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09.02.2026 à 19:26

L’affaire Epstein est-elle en train de ralentir l’action de l’administration Trump ? Analyse de trois signaux faibles

Marin Saillofest

À première vue, les révélations sur les liens entre le pédocriminel Jeffrey Epstein et des personnalités politiques et financières ont surtout provoqué des scandales à l'étranger, comme en témoignent les démissions en cascade en France, au Royaume-Uni ou en Norvège.

Plusieurs signaux faibles suggèrent toutefois que l’administration Trump pourrait également être affectée. Les mauvais sondages et une cote de popularité très faible sur les questions économiques et en matière l'immigration pourraient-ils ralentir l'activité présidentielle ?

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Texte intégral (1155 mots)

1 — Ralentissement en matière de signature de décrets présidentiels

Au cours de ses 100 premiers jours à la Maison-Blanche, Trump avait signé plus de 140 décrets présidentiels — soit plus que n’importe quel autre de ses prédécesseurs —, battant ainsi le record établi par Roosevelt en 1933. Le président américain a tenu à aller vite afin de produire un effet de « choc et d’effroi », suivant la doctrine militaire basée sur l’écrasement de l’adversaire à travers l’emploi d’une immense puissance de feu.

  • Si Trump et les Républicains ont encore un nombre important de mesures à implémenter, notamment plus d’une centaine listées par la Heritage Foundation dans son Projet 2025, Trump a considérablement réduit son recours aux executive orders.
  • Depuis septembre dernier, il signe moins de 10 décrets par mois, contre plus d’une trentaine au cours du premier trimestre 2025. 

En novembre, Trump avait consacré une importante énergie à tenter de convaincre plusieurs élus républicains de s’opposer à un vote contraignant le département de la Justice à publier les documents liés au pédocriminel Jeffrey Epstein. Après avoir échoué, il a tenté de sauver la face en présentant le vote comme une « victoire », alors qu’il qualifiait quelques mois plus tôt de « stupides » les élus républicains qui soutenaient la proposition.

  • Depuis que Trump a signé l’Epstein Files Transparency Act le 19 novembre, sa secrétaire à la Justice Pam Bondi est sous pression permanente en raison de son opposition à la publication de la totalité des documents.
  • Celle-ci sera appelée à témoigner devant la commission judiciaire de la Chambre ce mercredi 11 février.
  • Il s’agira de sa deuxième audition au Congrès en moins de six mois, suite à une première audition début octobre au Sénat au cours de laquelle Bondi avait subi des attaques des deux partis.

2 — Un ralentissement à l’international 

Les tarifs et les menaces d’imposition de mesures douanières sont largement impopulaires aux États-Unis. Selon l’agrégateur de l’analyste Nate Silver, la politique commerciale de l’administration (-17,8 %) est vue encore moins favorablement par les électeurs que sa politique migratoire (-10,5 %) ou économique (-16 %).

  • Trump semble avoir quelque peu mis de côté l’utilisation des tarifs par rapport aux premiers mois de son deuxième mandat.
  • Malgré plusieurs menaces, les derniers droits de douane imposés par Trump sur un pays remontent au début du mois d’août, lorsqu’il a mis en place des tarifs supplémentaires de 25 % sur l’Inde en raison de son importation de pétrole russe — début février ces tarifs ont été toutefois levés. 
  • Des tarifs sectoriels sur les semiconducteurs ont été annoncés en janvier.
  • Trump continue d’utiliser la menace de tarifs — notamment avec les pays européens pour leur soutien apporté au Groenland mais aussi avec la Corée du Sud —, sans pour autant les imposer. 

Le président américain, pour qui le mot « tarifs » est « le plus beau qui existe dans le dictionnaire », ainsi que les conseillers qui l’entourent craignent que la politique internationale très active durant l’année 2025 ne coûte des voix lors des élections de mi-mandat, en novembre. Accusé de passer le plus clair de son temps à s’occuper des affaires internationales plutôt que domestiques, Trump et son vice-président, J.D. Vance, devraient ainsi passer moins de temps à l’étranger cette année 1.

  • Depuis le 1er novembre, Trump n’est sorti qu’une seule fois du pays, pour se rendre à Davos fin janvier. 
  • Sur la période janvier-octobre 2025, Trump a passé 25 jours à l’étranger — soit 11 de plus par rapport à son premier mandat — répartis sur 14 voyages.
  • Il devrait se rendre en Chine début avril pour s’entretenir avec Xi Jinping.

3 — Trump a supprimé une publication raciste représentant le couple Barack et Michelle Obama en singes

Jeudi 5 février, Donald Trump a partagé sur son compte Truth Social une vidéo créée par IA représentant l’ex-président Barack Obama et Michelle Obama en singes. Celle-ci a provoqué une vague d’indignation chez les démocrates, mais également chez plusieurs républicains dont le sénateur Tim Scott, qui l’a qualifiée de « chose la plus raciste que j’aie vue venant de cette Maison-Blanche ».

  • La porte-parole de l’administration, Karoline Leavitt, a défendu la vidéo en déclarant que celle-ci « provient d’une vidéo virale sur Internet qui dépeint le président Trump comme le roi de la jungle et les démocrates comme des personnages du Roi Lion ».
  • Après que plusieurs élus républicains aient rejoint Scott, dont les sénateurs Roger Wicker et Pete Ricketts, Trump a été contraint de supprimer la vidéo de son compte, accusant l’un de ses assistants de l’avoir mise en ligne.

Il s’agit de la première fois que Trump supprime une de ses publications sur les réseaux sociaux depuis son retour au pouvoir, en janvier 2025, après une polémique et face à une opposition suscitée au sein même du GOP.

