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08.09.2026 à 17:13

« L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle »

Jean-Yves Dormagen, Professeur de Science politique, Université de Montpellier

Les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour, à huit mois du scrutin.
Texte intégral (3480 mots)

L’ESSENTIEL

  • À huit mois du scrutin, les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour.

  • Pour Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17, le front républicain est désactivé.

  • La dynamique des partis d’extrême droite touche tous les pays occidentaux. Que montrent les études de sociologie électorale sur ce phénomène difficile à cerner ?


The Conversation : Les derniers sondages publiés donnent Marine Le Pen gagnante au second tour de la présidentielle de 2027, quel que soit le candidat qui l’affronte. Est-ce nouveau ?

Jean-Yves Dormagen : Oui, c’est la première fois dans l’histoire électorale française que le Rassemblement national est donné gagnant dans les sondages. La question de départ de la campagne est donc nouvelle : Marine Le Pen peut-elle perdre ? Si le rapport de force actuel se confirme, elle sera élue présidente de la République. En 2022, Emmanuel Macron semblait difficilement battable, nous avons changé de nature d’élection.

Bien évidemment, les sondages ne donnent pas la vérité du second tour qui aura lieu le 2 mai 2027. En huit mois, le contexte va changer, une campagne aura lieu. Il peut se passer beaucoup de choses et la perception des candidats peut évoluer. Ces sondages n’indiquent que l’état de l’opinion aujourd’hui, mais ils permettent de poser en quelque sorte les termes de l’équation électorale, et il est important de se rendre compte de ce qui a évolué.

Le RN était, jusqu’à présent, l’objet d’un veto majoritaire. Quel que soit le candidat opposé au Rassemblement national, une majorité d’électeurs exerçait par principe un vote de barrage contre le RN. Aujourd’hui, ce barrage n’existe plus selon nos études : le front républicain n’est plus actif.

Enquête Cluster 17-Terra Nova, réalisée en ligne du 22 au 24 juillet 2026, auprès d’un échantillon de 1 506 personnes représentatif de la population française. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, taille de commune et région). Les données ont fait l’objet d’un redressement sociodémographique et politique, Fourni par l'auteur

Pourtant, beaucoup ont du mal à croire à cette possible victoire…

J.-Y. D. : La victoire de Marine Le Pen est difficile à croire pour certains analystes ou citoyens. Sans doute déjà parce qu’ils n’ont pas envie d’y croire, pour se rassurer, et parce que le FN, puis le RN a toujours perdu la présidentielle depuis plus de quarante ans.

Il y a toujours cette idée que, au dernier moment, s’exercera un vote de barrage, et qu’une majorité d’électeurs le rejettera. J’entends cela très régulièrement. Mais ce raisonnement relève plus de la pensée magique que de la réalité des chiffres désormais.

Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; le rejet combiné associe la note 0 et la candidature déclarée impossible. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

En effet, dans les études que nous produisons régulièrement, on constate une évolution qui peut se révéler décisive : Marine Le Pen est désormais moins rejetée que tous ses concurrents. Ce rejet est certes très proche, mais il est moindre que ceux d’Édouard Philippe, de Raphaël Glucksmann ou de Gabriel Attal ; Jean-Luc Mélenchon, lui, est plus rejeté que les autres. En gros, un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour elle, mais un peu plus d’un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour l’un de ses concurrents.

Ainsi, les candidats macronistes font l’objet d’un rejet très fort, non seulement des électeurs de droite nationaliste, mais aussi d’une partie de l’électorat traditionnel de la droite et, bien sûr, d'une partie significative de la gauche. Dans tous ces électorats, les reports de voix pour Édouard Philippe ou Gabriel Attal sont très mauvais face à Marine Le Pen.

De l’autre côté du spectre, beaucoup d’électeurs de gauche modérée déclarent voter blanc ou nul si Jean-Luc Mélenchon arrive au second tour face à Marine Le Pen. Quand on teste un second tour entre Raphaël Glucksmann et Marine Le Pen, plus de la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon déclarent s’abstenir.

Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; chaque ligne somme à 100 ; le non-vote inclut abstention, vote blanc et vote nul. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

Tous ces rejets croisés rendent la victoire du RN très crédible. C’est donc l’évolution de ces niveaux de rejet et, plus globalement, des reports de voix entre électorats qu’il faudra suivre, car c’est la clé de cette présidentielle.

Comment explique-t-on la progression spectaculaire du RN ces dernières années ?

J.-Y. D. : L’électorat de droite traditionnel s’est droitisé, et c’est lui qui alimente l’essentiel de la progression du RN depuis quatre ans. Sur le terrain des valeurs, sur les questions migratoires, d’autorité, d’identité, il s’est rapproché du Rassemblement national. Globalement, les études montrent une société française qui se radicalise et se polarise. Il y a une droitisation de la droite et une gauchisation de la gauche.

À partir de 2022, le RN a franchi un palier et ses gains électoraux se sont faits essentiellement sur des électeurs qui, jusque-là, votaient pour Les Républicains, ceux qui, en 2007 ou en 2012, avaient voté pour Nicolas Sarkozy.

Le durcissement des électeurs conservateurs a ainsi rencontré la stratégie de normalisation du Rassemblement national : des électeurs de plus en plus conservateurs ont rencontré une offre qui cherchait à les séduire à travers la « stratégie de la cravate ».

Lecture : trois attentes arrivant le plus souvent en première position dans chaque électorat. Les autres réponses ne sont pas affichées. Source : enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur à partir de la première attente classée. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l'auteur

Cette dynamique est en partie amplifiée par les médias Bolloré, les réseaux sociaux, mais de nombreux autres facteurs jouent. À gauche, on observe le même phénomène avec une fraction de l’électorat qui est de plus en plus en progressiste sur les valeurs et les questions d’identité. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas adopté une stratégie de normalisation : il a au contraire choisi de cliver, au prix d’un fort rejet des électorats voisins ou plus éloignés.

L’extrême droite est également très dynamique aux États-Unis, en Allemagne et dans de nombreux pays occidentaux. Quels facteurs structurants l’expliquent ?

J.-Y. D. : Les thèmes qui sont mis en avant par les partis d’extrême droite, en Europe ou aux États-Unis, sont proches, alors que les contextes diffèrent. L’élection de Donald Trump en 2016 se fait principalement sur des enjeux identitaires et raciaux.

Une question posée aux électeurs résumait quasiment l’équation électorale à l’époque : « Considérez-vous que les Noirs sont plus pauvres parce qu’ils sont stigmatisés ou parce qu’ils ne travaillent pas assez ? » Selon la réponse, on pouvait à peu près prédire un vote démocrate ou républicain… J’ai fait des analyses statistiques sur les États-Unis en 2024 et, contrairement à ce qui a été avancé, le pouvoir d’achat a très peu joué sur le vote. Les questions liées aux groupes raciaux et à l’opinion portée sur ces groupes furent de loin les plus explicatives du vote.

Les électeurs de Trump s’identifient comme blancs et considèrent que les Blancs sont menacés, moins bien traités, défavorisés, etc. En France, on retrouve cette logique, avec des catégories et des expressions différentes. Chez nous, le rapport à l’islam et aux frontières fonctionne un peu comme un équivalent des clivages raciaux aux États-Unis. On observe les mêmes logiques avec l’AfD qui défend une Allemagne des origines, ou en Grande-Bretagne. En Argentine, le vote pour Javier Milei est, lui aussi, un vote ultraconservateur fortement corrélé, par exemple, au rejet des droits des populations autochtones…

In fine, des groupes minoritaires, perçus comme marginaux, porteurs de dangers ou de menaces, cristallisent des projections identitaires. Aujourd’hui, le narratif dominant est de dire que ces minorités sont « injustement privilégiées », les électorats conservateurs refusant de « payer pour les autres », les Noirs aux États-Unis, ou les immigrés « profitant des aides sociales » en France. D’où le succès du thème du « grand remplacement », qui présente l’autre comme un envahisseur. C’est l’autre qui vient « coloniser », imposer ses normes, ses pratiques, ses règles, ses choix, dans une inversion du paradigme colonial.

