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06.05.2026 à 11:41

Byblos, cité des rois et des dieux, à l’Institut du monde arabe

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine
À l’heure où la préservation du patrimoine au Liban et la transmission des héritages culturels constituent des enjeux majeurs, l’Institut du monde arabe consacre une exposition exceptionnelle à Byblos, le premier port maritime international au monde.
Texte intégral (3290 mots)
Mosaïque représentant l’enlèvement d’Europe, Byblos, époque romaine, fin II<sup>e</sup>&nbsp;- début III<sup>e</sup>&nbsp;siècle, 222&nbsp;x&nbsp;243&nbsp;cm. Ministère de la culture/Direction générale des antiquités du Liban.

L’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, du 24 mars au 23 août 2026, était prévue pour l’automne 2024. Mais elle avait été déprogrammée en raison de la guerre au Liban. C’est finalement en pleine nouvelle guerre qu’elle vient d’être inaugurée, les objets précieux ayant réussi à sortir à temps du pays bombardé.


Byblos, à une quarantaine de kilomètres au nord de Beyrouth, était en Méditerranée orientale « la cité portuaire la plus puissante à l’âge du bronze », rappelle Élodie Bouffard, commissaire et responsable des expositions à l’Institut du monde arabe (IMA). Un véritable carrefour commercial entre l’Orient, l’Égypte, l’Anatolie et même la Crète minoenne.

Le site a été fouillé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, révélant d’inestimables trésors (bijoux, statuettes, vaisselle d’or et d’argent, armes d’apparat…) dont une partie est exposée à Paris. Le parcours historique proposé permet aussi de dresser un bilan archéologique très précis des recherches menées pendant plus de cent cinquante ans, jusqu’aux travaux récents de Tania Zaven, commissaire scientifique de l’exposition et directrice du site de Byblos.

Collier à pendentif en forme de « pylône » dont le décor montre une double représentation de pharaon assis de part et d’autre d’un faucon et pendentif en forme de coquille au nom de roi Yapi-Shemou-Abi. Byblos, nécropole royale (tombe II), âge du Bronze moyen. Or et pierres semi-précieuses. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Byblos et les pharaons

Ce sont les échanges économiques avec l’Égypte qui permettent à la cité-État de connaître son premier essor dans les années 2800-2750 avant notre ère, comme le suggère un vase en pierre au nom de Khâsekhemouy, pharaon de la IIe dynastie, découvert à Byblos.

Le port de la ville, au cœur de la région qui sera nommée Phénicie par les Grecs, deux mille ans plus tard, se trouve au débouché maritime de plusieurs grandes routes commerciales qui convoient le lapis-lazuli depuis l’Asie centrale (Afghanistan actuel) ou encore l’argent provenant d’Anatolie (Turquie). La population locale y ajoute ses propres ressources, notamment le bois de cèdre et autres conifères que les pharaons se procurent pour fabriquer de luxueux navires ou des cercueils.

Les relations avec l’Égypte s’intensifient au cours de l’Ancien Empire (vers 2750-2250 avant notre ère), époque des pharaons bâtisseurs des grandes pyramides. Parmi les trésors de la reine Hétephérès, mère de Khéops, découverts dans son tombeau à Gizeh, on compte des bijoux en argent incrustés de pierres qui ont sans nul doute transité par Byblos, après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres.


À lire aussi : Que sait-on des reines bâtisseuses de pyramides ?


Mais c’est dans la première moitié du deuxième millénaire (vers 1900-1600 avant notre ère) que la cité commerciale connaît son apogée. Elle est alors la plaque tournante des échanges entre Orient et Occident, comme en témoigne une jarre crétoise à bec verseur, dans le style dit « de Camarès », mise au jour à Byblos. Au même moment, les pharaons égyptiens de la XIIe dynastie (vers 1974-1781 avant notre ère) envoient aux souverains de la cité de magnifiques bijoux sur lesquels leurs noms sont inscrits en hiéroglyphes dans des cartouches.

