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19.03.2025 à 16:23

Les élèves des lycées agricoles sont-ils hostiles à l’agroécologie ?

Joachim Benet Rivière, Sociologue de l'éducation et de la formation, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
De nouveaux modes de production agricole, plus respectueux de l’environnement, se développent. Comment les élèves y sont-ils formés et quelle attitude adoptent-ils face aux transformations du métier ?
Texte intégral (1506 mots)

De nouveaux modes de production agricole, plus respectueux de l’environnement, se développent. Comment les élèves y sont-ils formés et quelle attitude adoptent-ils face aux transformations de leur métier ?


Les grandes manifestations agricoles sont souvent l’occasion de communiquer sur les actions s’inscrivant dans le cadre de la dynamique de la « transition agroécologique ». D’ailleurs, lors du dernier Salon de l’agriculture à Paris, Oupette, égérie de l’édition de 2025, et son propriétaire, Alexandre Humeau, n’ont pas été choisis par hasard : l’exploitation de ce dernier est engagée dans une démarche d’agriculture de conservation consistant à réduire l’usage des produits phytosanitaires grâce à une couverture végétale du sol et par l’action des vers de terre.

Au-delà des stratégies de communication, les formations qui préparent au métier d’agriculteur intègrent-elles réellement davantage de savoirs agroécologiques ? Et comment ces évolutions sont-elles perçues par les jeunes ?

Enseigner à produire autrement : une injonction politique

Depuis les années 1960, l’enseignement agricole a été soumis aux objectifs imposés par le ministère de l’agriculture, en matière de politique agricole et sur le plan environnemental. Mais c’est surtout à la suite du Grenelle de l’environnement, en 2007, que le ministère de l’agriculture a développé des programmes d’apprentissage visant à « produire autrement ».

Cela conduit essentiellement à intégrer dans les enseignements pratiques en lycée agricole des modes de production et des techniques de culture dites alternatives, qui relèvent de l’agriculture de conservation, mais également l’agriculture biologique par l’intermédiaire des exploitations agricoles des lycées agricoles publics (l’équivalent des ateliers technologiques des lycées professionnels). Toute exploitation agricole doit désormais s’orienter vers ces pratiques permettant de réduire l’usage des intrants chimiques.


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La plupart des lycées agricoles publics ont donc désormais un atelier en agriculture biologique permettant à leurs élèves d’expérimenter de nouvelles pratiques culturales. Ainsi, le discours ministériel est décliné par la démonstration des pratiques concrètes dans ces exploitations. Cela ne conduit cependant pas à la création d’un enseignement théorique, ce qui est critiqué par les promoteurs de l’agriculture biologique.

Développées ces dernières années, les formations professionnelles spécialisées en agriculture biologique restent plutôt rares. Elles ne concernent qu’une dizaine d’établissements sur les 800 établissements que compte l’enseignement agricole.

Historiquement, l’agriculture biologique était surtout présente dans les formations pour adultes, tout comme l’enseignement de pratiques qui s’inscrivent dans l’agroécologie paysanne, portée par la Confédération paysanne car ces formations accueillent souvent des populations en reconversion professionnelle qui ont un projet d’installation dans le bio, projet qui s’inscrit dans un changement plus global de style de vie.

La place du bio reste donc encore marginale dans les formations initiales et réduite dans des espaces bien délimités.

Des rapports hétérogènes à l’agroécologie chez les élèves

Les différentes enquêtes réalisées auprès des publics des baccalauréats professionnels agricoles montrent que les jeunes formés sont réticents vis-à-vis des pratiques agroécologiques qui remettent en question le modèle de l’agriculture productiviste. Ainsi, bien qu’ils soient prêts à transformer les pratiques en réduisant l’usage des pesticides et en limitant les gaspillages d’eau, ils restent défavorables au modèle de l’agriculture biologique pourtant enseigné en lycée agricole.

