Ces derniers mois, plusieurs services de renseignements européens — notamment ceux de l'Allemagne et du Danemark, en novembre 2024 et en février 2025 — ont alerté sur la rapidité avec laquelle l'armée russe pourrait reconstituer ses forces et lancer une attaque contre l'Europe en cas d'arrêt des combats en Ukraine.
Selon Copenhague, Poutine aurait besoin de seulement six mois pour lancer une nouvelle attaque contre un pays européen frontalier de la Russie, et cinq ans pour une guerre à grande échelle sur le continent européen — dans le cas où les États-Unis de Donald Trump n’apporteraient pas leur soutien.
En parallèle de sa participation à des négociations sur la mise en place d’un cessez-le-feu en Ukraine, la Russie de Poutine continue de s’armer et de se préparer à la guerre. Quelques jours avant la venue du négociateur russe Kirill Dmitriev à Washington 1 — un signal envoyé par le Kremlin quant à sa volonté de vouloir développer ses relations avec Trump et mettre fin au conflit —, Vladimir Poutine signait un décret actant le lancement de la plus grande campagne de conscription depuis plus d’une décennie.
En réorientant l’économie russe vers l’industrie manufacturière et la production d’armement, Poutine a durablement transformé la Russie en État guerrier — à tel point que les services européens craignent que le Kremlin ne profite d’un arrêt des combats en Ukraine pour reconstituer ses forces et les diriger vers un autre de ses voisins.
En février, les services de renseignement militaires danois (Forsvarets Efterretningstjeneste) publiaient une mise à jour de leur évaluation annuelle portant sur la menace que fait peser la Russie sur le royaume du Danemark.
Le document dressait une temporalité explicite de la vitesse à laquelle l’armée russe serait en mesure de régénérer ses forces pour lancer une nouvelle guerre : six mois contre un seul pays suivant un arrêt des combats en Ukraine, deux ans pour un ou plusieurs pays membres de l’OTAN (principalement en Baltique), et cinq ans pour une guerre à grande échelle sur le continent européen — dans le cas où les États-Unis n’apporteraient pas leur soutien 2.
En novembre 2024, le président du Service fédéral de renseignement allemand, Bruno Kahl, estimait lui aussi que « les forces armées russes seraient probablement capables de mener une attaque contre les pays de l’OTAN en Europe d’ici la fin de la décennie, tant en termes de personnel que de matériel » 3.
La Russie mène déjà activement depuis 2022 une guerre hybride contre l’Europe qui cible principalement les infrastructures critiques et de transport, l’industrie ainsi que les gouvernements des États membres dans un effort destiné à semer le chaos et à tester les défenses des pays de l’OTAN. Selon le CSIS, ces attaques sont principalement concentrées dans le nord-est du continent, et visent avant tout les États baltes et nordiques. La Hongrie et la Serbie, qui se font régulièrement les relais de la propagande russe en Europe, n’ont connu aucune attaque identifiée comme provenant de Russie depuis 2022 4.
Les services danois précisent dans leur rapport de février que les délais associés aux risques pesant actuellement sur l’Europe suite à un arrêt des combats en Ukraine « supposent que l’OTAN ne se réarme pas simultanément au même rythme ».
L’un des principaux sujets discutés au sein de l’Alliance atlantique depuis l’élection de Donald Trump est la part du PIB que les États alliés consacrent à leur défense.
Le président américain veut définir une nouvelle cible de dépenses pouvant aller jusqu’à 5 % du PIB lors du prochain sommet de l’OTAN qui aura lieu à La Haye en juin. La plupart des pays européens membres de l’Alliance visent pour l’heure une cible de 3-3,5 % 5.
L’an dernier, un nombre record de pays membres de l’OTAN a atteint la cible des 2 % : 23 pays, contre 10 l’année précédente. Cependant, au vu de la menace représentée par Poutine et des lacunes capacitaires des pays européens, ce niveau de dépense est aujourd’hui largement vu comme insuffisant.
Ce soir à la fermeture des marchés, nous vivrons un moment historique.
Les États-Unis déclarent la guerre commerciale au monde.
La Maison-Blanche parle de « Liberation Day » et se propose de disrupter la mondialisation — une crise économique pourrait suivre ce barrage inédit de tarifs.
Tendances, analyses et données clefs pour vous accompagner jusqu’au bout de cette nuit douanière.
Donald Trump annoncera aujourd’hui, 2 avril à 16h (soit après la fermeture des marchés) à Washington (22h à Paris) ses droits de douane réciproques, un nouveau régime tarifaire qu’il qualifié de « the big one » qui devraient marquer un tournant dans la politique commerciale de la nouvelle administration.
Pour expliquer sa démarche, Trump prend souvent l’exemple des droits de douane de 10 % que l’Union européenne applique sur les importations de voitures en provenance des États-Unis, alors que ce tarif est de 2,5 % du côté américain. Plus récemment, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, mettait en avant les tarifs de 50 % que l’Union applique sur les produits laitiers américains.
Selon l’Organisation mondiale du commerce, en moyenne, les niveaux de droits de douane entre les deux blocs sont relativement similaires : pondérés par le volume des échanges, les droits appliqués par l’Union sur les produits américains s’élèvent à 4,2 % pour les produits agricoles et à 0,9 % pour les produits non agricoles.
Mais l’administration pourrait également prendre en compte des éléments qu’elle considère comme des barrières commerciales non tarifaires, comme par exemple la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).
Le 26 février, Trump déclarait qu’il allait imposer des droits de douane de 25 % sur l’Union européenne. D’après les dernières déclarations des différents responsables économiques de l’équipe Trump, les tarifs devraient effectivement être à deux chiffres et s’appliquer soit à toutes les importations entrant dans le pays, soit uniquement aux pays enregistrant les plus grands surplus commerciaux avec les États-Unis.
