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11.09.2026 à 15:43

Rendre les forêts des Landes moins vulnérables aux incendies : comment faire ?

Jean-Christophe Domec, Professor of Sustainable Forest Management, Bordeaux Sciences Agro, Inrae
Christopher Carcaillet, Directeur d'Études, École pratique des hautes études (EPHE)
Richard Michalet, Professeur en écologie, Université de Bordeaux
Diversifier les espèces, la structure et l’âge des peuplements pourraient notamment rendre les forêts plus résilientes aux flammes, mais également aux pathogènes.
Texte intégral (3960 mots)
Avec près de 800 000 hectares, le massif des Landes de Gascogne constitue la plus grande forêt de plantation d’Europe. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les monocultures de pin maritime sont très vulnérables aux incendies.

  • Diversifier les espèces, la structure et l’âge des peuplements pourrait notamment rendre les forêts plus résilientes aux flammes.

  • Ces orientations auraient également d’autres bénéfices face, par exemple, aux pathogènes.


Cela n’aura échappé à personne, les forêts des Landes sont particulièrement vulnérables aux incendies. Certains feux deviennent plus fréquents, plus intenses et plus difficiles à maîtriser. Le constat est sans appel, mais cet état de fait n’est pas une fatalité.

Une partie des solutions pourrait passer par une transformation de la manière dont nous cultivons la forêt et organisons le territoire.

La forêt des Landes

Pour voir comment l’on pourrait minimiser les risques d’incendie, commençons par regarder à quoi ressemblent aujourd’hui les forêts des Landes de Gascogne.

Avec près de 800 000 hectares, ce massif constitue la plus grande forêt de plantation d’Europe. Il est constitué en grande majorité de forêts privées dominées par le pin maritime.

Parmi tous les arbres autochtones, ce pin est celui qui tolère le mieux les sols sableux pauvres du plateau landais, saturés en eau au printemps et secs en été. Sa forte productivité explique sa plantation massive au XIXᵉ siècle après le drainage des marais. Ce modèle a généré depuis d’importants revenus pour l’Aquitaine et a conduit à des paysages forestiers très homogènes.

Pourquoi certaines forêts brûlent-elles plus que d’autres ?

De nos jours, ce massif est devenu très vulnérable aux incendies, et cela constitue un problème majeur. Toutefois, les feux dans les Landes de Gascogne sont très anciens : des charbons enfouis attestent leur récurrence dans la région depuis au moins 10 000 ans.

Bien que cela puisse surprendre, les feux de végétation peuvent aussi jouer un rôle bénéfique dans certains écosystèmes : ils participent naturellement à leur fonctionnement. Mais le réchauffement climatique d’origine humaine accentue les sécheresses et les conditions favorables aux incendies de haute intensité. Lorsqu’ils couvrent aussi des étendues anormalement grandes, ces incendies sont qualifiés de « mégafeux » et peuvent dépasser la capacité de résilience de nombreux écosystèmes.

Un feu est d’autant plus dangereux qu’il se propage rapidement à haute intensité. Cette propagation dépend notamment de quatre caractéristiques que l’on retrouve dans le massif landais :

Il y a tout d’abord la densité des boisements. Dans les Landes de Gascogne, une plantation de pin maritime compte généralement de 1 100 à 1 400 arbres par hectare au départ. Cette densité est ensuite progressivement réduite par trois à quatre éclaircies, pour atteindre environ 300 arbres par hectare avant la coupe finale. Ce mode de production crée donc, pendant les premières années, des peuplements denses et très homogènes favorisant la continuité du combustible.

L’inflammabilité de l’espèce joue également. Les aiguilles du pin maritime sont longues et sèchent facilement et contiennent des composés inflammables qui favorisent leur combustion.

La biomasse morte peut aussi accentuer le risque d’incendie. Dans les Landes, elle est notamment constituée d’un tapis au sol d’aiguilles et de débris issus de la végétation, qui peut devenir très combustible lorsqu’elle est sèche.

Enfin, la continuité des combustibles est également décisive. Elle est ici favorisée par de vastes peuplements homogènes. Les arbres ont souvent la même taille parce qu’ils sont plantés simultanément après une coupe rase (abattage de tous les arbres d’une parcelle) et conduits selon une même rotation.

