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27.10.2026 à 16:13

Protéger la biodiversité : et si avant de dépenser plus, on ciblait mieux les efforts ?

Pierre Courtois, Directeur de recherche au Centre d'Economie de l'Environnement de Montpellier, Inrae
Alban Thomas, Directeur Scientifique adjoint Environnement et Forêt à INRAE, chercheur à l'UMR GAEL (Laboratoire d'Economie Appliquée), Inrae
Charles Figuières, Economiste, Aix-Marseille Université (AMU)
Alors que les financements en faveur de la biodiversité diminuent, le choix des stratégies les plus efficaces au regard des objectifs recherchés est crucial.
Texte intégral (2240 mots)
L'exemple de la jussie, une espèce exotique envahissante que le parc naturel régional de Brière tente de contenir, montre que les sommes allouées à la protection de la biodiversité ne le sont pas toujours de façon optimale. Wikimedia commons, CC BY-NC

L’ESSENTIEL

  • En Loire-Atlantique, la lutte contre la jussie, une espèce exotique envahissante venue d’Amérique du Sud, coûte chaque année environ 120 000 euros au parc naturel régional.

  • Mais des études montrent que cette somme n’est pas allouée de façon à maximiser les préférences des usagers ou à minimiser la quantité de jussie dans le parc.

  • Or, les financements publics en faveur de la biodiversité sont en chute libre : dans ce contexte, se questionner sur leur allocation est crucial.


Dans le marais de Brière, en Loire-Atlantique, une plante venue d’Amérique du Sud, la jussie, envahit depuis 1994 les canaux et les prairies humides. Identifiée comme espèce exotique envahissante (EEE), elle compromet non seulement des activités économiques et récréatives, mais également le bon fonctionnement des cours d’eau et la biodiversité locale. Chaque année, le parc naturel régional dépense environ 120 000 euros pour la contenir – un effort réparti, année après année, un peu partout dans le marais. C’est ce que ferait n’importe quel gestionnaire de bon sens : traiter équitablement chaque partie du territoire.

Or, lorsque des chercheurs ont recalculé, à partir de vingt ans de données de terrain, où allouer les efforts de contrôle, le résultat a surpris jusqu’aux intéressés : avec ce même budget, il est pertinent de concentrer les efforts sur un seule zone du marais, la plus infestée. Pas parce que les autres zones ne comptent pas, mais du fait qu’avec ce budget, c’est là qu’il faut agir en priorité afin de limiter au maximum la quantité de jussie dans le marais tout en préservant les principaux services écosystémiques qu’il fournit.

Alors que le financement de la Stratégie nationale pour la biodiversité doit être réduit de moitié en 2026, la question de savoir comment l’argent disponible est dépensé n’a jamais été aussi urgente.

« Protéger un peu partout » ?

À première vue, « protéger un peu partout » semble être la moins mauvaise des décisions : cela répartit l’effort équitablement entre les territoires, cela rend l’action visible pour chaque riverain, chaque élu local, chaque association.

C’est un choix compréhensible, souvent délibéré et assumé, pour des raisons d’équité territoriale, d’acceptabilité politique, ou de contraintes opérationnelles – maintenir l’accès et les usages, contenir la propagation sur plusieurs fronts à la fois.

Mais des arguments solides et bien documentés en économie de la conservation font douter que ce soit systématiquement le meilleur choix.

La parabole de l’arche de Noé

Le problème remonte à une parabole devenue classique en économie de l’environnement : l’arche de Noé. L’idée ici n’est plus de savoir où contrôler une espèce exotique envahissante mais plutôt de choisir quelles espèces protéger en priorité.

Imaginez un décideur disposant d’un budget limité pour sauver des espèces menacées, chacune ayant un coût de protection et une contribution différents à la diversité du vivant.

Un résultat théorique, établi depuis la fin des années 1990 et depuis généralisé, montre que, pour les mesures de diversité les plus couramment utilisées en économie de la conservation, la solution optimale n’est presque jamais de répartir l’effort.

Elle consiste, le plus souvent, à protéger complètement certaines cibles et à en délaisser d’autres entièrement. Ce résultat a un périmètre : avec d’autres objectifs de conservation ou d’autres façons de mesurer la biodiversité, la solution pourrait en principe être plus nuancée.

Mais pour la famille de mesures sur laquelle s’appuie cette littérature, l’argument en faveur de solutions tranchées, plutôt que diluées, est solide.

