* Myriam Anissimov a également publié une critique du roman de Patrick Modiano.
Avec ce roman dont le narrateur parle de lui-même à la troisième personne, le prix Nobel de littérature 2014 poursuit sa méditation sur la mémoire, l’identité, la solitude et le poids du silence.
Un « spectateur nocturne »
« Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ? Il essayait de remonter le cours des années. Depuis cinq, dix ans ? Ou plus loin encore ? Il cherchait des points de repère, une date ou une saison précise qui lui permettraient de se souvenir de la première fois où il avait senti le contact glacé de son front contre une vitre. » Cet incipit met bien en évidence la solitude et l’isolement du narrateur, dans un quartier « sous vide », comme hors du temps et de l’agitation du monde : le 7 e arrondissement, autour de l’École militaire.
Dans sa jeunesse, il aurait voulu étudier la médecine, mais « il avait passé le baccalauréat latin-grec, puis un examen que l’on appelait propédeutique en ce temps-là ». C’est pourquoi, quand on l’interrogera sur sa profession, il répondra par deux mots « lus quelque part : spectateur nocturne ». C’est ainsi que se définissait l’écrivain Rétif de la Bretonne (1734-1806) dans Les Nuits de Paris , publiées à la fin du XVIII e siècle, portant précisément ce sous-titre, qui apparaissait déjà dans L’Herbe des nuits . « Je me suis rapproché », racontait le narrateur de ce roman de 2012. « J’aurais pu pousser la porte vitrée et les rejoindre. Mais la crainte d’être un intrus m’a retenu. À cette époque, n’ai-je pas toujours été en retrait, dans la position du spectateur, je dirais même de celui que l’on appelait le “spectateur nocturne”, cet écrivain du XVIII e siècle que j’aimais beaucoup et dont le nom figure à plusieurs reprises accompagné de notes, sur les pages de mon carnet noir ? »
« Les éditions du Sablier »
Depuis cinq ans, Ludo Van Walle travaille pour les éditions du Sablier, avenue de Suffren, où il se rend à pied : correction de manuscrits, fiches de lecture, traduction d’ouvrages anglais ou allemands. La question du temps est bien au cœur de ce roman où un amnésique tente de retrouver la mémoire et hésite entre « revenants », « fantômes » et « spectres » pour désigner les personnes qu’il voit dans la nuit aux fenêtres d’en face : Christiane Thouvenin, Yvonne Beulaigne, ainsi que Pinguet et ses mouvements de gymnastique.
Comme toujours chez Modiano, tout se joue dans les détails – dans ces numéros de téléphone à huit chiffres, par exemple, qui étonnent sous sa plume. Van Walle les trouve dans « les Pages blanches » de l’ordinateur de son éditeur, qui lui dit souvent : « Vous devriez écrire vos Mémoires. » Mais justement, Ludo Van Walle n’a « plus aucune mémoire », même s’il s’est lui-même surnommé « l’éléphant », en raison de sa forte corpulence : 1,95 mètre et 120 kilos qui lui donnent « un pas lourd et mélancolique ».
Les deux femmes d’en face semblent venir d’un autre temps – de ce temps où l’on pouvait trouver un « juke-box » dans les cafés – et d’un autre quartier, « du côté de la porte d’Italie ». Mais qui sont-elles au juste ? L’énigme se nourrit de la « lumière blanche » de l’amnésie, même si certains courts-circuits de la mémoire pourraient faire croire à une illusoire réponse : « À ces instants-là, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. »
« Vie antérieure » et « éternel retour du même »
L’auteur crée ainsi une atmosphère crépusculaire où les mots « rafle », « panier à salade », « gabardines de […] couleur verte » ou « menottes » renvoient à un passé qui semble envahir le présent, ou lui fournir comme un arrière-fond — lui promettre un avenir peut-être ? — terrifiant. Par moments, Modiano semble définir lui-même la magie de son grand art de l’allusion et de l’illusion romanesques. Donnant une des clés de sa poétique, il écrit par exemple que tout fonctionne « comme si les sons et les images appartenaient à deux époques différentes ». Ou encore, développant une autre métaphore cinématographique, il évoque « des bouts de séquences d’un film avant le montage ».
