980, parmi les plus radicaux de la scène metal.
Chez Napalm Death, la radicalité est demeurée constante (là où Carcass a un peu arrondi les angles au fil du temps), et elle est également politique : l’esprit punk s’observe ici dans un engagement vindicatif, très à gauche, résolument antireligieux et antifasciste. On pourrait l’ignorer en assistant au concert, tant les paroles des chansons sont indiscernables pour les oreilles non exercées, mais heureusement le chanteur-aboyeur Mark Greenway ne se contente pas d’arpenter la scène de long en large comme un bouledogue enragé en poussant des borborygmes, il a également la présence d’esprit d’expliquer en quelques mots le thème des morceaux pendant les petits temps de pause que le groupe accorde à son public.
(Napalm Death, live au Hellfest 2026)
Au fond, ces temps de pause, le groupe se les accorde aussi à lui-même, particulièrement en ce dimanche 21 juin. Nous sommes à la fin d’une journée particulièrement torride, et la prestation incandescente de Napalm Death ne contribue certes pas à faire baisser la température. C’est d’autant plus admirable de la part des musiciens que leur grind-death est une musique particulièrement intense et technique, très exigeante en énergie.
Arrive cependant le moment fatidique où, aux trois quarts du set, probablement vaincu par la chaleur (ou par l’alcool, ou par les deux), le guitariste John Cooke déclare forfait, victime d’un malaise. Après quelques minutes en coulisse à faire le point, encouragés par les clameurs d’un public ô combien compréhensif, le groupe annonce qu’il revient, courageusement, pour « deux morceaux ». Ce seront deux morceaux de pur grindcore : durée totale, cinquante secondes !
Sacré final pour le concert que l’on pensait être le plus violent de l’édition 2026… C’était juste avant Mayhem. Mais vous avez déjà lu cette chronique ici .
Le Hellfest, la joie de vivre et le death metal sur Nonfiction, c’est également :
https://www.nonfiction.fr/article-5937-on-etait-au-hellfest-2012-metal-et-musiques-extremes-sous-le-soleil-de-satan.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de 9 élèves de CAP « Agent Accompagnant au Grand Âge » du lycée professionnel Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire ; Pierre, chercheur d’emploi ; Serge, retraité de la SNCF.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
Accompagner le grand âge ( 9 récits des élèves de CAP Agent Accompagnant au Grand Âge, stagiaires en EHPAD )
« Aider pour la douche était difficile pour moi… je l’ai fait, pour les deux genres » (D.) […] Aider pour la douche était difficile pour moi, je n’ai pas été formé pour ça. Je suis jeune, et comme c’est le métier et qu’ils m’ont demandé de faire, je l’ai fait, pour les deux genres. Pour les hommes, c’était facile mais, pour les femmes, c’était dur, je n’avais pas le choix même si la toilette ne faisait pas partie des éléments attendus du stage.
Je me rappelle bien d’une fois, j’étais avec ma tutrice qui m’a laissé cinq minutes, seul, avec monsieur T. pour aller aider un autre résident. Je l’ai assis sur les toilettes en attendant qu’elle revienne, et il est tombé. Quand la tutrice est revenue, j’étais triste car je pensais que c’était ma faute. Elle m’a dit que non, ce n’était pas ma faute.
Ce jour-là j’ai perdu le moral, c’était le seul moment difficile pour moi pendant le stage.
[…] À la fin du stage, la directrice m’a proposé de revenir et de remplacer quelqu’un pour l’été, l’équipe était très contente de mon travail, alors je suis fier de moi. Je suis sur cette filière Agent Accompagnement au Grand Âge, en CAP, en espérant devenir brancardier ou ambulancier, mais je ne voudrais pas travailler en EHPAD.
[ Des élèves de CAP écrivent sur leur stage professionnel .]
« La confiance des gens est importante, il y a une relation qui s’installe petit à petit » (E.)
Par exemple, il y a une dame qui était contente de me voir parce qu’elle avait adopté une fille sénégalaise. Et moi je suis africaine, alors elle me racontait la vie de sa fille et de sa famille, elle parlait de la nourriture de son pays. Elle était très contente parce qu’elle me voyait comme elle. Je n’étais pas étonnée parce que je trouve ça normal, car je connais d’autres personnes d’origine africaine qui vivent avec des parents français.
Quand j’étais là-bas, il y avait une épidémie de gastro. On devait travailler avec des masques et on devait se laver les mains tout le temps pour ne pas attraper le virus.
Ce qui me faisait plaisir, c’était la dame qui m’appelait pour lui donner son verre d’eau, mais c’était juste une raison pour me voir. Elle me disait que j’étais toujours là pour elle et que je l’aidais pour beaucoup de choses dans son quotidien. Et ça, ça me faisait vraiment plaisir parce que c’était mon premier stage. Je me sentais importante pour elle. Je me sentais valorisée. […]
« Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux » (T.) […] La chambre que je préférais était celle d’une dame, elle était très drôle quand elle parlait. Elle avait un petit poisson. Un jour, je suis rentrée dans sa chambre. Elle était très heureuse car elle avait 100 ans, mais elle n’était pas en forme ce jour-là. Elle en avait marre car elle pensait que tout le monde la croyait folle parce qu’elle parlait avec un poisson. Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux. Moi par exemple, je parle avec mes chats. Mais elle commençait à insulter les gens. J’ai trouvé drôle de voir une résidente insulter, mais aussi triste de voir tout le monde la trouver folle. […]
« J’ai aidé les personnes âgées à manger » (M.) […] Ce que j’ai aimé, c’est quand on scannait les vêtements avec la tablette où étaient écrits le numéro des chambres des résidents et leurs noms. J’ai bien aimé parce que j’ai tout bien fait. J’ai aussi fait du nettoyage, du linge et j’ai aidé les personnes âgées à manger.
Je n’ai pas aimé le linge parce qu’il y avait beaucoup de choses à laver ; en revanche, j’ai apprécié en faire la distribution. C’était agréable parce que quand on rentrait dans les chambres des résidents, parfois on parlait avec eux. On parlait de comment se passaient les journées, s’il ou elle avait bien mangé, et on posait des questions : comment ils ou elles se sentent ? De quelles aides ils ou elles ont besoin ?
Il y avait une résidente qui me parlait d’avant, quand elle était professeur d’espagnol. Elle se rappelait encore des mots en espagnol. À chaque fois que je passais devant elle, je lui disais « Hola ! » Et elle me répondait pareil, même si je ne parle pas espagnol.
« M me L. oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. » (H.) […] L’unité de vie protégée c’est l’endroit où il y a des personnes âgées avec des difficultés. Par exemple, il y avait une dame qui avait la maladie d’Alzheimer. C’était une résidente que j’aimais bien, M me L., elle oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. Elle était tout le temps dans le hall à attendre son mari, mais son mari ne venait pas parce qu’il était en mer, il faisait du bateau. Pour la réconforter, j’essayais de la faire rire. […]
« Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour. » (M.) […] Je passais la serpillière dans le salon, à ce moment-là, une dame s’est mise à crier. Elle hurlait tout le temps. Quand je rentrais dans sa chambre, elle sursautait : « Vous m’avez fait peur jeune homme ! » Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour.
Je voulais l’aider à se changer les idées, à se promener dans le couloir, de la chambre jusqu’à l’ascenseur. Je n’avais pas le temps de faire ça donc j’en ai parlé aux aides-soignantes.
Je me suis senti triste pour elle et déçu de ne pas pouvoir l’aider, impuissant. […]
[ Un élève lit son texte en public lors de la fête du lycée .]
« La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi » (R.) […] J’ai discuté avec une personne âgée, elle était atteinte d’un cancer partout dans son corps. Elle me l’a dit. Elle hurlait de douleur à n’importe quel moment. J’ai appris qu’elle était journaliste avant. Elle m’a raconté sa vie et je l’ai aidée à ne pas crier partout et tout le temps. Elle en avait marre de crier alors j’ai proposé une chose : lui faire un signe pour qu’elle arrête. Au début, elle n’était pas trop d’accord, elle disait qu’elle ne voulait pas de signe. J’ai dit qu’il fallait arrêter parce que les autres allaient être fatigués et elle a dit : « Ok, mais quel signe ? » Je lui ai proposé de mettre un pouce en l’air pour qu’elle cesse.
Un mercredi, quand je suis entrée dans sa chambre elle criait, j’ai mis le pouce en l’air, elle a arrêté tout de suite et on a commencé à avoir une petite connexion ensemble. Quand j’allais dans le restaurant ou dans sa chambre et qu’elle hurlait, elle s’arrêtait directement. Quand les aides-soignantes arrivaient, ça ne marchait pas. La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi. […] Quand mon stage s’est terminé, elle m’a dit : « Oh non, il faut que tu restes avec moi, j’ai besoin encore de ton aide ! » et moi j’ai dit : « Je ne peux pas vous ramener au lycée, ça va être compliqué et je ne peux pas revenir pour mon prochain stage. Mais peut-être que plus tard je travaillerai dans cet EHPAD et j’espère que vous serez encore là… »
Elle m’a répondu qu’elle n’en était pas sûre et m’a promis d’arrêter de crier. Je ne sais pas si elle l’a fait.
« Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne ! » (T.) […] À l’USA (Unité de Soin Adapté), on m’a présenté une dame qui s’appelait Simone, elle avait la maladie d’Alzheimer à un niveau très avancé. Cette dame avait la particularité de déambuler avec des chaises, ce qui faisait énormément de bruit. Pendant que nous distribuions le linge dans les chambres en USA, Simone est venue et nous a pris notre chariot à linge, pour déambuler avec et faire un tour. Cinq minutes plus tard, elle est venue nous le rendre car elle avait fini son tour. Cette dame était très mignonne. Elle donnait sa main à la lingère et, comparée à d’autres personnes qui ont la maladie d'Alzheimer, elle n’était pas agressive.
En même temps, j’ai rencontré une autre dame mais je ne savais pas quelle pathologie elle avait. Ce que je savais, c’est qu’elle faisait des onomatopées : « oh oh oh oh » en expirant, et elle le faisait tout le temps. Un jour, il y a eu des travaux, ils changeaient le sol et ils enlevaient les portes pour les raboter. Cela faisait beaucoup de bruit et énervait les résidents. Cette dame avait très peur car elle pensait que c’étaient les Allemands qui débarquaient. Elle avait peur car elle était née pendant la guerre et avait été traumatisée par cela. En plus, les gens qui changeaient le sol lui ont dit que si elle rentrait dans sa chambre elle allait crever. Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne !
« Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. » (Z.) […] J’ai proposé une animation qui travaillait la mémoire et la maniabilité. Nous avons préparé l’animation en amont, ma tutrice et moi. J’ai imprimé des coloriages divers et variés, et j’ai préparé les bacs avec des ciseaux à bout ronds pour ne pas qu’ils se blessent et des crayons de couleur. Je les ai disposés au milieu des tables pour que chacun puisse se servir en étant autonome.
Ils étaient environ quinze à vingt résidents à l’animation. Chacun devait colorier ou dessiner quelque chose qui leur rappelait leur enfance. Il y avait deux dames qui ont colorié un jardinier, car ça leur faisait penser à quand elles jardinaient avec leur papa, ça leur rappelait des souvenirs. Il y avait aussi un monsieur en fauteuil roulant qui a colorié un basketteur, car c’était son sport préféré et qu’il en pratiquait avant.
Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir que mon travail a été apprécié, et qu’ils m’en ont fait part en me le disant, et en faisant l’activité avec enthousiasme et envie. Ils étaient souriants et contents de participer à cette animation.
Rechercher un emploi : une contrainte douloureuse et blessante ( Pierre, chômeur et militant )
[…] À l’époque où je cherchais un emploi, Pôle emploi m’avait appris qu’il fallait que mes notes de candidatures soient toujours les plus personnalisées possible. Chaque jour, donc, après une phase de recherches, j’écrivais une lettre de motivation dans laquelle j’expliquais en quelques mots à quel point je connaissais bien l’entreprise visée et en quoi mon profil correspondait tellement à ce qu’elle recherchait… Ça me prenait la matinée entière et souvent le début de l’après-midi. Ensuite il fallait traiter les réponses quand il y en avait, préparer les entretiens et se déplacer pour rencontrer mes éventuels futurs employeurs. Je ne sais pas si on peut considérer ça comme un travail même si, pour rechercher un emploi, il y a effectivement quelque chose à faire, un projet à élaborer. Je subissais plutôt cette activité comme une contrainte douloureuse et blessante qui concentre tout ce que le travail peut avoir de violent.
Je me souviens par exemple du jour où j’ai été convoqué par la mairie de Trignac, la commune où je résidais alors, pour un emploi d’animateur. Je me suis présenté devant la commission de recrutement après avoir franchi une première phase de sélection. Nous n’étions plus que deux candidats. On nous fait patienter. Ma concurrente est une jeune femme avec qui je sympathise. Nous sommes dans la même galère. Mais, plus réaliste, elle me rappelle rapidement qu’un seul de nous deux va s’en sortir. Arrive l’audition : en face de moi, des gens m’observent sans ménagement et me harcèlent de questions. Ils cherchent la faille. Comme si leur seul but était de me déstabiliser. Vers la fin de l’entretien, sentant que tout cela ne débouchera sur rien, je pose la question de la rémunération. Tout juste le SMIC. Tout ça pour ça… Quand je suis rentré chez moi, j’en ai chialé tellement c’était dur. Je n’ai pas été retenu. Pourtant je voulais travailler, je trouvais que ça avait du sens de faire des choses pour l’endroit où je vivais, de peser sur mon environnement, de travailler chez moi.
J’ai ressenti la même violence lorsque j’ai fait des remplacements dans un établissement destiné aux jeunes pris en charge par l’aide sociale. J’avais eu le choix de faire ce remplacement à Nantes ou dans un établissement d’Issy-les-Moulineaux dont j’avais rencontré l’équipe et qui me proposait un CDI. Mais je ne voulais plus retourner en région parisienne. Ça a donc été Nantes où j’ai pris le temps qu’il fallait pour entrer en relation avec ces jeunes dont je devais m’occuper, et comprendre comment fonctionnait l’équipe. Et puis, quand j’ai commencé à être à peu près à l’aise, c’était déjà la fin du remplacement ! Il était 9 heures du soir, c’était fini… Il fallait que je rentre chez moi. Je ne savais pas quand ni même si on referait appel à moi. Quelque chose qui s’était construit s’effondrait tout à coup […]
Je suis particulièrement choqué par cette espèce de foire à l’embauche qui se déroule au début de chaque saison touristique. On appelle ça des « salons de l’emploi ». Des cohortes de chômeurs défilent devant des employeurs qui les jaugent. Je trouve ça assez dégradant. Il y a quelques années, un de ces salons s’est même tenu dans la galerie marchande d’une grande surface… Mais les demandeurs d’emploi ne sont pas une marchandise ! Parmi ceux qui viennent là pour décrocher un job, beaucoup font abstraction de ces circonstances à moins qu’ils n’en aient tout simplement intériorisé la violence symbolique : « C’est comme ça, il faut passer par là… » Pourtant, à force d’être intériorisée, il ne faut pas s’étonner que cette violence ressurgisse décuplée de la part de ceux qui, l’ayant trop subie, finissent par se révolter… […]
Sur Saint-Nazaire, je constate qu’il y a beaucoup de gens qui sont à cheval entre la situation de chômage et la situation d’emploi. Les uns ont un emploi de courte durée ou à temps partiel ; d’autres, âgés de plus de 62 ans, n’ont pas encore validé tous leurs trimestres pour être à la retraite. Ce sont souvent des gens qui travaillent pour des boîtes d’intérim. À Saint-Nazaire, on voit les Chantiers de l’Atlantique, Airbus, General Electric, MAN, Total, etc. Mais on ne voit pas tous les sous-traitants qui représentent une part énorme des emplois dans ces grandes entreprises. Cela crée des quantités de situations différentes. Il y a, par exemple, les travailleurs détachés d’une boîte espagnole. Les gars viennent du Maroc, du Sénégal ou du Pérou. Détenteurs d’un droit de séjour en Espagne, ils ont le droit de travailler avec une entreprise espagnole en France. Quand ils se font licencier, ils se retrouvent sur le carreau. […] C’est la contrepartie du fait qu’à Saint-Nazaire, les très grosses entreprises développent une politique de travailleurs périphériques qui gravitent autour de quelques pôles d’activité. Il faut ajouter à cela l’effet côtier, avec des villes comme La Baule ou Guérande où vit une population âgée et souvent aisée qui a besoin de services à la personne. À l’union locale, je rencontre régulièrement des gens qui travaillent pour des particuliers dans le ménage et dans l’aide à domicile. Avec celui des saisonniers, ce secteur d’activité est un gros employeur. […]
L'aiguillage d'autrefois, c'était de la mécanique ( Serge, agent circulation à la retraite )
Dans les postes d'aiguillage — je veux parler des grands postes surélevés qu'il y avait encore dans les gares il y a 30 ans —, la situation normale, c'était : « Tant de leviers renversés, tous les autres debout ». C'était la position de départ. Un coup d'œil : « C'est bien le cas ?… Ça va. » Et puis, en fonction des trains qui arrivaient, et suivant la voie vers laquelle ils allaient, on avait notre petite gymnastique. Depuis le bureau, on regardait les leviers. « Hop, toc, toc, c'est bon… » Il y avait là une quarantaine de leviers alignés dans une grande pièce vitrée qui surplombait les voies. Ça ressemblait à tout ce que les gens ont pu voir dans les films et qui est resté dans leur imaginaire.
