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17.03.2026 à 12:30

Qui était Ali Larijani (1958-2026) ? L’homme fort de l’Iran tué par l’armée israélienne

Marin Saillofest

Depuis la disparition d’Ali Khamenei et malgré la nomination d’un nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei, Ali Larijani apparaissait comme l’homme fort de l’Iran.

Personnage clef de la République islamique qui a occupé des responsabilités de premier plan dans la plupart les parties de l’État — Gardiens de la Révolution, télévision nationale, diplomatie, Assemblée consultative, Conseil de discernement—, il appartenait à une famille très puissante et a été considéré pendant longtemps comme un interlocuteur possible pour les diplomaties occidentales.

Sa mort laisse la porte ouverte à l’émergence de nouvelles figures, à l’affirmation d’un rôle plus central de Mojtaba Khamenei — à noter toutefois que son état est inconnu et qu'il n'est pas apparu en public depuis sa nomination — ou à la fragmentation du pouvoir iranien.

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Texte intégral (1605 mots)

Ali Larijani, tué le 17 mars dans une frappe israélienne, est né le 3 juin 1958 à Najaf, en Irak. Il appartenait à une famille religieuse influente basée à Amol dans la province de Mazandaran, dans le nord du pays. Il poursuit des études en mathématiques et en philosophie et obtient un doctorat en philosophie à l’Université de Téhéran — avec une thèse sur Kant. Comme l’ayatollah Ali Khamenei, il était diplômé du séminaire de Qom.

Au cours de sa carrière, il a occupé plusieurs fonctions clefs au sein de la République islamique d’Iran. 

  • Ancien commandant des Gardiens de la révolution, il a été vice-ministre du Travail et des Affaires sociales et, plus tard, des Technologies de l’information et de la communication, avant d’être nommé président de l’Organisation de la radiodiffusion de la République islamique d’Iran (IRIB) de 1994 à 2004.
  • Il a ensuite été nommé secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale en 2004, poste qu’il a occupé jusqu’en 2007 et qui l’a amené à travailler dans la garde rapprochée du Guide suprême. C’est à ce titre qu’il a également participé à la toute première phase des négociations nucléaires avec les Européens. 

Ali Larijani a également été président du Parlement, l’Assemblée consultative islamique (Majlis) de 2008 à 2020. Durant cette période, il a joué un rôle notable dans les débats législatifs et les questions de politique nationale. Il est souvent associé au courant conservateur, bien qu’il ait parfois adopté des positions considérées comme pragmatiques.

En 2021, il a tenté de se présenter à l’élection présidentielle iranienne, mais sa candidature a été disqualifiée par le Conseil des gardiens, une décision qui a surpris plusieurs observateurs du régime et qui semblait contradictoire avec sa longue carrière au sommet de l’État iranien depuis 1979.

  • Si le Conseil des gardiens n’a donné aucune justification à cette décision, on a pu considérer qu’il avait été rejeté car sa fille vit aux États-Unis, ou parce qu’Ali Khamenei ne voulait pas qu’une personne proche d’Hassan Rouhani devienne président de la République.
  • En 2024, lors des élections qui ont suivi la mort d’Ebrahim Raïssi, il avait également déposé une candidature préliminaire. Celle-ci avait aussi été rejetée par le Conseil.

Depuis la mort d’Ali Khamenei le 28 février, dès le premier jour de la guerre, Larijani est apparu comme l’homme fort de la République islamique, chargé de superviser la sécurité du territoire. Malgré la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de Guide suprême, son absence de toute apparition publique avait contrasté avec la présence médiatique d’Ali Larijani, qui semblait être le véritable leader de l’Iran.

Cette nouvelle centralité s’explique par son appartenance à une famille de très grands notables de la République islamique, qui lui assurait un réseau personnel de premier plan. 

  • Son frère Sadeq Larijani a été le chef du système judiciaire iranien de 2009 à 2018, avant de devenir président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, qui arbitre les litiges législatifs.
  • Son frère Mohammad-Javad Larijani a été conseiller d’Ali Khamenei et président du Conseil des droits de l’homme de l’Iran.
  • Son frère Fazel Larijani a été vice-président des Universités Azad d’Iran, un des deux principaux réseaux d’universités dans le pays.
  • Son frère Bagher Larijani dirige l’Institut de recherche en endocrinologie et métabolisme de l’Université de Téhéran.
  • Il était également le mari de Farida Motahhari, fille de Morteza Motahhari, l’un des principaux idéologues de la République islamique, et à ce titre beau-frère d’une importante figure politique des réformateurs, Ali Motahari.