Ils privilégient le modèle de l’agriculture raisonnée, qui passe, par exemple, par l’utilisation de machines agricoles plus performantes, qui, grâce aux capteurs numériques, permettent de réduire les gaspillages. Ils associent aussi l’agroécologie à une agriculture de proximité, celle des circuits courts, qui permet de réduire les coûts liés aux transports.

Pour autant, des variations importantes dans leur rapport à l’agroécologie existent en fonction de leur milieu d’origine mais aussi des filières dans lesquelles ils sont formés. Par exemple, dans la filière viticole, les élèves ont pour référence la Haute Valeur Environnementale (HVE), une certification moins exigeante que celle de l’Agriculture biologique (AB). En élevage, des stratégies visant à diversifier les parcelles végétales et les troupeaux en fonction des conditions locales sont mises en avant par les élèves comme des solutions opérantes pour réduire l’impact des activités agricoles sur la biodiversité et notamment limiter l’usage des médicaments sur les animaux.

Toutefois, l’agriculture biologique reste très largement rejetée par les élèves dans les différentes filières agricoles, notamment en polyculture-élevage. Plusieurs facteurs expliquent ce rejet. Les jeunes de l’enseignement agricole sont d’abord le réceptacle des débats syndicaux et politiques qui traversent les mondes agricoles dont leurs acteurs ont des positions hétérogènes vis-à-vis des savoirs agroécologiques.

Davayé : agroécologie au lycée agricole (France 3 Bourgogne Franche-Comté, 2018).

Dans les représentations des jeunes, les rendements en agriculture biologique sont considérés comme plus faibles. Les modes de production alternatifs tels que l’agriculture biologique sont perçus comme un retour en arrière : l’utilisation de la chimie est pensée comme un élément résultant du progrès technique.

Il existe également des critères de jugement esthétiques qui influencent les représentations des jeunes : pour beaucoup, le bio « c’est sale ». En effet, ces représentations esthétiques sont importantes pour comprendre leur rapport à l’agroécologique car les agriculteurs ne se donnent pas uniquement pour mission de nourrir la population, ils participent aussi à l’entretien des paysages.

Le poids des socialisations familiales

Même s’ils ne le sont pas tous, (10 % des élèves de l’enseignement agricole sont des enfants d’agriculteurs). Lorsqu’ils sont en formation agricole, ils appartiennent au monde agricole au sens large et travaillent dans les exploitations agricoles durant leurs week-ends et pendant les vacances. Ces socialisations familiales influencent leurs représentations. Ainsi, ceux qui sont les plus favorables à l’introduction de pratiques agroécologiques plus radicales sont issus de familles plus sensibilisées à ces questions.

Pour la majorité des élèves qui entrent dans les formations en ayant une connaissance quasi professionnelle de l’agriculture, les exploitations des lycées agricoles ne sont pas des modèles de référence. Ces élèves s’identifient plus facilement à leurs parents agriculteurs et aux maîtres de stage qui sont leurs véritables référents professionnels. C’est pourquoi les exploitations en agriculture biologique des lycées sont plutôt rejetées par les élèves.

Cette référence au modèle familial peut avoir un effet bénéfique dans le cas où les parents des élèves sont eux-mêmes engagés dans une volonté de changement des pratiques agricoles. Les élèves plus éloignés par leurs origines du milieu agricole sont aussi ceux qui rejettent le moins les savoirs agroécologiques délivrés par les enseignants en lycée agricole. Mais pour eux, l’accès aux métiers agricoles (qui restent à forte reproduction sociale) sera plus compliqué car marqué par de nombreux obstacles, notamment celui de l’accès au capital foncier.

The Conversation

Joachim Benet Rivière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.03.2025 à 16:21

Qualité de l’air : comment lutter contre les inégalités mondiales ?

Lutz Sager, Assistant Professor, Economics, ESSEC
La pollution de l’air est inégalement répartie dans le monde : elle touche principalement des pays en développement, pour lesquels elle constitue une double peine.
Texte intégral (1972 mots)

La pollution de l’air est inégalement répartie dans le monde : les niveaux de pollution les plus dangereux touchent principalement les pays en développement, pour lesquels ils constituent une double peine. Il serait pourtant possible d’améliorer les choses, en s’inspirant de ce qui a fonctionné non seulement en Europe, mais également en Chine.