  • Afin de se conformer à une décision de justice, Trump avait dû supprimer en avril 2024 plusieurs publications en lien avec son procès à New York pour falsification de dossiers commerciaux, dans le cadre duquel il a été condamné le mois suivant.
  • Lors de son premier mandat, ProPublica avait recensé via son portail Politwoops plusieurs dizaines de publications effacées par le président américain entre janvier 2017 et janvier 2021.

Depuis son investiture en 2025, Trump semblait être immunisé face à toute critique, notamment celles émanant de son propre parti. Ce revers intervient alors que sa côte de popularité est au plus bas depuis un an.

Sources
  1. Vance says the Olympics are ‘one of the few things’ that unite Americans », PBS, 5 février 2026.

09.02.2026 à 14:20

Jeux olympiques d’hiver de Milan 2026 : la Norvège en tête du classement, la France en 8e place

Marin Saillofest

Plus de 90 pays concourent dans le cadre des Jeux olympiques d’hiver de Milan, qui ont débuté vendredi 6 février pour une durée de deux semaines.

Tableau mis à jour le 9 février à 19h30 (Paris).

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Lire plus (345 mots)

Les premières médailles des Jeux olympiques d’hiver 2026 de Milan Cortina ont été décernées samedi 7 février.

  • La Norvège figure en tête du classement avec trois médailles d’or (ski de fond, patinage de vitesse et saut à ski), une d’argent (patinage de vitesse) et deux de bronze (ski de fond).
  • Elle est suivie par la Suisse avec trois médailles d’or et une d’argent, les États-Unis avec deux médailles d’or, et l’Autriche, avec une médaille d’or et trois d’argent.

La Norvège semble être favorite pour terminer en première place du classement, lorsqu’on prend en compte le nombre de médailles d’or. 

  • Oslo avait remporté les précédents Jeux de Pékin en 2022, terminant la compétition avec 37 médailles dont 16 en or. Le pays a gagné tous les Jeux depuis 2014.
  • Les États-Unis, qui présentent la plus grande délégation à Milan (233 athlètes) pourraient également remporter un nombre important de médailles.

Parmi les pays de l’Union, c’est l’Allemagne qui semble avoir le plus de chances de finir en tête. Berlin a la deuxième délégation en termes de nombre d’athlètes (189) derrière l’Italie parmi les 27 (196 athlètes).

  • Depuis les premiers Jeux olympiques d’hiver de 1924, qui s’étaient tenus à Chamonix, Berlin a remporté 267 médailles dont 107 en or.
  • Le pays se classe ainsi en troisième place derrière la Norvège (405 médailles) et les États-Unis (330 médailles au total).
  • L’Allemagne avait terminé à la deuxième place lors des Jeux de Pékin, remportant 12 médailles d’or.

Cette page sera mise à jour quotidiennement avec les résultats des dernières compétitions.

09.02.2026 à 14:00

Élections portugaises : victoire socialiste et renforcement de l’extrême droite

guillaumer

Malgré des conditions météorologiques exceptionnelles, le Portugal a tranché et António José Seguro remporte l’élection présidentielle.

Derrière ce succès net du centre gauche se dessine pourtant une autre réalité politique : la consolidation méthodique du candidat d’extrême droite André Ventura.

Yves Léonard tire les leçons du scrutin de ce dimanche.

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Texte intégral (2582 mots)

« Que d’eau ! Que d’eau ! » On connaît le mot malheureux du maréchal Mac-Mahon, alors président de la République française, lors d’une visite à Toulouse en juin 1875 sur les bords de la Garonne en crue — les inondations venant de faire plus de deux-cents victimes dans la ville.

Que d’eau, que d’eau aussi au Portugal ces derniers jours, alors que l’élection présidentielle était dans son second tour : trois tempêtes – Kristin, Leonardo et Marta, celle-ci survenant le week-end du scrutin – ont durement frappé le pays, faisant une quinzaine de morts. Si plusieurs villes se sont retrouvées sous l’eau — notamment Alcacer do Sal et Santarém, parmi les plus touchées — au point de remettre en question la tenue du vote le dimanche 8 février, la Commission nationale des élections (CNE) et le chef de l’État ont finalement confirmé vendredi l’élection, malgré la demande du candidat d’extrême droite André Ventura de reporter le scrutin d’une semaine.

La dépression Marta a plongé samedi soir plus de 100 000 Portugais dans l’obscurité : celle-ci, combinée aux séquelles des précédentes tempêtes, n’a pas permis d’organiser le vote dans huit concelhos et a perturbé le scrutin dimanche, les électeurs allant voter le matin par prudence, de nouvelles intempéries étant annoncées dans l’après-midi et en soirée. Le taux de participation est proche de celui du premier tour, en dépit des craintes nées des conditions météorologiques épouvantables.

Comme attendu depuis le soir du premier tour (18 janvier), le grand vainqueur est António José Seguro qui l’emporte avec près de 67 % des voix. Le résultat du nouveau président est l’un des meilleurs depuis 1976, sans dépasser celui réalisé par Mário Soares en 1991.

Avec près de 33 % des suffrages, André Ventura approche le score de l’Alliance démocratique (PSD-CDS) des législatives de mai 2025 (33,1 %), ce qui était son objectif déclaré. Ce score pourrait le conforter dans sa marche en avant pour s’imposer au sein d’une droite fragmentée.

Les trois S : la tradition politique de Seguro

Après Mário Soares en 1986 et Jorge Sampaio en 1996, António José Seguro sera le troisième ancien secrétaire général du Parti socialiste à occuper le palais présidentiel de Belém. Dans quelques semaines, le 9 mars, il inscrira ses pas dans ceux de ses prédécesseurs pour être « le président de tous les Portugais », comme il l’a déclaré à plusieurs reprises.