Pourtant, alors que les romans de Modiano sont pleins de carnets et de notes mystérieuses, le narrateur de L’Éléphant , lui, semble totalement démuni. Il doit vivre en tout cas privé des documents de son passé : « Mais il s’était débarrassé d’une trentaine d’agendas et il ne restait plus aucune trace de tout cela. Pourtant la semaine précédente, un souvenir était venu de très loin jusqu’à lui, à travers la nuit froide de l’oubli, comme le dit la chanson. » Pour éloigner « le vacarme incompréhensible du présent », le narrateur, dont le nom est comme un mur qui ne le protège de rien, devient l’auteur du livre que nous lisons, des Mémoires pour lesquels il aura finalement choisi la troisième personne : « Il était d’une nature secrète. Il répétait souvent cette phrase qui aurait pu servir d’exergue à son livre : “Nous vivons à la merci de certains silences.” »
C’est bien avec le silence qu’écrit Modiano, et ce roman de l’obsession, entre hypermnésie et amnésie, semble condenser tout son univers et tout son art poétique.
Avec Le Crépuscule des dieux , la Tétralogie de Richard Wagner s’achève à l’Opéra Bastille dans un embrasement musical qui finit par emporter presque toutes les réserves. Au fil du cycle, la mise en scène de Calixto Bieito a gagné en pertinence — du moins en sobriété. Après les costumes et les décors souvent agressivement laids des deux premiers volets, les derniers épisodes offrent heureusement un univers visuel moins systématiquement hostile, où quelques images suffisent parfois à laisser percevoir le mythe. Si l’on n’est pas toujours convaincu par les choix dramaturgiques, l’ensemble paraît avoir enfin trouvé un meilleur équilibre entre le plateau et la musique.
Car c’est bien la musique qui règne ici en souveraine. Sous la direction de Pablo Heras-Casado, l’Orchestre de l’Opéra de Paris fait entendre la splendeur d’une partition dont on croyait pourtant connaître tous les sortilèges. Invention mélodique, audace harmonique : la circulation des motifs et leur transformation progressive composent un tissu sonore d’une richesse inouïe. Wagner ne fait pas que raconter la chute des dieux, il en détaille les élans, les vertiges, l’inéluctable effondrement. Certains passages frôlent même le pur sonorisme, tant les masses orchestrales semblent se détacher de toute fonction illustrative pour devenir timbre, espace, mouvement…
La grande réussite de Heras-Casado tient à la maîtrise des équilibres. La puissance wagnérienne ne se transforme jamais en déferlement indistinct : les dosages sont parfaitement maintenus, les pupitres demeurent lisibles, les chanteurs trouvent toujours leur place dans cette architecture monumentale. Du murmure à la déflagration, l’orchestre respire, relance, suspend. Les leitmotive ne sont jamais de simples rappels : ils se chargent de mémoire, se répondent, se métamorphosent jusqu’à donner le sentiment que ces dernières heures résument toute l’histoire du Ring. La marche funèbre de Siegfried, notamment, rappelle avec une force saisissante combien Wagner peut faire surgir tout un monde de la seule présence orchestrale.
Le plateau vocal est à la hauteur de cette ambition. Andreas Schager campe un Siegfried incandescent, porté par des aigus éclatants et une énergie qui semble inépuisable. Face à lui, Tamara Wilson donne à Brünnhilde une ampleur vocale et une musicalité remarquables. La soprano sait conjuguer longueur de souffle et intensité expressive, sans sacrifier la ligne à l’héroïsme. Son incarnation culmine dans le dernier acte, où son chant confère à la résolution finale une vraie dimension tragique. Mika Kares impose un Hagen d’une autorité sombre, avec des graves profonds et une maîtrise vocale qui fait peser sur chaque scène la menace du destin. Johannes Martin Kränzle, en Gunther, Brian Mulligan, en Alberich, et Eve-Maud Hubeaux, en Waltraute, complètent cette solide distribution. Quant aux Filles du Rhin, elles apportent couleur et fraîcheur à cette fresque crépusculaire.
Sur le plan scénique, Calixto Bieito poursuit sa lecture contemporaine d’un monde gangrené par la soif de pouvoir, la manipulation et la corruption des idéaux ; il nous montre ainsi l’univers des Gibichungen comme faisant écho, sous une apparence de respectabilité bourgeoise, à la violence archaïque qui travaille les personnages. Tout cela n’est pas dénué d’intérêt, et certaines images suggèrent efficacement la déchéance d’un monde qui a perdu ses repères. La direction d’acteurs est toutefois inégale, et l’on regrette que la mise en scène se contente trop souvent d’illustrer les situations plutôt que d’en approfondir les contradictions. Le passage du héros mythique au personnage social, notamment, ne produit que rarement la tension dramatique espérée.