Tous ces leviers se manipulaient dans un certain ordre. Il ne s'agissait pas, par exemple, de tourner une aiguille alors qu'un train pouvait arriver dessus. Pour bouger une aiguille, il fallait que les signaux soient fermés. Donc, on fermait d'abord le signal puis on manipulait l'aiguille. Ce n'est qu'une fois que l'aiguille était tournée qu'on pouvait rouvrir le signal. Pour ça, il y avait ce qu'on appelait une table d'enclenchement mécanique, c'est-à-dire des tringles avec des encoches qui faisaient qu'on ne pouvait pas tourner l'aiguille si le signal n'était pas fermé. Il n'y avait pas moyen de se tromper, sauf si, accidentellement, la tringle se rompait. C'était ce qu'on appelait une rupture d'enclenchement. Mais c'était un accident rarissime qui a pu arriver dix fois peut-être en 80 ans sur l'ensemble du territoire. Les signaux, n'étaient autres que des grandes tôles carrées qui pivotaient ou des bras qui faisaient sémaphore. Le levier entraînait le câble et faisait qu'à 50 m ou à 200 m plus loin, le signal changeait de position pour indiquer par exemple si la voie était libre ou pas. À Saint-Nazaire, ça a existé jusqu'en 1986. Il y avait deux postes. Un qui était à proximité de la gare des voyageurs — le poste 2 —, l'autre qui se trouvait du côté de Penhoët — le poste 1.
[ Un ancien poste d'aiguillage .]
Dans le poste 2, l'agent avait une double fonction : agent-circulation et aiguilleur. Il réglait la circulation, « d’autorité » dans les limites de la gare et, au-delà, en concertation avec les agents des gares voisines. Dans ce poste, des signaux lumineux, sur un grand panneau, lui permettaient de vérifier que les signaux ou les appareils de voie avaient obéi à sa manœuvre, et que le parcours à emprunter était protégé. Le risque : donner accès à deux trains qui auraient pu entrer en collision à l'intérieur de la gare de St Nazaire ou sur les tronçons qui menaient, d'un côté, vers Donges et Savenay ou, de l'autre, vers les stations de la côte. Les leviers, il s'en servait en tant qu'aiguilleur pour tourner les appareils de voie : les aiguilles, les taquets et les signaux mécaniques. […]
Au poste 2, qui commandait la circulation des trains sur les voies principales, la manœuvre des leviers de signaux était souple mais il fallait se servir de ses deux mains pour les manipuler parce qu'il y avait une sécurité à enclencher. Les leviers d'aiguille étaient plus durs parce que, pour faire bouger une aiguille qui est loin, il faut actionner un câble qui court le long de ses gaines et de ses poulies, ou bien des tringles articulées, avec des coudes et des relais. Au pied du poste, il y avait notamment une traversée double, c'est-à-dire un X composé de quatre aiguilles. Celle-là, il fallait forcer un peu pour la manœuvrer. Si ça ne venait pas, 99 fois sur 100, c'était de notre faute. Soit parce qu'on prenait le mauvais levier: une erreur d'inattention… C'était celui d'à côté… Ou bien on avait oublié de relever d'abord un autre levier, ce qui faisait que, par le jeu des enclenchements, le premier ne venait pas. C'était de la mécanique. Quand il y avait une erreur, il suffisait de regarder et on la trouvait immédiatement.
Dans les nouveaux postes, c'est de l'électricité, c'est de l'invisible. Maintenant, quand il constate qu'un signal ne s'est pas ouvert, l'agent de circulation a pour premier réflexe de détruire l'itinéraire qu'il vient de tracer et qui ne s'est fait qu'en partie, et de recommencer. Si ça ne marche toujours pas, il doit, comme auparavant, se référer aux consignes réglementaires: de grandes feuilles de papier qui, pour chaque itinéraire, détaillent quels sont les signaux et les aiguilles à actionner. Mais là où, autrefois, on pouvait mettre à peine trois minutes pour résoudre le problème, il a fallu, à partir de 1986, prendre un quart d'heure parce que l'électricité travaille dans notre dos et qu'il faut prendre des assurances sur ce qu'elle fait ou qu'elle ne fait pas. Il faut tout décomposer: est-ce que cette aiguille est dans la bonne position ? Et celle-ci ? Et celle-là ? Et ce signal ? Etc. Tant que ça fonctionne, c'est bon. Mais, au moindre dysfonctionnement, ça prend plus de temps. Depuis les années 2000, c'est l'informatique qui progresse. Et là, s'il y a un bug, c'est la panique… Il faut tout arrêter.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits des élèves de CAP , Pierre et Serge est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Récits de travail au lycée Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire
Les chiffres de l' emploi et du chômage à Saint-Nazaire d'après l'Internaute.
De retour sur le site grandiose et kitsch du Hellfest, l’équipe de Nonfiction, légèrement remaniée pour l’occasion, y retrouve : un public massif (60 000 personnes / jour), majoritairement passionné et connaisseur ; une canicule de juin qui rappelle la mémorable édition à 40° C de 2022 (la seule où la consommation d’eau a dépassé celle de bière chez les festivaliers) ; et enfin une programmation à la fois pléthorique et cohérente, au sein de laquelle on pouvait notamment repérer quelques circuits thématiques : par exemple une journée metal mélodique suédois (Brothers of Metal, Sabaton, Opeth) sur la Main Stage 2 le vendredi, ou encore une journée sludge louisianais (Eyehategod, Down, Corrosion of Conformity) sur la Valley le dimanche.
Au Hellfest 2026, on pouvait surtout observer l’évolution des musiques metal dans ce qu’elle a de plus actuel et de plus stimulant, nombre de groupes venant défendre sur scène un album récent considéré d’emblée par les critiques comme une pièce maîtresse de leur discographie : Absolute Elsewhere de Blood Incantation, The Long Road North de Cult of Luna, Cancer Culture de Decapitated, Memento Mori de Marduk, Liturgy of Death de Mayhem, Muuntautuja d’Oranssi Pazuzu, World Maker de Psychonaut, Ilion de Slift, The New Flesh de Sylosis, Primordial Arcana de Wolves in the Throne Room, etc. Tous ces disques importants nous sont contemporains, certains constituant l’apothéose du style de leurs auteurs, tandis que d’autres explorent des voies fécondes pour les musiques extrêmes de demain.
Tous ces artistes, et bien d’autres encore, sont visibles sur scène en l’espace de quatre jours. Cela nous donne l’impression que, malgré l’âge vénérable d’un certain nombre de têtes d’affiche (Iron Maiden, Megadeth, Anthrax, etc.) et d’une partie non négligeable du public, la culture metal n’est pas faite que de nostalgie, ni de meilleures soupes faites dans des vieux pots. Comme l’Ange de l’Histoire dans le tableau de Paul Klee, cette culture regarde, il est vrai, souvent en arrière vers son passé, mais elle accueille également les vents puissants qui la poussent vers l’avant, vers un avenir à la fois passionnant et inquiétant.
En effet, parmi les grands mouvements qui agitent en profondeur notre monde, le réchauffement climatique n’est pas le plus rassurant, et un festival de plein air en Loire-Atlantique affichant des températures andalouses est une bonne occasion de méditer sur pièces au sujet de ce phénomène et de ses causes. La chaleur extrême a ainsi pour vertu de fournir un cadre sensoriel adéquat pour les artistes évoquant dans leurs chansons le dérèglement climatique et la course en avant de notre civilisation vers son effondrement – les musiques metal ayant, dans ce nouveau millénaire, largement intégré le thème du cataclysme de l'anthropocène à leur arsenal eschatologique (même si l’organisation d’un festival de musique international n’est pas l’acte le plus décroissant qui soit par ailleurs).
Dans ce contexte torride, les structures décoratives fastueuses du Hellfest démontrent une utilité autre qu’esthétique, en fournissant aux festivaliers accablés des ressources en ombre non négligeables aux heures les plus chaudes de l’après-midi. On était ainsi plus qu’incités à chercher le frais sous le chapiteau de la scène Temple, où pouvait se concrétiser la promesse d’un vent musical glacé grâce aux nappes de tremolo picking des groupes de black metal, un genre particulièrement bien représenté sur cette édition.
On démarre donc la « pause fraîcheur » avec les Norvégiens de Gehenna , très rares en concert, qui ont joué affublés de leurs corpse paints guerriers malgré la température tropicale, et ont livré un live de black mid-tempo d’excellente tenue, lugubre et intense, malgré un passage sur scène dans la clarté du jour (qu’abhorrent en général les groupes de black, qui préfèrent en général les atmosphères nocturnes) et quelques petits problèmes de micro en début de set (c’était en début d’après-midi, l’ingénieur-son devait faire la sieste). Un authentique voyage spatio-temporel dans le son trve black scandinave des années 1990, malgré l’ajout sur ce concert d’une (discrète) claviériste à l’orchestration.
(Gehenna, live au Wacken 2012)
L’histoire du black metal norvégien se poursuit un peu plus tard sur la même scène avec les vétérans du groupe Aura Noir , qui, dix ans après leur dernier passage à Clisson, viennent défendre leur mélange de black et de thrash metal. Dans le sillage de l’album-manifeste Black Thrash Attack (1996), qui alimente pour ses trente ans la majeure partie de la setlist, et avant la grande vague black’n’roll des années 2000, cette mixture avait donné un bon coup de fouet à la scène black à la fin du XXe siècle.
(Aura Noir, live au Hellfest 2016)
Du côté du groupe ukrainien 1914 , l’intensité était surtout politique. Comme son nom le laisse entendre, cette formation black/death compose autour d’un concept consistant à exprimer visuellement et musicalement l’expérience de la guerre totale moderne et de ses destructions. Or, du fait de leur nationalité, on peut être désormais certain que, depuis le début de l’invasion de leur pays par la Russie, les musiciens connaissent d’encore plus près ce sujet douloureux.