En France, la pollution de l’air est responsable de 40 000 décès et de dizaines de milliers de cas d’asthme, d’AVC ou de diabète, selon des estimations récentes de Santé publique France. Ce rapport évalue le coût total de la pollution de l’air en France à 12,9 milliards d’euros par an, ce qui est probablement encore sous-estimé.

Au cours des deux dernières décennies, la recherche a découvert de nombreuses façons dont la pollution atmosphérique nous rend non seulement malades, mais aussi moins heureux, plus agressifs – ce que suggère la corrélation observée entre pollution de l’air et criminalité au Royaume-Uni – et moins productifs. Cela montre qu’il reste beaucoup à faire pour améliorer la qualité de l’air, en France et ailleurs, mais qu’il existe, à la clé, des bénéfices non seulement sanitaires, mais également psychologiques et économiques.

Il peut être utile d’adopter une vue globale de la pollution atmosphérique dans le monde, afin d’identifier là où les plus grands progrès ont été réalisés, et inversement là où l’urgence est la plus grande.


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Dans une recherche récente, je me suis intéressé aux inégalités en matière de qualité de l’air dans le monde, et en particulier aux particules fines, l’une des formes de pollution qui cause la mortalité la plus élevée. Le constat que je fais est le suivant : il existe de plus en plus d’inégalités dans le monde en matière de qualité de l’air.

Si l’on applique l’indice de Giniindicateur qui mesure les inégalités économiques – à la qualité de l’air globale, on note que cet indice passe de 0,30 en 2000 à 0,35 en 2020. Cette augmentation est substantielle : elle correspond approximativement à la différence entre la France (0,31) et la Russie (0,36) en termes d’inégalités économiques.

Cette augmentation de l’indice de Gini reflète un écart croissant entre les extrêmes. Les 10 % de la population mondiale qui respirent l’air le plus pollué sont exposés à plus de sept fois plus de particules fines de diamètre inférieur ou égal à 2,5 micromètres (PM2,5) que les 10 % les moins pollués, ce qui correspond à plus de 10 fois le seuil de danger fixés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Un grave problème pour les pays pauvres

Chaque année, les particules fines tuent environ 4 millions de personnes dans le monde, des suites d’accidents vasculaires cérébraux, des maladies cardiaques et des maladies respiratoires. Or, la charge sanitaire se répartit dans le monde de façon encore plus inégale que la pollution elle-même.

L’indice de Gini lié au risque de cancer du poumon causé par l’exposition aux particules fines s’élevait en 2020 à 0,55 en 2020, ce qui représente une inégalité comparable à celle des revenus en Colombie – l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

La pollution atmosphérique aggrave aussi d’autres inégalités préexistantes. Les niveaux de pollution les plus graves touchent les habitants des pays les plus pauvres, qui ne peuvent souvent pas rester chez eux les jours de pollution ou porter des masques lorsqu’ils sortent.

Plus important encore, les pauvres n’ont généralement pas accès à des soins de santé de qualité lorsqu’ils tombent malades. Cela explique pourquoi la plupart des inégalités en matière de qualité de l’air au niveau mondial sont dues à des différences entre les pays, plutôt qu’entre les régions d’un même pays.

En d’autres termes, on peut prédire la probabilité de mourir des suites de l’exposition à la pollution atmosphérique en fonction du pays de naissance d’une personne.

Sans surprise, ce sont les écarts dans les niveaux de pollution de l’air entre les régions riches et pauvres qui sont en cause derrière cette augmentation des inégalités en matière de qualité de l’air. Dans de nombreux pays en développement en Asie et en Afrique, la pollution de l’air a fortement augmenté au cours des dernières années, car la croissance économique a été alimentée par la combustion de charbon, de pétrole, de bois et d’autres énergies polluantes.