Autre réserve : la mort de Siegfried. Ce moment extraordinaire de la partition appelle une suspension du temps, une forme de sidération devant la disparition du héros et la révélation rétrospective de son destin. Or c’est comme si le plateau hésitait à célébrer la grandeur funèbre de la musique. Le contraste avec l’orchestre est frappant, d’autant que ce dernier se charge alors d’une incroyable profondeur émotionnelle. On aurait souhaité que la scène se hisse davantage à la hauteur de cette démesure sonore plutôt que de laisser la musique porter seule tout le poids du tragique.
Opéra de Paris, Bastille, Wagner, Le Crépuscule des dieux , du 8 au 18 octobre 2026.
Et si l’autoritarisme commençait par les mots ? C’est la question qui traverse D’abord ils sont venus chercher les mots , le nouveau livre de Cécile Alduy. Professeure à Stanford et spécialiste de l’analyse du discours politique, elle étudie depuis plusieurs années la manière dont l’extrême droite mène sa « guerre culturelle ». Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, son objet d’étude est devenu une réalité institutionnelle : des mots disparaissent des sites et documents administratifs, des bases de données sont supprimées et certains enseignements deviennent indésirables. Mais l’enquête d’Alduy ne décrit pas seulement une transformation du langage. Elle montre comment celle-ci s’accompagne d’une politique de répression, installe la peur et conduit ceux qui en sont les témoins ou les cibles à restreindre eux-mêmes leur parole.
Une liste qui n’existe pas
Le livre commence par une enquête sur les listes de mots dont l’administration Trump a entrepris de débarrasser ses administrations. Mais l’une des premières surprises est précisément qu’il n’existe pas une liste officielle et unique de mots interdits. Ce qui apparaît est plus diffus : des directives, des suppressions, des injonctions et des changements de vocabulaire qui finissent par dessiner une « liste fantôme ». Des termes liés à la diversité, au genre, au climat, au racisme ou encore à l’égalité deviennent ainsi politiquement indésirables dans certaines institutions.
Le phénomène est d’autant plus efficace qu’il ne repose pas nécessairement sur une interdiction explicite. Ceux qui doivent appliquer les nouvelles règles apprennent à anticiper ce qui pourrait leur être reproché. La peur fait le reste. Lorsque les sanctions possibles sont incertaines, il devient plus prudent de ne pas employer un mot, de ne pas aborder un sujet ou de ne pas poser une question. L’autocensure ne résulte alors pas seulement d’une consigne : elle naît de l’intériorisation du risque.
Cette disparition du vocabulaire n’est donc pas anodine. Un mot permet de désigner une réalité, de la documenter et d’en faire un objet de débat. Le supprimer peut rendre cette réalité plus difficile à voir et à penser. La bataille porte ainsi moins sur les mots eux-mêmes que sur ce qu’ils permettent de rendre visible.
Les universités en première ligne
C’est particulièrement sensible dans les universités. Les restrictions lexicales s’accompagnent de suppressions de données, de pressions sur certains domaines de recherche et de remises en cause de certains enseignements. Pour Alduy, l’enjeu ne se limite donc pas à la liberté d’expression des universitaires : ce sont les conditions mêmes de la production et de la transmission des savoirs qui sont affectées.
Mais l’un des effets les plus préoccupants tient précisément au climat qui s’installe. Il n’est pas nécessaire que chaque chercheur soit directement sanctionné pour que chacun commence à se demander ce qu’il peut encore écrire, enseigner ou publier. La crainte de perdre un financement, un poste, un statut ou simplement d’attirer l’attention du pouvoir suffit à modifier les comportements.
Cette expérience n’est pas pour Alduy une observation distante. Professeure à Stanford depuis vingt ans, installée aux États-Unis où elle élève ses deux filles, elle se sent elle-même fragilisée par le nouveau contexte politique. Sa naturalisation américaine et ses deux passeports ne suffisent pas à dissiper son inquiétude face aux attaques contre les libertés académiques et aux menaces qui pèsent sur celles et ceux qui prennent la parole. Lorsqu'elle écrit « J’écris depuis la peur », elle exprime bien davantage qu'une inquiétude face à l'évolution de la vie politique américaine : elle dit sa difficulté à continuer d'exercer librement son métier et à prendre la parole sans craindre les conséquences de ses écrits. L'autocensure qu'elle analyse chez les autres est aussi une expérience qu'elle éprouve personnellement.
