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02.04.2025 à 16:55

Envisager le pire : le scénario d’une crise de régime imminente aux États-Unis

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
François David, Professeur des Universités, Université Littoral Côte d'Opale
Exercice de prospective : que se passerait-il en cas de dégradation des rapports entre la présidence et la Cour suprême ?
Texte intégral (2622 mots)

L’énergie déployée par Donald Trump et son administration pour mettre en œuvre un programme consistant, pour une large partie, à défaire profondément l’État fédéral et certaines mesures prises en contournement des lois existantes ont provoqué l’ire de plusieurs juges fédéraux et des remontrances de la Cour suprême. Si cette confrontation entre l’exécutif et le judiciaire venait à se durcir, le pays pourrait entrer dans une période extrêmement troublée, et il reviendrait peut-être à l’armée de jouer un rôle déterminant.


Face aux recours de toutes parts et aux injonctions judiciaires que provoquent les décrets/ordres exécutifs du président des États-Unis ainsi que les multiples atteintes administratives ou de confidentialité commises par le bureau de la gestion et du budget (OMB) ou le département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), les deux principaux outils à travers lesquels Donald Trump cherche à démanteler l’administration et une bonne partie des agences fédérales, peut-on envisager la possibilité d’une crise constitutionnelle prochaine ?

Si la Cour suprême des États-Unis désavouait le président ou les organes placés sous sa responsabilité exécutive et si ces derniers passaient outre les décisions de la Cour, en l’accablant d’opprobre, jusqu’où une telle confrontation pourrait-elle aller ?

Trump face à la fronde d’une partie du système judiciaire

Le moment semble se rapprocher où la Cour suprême devra se prononcer en ultime recours soit sur différentes plaintes collectives, soit sur les multiples injonctions émises par des juges fédéraux contre le gouvernement, comme elle l’a fait le 5 mars dernier, en donnant raison (en résumé) aux deux injonctions d’un juge de district du Rhode Island qui avait exigé, sans succès, la reprise des versements de fonds votés par le Congrès, provisionnés mais suspendus à l’Agence USAid.


À lire aussi : La fin des programmes d’aide internationale des États-Unis (et leur baisse ailleurs) : une folle indifférence aux malheurs du monde


Le 18 mars 2025, le président de la Cour suprême John Roberts Jr est intervenu, fait rarissime, pour rappeler mais sans le nommer à Donald Trump que la bonne procédure quand on voulait contester une décision judiciaire fédérale était de faire appel plutôt que de réclamer la destitution (« impeachment ») du juge, une procédure exceptionnelle.

Le gouvernement a donc fait appel, le 20 mars, de l’ordre par lequel le juge de Washington James Boasberg (nommé successivement par Bush fils et Barack Obama, puis confirmé chaque fois par le Congrès) avait suspendu l’expulsion sans vérification scrupuleuse de 200 membres présumés d’un gang vénézuélien vers une prison du Salvador, sur la base contestable d’une loi d’exception du XVIIIe siècle.

Cet ordre a été émis avant le décollage de l’appareil qui emmenait ces expulsés vers le Salvador, ce qui peut signifier qu’il a été délibérément ignoré par les autorités, même si l’administration Trump affirme que l’injonction a été portée à sa connaissance alors que l’avion volait déjà au-dessus des eaux internationales.


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Trump a publiquement taxé le juge Boasberg de « dingue d’extrême gauche » et son secrétaire d’État, Marco Rubio, a reposté le message moqueur du président du Salvador Nayiub Bukele, allié de Trump ravi de l’assister dans ses procédures d’expulsion : « Oups… trop tard ! »

Capture d’écran du compte X de Marco Rubio, où il reposte un message de Nayib Bukele, président salvadorien, reprenant lui-même un article du New York Post consacré à l’ordre émis par le juge Boasberg. Compte X de Marco Rubio

Si la Cour suprême reconnaissait, à l’occasion de cette affaire très symbolique, ou à l’occasion d’autres décisions à venir, que le président du pays ou des membres de son cabinet s’étaient rendus coupables d’un abus de pouvoir exécutif et/ou de la violation des lois et de la Constitution fédérale, il y a fort à parier que l’exécutif fédéral refuserait catégoriquement une telle interprétation.

Beaucoup d’observateurs s’attendaient à voir une Cour aux ordres de Trump, étant donné que les conservateurs y sont majoritaires et que trois juges particulièrement radicaux ont été nommés durant le premier mandat Trump. Mais sa décision du 5 mars et le rappel à l’ordre du juge Roberts montrent qu’elle est prête à faire front, contrairement à ce qu’on pensait.

Or, la Cour est souveraine. Depuis 1803, elle s’est attribué, avec l’arrêt Marbury v. Madison, le droit de juger de la constitutionnalité des décisions de l’exécutif, selon le texte de la Constitution, mais aussi selon ses principes et ses valeurs, lesquelles ont évolué au fil des décennies. La Cour est également garante de l’équilibre constitutionnel entre les pouvoirs, de leurs compétences respectives et de l’équilibre des compétences entre l’État fédéral et les États fédérés.

Le scénario de l’escalade

Que se passerait-il si le président des États-Unis et son entourage continuaient d’agir en ignorant délibérément les décisions défavorables à leurs actions et jetaient la Cour suprême en pâture à la vindicte populaire, en l’accusant d’aller à l’encontre des attentes du peuple souverain ?

Sous l’effet de l’indignation, un tel développement pourrait pousser inexorablement une partie de la population à se mobiliser massivement pour défendre la position d’un président qui apparaîtrait une fois de plus comme entravé dans son action par cet « État profond » qu’il ne cesse de pourfendre, tandis que l’autre partie s’alarmerait au contraire d’un basculement dans la « dictature ».

Devant la virulence des manifestants hostiles à ses projets, Donald Trump pourrait en appeler à ses partisans et aux « milices patriotes », resurgies comme un spectre de la marche sur le Capitole, le 6 janvier 2021. Il pourrait aussi chercher à utiliser les services les plus opérationnels de la police fédérale voire faire appel à la Garde nationale et à l’armée elle-même, en activant l’Insurrection Act de 1807, au nom de la protection du territoire national, enclenchant au passage la loi martiale. Les affrontements violents pourraient dégénérer dans les villes et les gouverneurs des États fédérés, selon leur bord politique, pourraient ordonner à leurs forces de sécurité de contenir l’un ou l’autre des camps.

Que ferait l’armée ?

Le pire n’est jamais sûr. Mais dans ce scénario catastrophe, la seule force institutionnelle capable de s’opposer frontalement à un tel engrenage serait paradoxalement celle qui a tous les moyens d’agir derrière le président : l’armée des États-Unis.