Des chaînes de conséquences complexes

Il y a une seconde complication, plus subtile encore. Les espèces ne vivent pas dans des cases séparées sur une liste administrative. Protéger l’une peut, selon les cas, bénéficier ou nuire à d’autres qui lui sont écologiquement liées : deux espèces mutuellement dépendantes, comme une plante et son pollinisateur, profitent l’une de la protection de l’autre ; à l’inverse, protéger un prédateur peut accroître la pression qu’il exerce sur ses proies.

Ignorer ces chaînes de conséquences peut conduire à classer les priorités dans le mauvais ordre – au point, dans certains cas, d’inverser complètement qui devrait être protégé en premier, sans que la valeur intrinsèque d’aucune espèce n’ait changé.

Ce n’est pas un cas d’école fragile, construit sur mesure pour produire cet effet : ce type de retournement survient sur toute une plage de situations plausibles, pas seulement dans des configurations exceptionnelles.

Une conséquence plus inconfortable mérite d’être dite aussi : ce qu’une mesure agrégée de biodiversité recommande de protéger ne coïncide pas nécessairement avec ce qui profite à chaque espèce prise isolément – protéger un prédateur parce qu’il contribue fortement à l’indice retenu peut se faire au détriment de ses proies, même si l’indice global progresse.

La preuve par le terrain

Le même raisonnement s’applique lorsque l’objectif n’est plus de maximiser un indice de diversité, mais de limiter les dégâts d’une espèce envahissante et de préserver ce que les usagers valorisent dans un site : classer les priorités selon les coûts, le bien-être et les chaînes d’interaction reste la bonne méthode, quel que soit l’objectif précis retenu.

Revenons à la Brière. L’équipe de recherche a estimé, zone par zone, les coûts de contrôle de la jussie, la façon dont elle se propage d’une zone à l’autre, et – par une enquête menée auprès des usagers du marais – la valeur que les riverains accordent à sa maîtrise dans chaque zone.

En combinant ces trois éléments, le calcul est sans appel : concentrer l’effort sur la zone la plus critique aurait permis de démultiplier le bien-être procuré pour chaque euro dépensé – plus de huit fois la mise pour les premiers euros investis, un rendement qui reste élevé bien au-delà du budget actuellement engagé. Pour un budget de 120000 euros, concentrer l’effort sur cette zone aurait aidé également à limiter au mieux la quantité totale de jussie dans le marais.

Un choix politique

Il est important d’être honnête sur les limites de cet argument.

Ce résultat ne dit rien sur le montant qui devrait être consacré à la conservation – c’est un choix politique, qui doit être mis en balance avec la santé, l’éducation, ou d’autres priorités publiques, et qui dépasse largement ce que l’analyse économique de l’allocation d’un budget peut trancher à elle seule.

Il ne dit pas non plus que les gestionnaires de la Brière avaient tort ou qu’ils dépensaient mal leur budget. Répartir l’effort équitablement entre les différentes zones du marais peut être un choix assumé, pour les raisons déjà évoquées, et rien n’oblige à y renoncer.

Mais ce choix a des conséquences, en matière d’usage et aussi d’efficacité écologique – ce coût mérite d’être connu, précisément pour être assumé en toute conscience plutôt que subi par défaut.

Faire mieux à budget identique

À budget identique, on peut vraisemblablement protéger davantage d’espèces, protéger les mêmes plus efficacement, ou contrôler mieux des espèces nuisant à l’équilibre des écosystèmes en tenant compte à la fois des coûts, des aspirations des usagers et des interactions écologiques – non en dépensant plus, mais en dépensant autrement.

C’est un message qu’aucune contrainte budgétaire ne peut réfuter, puisqu’il ne demande pas un euro de plus. Si un jour la société décidait néanmoins d’investir davantage dans la conservation, le rendement observé sur le terrain suggère que cet argent supplémentaire aurait de bonnes chances d’être également bien employé – mais cela reste une question distincte, qui appartient au débat démocratique, non à ce résultat.

Cette même logique reçoit une confirmation indépendante, cette fois dans le temps plutôt que dans l’espace. Une étude récente que nous avons menée sur cinq mammifères introduits au Japon, montre que les coûts d’une invasion s’envolent une fois qu’un certain seuil de densité de population est franchi : 90 % des dommages cumulés sur le long terme surviennent en seulement dix à vingt ans après ce basculement. Agir tôt, avant que ce seuil ne soit atteint, capte l’essentiel du bénéfice ; attendre, ou disperser l’attention ailleurs, laisse l’essentiel du coût se matérialiser.