António José Seguro doit son succès à une campagne habile au premier tour et aux divisions de la droite qui lui ont permis de franchir largement en tête la première étape, pour s’imposer comme « le seul candidat démocrate » du deuxième tour et rassembler. Le report des voix à gauche s’est bien effectué, de même qu’au centre-droit dont l’électorat a voté pour lui, sans enthousiasme mais pour faire obstacle à André Ventura. Seguro l’emporte dans tous les districts du Portugal continental et des régions autonomes des Açores et de Madère.

C’est une consécration et une revanche pour cette personnalité toujours pondérée, apaisante et non clivante. Alors qu’António José Seguro atteindra l’âge de soixante-quatre ans dans quelques jours, son élection à la présidence est le dernier jalon d’un parcours non linéaire.

Ventura n’a pas gagné l’élection, mais il a peut-être gagné la possibilité de s’imposer à droite en réalisant une union à son profit.

Yves Léonard

Figure prometteuse du PS dans les années 2000, s’inscrivant dans le sillage d’António Guterres, António José Seguro avait succédé à José Sócrates à la direction du parti en juillet 2011 dans un contexte difficile. Il a ensuite été stoppé net lors d’une primaire au sein du PS en juin 2014, sèchement battu par António Costa. Le triomphe présent a donc un goût de revanche, alors que Seguro revient la scène politique après une traversée du désert d’une dizaine d’années, sans apparitions ni déclarations publiques, hormis comme éditorialiste sur une chaîne d’information en continu depuis l’automne 2024. 

Seguro est une personnalité de centre gauche, adepte d’un socialisme modéré. La protection du Système national de santé, fragilisé depuis la crise du Covid et quelques coupes budgétaires, figure parmi ses priorités. Il pourrait également privilégier une lecture du rôle du chef de l’État lui conférant une position de surplomb, dans le cadre d’un régime qui a renforcé son semi-présidentialisme lors du second mandat de l’actuel titulaire de la charge, Marcelo Rebelo de Sousa : celui-ci a notamment dissous l’Assemblée de la République à trois reprises depuis sa réélection en janvier 2021, un record depuis l’adoption de la Constitution et la mise en place des institutions démocratiques en 1976.

Alors que l’essoufflement du système politique portugais, basé sur un bipartisme de fait avec l’alternance PS/PSD qui a dominé la vie politique depuis une quarantaine d’années, provoque une instabilité qui pourrait conduire à de nouvelles élections législatives anticipées dans un avenir proche, le nouveau chef d’État pourrait être amené à faire preuve d’un interventionnisme un peu contre-nature.

António José Seguro est aussi un humaniste respecté, connu pour sa pondération et sa probité, comme l’ont montré, entre les deux tours, les soutiens et ralliements venus d’une grande partie du spectre politique, notamment ceux de l’ancien président de la République et du PSD Aníbal Cavaco Silva, et des maires de Lisbonne et de Porto.

Lors de ces ralliements, certains ont toutefois manqué à l’appel, comme le Premier ministre et actuel président du PSD, ou bien des candidats battus au premier tour comme João Cotrim Figueiredo — le candidat libéral renvoyant dos-à-dos les deux prétendants à la victoire finale. Ces personnalités politiques ont été rejointes dans leur non-soutien par l’ancien Premier ministre et président du PSD (2011-2015), Pedro Passos Coelho, favorable à une droitisation plus poussée de son parti, voire à un rapprochement avec le leader de Chega André Ventura, un de ses anciens poulains.

La stratégie électorale de Ventura

Ventura n’a pas gagné l’élection, mais il a peut-être gagné la possibilité de s’imposer à droite en réalisant une union à son profit. C’est du moins son objectif, qui lui permettrait de briser un plafond de verre l’empêchant pour l’heure d’être davantage que le chef du principal parti d’opposition à l’Assemblée.

Après dépouillement du scrutin de ce dimanche 8 février 2026, il ressort que Ventura est devancé dans tous les districts et ne s’impose que dans deux concelhos sur 308. Il obtient ses meilleurs scores à Portalagre (Elvas, 49,15 %) et Madère (Câmara de Lobos, 49,82 % et Ribeira Brava, 49,14 % — Ventura totalise 44 % sur l’île), approchant aussi 40 % dans plusieurs communes du nord-est (Bragança), ou au sud du Tage. 

Si la dynamique semble plutôt en faveur de Ventura, dont le parti avait obtenu 22,76 % aux législatives de mai 2025, le candidat libéral João Cotrim Figueiredo n’entend pas se laisser déposséder du capital engrangé au premier tour de la présidentielle, malgré ses soucis liés au dépôt d’une plainte pour agression sexuelle juste avant celui-ci. Quant au Premier ministre social-démocrate Luís Montenegro, les prochains mois promettent pour lui d’être agités, forcé qu’il est de composer avec les autres forces politiques : à la tête d’un gouvernement minoritaire, il ne peut désormais que rechercher un accord sur chaque projet de loi, notamment avec Chega pour les récentes lois sur l’immigration et sur le travail. Si le PS sort renforcé du scrutin présidentiel, son secrétaire général José Luís Carneiro a rappelé toutefois qu’il s’agit avant tout de la victoire d’un homme, António José Seguro, saluant celle-ci le soir du scrutin.

Si la trajectoire de Giorgia Meloni inspire Ventura, son modèle en Europe reste Viktor Orbán : c’est bien le modèle hongrois « d’autoritarisme compétitif » qu’il souhaite importer au Portugal.