Cette dernière pourrait déclarer, à l’occasion même de son déploiement, qu’elle ne reconnaît plus le président comme son commandant en chef, parce qu’il outrepasse la Constitution. Toutefois, la probabilité d’une telle attitude paraît très faible, et ce, pour deux raisons.

Selon la Constitution, le président est le commandant en chef des armées. Si les généraux américains lui désobéissaient, ils seraient des factieux. Or le droit militaire en matière de felony est impitoyable.

De plus, quand dans le passé l’armée a pris parti dans un conflit constitutionnel, sa partie factieuse a directement contribué au déclenchement de la guerre civile (1861-1865) où un bon tiers des généraux et des officiers supérieurs étaient passés à la Confédération. Depuis, elle a interdiction formelle, à travers le Posse Comitatus Act de 1878, de se mêler des affaires du gouvernement civil, de la justice et des procédures judiciaires.

Cependant, le chef d’état-major interarmées (chairman of the Joint Chiefs of Staff), entouré des plus hauts gradés, pourrait décider en conscience que les corps militaires cessent d’obéir temporairement aux ordres d’un président qui se place au-dessus de la Constitution fédérale et qui ne se conforme pas aux décisions souveraines de la Cour suprême.

Déjà en juin 2020, au cours de son premier mandat, quand Trump avait avancé l’idée d’envoyer l’armée d’active pour disperser les manifestations consécutives à la mort de George Floyd, sa menace avait provoqué une levée de boucliers militaires de la part d’anciens hauts gradés, parmi lesquels deux anciens chefs d’état-major d’une des trois armées, l’amiral Michael Mullen (2007-2011) et le général Martin Dempsey (2011-2015), mais aussi James Miller, ancien sous-secrétaire à la défense chargé de la politique, le général John Allen, ancien envoyé spécial du président dans la coalition contre Daech, l’amiral James Stavridis, ancien commandant suprême des forces alliées en Europe, ou encore le général John Kelly, directeur de cabinet de la Maison Blanche de 2017 à 2019.

Le 5 juin de la même année, le Washington Post publiait une lettre de 89 anciens officiels de la défense – dont plusieurs anciens secrétaires à la défense comme Ashton Carter ou Leon Panetta  – exprimant leur inquiétude face à la perspective que l’armée soit utilisée pour s’en prendre à des manifestants. Enfin, Jim Mattis, véritable légende du corps des Marines, premier secrétaire à la défense du premier mandat de Donald Trump, mais démissionnaire en décembre 2018, était sorti de son silence en juin 2020 pour condamner les divisions créées par ce dernier dans la société américaine et son instrumentalisation de l’armée.

Les dispositions du Titre 10 de l’US Code obligent les forces armées à être loyales envers la Constitution des États-Unis, pas envers le président de l’exécutif. Rappelons au passage que le président a la même obligation envers la Constitution.

De même, les forces armées sont censées obéir à des ordres légaux (vaste débat) et à refuser des ordres illégaux, une attitude qui est rappelée dans le cadre du Code of Conduct militaire. Ce document dresse la liste détaillée des situations où le corps militaire doit refuser des ordres contraires à l’éthique et au droit international des conflits armés.

L’armée peut bloquer toute tentative d’insurrection avec armes sur le territoire. Elle pourrait s’arroger de facto le pouvoir de maintien de l’ordre territorial jusqu’à ce que l’exécutif se plie aux décisions judiciaires fédérales et reconnaisse ses limites dans l’exercice de son autorité. Dans l’attente de cette résolution de crise, l’armée pourrait collaborer avec la justice des États, dans une sorte de qualified martial law, où la force armée maintient l’ordre, arrête les perturbateurs mais les remet au juge civil.

En un mot, l’armée pourrait devenir un dernier recours pour protéger les mécanismes et les rouages abîmés de la démocratie américaine, si jamais la souveraineté de l’appareil judiciaire fédéral était contestée et si le pays versait ouvertement, outre l’affrontement entre citoyens, dans l’arbitraire et la dictature larvée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

02.04.2025 à 16:54

Turquie : une mobilisation colossale dans un contexte économique et politique dégradé

Gülçin Erdi, Directrice de recherche au CNRS, en affectation à l'Institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, Université de Tours
Pour comprendre le puissant mouvement de contestation actuel, il faut bien prendre en compte la situation politique, économique et sociale du pays.
Texte intégral (2007 mots)

L’arrestation du maire d’Istanbul, qui devait affronter Recep Tayyip Erdogan à la prochaine présidentielle, a mis le feu aux poudres en Turquie. Une large partie de la population est en effet excédée par le durcissement politique constant du pouvoir, qui se déploie sur fond de graves difficultés économiques et de déréliction du système éducatif.


Les mobilisations récentes en Turquie, qui ont débuté à Istanbul le 19 mars, sont les plus vastes depuis le mouvement de Gezi en 2013, qui avait profondément ébranlé le pouvoir de l’AKP (le Parti de la justice et du développement, islamo-nationaliste, de Recep Tayyip Erdogan). Cette contestation trouve son origine dans l’arrestation, le 19 mars dernier d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et candidat du CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste, laïque et social-démocrate) à l’élection présidentielle prévue pour 2028, ainsi que d’une centaine d’autres personnes, dont deux maires d’arrondissement d’Istanbul (Beylikdüzü et Sisli).

Imamoglu, accusé par le pouvoir de corruption dans le secteur immobilier et de soutien au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste, a remporté les élections municipales à trois reprises face à l’AKP. Sa dernière victoire, en mars 2024, est liée, d’une part, à sa capacité à unir différents courants politiques de gauche, dont le Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM Parti), issu du mouvement politique kurde, et d’autre part à mettre en œuvre des projets sociaux, tels que l’ouverture de crèches, de cantines populaires et de résidences étudiantes, ainsi que des programmes de rénovation d’ampleur. Sous sa férule, des bâtiments et des sites industriels, mais aussi des édifices historiques en mauvais état ont été réhabilités.


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Ces projets, conçus pour servir la population d’Istanbul – avec par exemple l’installation de bibliothèques et de cafétérias à faible coût au sein des bâtiments restaurés – ont significativement contribué à la popularité d’Imamoglu, lui assurant un soutien considérable de l’électorat, à Istanbul mais aussi ailleurs dans le pays. D’où la profonde indignation que les poursuites judiciaires le visant ont suscitée au sein de la société turque.

Un ras-le-bol politique, économique et social de longue durée

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, la Turquie est confrontée à de graves problèmes économiques qui se sont encore accentués depuis deux ans. L’inflation persiste, le taux de change du nouveau lira turc s’érode, la dette publique du pays s’accroît, le secteur industriel est en déclin et le coût de la vie pèse sur une large part de la population, dont les revenus sont érodés par l’inflation, malgré une croissance actuellement proche de 3,8 %.