Ce qu’il reste à faire

Les outils permettant ce type de calcul existent, et ont été testés avec succès sur un cas français réel.

Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas la théorie : c’est sa généralisation à d’autres territoires, et surtout les données de terrain – coûts, dispersion, interactions entre espèces – nécessaires pour l’alimenter.

À l’heure où chaque euro de conservation est compté, ce serait un investissement minime pour un gain potentiellement considérable. Cette même tension entre concentrer et disperser l’effort se retrouve sans doute dans bien d’autres politiques de gestion qui impliquent l’allocation de ressources limitées – la lutte contre les incendies de forêt, par exemple, où des moyens toujours comptés doivent être répartis entre des territoires menacés.

Reste à vérifier si les mêmes outils s’y appliquent.

The Conversation

Pierre Courtois tient à remercier le soutien financier de l'ANR (IA-20-PCPA-0005), le projet EcoInvasionS, financé dans le cadre de l’appel conjoint ERO, une initiative soutenue par le programme de recherche et d’innovation « Horizon 2020 » de l’Union européenne (convention de subvention n° 857251), le métaprogramme INRAE Biosefair, la DRI-DIMI INRAE et la division Sciences humaines et sociales du CNRS dans le cadre du programme « Soutien à la mobilité internationale 2026 » sans qui ces travaux n'auraient pas pu être possibles.

Charles Figuières a reçu des financements du gouvernement français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), ainsi que de l’Initiative d’excellence d’Aix-Marseille Université (A*MIDEX).

Alban Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.10.2026 à 16:06

Les gestes individuels peuvent-ils quelque chose pour lutter contre la pollution plastique ?

Julie Metta, Chercheuse en économie, Université Savoie Mont Blanc
Des expériences réalisées dans divers endroits du monde montrent que les incitations financières individuelles semblent ne pas avoir grand effet sur la pollution plastique.
Texte intégral (1601 mots)
Dans un café de Hongkong. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les petits gestes individuels ont peu d’effets contre la pollution plastique.

  • Les incitations financières également semble-t-il, comme le montrent des expériences réalisées dans divers endroits du monde.

  • Seules des législations paraissent efficaces, à l’instar de ce qui a été fait, par exemple, au Rwanda.


Saviez-vous que depuis le 1er juillet 2021, en France, à la suite de la loi Anti-gaspillage et économie circulaire (Agec), il est obligatoire de proposer une réduction sur l’achat de votre café (ou toute autre boisson) à emporter à condition que vous apportiez votre propre tasse ?

Ce genre de proposition visant à diminuer l’utilisation de plastique peut sembler idéale sur le papier. Mais dans les faits, ce genre de coup de pouce ou « nudge » ne fonctionne pas toujours comme on peut l’espérer.

QU’EST-CE QU’UN NUDGE ?

  • Un nudge (ou « coup de pouce ») est une modification de l’environnement de choix visant à orienter les comportements sans rien interdire ni offrir de compensation financière. Ce concept a émergé de l’économie comportementale notamment grâce aux travaux de l’économiste Richard Thaler et du juriste Cass Sunstein.
  • Appliqués à l’économie circulaire, les nudges s’avèrent peu efficaces, car ils ne s’attaquent pas aux barrières structurelles et peuvent provoquer un effet rebond : accomplir un geste vertueux grâce à un nudge donne souvent bonne conscience, mais peut inciter à consommer davantage par ailleurs, comme le montrent des études réalisées précédement, comme à Londres.

(Sources : Richard Thaler et Gauri Chandra.)

C’est ce que nous avons pu constater dans une étude sur l’utilisation de différents types de tasses à café (tasses jetables et tasses réutilisables) dans 223  cafés appartenant à six grandes chaînes internationales à Hongkong (de début 2018 et fin 2019). Nous voulions voir si les stratégies d’incitations financières visant à offrir un léger rabais aux consommateurs qui amènent leur propre tasse fonctionnaient.

Expérience à Hongkong

Nos données collectées ont montré que les réductions proposées ne parvenaient pas à infléchir les comportements dans le sens espéré. Concrètement, près de 80 % des points de vente proposaient un rabais pour les clients apportant leur propre tasse (en moyenne un peu moins de 3 HKD, soit 0,40 euro, environ 13 % du prix d’un café allongé), mais ce dispositif n’a été associé à aucune augmentation statistiquement significative de la part de clients utilisant une tasse réutilisable. Au contraire, nous avons même observé une légère baisse de la proportion de tasses réutilisables dans les cafés offrant un rabais par rapport à ceux qui n’en offraient pas.