Pour ce qui touche à Donald Trump, autre modèle de Ventura, ce dernier s’est montré un peu plus prudent ces derniers temps.

Alors que Trump projetait d’annexer le Groenland ou de désengager les États-Unis de l’OTAN, Ventura a pris conscience, sondages aidant, que les prises de position du président américain heurtent l’opinion publique portugaise, plutôt favorable à l’Union européenne et à l’appartenance à l’OTAN, le pays étant un membre fondateur de l’Alliance 1. Face à la résistance des citoyens de Minneapolis contre les agissements de la police fédérale de l’immigration, l’atlantisme de l’opinion portugaise a été sérieusement ébranlé, plusieurs marches de protestation ayant été organisées au Portugal. Ventura s’est alors fendu d’une déclaration timide, soutenant qu’on ne pouvait tirer ainsi sur des citoyens sans défense. De même, si la base américaine des Açores a été encore récemment utilisée, notamment pour les opérations menées en Iran, beaucoup au Portugal s’inquiètent d’un intérêt accru de l’administration américaine pour cet archipel stratégique au cœur de l’Atlantique, alors qu’une importante diaspora açoréenne est implantée aux États-Unis 2.

L’objectif de Ventura est de s’imposer à droite en menant l’union pour gagner les prochaines élections législatives, dont personne ne croit vraiment qu’elles se dérouleront aussi tard que prévu, soit en 2029. Sa stratégie consiste à la fois à mobiliser la droite radicale populiste et l’extrême droite, tout en donnant des gages à la droite conservatrice avec des propositions plus modérées : en somme, il s’agit de cannibaliser l’électorat conservateur, sans pour autant perdre les liens historiques, souvent masqués, voire niés, qui lient Ventura aux groupes d’extrême droite.

L’un des plus violents de ces groupes, le groupe néonazi et ultranationaliste « 1143 », a fait l’objet le 22 janvier d’une opération d’envergure menée par la police judiciaire. Celle-ci a placé en détention trente-sept de ses membres, le groupe étant suspecté de fomenter une « guerre raciale » avec l’intention de réaliser sous peu « un acte criminel ». Alors que 1143 a appelé à voter pour André Ventura au second tour, celui-ci s’est bien gardé de condamner ses actions, et même de s’en démarquer. Le 24 janvier, Ventura s’est contenté de déclarer : « Je recherche le vote des Portugais ordinaires. Dans ces Portugais ordinaires, il y a des gens de toutes sortes ». Quelques jours plus tôt, avant que se tienne le scrutin du premier tour, il a de même exalté devant le château de Guimarães la fondation du royaume du Portugal en 1143 — le groupe 1143 ayant choisi son nom en référence à cette date.

Le triomphe présent de Seguro a un goût de revanche, alors que celui-ci revient sur la scène politique après une traversée du désert d’une dizaine d’années.

Yves Léonard

Durant la campagne du second tour, outre le seul débat télévisé où, malgré quelques bonnes réparties, Ventura a été donné perdant par la plupart des commentateurs, celui-ci s’est montré devant les caméras à de très nombreuses reprises, profitant de la succession d’intempéries pour « porter assistance » aux populations sinistrées, avec packs d’eau minérale. Dénonçant l’impéritie des pouvoirs publics, notamment celle de la ministre de l’Intérieur restée à Lisbonne dans son bureau au lieu de se rendre sur le terrain, il a souligné l’insécurité engendrée par les intempéries.

Les sorties médiatiques de Ventura, dans une situation dramatique pour les populations, ont été diversement appréciées, et lui ont valu sur les réseaux sociaux quelques vidéos moqueuses et grinçantes. Ventura ne s’en est pourtant pas soucié et a présenté le scrutin du 8 février comme celui du « choix entre un candidat qui ne va rien faire, qui va tout garder en l’état, et un autre candidat qui veut transformer le pays et rendre leur dignité aux Portugais et aux Portugaises ».

Les affiches de campagne de Ventura délivraient le même message antisystème : « Quand ils sont tous contre un homme, c’est parce qu’il est sur la bonne voie ». Le soir même du scrutin, expliquant son résultat, Ventura a repris cet argument, en présentant son score comme très bon pour « un candidat ayant contre lui tout le système politique ».

Plusieurs commentateurs ont décrit le scrutin du 8 février comme une forme de deuxième tour des élections législatives de mai 2025.

Si, pour le PS, l’élection de Seguro redonne espoir au parti après une série de revers électoraux depuis 2024, le scrutin est pour la droite un indicateur de la recomposition en cours. Très critiqué pour la gestion des intempéries par son gouvernement – celui-ci devant être remanié sous peu –, Luís Montenegro a déclaré au soir du scrutin que « rien n’a changé avec cette élection présidentielle » et qu’il comptait sur le nouveau président élu pour conforter la stabilité des institutions.

Le Premier ministre pourrait cependant être pris sous peu dans une nouvelle tourmente — à moins que le score de Ventura ce 8 février et le contexte international ne lui donnent un sursis, sinon un répit.

Sources

09.02.2026 à 13:10

Économie russe : les dépenses militaires ont représenté 10 % du PIB en 2025

Marin Saillofest

Une nouvelle étude des services de renseignements allemands révèle que les dépenses militaires russes réelles sont nettement supérieures aux montants déclarés par Moscou.

Afin de mener sa guerre contre l’Ukraine, le Kremlin a dépensé 250 milliards d’euros l’an dernier pour produire de nouvelles armes et payer son armée, soit la moitié de son budget total pour l’année.