(1914, live au Motokultor 2024)
Malgré cette pertinence existentielle qui leur vaut le soutien massif de l’assistance, la prestation du groupe mené par le chanteur Dmytro Ternuschak nous a semblé un peu trop linéaire. Peut-être qu’on manque d’appétence pour la musique à programme, ou que la narration du set manquait de relief. Ce n’était en tout cas pas par défaut de solidarité pour la cause (« Fuck war ! Fuck imperialism ! Fuck Putin ! ») ardemment défendue par le groupe ukrainien.
Musique à programme toujours, avec le groupe allemand Non Est Deus , qui se démarque visuellement par une impressionnante scénographie liturgique, incorporant, au-delà du décor de cathédrale miniature et des costumes de papes de l’enfer, toutes sortes de petits rituels religieux dévoyés (communion, flagellation, etc.), exécutés au milieu des morceaux avec une jubilation blasphématoire.
(Non Est Deus au Summer Breeze festival 2025)
Au niveau thématique on est donc dans une dénonciation très théâtrale, par l’absurde, du fanatisme religieux. Au niveau musical, on est face à un efficace black mid-tempo, un brin moins ébouriffant que la proposition visuelle toutefois.
Au moment de la chanson « Fuck your God », nous nous posons tout de même une question, au vu du nom du groupe (« Non est deus » = « il n’y a pas de Dieu ») : du coup, peut-on « baiser » quelqu’un qui n’existe pas ? Un bon sujet pour le bac (ou le black) de philo.
Parce que lorsqu’on nous enjoint à « baiser Poutine », on se dit que ce n’est certes pas gagné d’avance (il doit y avoir pas mal de barrières à franchir pour parvenir à cet objectif, l’homme étant probablement difficile d’accès), mais au moins, cela fait partie des choses potentiellement réalisables dans une vie humaine. Tandis que baiser un Dieu qui n’existe pas, cela semble une impossibilité logique.
À moins bien sûr que le signifiant « Dieu » ne désigne, non pas une entité réelle, mais plutôt, à un niveau plus métaphorique, la dévotion envahissante de ceux qui, loin de vivre leur foi dans la sphère intime et l’acceptation du mystère de la transcendance, font de la religion un prétexte pour imposer dans la sphère publique et politique leurs propres préjugés archaïques. Là encore, rien de nouveau, la dénonciation de l’emprise religieuse sur la société faisant partie des thèmes récurrents du vaste champ metal.
Une autre question est de savoir si une telle approche du live , extrêmement théâtrale, favorise ou au contraire pénalise la concentration sur la musique. Mais depuis Alice Cooper et Iron Maiden (par ailleurs deux groupes programmés sur les Grandes Scènes), cela est un vieux débat dans le metal. D’ailleurs, un peu plus tôt sur la même scène Temple, le groupe suisse Vígljós n’a pas été en reste, avec ses musiciens-apiculteurs médiévaux, affublés de robes de bure blanches et de masques en osier.
À noter que Noise, le chanteur grimé et encapuchonné de Non Est Deus, à l’identité civile tenue secrète, est par ailleurs l’unique membre permanent du groupe Kanonfieber, un projet musical visant à exprimer le cataclysme de… la Première Guerre mondiale (comme 1914, programmé dans la foulée sur la même scène). Cohérence de programmation, on vous dit.
Le niveau monte, en termes musicaux mais également en termes de mercure au thermomètre, avec Wolves in the throne room , un groupe états-unien de black metal atmosphérique qui explore le versant panthéiste du genre. Quasiment aucun signe extérieur distinctif du black traditionnel ( corpse paint , références satanistes) chez ce groupe de l’Oregon qui cultive plutôt le potentiel lyrique et méditatif d’une musique faisant la part belle aux harmoniques en tremolo picking .
(Wolves in the Throne Room, live au Fire in the Mountain 2019)
Un black à la fois progres sif (musicalement) et progress iste (thématiquement), mettant en avant la puissance primordiale des éléments terrestres et le rapport profond qui nous lie au vivant, non sous la forme d’un écologisme béni-oui-oui à la We Love Green, mais plutôt par l’expression d’une quête sensorielle et spirituelle en forme de combat à mener, dans un monde livré pieds et poings liés aux catégories perceptives du techno-capitalisme dominant.
L’engagement environnemental des frères Weaver (le guitariste et le batteur) va d’ailleurs au-delà de la scène, avec une vie en semi-autarcie dans les forêts de l’Oregon et une certaine proximité philosophique avec le courant éco-terroriste – ce qui pourrait à terme leur causer quelques problèmes au pays de Donald Trump.
Un groupe qui, au contraire, ne place pas l’harmonie entre l’homme et le vivant au premier rang de ses préoccupations, c’est ce bloc de noirceur et de misanthropie qu'est Mayhem . Mayhem, c’est un peu le groupe de black metal par excellence, celui qui a fait partie des débuts de l’aventure du genre, en a traversé les différentes époques avec leurs lots de controverses (performances scéniques extrêmes, incendies d’église, suicides, assassinats, etc.), et a constamment cherché à en repousser les frontières stylistiques. Parfois déroutants par leur côté avant-gardiste, leurs disques du nouveau millénaire puisent une grande partie de leur violence, non dans le contenu gore ou « l’ampli poussé à 11 », mais bien dans l’expérimentation musicale.
Là sans doute réside l’explication du mystère par lequel, en toute fin de festival, les Norvégiens parviennent à proposer un concert aussi captivant, tout en étant à ce point constant dans la brutalité. Révélateur de leur refus de la facilité, en termes de setlist , ils ne jouent désormais plus qu’un seul titre (« Freezing Moon ») de leur grand album classique et fédérateur, De Mysteris dom Sathanas (1994) – qu’ils ont dans le passé (tournée de 2017), il est vrai, performé sur scène dans son intégralité. En 2026, plutôt que de s’assurer ainsi un triomphe aisé, ils préfèrent revisiter l’ensemble de leur discographie, en mettant en avant leurs compositions les plus modernes, parfois les plus clivantes, celles en tout cas qui présentent des enjeux immédiats et actuels dans la sphère des musiques extrêmes.
(Mayhem, live au Wacken festival 2024)
Quant au folklore scénographique black metal, il est ici précisément circonscrit. Avec son décor épuré et son armée de cordes patibulaire aux t-shirts courts et aux cheveux rasés (le membre originel Necrobutcher à la basse, les nouveaux guitaristes des années 2010, Teloch et Ghul, aux guitares), l’ambiance visuelle est particulièrement dure, froide et martiale.
C’est surtout le chanteur (Attila) qui, naviguant entre le costume de maître de cérémonie funèbre et celui de sergent de la Légion étrangère sur le retour, assure la part excentrique du show, changeant d’accoutrements entre les morceaux avec autant d’aisance que de registres vocaux (cri primal, grognement, gargouillement, vocalise païenne, etc.) au sein de ces derniers, et livrant, comme à son habitude, une prestation singulièrement habitée . Et que dire de celle du batteur, Hellhammer, si ce n'est qu'on est ici dans la ligue des champions des musiques extrêmes.
Le résultat, c’est ce que l’Alex d’ Orange Mécanique appellerait un « festival d’ultra-violence ». À voir la tête effarée des gens qui revenaient dans l’espace presse après le live des Suédois de Marduk, une heure plus tôt sur la même scène, on ne préjuge pas du fait que celui de Mayhem fût ou non plus brutal – même si la musique des Norvégiens est incontestablement plus aventureuse et radicale.
On observe en tout cas une nouvelle cohérence dans la programmation du Hellfest, ces deux groupes historiques du black scandinave tournant pour défendre un album (« Memento Mori » pour Marduk, « Liturgy of Death » pour Mayhem) dédié au thème de la condition humaine prise dans son être-pour la-mort.
Cet existentialisme funèbre, traité de façon tout à fait sérieuse et sans surenchère grand-guignolesque, conduit Mayhem à conclure son set par les titres de l’EP… My Death de 1987, aérant ainsi un concert très black metal par des compositions aux relents thrash et punk (qui apparaissent presque guillerettes après ce qui précède), et bouclant ainsi la boucle d’une obsession bien compréhensible (bien que rarement prise en charge de nos jours sur les plans artistique et médiatique) pour le destin implacable qui attend tout être humain.
Derrière les musiciens sont projetées des images photographiques en mémoire à l’éphémère chanteur des débuts de la formation, répondant au nom de… Dead, et que l’on voit pourtant bien vivant dans des photos-souvenirs des premières tournées du groupe. Des photos qui datent d’avant son suicide par arme à feu (« Dead » était en effet un nom prédestiné…), et dans lesquelles il est plus à son avantage que sur celle de son cadavre, prise alors par les autres membres du groupe qui en firent, au début des années 1990, une pochette de disque.
Au niveau visuel, on constate donc l’intention du groupe de regarder en direction de son passé historique (dans un esprit presque soirée diapo), tout en continuant à défricher musicalement des voies fécondes pour un genre, le black metal, dont il a puissamment contribué à forger l’esthétique classique. Si le principe spirituel et stylistique du black metal consiste en une poétique de l’agression sonore afin de dégager les auditeurs de leurs catégories habituelles d’appréhension de la musique et de les placer en contact avec des puissances violentes et primitives d’ordinaire recouvertes par le processus de « civilisation », alors le concert « terminal » (dans tous les sens du terme) du Hellfest 2026 donné par Mayhem le dimanche soir a parfaitement tenu toutes ses sombres promesses.