Les niveaux de pollution les plus préoccupants se concentrent sur une poignée de lieux sensibles, en particulier en Asie du Sud. Sur le milliard de personnes confrontées aux niveaux de pollution atmosphérique les plus élevés en 2020, près de la moitié (479 millions) vivaient en Inde. Et 213 millions de personnes vivent dans les pays voisins du Bangladesh et du Pakistan. Un autre point chaud se trouve en Afrique de l’Ouest.


À lire aussi : Crises cardiaques et hypertension artérielle en augmentation en Afrique : quel rapport avec la pollution de l'air ?


S’inspirer des pays qui ont réussi à réduire la pollution

Ces niveaux extrêmes de pollution de l’air retrouvés dans une poignée de pays pauvres constituent un véritable désastre pour la justice environnementale au niveau global. Mais d’une certaine manière, ils peuvent aussi constituer une opportunité.

Car l’augmentation des inégalités en matière de qualité de l’air au niveau mondial est également due à la réduction de la pollution dans les pays développés. L’exposition aux particules fines d’un résident français moyen a diminué de plus de 20 % depuis 2000 – de 13,3 microgrammes par mètre cube en 2000 à 10,5 en 2022. Des améliorations similaires ont été observées aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne et dans une grande partie de l’Europe.

Cette réduction de la pollution de l’air est souvent obtenue grâce à la transition vers des sources d’énergie propre et renouvelable qui n’impliquent pas de brûler du charbon ou d’autres énergies fossiles. Des mesures politiques efficaces ont réussi à encourager de tels progrès, même si cette efficacité n’est pas toujours reconnue par les critiques de ces politiques.

Aux États-Unis, la loi sur la qualité de l’air (Clean Air Act) adoptée en 2005 a permis de réduire considérablement la pollution aux particules fines.

En Europe, plusieurs politiques contribuent à améliorer la qualité de l’air, comme le marché européen du carbone qui cible les centrales électriques et les usines polluantes et les zones à faibles émissions qui interdisent l’accès des villes aux véhicules les plus polluants.


À lire aussi : Les zones à faibles émissions sont-elles inéquitables ?


Tout cela ne signifie pas que la France et les autres pays développés ont résolu le problème de la pollution de l’air pour autant. Plus de 98 % de la population mondiale, dont une grande partie en Europe, est toujours confrontée à des niveaux de pollution supérieurs à la valeur cible fixée par l’OMS.

Mais plusieurs progrès récents montrent qu’il est possible de lutter contre des niveaux extrêmes de pollution de l’air, et que ces possibilités n’existent pas seulement dans les pays développés.

Jusqu’à récemment, la Chine affichait parmi les pires niveaux de pollution atmosphérique. Alors que de nombreuses villes chinoises restent encore trop polluées, la Chine a réduit la pollution aux particules de plus de 30 % depuis qu’elle en a fait une priorité politique en 2013. Il n’y a aucune raison pour que ce succès ne puisse pas être reproduit ailleurs.

Un défi pour l’avenir

Si on veut que tous les êtres humains aient accès à de l’air pur, nous devons tirer les leçons des progrès réalisés en Chine, en Europe et en Amérique du Nord, et nous en inspirer. La communauté internationale doit s’attaquer aux niveaux extrêmes de pollution atmosphérique rencontrés dans les pays pauvres. Les agences de développement, telles que l’Agence française de développement (AFD), pourraient faire de la réduction de la pollution une priorité, du moins lorsqu’elle n’entre pas en conflit avec d’autres objectifs tels que la réduction de la pauvreté.

Toutes les nations devraient renouveler leur engagement envers les initiatives mondiales en matière de santé telles que l’OMS, en particulier à l’heure où quelques gouvernements, comme l’administration Trump aux États-Unis, désinvestissent les programmes d’aide internationale ainsi que la protection de l’environnement.

Fournir de l’air pur à tous est une étape clé pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. Les quelques expériences que j’ai énumérées ici montrent qu’il est possible d’y parvenir… à condition d’essayer vraiment.

