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11.09.2026 à 12:24

Dans l’est de l’Angola, la guerre a bouleversé des siècles de gestion du feu

Luisa F. Escobar Alvarado, Post Doctoral researcher, Università di Torino
La guerre civile en Angola a profondément modifié l’usage du feu dans les communautés rurales. Une étude montre que les surfaces brûlées ont diminué pendant le conflit, avant de fortement augmenter avec le retour de la paix.
Texte intégral (4387 mots)

L’ESSENTIEL

  • Dans l’est de l’Angola, les feux ont diminué de 36 % pendant la guerre civile, contrairement à ce qui est observé dans la plupart des conflits.

  • La guerre a bouleversé les pratiques traditionnelles de brûlage et leur transmission entre générations.

  • Les politiques de gestion doivent reconnaître le feu comme un outil essentiel pour les communautés rurales.


Peu de régions d’Afrique ont été aussi isolées et peu étudiées que l’est de l’Angola, en particulier les hauts plateaux des provinces de Moxico, une région riche en biodiversité, en cultures et en histoire. Le passé politique du pays contribue à expliquer cet isolement. Après avoir obtenu son indépendance du Portugal en 1975, au terme de onze années de guerre, l’Angola a plongé dans une guerre civile qui a duré vingt-sept ans, l’un des conflits les plus longs qu’ait connus l’Afrique.

Map
Les hauts plateaux de Moxico. Fourni par l'auteur, CC BY

Depuis le retour de la paix en 2002, le développement s’est concentré dans la capitale, Luanda, sur la côte ouest. L’est du pays est resté profondément marginalisé, avec un accès limité aux services essentiels tels que la santé et l’éducation. Les infrastructures y sont rares et certaines parties du territoire comptent encore de nombreuses mines antipersonnel.

Dans ces régions, la faible présence de l’État, probablement due à une forme d’exclusion politique et à l’isolement géographique, a laissé aux communautés une grande autonomie dans la gestion des terres et des ressources. Cette situation a contribué à préserver les écosystèmes, mais a freiné le développement économique et social. L’isolement a également façonné un phénomène moins visible : le rôle du feu dans la survie des populations et dans l’écosystème forestier.

Nous sommes une équipe d’écologues, de chercheurs en sciences sociales et de politistes des universités d’Édimbourg et de Turin. Avec le soutien de l’Okavango Wilderness Project, nous étudions les liens entre les forêts et les communautés locales de cette région. Le feu est l’un des principaux outils utilisés par ces communautés pour gérer leur environnement : défricher les champs, améliorer la visibilité, favoriser la production de fruits et faciliter la chasse.

Dans un article récent, nous présentons les résultats de nos recherches sur la manière dont la guerre civile a façonné les régimes de feux, c’est-à-dire les caractéristiques et la dynamique des incendies au sein d’un écosystème, dans l’est de l’Angola. Nous avons combiné l’analyse de données satellitaires sur les zones brûlées avec des entretiens approfondis menés auprès de 42 personnes âgées ayant vécu le conflit et habitant toujours la région aujourd’hui.

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Un ancien ayant perdu une jambe à cause d’une mine antipersonnel. Des décennies après la guerre, les blessures et les décès liés au conflit restent fréquents. Lorenza Fontana, CC BY

Nous avons fait une découverte qui nous a surpris et qui va à l’encontre de ce que les chercheurs ont observé ailleurs. Pendant la guerre, les feux étaient moins fréquents qu’avant ou après le conflit. Dans la plupart des zones de conflit, la guerre tend au contraire à être associée à une augmentation des feux. Ce constat est important, car la manière dont on définit un régime de feux « normal » détermine la façon dont les feux sont gérés.

La guerre dans les hauts plateaux angolais

Notre travail de terrain s’est déroulé dans trois villages des hauts plateaux de Moxico. Les zones les plus élevées sont couvertes de forêts sèches et de forêts claires de miombo. Plus bas s’étendent des prairies et coulent des rivières qui alimentent le delta de l’Okavango, dont les eaux font vivre des écosystèmes et des communautés dans toute l’Afrique australe. Cette région reculée est peu peuplée et les principales activités y sont l’agriculture de subsistance et la récolte du miel.