Le Hellfest , le black metal, et la canicule sur Nonfiction.fr, c’est aussi :
https://www.nonfiction.fr/article-11758-live-report-hellfest-2023-scene-par-scene.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm
Quant au reportage sur l'édition 2026, il se poursuit ici :
https://www.nonfiction.fr/article-12794-hellfest-2026-pt-ii-joie-de-vivre-et-death-metal.htm
Parmi les libertés publiques soumises à de fortes tensions ces dernières années, le droit de manifester occupe une place singulière. Les interdictions de manifestations de soutien au peuple palestinien prononcées à partir du 7 octobre en offrent un observatoire privilégié.
Dans Faire taire la rue , le philosophe et membre de la Ligue des droits humains Lucas Lévy-Lajeunesse analyse minutieusement les motifs invoqués dans les arrêtés préfectoraux. Au-delà du seul cas palestinien, son enquête met en lumière une évolution plus générale des pratiques administratives d'encadrement des manifestations, ainsi que les tensions croissantes entre impératifs de sécurité, lutte contre les discriminations et protection des libertés fondamentales. Il revient ici sur les principaux enseignements de son travail.
Nonfiction : Depuis plusieurs années, les restrictions apportées à l’exercice des libertés publiques, et notamment au droit de manifester, suscitent de nombreux débats. Pourquoi avoir choisi de consacrer un ouvrage spécifiquement à cette question ? Qu’est-ce qu’elle révèle, selon vous, de l’évolution actuelle des libertés publiques en France ?
Lucas Lévy-Lajeunesse : Des observatoires des libertés publiques et des pratiques policières, fondés ou cofondés par des antennes locales de la LDH (Ligue des droits humains), documentent depuis une dizaine d’années les pratiques policières constitutives d’atteintes aux droits lors des opérations de maintien de l’ordre, ou lors d’expulsions de lieux de vie et de territoires en lutte. Au sein de l’Observatoire parisien, dont je suis membre, il a été décidé, à l’automne 2023, de travailler aussi sur les interdictions de manifestations. À la différence des violences policières qui donnent lieu, lorsqu’elles sont filmées, à des images spectaculaires, les mesures d’interdiction restent relativement discrètes (parfois si discrètes que des manifestants et manifestantes n’apprennent qu’au moment de se faire verbaliser que le rassemblement était interdit).
Ces mesures sont censées rester exceptionnelles. Pourtant, si la préfecture de police prenait chaque année entre deux et six arrêtés d’interdiction de manifestation entre 2016 et 2018, elle en a pris ensuite de plus en plus : jusqu’à trois cent trente-trois en 2021 et trois cent soixante-dix en 2022 (je n’ai pas les chiffres pour les années suivantes). En 2023, les interdictions se sont à nouveau accumulées lors du mouvement contre la réforme des retraites puis, dans la foulée, lors du mouvement de soutien à la cause palestinienne, que nous avons choisi comme cas d’étude. Nous avons défini un corpus de trente-sept arrêtés du préfet de police interdisant de telles manifestations entre octobre 2023 et octobre 2024. Je me suis ensuite chargé des recherches et de la rédaction de l’ouvrage, d’abord avec le projet de le publier comme un rapport de l’association puis, grâce à l’intérêt des éditions du Bord de l’eau, pour en faire un livre.
Les mesures d’interdiction étudiées ont un caractère d’autant plus étonnant qu’elles visaient un mouvement qui, d’une part, n’était guère susceptible de donner lieu à de gros désordres « matériels » et qui, d’autre part, entendait protester contre la politique conduite par un État étranger qui massacrait, devant le monde entier, une population enfermée. Mais les publics de ces manifestations incarnent les différentes figures de ce qui apparaît, dans les discours des dirigeants, comme des menaces ou des ennemis de l’intérieur. Par exemple, ces manifestations accueillaient notamment des personnes porteuses de signes de religiosité musulmane. Or, comme l’a montré la dissolution du Collectif contre l'islamophobie en France en 2020, les musulmans et musulmanes et les collectifs mobilisés contre l’islamophobie sont régulièrement ciblés par des mesures de police extraordinaires.
D’autre part, ces manifestations étaient susceptibles d’attirer des jeunes des quartiers populaires de banlieue. Aux yeux des autorités de police, cet élément penche en tant que tel en faveur des mesures d’interdiction. En effet, lors de deux recours différents devant la juridiction administrative, la préfecture de police et le ministère de l’Intérieur ont défendu leur politique d’interdiction en déclarant que « des jeunes en provenance des quartiers sensibles devraient se joindre aux événements ». On le sait, ces « jeunes » représentent pour certains policiers des ennemis et, pour les autorités, une menace à contenir (Gérald Darmanin reprend à son compte la formule de Bernard Rougier selon laquelle certaines banlieues des grandes villes seraient des « territoires conquis » de l’islamisme). Ainsi, du point de vue des autorités de police, la simple possibilité que ces « jeunes » souhaitent participer aux manifestations – ce qui aurait pu être envisagé comme un engagement « citoyen » pour la défense des droits humains dans le monde – devient une raison supplémentaire d’interdire de telles manifestations. Alors que ces « jeunes » sont constamment renvoyés, par des personnalités politiques et médiatiques, à leur supposé refus d’appartenir à la société française, c’est ici l’État lui-même qui témoigne de son rejet, jusqu’à remettre en cause leur droit de manifester.
Enfin, ces manifestations attirent aussi un public de gauche considéré lui-même comme un danger, comme l’a montré la répression des mouvements sociaux au cours des dernières années (Gérald Darmanin parlait même d’« écoterroristes » à propos de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline en 2023). La présence de ces différents publics devient, aux yeux de dirigeants largement acquis aux thèses sécuritaires et aux représentations policières des mobilisations sociales, l’incarnation de « l’islamogauchisme » et de l’ennemi de l’intérieur. Les manifestations sont alors interdites, mais cette politique constitue un abus de pouvoir.
Dans votre ouvrage, vous analysez un ensemble d’arrêtés préfectoraux ayant interdit ou restreint certaines manifestations de soutien à la Palestine. Quels sont les principaux motifs invoqués par les autorités pour justifier ces décisions ? Et pourquoi considérez-vous que ces arguments sont juridiquement fragiles ou problématiques du point de vue des libertés fondamentales ?
En droit, une mesure d’interdiction de manifestation ne peut qu’être un dernier recours : elle n’est légale que si elle est effectivement le seul moyen possible pour prévenir des troubles à l’ordre public dont la gravité surpasserait celle de l’atteinte portée contre les libertés par la mesure d’interdiction. Par exemple, même s’il existe un risque avéré que des graffitis soient commis au cours d’une manifestation, ce risque ne suffirait pas à justifier son interdiction totale, qui apparaîtrait sinon comme disproportionnée. Les arrêtés d’interdiction prennent alors toujours la même forme : une liste de motifs (les « considérants ») consistant en des risques de troubles à l’ordre public que l’autorité de police (le préfet) doit présenter en caractérisant, d’une part, leur réalité puis, d’autre part, l’impossibilité d’y faire face autrement que par une mesure d’interdiction.
Les motifs invoqués sont de deux types. Certains concernent la dimension « matérielle » de l’ordre public (risques de dégradations, de violences…) mais dans le cas des manifestations concernées, cela ne suffit généralement pas à justifier des mesures d’interdiction. D’autres motifs concernent des risques de propos ou gestes antisémites ou faisant l’apologie du terrorisme et susceptibles, de ce fait, de porter atteinte à la « dignité de la personne humaine », composante dite « immatérielle » de l’ordre public. Dans le second cas, les textes des arrêtés oscillent entre deux approches. Il est parfois sous-entendu que les manifestations visées seraient en elles-mêmes attentatoires à la dignité de la personne humaine. Six arrêtés indiquent par exemple qu’il est possible d’interdire une manifestation qui « sert à travers elle le soutien ou la justification, même indirects, de crimes commis par le Hamas sous couvert de l’argument que l’État d’Israël serait d’abord une puissance occupante ». Mais de ce point de vue, toute manifestation, quels que soient ses mots d’ordre, pourrait être accusée d’avoir pour véritable objet le soutien au terrorisme « sous couvert » d’autre chose !
La seconde approche consiste à tenter de prouver, par des assertions vagues, que les manifestations pourraient accueillir en leur sein des personnes susceptibles de tenir des propos antisémites ou faisant l’apologie du terrorisme. Ces risques ne sont jamais caractérisés de façon suffisante dans les arrêtés. Dans l’absolu, on peut certes admettre que des personnes pourraient tenir des propos discriminatoires ou attentatoires à la dignité humaine à l’occasion des manifestations concernées. Mais si ceci devait justifier une mesure d’interdiction totale, on ne voit plus quel rassemblement pourrait y échapper : les manifestations revendicatives, les grandes fêtes populaires, les événements sportifs ou encore les comptoirs de bistrots ne sont-ils pas susceptibles, à leur tour, d’accueillir des personnes qui pourraient alors tenir de propos discriminatoires ?