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Texte intégral (717 mots)

La Russie a recours à plusieurs mécanismes pour dissimuler ses véritables dépenses militaires afin de projeter l’image d’un pays prospère et économiquement stable, malgré sa guerre contre l’Ukraine. Le Kremlin catégorise notamment une part importante de ses dépenses militaires comme « classifiées », finance son complexe militaro-industriel via des versements effectués par des banques publiques et utilise des lignes budgétaires opaques.

Cette stratégie tend à présenter les dépenses militaires russes comme bien en-deçà de leurs niveaux réels.

  • Selon une analyse réalisée par le Service fédéral de renseignement allemand (BND), le budget réel de la Défense russe a été jusqu’à 66 % plus élevé que ce qui a été présenté par le Kremlin ces dernières années 1.
  • Les dépenses militaires russes auraient ainsi été multipliées par trois entre 2021 et 2025, passant de 80 milliards d’euros à environ 250 milliards l’an dernier, soit la moitié du budget annuel du pays.
  • Lorsqu’on les rapporte au PIB de la Russie, les dépenses militaires représentent environ 10 % de la production économique totale du pays.

Ces chiffres témoignent des efforts budgétaires considérables fournis par Moscou dans un contexte de baisse de ses revenus énergétiques. L’augmentation des dépenses est par ailleurs décorrélée des « performances » de l’armée russe en Ukraine, alors que le rythme de sa progression a ralenti ces dernières années par rapport aux premiers mois de l’invasion à grande échelle.

L’armée russe a occupé 245 km² de territoire ukrainien supplémentaire en janvier, soit 25 % de moins qu’en janvier 2025 (325 km²).

  • Ces dépenses militaires ne servent pas uniquement à financer la production de nouvelles armes et payer les bonus de recrutement et les soldes de ses combattants en Ukraine.
  • Moscou investit également considérablement dans ses capacités militaires à proximité du flanc oriental de l’OTAN, notamment le long des 3 500 kilomètres de frontière partagée entre la Russie et la Biélorussie avec la Finlande et les États baltes.

Fin janvier, des images satellite ont révélé le début de travaux de rénovation de la garnison de l’époque soviétique de Petrozavodsk, à 500 kilomètres d’Helsinki 2.

  • L’été dernier, la télévision publique suédoise SVT révélait que Moscou s’était engagé dans le développement et la modernisation de cinq de ses bases nucléaires situées à Kaliningrad, dans la péninsule de Kola et à Nouvelle-Zemble, à cheval entre les mers de Kara et de Barents.
  • L’armée russe a également débuté la construction d’une ville militaire fermée à Kandalakcha, dans l’oblast de Mourmansk. Celle-ci devrait abriter à terme une brigade d’artillerie ainsi que du génie.
Sources
  1. Versteckte Militärausgaben : Russland gibt deutlich mehr für Krieg und Militär aus, als es offiziell ausweist, BND, 4 février 2026.
  2. Venäjä kunnostaa varuskuntaa Petroskoissa », Yle, 31 janvier 2026.

09.02.2026 à 07:00

La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive

guillaumer

Ni néolibéralisme, ni protectionnisme…

Les catégories les plus utilisées ne permettent pas de cerner précisément la matrice de la doctrine économique des extrêmes droites en Europe et aux États-Unis.

À partir d'une base de données exclusive, Inga Rademacher analyse l'émergence d'un nationalisme financier où la puissance de l'État est mise au service du marché et de la finance globale.

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Texte intégral (4279 mots)

Les tentatives de qualification du projet de politique économique de l’extrême droite sont en général dominées par deux points de vue contradictoires. D’un côté, les partis d’extrême droite sont présentés comme menant un projet de résistance contre le néolibéralisme, hostile à la finance, à la mondialisation et à l’orthodoxie du marché. De l’autre, on considère les partis d’extrême droite comme les héritiers du projet néolibéral, poursuivant voire approfondissant le programme politique libéral des quarante dernières années.

Ces deux interprétations simplifient une réalité bien plus complexe : le projet économique de l’extrême droite est bien moins semblable d’un pays à l’autre que nous le supposons actuellement.

Quiconque suit de loin l’actualité financière sait que les politiques de Giorgia Meloni en matière de marchés financiers ne sauraient être plus différentes de celles de Donald Trump. Alors que Meloni prône des réformes « anti-finance » — notamment la protection des entreprises nationales contre les rachats étrangers, la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels des banques et la recherche d’un contrôle étatique sur le crédit —, Trump a poursuivi la déréglementation financière et les réductions d’impôts afin de soutenir l’expansion du pouvoir des marchés financiers.

Dans un livre en cours d’écriture, j’explore les complexités du projet économique de l’extrême droite en se concentrant sur la politique des marchés financiers. Mes recherches mettent en évidence ces différences dans les programmes politiques d’extrême droite. Celles-ci découlent de visions distinctes développées par l’extrême droite sur la manière de relancer avec succès l’économie nationale, visions qui dépendent de manière cruciale de la position de chaque économie sur les marchés financiers mondiaux.

Afin de démontrer cette thèse, j’ai établi une base de données sur les intentions politiques dans le domaine des politiques des marchés financiers pour neuf partis d’extrême droite dans les économies de marché avancées, sur la période 2010-2024. Les partis inclus sont le Rassemblement national (RN, France), l’Alternative für Deutschland (AfD, Allemagne), la Solution grecque (Grèce), les Fratelli d’Italia (FdI, Italie), le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ, Autriche), le Partij voor de Vrijheid (PVV, Pays-Bas), l’Union démocratique du centre (UDC, Suisse), Reform UK (Royaume-Uni) et, aux États-Unis, les républicains américains sous la direction de Trump. La base de données analyse le comportement de vote — et les raisons présidant au vote — sur une série d’initiatives législatives liées à la finance.