Cette conjoncture économique est associée à un niveau de vie précaire, à une flexibilité accrue du marché du travail et à un taux de chômage élevé, notamment parmi la population des jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans. Un nombre significatif de jeunes diplômés éprouve des difficultés à trouver un emploi qui correspond à leurs compétences, nous y reviendrons.

On observe un fort sentiment d’insécurité professionnelle et une paupérisation croissante affectant tant les actifs, spécialement les jeunes, que les retraités, dont les pensions ne couvrent plus les dépenses élémentaires telles que le loyer. Des difficultés exacerbées par l’affaiblissement des syndicats de travailleurs, un cadre législatif favorisant les intérêts des employeurs et diverses réglementations qui restreignent le droit de grève. La sécurité de l’emploi est globalement faible.

Malgré ce contexte économique pénible pour la population, les dispositifs d’aide sociale de l’État sont limités ou inexistants. L’assurance chômage, qui correspond à 40 % du salaire des quatre derniers mois, est soumise à des conditions d’accès rigoureuses et la durée de son octroi est limitée à dix mois au maximum. En outre, l’absence de politiques de logement social et d’aides spécifiques à l’accès au logement constitue un défi majeur pour les travailleurs, spécialement les précaires.

Par ailleurs, les Turcs sont nombreux à estimer qu’il existe une corrélation nette entre l’accès à l’emploi et la proximité avec l’AKP. L’opacité du déroulement des concours publics et les cas de clientélisme favorisant les proches des membres de l’AKP contribuent à la baisse du soutien des Turcs au gouvernement.

À ces difficultés s’ajoute une conjoncture politique particulièrement tendue. Depuis la tentative de coup d’État avortée de 2016, on observe un durcissement du caractère autoritaire du régime, qui instille délibérément un climat de peur, n’hésitant pas à engager des procès à l’encontre d’hommes politiques, de médias d’opposition, de journalistes, d’écrivains, de représentants syndicaux, d’étudiants et de citoyens ordinaires s’exprimant dans les médias télévisuels, pour « incitation à la haine et à l’hostilité à l’égard du président », ainsi que pour « injures publiques » et « propagande terroriste ».

À la suite d’événements majeurs tels que le séisme dévastateur de février 2023, les autorités ont régulièrement recours à des mesures de restriction des réseaux sociaux et de fermeture de sites d’information et de comptes de citoyens, souvent accusés de propagande terroriste quand ils critiquent le pouvoir.

Parallèlement à ce climat d’intimidation, les droits des femmes sont de plus en plus foulés aux pieds, et les féminicides atteignent des niveaux alarmants. Cette conjonction de facteurs a des répercussions sur le bien-être social en Turquie : le pays se situe entre la 112e et la 98e place sur l’indice mondial du bonheur.


À lire aussi : Violences faites aux femmes : l’inquiétante évolution de la Turquie


Le désarroi de la jeunesse éduquée

C’est dans ce climat de tension croissante que les mobilisations ont commencé, initiées par les étudiants de l’Université d’Istanbul, laquelle venait d’annoncer l’annulation du diplôme qu’Imamoglu y avait obtenu en 1994 – or la détention d’un diplôme universitaire est une condition sine qua non pour être candidat à l’élection présidentielle. S’estimant victimes d’une atteinte à la réputation de leur diplôme et de leur université, puisque celle-ci donnait l’image d’être au service du gouvernement, les étudiants se sont rassemblés devant le campus de leur université, situé à proximité du bâtiment de la mairie d’Istanbul, et ont réussi à surmonter le dispositif policier pour y accéder.

Le mécontentement couvait depuis longtemps chez ces jeunes nés dans les années 2000, ayant grandi dans un système éducatif qui, ces dernières années, a subi des réformes visant à promouvoir une éducation conservatrice et prosélyte, où l’enseignement de matières telles que la sociologie, les sciences physiques ou encore les mathématiques a été nettement réduit.

Depuis le milieu des années 2000, l’accès à une éducation de qualité devient un enjeu financier majeur pour les familles qui souhaitent inscrire leurs enfants dans des établissements scolaires privés, leur permettant de se soustraire à l’endoctrinement politique de l’État. Ces établissements privés pratiquent des frais de scolarité souvent exorbitants, ce qui contribue à l’aggravation des inégalités sociales. Par conséquent, de nombreux jeunes se trouvent dans l’incapacité de s’imaginer un avenir au sein de leur pays et se tournent souvent vers l’émigration.

Ceux qui obtiennent un diplôme universitaire ne sont pas nécessairement en mesure de trouver un emploi à la fois gratifiant sur le plan personnel et financièrement avantageux. En outre, l’accès à un emploi stable, ne suffit pas à garantir un épanouissement et un confort dans une économie incertaine qui empêche de faire des projets à moyen terme et dans un pays où la dégradation des libertés individuelles ne permet pas aux gens de vivre et d’organiser leur vie comme ils le souhaitent, même lorsqu’ils disposent d’un bon salaire.

Par ailleurs, la crise économique actuelle contribue à limiter la réalisation des projets personnels de vie, tels que le mariage, l’accession à la propriété ou l’achat d’une voiture. Ces facteurs cumulés peuvent conduire à un sentiment de désespoir et un mal-être accru chez les jeunes, qui se trouvent privés des rêves et des aspirations qu’ils avaient construits. Cette situation est exacerbée par une tendance croissante au clientélisme dans divers secteurs de la société, ce qui tend à renforcer les inégalités et l’insatisfaction.

Tout cela a explosé après l’arrestation d’Imamoglu, que la majorité des citoyens turcs perçoivent comme une tentative du pouvoir, lequel contrôle de plus en plus étroitement la justice, d’éliminer le seul candidat susceptible de contester la suprématie d’Erdogan lors des prochains scrutins. Le poids politique d’Imamoglu a en effet été étayé par la primaire symbolique qu’a organisée le CHP, après son arrestation, pour l’investir comme candidat officiel du parti face à Erdogan en vue de la prochaine présidentielle, à laquelle ont participé pas moins de 15 millions de citoyens.

Dans un second article qui sera tout publié tout prochainement, nous analyserons plus en détail la mobilisation actuelle, ses mécanismes et ses perspectives.

The Conversation

Gülçin Erdi a reçu des financements de l'ANR

01.04.2025 à 16:14

Le décret de Trump sur la FIV : faut-il craindre le retour d’une politique eugéniste ?

Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School
Donald Trump s’est engagé à faciliter l’accès à la fécondation in vitro. Mais la normalisation de cette technique peu réglementée pourrait ouvrir la voie à des projets eugénistes.
Texte intégral (3519 mots)

L’amélioration de l’accès à la fécondation in vitro (FIV) est une cause chère à Donald Trump, qui vient de signer un décret en ce sens. Or, le couplage de la FIV avec le diagnostic préimplantatoire (DPI) largement pratiqué aux États-Unis pourrait ouvrir la voie à des projets eugénistes.


« Je suis le père de la FIV ! » Le 16 octobre 2024, trois semaines avant l’élection présidentielle qu’il allait remporter contre Kamala Harris, Donald Trump s’autoproclamait, devant une assistance exclusivement féminine, « père de la fécondation in vitro » (FIV). Ce n’était pas la première fois au cours de sa campagne qu’il s’exprimait sur l’épineuse question de la FIV : en août 2024, à Potterville (Michigan), il avait déjà fait cette promesse :

« Sous l’administration Trump, votre gouvernement paiera ou votre compagnie d’assurance sera obligée de payer tous les coûts associés aux traitements de FIV. »

Porté par cet engagement, il a signé, le 18 février 2025, un décret exécutif portant sur « l’examen » des moyens pour réduire les coûts de la FIV et pour en faciliter l’accès. Ce décret demande qu’une liste de recommandations politiques à ce sujet soit soumise dans les 90 jours suivant sa promulgation.

Donald Trump semble, de prime abord, vouloir aider les familles. Mais la normalisation de la naissance des enfants à partir d’un tri des embryons conçus par FIV, en fonction de leur patrimoine génétique, pourrait se révéler dangereuse et éthiquement inacceptable. Assisterons-nous à la mise en œuvre d’une nouvelle politique eugéniste aux États-Unis ? Et quel impact l’exécution de la promesse de Trump aura-t-elle sur l’industrie américaine de la fertilité dans sa globalité ?

L’eugénisme dans l’histoire récente du pays

L’eugénisme – qui signifie étymologiquement « bonne naissance » – désigne l’ensemble des méthodes et pratiques visant à l’amélioration de la population humaine par le contrôle sélectif de la reproduction.


À lire aussi : « Dune » : apologie ou critique de l’eugénisme ?


On distingue l’eugénisme positif, qui tend à favoriser la reproduction des individus jugés « supérieurs », de l’eugénisme négatif, dont le but est de limiter la reproduction de personnes considérées « inférieures ».


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Ces formes d’eugénisme ont déjà toutes deux été pratiquées dans l’histoire récente des États-Unis.

L’eugénisme positif, d’abord, a émergé au début du XXe siècle dans le cadre des foires d’État, quand étaient organisés des concours pour élire le « bébé en meilleure santé » (« better babies »), qui évoluèrent, avec la préoccupation des eugénistes pour l’hérédité, en concours de « la famille la plus apte » (« fitter families »).

L’eugénisme négatif s’est manifesté à la même période à travers des politiques de stérilisation forcée de certaines catégories de la population – notamment les « faibles d’esprit », les malades mentaux, les handicapés physiques, les pauvres, les criminels, les Afro-Américains, etc. La première est adoptée en 1907 dans l’Indiana, avant de s’étendre dans un nombre considérable d’autres États.

Hygiène raciale, de Guillaume Dreyfus (2013).

L’arrêt Buck v. Bell, émis par la Cour suprême des États-Unis, le 2 mai 1927, joua un rôle central dans la légitimation et l’adoption des lois de stérilisation eugénique dans plusieurs États.

Carrie Buck, née en 1906, a été placée peu après sa naissance dans une famille d’accueil, chez John et Alice Dobbs, sa mère ayant été internée dans un asile de Virginie. À l’âge de 17 ans, elle est violée par le neveu d’Alice Dobbs et tombe enceinte. Sans doute pour se défaire de l’embarras de cette grossesse, les Dobbs la font interner dans la même institution où se trouve sa mère, pour « faiblesse d’esprit » et « promiscuité ». La direction de l’établissement exige alors que Carrie, qui donne naissance à une fille en 1924, soit stérilisée contre son gré. La même année, une loi autorisant la stérilisation forcée de personnes « faibles d’esprit » est votée dans l’État de Virginie. Le cas de Carrie est remonté jusqu’à la Cour suprême, qui confirme la constitutionnalité de la loi de Virginie en 1927.

La déclaration du juge Oliver Wendell Holmes, prononcée à l’issue du jugement, justifie ouvertement le caractère eugéniste de cette loi, dans le cadre de laquelle Carrie sera stérilisée le 19 octobre 1927 :

« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope (…) Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »

Carrie Buck (à gauche) et sa mère Emma Buck (à droite), à l’asile pour épileptiques et déficients mentaux de Virginie, 1924. Arthur Estabrook Papers, Special Collections & Archives, University at Albany, SUNY

De 1907 jusqu’à la fin du XXe siècle, plus de 60 000 personnes furent ainsi stérilisées contre leur gré dans 32 États des États-Unis, dont environ 20 000 en Californie. En Caroline du Nord, les femmes afro-américaines constituaient le groupe le plus touché, suivies par les femmes blanches, puis par les hommes noirs et enfin les hommes blancs.

Un rapport de l’ONG américaine Center for Investigation Reporting révèle que plusieurs détenues ont été victimes de stérilisations contraintes en Californie il y a quelques années.

Pendant l’entre-deux-guerres, de nombreux pays s’inspirent des lois de stérilisation eugénique des États-Unis : Suisse (1928), Danemark (1929), Norvège, ou encore Finlande et Suède (1935)… Surtout, l’Allemagne nazie, par l’adoption de la loi du 14 juillet 1933, impose la stérilisation aux personnes atteintes de maladies héréditaires et mentales. Plus de 300 000 personnes seront stérilisées de force en cinq ans, au point que Joseph DeJarnette, membre d’un mouvement de promotion de la stérilisation forcée en Virginie, déclara :

« Les Allemands nous battent à notre propre jeu… »

Les designer babies : une nouvelle forme d’eugénisme « sous couvert » de la FIV ?

Dans le film d’anticipation d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca, sorti en 1997, les humains sont classés en deux catégories : les « valides », nés à partir d’un tri des embryons conçus par FIV, sur la base de leur patrimoine génétique, et les « non valides », conçus naturellement et soumis aux aléas de la nature. Seuls les premiers, considérés comme les élites, peuvent occuper des postes clés dans la société. Les seconds, vus comme des humains de second ordre, sont cantonnés à une vie subalterne. Ce thriller eugéniste est-il appelé à devenir réalité ?

Bienvenue à Gattaca,, d’Andrew Niccol (1997) - Bande annonce.