Mais quel est le carburant de cette crispation identitaire ? Est-ce la conséquence d’une mondialisation libérale qui a fragilisé les vieux pays industriels ?

J.-Y. D. : Je suis prudent avec un certain nombre d’explications économiques. Quand on analyse le vote pour les partis conservateurs, en Europe comme aux États-Unis, on a du mal à identifier des facteurs socio-économiques bien marqués, de type revenu, chômage, accès à la propriété privée. Cela ne colle pas avec les enquêtes, car toutes les tranches de revenus ou presque sont représentées dans ces électorats. La seule donnée sociologique qui fonctionne plutôt bien, c’est le diplôme : les électorats qui votent à l’extrême droite sont moins diplômés en moyenne. Ce qui s’explique par le fait que les études et le capital culturel augmentent les probabilités d’être progressiste sur le plan des valeurs.

Je pense qu’il faut plutôt chercher du côté des transformations vécues par les sociétés occidentales depuis deux générations. Transformations techniques, transformations de l’organisation sociale, urbanisation, changement des populations, des normes sociales, des modes de vie. Les transformations de la famille, la normalisation de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, l’émergence de société multiculturelle modifient profondément les sociétés. La poussée conservatrice et ultraconservatrice est alimentée par une réaction à tous ces changements. Elle est nourrie par une dynamique que l’on peut justement qualifier de réactionnaire. D’ailleurs, elle se réfère en général à un passé très largement idéalisé, comme dans le clip de campagne d’Éric Zemmour en 2022, où l’on voyait des images de la France des années 1960, avec un couple traditionnel blanc et sa poussette. Le « C’était mieux avant » est omniprésent dans tous ces mouvements, il est le ciment de ces coalitions.

Quelles conditions permettraient malgré tout à l’un des concurrents de Marine Le Pen de l’emporter en mai 2027 ?

J.-Y. D. : Marine Le Pen peut encore perdre. Mais elle ne perdra probablement pas par la simple réactivation automatique d’un front républicain déjà constitué. À ce stade, ce front n’existe plus comme une majorité prête à l’emploi.

Sa première vulnérabilité tient au cadrage de la campagne. Les thèmes de l’immigration, de l’identité et de l’autorité unifient son électorat. Une campagne davantage centrée sur l’Europe, la guerre, la crédibilité économique, les retraites ou le fonctionnement des institutions ferait apparaître des divisions plus fortes entre le cœur souverainiste et rupturiste de son camp et les électeurs plus attachés à la stabilité qu’elle doit conquérir pour gagner.

La deuxième condition serait l’émergence d’un concurrent crédible à droite, ou d’un adversaire capable de rassembler simultanément une partie de la gauche, le centre et la droite traditionnelle. Aucun des candidats testés ne réalise aujourd’hui cette synthèse. Mais le duel mesuré à 52-48 montre qu’un rapport de force serré peut être inversé par quelques points de mobilisation ou de transfert.

Enfin, la normalisation du RN reste incomplète. Marine Le Pen n’est plus davantage rejetée que ses concurrents, mais elle demeure associée, dans une partie de l’électorat, au risque institutionnel et autoritaire. Une campagne qui réactiverait fortement ce doute sur sa capacité à gouverner pourrait reconstruire un vote de moindre mal contre elle. Sa victoire est aujourd’hui crédible ; elle n’est pas acquise.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Jean-Yves Dormagen est le président et fondateur de l'institut d'étude de l'opinion Cluster 17

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07.09.2026 à 15:49

Le RN veut interdire le foulard islamique dans l’espace public : une rupture avec les principes de liberté religieuse et de non-discrimination

Lauren Bakir, chercheure en droit public, Université de Strasbourg

Le Rassemblement national souhaite interdire le foulard islamique dans l’espace public, s’il emporte l’élection présidentielle. Le principe invoqué par le RN est la lutte contre l’islamisme. Or, les données de la recherche ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique.
Texte intégral (1652 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Rassemblement national souhaite interdire le foulard islamique dans l’espace public, s’il emporte l’élection présidentielle.

  • Le principe invoqué par le RN est la lutte contre l’islamisme. Or, les données de la recherche ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique.