De même, 37 % des enseignes affichaient une communication explicite sur l’existence du rabais (affiche, logo, message au comptoir), et cet affichage, pourtant pensé comme un nudge, n’a pas augmenté l’usage de tasses réutilisables.

Certains cafés proposaient également aux clients consommant sur place de boire leur café dans une tasse en porcelaine plutôt que dans une tasse jetable. Ce type d’affichage n’a pas non plus eu d’effet sur eux.

Au contraire, un effet d’exclusion est apparu : dans les enseignes où un rabais est mis en avant, les clients qui n’y avaient pas droit (parce qu’ils n’avaient pas apporté leur tasse) se tournaient plus souvent vers une tasse jetable plutôt que vers une tasse réutilisable fournie sur place, comme si le fait de voir d’autres consommateurs « récompensés » rendait leur propre geste moins valorisé ou plus coûteux à fournir.

Une réalité qui se vérifie à travers le monde

Ce retour de terrain est-il propre à Hongkong ? Pas nécessairement. On peut déjà rappeler que ce territoire est un carrefour mondial où résident de nombreuses nationalités. Il y avait par exemple plus de 20 000 Français résidents l’année de l’étude.

De plus, notre étude se situe dans la lignée de divers travaux pointant les mêmes réalités à travers le monde. Au Royaume-Uni et au Brésil ainsi qu’au Canada, des travaux ont montré que les nudges informatifs et les incitations financières douces n’encourageaient pas les consommateurs à abandonner les emballages jetables et à passer aux réutilisables. L’habitude et la recherche de commodité prenant systématiquement le dessus à moins d’appliquer des pénalités financières strictes ou des réglementations contraignantes.

Tous ces travaux permettent de constater que les incitations financières mineures et les nudges s’avèrent largement insuffisantes pour contrer l’ancrage profond des habitudes liées au plastique, se révélant parfois même contre-productives face à la résistance des consommateurs. À Hongkong comme ailleurs, les réductions et les affiches ne parviennent pas à compenser le coût logistique et l’ancrage des habitudes de consommation jetable. En somme, le bénéfice monétaire est « évincé » par les habitudes des consommateurs et des enseignes.

L’action publique plutôt que l’incitation individuelle

Ces travaux permettent en creux de pointer une autre réalité : seule une transition vers des politiques contraignantes, telles que des interdictions strictes ou des taxes dissuasives, permet d’obtenir des résultats environnementaux significatifs et durables là où les approches comportementales volontaires échouent.

C’est avec cette réalité en tête que, en 2019, la directive plastique fut mise en place par l’Union européenne. En France, elle s’est traduite en 2021 par l’interdiction à la vente de dix produits plastiques à usage unique tels que les cotons-tiges, les couverts (fourchettes, couteaux, cuillères, baguettes), les assiettes, les pailles, les bâtonnets mélangeurs pour boissons, les tiges pour ballons, les récipients et gobelets alimentaires en polystyrène expansé, et les plastiques oxo‑dégradables.

Au‑delà de l’Union européenne, d’autres interdictions ambitieuses montrent qu’un encadrement réglementaire peut réellement réduire la pollution plastique : le Rwanda a, ainsi, banni les sacs plastiques dès 2008, avec une application rigoureuse qui a fortement diminué la présence de sacs dans l’environnement, tandis que la Californie a instauré un ensemble de restrictions sur les sacs et certains articles à usage unique, contribuant à la baisse des déchets plastiques locaux.

En Europe comme ailleurs, cependant, ces politiques peuvent se heurter au poids des lobbys du plastique, qui tâchent désormais de communiquer auprès du grand public pour redorer le blason des emballages plastiques, avec par exemple la campagne Too Much début 2026.

Lancée par Polyvia, syndicat des industriels de la plasturgie Polyvia, cette campagne utilisait des visuels montrant des objets du quotidien sans leur protection plastique pour illustrer un chaos potentiel (nourriture périmée, objets cassés). Elle visait à convaincre le consommateur que le problème n’est pas le matériau (le plastique), mais uniquement sa fin de vie (le déchet), évitant ainsi de parler de la réduction de la production à la source. Il est pourtant important de rappeler que le plastique a été reconnu comme polluant affectant et la santé et le bien-être humain.

The Conversation

Julie Metta a reçu des financements de la commission européenne, sous le project DECEP (Marie Skłodowska-Curie Actions (MSCA): 101211786) et Julie fait part du project ANR PRICK (ANR-24-CE53-1368). L'idée du sondage et de l'étude fut développée en collaboration avec Dana Winograd de PlasticFreeSeas.