À ce jour, la liste des recommandations visant à améliorer l’accès à la FIV pour les Américains n’a pas été officiellement communiquée, les 90 jours requis par le décret n’étant pas encore écoulés. De fait, il n’est pas possible d’affirmer avec certitude qu’une nouvelle forme d’eugénisme « sous couvert » de la FIV soit en train d’être mise en œuvre outre-Atlantique.

Toutefois, compte tenu des concours de « better babies » et de « fitter families » et de la pratique massive de stérilisations eugéniques par le passé aux États-Unis, de l’avancement des techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) ainsi que de l’enthousiasme de Donald Trump pour la FIV, il n’est pas impossible qu’un tel scénario se produise dans les années à venir.

Assistés de leur médecin et de leur conseiller génétique, les futurs parents pourraient être « incités » à concevoir un designer baby (bébé sur mesure) par FIV en choisissant le « meilleur » embryon après un « contrôle qualité » programmé et voulu par une politique eugéniste positive, plutôt que par la reproduction naturelle — et ce, même en l’absence de problèmes d’infertilité.

Cette possibilité est d’autant plus plausible qu’aux États-Unis le diagnostic préimplantatoire (DPI), qui permet à l’origine de détecter la présence d’éventuelles anomalies chromosomiques ou génétiques chez les embryons conçus après une FIV, est quasi généralisé : 83,3 % des cliniques de fertilité proposent, par exemple, le DPI pour permettre aux parents de choisir le sexe de l’enfant souhaité. Certaines d’entre elles, telles que Fertility Institutes, offrent également la possibilité de choisir la couleur de ses yeux.

Genomic Prediction, une autre société américaine en médecine reproductive, commercialise, quant à elle, une offre « premium » de DPI, le DPI-Polygénique, qui permet aux futurs parents d’évaluer les risques de plusieurs maladies polygéniques – causées par la mutation d’un grand nombre de gènes – chez les embryons conçus par FIV. En vertu du score de risque polygénique, les futurs parents peuvent ensuite sélectionner le « meilleur » embryon qu’ils souhaitent implanter dans l’utérus de la mère.

« Ces Américains qui programment des enfants “parfaits” », France Télévision.

Le potentiel intellectuel de l’enfant représente également un enjeu important pour nombre d’Américains. Selon une étude publiée dans la revue Science, 28 % des Américains accepteraient d’avoir un bébé génétiquement modifié afin de maximiser les chances de leur future progéniture d’accéder aux meilleures universités, et 38 % seraient prêts à avoir recours à la sélection des embryons en fonction de leur QI. Pour rappel, si la conception de bébés OGM reste interdite, on sait qu’elle est possible depuis la naissance de Lulu et Nana en Chine en 2018. Il en ressort qu’une partie significative des citoyens des États-Unis ne s’opposerait pas à des politiques relevant de l’eugénisme positif.

Un accès à la FIV profitable à l’industrie américaine de la fertilité

Depuis la naissance en 1981 d’Elizabeth Carr, premier « bébé éprouvette » américain, la FIV représente environ 2 % des naissances aux États-Unis, soit près de 100 000 chaque année. Un véritable business lucratif de la FIV s’est mis en place dans le pays.

Le coût moyen d’une FIV aux États-Unis s’élève à 12 000 dollars. S’y ajoutent des frais relatifs aux traitements hormonaux, estimés de 3 000 à 4 000 dollars par cycle de FIV. La probabilité d’une grossesse après une première FIV étant faible, plusieurs cycles de FIV peuvent être nécessaires pour espérer donner naissance à un enfant grâce à cette technique.

Or, il n’existe pas de système universel de santé aux États-Unis, et les lois sur la prise en charge de la FIV varient d’un État à un autre. Seuls quelques-uns ont adopté des lois obligeant les assurances privées de santé (via les employeurs ou à titre individuel) à couvrir ou à offrir les soins liés à l’infertilité, dont la FIV. Enfin, le programme Medicaid, qui fournit une assurance maladie aux individus à faible revenu, ne couvre pas non plus les frais liés à la FIV dans tous les États fédérés.

Dès lors, certaines grandes entreprises, à l’image de Google ou Apple, ont saisi cette situation comme une opportunité stratégique pour proposer à leurs employés, femmes et hommes, une couverture des frais d’AMP, afin d’attirer et de fidéliser les talents dans un marché du travail de plus en plus compétitif.

En 2023, le marché de la FIV aux États-Unis représentait 5,28 milliards de dollars. Il devrait atteindre 7,24 milliards de dollars en 2030.

Ce marché recouvre d’autres marchés connexes tels que celui des ovocytes (398,5 millions de dollars en 2024), celui du sperme (1,8 milliard de dollars en 2023) et celui de la gestation pour autrui (GPA), estimé à 27,61 milliards de dollars en 2023.

Aux États-Unis, les naissances par des techniques d’assistance médicale à la procréation ont plus que triplé depuis 1996 (2018). PEW Research Center

Il est indéniable que la facilitation d’accès à la FIV, que ce soit ou non dans un but eugénique, conduira à une croissance exponentielle de l’industrie américaine de la fertilité et lui sera pleinement profitable.

Pour conclure, cette situation se traduira, en parallèle, par une hausse de la demande de gamètes et de GPA, aggravant les risques de marchandisation et d’exploitation, ainsi que les risques médicaux déjà existants pour les mères porteuses et les donneuses d’ovocytes, qui pourraient être tentées de multiplier ces pratiques face à la demande et au regard de leur situation économique.


À lire aussi : Femmes porteuses aux États-Unis : la question complexe de leur rémunération


À ce propos, dans son ouvrage Confessions of a Serial Egg Donor, Julia Derek met en lumière le business des banques d’ovocytes. Elle raconte l’histoire vraie d’une donneuse d’ovocytes aux États-Unis, une étudiante d’université qui, par besoin d’argent, avait subi jusqu’à 12 cycles de stimulation ovarienne afin de produire un nombre maximal d’ovocytes, jusqu’à ce que son corps lâche…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

31.03.2025 à 16:25

Le retour en force de l’Arabie saoudite sur la scène diplomatique mondiale

Myriam Benraad, Responsable du Département International Relations and Diplomacy, Schiller International University - Enseignante en relations internationales, Sciences Po
Comment le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane est-il parvenu à repositionner Riyad au cœur de la diplomatie mondiale ?
Texte intégral (1942 mots)

Gaza, Ukraine, Syrie, Soudan… L’Arabie saoudite manœuvre entre Washington, Moscou et Téhéran et s’invite à toutes les négociations internationales. Après des années d’isolement, que cache cette stratégie diplomatique ? Comment le prince héritier Mohammed Ben Salmane est-il parvenu à s’imposer comme un médiateur incontournable, au Moyen-Orient et au-delà ?