Les villageois brûlent les champs pour défricher et fertiliser les terres. Des pare-feu aménagés autour des parcelles empêchent les flammes de se propager à la forêt. Lucia Escobar Alvarado, CC BY

Les populations locales utilisent traditionnellement le feu pour défricher leurs champs et débroussailler afin de faciliter la chasse. Elles pratiquent des brûlages contrôlés dans les savanes et les zones boisées afin de réduire le risque que des incendies plus importants atteignent les habitations, mais aussi pour éloigner les serpents des villages. Les villageois utilisent également la fumée pour récolter le miel et le bois comme combustible pour cuisiner.

Les autorités coutumières continuent de réglementer l’utilisation des ressources naturelles.

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Un feu contrôlé brûle à la lisière d’un village. Luisa Escobar Alvarado, CC BY

Les anciens nous ont expliqué que le feu était moins utilisé pendant la guerre : les populations étaient constamment déplacées et dépendaient fortement des ressources forestières – miel, fruits, champignons et animaux sauvages – pour survivre. Une femme témoigne :

Pendant la guerre, nous devions constamment nous déplacer. On construisait une maison, on y restait un mois ou un an, puis on repartait.

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Lors des entretiens, les habitants indiquaient sur des cartes les lieux où s’étaient déroulés différents événements liés à la guerre. Lorenza Fontana, CC BY

Les forces armées réglementaient strictement l’usage du feu pour cuisiner ou chasser, car il pouvait révéler la position des populations. Il était donc souvent utilisé la nuit, lorsque les avions ne survolaient pas la zone. La couverture forestière était indispensable pour se protéger. Une utilisation imprudente du feu pouvait entraîner de lourdes sanctions, voire la mort. L’une des personnes interrogées nous a raconté :

Si vous mettiez le feu, c’était un crime ! Vous étiez fouetté !

Selon les personnes interrogées, pendant la guerre, les zones forestières se sont étendues et densifiées.

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De nombreuses femmes âgées étaient particulièrement douées pour rejouer des scènes tirées de leurs souvenirs de la guerre. Lorenza Fontana, CC BY

Nos analyses spatiales des zones brûlées ont confirmé que, pendant la guerre, les surfaces touchées par le feu avaient diminué en moyenne de 36 % par rapport à la période qui a suivi le conflit (2003-2018), avec des baisses encore plus marquées à certaines périodes. Entre 1991 et 1992, elles ont chuté de 46 %, peut-être en raison de la reprise des violences après le rejet par l’Unita – l’une des parties impliquées dans la guerre civile – des résultats des élections organisées à la suite des accords de Bicesse. Après la fin de la guerre en 2002, les surfaces brûlées ont augmenté de 60 % par rapport à la moyenne enregistrée pendant le conflit.

Feux et conflits

Le cas de l’est de l’Angola révèle des dynamiques intéressantes qui permettent de porter un regard nouveau sur les liens entre les régimes de feux et les conflits armés.

La plupart des recherches consacrées aux guerres et aux feux font état d’une augmentation de l’activité des feux. Ce phénomène a été observé en Syrie, en Turquie, en Irak et en Ukraine.

Notre étude montre au contraire une nette diminution de l’activité des feux pendant le conflit, suivie d’une forte reprise après la guerre.

Cette forte augmentation s’explique probablement par le retour des populations, la reprise de leurs activités traditionnelles de subsistance et le développement des échanges commerciaux, autant de facteurs sans doute amplifiés par l’accumulation de combustible végétal au cours des années où les brûlages avaient été limités.

Nous ne considérons pas cette hausse comme une anomalie, mais comme un retour au niveau habituel en temps de paix. Selon nous, c’est la faible utilisation du feu pendant la guerre qui constituait une situation exceptionnelle.

Cette distinction est importante non seulement pour les débats scientifiques sur les interactions entre les sociétés humaines et le feu, mais aussi pour les politiques de gestion du feu dans la région. Prendre les années de guerre, marquées par une faible activité des feux, comme référence peut conduire à privilégier des stratégies reposant sur leur suppression, par exemple en interdisant les brûlages contrôlés précoces. De telles politiques risquent à leur tour de perturber les modes de subsistance qui dépendent du feu, d’ignorer les dynamiques historiques de long terme et de favoriser des discours qui ne correspondent pas nécessairement aux réalités écologiques ou socio-économiques locales.