C’est aussi de cette époque glorieuse que date le temple dit « aux obélisques », car il est orné de nombreuses aiguilles de pierre dont la forme est empruntée à l’art égyptien. La civilisation pharaonique paraît extrêmement prestigieuse aux yeux des souverains et de l’élite. Les rois Abichemou et Ipchemouabi (ou Yapi-Shemou-Abi) possèdent des objets de luxe produits dans la vallée du Nil ou fabriqués localement en style égyptien. De magnifiques bijoux « égyptisants » en or, ornés de pierres multicolores ont été découverts dans la nécropole royale.

Le degré de soumission des rois de Byblos aux pharaons oscille, au fil de siècles, entre alliance et vassalité, selon la période et la puissance effective de l’empire égyptien.

Plaquette décorée du visage de la déesse Hathor sur un pilier. Byblos, âge du Bronze moyen. Ivoire. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Le périple d’Ounamon

À la fin du Nouvel Empire, au XIe siècle avant notre ère, l’Égypte se divise en deux royaumes : l’un au sud, l’autre au nord. Le rayonnement du pays est amoindri par cette scission politique. C’est ce que traduit bien un récit égyptien racontant l’expédition d’Ounamon, envoyé à Byblos par le grand prêtre du dieu Amon de Thèbes, en Haute-Égypte. Ounamon est chargé d’aller chercher du bois pour permettre la reconstruction de la barque sacrée qui sert à transporter la statue de culte du dieu égyptien.

Ounamon emporte avec lui une cargaison de métal précieux. De l’argent qui sert alors de monnaie d’échange sous la forme de petits lingots. Mais, au cours d’une escale, l’Égyptien se fait voler son argent. Il poursuit néanmoins sa navigation vers Byblos. Reçu par le roi de la cité, il tente de le persuader de faire don de bois à l’Égypte comme s’il s’agissait d’un tribut. Mais le souverain refuse et rappelle les règles élémentaires du commerce qui sont fondées sur un échange réciproque.

La fin du récit est perdue, mais il est clair que l’Égypte n’a plus alors le statut de grande puissance. Le dernier pharaon dont le nom a été retrouvé à Byblos est Osorkon II (vers 865-830 avant notre ère). D’autres empires vont désormais prendre le relais des pharaons : les Assyriens, les Babyloniens, puis les Perses, jusqu’à ce que le conquérant gréco-macédonien Alexandre le Grand s’empare à son tour de la Phénicie, en 332 avant notre ère.

Byblos passe ensuite sous la domination des Ptolémées, successeurs d’Alexandre en Égypte, puis des Séleucides, autre dynastie gréco-macédonienne, et, enfin, des Romains.

Buste de la déesse Hathor. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze moyen. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

La Dame de Byblos

Les relations économiques entre Byblos et l’Égypte sont accompagnées d’échanges culturels et religieux. Les rois de Byblos rendaient un culte à une grande déesse nommée Baalat Gebal, c’est-à-dire « la Dame de Byblos ». Elle était considérée par les Égyptiens comme l’équivalent de la déesse Hathor, liée à la maternité, à la joie et à la fertilité.

À l’âge du Bronze, la Dame de Byblos est figurée suivant les codes de l’art égyptien, coiffée d’une lourde perruque ou arborant des cornes de vache.

Le roi de Byblos, élu de la déesse

Le souverain de Byblos joue le rôle d’intermédiaire entre la Baalat Gebal et ses sujets. Il est censé avoir été intronisé par la Dame. Au Vᵉ siècle avant notre ère, le roi Yehawmilk affirme ainsi, sur une stèle :

« Je suis Yehawmilk, roi de Byblos […], moi que la Dame de Byblos a fait roi de Byblos. »

Cependant, malgré cette affirmation de son droit divin, il ne semble pas avoir régné en souverain absolu. Il devait, au moins en certaines occasions, consulter un Conseil des Anciens, sorte d’assemblée législative, connue par des inscriptions.