Alors que beaucoup pensaient que son image et sa réputation avaient été irrémédiablement ternies par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, à Istanbul, en octobre 2018 – dans lequel il ne reconnut jamais de responsabilité directe –, et plus largement par un long passif de violations des droits humains, d’affaires de corruption et de scandales financiers dans son entourage, ainsi que pour son intervention brutale dans la guerre au Yémen, le prince saoudien Mohammed Ben Salmane (MBS), 39 ans, fils de l’actuel roi Salmane et officiellement héritier du royaume depuis 2017, a opéré son grand retour sur la scène régionale et internationale.

Ces dernières années, soucieux de placer le royaume, dont il héritera un jour, mais dont il est d’ores et déjà l’homme fort, au rang de protagoniste clé au Moyen-Orient en tant que médiateur tout trouvé pour le règlement des crises régionales, MBS n’a cessé de densifier ses canaux de communication avec diverses parties en conflit, du Soudan à l’Ukraine, de la Syrie à Gaza. Le tout en appuyant au premier chef la diplomatie américaine et en se gardant de toute critique ouverte à l’égard de la Russie. De « paria », MBS serait-il devenu un interlocuteur incontournable ?

« L’Arabie saoudite : MBS, côté pile, côté face », Le Dessous des cartes, Arte (2024).

Riyad, acteur diplomatique omniprésent

De sa qualité d’hôte des discussions entre Washington et Moscou sur le futur de l’Ukraine jusqu’à son rôle dans la négociation d’un « jour d’après » à Gaza qui permettrait également, en faisant d’une pierre deux coups, de détendre la relation entre les États-Unis et l’Iran, l’Arabie saoudite semble sur tous les fronts.


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Après un isolement diplomatique entrecoupé de frêles phases de réchauffement, comme lors du premier mandat de Donald Trump (2017-2021), MBS a aujourd’hui pour objectif de peser de tout son poids dans le concert des « grands » de ce monde, s’affichant au service d’une recomposition positive et constructive du Moyen-Orient. Dans un entretien avec la chaîne télévisée américaine Fox News en septembre 2023, il déclarait ainsi :

« Nous avons de nombreuses relations sécuritaires et militaires qui renforcent la position de l’Arabie saoudite. »

Mais cette approche est-elle si nouvelle ? Si l’on ne saurait nier le tournant « global » pris par la diplomatie saoudienne sur une période récente, Riyad a toujours eu pour priorité d’éviter coûte que coûte un embrasement généralisé.

Cette anxiété s’était manifestée au cours des guerres du Golfe, de 1990 et 2003, et a retrouvé une actualité brûlante avec l’implosion du Proche-Orient à la suite des tueries du 7-Octobre en Israël.

Soudain, les espoirs d’une normalisation des rapports d’Israël avec ses voisins, un temps portés par les accords d’Abraham, se sont effrités, tandis que décuplaient les tensions entre Tel-Aviv et Washington au sujet de la situation humanitaire prévalant dans la bande de Gaza.

En outre, la dernière année et demie a été marquée par des échanges de tirs de missiles entre Israël et l’Iran et, depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, par des menaces américaines à l’encontre du régime de Téhéran. Et, bien que ce dernier soit traditionnellement un adversaire régional majeur de l’Arabie saoudite, celle-ci redoute le chaos qui pourrait y survenir si la République islamique venait à chuter – tout comme elle redoutait les effets de la guerre d’Irak au tournant du nouveau millénaire.

Dans l’absolu, le royaume, qui reste le premier exportateur mondial d’hydrocarbures, le pays le plus riche du Moyen-Orient et le lieu de naissance de l’islam, a toujours occupé une place géopolitique motrice. Parallèlement à son hard power énergétique s’est développé un soft power qui renforce son aura traditionnelle dans le monde arabe et musulman. Après les attentats du 11-Septembre, l’Arabie saoudite avait de surcroît renforcé sa présence médiatique, avant de se lancer dans l’industrie du sport et du divertissement. Elle devrait ainsi accueillir la Coupe du monde de football de 2034, entre autres initiatives lui permettant de rehausser son capital symbolique et d’asseoir ses intérêts stratégiques.

« L’infréquentable Arabie saoudite est-elle incontournable ? », 28 minutes, Arte (février 2025).

Une consolidation du pouvoir en interne

Derrière cet activisme en politique étrangère qui le réhabilite partiellement auprès du monde extérieur, existe chez MBS un agenda de politique intérieure évident.

Le dirigeant est affairé au renforcement de sa légitimité et de sa puissance par l’imposition d’un projet hypernationaliste dont chaque Saoudien, à domicile comme à l’étranger, représente, en quelque sorte, un « sous-produit ». MBS entend non seulement préserver son régime de toute déstabilisation, mais poursuit par ailleurs une entreprise de restructuration de l’économie en anticipant un déclin des revenus pétroliers au cours des prochaines décennies qui n’équivaut cependant pas à un renoncement à la rente.

Rappelons qu’à son arrivée aux commandes, l’Arabie saoudite s’était engagée dans un colossal plan de développement, baptisé « Vision 2030 », au fondement de cet hypernationalisme destiné à transformer le royaume en un hub commercial de premier plan et à en faire une destination lucrative pour tous les investisseurs internationaux. Dix ans après son lancement, ce projet faramineux, dont il est encore difficile d’apprécier pleinement les réalisations et les bénéfices, ne se résume plus à la seule marque d’un prince jeune et fougueux goûtant pour la première fois au pouvoir, mais constitue un véritable enjeu existentiel.

De fait, MBS voit au-delà d’une simple logique de renégociation des prérogatives entre clans ; il souhaite consolider son autorité pour s’ériger en chef le plus puissant de l’histoire du royaume. C’est bien sur ce point que ses deux stratégies, intérieure et extérieure, convergent : sans une diplomatie proactive, axée autour de la stabilisation du Moyen-Orient, MBS sait qu’il ne pourra accomplir ses desseins internes.

On est loin de la posture agressive qu’il avait adoptée par le passé ; à présent, MBS privilégie une dynamique de désescalade des tensions, avec l’Iran notamment – un début de détente entre ces deux poids lourds régionaux avait pris place en 2023 à travers le rétablissement de relations cassées sept ans plus tôt.

La stratégie de MBS sera-t-elle payante ?

Cette revanche silencieuse aboutira-t-elle aux résultats escomptés ? Est-ce vraiment le commencement d’une « nouvelle ère de la diplomatie saoudienne » rompant avec sa posture de confrontation d’il y a une décennie ?