Dans ces plantations, la végétation du sous-bois peut créer une continuité verticale des combustibles entre le sol et les houppiers (branches, rameaux et feuillage de l’arbre) et ainsi favoriser le passage d’un feu de surface, qui brûle principalement la végétation et la litière au sol, à un feu de cime, qui se propage ensuite d’un houppier à l’autre. Ce changement est déterminant, car les feux de cime sont particulièrement intenses, se propagent plus rapidement et deviennent bien plus difficiles à maîtriser.

Aux antipodes de ce qu’on constate actuellement dans le massif landais, des peuplements irréguliers, mélangés et spatialement hétérogènes permettent, eux, de réduire la continuité des combustibles, limitant le passage des feux de surface aux feux de cime et créant des mosaïques paysagères susceptibles de ralentir la propagation des incendies.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de forêts brûlent, mais surtout comment le paysage est organisé avant l’éclosion du feu. Une forêt présentant davantage de diversité d’espèces, d’âges et de structures est susceptible d’offrir davantage de discontinuités qu’un paysage très homogène.

Quels changements possibles ?

Plutôt que de transformer l’ensemble des Landes de Gascogne, plusieurs évolutions peuvent être envisagées lorsqu’elles sont techniquement et économiquement possibles :

  • Diversifier les espèces d’arbres. Il serait possible de favoriser des feuillus moins inflammables, dont le feuillage plus humide et sans résine s’enflamme moins facilement que celui des pins. Des peuplements mixtes pourraient associer au pin maritime des espèces locales adaptées aux conditions du milieu, comme le chêne tauzin dans les landes les plus sèches et le bouleau verruqueux dans les secteurs plus humides.
Deux structures forestières contrastées dans les Landes. À gauche : plantation industrielle de pins maritimes de 25 ans, homogène et peu diversifiée, présentant une forte continuité horizontale et verticale du combustible (Léon, Landes, août 2023). À droite : forêt mixte de chênes tauzins et chênes pédonculés, chênes-lièges, pins maritimes et arbousiers, caractérisée par une forte diversité et une structure hétérogène de la canopée et du sous-bois, limitant la continuité du combustible et l’inflammabilité du peuplement (Moliets-et-Maa, Landes, août 2024). Fourni par l'auteur
  • Diversifier la structure et l’âge des peuplements. Au lieu de paysages formés de plantations d’arbres de même âge, des structures irrégulières et des âges plus variés créent une mosaïque plus hétérogène qui limitent également la propagation des flammes. Ces effets de bordure génèrent de surcroît des milieux diversifiés, combinant l’abri des résineux et les ressources alimentaires des feuillus.

  • Maintenir un couvert forestier continu dans le temps. Il s’agit de limiter le recours systématique aux coupes rases, en privilégiant des coupes sélectives, afin de conserver en permanence une partie du couvert et des arbres d’âges différents. Ce couvert contribue à préserver un microclimat et un sol plus humide ainsi que la régénération. Le pin maritime possède d’ailleurs une forte capacité de régénération, y compris après incendie. Cette continuité du couvert à l’échelle du massif doit s’accompagner de discontinuités stratégiques des arbres et des combustibles afin de limiter la propagation du feu.

Régénération spontanée du pin maritime après l’incendie dans une parcelle de production de 15–20 ans (Hostens, Gironde, février 2025). Fourni par l'auteur
  • Renforcer les zones d’appui de la politique et des dispositifs de défense des forêts contre l’incendie (DFCI). Le réseau de pistes, de bandes débroussaillées et de zones d’appui de la DFCI constitue déjà une infrastructure essentielle de lutte. Autour de certains axes stratégiques, des zones à moindre combustibilité pourraient être élargies, en combinant éclaircie des pins, réduction des combustibles et conservation de feuillus moins inflammables.

Des zones d’appui d’environ 300 mètres pourraient être expérimentées, non pour garantir l’arrêt des mégafeux, mais pour en réduire l’intensité et la vitesse de propagation à l’approche des infrastructures DFCI et, ainsi, améliorer les conditions d’intervention des pompiers.

  • Gérer la biomasse inflammable. Il faut conserver une partie du bois mort nécessaire à la biodiversité et aux cycles des nutriments, tout en réduisant les combustibles les plus inflammables (litière sèche d’aiguilles, petites branches et morceaux de bois sans valeur économique, des plantes comme la molinie, les fougères ou les bruyères, etc.) dans les secteurs exposés afin de limiter leur continuité et le risque d’incendies sévères.