Un vieux tank
Des chars abandonnés et autres vestiges de la guerre constellent encore le paysage. Luisa Escobar Alvarado, CC BY

Les effets de la guerre se sont fait sentir bien au-delà de sa fin, en 2002. Avant le conflit, l’usage du feu était géré collectivement selon des traditions communautaires anciennes. Les restrictions imposées aux brûlages pendant la guerre, ainsi que les bouleversements provoqués par le conflit, ont fragilisé ces pratiques et la transmission des savoirs de génération en génération qui permettait de les perpétuer. Aujourd’hui, l’usage du feu relève donc largement de décisions individuelles plutôt que d’une gestion coordonnée à l’échelle de la communauté.

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Une femme montre comment pratiquer un brûlage précoce dans la savane, au début de la saison sèche. Lorenza Fontana, CC BY

Gérer le feu en tenant compte du contexte

Ce cas permet de tirer plusieurs enseignements : la guerre peut modifier les régimes de feux d’une manière que la littérature scientifique a jusqu’ici négligée, tandis que le feu lui-même est encore trop souvent présenté comme un danger ou une catastrophe, plutôt que comme un outil essentiel pour les communautés rurales. La gestion du feu dans cette région doit s’adapter aux réalités locales, en reconnaissant qu’il s’agit d’un phénomène autant sociopolitique qu’environnemental et en plaçant les moyens de subsistance des populations locales au cœur des politiques mises en œuvre.

Les hauts plateaux de Moxico constituent peut-être un cas extrême, mais ils rappellent que les conséquences de la guerre sur les paysages et les moyens de subsistance peuvent être complexes, inattendues et durables, en particulier pour les populations marginalisées.


Note de l’auteur concernant les photos : avant de prendre des personnes en photo, nous leur demandons toujours leur consentement ainsi que leur autorisation pour diffuser ces images dans différents contextes. Nous recueillons leur consentement oral, car la plupart des personnes avec lesquelles nous travaillons ne savent ni lire ni écrire.

The Conversation

Luisa F. Escobar Alvarado est affiliée à l’Université de Turin et au National Geographic Okavango Wilderness Project. Nous remercions pour leur soutien le National Geographic Okavango Wilderness Project, le CONAHCYT, le Davis Fund de l’Université d’Édimbourg, la Lisima Foundation, le Wild Bird Trust, le Leverhulme Trust (IF-2023-032), la subvention FIREPOL du Conseil européen de la recherche (101076495) et la Large Grant SECO du NERC (NE/T01279X/1).

10.09.2026 à 16:58

Élections législatives en Suède : un vote sur la normalisation de l’extrême droite ?

Marius Perrin, Doctorant en politique comparée, Sciences Po
Saga Oskarson Kindstrand, Doctorante en politique comparée, Sciences Po
L’extrême droite soutient le gouvernement en place depuis quatre ans, qui a mis en œuvre une bonne partie de son programme. Le scrutin du 13 septembre dira si la population suédoise soutient ce cap.
Texte intégral (2401 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2022, les Démocrates de Suède (SD, classés à l’extrême droite) soutiennent le gouvernement de droite en place, exerçant une influence majeure sur la politique migratoire, pénale et climatique du gouvernement de coalition.

  • Le virage à droite n’a toutefois pas produit de dynamique électorale durable : les partis de la coalition actuelle sont devancés dans les sondages par ceux de la gauche et du centre.

  • Les élections du 13 septembre pourraient donc ouvrir une période d’incertitude politique, l’opposition étant elle-même profondément divisée.


Le 13 septembre, les Suédois éliront leur Parlement, le Riksdag, ainsi que leurs conseils municipaux et régionaux. Il y a quatre ans, les élections de 2022 avaient semblé marquer un tournant décisif vers la droite de la vie politique du pays. Le long isolement du principal parti d’extrême droite, les Démocrates de Suède, avait alors pris fin à la faveur d’une coopération sans précédent avec la droite traditionnelle : sans participer directement au gouvernement, les SD le soutenaient au sein d’une coalition formalisée.

Au cours des quatre années écoulées, la coalition est restée remarquablement stable et a mis en œuvre une grande partie de son programme. Les élections de 2026 permettront de déterminer si le virage à droite de ces quatre dernières années représente un réalignement politique durable ou si, malgré son impact sur les politiques publiques, il n’a pas permis de gagner un soutien durable des électeurs.