The Conversation

Lutz Sager ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.03.2025 à 16:21

Quelles espèces d’arbres planter en ville ?

Serge Muller, Professeur émérite, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Planter des arbres, oui mais lesquels ? Faut-il préférer les espèces locales aux exotiques ? Quelles essences choisir pour rafraîchir nos villes et les adapter aux conditions de demain ?
Texte intégral (3983 mots)
Magnolia de Soulange en fleurs fin mars en ville à Metz. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Les Parisiens ont voté. 66% se sont déclarés favorables à la végétalisation et à la piétonnisation de 500 nouvelles rues. Planter des arbres en ville pour y développer la forêt urbaine, c’est bien, mais lesquels ? Faut-il privilégier les espèces locales ? Peut-on planter des espèces menacées ? Quelles essences choisir pour mieux rafraîchir nos villes et les adapter aux conditions climatiques de demain ? Tour d’horizon des critères à prendre en compte sur ces questions.


De multiples opérations de plantations d’arbres sont actuellement réalisées dans nos villes afin de les adapter aux conditions climatiques et environnementales de la deuxième moitié du XXIe siècle. Il peut s’agir de nouvelles plantations linéaires dans les rues, parfois de la création de nouveaux parcs urbains dans le cadre de projets immobiliers, de micro-forêts Miyawaki ou de « mini-forêts urbaines », comme à Paris. On ne peut que se réjouir de la multiplication de ces opérations de boisement en milieu urbain.

Il se pose toutefois la question du choix des espèces d’arbres à planter, sachant qu’il en existe potentiellement des milliers dans le monde. De nombreuses réflexions sont actuellement menées et plusieurs outils ont été proposés ces dernières années ou sont en cours de développement pour guider le choix des espèces sur la base de critères pertinents.

Faut-il privilégier les espèces indigènes par rapport aux exotiques ?

Certaines associations environnementalistes et municipalités considèrent que les espèces indigènes du territoire régional doivent être privilégiées dans les plantations urbaines, car elles seraient mieux adaptées aux conditions écologiques (dont climatiques) et constitueraient un support de biodiversité plus approprié dans les villes que les espèces exotiques.

Mais c’est méconnaître les particularités du climat urbain, plus chaud de plusieurs degrés par rapport aux environs, et ne pas prendre en compte ses évolutions prévues pour les prochaines décennies.

Par ailleurs, il n’est pas attesté que les arbres natifs d’une région soient davantage fréquentés par la faune locale que les arbres exotiques.

Les espèces d’arbres indigènes sont par ailleurs peu nombreuses dans nos régions tempérées d’Europe de l’Ouest. On en trouve environ 130 pour toute la France métropolitaine et seulement une vingtaine en Île-de-France (le nombre exact dépend des limites retenues entre arbres et arbustes), alors que plus de 700 espèces d’arbres plantés sont présentes à Paris.

De fait, le cortège bien plus diversifié des espèces exotiques offre davantage de possibilités d’adaptation à des contextes différents et elles sont largement dominantes dans les cortèges végétaux de la plupart des villes. Ainsi à Paris, seulement 15 % des arbres recensés dans la base de données de la ville correspondent à des espèces indigènes en Île-de-France.

Certaines espèces exotiques cependant sont reconnues comme invasives, on parle d’espèces exotiques envahissantes. Elles sont de ce fait généralement exclues des plantations afin d’éviter qu’elles constituent des peuplements monospécifiques dont les autres espèces sont exclues, comme dans certaines forêts suburbaines, par exemple certaines parcelles du bois de Boulogne. Elles peuvent aussi se développer spontanément dans des friches urbaines comme aux abords de la petite ceinture à Paris et y constituer des boisements sauvages.