26.10.2026 à 16:06

Frances Power Cobbe : Défendre les femmes, défendre les animaux, un même engagement

Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2
Le sort des femmes et celui des animaux obéissent, selon la journaliste et militante, à la même logique, celle de la propriété. Sa pensée singulière fait écho à certaines revendications écoféministes contemporaines.
Texte intégral (1707 mots)
Frances Power Cobbe et Hajjin, son compagnon canin. Couverture de l’essai _The Pursuits of Women_ paru en 1863. Welsh Portrait Collection , CC BY

L’ESSENTIEL

  • Journaliste et militante, Frances Power Cobbe (1822-1904) a dénoncé, outre-Manche, les violences que subissaient les femmes mariées et qu’elle appelait « tortures conjugales » avant de consacrer son énergie à combattre la vivisection.

  • Le sort des femmes et celui des animaux obéissent, selon elle, à la même logique, celle de la propriété.

  • Sa pensée singulière fait écho à certaines revendications écoféministes contemporaines.


Des jets d’œufs pourris, des pierres, des bordées d’insultes. Dans l’Angleterre victorienne, c’est ce qui attendait les animalistes tout comme celles et ceux qui réclamaient des droits pour les femmes. Frances Power Cobbe a mené ces deux combats, et a compris ce qui les reliait.

Figure incontournable de la culture britannique du XIXᵉ siècle, elle reste pourtant peu connue aujourd’hui. Afin de participer à lui redonner une voix, voici un aperçu de ses combats et de ses nombreux travaux.

Une journaliste célibataire qui s’attaque à la « torture conjugale »

Née en Irlande en 1822, Cobbe s’installe en Angleterre en 1858 et y vit de sa plume en tant que journaliste et chroniqueuse. Dans ses articles, elle évoque de nombreux sujets d’avant-garde : l’instruction des femmes, les droits des épouses, la situation des célibataires – qu’elle connaissait elle-même –, les difficultés qui se présentaient aux femmes dans les carrières artistiques, littéraires, philanthropiques ou médicales.

Elle prit la défense des épouses battues, en analysant finement les causes de la violence conjugale, qu’elle appelle « torture conjugale » et qu’elle juge systémique. Son article « La torture des épouses en Angleterre » a eu une influence telle qu’il a contribué au vote d’une loi sur le divorce en 1878, permettant aux femmes mariées victimes de violences de demander le divorce et de réclamer la garde de leurs enfants. Cobbe se pencha aussi sur la santé féminine et sur son traitement par les médecins. Elle revendiqua le droit de vote pour elle‑même et ses consœurs. Elle élabora, somme toute, un discours global pour les droits des femmes.

Des convergences entre le traitement réservé aux femmes et aux animaux

Elle avait, par ailleurs, perçu les similitudes entre la situation du sexe dit « faible » et celle des animaux non humains, notamment la violence et l’appropriation dont elles et ils étaient victimes et avaient en partage. Destinataires d’un même mépris, en raison de leur caractère jugé irrationnel, femmes et animaux étaient, écrivait-elle, traités par le droit selon la même logique : on les juge inférieurs par nature, donc légitimement soumis.


À lire aussi : Les animaux de laboratoire, de simples « éprouvettes poilues » ? Comment en venons-nous à déconsidérer ces cobayes ?


Les animaux de laboratoire et les femmes battues ont par ailleurs en commun de ne pouvoir porter plainte, il leur faut donc des porte-parole. De plus, les membres des deux groupes n’existent, moralement, qu’à travers leur relation à un autre : ce sont des êtres relatifs.

Enfin, le même mécanisme opère dans leur expulsion de la communauté morale. Ce mécanisme – l’animalisation – est direct pour les animaux et indirect pour les femmes, qui sont animalisées pour être déshumanisées.