La fonction royale disparaîtra après la conquête de la ville par Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère. Byblos se mue alors en cité de type grec, ou polis, avec un corps civique, un Conseil et des magistrats élus.

Figurines divines. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze. Bronze et feuille d’or. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Isis à Byblos

Plutarque, auteur romain de langue grecque du début du IIe siècle, nous rapporte un mythe qui met en lien la déesse égyptienne Isis et Byblos (Plutarque, Isis et Osiris, 15-16).

Isis est partie à la recherche du corps de son époux, Osiris, assassiné par son frère, Seth. Le criminel a placé la dépouille dans un coffre qu’il a jeté dans le Nil. Le fleuve l’a emporté jusqu’à la mer Méditerranée, puis les flots l’ont poussé jusque sur les côtes du Proche-Orient, près de Byblos où il a échoué. Sur le rivage, un arbrisseau s’est mis à pousser, recouvrant complètement le cercueil d’Osiris.

Le roi de Byblos, séduit par le bel arbre si soudainement apparu, ordonne de le couper pour en faire une colonne qu’il dresse dans son palais. C’est alors qu’Isis débarque à Byblos. Elle obtient du roi qu’il lui livre le tronc de bois. La déesse va pouvoir prendre possession du corps de son époux qu’elle ramène en Égypte. Plus tard, elle parviendra à s’unir à lui, par une opération magique, et accouchera d’un fils, Horus, qui renversera l’usurpateur Seth et deviendra le nouveau pharaon légitime.

Il est intéressant de remarquer que Byblos constitue l’une des étapes des pérégrinations d’Isis à la recherche de son époux. La déesse égyptienne a été assimilée à la fois à Hathor et à la Dame de Byblos, tandis qu’Osiris est vu comme l’équivalent d’Adonis, grand dieu phénicien.

Le culte d’Adonis

Le culte d’Adonis est bien attesté à l’époque romaine, du Ier au IIIᵉ siècle. Les habitants de Byblos célèbrent alors la résurrection du dieu. Ils se rendent en procession chaque année dans un sanctuaire édifié dans la montagne, à plus de 1000 mètres d’altitude, à proximité d’une source sacrée nommée Afqa, au milieu d’une nature fraîche et luxuriante.

Au regard de l’actualité, la visite de cette lumineuse exposition laisse un goût de paradis perdu. Mais elle suscite aussi l’espoir que le Liban, antique Phénicie dont le nom évoque le Phénix, cet oiseau mythologique immortel, parvienne à renaître de ses cendres.


L’affiche de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », IMA, Paris, 24 mars-23 août 2026. IMA
The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.05.2026 à 15:19

Quarantaine flottante sur le « Hondius » : la longue histoire des crises sanitaires en mer

François Drémeaux, Enseignant-chercheur en histoire contemporaine, Université d’Angers
Face à l’incertitude sanitaire, les sociétés renouent avec des pratiques héritées de plusieurs siècles d’expérience maritime.
Texte intégral (3709 mots)

Le début d'épidémie, en cours à bord du MV Hondius, ce navire de croisière confronté à un foyer suspect d’infection à hantavirus et refoulé par les autorités du Cap-Vert, permet de souligner à la fois la difficulté et l’importance de la gestion des crises sanitaires en mer. Une perspective historique montre que les développements actuels reproduisent des schémas anciens.


Trois morts, cinq cas suspects, des passagers confinés en mer et un pays qui refuse l’accès à son port : l’épisode ravive des images récentes et d’autres plus lointaines ancrées dans l’imaginaire collectif, celles de navires en quarantaine au large, chargés de menaces invisibles.