  • Cette interdiction constituerait une rupture avec le principe fondamental de liberté religieuse et contreviendrait à de nombreuses règles de droit.


L’interdiction du foulard dans l’espace public, c’est-à-dire notamment dans la rue, est une proposition du Rassemblement national (RN) qui revient à chaque élection présidentielle. L’idée de restreindre la liberté des femmes musulmanes de porter les signes religieux de leur choix n’est cependant pas nouvelle : après le foulard à l’école, le voile intégral dans l’espace public, le burkini sur les plages, le port du foulard par les mères accompagnatrices lors des sorties scolaires ou les sportives, ou encore l’abaya dans les établissements scolaires, ces propositions se succèdent et se multiplient, et parfois aboutissent.

La difficulté principale, à chaque fois, et cette fois de façon encore plus évidente : c’est le fondement juridique. Limiter une liberté fondamentale, dans un État de droit, requiert en effet un fondement juridique, c’est-à-dire une justification. Est-ce le cas ?

La laïcité ne justifie pas une neutralité religieuse des citoyens dans l’espace public

À la différence d’autres propositions de loi interdisant le foulard dans certains contextes, cette interdiction dans l’espace public ne prétend pas s’appuyer sur le principe de laïcité. Ce dernier impose en effet le respect de toutes les croyances, l’égalité de tous les citoyens sans distinction de religion, et le libre exercice des cultes. La laïcité implique également la neutralité de l’État : les personnes qui exercent une mission de service public doivent, par exemple, s’abstenir de porter des signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions. La laïcité a également pu justifier, en 2004, l’encadrement des signes religieux des élèves des établissements scolaires publics. Mais cette interdiction s’inscrit dans le cadre particulier du service public de l’éducation et ne signifie nullement que la laïcité imposerait la neutralité aux citoyens. Dans l’espace public, le principe est donc celui de la liberté de religion.

Une interdiction du foulard dans la rue serait donc en rupture avec ce principe constitutionnel. Ce n’est pas, en tout état de cause, la voie proposée par le Rassemblement national, qui veut justifier cette interdiction en arguant d’un lien entre foulard et islamisme.

Du foulard à l’islamisme : un changement de registre argumentatif

Les restrictions de la liberté de porter des signes religieux sont motivées par différents fondements, et parfois par différents registres argumentatifs :

  • la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école s’appuie sur le principe de laïcité ;

  • la loi de 2016, qui permet d’insérer une clause de neutralité dans les règlements intérieurs des entreprises a introduit, sous certaines conditions, la possibilité de restreindre la manifestation des convictions au nom d’une exigence de neutralité ;

  • en 2010, l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public a notamment été défendue au nom des valeurs républicaines et du vivre-ensemble.

Ces textes ne portent pas sur les mêmes pratiques et ne reposent pas sur les mêmes fondements. Ce qui les rapproche est le déplacement progressif des registres utilisés pour rendre juridiquement acceptable une restriction de la visibilité religieuse.

Le registre mobilisé aujourd’hui est différent : il ne s’agit plus seulement de présenter le foulard comme une manifestation religieuse incompatible avec certaines conceptions de la laïcité, ni même comme une atteinte au « vivre-ensemble », mais comme le signe visible d’une idéologie politique. Le foulard est ainsi présenté comme un indice d’islamisme.

Cette assimilation suppose qu’un comportement religieux visible permette de déduire l’adhésion à une idéologie politique. Or cette déduction ne va pas de soi.

Les données disponibles ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique. Cette pratique varie selon les générations et les trajectoires migratoires et sociales ; le port du voile ne peut donc être considéré comme un comportement homogène correspondant à une même orientation idéologique.

Les travaux sociologiques consacrés au port du foulard montrent, par ailleurs, la diversité des significations qui peuvent lui être attribuées : pratique religieuse, affirmation identitaire, forme d’émancipation ou d’autonomisation. Cette pluralité de significations fait obstacle à toute assimilation générale entre le port du foulard et l’adhésion à une idéologie islamiste.