La petite ceinture, une ancienne ligne de chemin de fer à double voie de 32 kilomètres de longueur encerclant Paris
La petite ceinture, une ancienne ligne de chemin de fer de 32 kilomètres de longueur encerclant Paris, ici dans le XIVe arrondissement, avec au premier plan le robinier faux-acacia.“/> L’ailante, que la réglementation européenne a <a href= Serge Muller, Fourni par l'auteur
classé en 2019 parmi les espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne, semble effectivement éliminé des palettes de végétalisation dans les villes, son introduction et sa propagation étant désormais interdites en France métropolitaine.

Par contre, le robinier faux-acacia, reconnu de longue date comme invasif dans les milieux naturels, figure lui toujours parmi les espèces commercialisées et plantées dans certains espaces urbains.

Fleur d’ailante à gauche et fleur de robinier faux acacia à droite
Fleurs d’ailante à gauche et de robinier faux-acacia à droite. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Le paulownia suscite également des interrogations mais, plutôt que sa présence en ville, c’est surtout sa culture intensive comme arbre de production de bois en milieu agricole qui crée un risque important d’expansion dans les milieux naturels.


À lire aussi : Dans nos villes et nos campagnes, le paulownia est-il un arbre aussi « magique » qu’on le dit ?


Ainsi les espèces d’arbres et d’arbustes exotiques peuvent conduire à des boisements spontanés intéressants dans les milieux urbains, mais une vigilance s’impose afin d’éviter les risques de colonisation des milieux naturels adjacents.


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Peut-on planter en ville des espèces menacées de disparition ?

Un autre a priori qui mérite d’être dépassé est celui des espèces menacées de disparition dans leurs milieux naturels, qu’il faudrait exclure des plantations urbaines afin de ne pas affecter davantage leurs populations relictuelles.

En fait, un tel risque n’existe pas car les arbres plantés en ville ne proviennent pas de récoltes réalisées dans les milieux naturels, si ce n’est les rares prélèvements effectués à l’origine afin de permettre leur culture ex situ dans les arboretums ou les jardins botaniques, conduisant à des multiplications faites ensuite dans des pépinières à partir de ces premières cultures.

Ainsi le séquoia de Chine (Metasequoia glyptostroboides), une espèce relique, découverte dans les années 1940 et classée en danger d’extinction par l’union internationale pour la conservation de la nature (UICN), a fait l’objet d’une large diffusion dans les jardins botaniques et les parcs urbains des régions tempérées.

À Paris, outre quelques arbres historiques comme celui du Jardin des Plantes, issu des premières graines rapportées de Chine en 1948, il a été planté plus récemment dans d’autres parcs et même comme arbre d’alignement rue Watteau (XIIIe arrondissement), ainsi qu’au cimetière parisien de Thiais, si bien que plus de 170 arbres sont maintenant comptabilisés à Paris. À Grenoble, le stade des Alpes, construit au début des années 2000, a été entouré par une plantation d’une soixantaine de séquoias de Chine. Ces plantations ex situ, également abondantes dans de nombreux autres pays dans des conditions climatiques favorables, contribuent ainsi à la pérennité de l’espèce.

L’exemple plus récent du pin de Wollemi (Wollemia nobilis) est également éloquent. Espèce relique d’une lignée remontant à l’ère secondaire (il y a plus de 200 millions d’années), découverte en 1994 dans un unique canyon en Australie, il est considéré comme étant en danger critique d’extinction par l’UICN. Mais sa diffusion dans le cadre du plan de sauvetage de l’espèce, mis en place par les Australiens afin de le faire mieux connaître et de baisser les pressions sur la seule population naturelle existante, a attesté que la plantation des arbres d’une espèce menacée peut être un moyen pour en permettre une meilleure protection in situ. L’espèce a ainsi été plantée dans un grand nombre de jardins botaniques aux conditions adaptées dans le monde.

Un séquoia de Chine et un pin de Wollemi
Le séquoia de Chine et le pin de Wollemi au Jardin des Plantes à Paris. Serge Muller, Fourni par l'auteur

De multiples autres espèces largement plantées en ville correspondent en fait à des espèces menacées dans leur milieu naturel, comme le ginkgo, le cèdre du Liban, le platane d’Orient et même le marronnier d’Inde.