La conclusion la plus frappante qui ressort des données est la grande diversité des programmes financiers d’extrême droite d’un pays à l’autre.

Tous les partis susmentionnés utilisent une rhétorique nationaliste pour répondre aux initiatives politiques dans le domaine de la finance, mais ils les traduisent en intentions politiques assez différentes. 

Je distingue trois régimes distincts.

Les partisans du marché du crédit (FdI, RN, Solution grecque) prônent un contrôle étatique fort sur le crédit et le secteur bancaire afin de protéger les entreprises nationales des pressions financières étrangères.

Les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV) embrassent les marchés mondiaux des capitaux, mais cherchent à ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers nationaux.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs (UDC, Reform UK et les républicains de Trump) poursuivent un nationalisme largement libéral qui soutient les entreprises nationales de gestion d’actifs.

Chaque régime peut être placé sur un spectre politique, selon la façon dont ils considèrent les marchés financiers — depuis un bord envisageant la finance comme fournisseur de capitaux pour l’investissement productif jusqu’à un autre, opposé, autorisant les marchés financiers à opérer de manière largement indépendante de l’économie productive.

À une extrémité de ce spectre se trouve un groupe envisageant une forme d’autoritarisme productif qui cherche à reconstruire la capacité industrielle nationale. Alors que le groupe intermédiaire combine des éléments des deux, l’autre extrémité du spectre rassemble des acteurs poursuivant un autoritarisme extractif qui renforce le pouvoir des gestionnaires d’actifs et des marchés financiers mondiaux, en privilégiant les rendements basés sur les commissions, la liquidité et l’expansion du marché plutôt que les investissements productifs. 

L’opposition entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite.

Inga Rademacher

L’extrême droite ne vit plus dans le monde d’Horkheimer 

Si les interprétations courantes — selon lesquelles l’extrême droite serait soit anti-finance, soit néolibérale — ne constituent pas des prismes analytiques utiles pour comprendre ces régimes, le concept de capitalisme autoritaire d’État de Max Horkheimer 1 offre une perspective autrement plus pertinente.

Après avoir étudié les régimes fascistes et nazis de l’entre-deux-guerres, Horkheimer soutenait que l’autoritarisme d’extrême droite était apparu à un moment où le capitalisme était en crise profonde. Après des décennies de concentration du capital par l’intermédiaire du capitalisme monopolistique, l’accumulation du capital par des moyens privés avait atteint ses limites et l’État fasciste était devenu la seule institution capable de sauver le système.

Selon Horkheimer, l’autoritarisme d’extrême droite ne relève pas des catégories courantes de la politique économique d’après-guerre — réglementaire ou néolibérale –, mais constitue un projet entièrement différent dans lequel l’État prend le contrôle du capitalisme pour assurer sa survie. La propriété privée et la recherche du profit restent centrales, mais la plus-value est de plus en plus gérée par un « capitaliste collectif » : un État qui dirige la production, alloue les ressources et discipline la main-d’œuvre tout en protégeant le pouvoir des élites industrielles et financières.

Mais le monde économique esquissé par Horkheimer n’existe plus.

Depuis l’entre-deux-guerres, les économies de marché avancées se sont beaucoup transformées, notamment en raison de l’essor de la finance. Alors que le capitalisme monopolistique concentrait le pouvoir industriel, le capitalisme actuel repose davantage sur une concentration du pouvoir financier. Plus important encore, les marchés financiers ont radicalement changé depuis les années 1990 avec l’essor du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Comme l’affirme Ben Braun 2, ce capitalisme a donné naissance à un nouveau régime des marchés financiers dans lequel les gestionnaires d’actifs conventionnels et alternatifs — fonds communs de placement, fonds d’investissement cotés en bourse (ETF), fonds de pension, fonds de capital-investissement et fonds spéculatifs — sont devenus les principaux détenteurs de capitaux, concentrant le contrôle des actifs des entreprises et des flux d’investissement dans un petit nombre d’institutions actives à l’échelle mondiale telles que BlackRock, Vanguard et Blackstone. Ces institutions ont principalement leur siège dans des économies dotées de centres financiers puissants, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse.

Aujourd’hui, le capital est donc concentré dans le domaine de la finance — et de manière très inégale entre les pays. C’est cette donnée fondamentale qui façonne les différentes capacités des acteurs d’extrême droite à réaffirmer le contrôle national sur le capitalisme.

Dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs, le capital est de plus en plus concentré dans des pools de capitaux institutionnels spécifiques qui tirent leurs rentes des économies nationales de manière très inégale. En d’autres termes, le capitalisme des gestionnaires d’actifs crée des gagnants et des perdants.

Dans une grande partie de l’Europe continentale, le nouveau régime a entraîné une augmentation du nombre de rachats étrangers — en particulier par des sociétés de capital-investissement — et une influence étrangère sur la gouvernance d’entreprises nationales, les fonds spéculatifs et les gestionnaires d’actifs institutionnels s’engageant dans l’activisme actionnarial. Les partis d’extrême droite de ces économies ont exploité les bouleversements sociaux et économiques provoqués par ces évolutions pour en tirer des gains électoraux.

Dans d’autres économies, cependant, le capitalisme des gestionnaires d’actifs a été adopté : si de puissantes sociétés de gestion d’actifs ont leur siège social dans le pays, ces institutions peuvent être présentées, dans une optique nationaliste, comme des champions nationaux qu’il faut soutenir.