La distinction est importante juridiquement. Une restriction d’une liberté fondamentale ne peut reposer sur une présomption générale selon laquelle toutes les personnes adoptant un comportement religieux déterminé poursuivraient en réalité un objectif politique ou constitueraient une menace. Lorsqu’une intervention de l’État est justifiée par des comportements ou des engagements particuliers, ceux-ci doivent pouvoir être caractérisés indépendamment du seul exercice d’une pratique religieuse. Le port du foulard, en tant que tel, ne saurait être assimilé à l’adhésion à une idéologie islamiste.

Une interdiction incompatible avec les engagements européens et internationaux

Faute de démonstration convaincante d’une menace politique évidente, cette interdiction s’avèrerait finalement contraire à l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège la liberté de pensée, de conscience et de religion – dont la liberté d’extérioriser ses convictions religieuses, notamment en public. Cette liberté n’est certes pas absolue : la Convention permet certaines restrictions lorsqu’elles sont prévues par la loi, poursuivent un objectif légitime et sont nécessaires dans une société démocratique.

La jurisprudence européenne montre que les restrictions aux signes religieux sont appréciées en fonction du contexte dans lequel ils sont portés. La Cour a ainsi admis certaines restrictions dans des cadres particuliers, notamment scolaire ou professionnel, mais cela ne signifie pas que toute manifestation religieuse puisse être interdite dans l’espace public.

Une telle interdiction serait également contraire aux articles 18 et 26 du Pacte international des droits civils et politiques, qui protègent respectivement la liberté de conscience et de religion, et le principe d’égalité.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies relève ainsi « avec préoccupation l’élargissement de telles restrictions » et invite la France à « évaluer l’effet discriminatoire dans la pratique et l’impact de ces mesures sur les membres des minorités religieuses, notamment les femmes et les filles de confession musulmane ».

Une telle interdiction serait donc une atteinte particulièrement importante à l’État de droit si elle reposait sur l’idée que le pouvoir politique pourrait, par simple affirmation, transformer une pratique religieuse en indice de menace politique. Elle poserait également une question majeure au regard de la non-discrimination puisqu’elle viserait une religion et un genre spécifiques.

Cette question est d’autant plus préoccupante que les femmes portant le foulard font déjà l’objet de discriminations, notamment dans l’accès à l’emploi et dans différents espaces de la vie sociale, comme l’ont documenté les travaux récents du défenseur des droits.


À lire aussi : Discriminations anti-musulmans : ce que révèle la défenseure des droits


L’évolution des arguments à l’appui de telles interdictions

Cette proposition pose une question qui dépasse le seul port du foulard, elle est symptomatique du rapport aux droits et libertés du Rassemblement national : le souhait de faire fi de l’État de droit, c’est-à-dire du respect des droits fondamentaux garantis par la Constitution, les conventions européennes et internationales.

Dans un État de droit, la volonté politique ne suffit pas à écarter les garanties juridiques qui s’imposent au législateur. Un pouvoir qui fait fi des limites juridiques, c’est la définition même du pouvoir arbitraire.

La question posée par cette nouvelle proposition dépasse donc finalement le seul foulard. Elle est celle des limites que l’État peut imposer à l’exercice d’une liberté fondamentale et, plus largement, de la capacité du droit à constituer une limite effective à la volonté politique.

The Conversation

Lauren Bakir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.09.2026 à 19:27

Ce que vise le lobby patronal dans la campagne présidentielle

Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

Comment se positionne le patronat à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027 ?
Texte intégral (2307 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Rencontre des entrepreneurs de France (REF), organisée par le Medef fin août, a réuni sept candidats à la présidentielle. Qui est le favori des patrons ?

  • Le Medef veut peser dans le débat public, mais prétend ne pas faire de politique, à travers une approche strictement économique.

  • Le président du Medef a indiqué qu’il était prêt à travailler avec le Rassemblement national en cas de victoire, au nom des principes « républicains ».


Le rendez-vous organisé par le Medef à Roland-Garros les 26 et 27 août derniers, la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), a fait l’objet d’une forte couverture médiatique, surtout grâce à la présence de sept prétendants à la présidence de la République en 2027. On ne peut pourtant pas assurer que l’agenda politique de la présidentielle ait beaucoup progressé durant cette confrontation.