À Marseille en 1720, la peste arrive par le Grand Saint-Antoine, de retour du Proche-Orient, et décime la ville au cours des mois qui suivent, notamment après de longues hésitations au sujet des mesures sanitaires à appliquer. Plus récemment, en 2020, le Diamond Princess, immobilisé au large du Japon avec ses 3 600 passagers au début de la pandémie de Covid-19, avait illustré la vulnérabilité des navires modernes face aux maladies infectieuses. Le Hondius s’inscrit dans cette lignée d’événements où la mer devient un espace d’isolement autant que de crise.

Navire de classe polaire, le Hondius appartient à la compagnie Oceanwide Expeditions. Il effectuait une croisière de quarante-six jours. Oceanwide Expeditions

Alors que les épidémies peuvent désormais se transmettre rapidement par l’intermédiaire des transports aériens, un tel incident en mer donne l’impression de pouvoir arrêter le temps et de maîtriser la situation. Pour les épidémiologistes, ce sont des cas d’école qui permettent d’étudier la maladie au ralenti ; pour les historiennes et historiens, c’est aussi l’occasion de constater l’efficacité de pratiques anciennes. Car, en mer, la gestion des épidémies obéit à des logiques spécifiques.

Jusqu’au début du XXe siècle, les longues traversées des paquebots constituaient des incubateurs potentiels pour les maladies infectieuses. Choléra, typhus ou fièvres diverses pouvaient se déclarer en cours de voyage et l’organisation sanitaire était alors pensée en conséquence. Selon les pays, des médecins embarqués deviennent peu à peu obligatoires à partir des années 1850, des protocoles d’isolement à bord sont mis en place et, surtout, les ports améliorent de rigoureux dispositifs de surveillance sanitaire. Les protocoles mis en place à Ellis Island à partir de 1892 pour contrôler les migrants européens qui débarquent aux États-Unis procèdent de cette logique.

Débarquement d’un malade, probablement fin XIXᵉ siècle. Collection particulière

La santé maritime et les empires occidentaux

Le long des lignes maritimes qui forment les épines dorsales de la mondialisation au XIXᵉ siècle, d’abord en Méditerranée puis au fil des expansions impériales, les Européens organisent un complexe système de surveillance sanitaire. À la fois pour se prémunir de leurs voisins, pour affirmer leur domination sur certains pays – notamment colonisés –, mais aussi pour assurer une circulation fluide des produits et des passagers entre eux, la santé maritime devient un enjeu impérial. À l’approche des côtes, des médecins dits arraisonneurs montaient à bord pour évaluer l’état sanitaire du navire.

En cas de suspicion, l’embarcation se voyait refuser la patente qui lui permettait la libre pratique de son commerce, et les passagers étaient dirigés vers un lazaret, lieu de quarantaine souvent situé à l’écart des villes. Ces infrastructures formaient un maillage essentiel de la sécurité sanitaire internationale. Elles ont progressivement disparu après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet combiné des progrès médicaux et du basculement vers le transport aérien, bien plus rapide.

Visite médicale des émigrants au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime), avant l’embarquement, le 18 septembre 1909. Collection French Lines & Compagnies, CC BY-NC-ND

Ce changement de temporalité a profondément modifié la dynamique des épidémies. Les périodes d’incubation des maladies n’ont pas changé, mais les durées de voyage, elles, se sont drastiquement réduites, y compris sur les navires de croisière dont l’objectif est souvent de multiplier les escales terrestres (un peu plus de sept jours en moyenne). Les croisières dites d’exploration dans des zones reculées et a fortiori les circuits dits de repositionnement d’un hémisphère à l’autre – comme celle que réalisait le Hondius jusqu’à présent – représentent précisément des exceptions par la multiplication du nombre de journées en mer, dans le cas présent entre Ushuaïa (Argentine) et Praia (Cap-Vert) et malgré des escales dans les îles de Géorgie du Sud et à Saint-Hélène.

En conséquence, les infections ont aujourd’hui davantage tendance à se manifester après le débarquement qu’en pleine mer. Le cas du Hondius, qui proposait ici un voyage de quarante-six jours, apparaît ainsi comme une résurgence d’un schéma ancien où la maladie se déclare à bord et impose une gestion en vase clos.