De l’isolement politique à la cheville ouvrière de la droite

Fondés en 1988 au cœur de l’extrême droite suédoise, les Démocrates de Suède (SD) ont longtemps occupé une position marginale, exclus par un cordon sanitaire de toute collaboration politique. Cette trajectoire s’est infléchie avec l’arrivée à leur tête de Jimmie Åkesson en 2005 et le lancement d’une stratégie de normalisation.

Les SD ont franchi le seuil des 4 % nécessaires pour entrer au Parlement en 2010 et ont par la suite progressé à chaque élection nationale, jusqu’en 2022 quand ils sont devenus le deuxième parti de Suède avec 20,5 % des suffrages (derrière le parti social-démocrate, 30,3 %), devançant de peu Les Modérés (Moderata samlingspartiet ou Moderaterna – libéral-conservateur, 19,1 %).

Le système électoral proportionnel rendant les majorités parlementaires dépendantes d’alliances inter-partisanes, la montée des SD a profondément déstabilisé l’équilibre entre les traditionnels blocs de gauche et de droite. L’absence de majorité stable pour chacun des blocs a conduit à la formation d’accords inter-blocs complexes imposant de lourdes concessions, comme l’accord de janvier 2019 (januariavtalet), particulièrement délicat pour le gouvernement social-démocrate au pouvoir de 2014 à 2022 en raison notamment des clauses sur la libéralisation du marché locatif imposées par ses partenaires libéraux.

En 2022, maintenir l’isolement des SD était ainsi devenu de plus en plus difficile pour une droite qui ne pouvait plus envisager de revenir au pouvoir sans leur soutien. À la suite des élections, le Modéré Ulf Kristersson a formé un gouvernement comprenant Modérés, Chrétiens-Démocrates (KD, 5,3 %) et Libéraux (L, 4,6 %), et s’appuyant sur les SD. Cette coalition a été formalisée à travers l’accord programmatique dit de Tidö (Tidöavtalet). Tout en restant en dehors du gouvernement, les SD ont acquis une influence considérable sur son programme et un accès direct à la chancellerie.

Résultats des élections législatives en Suède de 2002 à 2022. Fourni par l'auteur

Le gouvernement de Tidö : une rupture majeure dans l’histoire politique suédoise

La caractéristique la plus frappante de l’expérience Tidö est peut-être sa stabilité. Malgré une majorité parlementaire extrêmement faible de seulement trois mandats en comptant ceux des SD (sur 349 sièges au total) et le regroupement de partis aux profondes divergences idéologiques, la coalition a survécu à l’intégralité de la mandature, ce qui a permis au gouvernement de mettre en œuvre une grande partie de son programme. En 2025, ce dernier a ainsi indiqué que les ministères préparaient davantage de propositions législatives pour examen que durant toute autre année depuis 2000.

L’immigration et la justice pénale ont occupé une place centrale dans cette activité législative, ce que de nombreuses voix du monde juridique et universitaire ont dénoncé comme une rupture (par exemple, dans Aftonbladet ou dans Dagens Nyheter). Face à l’inquiétude croissante suscitée par le crime organisé, le gouvernement a renforcé les pouvoirs de la police et durci les sanctions pénales, tout en restreignant considérablement l’immigration et les conditions d’obtention de permis de séjour.

On peut citer comme exemples de telles mesures la prime de « remigration » (återvandringsbidrag) incitant les personnes migrantes résidant légalement sur le territoire à quitter le pays en échange d’une compensation financière, ou encore l’abaissement de la majorité pénale à 14 ans.

Le gouvernement a également largement abandonné les ambitions climatiques du pays, ce qui a conduit à une hausse des émissions de gaz à effet de serre en 2024. Ces réformes reflètent certes l’influence grandissante des SD, mais aussi un glissement plus large, au sein de la droite suédoise, vers des positions autrefois associées principalement à l’extrême droite.

Cependant, ce changement de cap ne se limite pas aux partis de Tidö. Les sociaux-démocrates (Sveriges Socialdemokratiska Arbetareparti ou SAP), dirigés par Magdalena Andersson, ont largement soutenu l’approche du gouvernement en matière d’immigration et de justice pénale, votant en faveur de 65 % de ses propositions sur l’immigration. Cette position nettement plus stricte se reflète dans le programme du parti social-démocrate, refondé en 2025 et notamment inspiré du voisin danois, connu pour sa radicalité en matière de politique migratoire. Ces quatre dernières années ont donc révélé le consensus grandissant entre les trois principaux partis suédois autour de ces questions.