Quel était son positionnement ?

Ali Larijani était généralement rattaché au camp des conservateurs institutionnels, proches du courant principaliste mais réputés plus pragmatiques sur les questions diplomatiques et économiques.

  • Il était considéré comme proche des principes de la République islamique d’Iran et attaché au rôle central du Guide suprême ainsi qu’aux fondements idéologiques du régime issus de la révolution de 1979.
  • Au fil de sa carrière, il a aussi été décrit comme un conservateur pragmatique. 
  • Lorsqu’il était président du Parlement (Majlis), il a parfois adopté des positions plus modérées que celles des conservateurs les plus stricts, notamment sur des questions diplomatiques et économiques.

Si, comme toutes les personnalités politiques iraniennes, il avait soutenu le système politique de la République islamique, le principe du velayat-e faqih (gouvernement du juriste-théologien) et l’importance des institutions religieuses dans la gouvernance, il a été perçu comme favorable à une gestion plus pragmatique des relations internationales — notamment lors des négociations sur le programme nucléaire.

« Nous brûlerons leur cœur » : appel à l’unité iranienne et rhétorique guerrière 

Depuis les attaques d’Israël et des États-Unis contre l’Iran, le 28 février, les prises de position d’Ali Larijani se sont limitées à des appels à l’unité du pays et à des représailles contre les deux pays.

  • Il avait ainsi déclaré le 28 février : « Nous déplorons les actions des criminels sionistes et américains sans scrupules. Les braves soldats et la grande nation iranienne donneront une leçon inoubliable aux oppresseurs vicieux du monde entier ».
  • Le 29 février, en partageant une photo d’Ali Khamenei, il écrivait : « Les Américains et les sionistes ont brûlé le cœur de la nation iranienne. Nous brûlerons leur cœur… »
  • La veille de sa mort, il avait appelé les pays musulmans de la région à « la résistance contre les États-Unis et Israël », en réactivant la rhétorique de « l’axe de la Résistance ». 

Bibliographie et travail académique

Ali Larijani a publié plusieurs ouvrages académiques consacrés principalement à la philosophie de Kant.

  • Parmi eux figurent The Mathematical Method in Kant’s Philosophy, Metaphysics and the Exact Sciences in Kant’s Philosophy et Intuition and the Synthetic A Priori Judgments in Kant’s Philosophy
  • Ces travaux, mentionnés dans des notices bibliographiques universitaires, analysent la structure logique de la pensée kantienne, le rôle des jugements synthétiques a priori et le rapport entre métaphysique et sciences exactes. Ils rappellent qu’il a effectué une thèse en philosophie à l’Université de Téhéran.

En 2005, Larijani a publié un ouvrage intitulé Fresh Air, présenté comme un recueil d’essais et de réflexions.

  • Sans être un programme politique, ils reflètent sa vision du rôle de la pensée religieuse et rationnelle dans la gouvernance de l’Iran : défense du système politique iranien, insistance sur l’indépendance stratégique et critique des pressions étrangères sont les thèmes récurrents dans ses prises de parole publiques.

Positionnement vis-à-vis d’Israël et des États-Unis

Dans ses fonctions officielles, Larijani a exprimé des positions alignées sur la ligne générale de la République islamique d’Iran concernant les États-Unis et Israël.

  • Il a régulièrement critiqué la politique de Washington au Moyen-Orient, en particulier les sanctions et la pression exercée sur le programme nucléaire.
  • Lorsqu’il était secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale (2005-2007), il était considéré comme pragmatique, notamment en comparaison avec Saïd Jalali, qui lui a succédé au poste de négociateur à partir de 2007.

Comme tout responsable politique iranien, il ne reconnaissait pas l’État d’Israël.

  • Dans plusieurs interventions publiques relayées par les médias iraniens et internationaux, il a critiqué les politiques israéliennes à l’égard des Palestiniens et dénoncé le rôle d’Israël dans la région. 
  • Comme d’autres responsables iraniens, il a décrit Israël comme le principal responsable de l’instabilité au Moyen-Orient.