Les leçons de la pandémie de Covid-19

Il semble évident que des leçons ont été tirées de la pandémie de Covid-19. Lors de la quarantaine du Diamond Princess au Japon en 2020, le manque de clarté dans les informations données aux passagers et de formation du personnel ont été largement soulignés comme des facteurs aggravants. Le secteur de la croisière, en pleine expansion ces dernières années et représentant un marché de 37 millions d’individus en 2025, a vraisemblablement évolué sur le sujet puisque les personnels sont désormais formés et de stricts protocoles sont en place à bord.

Paradoxalement, avec les moyens de communication actuels, le huis clos du Hondius est rapidement devenu un événement global. Nos sociétés contemporaines, traumatisées par la pandémie de Covid-19, ont retrouvé des réflexes isolationnistes de précaution. À quelques encablures du port de Praia au Cap-Vert, le Hondius s’est vu refuser l’accès au territoire alors qu’un passager était déjà décédé à Saint-Hélène et deux autres avaient été évacués vers l’Afrique du Sud. Le directeur régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Europe Hans Kluge a jugé que « le risque pour l’ensemble du public demeure faible. Il n’y a aucune raison de céder à la panique ni d’imposer des restrictions de voyage ». Il n’empêche que la couverture médiatique dont bénéficie l’événement depuis le début de la crise en dit long sur les peurs de propagation.

Au cours du XIXe siècle, et notamment face aux grandes pandémies cholériques, des réglementations internationales ont été élaborées pour harmoniser les réponses et repousser les dangers sanitaires. En 1887, par exemple, les pays du cône sud-américain adoptent la convention de Rio pour protéger leurs relations commerciales internes et se prémunir des épidémies extracontinentales. Ces réglementations sanitaires maritimes sont alors strictement appliquées, notamment par l’Argentine, car ces dispositifs participent également à affirmer l’indépendance des États face aux pressions des puissances occidentales. Le refus du Cap-Vert d’accueillir le Hondius peut être lu par ce prisme. C’est un acte de précaution, mais aussi une décision politique de souveraineté.

Le médecin maritime, un acteur encore essentiel

Photographie d’un médecin de la Compagnie des messageries maritimes à la fin du XIXᵉ siècle. Collection French Lines & Compagnie, CC BY-NC-ND

Au cœur de ces événements se trouve une figure souvent oubliée : le médecin maritime. Héritier des médecins de la marine militaire, son rôle s’est structuré au sein de la marine marchande au XIXᵉ siècle, notamment en France au fil des réformes de 1876 et 1896 qui professionnalisent la médecine embarquée. Aujourd’hui encore, une formation spécialisée subsiste en France à Brest (Finistère), préparant des praticiens à intervenir à bord ou depuis la terre mais toujours « en situation maritime ». L’épisode du Hondius souligne l’importance de ces compétences, à l’intersection de la médecine, de l’épidémiologie et de la logistique en milieu contraint.

La spécificité du milieu maritime ne tient pas seulement à l’isolement. Elle concerne aussi les vecteurs de maladies et, en l’occurrence, l’infection à hantavirus, lequel est suspecté dans cette affaire, se transmet par les rongeurs. Même s’il est hautement improbable que le mal vienne des entrailles du navire mais plutôt d’une escale, l’événement rappelle que la lutte contre les rats est une constante de l’histoire navale.

Les mesures drastiques mises en place au XIXᵉ siècle sont efficaces et permettent un net recul des populations de muridés à bord. La fumigation des cales en particulier, ou tout simplement l’installation de disques métalliques sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord comptent parmi les progrès majeurs. Malgré cela, la présence des rongeurs à bord n’est jamais totalement éradiquée. Paradoxalement, le nombre de rats retrouvés morts – mais sains après autopsie – à la fin d’une traversée était souvent considéré comme un indicateur indirect de l’état sanitaire du navire. La présence d’un cadavre animal pesteux signalait l’alerte sanitaire, avant même qu’un cas humain se manifeste.