Les candidats potentiels se sont adaptés à leur public et à l’orage, certains tentant de surenchérir sur les propositions patronales, cadrées par le discours d’ouverture et les multiples messages précédant le meeting de Patrick Martin, président du Medef.

Des journalistes ont mesuré les silences, les décibels (« Attal gagnant, 90 dB ») et les huées (« Mélenchon vainqueur »), comme indicateurs de satisfaction des quelques 4 000 patrons présents.

Mais, au fond, cet événement peut nous amener à nous interroger sur l’agenda patronal. Quelle place va occuper le Medef parmi les groupes qui vont tenter de peser sur l’élection présidentielle ? Que nous dit-il du rapport des patrons à la politique ?

Le Medef, patron des organisations patronales

D’abord, cette mobilisation entendait démontrer qui est « le patron » du monde patronal, après un automne marqué par une série de déboires pour le Medef : le fiasco de « l’énorme meeting » voulu par Patrick Martin et finalement avorté, en octobre 2025 ; les polémiques au sujet de la réception du Rassemblement national (RN) par le Medef ; la création des Entrepreneurs (ex-Confédération des petites et moyennes entreprises, CPME) ; ou la prise de distance du président de l’Union des entreprises de proximité (U2P) Michel Picon vis-à-vis du Medef.

Entre le 15 avril et le 15 juillet 2026, une vaste enquête d’opinion a été réalisée par Opinionway auprès de 65 872 dirigeants d’entreprises, à la demande du Medef. Elle n’a quasiment pas été commentée dans les médias, sauf par la Tribune qui a souligné que les résultats seraient une agrégation « de réponses volontaires de dirigeants mobilisés par le réseau patronal » (pour autant, l’échantillonnage paraît convenable par rapport à la structure générale des entreprises en France).

Cette « mobilisation » se révèle sans surprise. Les réponses des dirigeants font émerger cinq attentes majeures :

  • réduire la fiscalité et les charges des entreprises (83 %),

  • réindustrialiser la France (81 %),

  • simplifier les normes et les procédures administratives (75 %),

  • réduire la dette et les dépenses publiques (75 %),

  • stabiliser les règles fiscales et sociales (74 %).

La liste de courses est connue et elle en dit beaucoup sur les préoccupations des dirigeants du Medef qui ont commandé le questionnaire.

Certains micros-trottoirs de journalistes pendant le meeting complètent le tableau. On y retrouve certains discours classiques qui illustrent bien les rapports de patrons au monde politique : « Nous contribuons de plus en plus et nous voyons de moins en moins la couleur de cet argent », « Nous sommes les vaches à lait de l’État », « On n’a pas les politiques qu’on mérite », « On est dans la folie normative », « On en a marre des usines à gaz réglementaires », « Depuis des années, notre personnel politique s’enfonce dans la démagogie, dans les propositions éphémères », « Qu’on nous laisse faire ».

« Les patrons ne font pas de politique »

L’agenda du Medef présente la caractéristique d’être souvent dans la plainte : comme le disaient les réformateurs du Conseil national du patronat français (CNPF) dans les années 1970, « Arrêtons d’être geignards ». Les questions abordées sont uniquement économiques, la direction du Medef prétendant qu’elle ne fait pas de politique, et qu’il est possible de sanctuariser une économie dépolitisée hors des autres questions de société.

La loi Pacte et les statuts mêmes du Medef font pourtant des entreprises un lieu éminemment politique – l’article 2 des statuts du Medef (« Raison d’être ») lui ouvre une compétence très large, notamment :

« Un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales. »

Dans le questionnaire, il n’y a aucun item sur les politiques migratoires, sur la priorité nationale ou européenne, pour ne rien dire du partage renégocié de la valeur, de la démocratie française, de son état et de l’État de droit, qui conditionnent pourtant le bien vivre des entreprises.

Une question vague sur les politiques européennes recueille 31 % de « ne sait pas ». Un item « réduction de l’assistanat », côtoie quelques autres items, perdus dans un flux de moins-disant fiscal, social et environnemental. L’agenda du Medef est donc centré sur l’économie et peu tourné vers la définition générale de ce que peut être le vivre-ensemble au long terme.