Des éclaircies suffisamment fortes, notamment par le haut, pour réduire la charge en combustible de la canopée pourraient aussi être envisagées, notamment lorsque les ressources en eau ne permettent plus de soutenir les niveaux actuels de production.

Fourni par l'auteur

L’écoforesterie

Toutes ces pratiques relèvent de l’écoforesterie, qui cherche à gérer la forêt en tenant compte des conditions écologiques, des perturbations et de la variabilité naturelle ou historique des écosystèmes. Cette approche se distingue des modèles sylvicoles intensifs fondés sur des peuplements de même âge et des rotations fixes avec coupe rase.

L’écoforesterie vise ainsi à concilier production forestière, biodiversité et adaptation aux changements globaux. Diversifier les peuplements peut aussi les rendre moins vulnérables à certains ravageurs : autour de Bordeaux, des mélanges de pins maritimes et de bouleaux se sont, par exemple, révélés plus résistants à la processionnaire que les monocultures de pin. Cette diversification pourrait également contribuer à freiner la propagation du nématode du pin en perturbant son insecte vecteur.

En Aquitaine, il s’agit non de remplacer les vastes pinèdes, mais de diversifier progressivement les peuplements et de créer une mosaïque paysagère plus hétérogène, favorable à la biodiversité, au stockage du carbone, à la régénération naturelle et à la résilience face aux perturbations.

Fourni par l'auteur

Une solution parmi d’autres

Néanmoins, les feux ne peuvent pas être totalement supprimés, car, en France et en Europe, dans plus de 97 % des cas, ils sont dus à des causes humaines d’allumage. Aussi l’écoforesterie ne peut-elle empêcher les incendies extrêmes comme ceux observés récemment en Gironde et dans les Landes lorsque leur comportement est principalement contrôlé par des facteurs météorologiques exceptionnels et un agencement du territoire sylvicole qui stimule la propagation des flammes.

L’écoforesterie vise surtout à réduire la sévérité et la propagation des feux et à renforcer la résilience post-incendie, en complément des dispositifs de prévention et de lutte. Cet aménagement peut toutefois réduire la production de bois à court terme et augmenter les coûts de récolte : les coupes sélectives d’une partie des arbres prélèvent moins de bois à chaque intervention et nécessitent davantage de précautions pour préserver les arbres restant sur pied, alors qu’une coupe rase, en abattant tous les arbres d’une parcelle en même temps, permet une récolte plus simple et fortement mécanisée.

Cependant, face au changement climatique et au risque croissant d’incendie, poursuivre la gestion actuelle entraînerait des baisses de revenus forestiers encore plus drastiques, sans parler des risques conséquents pour la sécurité des populations.

Enfin, l’écoforesterie nécessite de renforcer la formation en écologie des futurs forestiers. Bordeaux Sciences Agro, par sa proximité avec le massif landais, peut contribuer au développement et à la diffusion de ces pratiques, en lien avec les acteurs locaux et la filière forêt-bois.

The Conversation

Jean-Christophe Domec a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (projet PHYDRAUCC; ANR-21-CE02-0033-02) ainsi que de la Région Aquitaine (projet GRIFON « Gestion des RIsques multiples en FOrêt de Nouvelle-Aquitaine » et projet IMPACTS « Interactions environneMentales au sein du PAysage entre grandes infrastruCtures énergétiques, aménagemenTS hydrauliques, forêt et vignoble en Nouvelle Aquitaine »). Il est professeur de gestion durable des forêts à l’école Bordeaux Sciences Agro et coéditeur en chef de la revue internationale « Annals of Forest Science ». Il est également membre de Conseil d’Administration PEFC Nouvelle Aquitaine.

Chris Carcaillet enseignait depuis 5 ans l'écologie y compris l'ingénierie écologique à PSL Université (Paris), l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris), l'Institut national Polytechnique (Bordeaux, cycle ingénieur) et à l'Université Claude Bernard (Lyon). Il est membre du bureau éditoriale de Forest Ecology and Management, et éditeur de Annals of Forest Science, Ecoscience, Ecosphere, et Plant Ecology. Il a été membre de l'Expertise Collective du CNRS sur les interfaces urbaines face aux incendies de végétation. Ses recherches récentes ont bénéficié de financements de la DREAL-Corse et de Association National de la Recherche et de la Technologie pour des recherches sur les feux de forêt en Corse.