Illustration d’un dispositif placé sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord des navires. Dessin de A. L. Tarter, années 1940. Wellcome Collection, CC BY-NC-ND

Ces éléments rappellent que la mer reste un environnement à part, où les équilibres sanitaires sont fragiles. Ils invitent ainsi à réinvestir des champs d’études parfois négligés, à la fois dans le domaine maritime et sanitaire. Depuis quelques années, les historiennes et les historiens du fait maritime se penchent davantage au chevet des gens de mer. Une journée d’études consacrée à la santé en milieu maritime, intitulée « Prévenir et Guérir – Organiser la santé en mer (XVIIᵉ-XXᵉ siècle) », se tiendra par ailleurs le 13 mai prochain à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire), signe que ces questions continuent de mobiliser les chercheuses et les chercheurs.

Loin d’être une simple anomalie, l’épisode du Hondius agit ainsi comme un révélateur. Il montre que, malgré les transformations des mobilités et des systèmes de santé, certaines configurations anciennes peuvent ressurgir. Et que, face à l’incertitude sanitaire, les sociétés renouent, parfois presque instinctivement, avec des pratiques héritées de plusieurs siècles d’expérience maritime.


La journée d’études « Prévenir et Guérir », sur l’histoire de la santé en mer, se tiendra le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire).

Affiche de la journée d’études « Prévenir & Guérir » sur l’histoire de la santé en mer, le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers. steamer.hypotheses.org/3570, CC BY
The Conversation

François Drémeaux a reçu des financements de la commission européenne dans le cadre d'un contrat Marie Skłodowska-Curie Actions pour le programme de recherche SHIPPAN (Shipping Pandemics).

04.05.2026 à 16:12

Quelle approche globale pour un musée sobre et citoyen ?

Lucie Marinier, Professeure titulaire de la chaire d'ingénierie de la culture et de la création, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
En France comme au Canada, le secteur muséal a pris conscience de son impact et de sa responsabilité environnementale et cherche à se réinventer pour y remédier.
Texte intégral (2504 mots)
L’Atelier Maciej-Fiszer à Paris, qui a dû penser réemploi pour les expositions «&nbsp;Zorn&nbsp;» (automne&nbsp;2017), «&nbsp;Les Hollandais à Paris&nbsp;» (printemps&nbsp;2018) et «&nbsp;Impressionnistes à Londres&nbsp;» (automne&nbsp;2018). Paris Musées

L’ouvrage Musée et Écologie. Missions, engagements et pratiques publié, sous la direction de Lucie Marinier, d’Aude Porcedda et d’Hélène Vassal, en janvier 2026, dans la collection « Musée-Mondes » des éditions de la Documentation française, dresse le riche panorama d’un secteur qui s’est « mis en route » et qui cherche, bien qu’encore freiné par des indicateurs marqués par la notion de croissance, à allier sobriété aux engagements écologique et citoyen.


Face à l’urgence climatique et à la multiplication des atteintes au vivant, les musées ont à résoudre une équation difficile mais décisive : renforcer leur rôle social et culturel pour participer à la redirection écologique de la société tout en diminuant leur impact sur l’environnement. Or celui-ci est réel : à titre d’exemple, un grand établissement comme le Musée du quai Branly-Jacques-Chirac émet près de 9 000 tonnes équivalent CO2 de GES par an hors trajets des visiteurs. Or ces derniers peuvent peser jusqu’à 80 ou 90 % des émissions d’un établissement culturel.

Depuis une dizaine d’années, notamment au Canada mais aussi en France, nombreux sont les musées qui mettent en place des méthodologies pour mesurer et diminuer leur impact négatif et redoublent d’efforts pour diffuser la connaissance scientifique sur l’anthropocène et ses conséquences sur l’habitabilité terrestre, participant à la construire un nouvel imaginaire.