S’il est manifeste que l’Arabie saoudite tend à redevenir un centre de gravité de la diplomatie arabe et moyen-orientale en accueillant de nombreuses conférences et maints sommets au sein de ses frontières, et en facilitant un dialogue autrement impossible entre des acteurs aliénés, elle fait aussi face à plusieurs limites et défis. Une interrogation porte en particulier sur sa capacité effective à arbitrer des crises à répétition.

Dans le cas du Soudan, l’Arabie saoudite n’est pas un médiateur mais un acteur à part entière du conflit du fait de son appui militaire et financier au camp du général conservateur Abdel Fattah al-Burhan, opposé à Mohammed Hamdan Dogolo. Concernant la Syrie, la visite en février 2025 d’Ahmed al-Charaa, le nouvel homme fort de Damas, n’aura ni permis l’arrêt des violences sur le terrain ni abouti à des initiatives pérennes pour la reconstruction de ce pays ravagé par la guerre. Quant à Gaza, le rejet de la proposition de Donald Trump d’une prise de contrôle de l’enclave méditerranéenne ne s’est pas traduit non plus par une énonciation claire des modalités de l’aide que Riyad pourrait apporter aux Palestiniens.

Il faudra donc s’armer de patience pour juger du caractère performatif – ou non – des promesses faites par MBS quant à l’avenir d’un Moyen-Orient actuellement en pleine tourmente.

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.03.2025 à 16:34

Le parapluie et la panique : les fausses évidences sur la renucléarisation et la remilitarisation de l’Europe

Benoît Pelopidas, Professeur des universités de classe exceptionnelle / fondateur du programme d'étude des savoirs nucléaires, Sciences Po
La communication stratégique produit les illusions d’évidence et de nécessité du réarmement de l’Europe et de l’extension du « parapluie nucléaire » français.
Texte intégral (2655 mots)

La cause paraît entendue : l’extension aux alliés de la France de la dissuasion nucléaire française et le réarmement conventionnel massif du continent sont largement présentés, aussi bien par les dirigeants du pays que par la plupart des médias, comme des solutions quasi impératives face à la menace russe et au désengagement des États-Unis de la défense du continent. Pourtant, l’évidence de cette nécessité s’écroule dès que l’on étudie la campagne de communication stratégique qui la produit. C’est la première étape nécessaire à une réflexion sérieuse sur une stratégie de défense française et européenne.


Ces dernières semaines, les médias ont largement présenté la mise en place d’une dissuasion nucléaire européenne couplée au réarmement conventionnel de l’UE (Ursula von der Leyen a annoncé à cet égard un objectif de dépenses de 800 milliards d’euros sur quatre ans) comme des réponses évidemment désirables voire nécessaires à la menace russe et au désengagement américain. Il s’agit là d’une opération de communication stratégique qui se manifeste d’au moins trois façons, détaillées ici afin de vous permettre de les reconnaître. Nous laissons donc de côté l’évaluation de la menace russe, qui mérite une analyse à part entière, pour nous concentrer sur les réponses proposées et la production des illusions d’évidence et de nécessité. Dès que nous cesserons d’être séduits par ces fausses évidences, une réflexion stratégique sérieuse sur la défense de la France et de l’Europe pourra commencer.


À lire aussi : Face au danger nucléaire, les effets d’un discours expert désinvolte


Renverser le sens des mots pour créer des illusions de protection et de défense

On entend à longueur d’articles parler de « parapluie nucléaire », de « protection », voire de « bouclier nucléaire ». Grande nouvelle vieille d’au moins soixante-cinq ans : rien de tel n’existe.


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Le parapluie est capable de nous garder au sec quand la pluie tombe. Si la pluie nucléaire devait tomber, il n’y aurait pas de parapluie, de quelque nationalité que ce soit. Au moins depuis le couplage de missiles balistiques impossibles à intercepter à des explosifs thermonucléaires dans les années 1950 et au début des années 1960, on reste à la merci de l’accident technologique et de la détermination de l’ennemi qui voudrait prendre le risque de subir une riposte. Or l’arsenal de la Russie est dimensionné à partir de notions telles que la limitation des dommages (c’est-à-dire la destruction du plus grand nombre possible d’armes ennemies avant qu’elles puissent être lancées contre Moscou) ; si la dissuasion devait échouer, le fait de disposer d’armes nucléaires sur notre sol nous transformerait en cible prioritaire.

De même, offrir notre parapluie à autrui ne nous engage pas à commettre un acte violent pour lui ou elle. Au contraire, offrir un « parapluie nucléaire », c’est s’engager à utiliser la force nucléaire, avec les conséquences que l’on sait, si un allié était attaqué. Outre le problème que pour l’allié non plus il n’y a pas de parapluie et que la crédibilité d’une telle promesse est très discutable, il s’agit ici de s’engager à commettre un acte d’une grande violence et d’être prêt à en subir les conséquences ou de perdre sa crédibilité.

Enfin, le parapluie nous rend strictement indépendant des variations de la météo. Il nous met à l’abri quoi qu’il se passe. Mais dans le monde des missiles balistiques, nous restons intégralement dépendants de la volonté de l’ennemi le plus hostile qui serait prêt à courir le risque de la riposte et de la possibilité qui demeure de lancement accidentel dans tout pays qui cible la France.

La métaphore du parapluie décrit les effets souhaités de la politique proposée, pas ses effets. Ceux qui l’utilisent soit ignorent une réalité connue depuis 65 ans, soit renversent la réalité en répétant les éléments de langage du discours officiel et en présentant des intentions comme des effets avérés.

Couplés à la qualification de l’arsenal nucléaire français par le terme « dissuasion » et à l’affirmation de la possibilité d’une « autonomie stratégique » dans un monde nucléarisé, ces trois renversements créent des illusions de protection et de défense en situation de vulnérabilité. En réalité, nous restons à la merci à la fois de l’accident et de l’ennemi le plus hostile.

Ne pas évaluer les effets pervers de la réponse politique proposée

Le deuxième signe que les voix porteuses de ce discours font de la communication stratégique, c’est qu’elles ne se soucient pas des possibles effets pervers de la politique proposée. La seule limite mentionnée communément est le problème de la crédibilité, qui exigerait de produire davantage d’armes nucléaires françaises et de relancer la création de matières fissiles.

Or, tout politiste sait qu’aucune politique n’aboutit à tous ses effets désirés et seulement à ses effets désirés. Faire croire cela, c’est précisément faire de la communication. Quels sont donc les effets pervers plausibles de cette politique ?