Des mots aux personnes
L’enquête élargit alors son champ. Derrière la transformation du langage apparaissent les populations directement visées par les politiques de l’administration Trump : immigrés, femmes et personnes transgenres. Et ici, le livre change de registre. Il ne s’agit plus seulement de mots supprimés de sites administratifs ou de chercheurs qui hésitent à employer certaines catégories : des personnes sont directement exposées à des politiques dont Alduy souligne la violence et la gravité.
Les immigrés sont notamment confrontés à une politique de répression qui nourrit un climat de peur bien au-delà des seules personnes arrêtées, expulsées ou menacées. Les femmes et les personnes transgenres voient elles aussi leurs droits et leur visibilité remis en cause. Le langage accompagne ces politiques en déterminant les catégories dans lesquelles les populations peuvent être désignées, reconnues ou au contraire rendues invisibles.
On pourrait voir dans cette volonté de contrôler les mots une forme de police du langage. Il ne s’agit pas simplement de modifier le vocabulaire administratif : les mots contribuent à définir les catégories à partir desquelles certaines personnes peuvent être reconnues ou protégées, mais aussi désignées comme un problème.
Le lien entre langage et répression apparaît alors plus nettement. La peur ne vient pas seulement après les mesures prises par le pouvoir : elle devient elle-même un moyen de gouvernement. Lorsqu’une personne ne sait plus très bien ce qui peut lui être reproché, elle apprend à éviter certains sujets, certaines formulations et parfois même certains comportements. La frontière entre censure et autocensure devient ainsi particulièrement ténue.
Un nouveau régime du langage
C’est à partir de cette observation que Cécile Alduy élargit son propos. Ce qui se met en place aux États-Unis relève, selon elle, d’un nouveau régime du langage. Celui-ci ne vise plus seulement à convaincre : il cherche à imposer une vision du monde et à réduire l’espace de la discussion.
Le langage politique perd alors une partie de sa fonction descriptive et argumentative. Il devient un instrument de pouvoir : certains mots doivent disparaître, certaines réalités ne plus être nommées et certaines interprétations s’imposer comme allant de soi. Le pouvoir agit ainsi sur le langage pour agir sur les représentations.
L’intérêt du livre est de montrer concrètement le passage du discours à l’institution. Cécile Alduy ne se contente pas d’analyser les mots employés par l’extrême droite : elle observe ce qui se produit lorsque certaines conceptions du langage deviennent des pratiques administratives et produisent des effets très concrets sur les individus.
La peur occupe ici une place centrale. Elle explique pourquoi le pouvoir peut obtenir des effets bien supérieurs aux interdictions qu’il prononce explicitement. Il suffit que chacun ait le sentiment qu’il peut être surveillé, dénoncé ou sanctionné pour que le champ de ce qui peut être dit se rétrécisse de lui-même.
Ce que les États-Unis nous apprennent
Cette expérience américaine ne peut évidemment être isolée du contexte plus large dans lequel progressent les extrêmes droites. Ce qui se joue aux États-Unis peut être observé ailleurs, notamment en Europe, où certaines transformations du vocabulaire politique présentent des traits comparables.
L’enjeu n’est pas de suggérer que les situations sont identiques, mais de comprendre ce que l’expérience américaine permet de révéler. Les techniques de gouvernement, les stratégies discursives et les manières de désigner certaines populations peuvent circuler. Le cas américain donne à voir, de manière particulièrement brutale, ce qui peut se produire lorsque la transformation du langage, la répression et la peur se renforcent mutuellement.
C’est pourquoi le titre du livre prend tout son sens. D’abord ils sont venus chercher les mots reprend la formule célèbre de Martin Niemöller, mais en la déplaçant : avant de venir chercher les personnes, le pouvoir peut commencer par faire disparaître les mots qui permettent de parler d’elles. Chez Alduy, cette progression n’a rien d’abstrait : elle se mesure à la manière dont des droits sont remis en cause, dont des populations sont inquiétées et dont la peur gagne aussi ceux qui pensaient pouvoir rester à distance de ces transformations.