Plusieurs points restent en suspens jusqu’aux annonces de ce soir : les tarifs s’appliquent-ils à tous les produits importés ou uniquement à certains produits sectoriels comme les semi-conducteurs, les produits pharmaceutiques, le bois et le cuivre ? Seraient-ils collectés immédiatement ou avec un délai de mise en œuvre qui permettrait d’éventuelles négociations avec les pays visés ? Seraient-ils cumulatifs, par exemple pour les voitures, en plus des 25 % déjà annoncés ? Ou uniquement le niveau le plus élevé sera-t-il pris en compte ?
02/04/2025 16:57
Qui est Peter Navarro ?
Pour comprendre la position de Donald Trump sur la mondialisation, il faut se tourner vers Peter Navarro. « Mon Peter », comme l’appelle désormais le président des États-Unis et qui semble plus influent que le chef du Trésor américain.
Diplômé d’Harvard en 1979, il se décrit comme « un démocrate de Reagan et un démocrate de Trump abandonné par mon parti ».
Initialement aligné sur un modèle néolibéral, il prônait une vision de la mondialisation axée sur le libre-échange et enseignait l’économie tout en écrivant des ouvrages prônant les opportunités offertes par les marchés mondiaux.
Il change radicalement de position face à l’effet de la Chine. Il a déclaré qu’à partir de 2003, il commence à observer deux tendances : ses étudiants peinent à trouver des emplois et ne sont plus soutenus par des entreprises pour poursuivre des MBA. Il conclut qu’il s’agit de l’un des effets de l’admission de la Chine dans l’OMC en décembre 2001.
La difficulté de défaire les chaînes d’approvisionnement
Depuis 2018, la part de la Chine dans les importations brutes américaines diminue régulièrement, passant d’environ 22 % à 15 % en 2024. Mais la valeur ajoutée chinoise dans la consommation finale américaine reste relativement stable autour de 23 %.
L’écart entre les importations brutes et la valeur ajoutée qui se creuse indiquent la relocalisation et la complexité de défaire les chaînes de valeurs : des biens contenant des composants chinois arrivent aux États-Unis par des pays tiers, ce qui masque partiellement la dépendance réelle aux produits chinois.
Quel sera l’effet macroéconomique du Liberation Day ? La réponse d’Olivier Blanchard
Les droits de douane peuvent être instaurés pour des raisons compréhensibles, même si elles ne sont pas forcément bonnes : protéger un secteur, qu’on ait raison ou tort ; extraire des rentes de producteurs étrangers s’il y a des rentes à extraire. Bien entendu, en cas de représailles, tout le monde y perd, mais cela peut valoir la peine de prendre le risque.
Les droits de douane généralisés — ce vers quoi on semble s’acheminer — sont toutefois la pire forme de droits de douane. Ils sont néfastes pour le pays qui les impose, même en l’absence de représailles.
Le scénario classique est le suivant. L’effet initial de droits de douane plus élevés peut sembler positif : baisse des importations ; hausse de la demande pour les biens domestiques ; réduction du déficit commercial.
Cependant, avec des déficits plus faibles et des taux d’intérêt plus élevés pour contenir la demande, il y a une appréciation de la monnaie (le dollar, par exemple), une perte de compétitivité à l’export. Jusqu’à ce que le déficit commercial revienne au point de départ.
Alors : est-ce inutile ? C’est bien pire que cela. Une réallocation coûteuse des exportations vers les secteurs concurrencés par les importations ; une mauvaise allocation des ressources. Et quant aux recettes tirées des droits de douane : elles existent, mais à la fin, ce sont surtout les consommateurs américains qui les paient.
Il faut signaler un élément important qui modifie le scénario standard : l’énorme incertitude entourant la politique tarifaire de Trump. Les droits de douane sont-ils transactionnels ou permanents ? Vont-ils rester, augmenter, diminuer ?
Dans un tel contexte, si je suis une entreprise, que vais-je faire ? Vais-je construire une usine au Mexique ou aux États-Unis, au Vietnam ou en Chine, etc. ? Je ne sais pas, donc j’attends. Nous attendons tous. L’investissement diminue, la demande globale chute, et l’effet final est une récession.
À ce moment-là, le solde commercial s’améliore, pour deux raisons. L’effet direct des droits de douane, et une baisse de l’activité, donc des importations. Comme la Réserve fédérale des États-Unis tente de soutenir l’activité, des taux plus bas et un dollar plus faible stimulent les exportations. Cela semble formidable. On proclame un succès sur le front commercial – si l’on parvient à faire oublier la récession.
Mais cela ne dure qu’un temps. À mesure que l’économie se redresse, on revient au scénario initial. La dépréciation finit par se transformer en appréciation, l’activité repart, le déficit commercial revient au point de départ.
L’Union européenne a annoncé qu’elle répondrait de manière « robuste et calibrée ». Ursula von der Leyen devrait faire une déclaration demain, 3 avril. La Commission avait déjà prévu, pour mi-avril, des droits de douane sur un total de 26 milliards d’euros de biens américains, en réponse notamment aux nouveaux tarifs sur l’acier et l’aluminium introduits le 12 mars.
Le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi a déclaré : « L’America First ne doit pas se transformer en intimidation américaine, ni construire ses intérêts aux dépens des droits et intérêts légitimes des autres pays ». La Chine, le Japon et la Corée du Sud se sont d’ailleurs engagés à accroître les échanges commerciaux lors de leur premier dialogue économique en cinq ans.