Un virage à droite impopulaire ?

Pourtant, ni la mise en œuvre d’une grande partie du programme, ni ce consensus politique émergent ne semblent trouver d’écho auprès des citoyens, les partis de Tidö se retrouvant devancés par l’opposition dans pratiquement tous les sondages depuis 2023.

Les Libéraux, dont les sièges au Parlement sont essentiels à la coalition actuelle, ont constamment enregistré des intentions de vote inférieures au seuil des 4 % et pourraient donc perdre leur représentation parlementaire pour la première fois depuis leur fondation en 1934. Les Modérés et les Démocrates de Suède enregistrent aussi des intentions de vote légèrement inférieures aux résultats de 2022.

La faiblesse des partis de l’alliance interroge sur le virage à droite amorcé en 2022. Est-il allé plus loin que ce que les électeurs suédois étaient prêts à accepter ? Kristersson s’est désormais engagé, en cas de victoire, à former un gouvernement qui, pour la première fois, inclura les SD. Pourtant, près d’un électeur sur cinq du Parti modéré reste opposé à l’entrée des SD au gouvernement.

Des résistances similaires semblent émerger face à la politique migratoire actuelle. Cela s’est manifesté lors de la controverse sur les « expulsions d’adolescents » (tonårsutvisningar), concernant des jeunes ayant grandi en Suède et menacés d’expulsion à leur majorité. Une vaste campagne d’opposition a suscité une attention considérable et a fini par amener le gouvernement – ainsi que les sociaux-démocrates, qui avaient initialement soutenu cette politique – à faire marche arrière.

La politique étrangère est en revanche pratiquement absente de cette campagne, alors que les trois plus grands partis se sont rangés derrière la proposition d’adhésion du pays à l’Otan lancée, dans un revirement historique, par les sociaux-démocrates en 2022.

Remporter l’élection pourrait s’avérer plus facile que de gouverner

Une défaite de la coalition ne déboucherait pas nécessairement sur une alternative gouvernementale claire.

Les quatre partis d’opposition, allant du centre à la gauche, sont restés unis dans leur rejet des SD sans pour autant s’accorder sur un programme ou un gouvernement commun. Le Parti du centre, l’un des plus libéraux en matière de politique économique, refuse de soutenir un gouvernement incluant le Parti de gauche (Vänsterpartiet), héritier du parti communiste, tandis que ce dernier a affirmé qu’il n’accepterait plus de soutenir un gouvernement sans y participer lui-même. En outre, le parti a été confronté à une série de polémiques impliquant des candidats accusés d’antisémitisme ou de soutien au terrorisme, entraînant l’exclusion de plusieurs d’entre eux.

Ces controverses récentes ont permis à la droite de présenter une potentielle coalition que dirigerait Magdalena Andersson comme radicale et instable. Le recul des sociaux-démocrates dans les sondages ces derniers jours semble confirmer les difficultés de la gauche – même si l’on observe des divisions de plus en plus flagrantes ces dernières semaines au sein de la droite elle-même.

Une symétrie frappante s’est ainsi installée dans la campagne. Le SAP et ses alliés qualifient la coalition sortante de « gouvernement SD », en insistant sur l’influence de l’extrême droite, tandis que les partis de Tidö cherchent, à l’inverse, à axer le scrutin sur l’influence que le Parti de gauche exercerait sur un éventuel gouvernement Andersson.

Il pourrait donc être très difficile de former un gouvernement cohérent après le 13 septembre, alors que la gauche n’a plus obtenu de majorité en Suède depuis 2006.

Parallèlement, le système traditionnel fondé sur deux blocs se fragmente aussi au niveau local. Depuis 2022, près de la moitié des 290 communes suédoises sont dirigées par des coalitions dépassant les clivages traditionnels, parfois dans le but d’écarter les SD. Toutefois, la politique locale est aussi devenue un terrain de normalisation pour le parti : les SD ont intégré des coalitions dans 39 communes à la suite du scrutin de 2022.

Les élections du 13 septembre ne détermineront donc pas seulement qui gouvernera la Suède ; elles permettront également de mesurer l’ampleur de la transformation du paysage politique national et d’évaluer la pérennité de cette mutation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

09.09.2026 à 16:12

L’interdiction de quitter le territoire : le nouvel outil de la Chine dans la compétition internationale ?