Partisans du marché du crédit

Le premier régime de notre typologie, celui des partisans du marché du crédit, est né des griefs suscités par le capitalisme des gestionnaires d’actifs dans les économies qu’il a le plus largement pénalisées.

Dans ces économies, l’épargne nationale a été de plus en plus drainée vers l’étranger, car les gestionnaires d’actifs institutionnels (comme BlackRock) ont attiré l’épargne vers des véhicules d’épargne (par exemple, les ETF), mais ont investi les fonds principalement dans des actions américaines. Dans le cas de l’Italie et de la Grèce, les banques internationales sont considérées comme des acteurs soutirant des rentes au pays, et même si leur siège social est situé dans celui-ci, car elles canalisent les fonds nationaux vers l’étranger par le biais de leurs investissements. De même, les économies italienne et grecque, comme l’économie française, ont souffert d’un nombre croissant de rachats étrangers souvent très visibles sur le plan politique et souvent menés par des sociétés américaines de capital-investissement.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier.

Inga Rademacher

En réponse, les partisans du marché du crédit cherchent à reprendre le contrôle des flux de capitaux. Plus précisément, ils visent à ancrer l’épargne dans l’économie nationale afin de pouvoir la rediriger vers les secteurs productifs de l’économie, c’est-à-dire vers l’industrie. Il est frappant de constater que les partis intègrent cette idée de cycle économique dans une économie morale plus large du financement des entreprises, qui serait censée être construite à travers des « cercles concentriques de financement » : lors d’un débat à l’Assemblée nationale en 2024 3, un député RN a ainsi expliqué que le financement « doit provenir d’abord de la famille, puis des employés, puis des investisseurs régionaux, nationaux, européens et, enfin, internationaux, en dernier recours ».

Afin d’ancrer les fonds au niveau national, les partisans du marché du crédit cherchent à permettre à l’État de reprendre le contrôle sur les flux de crédit – ou du moins de retrouver une autorité significative en la matière. La Solution grecque et le RN prévoient d’y parvenir grâce à des banques de développement solides — la Banque hellénique de développement et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dont il faudrait augmenter les ressources — ces banques étant à même, pour les défenseurs de cette solution, de canaliser l’épargne vers des projets productifs nationaux 4.

Fratelli d’Italia cherche quant à lui à rétablir le contrôle de l’État sur le crédit par le biais d’une consolidation bancaire menée par l’État — fusionnant les banques d’investissement et les banques de détail sous la direction de l’État — afin de faire pression sur les institutions gagnant en importance en Italie pour qu’elles investissent à l’échelle nationale 5.

Comme ces partis ont tendance à considérer les marchés financiers mondiaux comme spéculatifs, ils préconisent une supervision financière forte, des taxes sur les revenus financiers et les banques, ainsi qu’une réglementation stricte des banques et des capitaux spéculatifs. Ces mouvements ont aussi tendance à croire que les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement ont facilité l’extraction des rentes nationales par le biais de rachats étrangers et d’ingérence dans la gouvernance d’entreprises nationales. Ainsi, FdI et le RN ont tous deux l’intention de protéger les actifs nationaux contre les rachats étrangers et l’imposition de la valeur actionnariale grâce à de nouvelles lois sur la gouvernance d’entreprise et à des droits de vote multiples qui favorisent les investisseurs nationaux.

Une mise en garde s’impose toutefois avant de regrouper les cas italien, français et grec dans un même groupe : l’économie française a, dans une certaine mesure, connu les deux facettes du capitalisme des gestionnaires d’actifs. D’une part, les marchés financiers sont très développés dans le pays et un nombre important de sociétés de gestion d’actifs ont leur siège en France. En 2024, environ 85 % de l’activité européenne de gestion d’actifs était concentrée dans six pays, le Royaume-Uni étant le plus important, mais la France arrivant en deuxième position.

D’autre part, la France a connu un niveau élevé et constant d’activités de rachat et d’acquisition, y compris plusieurs cas très médiatisés qui ont mobilisé politiquement les nationalistes. Selon les données de l’Institute for Mergers, Acquisitions, and Alliances, depuis 1991, la France a participé à 64 162 opérations de fusion-acquisition d’une valeur totale de 4 300 milliards d’euros — une somme supérieure aux opérations de fusion-acquisition en Italie sur la même période (2 100 milliards d’euros) 6.

Partisans du marché de capitaux

Alors que les partisans du marché du crédit proposent des politiques financières interventionnistes parce que le capitalisme des gestionnaires d’actifs a infligé des pertes nationales importantes à leurs économies, les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV), dont les économies ont subi moins de pertes, sont beaucoup moins critiques à l’égard du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Si, dans leurs pays également, l’épargne a été de plus en plus canalisée vers l’étranger par le biais des ETF et d’autres véhicules d’investissement institutionnels, et si le capital-investissement a contribué à une augmentation du nombre de rachats étrangers, l’impact a été nettement moins grave. Les partisans du marché de capitaux ont donc adopté une approche hybride qui combine des positions libérales avec certains instruments modérément interventionnistes qui ancrent les capitaux au niveau national.