De manière générale, son positionnement s’inscrit dans le cadre idéologique et stratégique du système politique iranien : opposition aux politiques américaines jugées hostiles à l’Iran, soutien à la cause palestinienne et critique d’Israël, tout en adoptant parfois un ton plus diplomatique que certains courants plus radicaux de la scène politique iranienne.

17.03.2026 à 06:30

Le cercle rapproché de Trump commence-t-il à douter de la guerre contre l’Iran ?

Marin Saillofest

Chaque jour, Trump et la porte-parole de la Maison-Blanche mettent en avant les derniers chiffres de « l’anéantissement » des capacités militaires iraniennes et de son appareil de commandement.

Mais alors que le blocage du détroit d’Ormuz provoque une flambée des prix de l’énergie, plusieurs signaux faibles suggèrent que le front anti-guerre se renforce au sein du cercle rapproché de Trump.

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Texte intégral (868 mots)

Hier, dimanche 15 mars, des responsables américains anonymes ont déclaré au média en ligne Semafor qu’Israël avait « informé les États-Unis cette semaine qu’il était à court d’intercepteurs de missiles balistiques » 1. Le ministre des Affaires étrangères israélien Gideon Sa’ar ainsi qu’un porte-parole de Tsahal ont démenti ces informations.

Cette fuite — très rare — pourrait indiquer un renforcement d’un front anti-guerre au sein de la Maison-Blanche.

  • Les intercepteurs sont essentiels pour assurer la protection du territoire israélien face aux frappes iraniennes de missiles, et peuvent également être utilisés en dernier recours pour intercepter des drones.
  • Une pénurie ou, du moins, de faibles réserves exposerait les villes israéliennes à d’importants dégâts.

Ce scénario ferait l’objet d’inquiétudes parmi les conseillers les plus influents de Trump.

  • Le 13 mars, dans un épisode de son podcast, le conseiller IA et crypto du président américain, David Sacks, avait évoqué un scénario catastrophe : « Si cette guerre se poursuit pendant des semaines ou des mois, Israël pourrait tout simplement être détruit […] Vous devez vous inquiéter qu’Israël escalade la guerre en envisageant l’utilisation d’une arme nucléaire, ce qui serait véritablement catastrophique ».
  • Si les préoccupations de Sacks semblent au moins en partie motivées par des considérations économiques, et notamment la potentielle remise en question par le conflit du modèle de financement de l’IA, qui repose sur les économies des États du Golfe, d’autres craignent que Trump ne s’enferme dans un « piège de l’escalade ».

Selon des sources citées par Axios, plusieurs hauts-responsbles à Washington anticipent une crise longue au Moyen-Orient qui pourrait se transformer en un conflit de plus faible intensité, mais durable 2. Pour les républicains, le principal risque est qu’une perturbation prolongée de la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz entraîne une hausse des prix avant les élections de mi-mandat, en novembre.

Au 16 mars, le prix à la pompe d’un galon d’essence avait dépassé les 3,7 dollars en moyenne aux États-Unis, soit 21 % de plus qu’il y a un an, selon AAA.

  • Selon une source proche de l’administration, Trump aurait été « grisé par ses succès » lors de l’opération visant le programme nucléaire iranien en juin 2025 et par la capture de Nicolás Maduro à Caracas en janvier.
  • Malgré une campagne aérienne d’une intensité inédite, le président américain n’a toujours pas déclaré victoire, et pourrait être sur le point d’escalader davantage le conflit en déployant des Marines.
  • Un autre proche de la Maison-Blanche a déclaré à Axios  : « Plus les Iraniens perturbent le détroit [d’Ormuz], plus Trump est obstiné ».

La porte-parole de la Maison-Blanche Anna Kelly a nié en bloc les informations d’Axios, affirmant que « l’ensemble de l’administration est unie derrière le président Trump et le département de la Défense » 3. Si les sondages montrent un fort soutien à la guerre contre l’Iran parmi la base MAGA seulement une minorité de Républicains « non-MAGA » y est favorable.

Sources
  1. Israel is running critically low on interceptors, US officials say », Semafor, 15 mars 2026.
  2. Behind the Curtain : Trump’s escalation trap », Axios, 16 mars 2026.
  3. Trump’s inner circle showing ‘buyer’s remorse’ over Iran war and fear president was ‘high on his own supply,’ report says », The Independent, 16 mars 2026.