L’Inde, qui a parmi les droits de douane les plus élevés de la région, a déjà réduit ses tarifs sur certains produits, dont le whisky, et des discussions sont en cours en vue de la conclusion, d’ici la fin de l’année, d’un accord de libre-échange.
Le Premier ministre canadien, Mark Carney, a déclaré que le Canada apporterait une réponse « intelligente » qui « ne désavantagera pas les producteurs canadiens ».
La présidente du Mexique Claudia Sheinbaum a déclaré le 1er avril : « Qu’ils sachent que nous sommes prêts. Nous nous réunissons deux ou trois fois par semaine avec l’équipe (composée d’experts du gouvernement et des entreprises) pour renforcer les différentes mesures ».
Israël a annoncé la suppression de tous les tarifs douaniers sur les importations en provenance des États-Unis.
Le Royaume-Uni se dit « prêt pour le pire ».
02/04/2025 15:35
Qu’est-ce que l’administration Trump espère obtenir ?
Il existe plusieurs tentatives d’expliquer l’utilisation des droits de douane par l’administration Trump, allant de l’incompétence — souvent mise en avant par le prix Nobel d’Économie Paul Krugman — jusqu’à des calculs politiques et géopolitiques élaborés.
En suivant Stephen Miran, président du Conseil des conseillers économiques, plusieurs analyses mettent en avant quelques constants que l’administration chercherait à adresser pour résoudre les contradictions internes du capitalisme américain :
Les États-Unis bénéficient autant qu’ils souffrent de la position du dollar, monnaie de réserve mondiale, et la désindustrialisation et le creusement de la dette extérieure en sont les conséquences.
La désindustrialisation a un impact sur la sécurité nationale, en ce qu’elle réduit les ressources financières à disposition des États-Unis. Miran soutient que la capacité physique à produire des biens est clef dans la puissance militaire.
À partir de là, le but ultime de l’administration serait d’utiliser les droits de douane pour négocier un nouvel accord du Plaza — l’accord de Mar-a-Lago — visant à déprécier le dollar. Dans ce contexte, les tarifs pourraient donc servir de monnaie d’échange pour obtenir des partenaires des États-Unis, une appréciation de leurs monnaies contre une suppression des droits de douane.
L’évolution historique des droits de douane appliqués par les États-Unis
Depuis 1945, les États-Unis se sont engagés dans une ouverture progressive du commerce international, via le GATT, puis l’OMC à partir de 1995. Les tarifs moyens ont chuté, favorisant l’intégration économique mondiale, notamment avec l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001. Ce mouvement a toutefois connu quelques revers, notamment lors de la présidence de Reagan dans les années 80 et de celle de Trump en 2016. L’administration Biden a gardé en place, et même renforcé, certaines mesures, notamment à l’encontre de la Chine.
Dans ses discours, Trump lie les politiques protectionnistes appliquées par les États-Unis à la rapide industrialisation du pays au 19ᵉ siècle. Il omet toutefois le rôle, bien plus important, des gains de productivité et de l’accumulation du capital.
02/04/2025 15:00
Le programme officiel du « Liberation Day » américain — et de la nuit douanière européenne
15h00 (heure de Paris) : Donald Trump se réunit avec son conseil d’experts en sur les questions commerciales pour finaliser « l’initiative tarifaire transformatrice ».
17h30 (heure de Paris) : la porte-parole Karoline Leavitt présente en avant-première cette journée que la Maison Blanche définit comme « historique ».
22h00 (heure de Paris) : Donald Trump dévoile les nouveaux tarifs réciproques « rétablissant l’équité dans le commerce américain » depuis le Rose Garden, devant la Maison-Blanche.
22h30 (heure de Paris) : Trump répond aux questions des médias avant une séance photo officielle.
00h00 (heure de Paris, le 3 avril) : des responsables de l’administration informent les leaders industriels sur la mise en œuvre des nouveaux tarifs afin « d’assurer une exécution fluide ».
02h00 (heure de Paris, 3 avril) : les marchés mondiaux réagissent « à la montée en puissance renouvelée de l’Amérique » avec l’ouverture de la Bourse de Tokyo.
02/04/2025 14:54
La balance commerciale des États-Unis — évolution depuis le 20 janvier
Le déficit commercial des États-Unis a atteint 131,4 milliards de dollars (contre 98,1 en décembre).
Le déficit commercial combiné des biens et des services a atteint 918 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 17 % par rapport à 2023.
02/04/2025 14:30
Le président de la République italienne Sergio Mattarella dénonce « une erreur profonde »
Le président de la République italienne Sergio Mattarella vient de déclarer après son entrevue à Rome avec le président estonien : « les droits de douane sont une erreur profonde. L’Union européenne doit apporter une réponse unie, calme et résolue ».
Il s’agit d’une déclaration particulièrement dure, le style de communication du Quirinal étant d’ordinaire très surveillé et discret, qui fait suite à ses prises de positions contre le risque d’une « vassalisation heureuse ».
Malgré la proximité de la présidente du Conseil Giorgia Meloni et du vice-président Salvini, comme nous le montrions dans notre sondage Eurobazooka, les Italiens sont majoritairement critiques de l’administration Trump : 59 % pense que l’élection de Donald Trump rend le monde moins sûr et 52 % que le président américain est un ennemi de l’Europe.
02/04/2025 14:25
Trump et Musk fragilisés électoralement dans le Wisconsin
Les annonces du « Liberation Day » interviennent au lendemain d’une défaite sérieuse pour le camp MAGA dans l’élection pour les juges de la Cour suprême du Wisconsin.