J’appelle ce groupe celui des partisans du marché de capitaux : ses membres cherchent à canaliser l’épargne nationale vers les marchés financiers nationaux afin de permettre aux petites et moyennes entreprises de se financer sur ces marchés. En raison de l’accent mis sur le développement des marchés de capitaux, les partis de ce groupe poursuivent une orientation politique générale libérale, comprenant une réglementation et une fiscalité limitées des banques et des marchés financiers. Toutefois, pour faciliter l’émergence d’un cycle des marchés de capitaux, un certain degré d’ancrage national reste nécessaire. Par exemple, l’AfD cherche à attirer l’épargne des ménages et des fonds de pension nationaux vers des investissements en actions et en fonds afin de créer une « culture allemande de l’actionnariat ». Toutefois, elle entend favoriser les véhicules d’investissement qui investissent principalement, voire exclusivement, dans des actions allemandes grâce à des incitations fiscales. Cette idée souligne également la dynamique cyclique d’un tel régime.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, l’extrême droite ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

Inga Rademacher

Comme les trois économies allemande, autrichienne et néerlandaise ont connu une augmentation des rachats étrangers, bien que moins importante que dans les économies du premier groupe examiné, celles-ci cherchent à protéger les entreprises dans les domaines clefs de la technologie et des infrastructures par le biais d’un contrôle des investissements directs étrangers. Cet instrument est moins interventionniste que la réforme de la gouvernance d’entreprise et combine donc parfaitement les deux objectifs du libéralisme de marché et de l’ancrage national du capital. À l’issue d’un débat à la deuxième chambre néerlandaise, cette déclaration du PVV illustre bien un tel alliage : « La liberté lorsque cela est possible, la protection lorsque cela est nécessaire. »

Les globalistes gestionnaires d’actifs

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier qui diffère considérablement des deux autres régimes.

Comme leur nom l’indique, les partis de ce groupe ne se concentrent ni sur un cycle économique national des fonds ni sur la protection de leurs économies contre les intrusions étrangères. Au contraire, comme le capital mondial est concentré dans des institutions financières dont le siège social est situé dans leurs économies, les partis de ces pays cherchent à mettre en œuvre des réformes réglementaires et fiscales qui soutiennent les marchés financiers en général et les gestionnaires d’actifs en particulier. L’UDC, par exemple, ne soutient que des restrictions minimales pour le trading haute fréquence ; de même, Trump a abrogé la règle Volcker, permettant aux banques d’investir dans des fonds de capital-risque, des fonds spéculatifs et des fonds de capital-investissement. Enfin, l’UKIP/Reform UK a rejeté les cadres prudentiels de l’Union et de Bâle III, les considérant comme des menaces pour la City de Londres.

En Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ces partis d’extrême droite soutiennent le capitalisme des gestionnaires d’actifs à tel point qu’ils acceptent que cela puisse entraîner une nouvelle baisse des investissements productifs nationaux. Par exemple, l’administration Trump a noté que l’activité considérable de fusions-acquisitions sur les marchés américains depuis les années 1990 avait contribué à un niveau de concentration du capital si élevé que cela avait eu un impact négatif sur le nombre d’introductions en bourse. Malgré ce constat, au lieu de relancer les investissements productifs ou de freiner les fusions-acquisitions, Trump a redoublé d’efforts pour soutenir ces dernières, tout comme les marchés privés — cette politique ayant déjà été menée lors de son premier mandat 7.

Outre la déréglementation, les gestionnaires d’actifs mondialistes se sont concentrés sur des mesures de développement des marchés dans le domaine de la gestion d’actifs : Trump, par exemple, a mobilisé de nouvelles sources d’investissement pour les gestionnaires d’actifs en autorisant les plans de retraite 401(k) à inclure des investissements dans des fonds de capital-investissement et des fonds spéculatifs, canalisant ainsi efficacement l’épargne des ménages vers les marchés privés.

Enfin, si ces partis ne recherchent pas un cycle national de capitaux, ils ont néanmoins intérêt à ancrer les fonds générés à l’étranger. La loi sur les réductions d’impôts et l’emploi (Tax Cuts and Jobs Act) de Trump, adoptée en 2017, a introduit un système d’imposition territoriale qui incite les multinationales et les gestionnaires d’actifs américains à rapatrier leurs bénéfices.

Un nouveau paradigme

Nos recherches montrent que l’opposition couramment appliquée entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite. Au contraire, un régime entièrement différent est en cours d’élaboration, dans lequel l’État prend le contrôle du processus d’accumulation afin de préserver le capitalisme.

Selon la position des économies nationales dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs — que le pouvoir financier soit concentré au niveau national ou à l’étranger —, différentes voies sont choisies pour parvenir à une telle fin.

Les partisans du marché du crédit considèrent leurs économies comme les perdantes du capitalisme des gestionnaires d’actifs et cherchent donc à reconstruire la capacité de production nationale grâce à des crédits dirigés par l’État.

Les partisans du marché de capitaux ont l’intention d’ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers, mais ne prévoient pas de rompre avec la finance mondiale pour y parvenir.

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs embrassent le capitalisme financier, cherchant à protéger les gestionnaires d’actifs nationaux en en faisant des champions nationaux et en facilitant l’extraction des profits à l’étranger.

Des décennies d’inaction des partis traditionnels face à la concentration croissante du capital dans les pools de gestionnaires d’actifs ont entraîné des inégalités et une érosion de la sécurité économique dans les économies de marché avancées ; aujourd’hui, l’extrême droite comble ce vide.

Alors qu’elle occupe une place laissée vacante, cette extrême droite n’a pas l’intention d’alléger les pressions structurelles subies par les plus vulnérables de la société.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, elle ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

Sources
  1. Telos, n°15, 973.
  2. Exit, Control, and Politics : Structural Power and Corporate Governance under Asset Manager Capitalism », Politics and Society, vol. 50 (4), 2022, pp. 630-654.
  3. Compte rendu de la deuxième séance du mardi 09 avril 2024, Assemblée nationale.
  4. European asset managers on course to manage €33 trillion in 2024, European Fund and Asset Management Association, 12 décembre 2024.
  5. SEC Chairman Wants to Let More Main Street Investors In on Private Deals », The Wall Street Journal, 30 août 2018.
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