17.03.2026 à 06:00

La guerre en Iran va-t-elle casser le modèle chinois ? Les scénarios noirs de Xi Jinping

Matheo Malik

La Chine de Xi avait anticipé un choc pétrolier — mais est-elle prête à vivre dans un monde où la demande est détruite à cause du blocage d’Ormuz ?

Pour comprendre les scénarios qu’on discute au Politburo aujourd’hui, il faut partir des données.

Depuis Pékin, Alicia García-Herrero signe une étude fouillée.

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Texte intégral (2819 mots)
Points clefs
  • Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons.
  • Pékin a certes prévu la crise qui vient. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales chinoises totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.
  • Mais la plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois.

Depuis les premières frappes d’Israël et des États-Unis, la crise iranienne a profondément disrupté le Moyen-Orient, entraînant la fermeture effective du détroit d’Ormuz et perturbant les flux énergétiques mondiaux.

Pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ce « choc iranien » représente un test difficile pour sa sécurité énergétique, la résilience de ses exportations et sa stratégie géopolitique. Si les stocks pétroliers massifs et la diversification des sources d’approvisionnement de Pékin offrent une protection à court terme, une perturbation prolongée pourrait exacerber les pressions économiques internes et compromettre les ambitions mondiales de la République populaire.

Pour comprendre comment, il est utile de se replonger dans l’histoire de cette relation.

La Chine est devenue dépendante du pétrole iranien grâce aux sanctions

L’Iran est depuis longtemps une source vitale et bon marché pour les besoins énergétiques de la Chine. 

En 2025, celle-ci importait entre 840 000 et 1,38 million de barils par jour du pays, captant 80 à 90 % de sa production. Sur l’année écoulée, le pétrole iranien a ainsi représenté 13 % des importations totales de brut réalisées par Pékin.

Les sanctions états-uniennes contre l’Iran ont en effet en dernier ressort bénéficié aux raffineries chinoises. Afin de contourner les mesures prises par Washington, les barils iraniens ont été acheminés en Chine sous le nom de « mélange de pétroles malaisiens », pour alimenter les raffineries du pays — en particulier les petites raffineries dites « teapot ». Si ces dernières prenaient des risques en important un pétrole sous sanctions, elles ont en définitive permis de réduire le coût de l’énergie en Chine.

En retour, le pétrole exporté a soutenu l’économie iranienne, malgré certaines contraintes. La Chine effectuait tous ses paiements en yuans via un système de paiement international qu’elle a récemment mis en place. En conséquence, l’Iran devait utiliser les revenus tirés de ses ventes pour importer des produits de Chine — renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin.

Le Venezuela a connu la même situation, sans que la Chine soit aussi exposée : avant que les États-Unis n’enlèvent le président Maduro, la production pétrolière du Venezuela continuait de diminuer en raison du manque d’investissements et ne représentait plus que 4 % des importations pétrolières chinoises.

La guerre d’Iran a brusquement interrompu ces flux. 

Avec les dommages causés aux infrastructures et l’arrêt des flux de navires, la production et les exportations de pétrole faites par le pays se sont effondrées. De plus, alors qu’environ 20  % du pétrole mondial transitait par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL), celui-ci est évité par les pétroliers depuis la fin du mois de février en raison du risque d’attaque. En conséquence, le trafic de ce passage stratégique a chuté de 97 % et le prix du Brent a atteint le 8 mars un pic de 116 dollars le baril, pour redescendre les jours suivants.

La méthode Xi pour absorber le choc d’Ormuz

La Chine est l’un des pays les plus touchés par cette perturbation. Environ 45 à 50 % du pétrole brut et 30 % du GNL importés par la Chine proviennent du golfe Persique, notamment d’Arabie saoudite, d’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar. Son déficit pétrolier est désormais de 1 à 1,4 million de barils par jour : il touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu par les tensions mondiales.

Une fermeture prolongée du détroit risquerait donc d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons. Si des sources diplomatiques indiquent que Pékin ferait pression sur l’Iran pour obtenir le passage en toute sécurité de certains navires, il semble peu probable, pour l’instant, que Téhéran accède à cette demande.

Un conflit prolongé en Iran entraînerait également un ralentissement de la croissance et une inflation à l’échelle mondiale. En raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, celle-ci pourrait se situer entre 0,4 et 0,8 %. Alors que les économies occidentales se remettent encore des chocs économiques provoqués par la guerre en Ukraine, la crise actuelle pourrait de nouveau les rendre moins compétitives.