Richard Michalet est professeur émérite à l'Université de Bordeaux au sein de l'UMR CNRS 5804 EPOC. Spécialiste d'Ecologie des Communautés de plantes, il est éditeur associé pour les journaux scientifiques Oikos (Nordic Ecological Society) et Journal of Vegetation Science (International Association for Vegetation Science).

11.09.2026 à 15:40

Derrière la victoire de l’AfD, le rejet des éoliennes ?

Bastien Fond, Chercheur en sociologie politique, Humboldt University of Berlin; Université de Caen Normandie
En Allemagne, l’AfD a placé la lutte contre les éoliennes au cœur de sa stratégie électorale. Une victoire en Saxe-Anhalt pourrait-elle lui permettre de freiner la transition énergétique ?
Texte intégral (2253 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland, arrivé en tête des élections en Saxe-Anhalt, a développé depuis plusieurs années une rhétorique anti-éolienne.

  • L’AfD se donne pour objectif de stopper l’installation d’éoliennes, alors que l’Allemagne est en pleine accélération de sa transition énergétique.

  • Pourtant, même en cas d’accès au pouvoir à l’échelle régionale, l’AfD ne sera pas en mesure de se soustraire aux objectifs climatiques nationaux et européens.


Septembre 2026 s’annonce comme le mois d’une percée historique du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD). Outre son écrasante victoire en Saxe-Anhalt le 6 septembre avec 44 % des voix, il est également annoncé comme favori pour l’élection du 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale avec 36 % d’intentions de vote. Dans ces deux Bundesländer comme au niveau national, le parti a notamment fait campagne contre les éoliennes. En la matière, quelles sont les mesures qui ont mené l’AfD aux portes du pouvoir, et à quoi peut-on s’attendre ?

Le pari d’un programme « anti-système »

Sur le plan énergétique comme sur le reste, la stratégie politique de l’AfD est celle d’une rupture avec les partis traditionnels, qualifiés de « vieux partis » (Altparteien) à 75 reprises dans son programme électoral en Saxe-Anhalt. L’expression est mobilisée dès la première phrase du préambule, et elle rythme tout le propos, d’un axe thématique au suivant. Mais elle n’est pas employée partout de la même manière, et il y a un domaine dans lequel elle revient avec une insistance particulière : la politique énergétique.

Ici, la proposition d’une politique de rupture avec les partis traditionnels revêt un sens spécifique. Car historiquement, l’expression de « vieux partis » est celle qui avait été utilisée par les Verts (die Grünen) pour se démarquer au moment de la fondation de leur parti dans les années 1980. Ainsi, sa reprise en miroir par l’AfD est d’autant plus significative qu’elle retourne contre les écologistes cette rhétorique de rupture qui a contribué au verdissement de l’Allemagne.

La politique énergétique de l’AfD est l’un des trois principaux piliers de son programme. Derrière les 43 mesures sur l’immigration et les 33 mesures sur l’éducation, cet axe compte 30 mesures, au cœur desquelles figure la question éolienne. En Allemagne, l’implantation d’infrastructures éoliennes a toujours été un enjeu clivant, mais son acuité s’est renouvelée lorsque que le gouvernement a mis en place une politique d’accélération de la transition énergétique en 2022. Dans le cadre de cette politique, l’objectif est de dédier 2 % du territoire national à l’éolien terrestre d’ici 2032. Ainsi, un processus de planification suit son cours dans tous les États fédérés pour déterminer les zones à allouer à cette forme d’énergie.

Malgré les dispositifs de consultation publique prévus par la loi, il peut toutefois en résulter un sentiment de frustration pour des communautés villageoises qui se sentent prises au piège d’infrastructures imposées de l’extérieur. Dans certaines zones prioritaires (Vorranggebiete), il arrive par exemple que des propriétaires terriens signent des contrats avec des compagnies énergétiques sans se soucier de l’avis de leur voisinage. Des mouvements d’opposition se forment alors à l’échelle locale, mais leurs revendications n’aboutissent généralement pas, car ces projets éoliens n’enfreignent aucune réglementation.