À la suite du scrutin de mardi 1er avril, c’est Susan Crawford, soutenue par le parti démocrate, qui l’a emporté face au candidat soutenu par Trump et Musk : dimanche 30 mars, le propriétaire de X s’était rendu dans l’État pour remettre deux chèques d’un montant d’un million de dollars à des électeurs tirés au hasard au cours d’un événement très médiatisé visant à inciter les soutiens du parti républicain à se rendre aux urnes.
Les démocrates avaient saisi cette implication pour structurer leur campagne autour du slogan « People vs Musk ». L’élection et cette stratégie ont été suivies de près, alors que le parti cherche sa voie pour les élections de mi-mandat de 2026 et tandis que Musk semble quant à lui vouloir appliquer le même mode opératoire que celui ayant propulsé Trump à la Maison-Blanche pour les prochains scrutins.
02/04/2025 14:10
À Washington, Donald Trump est réveillé : il vient de tweeter
02/04/2025 14:02
En images : la porte-parole de la Maison-Blanche briefe depuis lundi les journalistes
02/04/2025 13:31
Les mesures prises à ce jour
Après plusieurs annonces et revirements, l’administration Trump a instauré des droits de douane supplémentaires de 20 % sur les produits chinois — 10 % appliqués depuis le 4 février et 10 % supplémentaires depuis le 4 mars.
Des droits de douane globaux de 25 % sur l’acier et l’aluminium sont également en vigueur depuis le 12 mars.
Des tarifs de 25 % sur les voitures entreront en vigueur demain, 3 avril.
Les droits de douane de 25 % visant le Canada et le Mexique ont été suspendus à deux reprises, la dernière fois le 6 mars. Les droits de douane ne sont aujourd’hui en vigueur que pour les produits hors traité de libre échange (ACEUM), mais l’exemption pourrait prendre fin le 2 avril.
En matière de mesures de rétorsion, la Chine a appliqué des taxes de 15 % sur le charbon et le gaz naturel liquéfié, de 10 % sur le pétrole, les machines agricoles, les voitures à grosse cylindrée et les pick-ups, de 15 % sur le poulet, le blé, le maïs et le coton, et de 10 % sur le sorgho, le soja, le porc, le bœuf, les produits de la mer, les fruits, les légumes et les produits laitiers.
Le Canada a également annoncé des tarifs sur un total de 128 milliards de biens. La majorité a été suspendue pour le moment.
02/04/2025 13:13
Liberation Day
L’événement au cours duquel Trump annoncera les tarifs porte un nom : « Make America Wealthy Again ».
Peter Navarro, principal conseiller de Trump en matière de commerce, a déclaré que le plan du président devrait générer plus de 6 000 milliards de dollars de recettes fédérales au cours de la prochaine décennie. Cela correspondrait à un taux de 20 % sur l’ensemble des importations des États-Unis, en faisant l’hypothèse qu’elles ne baisseront pas suite à l’introduction d’un droit de douane.
Pour contribuer ou poser vos questions, vous pouvez nous écrire (contact[at]legrandcontinent.eu). Pour recevoir les dernières mises à jour, abonnez-vous au Grand Continent
Aujourd’hui, mercredi 2 avril, le président américain doit annoncer des tarifs réciproques lors d’une cérémonie qui se tiendra dans la roseraie de la Maison-Blanche. Trump a qualifié ce nouveau régime tarifaire, dont très peu de détails ont pour l'instant filtré, de « the big one ».
Son impact devrait varier en fonction de la portée des mesures et des mesures de rétorsion que les pays visés décideront de mettre en place.
Selon plusieurs informations, Donald Trump aurait été présenté, au cours du week-end du 29 mars, avec une option pour la mise en œuvre de tarifs réciproques qui sont attendus pour aujourd’hui, le 2 avril. Il n’aurait pas été satisfait par celle-ci, et la révision de cette première version, qui est toujours en cours, ne laisse que très peu d’éléments disponibles sur la portée des mesures.
Trois éléments détermineront l’impact de ces nouveaux droits de douane sur les États-Unis et les pays visés : le niveau appliqué (y compris la prise en compte ou non dans le calcul de ce que l’administration perçoit comme des barrières non tarifaires, comme la TVA), la visée (un groupe de pays, comme indiqué précédemment par le secrétaire au Trésor Scott Bessent, ou une approche globale), et les mesures de représailles des pays concernés.
Peter Navarro, principal conseiller de Trump en matière de commerce, a déclaré que le plan du président devrait générer plus de 6 000 milliards de dollars de recettes fédérales au cours de la prochaine décennie. Ce chiffre à lui seul donne une idée de ce à quoi pourrait ressembler le nouveau système commercial de Trump.
Ainsi, à partir des différentes déclarations, les annonces d’aujourd’hui pourraient voir des tarifs à deux chiffres imposés sur la grande majorité des partenaires commerciaux de Washington.
Pour atteindre un tel niveau, pour les pays européens, l’administration devrait sans doute ajouter dans son calcul la TVA. Trump avait déjà déclaré le 26 février qu’il allait imposer des droits de douane de 25 % sur tous les produits de l’Union.
L’administration pourrait aussi décider de les collecter immédiatement.
Il est également possible que l’administration engage des négociations par la suite avec chaque pays individuellement. Comme dans le cas du Canada, des pauses et des délais sont également susceptibles d’être accordés.
Le calcul de la Commission européenne, en charge de la politique commerciale des 27, semble prendre en compte cette possibilité. Le commissaire en charge du commerce s’est déjà rendu à Washington à deux reprises.
L’Union devrait annoncer des premières mesures de rétorsions le 13 avril. Elle avait déjà prévu des droits de douane sur un total de 26 milliards d’euros de bien américains, en réponse notamment aux nouveaux tarifs sur l’acier et l’aluminium introduites le 12 mars. Aucune mesure n’a été annoncée en réponse aux droits de douane sur les voitures qui entreront en vigueur demain, jeudi 3 avril.