La compétitivité chinoise semble quant à elle mieux protégée du choc énergétique à venir, comme elle l’était sans doute en 2022 : elle est en effet confrontée une déflation intérieure due à la faiblesse de la demande et aux difficultés du secteur immobilier — encore plus marquée si l’on considère les prix à la production plutôt que l’inflation.

Pour prendre l’avantage, il faudra cependant que Pékin parvienne à contenir la flambée des prix de l’énergie et les perturbations de l’approvisionnement sans imposer une réduction soudaine de la demande en énergie. Un tel scénario, plus sombre, n’est pas à exclure : en 2021, le pays a en effet connu des coupures d’électricité généralisées et des rationnements d’énergie, en grande partie liées aux efforts de l’État pour atteindre des objectifs stricts de réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergie.

Pékin avait déjà prévu la crise du pétrole

La Chine est cependant attentive à sa sécurité économique. C’est à cette fin qu’elle a accru et augmenté la constitution de sa réserve stratégique. Au cours des premiers mois de l’année 2026, ses importations ont augmenté de 16 % afin de constituer d’importantes réserves de pétrole. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.

Pékin peut également compter sur d’autres fournisseurs que le Moyen-Orient : les oléoducs russes offrent une alternative, même s’ils fonctionnent actuellement à pleine capacité et que la Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations par voie maritime. L’Inde pourrait également concurrencer la Chine sur ce marché : le 5 mars, Trump a levé la clause de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde, conclu en février 2026, qui interdisait à cette dernière d’importer du pétrole russe.

Malgré la prévoyance de la Chine et ces autres options d’importation, il est donc possible que le pays soit vulnérable face à l’envolée des cours, maintenant que deux de ses principaux partenaires proposant du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché se retrouvent hors jeu. Dans l’ensemble, les analystes estiment que la croissance du PIB pourrait être ralentie de 0,2 à 0,5 % à court terme si la Chine ne parvient pas à importer à des prix suffisamment bas.

Certes, le pays est mieux placé que ses voisins asiatiques plus vulnérables — comme le Japon ou la Corée du Sud. Il pourra cependant ressentir les conséquences de ce choc, ne serait-ce que de façon indirecte : en effet, la hausse des prix du pétrole pouvant toucher les partenaires commerciaux de Pékin, on ne peut exclure qu’à terme, ceux-ci réduisent leurs importations en provenance de Chine.

Une demande détruite ? Le risque existentiel de la Chine 

Au-delà de l’énergie, la crise iranienne aura en effet des répercussions sur le transport maritime mondial : le détournement des navires, contraints de contourner l’Afrique, rallongera les délais de transport de plusieurs semaines, augmentant d’autant les coûts. Ces retards cumulés, ainsi que la hausse des primes d’assurance, pèseront sur le trafic des conteneurs et donc sur le commerce des marchandises.

Du côté des importations, les industries pétrochimiques et chimiques chinoises, qui dépendent du naphta et du gaz de pétrole liquéfié du Moyen-Orient — représentant 40 à 45 % des matières premières —, sont d’ores et déjà confrontées à des pénuries d’approvisionnement. Des tensions plus générales sur la chaîne d’approvisionnement pourraient entraîner une hausse des coûts de fabrication et des retards dans les livraisons.

Les exportations chinoises seront quant à elles d’autant plus touchées par cette réorientation que celles à destination du Moyen-Orient avaient connu une forte hausse en 2025, notamment dans le secteur des voitures pour les Émirats arabes unis et celui de l’acier pour l’Arabie saoudite. Alors que la Chine et les États-Unis sont en proie à de fortes tensions commerciales, la perturbation des échanges avec les pays du Golfe pourrait pénaliser plus lourdement Pékin.

La plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside en effet dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires freinerait la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents, réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. L’économie chinoise étant axée sur les exportations, la perte de partenaires commerciaux serait un revers majeur : sous la double pression de la hausse du prix des intrants et de la baisse de la demande extérieure, les bénéfices des entreprises s’amenuiseraient davantage et la surcapacité que connaît déjà le pays s’aggraverait.

Dans un contexte de hausse des coûts sans demande, la hausse des prix ne soulagerait que faiblement la situation : si Pékin pourrait recourir à des mesures de relance intensifiées, les mesures fiscales risqueraient d’alourdir la dette, tandis qu’un assouplissement monétaire supplémentaire ne ferait qu’affaiblir davantage la rentabilité des banques.