De façon générale, les motifs des arrêtés du corpus étudié semblent, la plupart du temps, inconsistants. Ils sont par ailleurs souvent si nombreux et si divers qu’à la lecture d’un arrêté, on ne comprend même plus vraiment quelle raison précise a conduit le préfet à interdire la manifestation concernée. Ceci donne l’impression que l’autorité de police a cherché tous les motifs possibles pour justifier une décision prise en réalité au préalable. Cette hypothèse est confirmée par l’existence d’un télégramme envoyé aux préfets le 12 octobre 2023 dans lequel Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, indiquait que « les manifestations pro-palestiniennes, parce qu'elles sont susceptibles de générer des troubles à l'ordre public, doivent être interdites ». Saisi en référé, le Conseil d’État a pourtant rappelé que le ministre n’était pas compétent en ce domaine, puisque l’interdiction d’une manifestation ne peut être décidée qu’au cas par cas, en fonction des circonstances locales : elle relève donc de l’autorité de police locale et non nationale, c'est-à-dire du préfet et non du ministre. (Notons que le Conseil d’État a pourtant refusé d’annuler l’instruction de Gérald Darmanin, considérant que le passage litigieux précité devait être mis sur le compte d’une « regrettable approximation rédactionnelle ».)
Ainsi, les motifs des arrêtés se présentent généralement comme des prétextes plus que comme de véritables raisons. Il faut alors chercher ailleurs, dans les grandes représentations qui se dessinent entre leurs lignes ou dans les déclarations des gouvernants et des préfets, pour espérer comprendre pourquoi les autorités mènent cette politique d’interdiction.
La lutte contre l’antisémitisme est fréquemment invoquée pour justifier certaines interdictions. Comment analysez-vous la place prise par cet argument dans les décisions administratives et dans le débat public ? Selon vous, quelles difficultés soulève-t-il lorsqu’il est mobilisé pour encadrer ou limiter l’exercice du droit de manifester ?
La lutte contre l’antisémitisme est indispensable mais je soupçonne les autorités de ne pas la mener de bonne foi ou, du moins, pas de la bonne manière. La question est délicate car il y a, de mon point de vue, un problème avec l’antisémitisme à gauche (même si je ne le situe évidemment pas à la même échelle que l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie de l’extrême droite ou même de la droite et du centre, à en juger par les politiques menées par les partis au pouvoir ces dernières années). J’ai pu être témoin à titre personnel, dans des manifestations de soutien à la cause palestinienne, de propos ou slogans qui me semblent inacceptables. Un exemple : les discours articulés autour de l’idée selon laquelle la complaisance des médias ou de l’État à l’égard de la politique israélienne serait le résultat de l’influence de « lobbys sionistes » en France. Ces théories font fi de la réalité des alliances géopolitiques, et oublient qu’une grande partie du personnel politique et médiatique français est profondément imprégné de représentations islamophobes. Il y a donc dans ces discours dénonçant l’influence supposée des lobbys une inversion des faits puisqu’en réalité, la puissance d’Israël est bien moins la cause du soutien que lui apportent les grandes puissances occidentales, que le résultat de ce soutien.
En revanche, ces discours reprennent, volontairement ou non, des éléments du conspirationnisme antisémite traditionnel selon lequel un groupe de Juifs, constitué en groupe de pouvoir, exercerait une influence politique occulte et formidable à un niveau mondial. Qu’il existe des groupes d’influence est un fait. Mais la croyance selon laquelle le gouvernement ou les médias français se laisseraient dicter leur ligne politique par Israël coïncide bien moins avec la réalité qu’avec les représentations antisémites traditionnelles. Dans un autre registre, les comparaisons entre la politique israélienne et le nazisme ne sont peut-être pas toujours antisémites, mais elles tendent souvent à sous-entendre que les anciennes victimes seraient devenues bourreaux. Ce faisant, on attire surtout l’attention sur la judéité des responsables israéliens, ce qui n’est pourtant pas le sujet.
Ces deux exemples (dénonciation des « lobbys sionistes » et comparaisons avec le nazisme et la Shoah) relèvent de la « zone grise » de l’antisémitisme : des propos qui convoquent un imaginaire antisémite, mais de façon suffisamment implicite pour paraître innocents aux yeux d’une partie du public et sans doute même, dans certains cas, aux yeux de leurs auteurs. Leur caractère antisémite peut souvent rester incertain, mais cette incertitude suffit à les rendre politiquement inacceptables : on ne peut tolérer des propos qui « semblent » antisémites. Cependant, la puissance publique ne peut certainement pas interdire une manifestation, privant ainsi des milliers de personnes d’exercer leurs droits, au motif que certains participants ou participantes pourraient tenir des propos possiblement antisémites. Et si des propos au caractère antisémite avéré risquent d’être tenus, sauf à prouver qu’ils constituent l’objet de la manifestation et non simplement des expressions personnelles et isolées, il est possible de poursuivre et faire condamner leurs autrices ou auteurs, sans pour autant devoir interdire préventivement toute une manifestation.
D’autre part, cet apparent volontarisme des autorités contre l’antisémitisme est suspect, dans la mesure où les politiques menées par le ministère de l’Intérieur et la préfecture de police témoignent habituellement d’un refus de prendre en compte les problèmes de racisme. Les deux derniers préfets de police ont par exemple fermement nié la réalité de discriminations policières pourtant bien documentées. Dès lors, la lutte contre l’antisémitisme peut apparaître comme un prétexte. En effet, aucun engagement antiraciste conséquent ne saurait faire un tri entre des discriminations qu’il conviendrait de combattre et d’autres qu’il conviendrait de tolérer ou d’encourager.
Mais il y a peut-être aussi autre chose qui se joue dans cette mobilisation des autorités contre l’antisémitisme. Une grande partie des responsables politiques actuellement en poste adhère à la théorie du « nouvel antisémitisme » selon laquelle, pour résumer, la véritable menace antisémite contemporaine viendrait de la gauche et des populations arabes et musulmanes. Il me semble que cette théorie consiste en fait moins à tenter de repérer de nouvelles formes d’antisémitisme qu’à en refaçonner le concept, jusqu’à cesser d’y voir du racisme et même parfois occulter sa dimension judéophobe. En effet, les partisans de cette théorie développent généralement des discours imprégnés par l’imaginaire du choc des civilisations, selon lequel la civilisation dite « judéo-chrétienne » (une « imposture » selon l’historienne Sophie Bessis) s’opposerait à un islam politique devenu menace extérieure et, avec la complicité des « islamogauchistes », menace intérieure.
Dès lors, l’antisémitisme apparaît surtout comme l’expression d’une hostilité à l’encontre de l’« Occident ». En 2025, un entretien dans Le Figaro de Philippe Val était titré « L’antisémitisme vise à détruire la culture européenne ». Dans le même esprit, Aurore Bergé, ministre en charge de la lutte contre les discriminations, expliquait que le nouvel antisémitisme ne vise plus seulement les Juifs, mais les « républicains » et les représentants de l’État. Ainsi, le racisme qui vise les Juifs ne constitue plus le cœur de la définition de l’antisémitisme. Ceci n’a aucun sens, mais cela permet de comprendre que, sur la base d’une telle approche, il n’est plus besoin d’être antiraciste pour prétendre s’opposer à l’antisémitisme. On comprend donc pourquoi des responsables si peu concernés par les problèmes de racisme prennent des mesures si sévères lorsqu’ils prétendent lutter contre l’antisémitisme. Au risque, d’ailleurs, de faire progresser ce dernier, comme l’explique un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme. En effet, on ne fera certainement pas baisser l’antisémitisme en l’invoquant comme prétexte pour motiver des mesures liberticides et abusives…
Vous vous intéressez également aux discours politiques qui accompagnent ces restrictions. Plusieurs responsables ont notamment expliqué qu’il fallait éviter « l’importation » du conflit israélo-palestinien en France ou prévenir sa récupération par certains mouvements politiques. Que révèlent, selon vous, ces arguments sur la manière dont les pouvoirs publics envisagent aujourd’hui les mobilisations collectives et l’expression politique dans l’espace public ?
Le risque d’une importation du conflit revient dans presque tous les arrêtés de l’automne 2023 alors que Gérald Darmanin déclarait au même moment, au détour d’un entretien, que les services de renseignement réfutaient l’existence de ce risque. Derrière cette expression d’« importation du conflit », qui peut vouloir tout et rien dire, il y a sûrement entre autres l’idée selon laquelle l’ennemi combattu par l’armée israélienne serait le même que celui qui menacerait ici la France. Gérald Darmanin emploie en effet sans cesse le registre lexical de la guerre et de l’ennemi de l’intérieur pour qualifier un islamisme qui aurait déjà réussi, selon ses mots, à conquérir des territoires en France. Il le présente comme la menace la plus grave et la plus imminente qui pèse sur nous, susceptible de détruire la société française, exigeant de ce fait le recours à des mesures d’exception. De plus, Gérald Darmanin présente la dénonciation de l’islamophobie et le soutien à la cause palestinienne comme des vecteurs de l’idéologie islamiste en France. Dès lors, le mouvement social concerné par mon corpus d’arrêtés devait apparaître comme une menace, et les mesures d’interdiction comme les moindres des maux, pour espérer contenir l’« ennemi ».