Au-delà de ces mesures, la question de l’extension des droits de douane aux services pourrait encore accélérer le conflit commercial. Sur le plan des services, les États-Unis ont enregistré un excédent commercial de 109 milliards d’euros avec l’Union en 2023.
Von der Leyen a déclaré hier, mardi 1er avril : « L’Europe a beaucoup de cartes en main, qu’il s’agisse des échanges commerciaux, de la technologie ou de la taille de notre marché. Mais cette force repose également sur notre volonté de prendre des contre-mesures fermes. Toutes les cartes sont sur la table ».
La France et l’Allemagne sont les deux pays qui se sont exprimés en faveur d’une réponse rapide et forte. Robert Habeck a notamment déclaré qu’il était « crucial que l’Union apporte une réponse décisive », ajoutant : « Il doit être clair que nous ne reculerons pas ».
À l’opposé, Giorgia Meloni a appelé à ne pas « réagir de façon impulsive, mais de manière raisonnée ». Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a fait un dernier appel au président américain sur X : « Réfléchissez-y, Monsieur le Président et chers amis américains, avant de décider d’imposer des droits de douane contre vos plus proches alliés. La coopération est toujours préférable à la confrontation ».
Dans un scénario maximaliste où Trump appliquerait des droits de douane de 25 % sur toutes les importations, cela entraînerait une perte totale de 1 400 milliards pour l’économie mondiale 1.
Au niveau européen, selon une étude du Peterson Institute 2, l’application de tarifs douaniers de 25 % par les États-Unis sur l’Union entraînerait des pertes économiques pour les deux parties, qui seraient exacerbées par des mesures de représailles.
Sans mesures de rétorsion, en 2025, les tarifs coûteraient 0,03 % de PIB aux États-Unis (par rapport aux prévisions sans droits de douane). Ce chiffre est de -0,14 pour l’Allemagne, de -0,04 pour l’Italie et de 0,1 pour la France, pour qui la dépréciation de l’euro serait plus importante que l’impact direct des droits de douane.
En cas de mesures de rétorsion, les droits de douane pénaliseraient les États-Unis de -0,05 point de PIB dès cette année.
Les exportations vers les États-Unis représentent environ 20 % du total des exportations de l’Union européenne vers des pays tiers, mais cette moyenne cache d’importantes disparités entre les États membres.
L’Allemagne et l’Italie affichent des parts similaires, avec respectivement 22,1 % et 22,3 % de leurs exportations extra-européennes dirigées vers le marché américain.
En revanche, l’Irlande se distingue nettement par une forte dépendance commerciale vis-à-vis des États-Unis, qui absorbent 45,9 % de ses exportations hors Union.
À l’autre extrémité du spectre, la France (16,3 %) et l’Espagne (13,1 %) apparaissent significativement moins exposées.
L’exposition spécifique de chaque pays dépend également de la valeur ajoutée domestique dans les produits exportés.
Au-delà de la balance commerciale, la relation transatlantique reposait sur un équilibre que Washington cherche à briser.
Mais en matraquant l’Europe de tarifs, l’administration Trump, sur les conseils de l’influent Stephen Miran, veut corriger une situation qui bénéficie aux Américains.
Si les États-Unis continuent à vouloir faire plier l’Europe, ils risquent de tout perdre : maintenir une relation avec eux deviendra tout simplement trop cher.
Le concept de « Bretton Woods 2.0 », inventé par Folkerts-Landau et Garber en 2003, décrivait un ordre monétaire organisé autour de la Chine dont les excédents étaient réinvestis dans la dette américaine, agissant ainsi à la fois comme la source de la détérioration de la balance courante américaine et comme le garant de sa viabilité.
Nous sommes aujourd’hui à l’ère de « Bretton Woods 3.0 » : la principale contrepartie du besoin de financement des États-Unis est une économie mature, l’Europe.
Depuis 2022, les investisseurs de la zone euro sont les principaux détenteurs étrangers de la dette publique américaine. Les États-Unis devraient y trouver leur compte car il est préférable de compter sur l’épargne d’un allié politique et militaire pour continuer à mener des politiques fiscales dépensières que sur un rival géopolitique tel que la Chine.
Cette approche coercitive des États-Unis a une limite fondamentale : les stratégies alternatives des Européens — par exemple le développement de leur propre souveraineté en matière de défense — pourraient devenir économiquement attrayantes si le coût de la relation transatlantique devenait trop élevé. Le fait que Friedrich Merz ait déjà exprimé son intérêt pour une telle révision stratégique pointe dans cette direction.
Penser la relation transatlantique au-delà de la balance commerciale
Les déficits commerciaux bilatéraux ne devraient pas avoir d’importance d’un point de vue macroéconomique. Seule la balance globale des opérations courantes — qui mesure la part de l’investissement intérieur qui ne peut être couverte par l’épargne intérieure et détermine donc le volume des entrées de capitaux nécessaires en provenance du reste du monde — est importante en termes de viabilité financière.
Pourtant, puisque les équilibres bilatéraux semblent être la boussole de Donald Trump sur ces questions, ils ne peuvent en pratique pas être ignorés étant donné l’ampleur du déficit commercial bilatéral des États-Unis vis-à-vis de l’Union — 235 milliards de dollars en 2024, soit un cinquième du total. La réalité de la relation transatlantique est toutefois beaucoup plus complexe et plus équilibrée que ce que l’examen superficiel du commerce des marchandises pourrait laisser penser. En effet, la « balance commerciale » ne prend en compte que les échanges de marchandises. À cet égard, la détérioration de la position des États-Unis par rapport à la zone euro est évidente, alors même que le déficit était déjà important il y a dix ans. Il est intéressant de noter que, du moins pour l’instant, la nouvelle dépendance de l’Europe à l’égard du gaz liquéfié américain pour remplacer le gaz naturel russe n’a pas changé la donne : la régularité dans le temps de la détérioration de la balance commerciale bilatérale des États-Unis — qui semble d’ailleurs imperméable aux changements d’orientation politique à Washington — suggère que quelque chose de plus structurel est en jeu dans ce domaine.