Yohan Briant, Chargé d'enseignement à l'Institut catholique de Paris (ICP), directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega), Institut catholique de Paris (ICP)
La Chine durcit le contrôle des sorties du territoire pour protéger ses intérêts diplomatiques et technologiques, mais aussi pour renforcer l’emprise intérieure du PCC.
Texte intégral (1871 mots)

L’ESSENTIEL

  • La République populaire renforce son contrôle des sorties du territoire, aussi bien pour ses citoyens que pour certains étrangers, notamment issus de la diaspora chinoise.

  • Ces restrictions visent à limiter les risques de fuite de compétences dans les secteurs stratégiques.

  • Pékin cherche ainsi à préserver ses capacités de contrôle dans une économie mondialisée, où la circulation des personnes et des savoirs constitue à la fois une source de puissance et une vulnérabilité.


Le 31 juillet 2026, le Conseil d’État de la République populaire de Chine a introduit de nouvelles dispositions légales définissant les circonstances dans lesquels des citoyens du pays, mais aussi des étrangers, peuvent se voir interdire d’entrer sur le territoire national ou de le quitter. Le texte entrera en vigueur le 15 septembre prochain.

Ce type de mesure peut sembler anachronique tant la Chine de Xi Jinping tire profit de son intégration à l’espace mondialisé ; mais si le régime n’a aucun intérêt à amorcer un repli économique, le contrôle des flux aux frontières représente également un intérêt de premier ordre. Dans un contexte de compétition internationale marqué par la course aux technologies critiques, la possibilité d’interdire à certaines personnes — spécialistes détenteurs de connaissances de pointe, représentants de la diaspora, éventuellement étrangers susceptibles d’être libérés en échange de certaines contreparties… — de quitter le territoire national constitue un puissant levier d’action pour Pékin.

Un levier de pression diplomatique

Les nouvelles dispositions prévoient un renforcement du contrôle de la RPC sur les déplacements aux frontières des populations chinoise et étrangères à travers la dissuasion, la vérification et l’interdiction formelle — trois niveaux de contrainte dont les fondements légaux sont largement soumis à l’interprétation des autorités, lesquelles vont donc disposer, en la matière, d’une marge de manœuvre étendue.

L’article 2 des nouvelles régulations prévoit que les services de l’immigration peuvent désormais signifier aux citoyens chinois en partance pour des destinations considérées comme « à risques » d’être vigilants, voire de les dissuader de quitter le pays. En l’absence de critères transparents, la qualification devient vite politique. Le site du ministère chinois des affaires étrangères comporte deux niveaux d’alertes aux voyageurs : « vigilance normale » (注意安全) et « prudence, voyage déconseillé pour le moment » (谨慎、暂勿前往).

Cette dernière catégorie inclut des pays comme l’Afghanistan, l’Iran et, plus surprenant, les Palaos. La notice concernant le petit archipel micronésien fait état d’une « dégradation de l’environnement sécuritaire et d’un environnement aquatique complexe ». Il est cependant difficile de ne pas voir de lien avec les tensions diplomatiques qui opposent la Chine et les Palaos, lesquelles appellent les États insulaires du Pacifique à former un « front uni » contre Pékin.

Les Palaos sont également l’un des douze derniers États à reconnaître Taïwan. L’économie de l’archipel dépend largement du tourisme, un secteur d’activité où s’exprime la rivalité entre Pékin et Taipei.

Le rôle des individus dans la rivalité technologique sino-américaine

Limiter les déplacements des individus peut s’avérer plus simple, et plus efficace, que de bloquer les savoirs ou les technologies. La Chine a clairement exprimé son objectif de devenir la première puissance technologique au monde. Au-delà des secteurs stratégiques tels que l’IA ou les technologies de défense, l’assise chinoise dans le domaine des véhicules électriques, des télécommunications et des énergies renouvelables, lui permet de s’imposer comme partenaire indispensable, tant auprès des États du Sud dit « global » que des Européens.

Cette montée en gamme technologique, déjà bien visible, expose la Chine à de nouvelles vulnérabilités. Face au risque de fuite des cerveaux, le régime cherche à limiter les voyages vers les pays rivaux, jusqu’à interdire à certains profils de quitter le territoire.