Ces interdictions devaient sembler d’autant plus acceptables que, pour les responsables politiques au pouvoir, les manifestations revendicatives sont bien moins une expression de la démocratie qu’un risque qui pèse sur elle. En effet, comme l’affirmait Emmanuel Macron pendant le mouvement contre la réforme des retraites en 2023, « quand on croit à cet ordre démocratique et républicain […] la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime souverain à travers ses élus ». L’idée est que la démocratie se définit par la procédure majoritaire : celle qui permet, par le vote, de donner une légitimité au pouvoir des élus. Les mouvements sociaux, dans la mesure où ils tentent d’exercer une forme de pression pour influencer la décision politique, apparaissent alors comme des perturbations, des troubles à l’« ordre démocratique ». En effet, en s’opposant aux politiques choisies par les dirigeants, ils semblent exprimer le rejet du résultat des urnes – autrement dit le rejet de la volonté du peuple.
Cette perspective est en fait évidemment inadéquate : elle renverse complètement le sens de la démocratie, puisqu’elle en fait un idéal de concentration du pouvoir dans les mains des élus, au lieu d’y voir un idéal de partage du pouvoir. J’avais déjà étudié cette approche avec mon travail sur la Brigade de répression de l’action violente motorisée (la Brav-M), à propos de laquelle j’ai parlé de police de « contre-manifestation » : une police porteuse d’un contre-idéal de l’espace public, comme espace vidé au maximum de sa capacité à faire office de caisse de résonance pour des revendications politiques démocratiques.
Comment peut-on, aujourd’hui, mieux faire comprendre à l’opinion que les libertés publiques et les droits fondamentaux constituent non seulement des garanties juridiques, mais aussi des enjeux démocratiques essentiels ?
La notion d’État de droit signifie, d’une part, le fait que le pouvoir étatique n’a de légitimité que pour garantir à toutes et tous la jouissance effective des droits fondamentaux. Elle signifie, d’autre part, le fait que l’exercice de ce pouvoir doit, à cette fin, être borné par des règles qui font effectivement obstacle à d’éventuels abus. On sait par expérience que l’exercice du pouvoir est susceptible de corrompre ou d’attirer des personnes sans scrupules. Les garanties juridiques sont donc loin d’être des procédures abstraites ou des dispositifs purement bureaucratiques : elles permettent de faire valoir nos droits lorsque la puissance publique refuse de les appliquer. Il faut aussi noter que les droits fondamentaux (et particulièrement les libertés publiques, qui désignent ces mêmes droits en tant que porteurs d’exigences à l’égard des pouvoirs publics) organisent un partage du pouvoir. En effet, en opposant nos droits, on met en action des contrepouvoirs. Et l’exercice de certains droits, tels que la liberté de manifester, consiste à se constituer collectivement comme contrepouvoir (en exerçant une forme de pression sur le pouvoir politique). La liberté de manifester est donc indispensable en démocratie.
Toute société, et particulièrement les sociétés inégalitaires, sont susceptibles de produire des injustices. Pour combattre ces dernières, il faut d’abord pouvoir les identifier. Or, les publics qui subissent les injustices sont souvent les mieux placés pour les identifier et les décrire, mais ce sont aussi eux qui, par leur situation défavorisée, ont le moins accès à l’oreille du pouvoir. Les manifestations sont alors l’une des seules façons qui permettent, parfois, à des publics minorisés et à des groupes sociaux défavorisés de se faire entendre et de faire valoir leurs intérêts. On le voit, la démocratie n’est donc pas une question de majorité, mais au contraire une question de droits et de pouvoir accordés aux publics minoritaires et/ou minorisés.
L’historienne Justine Audebrand livre une synthèse bienvenue sur l’histoire des femmes entre le VI e et le XI e siècle. Faisant feu de tout bois, elle plonge son lecteur à la fois dans la cour de l’impératrice Théophano, mais aussi au coeur du quotidien des travailleuses agricoles, des travailleuses du textile qui leur est réservé, ou encore au sein même de leur couple et de leur famille. Les sources partiales et partielles n’en permettent pas moins de retrouver une grande hétérogénéité de parcours, mais aussi en filigrane les violences du quotidien dont elles sont victimes. De nombreux portraits permettent d’incarner ce récit et participent à la pleine compréhension de ce travail. Les statuts diffèrent entre la Lombardie et l’Empire byzantin, par exemple, et montrent de nombreuses spécificités régionales. L’historienne soulève également des champs en plein renouvellement, comme la place des femmes à la guerre sur laquelle, bien que marginale, nous pourrions apprendre des éléments dans les années à venir grâce à l’archéologie.
Nonfiction.fr : Dans votre ouvrage, vous explorez la vie des femmes du VI e au XI e siècle, car vous considérez cette période comme le « parent pauvre » des études sur les femmes au Moyen Âge. Comment expliquez-vous cette lacune ? S'agit-il d'un choix des historiens et historiennes ou d'un manque de sources ?
Justine Audebrand : À vrai dire, ce n’est pas vraiment « le parent pauvre » des études sur les femmes en tant que tel : il y a de très nombreuses recherches menées sur le sujet depuis les années 1990, en particulier par Régine Le Jan et Geneviève Bührer-Thierry, ainsi que les personnes qui ont fait leur thèse avec elles (et je m’inclus dedans !). En revanche, ce qui est vrai, c’est que cette période est moins bien connue du grand public et que beaucoup de livres étiquetés « les femmes au Moyen Âge » portent en réalité sur les XII e -XV e siècle, sur la fin du Moyen Âge donc. Or le Moyen Âge est une période de mille ans et couvre un très vaste espace : la vie d’une paysanne du XV e siècle est différente de celle d’une paysanne du VI e siècle – et c’est bien sûr la même chose pour les hommes. Il y a de très bonnes synthèses pour la fin du Moyen Âge – je pense au manuel de Didier Lett, Hommes et femmes du Moyen Âge – mais c’est vrai que cela manquait pour le haut Moyen Âge, et j’ai plusieurs fois été embêtée quand des étudiants me demandaient des références sur le sujet… C’est un peu ce qui m’a poussée à écrire ce livre : il y avait de très bons travaux scientifiques, qui rendaient possible l’écriture d’une synthèse.
Évidemment, il y a moins de sources, et elles sont moins variées, dans les premiers siècles du Moyen Âge qu’à la fin. Un simple exemple : il n’y a presque pas de sources judiciaires dans la période que j’étudie, ce qui empêche de saisir un ensemble de mécaniques de conflit et de justice. Mais les spécialistes du haut Moyen Âge ont l’habitude ! Nous faisons feu de tout bois, et cela explique que, dans le livre, on trouve aussi bien des sources hagiographiques (la vie des saints et saintes) que des chartes. Je dois dire aussi que c’est comme cela que j’ai été formée : le croisement de tous les types de sources est à la base de mes travaux de thèse sur les frères et sœurs aussi.
Vous soulignez le fait que les sources sont souvent issues du clergé et reflètent donc des conceptions idéales. En outre, les rares femmes qui écrivent adhèrent à la vision patriarcale, comment êtes-vous parvenue à contrebalancer ces biais ?
Là encore, ce sont des logiques auxquelles sont bien habitués les médiévistes : toutes les sources sur lesquelles nous travaillons, quel que soit le sujet traité, présentent ces biais. Et vous avez raison de souligner le fait que les femmes elles-mêmes adoptent ces visions : il n’y a pas de féminisme médiéval. Certes, les femmes ont parfois des stratégies d’écriture différentes de celles des hommes (c’est d’ailleurs le sujet de mes travaux actuels) mais elles n’expriment pas d’idées radicalement différentes sur l’ordre social. Pour contrebalancer ces biais, nous n’avons évidemment pas de solution miracle, mais le croisement de tous les types de sources est utile : une charte de donation peut permettre de cerner des logiques invisibles dans les sources narratives par exemple. Et puis, ce que j’essaie de faire dans le livre, c’est aussi de constamment rappeler ces biais : quand un hagiographe parle d’une femme qui fuit le mariage pour entrer au monastère, il projette la vision idéale de l’Église qui cherche à valoriser la virginité consacrée et ce n’est sans doute pas un strict reflet de ce qui s’est réellement passé – ce qui nous échappe toujours. En revanche, pour que le récit soit crédible auprès du lectorat ou de l’auditoire qui écoute le texte lu pendant des cérémonies religieuses, il faut bien qu’il fasse écho à des préoccupations et à des réalités sociales : on peut donc en conclure, avec prudence, que certaines femmes ont pu voir, en certaines occasions, le monastère comme un levier pour échapper à un mariage non consenti. Et en même temps, il faut rappeler que les initiatives personnelles, individuelles, sont rarissimes au Moyen Âge : on peut alors essayer de comprendre comment la famille de ces jeunes femmes gère leur entrée au monastère. C’est donc un jeu d’équilibre constant mais qui, j’insiste, n’est pas propre à l’histoire des femmes.