Don Quichotte en Allemagne

Dans ce contexte, la quatrième mesure du volet énergétique du programme de l’AfD est littéralement de se constituer comme « l’avocat de ces initiatives » en Saxe-Anhalt. En adéquation avec la stratégie nationale du parti, il s’agit de s’opposer à ce que la cheffe de file de l’extrême droite Alice Weidel a désigné comme les « moulins de la honte » (Windmühlen der Schande) dans son fameux discours de janvier 2025 au congrès national de l’AfD.

Pour promouvoir cette ligne politique, le parti a organisé plusieurs journées d’information au cours des derniers mois, dont deux particulièrement marquantes, car elles ont eu lieu dans des parlements allemands. Un premier colloque s’est ainsi tenu les 23-24 janvier 2026 au Bundestag de Berlin, et un second le 9 mai 2026 au Parlement régional de l’État libre de Thuringe.

Contenu du sac offert par l’AfD à toute personne venue à sa journée anti-éolienne au Parlement de Thuringe
Contenu du sac offert par l’AfD à toute personne venue à sa journée anti-éolienne au Parlement de Thuringe. Fourni par l'auteur

Dans ces événements ouverts à tout public, l’objectif est de dresser le bilan négatif de l’expansion éolienne, en mettant notamment l’accent sur les problèmes liés à l’implantation de turbines en forêt, et l’impact de ces infrastructures sur les sols et la biodiversité. C’est d’ailleurs sur ce point précis que repose toute l’emprise du discours anti-éolien, puisque des instances aussi centrales que l’association de protection de la nature NABU (pour Naturschutzbund Deutschland) ont elles-mêmes reproché à la politique énergétique actuelle d’enfreindre la directive oiseaux de l’Union européenne en participant à la destruction d’espèces protégées.

En Allemagne, ces prises de position permettent donc à l’AfD de réactiver un « dilemme vert » entre protection du climat et protection de la biodiversité. En effet, jusqu’à la priorisation de l’éolien en 2022, le déploiement de cette technologie était régulièrement freiné par des conflits où l’opposition se mobilisait pour la protection d’espèces en voie de disparition. À l’occasion d’une étude de cas réalisée avec mon collègue Reiner Keller, nous avions même pu recenser plus de 500 articles de presse rien que sur les problèmes soulevés par un seul rapace : le milan royal.

De fait, la protection des forêts et de la biodiversité qu’elles abritent est une thématique d’une sensibilité particulière pour la population allemande. Ainsi, les événements d’information organisés par l’AfD ne rassemblent pas seulement autour du parti, mais aussi autour de l’opposition aux éoliennes. Leur objectif est de fédérer au-delà du public déjà acquis à l’AfD, en présentant le parti comme l’avocat d’autres luttes qui ne trouvent pas de relais politiques pour être reconnues.

Un horizon politique incertain

Maintenant se pose la question de la mise en application du discours anti-éolien promu par l’extrême droite. Si l’AfD a largement remporté les élections régionales en Saxe-Anhalt, elle ne dispose pas pour autant de la majorité absolue. Il lui manque pour cela 3 sièges sur les 42 requis. Par conséquent, une alliance est nécessaire pour faire élire son gouvernement. Sans cela, les autres partis lui passeront devant, comme dans le Bundesland de Thuringe, où elle était arrivée en tête avec 32 % des suffrages en 2024, mais où une coalition improbable entre partis de droite et de gauche s’est mise en place pour lui barrer la route.

Cette conjoncture peut surprendre à première vue, mais elle l’est moins quand on sait que l’AfD a construit son discours en opposition explicite avec la droite traditionnelle de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), qu’elle invective à de nombreuses reprises dans son programme politique. Par ailleurs, le cordon sanitaire avec l’extrême droite (Brandmauer) n’a encore jamais été rompu pour former une coalition gouvernementale en Allemagne. Il faudra donc attendre l’élection du Ministre-président de la Saxe-Anhalt, qui peut survenir plusieurs semaines après le scrutin initial, pour savoir si l’AfD sera réellement en mesure de gouverner pour la première fois un État fédéré.