Les tensions apparues autour de Manus, l’agent IA développé par l’entreprise Butterfly Effect, sont représentatives des angoisses de Pékin. Fondée en 2022 en Chine, Butterfly Effect s’était relocalisée à Singapour afin d’avoir plus facilement accès aux marchés internationaux. Cette approche a été vivement critiquée en Chine, où le caractère stratégique de l’IA a pleinement été intégré. En décembre 2025, Manus est en passe d’être racheté par Meta pour plus de deux milliards de dollars. Le ministère chinois du commerce se saisit de l’affaire et une interdiction de quitter le territoire est prononcée à l’encontre de deux des fondateurs de l’entreprise, alors présents en Chine. La transaction est bloquée le 27 avril 2026, mais l’interdiction ne sera levée qu’à partir du mois d’août.

Manus n’a pas de valeur stratégique intrinsèque, mais c’est un succès commercial et une vitrine pour l’entrepreneuriat chinois. La trajectoire de Manus aurait pu apparaître comme le modèle à suivre pour toute une génération d’entrepreneurs chinois, jusqu’à poser de réelles difficultés en matière de transferts de technologie.

Dans un article publié sur Wechat, l’économiste Cui Fan, proche du ministère du commerce, fait le lien entre cette affaire et les difficultés structurelles de l’économie chinoise. Confrontées à une demande intérieure trop faible par rapport à l’offre, les entreprises chinoises doivent se tourner vers les marchés internationaux. Face à l’importance stratégique des enjeux technologiques dans la compétition internationale, indissociable de la compétition économique dans le secteur de la haute technologie, la Chine cherche néanmoins à garder une forme de contrôle sur ses compagnies.

Dans un tel contexte, la longue interdiction de quitter le territoire s’apparente à un avertissement adressé aux acteurs chinois du secteur. Le procédé est similaire à l’affaire de la disparition pendant trois mois, d’octobre 2020 à janvier 2021, du milliardaire Jack Ma, fondateur d’AliBaba, à cela près que, dans le cas de Manus, la contrainte exercée repose sur un risque sécuritaire potentiel pour le pays — un détail significatif qui marque la différence entre l’avertissement et la mise au pas, mais qui illustre surtout les ambivalences du régime vis-à-vis d’un secteur stratégique qu’il ne maîtrise pas autant qu’il le souhaite.

Récits stratégiques et compétition internationale

Dans la rivalité systémique qui oppose Pékin à Washington, la Chine cherche à apparaître comme une alternative crédible à un Occident présenté comme décadent. L’idée selon laquelle « l’Orient s’élève et l’Occident décline » (东升西降) est désormais largement diffusée par le monde académique et les médias chinois. Outre un recul en matière d’économie et d’innovation, l’une des causes de ce déclin occidental serait l’instabilité politique, largement causée par la multiplication des crises culturelles, sociétales et identitaires. La RPC, dès lors, souhaite particulièrement affirmer son unité, d’où sa politique vis-à-vis de Taïwan et la répression qu’elle met en œuvre au Tibet, à Hongkong ou encore au Xinjiang. Toute interprétation divergente de ce qu’est la nation chinoise et, par extension, du rôle, inscrit dans la Constitution, que doit jouer le PCC vis-à-vis de cette nation, apparaît comme une menace.

Le PCC défend l’idée d’une nation chinoise incarnée par l’idée de sinité, qui recoupe à la fois des critères ethniques, l’adhésion à un récit historique, à un ensemble de valeurs et de représentations partagées, au-delà de critères administratifs tels que la citoyenneté. D’après le régime, la diversité inhérente à la diaspora chinoise pourrait être exploitée consciemment par des rivaux, ou indirectement servir à illustrer les limites effectives du contrôle que le PCC peut exercer. D’où des pressions exercées à l’encontre de la diaspora chinoise, y compris à travers l’interdiction de quitter le territoire. Ainsi, en 2025, Mao Chenyue, une banquière d’origine chinoise naturalisée aux États-Unis, a été empêchée de quitter le territoire chinois pendant plusieurs mois, prétendument en raison de son implication dans une affaire criminelle dont les détails demeurent inconnus. L’autorisation de quitter le territoire est intervenue en marge de la finalisation d’un accord sino-américain au sujet de TikTok.

La place de la Chine parmi les flux mondiaux est incontestablement son principal levier de puissance ; en même temps, elle contribue directement à affaiblir le contrôle que le PCC exerce sur la société.

Les mesures de contrôle telles que l’interdiction de quitter le territoire doivent donc être perçues dans ce contexte.

The Conversation

Yohan Briant est directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega)

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