Les scénarios noirs de la guerre pour Pékin

Sur le plan géopolitique, l’issue de la guerre en Iran, quelle qu’elle soit, sera d’une importance fondamentale pour le positionnement stratégique de la Chine au Moyen-Orient et au-delà. Si les États-Unis parvenaient à dominer la situation, en prenant le contrôle des actifs iraniens, en démantelant son influence régionale et en installant peut-être un régime plus docile, les avancées diplomatiques de Pékin dans la région seraient gravement compromises.

Au prix de grands efforts, la Chine avait en effet renforcé ses liens diplomatiques avec la région. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, habilement négocié par Pékin en 2023, a par exemple représenté une avancée historique dans la promotion de la stabilité et de la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région. Cet accord a non seulement apaisé les tensions entre deux puissances pétrolières clefs, mais il a aussi renforcé le rôle de la Chine posant en médiateur neutre, conformément à sa Global Security Initiative. De même, l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 puis aux BRICS+ en 2024 a renforcé les cadres multilatéraux qui s’inscrivent dans la vision de Pékin — celle d’un ordre mondial multipolaire diluant la domination occidentale.

Une victoire des États-Unis pourrait démanteler de telles structures, forçant la Chine à reformuler ses alliances et réduisant potentiellement son influence auprès des pays du Sud qui considèrent Pékin comme un contrepoids à l’interventionnisme de Washington. Ces pays peuvent d’autant plus douter d’une solidarité de la Chine en cas d’agression occidentale que le soutien de celle-ci à l’Iran est pour l’instant limité, bien inférieur à celui apporté à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Une telle retenue envers un pays que Pékin a accueilli dans ses principaux clubs ne manquera pas d’éroder sa crédibilité, du moins en matière de sécurité.

Le premier Observatoire de la bataille d’Ormuz

Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 16 navires civils — pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos — ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz.

À l’inverse, un retrait brutal des États-Unis, à l’inverse dû à une escalade des coûts, une résilience iranienne ou des pressions internes, pourrait créer un vide de pouvoir propice à l’expansion de la diplomatie et des investissements chinois.

À supposer, selon une troisième hypothèse, que la guerre se prolonge, Pékin pourrait aussi tirer profit du détournement des ressources militaires américaines loin de l’Asie. L’engagement prolongé des États-Unis offrirait à la Chine l’opportunité de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les États du Golfe et éloignerait les États-Unis de Taïwan et de la mer de Chine méridionale — tout en permettant à Pékin d’observer les opérations navales des États-Unis autour du Golfe en temps réel.

Du Golfe à Taïwan : la Chine n’a pas changé d’objectif

Si le choc de la guerre en Iran met en évidence les vulnérabilités de la Chine en matière de sécurité énergétique et de dépendance à l’égard des exportations, il souligne aussi dans une certaine mesure la clairvoyance stratégique de Pékin, qui avait su anticiper la crise du pétrole.

À court terme, le choc mondial ne peut toutefois qu’être une mauvaise nouvelle pour la Chine, comme pour le reste du monde — non pas tant en raison des pressions inflationnistes potentiellement importantes liées aux pénuries d’énergie, mais plutôt du fait de la réduction soudaine de la demande extérieure pour les exportations chinoises. Étant donné que la Chine continue de croître principalement grâce aux exportations et que ses entreprises vendent déjà sans grande marge bénéficiaire, le scénario d’un ralentissement brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession, est particulièrement préoccupant pour Pékin.

Les effets à long terme dépendront de la durée du conflit et de son issue. 

Une résolution rapide en faveur des États-Unis — avec le contrôle des ressources pétrolières iraniennes — serait clairement une mauvaise nouvelle pour le soft power de la Chine dans la région et au-delà, dans les pays du Sud. 

Dans le même temps, une impasse prolongée dans laquelle les États-Unis seraient empêtrés dans le conflit serait une bien meilleure nouvelle pour la Chine sur le plan géopolitique, non seulement parce qu’elle pourrait redevenir le pilier de la paix et de la stabilité dans la région, mais aussi parce que les États-Unis auraient détourné une grande partie de leurs ressources militaires du Pacifique, où se trouve l’intérêt principal de la Chine : Taïwan.

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