Le mérite de Cécile Alduy est ainsi de montrer que la bataille politique ne se déroule pas uniquement dans les parlements, les administrations ou les urnes. Elle se joue aussi dans les mots, dans les institutions qui les emploient et dans les comportements que la peur finit par produire. Lorsqu’un pouvoir décide ce qui peut encore être nommé, il ne contrôle pas seulement la langue : il intervient dans les conditions mêmes du débat démocratique.
Pour prolonger cette recension, nous avons interrogé Cécile Alduy sur la manière dont la censure des mots nourrit l'autocensure, sur ses conséquences pour les personnes directement visées par les politiques de l'administration Trump et sur les moyens de résister à cette emprise sur le langage.
Nonfiction : Votre livre débute sur le sentiment de peur et de paralysie qui vous étreint en voyant le pays où vous travaillez et habitez basculer vers ce qui ressemble à une dystopie. Tout au long de ce livre à la première personne, vous entrelacez votre histoire personnelle, votre ressenti, et les faits tangibles sur lesquels vous enquêtez. Pourquoi parler de la peur, et de vous ?
Cécile Alduy : J’ai voulu partir de la peur car j’ai failli ne pas écrire ce livre, par peur des conséquences, des représailles possibles. Ce n’était pas seulement l’effroi que me causait l’effondrement de tout un monde d’aspiration démocratique et égalitaire, un monde où la science et la pensée nous aident ; c’était une peur viscérale de ne plus être à ma place, d’être expulsable et de ne pas être légitime. Et j’ai compris, en écrivant, que je m’étais mise à penser de cette manière, à avoir peur de ce que je pourrais écrire, justement parce que j’étais moi aussi sous l’emprise de cette censure généralisée des mots et des personnes. Moi aussi, j’avais peur de mal dire, de souffrir les conséquences d’un mot de trop ou d’un mot tabou : je me censurais. Le livre raconte donc aussi l’évolution de cette peur au fil de l’écriture, et montre combien cette peur est éminemment politique, car elle est intentionnellement imposée par le pouvoir pour contrôler ces sujets.
Votre livre commence par une enquête à propos des listes de mots interdits que l’administration a diffusées presque immédiatement après la prise de pouvoir de Trump. Peut-être pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles surprises cette enquête vous a-t-elle réservées ?
Je me suis lancée sur les traces de ces mots bannis ou blacklistés, de mots disparus et donc invisibles. Un défi ! Le New York Times et Pen America avaient publié des listes de ces mots, toujours plus longues. Or, ce que j’ai découvert, c’est que ces listes n’existaient pas au départ, mais que par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, elles se sont mises à exister au fur et à mesure que la société américaine s’est conformée à l’idéologie au pouvoir.
À l’origine, dans les décrets exécutifs du 20 janvier 2025, seuls quelques mots sont interdits, dans les administrations fédérales : « diversité », « équité » et « inclusion », « justice environnementale » et « genre » ( gender ). Mais pour se conformer à ce qui, de près ou de loin, pourrait être interprété comme relevant de ces concepts, les administrations, puis les universités, les entreprises, les chercheurs, les directeurs de musée ont ratissé beaucoup plus large. J’ai ainsi pu recenser plus de 480 mots qui avaient été censurés de sites ou documents officiels par obéissance anticipatrice.
Ce que j’ai pu constater au fil de mon enquête, c’est que cette disparition massive de mots, et donc d’idées et de programmes, loin d’être un acte de censure uniquement venu d'en haut, était mise en œuvre avec ferveur par de nombreux échelons intermédiaires ou inférieurs. À tel point qu’à l’automne 2025, un fonctionnaire a pu envoyer à ses subordonnés la liste même du New York Times comme liste de mots à éviter, alors qu’il s’agissait d’une compilation réalisée par des journalistes, et nullement d’une liste officielle de l’administration centrale.
Quels effets ces prescriptions ont-elles sur les universités, celles et ceux qui y travaillent et y étudient ? Que produisent ces listes ?
Ces listes produisent un esprit d’autocensure. Par peur des représailles financières ou judiciaires, ou pour obtenir des fonds de recherche, toute une série d’acteurs changent, consciemment ou inconsciemment, leur manière d’écrire et de parler, en évitant des mots « dangereux », des mots tabous en quelque sorte. Ces listes étouffent la pensée critique, et d’abord la critique du contrôle de la langue qui s’opère ainsi, ainsi que de la restriction de la liberté d’expression, qui s’installe sans même que le pouvoir ait besoin d’intervenir.