Cela concerne les musées de sciences mais aussi, bien que plus récemment, les musées d’art. Ces derniers, en plus de programmer des expositions d’art écologique, développent des initiatives hybrides avec des artistes, professionnels de l’environnement (OFB, Ademe), scientifiques du climat ou activistes. Ce fut le cas avec la programmation « Planétarium » au Centre Pompidou ou l’exposition « Cent œuvres qui racontent le climat » au Musée d’Orsay.

Nous sommes donc face à un secteur qui a pris conscience de son impact et de sa responsabilité et cherche à penser autrement, alors que les musées restent évalués à l’aune de la croissance des lieux et des collections, de la fréquentation des expositions et de l’illusion d’une stabilité climatique permettant une conservation des œuvres qui se voudrait immuable.

Une démarche commune et cohérente

L’ouvrage Musée et Écologie, sous la direction de Lucie Marinier (professeure du CNAM), d’Aude Porcedda (professeure de l’Université de Québec à Trois-Rivières) et d’Hélène Vassal (directrice du soutien aux collections du musée du Louvre) a mis à contribution plus de 90 acteurs – professionnels des musées, scientifiques et artistes – qui se mobilisent pour la production d’orientations stratégiques, font évoluer le discours du musée, construisent des projets citoyens et participatifs et des pratiques écoresponsables concrètes.

Car seules les approches globales, qui concernent les contenus culturels mais aussi la sobriété de leur production et de leur diffusion, peuvent inscrire de manière durable la redirection d’un établissement. Pour cela, de nouvelles manières de construire les projets, plus circulaires, plus collectives, sont essentielles, ce qui implique de décloisonner les fonctions et intégrer le plus en amont possible les enjeux écologiques. Le secteur muséal est constitué de métiers identifiés et les professionnels sont très connectés, y compris à l’échelon international, et ce sont par ces réseaux que passent les nouvelles pratiques.

Les projets d’écoresponsabilités sont aussi l’occasion de nouvelles collaborations, d’un certain « partage de la légitimité » entre les fonctions scientifiques et culturelles et les fonctions techniques, de production et de médiation, internes mais aussi externes au musées (par exemple des scénographes au sein des établissements de Paris Musées qui leur demande désormais d’imaginer des dispositifs qui pourront être au moins partiellement réutilisés pour deux voire trois expositions tout en étant pertinentes pour chacune).

Des expérimentations, souvent menées par des structures dédiées ou par des institutions en collectif favorisent ces décloisonnements et la collaboration avec des chercheur·euses.

De nouveaux métiers (écoconseillers, référents en responsabilité sociétale des organisations) apparaissent. Plusieurs politiques publiques ont accompagné et soutenu ces processus ces dernières années, souvent par des appels à projets, des guides ou des projets innovants tels que les résidences vertes.

Stratégies d’écoconditionnement des œuvres, inspirée du principe d’écoconception de la roue de Brezet et Van Hemel. Studio dazd -- Augures Lab Culturrrre Circulaire (ex-« Scénogrrraphie ») 2024, Fourni par l'auteur

Les métiers du musée révèlent de puissantes compétences, non seulement compatibles, mais favorisant les démarches écologiques. Trois principes partagés entre conservation préventive et écoresponsabilité apparaissent centraux : la durabilité, la sobriété et l’adaptation aux risques. La redirection écologique opérée par les missions et les normes muséales, plutôt que contre elles, semble ainsi produire les transformations les plus ambitieuses, les plus innovantes et les plus pérennes.