L’intérêt de la plantation en ville pour la conservation d’espèces menacées a été bien démontré, dès les années 1980, avec le bois de senteur blanc (Ruizia cordata), espèce endémique de l’île de La Réunion, qui était menacée de disparition totale du fait de prélèvements et d’écorçages excessifs sur les individus sauvages par les producteurs de tisanes. Mais sa reproduction réussie au conservatoire botanique de Brest, puis sa réintroduction dans le milieu naturel et comme arbre d’ornement dans les villes réunionnaises ont permis de renforcer les populations résiduelles et de baisser les pressions sur les rares individus sauvages persistants et ainsi d’assurer son sauvetage.

Certaines espèces d’arbres endémiques et menacées en France, comme les alisiers de Legré et de Reims, seulement décrites en 2009 et localisées à la montagne de Lure (Alpes-de-Haute-Provence) pour la première et aux environs de Reims pour la seconde, toutes deux classées en danger d’extinction sur la liste rouge européenne, pourraient ainsi également être plantées en ville, à condition que les pépiniéristes s’intéressent à ces espèces, évidemment sans porter atteinte à leurs populations naturelles, ce qui permettrait de les faire mieux connaître et de les mettre en valeur.

Un statut de protection réglementaire de ces espèces menacées, comme cela est le cas pour Ruizia cordata à La Réunion, ne change pas la possibilité et l’intérêt de plantations urbaines de sauvegarde de ces arbres, car la protection ne concerne que les spécimens sauvages et il est donc tout à fait autorisé de planter en ville des individus originaires de cultures. C’est d’ailleurs le cas d’autres espèces d’arbres protégées en France et plus ou moins largement plantées en ville, comme l’alisier de Fontainebleau, le caroubier, le chêne crénelé, le prunier du Portugal et le pin mugho.


À lire aussi : Les arbres en ville : pourquoi il n’y a pas que le nombre qui compte


Quels critères privilégier pour le choix des espèces ?

Les critères actuellement privilégiés pour le choix des espèces d’arbres sont les services écosystémiques qu’ils fournissent, en particulier leur contribution à la lutte contre les îlots de chaleur urbains (ICU), à l’amélioration de la qualité de l’air, à l’enrichissement de la biodiversité, ainsi qu’au bien-être des populations citadines.

De nombreux outils ont été développés dans cet objectif, comme le programme Sésame, lancé par le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) en partenariat avec la Ville et l’Eurométropole de Metz, puis adapté au contexte de nombreuses autres villes françaises.

Le choix des essences va évidemment aussi dépendre des caractéristiques microclimatiques et des sols des sites de plantation, ainsi que de leur environnement. Lorsque les espaces disponibles sont suffisants, la plantation de grands arbres permet d’obtenir des services écosystémiques plus importants. Mais les petits espaces peuvent également être valorisés par des arbres ou arbustes de dimensions plus modestes.

Les plantations linéaires monospécifiques (d’une seule espèce) ont longtemps été prônées pour des raisons esthétiques et de commodité d’entretien, ces peuplements ayant souvent été considérés comme plus décoratifs et plus faciles à gérer que des peuplements mélangés d’espèces variées. On s’est toutefois rendu compte que ces peuplements monospécifiques étaient bien plus sensibles aux aléas climatiques et aux pathogènes, par exemple l’infestation des platanes de nos villes françaises par le chancre coloré (un champignon) ou des villes nord-américaines par l’argile du frêne (un coléoptère).

Les plantations d’arbres étant réalisées pour durer au moins une cinquantaine d’années, elles devront obligatoirement être adaptées aux conditions climatiques urbaines de la deuxième moitié du XXIe siècle. Des études ont ainsi établi qu’une grande partie des essences actuellement présentes en ville ne seront plus adaptées aux conditions de 2050.

Le programme Avec (Adaptation du végétal au climat de demain), conduit, depuis mi-2023, par l’association Plantes & Cité, le Cerema et l’Ademe a justement pour objectif d’évaluer les potentialités pour les plantations en milieu urbain de nouvelles espèces adaptées aux conditions climatiques de demain.