Dans l'aristocratie, la femme doit d'abord être une bonne épouse et une bonne mère afin de perpétuer la famille. Elles n'en ont pas moins un patrimoine propre et sont essentielles dans la gestion de la maisonnée. Quelles sont les caractéristiques du mariage sur cette période ?
Tout d’abord, le mariage est une union entre deux personnes, mais aussi et surtout entre deux familles, dans le cas de l’aristocratie : ce sont les familles – et en particulier les hommes – qui négocient et décident des mariages. C’est pour cela que les échanges de biens sont centraux dans le mariage. Durant le haut Moyen Âge, le douaire, c’est-à-dire ce que le mari donne à sa femme, est constitutif du mariage légal. Plusieurs autres échanges peuvent exister, comme le Morgengabe , le « cadeau du matin », que l’homme donne à la femme en remerciement de sa virginité, quelle que soit la nature de l’union. Ces échanges de biens sont fondamentaux, je crois, pour saisir les possibilités et les limites de l’action des femmes : celles-ci sont dépositaires d’un ensemble de biens qui peuvent être considérables. Les impératrices ottoniennes Adélaïde et Théophano possèdent des douaires gigantesques. En même temps, comme les hommes, elles ne peuvent en disposer en toute liberté : elles sont censées les transmettre à leurs enfants et la famille garde des droits sur ces biens, ce qui peut créer des conflits.
Selon la loi salique, qui s’applique au peuple franc, les jeunes femmes peuvent être mariées à partir de douze ans, et c’est parfois le cas, même si en moyenne elles sont mariées un peu plus tard. Les hommes sont eux, en général, mariés un peu plus tard. Cela est l’une des explications du grand nombre de femmes veuves dans ces sociétés : il est fréquent que leur mari décède avant elle !
Enfin, entre le VI e et le XIII e siècle, on assiste à une lente christianisation du mariage : l’Église cherche à imposer un mariage monogame et indissoluble. Les aristocrates ont en effet parfois plusieurs compagnes, pas toutes forcément de même statut, et les répudiations sont possibles. À partir du IX e siècle, la législation ecclésiastique se renforce et les séparations deviennent de plus en plus difficiles. Cela peut être un atout pour les femmes car cela leur assure une stabilité. Mais il n’y a pas encore de cérémonie chrétienne obligatoire et le mariage ne devient un sacrement qu’en 1215, lors du concile de Latran IV.
La procréation apparaît à la fois comme un impératif théologique, et, probablement, la première cause de décès des femmes. Pourquoi la maternité semble-t-elle incontournable de la condition féminine ?
Dans les sociétés médiévales comme dans d’autres, la reproduction est évidemment centrale, d’autant que la mortalité infantile reste forte. À cela il faut ajouter un substrat théologique, biblique, qui enjoint aux humains de croître et de se multiplier. La maternité est donc une injonction extrêmement forte qui pèse sur les femmes mariées et la stérilité leur est toujours imputée – ce qui explique que l’on voit certaines femmes qui ne réussissent pas à avoir d’enfants aller prier sur les tombeaux des saints. On trouve malgré tout quelques très rares mentions de tentatives de contrôle des naissances, voire d’avortement. Les sources ecclésiastiques, si elles condamnent ces pratiques, soulignent malgré tout que la pauvreté peut être une circonstance atténuante pour les femmes infanticides. On voit bien ici en quoi la maternité est incontournable mais peut être une difficulté.
Ensuite, les femmes jouent un rôle dans l’éducation des enfants, en particulier des petits enfants, filles comme garçons. Elles sont notamment en charge de leur transmettre les rudiments de la religion chrétienne.
Malgré tout, il ne faut pas caricaturer. Un certain nombre de femmes échappe à la maternité, en particulier dans l’aristocratie : ce sont les moniales, vierges consacrées (on peut aussi entrer au monastère plus tard, comme veuves).
Les reines sont les femmes les mieux connues de cette période, mais la régence n'est définie qu'au XIV e siècle. Vous ouvrez d'ailleurs votre livre sur l'impératrice Théophano, veuve d'Otton II. Dans les différents royaumes étudiés, quel est l'endroit où certaines femmes peuvent être particulièrement puissantes ?
L’impératrice germanique Théophano est un exemple fabuleux, parce qu’elle dispose d’une large autonomie pendant la minorité de son fils, au point de se rendre seule en Italie en 990 et de s’y faire appeler empereur, au masculin. Mais c’est un cas unique, exceptionnel, et pas forcément représentatif. En revanche, la position de Théophano est le résultat des évolutions structurelles du pouvoir des femmes en Germanie au X e siècle. C’est en effet dans cet espace et à cette période que les souveraines disposent du plus large champ d’action, mais presque exclusivement sous l’égide de leur mari ou de leur fils. Cela est dû à la lente institutionnalisation du statut des reines, qui a commencé à l’époque carolingienne et qui aboutit à une formalisation de leurs fonctions.
Le X e siècle est aussi intéressant pour les femmes d’un niveau social inférieur, même si l’on reste dans l’aristocratie. C’est à partir de ce moment-là que l’on voit davantage de femmes, presque toujours veuves, exercer le pouvoir dans des seigneuries ou des principautés. Cela est dû à l’évolution du pouvoir en général : les fonctions régaliennes et militaires ne sont plus l’apanage de la royauté, elles échoient aux mains des seigneurs et, lorsque celui-ci est loin, mort ou enfant, une femme de la famille peut l’exercer. Une femme peut être un seigneur comme un autre car son statut social prime sur son genre. Cela suscite d’ailleurs en général assez peu de commentaires de la part des sources, preuve que c’est perçu comme normal si ce n’est habituel. À la fin du XI e siècle, Mathilde de Toscane prête ainsi ses armées au pape Grégoire VIII, s’attirant les louanges des soutiens de la papauté.
Le chapitre 4 est passionnant, car vous plongez votre lecteur dans le travail des femmes à la campagne et en ville. Dans les espaces ruraux, vous soulignez l’absence de division stricte entre tâches féminines et masculines. Le quotidien d’une paysanne est donc à peu près le même que celui d’un paysan ?
Oui et non ! La division sexuelle du travail dans le cadre agricole semble encore assez minime à certains égards : quand il faut faire les foins, tous les bras sont nécessaires… En revanche, certaines tâches semblent davantage associées aux femmes, mais ce ne sont pas les mêmes selon les espaces considérés. En Irlande, les femmes sont particulièrement associées à la transformation du lait, ailleurs à celle des céréales. Et puis elles sont aussi en charge du travail reproductif et de l’éducation des enfants.
Il faut aussi souligner que le servage a des conséquences différentes pour les hommes et pour les femmes. Des travaux ont bien montré que cette condition était sans doute pire pour les femmes, puisqu’elles pouvaient être astreintes à des travaux spécifiques dans le manoir seigneurial dans certains cas : elles seraient alors davantage séparées de leur famille que les hommes… Mais ce n’est pas toujours très clair dans les sources.
Enfin, il y a une activité, pour les paysannes comme pour les nobles, qui est particulièrement associée aux femmes : c’est le travail du textile. Dans le monde paysan, cela sert bien sûr à vêtir la famille, mais aussi à payer les redevances au seigneur, à l’église ou au monastère.
Une constance de la période demeure les violences envers les femmes. Aborder ce sujet s'avère complexe, car les archives judiciaires n'existent pas. D'autres sources, comme l'archéologie, montrent que les jeunes filles sont moins bien traitées que leurs frères. Existe-t-il des sources qui dénoncent ces violences ?
Oui, mais pas comme une spécificité genrée. L’Église cherche à réprimer la violence des hommes qui s’en prennent à leur épouse, mais ce n’est pas tellement pour défendre ces dernières : c’est en vertu du respect de la vie humaine que prône l’institution, et aussi parce que les évêques souhaiteraient soustraire ces cas à la justice laïque pour les traiter eux-mêmes. Mais ce que l’on voit, c’est que ces violences sont rarement condamnées en tant que telles : on connaît quelques hommes qui ont tué leur épouse mais sans que les conséquences soient dramatiques pour eux… Cela est aussi très clair pour les violences que nous appelons aujourd’hui sexistes et sexuelles : quand elles sont mentionnées dans les sources – et c’est assez rare – ce n’est jamais pour parler des conséquences sur les femmes, mais toujours pour louer ou blâmer un homme.
Par ailleurs, dans ce domaine comme dans d’autres, le statut social est central : une serve agressée par son maître ne peut sans doute rien faire car cela est considéré comme « normal ». En revanche, les aristocrates ont de plus larges marges d’action, même si elles sont encore limitées et encadrées par les hommes. L’exemple le plus clair est celui qui ouvre ce chapitre, sur l’aristocrate carolingienne Northild : elle est en mesure de se rendre à l’assemblée de l’empereur pour se plaindre des mauvais traitements que lui fait subir son mari (la source ne précise pas de quoi il s’agit), mais elle doit évoquer ces faits devant l’assemblée des évêques et celle des laïcs, qui se servent d’elle pour exprimer leur consensus dans un moment de difficultés politiques. On ne sait finalement pas ce qui advient d’elle. Les discours sur les violences sont donc rarement centrés sur les femmes elles-mêmes : dans une société patriarcale, ces violences sont bien souvent minimisées.