Si l’AfD l’emporte, elle pourra alors mettre en place sa politique anti-éolienne. Concrètement, celle-ci repose sur un dispositif dit de « moratoire », qui est destiné à stopper le déploiement des turbines. Mais qu’est-ce qu’un moratoire éolien ? En théorie, la notion de moratoire renvoie à un dispositif de suspension de la loi, pour la rendre temporairement inapplicable. En pratique, les États fédérés n’ont pourtant pas ce pouvoir sur les règlementations qui encadrent l’accélération nationale de la transition énergétique. Pourquoi parler alors de moratoire pour décrire des dispositifs qui n’en sont pas vraiment ?

L’expression est en fait souvent utilisée pour décrire des situations de blocage qui reposent sur des leviers différents mais aux effets comparables. Par exemple, lorsqu’un Bundesland exerce sa compétence en matière d’aménagement pour verrouiller la planification de la transition énergétique. En ce sens, l’hypothèse la plus probable est que l’AfD mette en place un moratoire de planification, c’est-à-dire une stratégie de restriction du zonage éolien.

Néanmoins, la politique d’accélération de la transition énergétique ne permet de telles formes de moratoires que jusqu’en 2027. En amont de cette échéance, les États fédérés sont libres de planifier l’expansion éolienne. Mais si les objectifs intermédiaires fixés par le gouvernement allemand pour 2027 ne sont pas atteints, le développement éolien basculera vers une transition par le marché, avec les entreprises aux commandes de l’aménagement tant que le Bundesland concerné ne répond pas aux objectifs nationaux. De ce fait, un État fédéré qui s’opposerait trop fermement à l’expansion éolienne pourrait paradoxalement devenir malgré lui l’un des plus permissifs après 2027.

L’AfD peut-elle stopper la transition énergétique ?

Finalement, gouverner la Saxe-Anhalt permettrait à l’AfD de perturber la transition énergétique, mais pas de la stopper véritablement. Dans d’autres Bundesländer qui ont connu des moratoires de planification, comme le Brandebourg, cela n’a fait que retarder le déploiement des infrastructures. Ainsi, ces dispositifs constituent une victoire en trompe-l’œil pour l’opposition aux projets éoliens. Dans son programme électoral, l’AfD confesse d’ailleurs elle-même, dans ce domaine comme dans d’autres, son incapacité à agir directement et son besoin de plaider sa cause auprès du Conseil fédéral (qui est la chambre haute du parlement dans laquelle sont représentés les 16 Bundesländer).

En effet, la politique énergétique ne dépend pas d’un simple pilotage régional, mais d’un système de gouvernance multi-niveaux qui mêle des directives européennes et des législations nationales. Or la Saxe-Anhalt ne dispose que de 4 sièges sur 69 au Conseil fédéral. Par conséquent, la vraie question qu’une telle accession au pouvoir pose, c’est celle de la suite : l’incapacité de l’AfD à tenir ses promesses politiques va-t-elle engendrer une frustration supplémentaire qui lui servira de tremplin pour des élections nationales et européennes, ou susciter la défiance d’un électorat insatisfait par ce programme inapplicable ?

The Conversation

Bastien Fond a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) pour conduire ses recherches.

10.09.2026 à 16:59

Climat : Séparer adaptation et atténuation freine-t-il l’action ?

Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)
Depuis les années 1990, on distingue l’atténuation, qui s’attaque aux causes des changements climatiques, de l’adaptation, qui vise à en prévenir les conséquences. Est-ce contreproductif ?
Texte intégral (2328 mots)
A-t-on eu raison de séparer adaptation et atténuation ? Mohamed_Hassan/Pixabay, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Depuis les années 1990, on sépare l’atténuation, qui s’attaque aux causes des changements climatiques, et l’adaptation, qui vise à en prévenir les conséquences.

  • Cette opposition demeure source de confusions et peut générer des maladaptations, c’est-à-dire des actions d’adaptation qui augmentent les gaz à effet de serre.

  • Il est donc peut-être temps d’adopter une approche systémique plus en adéquation avec les réalités complexes des échelles locales.


C’est un terme qui ne cesse d’arriver dès qu’il est question des changements climatiques : celui d’adaptation. Il est désormais régulièrement utilisé pour évoquer de nécessaires reconversions agricoles, pour justifier des rénovations thermiques de bâtiments ou à travers l’angle de la gestion des risques financiers.

Si ce mot survient aussi souvent pour désigner des choses aussi variées, ce n’est pas un hasard. Il a été instauré depuis 1992 dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’a, lui, adopté à partir de son deuxième rapport (1995).