Vous documentez parallèlement les exactions commises contre les immigrés, mais aussi contre les femmes ou encore les personnes transgenres. Quel rôle joue le contrôle du langage dans la mise en œuvre de ces politiques répressives ?
Il y a une corrélation tragique entre la liste des mots ciblés et celle des victimes réelles des politiques de l’administration actuelle. À la liste des mots à abattre correspond une liste de personnes à invisibiliser, à dénigrer et à faire disparaître du droit, du territoire ou de la vie. Ainsi interdire les mots « transgenre » ou « intersexe » au niveau fédéral empêche les personnes transgenres de renouveler leur passeport, éventuellement de voter, d’avoir accès à des droits ou des lieux de protection des victimes de violences sexuelles ou de genre. Cela peut même les empêcher de concourir dans des compétitions sportives ou de s’inscrire dans certaines universités.
C’est encore pire pour les personnes immigrées et les minorités ethniques ou raciales : le délit de faciès appliqué aux mots se traduit par un délit de faciès appliqué aux personnes, dont les communautés sont harcelées et terrorisées par les descentes de l’ICE, la police de l’immigration, extrêmement violente. Le nombre de détenus dans les camps de détention a explosé, avec plus de 500 enfants de moins de 2 ans détenus, plus de 11 000 enfants au total, et une explosion également du nombre de morts en détention ou lors des rafles de l’ICE.
Détruire le langage, ôter les mots « minorités », « Noirs », « Hispaniques », « racisme » c’est empêcher de raconter ces histoires, et retirer, là encore, des droits et une légitimité commune à des personnes, en leur contestant la possibilité d’une existence pleine et entière.
Vous montrez que ce qui est à l’œuvre ici est un nouveau régime du langage, dans lequel la discussion est bannie et le langage ne sert qu’à affirmer un pouvoir et à mettre en œuvre une idéologie. Comment ce nouveau régime transforme-t-il notre rapport au débat public et à la vérité ?
Le nouveau langage de l’extrême droite, aux États-Unis, mais aussi en Europe ou en Argentine, consiste à rayer les opposants de la carte et à tenter d’imposer, par le biais d’une véritable guerre culturelle, une seule manière de cadrer le réel et de le conceptualiser. Il s’agit ainsi de ne voir les personnes qu’en fonction de leur statut de citoyenneté et de leurs origines, plutôt qu’en tant qu’individus, travailleurs, jeunes ou femmes…
C’est aussi une langue qui parle depuis un univers contrefactuel, qui invente par le discours un monde alternatif conforme aux désirs du Leader. La post-vérité, c’est surtout l’irruption d’une langue qui impose par la force un ordre du monde purement idéologique, sans assise dans la science, les faits ou une réalité tangible partagée. C’est d’une violence inouïe de vouloir imposer à tous de croire, par exemple, que « les États-Unis contrôlent complètement le détroit d’Ormuz », alors que tout le monde sait que c’est faux.
Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis est scruté par toutes les extrêmes droites dans le monde, et particulièrement en Europe, où le langage connaît parfois des dérives similaires. Lorsqu’on en prend conscience, quelle attitude conviendrait-il d’adopter, selon vous, face à ces évolutions ?
Il faut être extrêmement vigilant sur toutes les tentatives de manipulation du sens des mots. Prenons « liberté d’expression », instrumentalisée par les extrêmes droites américaines et européennes pour ne désigner que la liberté de s’exprimer de leur camp, tout en réduisant les autres paroles au silence.
Il faut aussi comprendre que c’est un écosystème médiatique, économique et politique qui rend possibles ces manipulations, avec les complicités conscientes ou inconscientes de membres d’autres partis, par complaisance ou par calcul. Il n’est pas anodin que le groupe RN ait récemment voulu faire disparaître les mots « sexisme » et « féminicide » du projet de loi intégrale sur les violences contre les femmes et les enfants.
Effacer les mots qui permettent de dire les discriminations, les violences, les systèmes d’oppression, mais aussi les réalités vécues participe de cette tentative de contrôle de nos esprits. Il faut se désintoxiquer de cette pensée limitante.