Notons que les approches françaises et canadiennes, principalement présentées dans l’ouvrage, comportent des nuances. Les musées québecquois étudiés ont une approche plus large, socio-écologique, intégrant l’ensemble des 17 Objectifs de développement durable (ODD), y compris les enjeux éducatifs, participatifs, inclusifs et décoloniaux. L’approche française sépare davantage les contenus de programmation et l’approche technique de la sobriété. Or, le « plafond de verre » qui semble se profiler invite à cumuler les deux approches pour une redirection écologique globale et robuste.

Dépasser le plafond de verre

De nombreux professionnels font part aujourd’hui de leur frustration : ils atteignent un plafond de verre, une fois réalisés les bilans carbone (dont plus de 80 % concernent les déplacements des visiteurs), les économies d’énergie et les dispositifs de réemploi. Les politiques publiques et l’engouement culturel baissent, les attaques contre les faits scientifiques relatifs au dérèglement climatiques sont nombreuses.

Les musées ont progressé en matière « d’efficacité écologique », ce qui leur permet de poursuivre le même niveau d’activité en utilisant moins d’énergie et de ressources, mais au risque de produire « un effet rebond » : cela « coûte moins », donc on fait plus. Encore trop rares sont ceux qui assument véritablement l’objectif de sobriété qui consiste à ralentir l’activité (allonger la durée des expositions, diminuer le nombre d’œuvres, les faire venir de moins loin) mais aussi à réinterroger la programmation, sa pertinence, son audience à l’aune des enjeux socio-écologiques.

Cela nécessite de repenser profondément, avec l’ensemble des professionnels, financeurs, territoires et publics, les projets scientifiques et culturels pour faire d’autres types de propositions, créer d’autres rituels, activer de nouvelles valeurs, rompre avec la logique « extractiviste » inhérente au musée moderne occidental – cette habitude de prélever des œuvres ou des objets pour les faire venir souvent de loin jusqu’à nos musées.

Deux pistes sont explorées en ouverture de l’ouvrage. La première est celle d’un musée conforté dans ses capacités à participer au soin des personnes et des écosystèmes et qui pourrait aussi « accepter » que les populations lui portent des attentions d’un nouveau type, plus actives, plus « dialoguantes ». Un musée engagé et, pour ou dans lequel on s’impliquerait, notamment sur les questions écologiques.

La seconde est très concrète. Au-delà de la sobriété volontaire, c’est à l’adaptation urgente au changement climatique que sont confrontés les musées avec l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des épisodes de fortes chaleurs ou de pluie intense. L’étude menée par les Augures et Écoact montre que, en 2050, plus de 50 % des musées de France métropolitains connaîtront une hausse d’au moins 5 jours du nombre de jours très chauds et que 38 sont d’ores et déjà exposés directement au recul du trait de côte.

Les musées doivent mener des études de vulnérabilité afin de s’adapter (pour le bien des œuvres mais aussi des personnels et des publics) et d’intégrer ces enjeux au sein de leurs projets culturels et scientifiques. Garantir artificiellement la stabilité climatique devient une gageure, il faut penser différemment : en imaginant une autre saisonnalité de la programmation (ne pas utiliser les salles sous verrière en été par exemple), en développant l’inertie thermique des bâtiments ou en créant des microclimats ciblés pour les œuvres les plus fragiles.

Cette situation peut être angoissante et conduire à des maladapations. Par exemple, face à la hausse des températures, on peut être tenté d’installer de nouvelles climatisations qui vont produire de la chaleur extérieure et des émissions.

Pourtant, certaines équipes cherchent désormais à réfléchir à une redirection du musée accompagnée d’une coopération pour participer à l’adaptation de leur territoire, en s’appuyant sur des compétences spécifiquement muséales (musées qui deviennent lieux refuges en cas de canicules, végétalisation des abords dans le respect de l’esthétique patrimoniale…).

Le rôle d’intérêt général du musée pourrait, sans être remis en cause, se développer pour participer à sa propre adaptation mais aussi à celle de son environnement et de ses publics.


L’ouvrage collectif *Musée et Écologie », paru aux éditions de la Documentation française.
The Conversation

Lucie Marinier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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