Toutefois, cet important déficit commercial américain — environ 200 milliards d’euros cumulés au cours des quatre trimestres allant jusqu’au troisième trimestre 2024, le dernier point de données disponible si l’on utilise les données européennes et non américaines — ne s’accompagne pas d’un déficit équivalent de la balance courante : selon cette mesure, la relation bilatérale entre les États-Unis et la zone euro a été presque parfaitement équilibrée au cours des deux dernières années.
En simplifiant un peu, il faut ajouter à la balance commerciale les échanges de services et les flux de revenus pour obtenir le compte courant. Jusqu’au début de l’année 2019, les balances commerciale et courante évoluaient de manière synchronisée. La divergence provient d’une détérioration soudaine et massive du déficit de la zone euro dans les échanges de services avec les États-Unis, et dans une moindre mesure une dégradation de sa balance des revenus.
Commençons par les services. La Banque centrale européenne (BCE) fournit une ventilation assez précise de la balance bilatérale des services. Les échanges de « redevances pour l’utilisation de la propriété intellectuelle (PI) » ont été le principal moteur de la détérioration globale de la balance des services de la zone euro avec les États-Unis au cours des dernières années.
Dans son bulletin de juin 2023, l’article portant sur le compte courant de la zone euro après la pandémie mentionne d’ailleurs cette donnée clef 1. La BCE attribue ce mouvement aux « opérations de restructuration menées par de grandes entreprises multinationales, y compris le transfert aux États-Unis d’actifs de propriété intellectuelle, précédemment détenus dans des filiales situées dans des centres offshore. Du point de vue de la zone euro, ces transactions impliquent principalement l’Irlande et les Pays-Bas, en raison de leur rôle de plaque tournante pour les grandes entreprises multinationales de la zone euro ».
Cette question n’est pas seulement technique. Derrière les réorganisations d’entreprises se cache en effet une « vérité » économique. Pendant des années, la balance européenne des services a sous-évalué les importations de produits de propriété intellectuelle qui étaient pourtant américains — c’est-à-dire les licences de logiciels accordées par des développeurs basés aux États-Unis. Le fait que ces produits soient désormais délocalisés aux États-Unis — notamment pour des raisons fiscales que nous examinerons plus loin — rend à notre avis plus réalistes les calculs des échanges de services tels qu’ils désormais pris en compte dans les données de la balance des opérations courantes.
Les « bonnes affaires » des États-Unis en Europe : un Bretton Woods 3.0
En résumé, l’Europe vend des « biens physiques » de la vieille école aux États-Unis et achète en échange des « biens dématérialisés » aux États-Unis, d’une manière essentiellement équilibrée. Pour être plus concret et bien sûr caricatural : pendant la journée, les Européens fabriquent des voitures pour le marché américain en utilisant des logiciels américains avant de rentrer chez eux pour regarder des séries télévisées américaines sur des plateformes américaines.
Or il n’est pas bon pour l’économie européenne de se spécialiser ainsi.
En effet, à mesure que les revenus augmentent, les préférences des consommateurs s’orientent vers des « expériences » — essentiellement fournies par des services (par exemple, loisirs ou soins de santé de qualité) — plutôt que vers la possession de biens matériels. En outre, alors que la domination des États-Unis en matière de propriété intellectuelle reste incontestée — du moins pour l’instant — la concurrence pour la fourniture de biens est intense, par exemple pour les voitures.
L’Europe vend des « biens physiques » de la vieille école aux États-Unis et achète en échange des « biens dématérialisés » aux États-Unis, d’une manière essentiellement équilibrée.
Gilles Moëc
Ainsi, si l’on prend en compte les services, la relation transatlantique semble bénéfique pour les États-Unis à long terme. La seule pomme de discorde devrait être de nature politique : l’administration américaine actuelle accorde une importance toute particulière au déficit commercial en biens matériels, considéré comme une menace pour les perspectives d’emploi des cols bleus américains. Il nous semble y avoir très peu de preuves que ce soit le cas. En effet, le déficit commercial bilatéral est en augmentation constante depuis plus de 10 ans, tandis que la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi total s’est stabilisée à environ 10 % aux États-Unis. Accorder une telle importance à cette question pourrait même être un mauvais calcul politique à long terme, puisque davantage d’Américains sont aujourd’hui employés par Google que par Ford Motors.
Passons maintenant aux échanges de revenus. Paradoxalement, compte tenu de leur déficit dans la balance bilatérale des revenus, les Européens tirent moins de profits de leurs immenses investissements financiers dans les actifs américains qu’ils ne paient aux investisseurs américains sur un stock d’investissement pourtant de moindre ampleur des Américains dans les actifs européens. Cela est d’autant plus remarquable que les taux d’intérêt sont tendanciellement plus élevés aux États-Unis qu’en Europe.
Le rendement des investissements de portefeuille est beaucoup plus élevé pour les investisseurs américains dans la zone euro que pour les investisseurs européens aux États-Unis. Cette situation s’explique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les entreprises américaines versent généralement des dividendes moins élevés que leurs homologues européennes. Ensuite, il y a également une différence significative dans le rendement des revenus des investissements directs, beaucoup plus élevés pour les Américains que pour les Européens — un écart significatif apparaissant au cours des cinq dernières années.