Dans ces deux cas, l’adaptation est le terme choisi pour désigner l’une des deux réponses à mener face à une planète qui se réchauffe. Il s’agit alors de séparer, d’un côté, les actions portant sur les causes du problème en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) à travers l’« atténuation », et de l’autre, les actions menées pour gérer les conséquences de ces nouvelles réalités climatiques via l’« adaptation ».

Mais a-t-il été pertinent de séparer ces deux types d’action ?

Une confusion persistante

En tant que chercheur spécialisé sur les questions d’adaptation aux changements climatiques, je constate chaque jour combien cette division génère une certaine confusion.

En 2008, déjà, une grande partie des participants de l’atelier consacré à l’adaptation mis en place lors de l’élaboration du 1er Plan Climat de la ville de Paris me confiaient les difficultés rencontrées au moment de différencier des actions d’adaptation de celles de l’atténuation. Qu’ils aient été chargé de mission développement durable à EDF, architecte au service d’urbanisme de la Ville de Paris ou bien responsable environnement chez Veolia Eau, toutes les personnes interrogées ont été unanimes sur ce point.

J’ai retrouvé ensuite ces mêmes difficultés à différencier l’adaptation de l’atténuation tout au long de mes travaux de recherche sur le terrain, et ce, auprès d’une diversité de profils d’acteurs locaux : associations environnementales, citoyens et responsables municipaux du quartier de Milton-Parc de Montréal (2012), directeurs de service, chefs d’unités environnement et techniciens d’espaces verts de collectivités de taille moyenne (2015) ou encore gestionnaires et professionnels d’établissements sanitaires et médico-sociaux publics et privés (2024)…

À chaque fois, la majorité des interrogés peinait à cerner clairement ce qui caractérise une action d’adaptation. Je ne suis pas le seul à partager ce constat encore récemment relaté sur LinkedIn par un jeune consultant en adaptation climatique qui déplorait de rendre « difficilement palpable et compréhensible par le grand nombre ce qu’on entend réellement par « s’adapter » », précisant observer « des confusions extrêmement récurrentes avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre ».

Une dichotomie dépassée ?

Pour comprendre les difficultés que ce duo de mots peut générer, il est important de rappeler le contexte qui les a fait émerger à la fin des années 1990.

À l’époque, les changements climatiques sont avant tout considérés comme un problème technique et décorrélé des autres enjeux. Ainsi, dans la lignée des succès diplomatiques sur la réduction des substances qui altèrent la couche d’ozone (Protocole de Montréal, 1987) et sur la réduction des émissions transfrontières d’oxydes d’azote (Protocole de Sofia, 1988), le raisonnement est posé : « il suffit de s’entendre pour réduire les émissions de GES ».

Dès lors, bien que l’idée d’avoir à gérer les conséquences de la problématique soit timidement avancée, l’atténuation constituait en réalité la réponse prioritaire pour résoudre une problématique climatique encore faiblement comprise et acceptée. S’en suit le Protocole de Kyoto (1997), sa période d’engagement (2008-2012) puis l’échec qu’on lui connaît en termes de réduction des GES.

Pendant tout ce temps, la tangibilité des impacts climatiques n’a cessé de progresser en tous points de la planète, tout comme les avancées scientifiques sur le phénomène, et, en particulier ses interactions avec les multiples autres enjeux qui caractérisent les limites planétaires (crise de la biodiversité, pollutions diverses, altération de cycles biogéochimiques…). Le constat s’est imposé : la résolution des changements climatiques est immensément plus complexe qu’initialement envisagée. Petit à petit, l’adaptation a émergé et son duo avec l’atténuation s’est équilibré.

Mais la mise en pratique à l’échelle locale de cette dichotomie « atténuation – adaptation » continue de se heurter à des barrières concernant leur distinction. Cette difficulté se retrouve dans les plans climat des collectivités, notamment dans leur première génération. Par exemple, est-ce que « développer la végétalisation urbaine » ou « lutter contre la précarité énergétique » sont des actions d’adaptation, comme le mettent en avant certaines collectivités ? Ou bien, comme le proposent d’autres, ce sont des actions qui rentrent dans un volet économique, social, énergétique, de santé, de protection de la biodiversité ou encore d’autonomie alimentaire ? Une recherche rapide d’illustrations censées différencier les deux réponses montre de nombreux chevauchements qui, de toute évidence, freine la mise en place d’actions.