Le langage même de l’époque rappelle cette hiérarchie. Un vieux dicton anglais veut qu’« un épagneul, une femme et un noyer, plus nous les battons, meilleurs ils sont ». Lorsqu’un correspondant de Liverpool lui assure de surcroît que « nos femmes sont comme les chiens », Cobbe retourne l’argument dans la réponse qu’elle lui fait :

« L’ancien postulat selon lequel les animaux existent d’abord pour servir l’homme est aussi complètement discrédité que le principe analogue selon lequel les étoiles existent pour que nos nuits soient plus claires, et pour guider nos navires. Même de ces animaux que nous nous sommes pleinement appropriés, on n’oserait plus dire qu’ils ont été “créés” uniquement nous servir. (…) Mais, si l’on admet que les chevaux et les chats furent créés, d’abord, pour leur bien-être propre, et seulement en second lieu pour qu’ils servent leur maître, il est pour le moins illogique de supposer que la plus stupide des femmes ait été envoyée sur terre par le Tout-Puissant essentiellement pour procurer du réconfort à John ou à James ; ou même que Robert ou Richard puisse avoir une mère à qui devoir la vie (…). »

Une farouche opposante à la vivisection

À côté des droits des femmes, Frances Power Cobbe était investie pour ceux des animaux dits « de laboratoire ». Dans les années 1870, la Grande-Bretagne adopte la méthode expérimentale déjà pratiquée en France et en Allemagne. Les médecins, fiers de leurs avancées en matière d’anesthésie, d’antisepsie et de vaccination, s’appuient sur des animaux vivants pour mener des expériences et ainsi accumuler des données sur les fonctions nerveuses, la digestion, le métabolisme, la circulation sanguine… en invoquant l’utilité de ces expériences pour la santé humaine, argument qui emporte l’adhésion du public.

Pourquoi Cobbe a-t-elle jeté toutes ses forces dans ce combat qui l’occupera jusqu’à la fin de sa vie ? Le déclencheur fut une affaire canine.

Fin 1874, lors d’un congrès médical dans le nord de l’Angleterre, un médecin opère en public des chiens vivants. Dans la presse, l’information circule et scandalise une partie de la population. Une procédure est engagée contre l’expérimentateur, mais échoue. Cobbe fait alors circuler une pétition et fonde la première société contre l’expérimentation animale. Elle retrouve dans cette pratique la violence qu’elle dénonce chez les maris, cette fois exercée par des médecins, et conteste l’argument du progrès de la santé humaine, pensant que les scientifiques ne sont motivés que par une curiosité malsaine.

Elle a ainsi fondé les deux principales organisations britanniques de défense des animaux dits « de laboratoire », la Society for the Protection of Animals Liable to Vivisection en 1875 puis, des années plus tard, une organisation plus radicale, la British Union for the Abolition of Vivisection, en 1898. Les deux sont toujours actives à ce jour.

Cobbe était animée sur ce terrain par des motifs moraux, voyant le plaisir pris au mal d’autrui comme l’une des pires formes de cruauté. N’est-il pas éminemment paradoxal, pensait-elle, de vouloir combattre la souffrance humaine et prolonger les vies des membres de cette espèce au mépris des vies animales ? Ainsi Cobbe écrivait-elle :

« Je pose la question : quels sont les fondements moraux de ce stupéfiant nouveau principe d’égoïsme d’espèce ? Qu’y a-t-il chez l’homme (…) qui devrait faire de sa douleur insignifiante une affaire si extraordinairement grave, et de l’agonie d’un autre animal, tout aussi sensible physiquement, une chose dérisoire en comparaison ? Quelle est la raison morale qui nous ferait préférer la souffrance de mille chevaux à celle d’un seul homme ? »

Une pionnière, mais une femme de son époque également

Le nombre impressionnant de textes et d’ouvrages que l’écrivaine a laissé derrière elle permet de retracer un itinéraire singulier, tant par la clairvoyance du propos que par la multiplicité des engagements. L’idéologie cobbienne présage des préoccupations contemporaines sur ces questions en mettant au jour les schémas sexistes et spécistes qui s’expriment à travers la mise à profit des individus pour autrui.


À lire aussi : Peut-on apprendre à vivre autrement avec les animaux ?


Cobbe n’était cependant pas écoféministe au sens où nous l’entendrions aujourd’hui. Paternaliste envers les autres femmes, traditionaliste sur le mariage et la morale sexuelle, proche du Parti conservateur, elle avait toutefois bien identifié que celui ou celle qui prend parti pour des subalternes hérite du mépris exprimé à leur endroit. L’antivivisectionniste est ainsi ramenée à une figure de dominée et accusée de sensiblerie. La féministe qui dénonce les violences conjugales fait elle, à l’instar des victimes, l’objet de railleries en tout genre : le magazine Punch présente ainsi les maris violents comme de pauvres bougres et leurs épouses comme des mégères qui l’ont bien cherché.

La stigmatisation de l’empathie et de la vulnérabilité n’a cependant pas empêché Frances Power Cobbe d’écrire, de dénoncer, d’interpeller le Parlement, et ce, jusqu’à sa mort, en 1904.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.

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