Nous sommes tentés d’expliquer cela par la vaste réforme de l’impôt sur les sociétés mise en œuvre par Donald Trump au cours de son premier mandat, qui a fortement incité les entreprises multinationales ayant leur siège aux États-Unis à rapatrier les bénéfices de leurs entités étrangères en réduisant le taux global de l’impôt sur les sociétés de 35 % à 21 % et en modifiant les règles d’exonération des bénéfices accumulés dans les pays étrangers. C’est aussi probablement la raison pour laquelle elles ont délocalisé leur propriété intellectuelle. La seule catégorie dans laquelle les investisseurs de la zone euro aux États-Unis sont mieux lotis que les investisseurs américains dans la zone euro est celle des « autres investissements ». Cette catégorie comprend les prêts et les dépôts en devises, sur lesquels joue mécaniquement le différentiel de taux d’intérêt. Cela devrait rappeler à l’administration américaine que les entreprises américaines font de « bonnes affaires » dans la zone euro et que les bénéfices qui y sont produits contribuent à compenser le déficit commercial des États-Unis et génèrent des recettes fiscales dont le budget américain a grand besoin. Fondamentalement, le recyclage des économies des Européens dans des actifs américains contribue à assurer la viabilité financière de l’économie américaine.
David Folkerts-Landau avait forgé avec Peter Garber l’expression « Bretton Woods 2.0 » en 2003 pour décrire un ordre monétaire mondial potentiellement stable organisé autour de la Chine recyclant ses excédents en actifs américains, en particulier en titres du Trésor, agissant ainsi à la fois comme la source de la détérioration du déficit de la balance courante des États-Unis et comme la source de son financement. En 2009, ces auteurs ont prédit qu’avec la maturation de l’économie chinoise — qui génère donc moins d’excédents — d’autres pays émergents tels que l’Inde prendraient le relais.
Accorder une telle importance à la question manufacturière pourrait être un mauvais calcul politique à long terme, puisque davantage d’Américains sont aujourd’hui employés par Google que par Ford Motors.
Gilles Moëc
Nous pensons que « Bretton Woods 3.0 » est déjà en place, avec deux différences majeures par rapport au modèle Folkerts-Landau/Garber : premièrement, la principale contrepartie du besoin de financement des États-Unis est une économie mature, la zone euro, et non une économie émergente ; et deuxièmement, il ne s’agit pas du revers d’un déficit bilatéral des États-Unis vis-à-vis de l’Europe si l’on prend en compte les échanges de services et les flux de revenus.
Là encore, les États-Unis devraient y trouver leur compte : il est beaucoup plus confortable de compter sur l’épargne d’un allié politique et militaire pour continuer à mener des politiques fiscales dépensières que sur l’épargne d’un rival géopolitique tel que la Chine.
Pour que ce Bretton Woods 3.0 puisse continuer à fonctionner, il faut que la zone euro continue à générer des excédents globaux de la balance courante, au-delà de sa relation bilatérale avec les États-Unis, afin de pouvoir exporter l’épargne excédentaire vers les États-Unis. Il y a en effet au moins deux façons d’interpréter les excédents de la balance courante : il s’agit soit du symptôme d’une faiblesse de la demande intérieure, soit du résultat d’une forte compétitivité.
Ici apparaissent les contradictions internes de l’approche américaine actuelle à l’égard de l’Europe. Les responsables politiques américains déplorent régulièrement la faiblesse de la demande européenne — Donald Trump l’a exprimé dans son discours à Davos en janvier — alors que c’est précisément cette faiblesse — contrepartie de l’excès d’épargne de l’Europe — permet aux Européens d’acheter des quantités massives de titres américains. La faiblesse de la croissance européenne se traduit également par une baisse de la valeur des actifs financiers européens par rapport aux actifs américains, ce qui rend les avoirs en dollars américains attrayants pour les Européens.
Les Européens peuvent accepter d’être mal rémunérés en termes de dividendes et d’intérêts sur leurs actifs américains si les gains en capital restent élevés. Or si en plus de la faiblesse de la demande intérieure ils étaient frappés par des droits de douane, leur capacité à recycler l’épargne vers les actifs américains diminuerait, de même que leur capacité à orienter une part importante de leur consommation vers des produits générant des revenus de propriété intellectuelle pour les entreprises américaines.
De quoi un « Accord Mar-a-Lago » serait le nom
Il en va de même pour les préoccupations relatives aux devises. L’administration américaine souhaite une baisse du dollar. Or, une appréciation de l’euro se traduirait par une diminution de l’excédent de la balance courante en Europe et donc par une moindre capacité à financer le déficit américain.
Stephen Miran, nommé président du Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche, a écrit, lorsqu’il travaillait encore dans le secteur privé, un essai très pertinent sur la manière de déformer le système monétaire mondial pour mieux servir les intérêts économiques des États-Unis. Il y évoque plusieurs moyens de provoquer une dépréciation du dollar sans pour autant entraîner une baisse de la demande d’actifs américains, ce qui entraînerait une hausse des taux d’intérêt aux États-Unis et, à terme, un ralentissement de l’économie et compliquerait encore davantage la résolution de l’équation budgétaire déjà complexe.
Son idée est que, dans le cadre d’un « Accord de Mar a-Lago », s’inspirant des accords du Louvre et du Plaza des années 1980, lorsque l’Europe et le Japon avaient consenti à un effort conjoint pour déprécier le dollar, les banques centrales étrangères accepteraient de transférer leurs réserves vers des obligations du Trésor américain à très long terme — voire une dette perpétuelle — ce qui plafonnerait les taux d’intérêt à long terme tandis que les investisseurs privés déserteraient le marché américain, anticipant la dépréciation du dollar.