Le Medef est-il un lobby sans aucune vision sociétale ? Un groupe de veto qui cherche à préserver les acquis et refuse tout compromis ?

Généralement, nombre de chefs de grandes entreprises se prévalent de deux certitudes : c’est « l’entreprise » qui est le lieu de la création de richesse et « l’entreprise » est par nature le lieu de l’innovation. De fait, il se passe beaucoup de choses au sein des entreprises de toutes tailles et, pourtant, cette créativité des dirigeants et aussi des salariés n’est pas forcément pensée et répercutée au sein des organisations patronales.

Lancé en 2024, le Front économique qui devait servir de boîte à idées interne du Medef, trouve peu d’écho. Rares sont les journalistes qui s’y intéressent. L’Institut Montaigne, think tank entrepreneurial et libéral, devrait présenter, début octobre, un ensemble de contributions pour la campagne électorale.

Le RN normalisé ?

La quiet politics (ou politique silencieuse) reste finalement le répertoire d’action favori des grands patrons et des grandes organisations patronales. Accéder aux décideurs de façon discrète est plus courant et payant, comme le montre le fonctionnement de l’association française des entreprises privées (Afep).

Reste que l’échéance de 2027 est différente des précédentes, si l’on excepte 1981 où les clivages étaient très marqués.

Lors de chaque présidentielle, les grands patrons et les organisations patronales, sans explicitement adouber un candidat de premier tour, avaient un champion : Sarkozy en 2007, un peu moins en 2012, Fillon en 2017 puis Macron jusqu’en 2024.

En 2027, il n’y a pas de candidat soutenu par les grandes entreprises, et la situation politique apparaît comme peu lisible et risquée. D’où un appel insistant, chez certains grands patrons à un devoir d’intervention dans le débat politique, jusqu’à des propositions, peu crédibles, d’envoyer un chef d’entreprise à l’Élysée.

Concernant le Medef, son président joue au chat et à la souris avec la qualification et la disqualification du RN, version Le Pen ou version Bardella. En attendant, la normalisation du RN comme interlocuteur a été avalisée, à l’inverse du choix du patronat allemand qui refuse tout contact avec le parti d’extrême droite AfD, au nom des valeurs – un mot peu présent dans le lexique du Medef.

Selon Patrick Martin, l’attentisme de l’organisation patronale est justifié par une phrase : « On ne connaît pas les programmes. » Il ajoute :

« Nous sommes républicains et nous travaillerons avec ceux que les Français auront portés aux responsabilités, que cela nous plaise ou non. On n’a pas d’autre choix que d’être pragmatiques. »

Droitisation du patronat ?

Cet accommodement anticipé cache aussi d’autres fractures au sein du monde patronal, dans lequel une petite minorité, du côté d’Impact France, s’inquiète de la montée de l’extrême droite, du point de vue de l’éthique et de la démocratie.

Une partie du petit patronat a déjà fait sécession électoralement et soutient sans complexe, à plus ou moins bas bruit, les candidats d’extrême droite.

Il est difficile de mesurer la proportion des hauts dirigeants qui, par crainte de la montée de l’extrême gauche, a pu se radicaliser au point d’attendre que 2027 permette un grand ménage fiscal, social, normatif, voire culturel. Le débat sur cette radicalisation risque de revenir de manière récurrente d’ici les élections de 2027.

Ce n’est pas alors du côté RN qu’il faut chercher, mais plutôt du côté Reconquête et Sarah Knafo qui ont réalisé de 2022 à 2026 de beaux résultats dans les quartiers les plus bourgeois de l’Hexagone. Sarah Knafo est soutenue par la galaxie Bolloré et son Institut de l’Espérance.

La Rencontre des entrepreneurs de France 2026, au-delà de son succès médiatique et de son peu de nouveauté programmatique, est finalement un bon terrain d’analyse de la place que la question patronale va prendre en 2027. Oui « la question patronale », car les patronats et les patrons vont jouer un rôle – encore incertain – dans l’élection. Et parce qu’ils y seront certainement mis en question.

The Conversation

Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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