D’abord, historiquement, puisque ces propositions ont eu pour effet de relégitimer l’arsenal nucléaire français et de justifier des investissements dans le domaine, cela pourrait contribuer à alimenter la course aux armements en créant de nouvelles cibles utilisables par nos adversaires pour justifier l’augmentation de leurs arsenaux.

Ensuite, proclamer qu’un arsenal nucléaire est nécessaire à la sécurité du continent réaffirme la désirabilité des armes nucléaires et rend plus difficile de mener une politique de non-prolifération nucléaire crédible et efficace, à laquelle la France est attachée.

Par ailleurs, relancer la machine industrielle pour fabriquer des armes va augmenter l’empreinte carbone de la France et de l’Union européenne, dont les actions sont jugées insuffisantes pour tenir leurs engagements en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

De plus, la montée des eaux et le changement climatique qui s’accélère vont exiger d’augmenter les dépenses pour protéger chaque arme nucléaire, et donc a fortiori chaque arme nucléaire supplémentaire si l’arsenal devait s’étendre. Ces armes seront donc des coûts d’opportunité dans un contexte de ressources rares et de besoins croissants.

En outre, il faudrait identifier précisément les acteurs bénéficiaires de ces politiques. N’oublions pas, en effet, que l’investissement dans l’armement a eu un effet d’entraînement sur le civil bien moindre qu’annoncé ; que des soupçons de corruption ont été avancés dans le secteur ; que Thalès, Dassault et MBDA, bénéficiaires directs du plan annoncé, sont encore sous le coup d’une plainte de 2022 pour complicité de crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans le cadre de la guerre au Yémen, et de soupçons plus récents relatifs à l’usage des armes qu’ils ont vendu à Israël, qui les a employées contre des civils palestiniens.

Enfin, la renucléarisation et remilitarisation du continent européen, avancées au nom de la lutte contre la menace russe, si elles devaient avoir lieu, ne porteraient leurs fruits que dans quelques années et, de ce fait, pourraient être directement contre-productives. En effet, en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie et peut-être en France, des partis pro-russes sont des tenants probables du pouvoir lors des prochaines échéances électorales… et dès lors les bénéficiaires des armes construites pour défaire leur projet politique.

Produire les illusions d’absence d’alternative et du sacrifice vertueux de nos engagements environnementaux

Troisième indice révélateur de l’opération de communication en cours : le discours ambiant n’explore pas d’alternatives, comme si la seule était l’abandon de l’Ukraine. Alors que le réarmement produit et coïncide avec un abandon de nos engagements environnementaux, cela apparaît comme un sacrifice vertueux au nom de la défense de l’Ukraine. Or, il n’y a pas de dilemme entre le respect de nos engagements de sobriété énergétique et le soutien à Kiev ou la sécurité du continent européen face à la menace russe. On s’en aperçoit dès que l’on cesse de réduire l’aide possible à l’Ukraine et la sécurité à la fourniture ou à la possession d’armes.

Il est évident que les achats européens d’hydrocarbures russes permettent au Kremlin de financer la guerre et son armée, de sorte que la réduction de ces achats est, en soi, une aide à l’Ukraine. La marge d’amélioration en termes de réduction de la facture d’hydrocarbures russes et d’aide à l’Ukraine sans sacrifier nos engagements en matière de lutte contre le changement climatique est considérable. Elle apparaît dès que l’on observe que, comme le montre une étude menée par le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA) en mars 2025, depuis février 2022 les 27 États membres de l’UE ont acheté pour plus de 205 milliards d’euros d’hydrocarbures russes, soit plus de quatre fois les 49,2 milliards d’euros d’aide militaire apportée à l’Ukraine.

L’UE affirme qu’elle s’est émancipée des hydrocarbures russes, mais une marge substantielle demeure. Près de 40 % des hydrocarbures achetés par les pays de l’UE27 à l’Inde, la Chine et la Turquie au cours des trois premiers trimestres 2024 sont d’origine russe. Rien que sur les quatre premiers mois de l’année 2024, la France a acheté pour 600 millions d’euros de gaz naturel liquéfié en provenance de Russie.

Il est faux de dire que la défense de l’Ukraine exige de sacrifier nos engagements climatiques. Bien au contraire, des progrès dans le sens de la réduction de la dépendance aux énergies fossiles bénéficieraient à l’Ukraine en réduisant notre contribution financière indirecte à l’effort de guerre russe.

Trois conclusions : identifier les communicants comme tels, tenir nos engagements pour le climat et conduire une analyse stratégique sérieuse

En conclusion, la saturation médiatique relative au « parapluie nucléaire européen » couplée à la remilitarisation de la France et du continent à toutes les caractéristiques d’une opération de communication stratégique qui relève de l’intoxication. Le diagnostic de cette opération d’intoxication présente trois opportunités.

D’abord, il permet de distinguer les lobbyistes/communicants des analystes. Seuls les premiers peuvent commettre toutes les erreurs identifiées dans cet article : naturalisation des éléments de langage du discours officiel pro-armement (nucléaire) comme catégories d’analyse (« parapluie nucléaire », « la dissuasion », la possibilité de la « protection »), acceptation d’affirmations d’effets désirés des politiques comme preuves de leurs effets avérés, et absence de considération de politiques alternatives ou d’effets pervers plausibles de la politique proposée.

Ces critères permettent ainsi de faire le tri entre communication stratégique et défense recevable de la politique proposée, qui exigerait de ne commettre aucune de ces fautes. S’ajoute à cela l’identification des conflits d’intérêts de ceux qui s’expriment, nombre des voix qui défendent la « dissuasion nucléaire européenne » étant issues d’institutions ayant un conflit d’intérêts direct et un rôle explicite dans la promotion de l’arsenal nucléaire national. Le conflit d’intérêts n’est pas nécessaire à la caractérisation de communicant/lobbyiste, mais il constitue un indicateur suggérant un biais.

Ensuite, des alternatives, compatibles avec la tenue de nos engagements environnementaux, existent et doivent être explorées.

Enfin, les exigences climatiques, stratégiques et démocratiques appellent toutes à une réflexion stratégique impartiale, qui refuse les financements porteurs de conflits d’intérêts, récuse les fautes identifiées ci-dessus et reconnaisse la multiplicité des menaces existentielles auxquelles nous sommes confrontés.

The Conversation

Benoît Pelopidas a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du Conseil Européen de la Recherche, de la Commission européenne et d'un PIA. Ces financements sont fondés sur l'évaluation par les pairs. Il a fondé le premier programme de recherche sur le phénomène nucléaire qui refuse tout financement porteur de conflit d'intérêt (https://www.sciencespo.fr/nk/fr/content/financement.html) et a objectivé le problème dans le secteur dans plusieurs publications scientifiques (dont https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00471178221140000).

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