Miran lui-même souligne combien il serait improbable que les Européens acceptent une telle démarche et introduit pour cette raison une dimension coercitive : l’investissement à long terme dans la dette américaine constituerait la « compensation » que les Européens paieraient pour éviter les droits de douane et bénéficier du maintien de la protection militaire de Washington. Cependant — et c’est un point auquel Miran fait allusion, sans le résoudre — un problème majeur est que les investissements européens aux États-Unis résultent principalement d’une multitude de décisions décentralisées prises par des opérateurs privés : entreprises de l’économie réelle pour les investissements directs, gestionnaires d’actifs et investisseurs institutionnels pour les mouvements de portefeuille.
Le recyclage des économies des Européens dans des actifs américains contribue à assurer la viabilité financière de l’économie américaine.
Gilles Moëc
Les réserves des banques centrales y jouent un rôle très modeste. C’est une différence essentielle avec Bretton Woods 2.0, lorsque les investissements chinois dans les bons du Trésor américain étaient centralisés par le gouvernement. Il est donc difficile de comprendre comment un accord de Mar-a-Lago fonctionnerait concrètement : si les investisseurs privés étrangers aux États-Unis décident de rester sur place, aucune intervention verbale des banques centrales ne pourrait les convaincre de bouger.
Par ailleurs, si, parallèlement à une « déclaration commune solennelle » en faveur d’un dollar plus faible, la BCE annonçait son engagement à acheter des titres de dette américains à très long terme, les investisseurs privés pourraient décider qu’avec le renforcement de la viabilité à long terme des finances publiques américaines, il est plus judicieux d’accroître leurs avoirs en actifs américains.
L’essai de Miran propose une autre idée — inquiétante : la possibilité de taxer les intérêts versés par les titres du Trésor aux investisseurs non-résidents. Cela les « éloignerait » probablement du marché obligataire américain, mais, compte tenu de l’écart entre le montant des réserves des banques centrales et les avoirs américains des investisseurs privés, l’effet net sur le coût global du financement américain pourrait être dramatique pour la santé de l’économie américaine.
Dans la réalité, nous pensons qu’un « accord de Mar-a-Lago » ne pourrait pas fonctionner sans un engagement des banques centrales non américaines à relever leurs taux directeurs afin de réduire l’écart avec la Réserve fédérale (Fed). Cela serait essentiel pour déclencher un rapatriement ordonné de l’épargne hors des États-Unis.
Même en ignorant la question, pourtant cruciale, de l’indépendance de la BCE, le calcul des Européens deviendrait alors très complexe. En effet, ils pourraient décider que la protection militaire des États-Unis et l’évitement des droits de douane ne justifient pas une appréciation de l’euro néfaste pour la compétitivité, combinée à une politique monétaire qui ne ferait qu’aggraver les performances économiques médiocres du continent. Le coût d’une intensification de leur propre effort de défense pourrait, comparativement, paraître acceptable, surtout si une part significative de ces dépenses supplémentaires est consacrée aux entreprises européennes.
En somme, l’approche actuelle des États-Unis concernant leurs relations commerciales et financières avec l’Europe vise à améliorer une situation déjà largement bénéfique aux États-Unis. Il y a une limite à la promotion des intérêts américains par la coercition. Il est possible que les Européens considèrent que le coût macroéconomique global de la tentative à tout prix de maintenir un lien politique et de défense étroit avec les États-Unis devienne trop élevé — rendant ainsi d’autres options géopolitiques plus acceptables.
Un bouleversement stratégique en Allemagne ?
Dans son livre de 2022, Leadership, six études de stratégie mondiale, Henry Kissinger rappelait comment les dirigeants européens qu’il respectait le plus — l’ouvrage contient une analyse pénétrante de la perspicacité d’Adenauer et de De Gaulle — lui exprimaient souvent des doutes quant à la solidité de l’engagement américain dans la défense de ses alliés européens.
Un événement en particulier était régulièrement évoqué lors de ses conversations avec Adenauer : le fait que les États-Unis aient mis un coup d’arrêt à trois de leurs principaux alliés — la France, Israël et le Royaume-Uni — dans leur opération à Suez en 1956. En fin de compte, la conclusion que la France tira de Suez fut la nécessité de se doter de sa propre capacité nucléaire militaire, tandis que l’Allemagne — après le départ d’Adenauer du pouvoir — commença à développer sa propre stratégie à l’égard du bloc soviétique (« Ostpolitik »).
L’approche actuelle des États-Unis concernant leurs relations commerciales et financières avec l’Europe vise à améliorer une situation déjà largement bénéfique aux États-Unis. Mais il y a une limite à la promotion des intérêts américains par la coercition.
Gilles Moëc
La déclaration du prochain chancelier allemand Friedrich Merz résonne à la lumière de ces exemples historiques : « Nous devons discuter avec les Britanniques et les Français — les deux puissances nucléaires européennes — pour savoir si le partage nucléaire, ou du moins la sécurité nucléaire du Royaume-Uni et de la France, pourrait également s’appliquer à nous ».
Demander aux Européens de sacrifier leur propre compétitivité, avec un transfert de la demande et de l’activité manufacturière de l’Europe vers les États-Unis, pose la question du coût relatif pour les Européens.
Ils pourraient préférer consacrer cette part de leur PIB à d’autres questions, telle que l’organisation d’une défense souveraine. Stephen Miran permet aux Européens d’envisager qu’un autre calcul est possible — par rapport à son objectif initial, c’est pour le moins paradoxal.