Passer au-delà de l’essor conceptuel sans fin

Les réflexions scientifiques sur les contours à donner à l’adaptation ont également évolué depuis les années 1990, notamment grâce aux retours d’expériences et à l’apport des sciences humaines et sociales. Résultat : dans le glossaire du tome 2 du dernier rapport du Giec (2022), on retrouve 18 (!) définitions qui contiennent le terme « adaptation ». Quatre sont nouvelles (« adaptation fund », « adaptation gap », « adaptation pathways » et « adaptive governance ») tandis que quatre autres ont disparu (« adaptability », « adaptation assessment », « adaptation constraint » et « adaptation opportunity ») par rapport au rapport de 2014.

Cette évolution permet de poser un constat : l’adaptation aux changements climatiques est l’archétype même d’un « problème pernicieux » (wicked problem en anglais), c’est-à-dire qu’elle ne dispose pas de formulation définitive possible.

En pratique, cet effort de vouloir à tout prix différencier atténuation et adaptation freine l’action, comme en témoigne la « maladaptation ». Introduite dans le rapport du Giec de 2001, la maladaptation est redéfinie dans celui de 2022 comme une action d’adaptation qui aggrave « le risque de conséquences néfastes liées au climat… » en y précisant « … y compris par une hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) ». Ce qui n’est pas précisé est l’inverse : est-ce qu’une « bonnadaptation » est une action d’adaptation qui vise à baisser les émissions de GES ?

Sur le terrain, on s’aperçoit bien vite qu’une action relève de l’adaptation selon les enjeux, l’interprétation et les intérêts propres à chaque acteur, ce que résume l’Institut international sur le développement durable (IISD) : « Chaque élément de compréhension de ce qu’est l’adaptation est accompagnée d’un ensemble de définitions et de partis pris qui lui est propre. »

Un Ehpad peut présenter la rénovation de l’isolation thermique de ses bâtiments comme une action d’adaptation en valorisant les gains en termes de confort thermique et de protection pour ses populations résidantes vulnérables. Procédant aux mêmes travaux d’isolation, un autre Ehpad peut tout à fait arguer qu’elle le fait dans l’objectif de réduire ses émissions de GES de par l’économie de climatisation ou chauffage que cela entraîne. Dans ce dernier cas, on peut également qualifier cela d’« adaptation silencieuse » : bien que non désignée comme une action d’adaptation, elle participe pourtant à faire face aux impacts climatiques, dans cet exemple, aux fortes chaleurs et aux grands froids.


À lire aussi : L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques


Faudrait-il donc choisir désormais d’autres mots ? C’est ce que suggère Ian Burton. Ce professeur retraité de géographie de l’Université de Toronto a contribué aux premiers rapports du Giec en étant l’un des premiers chercheurs à s’être intéressé à l’adaptation. Voici ce qu’il m’a dit quand j’ai pu l’interroger à ce sujet :

« Je suis convaincu qu’il aurait mieux valu pour la communauté internationale, y compris les autorités locales et nationales ainsi que le secteur privé, que la dichotomie entre atténuation et adaptation ne soit pas instaurée dans le texte de la CCNUCC : il aurait suffi de préconiser une approche intégrée mobilisant toutes les mesures de réponse possibles et de les désigner sous le terme d’ajustements. »

Regret ou souhait ? Toujours est-il qu’il semble important de regarder au-delà des définitions pour encourager l’intégration d’actions climatiques dans les politiques publiques locales. Ce regard peut être élargi en adoptant une focale systémique plutôt qu’une focale strictement climatique, c’est-à-dire en gardant en tête que les changements climatiques s’inscrivent dans une dynamique de changement global qui touche toutes les échelles de la planète de manière continue et progressive.

L’enjeu climatique n’est pas uniquement une question de lexique. La séparation abstraite entre atténuation et adaptation a fait perdre beaucoup de temps et empêche encore de nombreuses initiatives d’émerger ou de gagner en efficacité. Au-delà d’une meilleure communication auprès des acteurs locaux, il semble important d’inciter avant toute chose de mettre en place toute action qui vise à transformer les activités et les territoires en vue de les faire correspondre durablement aux nouvelles réalités climatiques et environnementales qui s’installent.

The Conversation

Guillaume Simonet-Umaña ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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