Innover et expérimenter l’acclimatation de nouvelles espèces

De nombreuses espèces d’arbres présentes en Europe au Pliocène, il y a 5,3 à 2,6 millions d’années, y ont été éliminées, ou presque pour certaines, par les glaciations quaternaires mais se sont maintenues, ou parfois des espèces voisines, en Asie ou en Amérique.

Ces espèces exclues de l’Europe pourraient retrouver dans nos villes les mêmes conditions climatiques dont elles bénéficiaient à cette époque dans les milieux naturels, soit des températures plus élevées de quelques degrés, et ainsi contribuer à la diversification des peuplements d’arbres urbains. C’est déjà le cas pour certaines espèces à distribution naturelle actuelle très restreinte et relictuelle en Europe, par exemple le noyer du Caucase (Pterocarya fraxinifolia), la parrotie de Perse (Parrotia persica) ou le copalme d’Orient (Liquidambar orientalis), ainsi que pour d’autres genres totalement disparus d’Europe suite aux glaciations quaternaires comme Ehretia, Eucommia, Liriodendron, Maclura, Magnolia ou Nyssa, dont des espèces asiatiques et/ou américaines ont été introduites avec succès dans les villes européennes.

Pterocarya frax, Parrotia persica et Nyssa Sylvatica
Pterocarya Fraxinifolia, Parrotia persica et Nyssa sylvatica plantées en ville. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Mais l’acclimatation dans nos milieux urbains de bien d’autres espèces d’arbres présentes dans les régions tempérées chaudes d’Asie ou d’Amérique mériterait également d’être envisagée après expérimentation en jardin botanique ou en arboretum, ceci afin d’enrichir encore davantage nos forêts urbaines et les adapter aux conditions climatiques de la deuxième moitié du XXIe siècle.

The Conversation

Serge Muller est membre associé de l’Autorité environnementale de l'IGEDD (Inspection Générale de l'Environnement et du Développement Durable) en France et membre du Groupe sur l’urbanisme écologique (GrUE)

17.03.2025 à 16:36

Changement climatique : les forêts ont-elles besoin de nous pour s’adapter ?

Isabelle Chuine, Directrice de recherche au CNRS en écologie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
François Lefèvre, Directeur de recherche en génétique forestière, Inrae
Les scientifiques constatent que le vivant, à l’échelle de l’arbre comme de la forêt, est capable d’étonnants processus d’adaptation. Ceux-ci suffiront-ils face aux changements climatiques actuels&nbsp;?
Texte intégral (3466 mots)
Hêtre fendu dans la forêt de la Massane (Pyrénées-Orientales). DSorel/RNNMassane, Fourni par l'auteur

Les scientifiques constatent que le vivant, à l’échelle de l’arbre, de la forêt ou de l’essence d’arbre, est capable d’étonnants processus d’adaptation. Mais ces derniers suffiront-ils face au changement climatique en cours ?


Adaptation. Le mot sonne comme une injonction. Il envahit peu à peu l’espace médiatique et politique pour évoquer notre positionnement vis-à-vis d’un environnement en proie à de nombreux fléaux. Le mot atténuation, lui, est beaucoup moins présent pour parler des émissions de gaz à effet de serre et des pressions que l’on fait peser sur les écosystèmes.

Adaptation et atténuation sont deux actions dépendantes, l’une n’exclut pas l’autre, mais rappelons toutefois que le GIEC a estimé qu’il nous coûterait vingt fois plus cher de nous adapter sans atténuation que d’arriver à la neutralité carbone.

Malgré cette réalité, l’idée de s’adapter a bien du succès, mais si on se place sur le temps long, elle peut sembler étonnante. En effet, être adapté à notre environnement, à notre climat, nous l’étions depuis l’apparition de notre civilisation, car le climat n’a subi que de faibles variations depuis cette époque, en comparaison de ce qui nous attend.

Face au défi climatique, l’idée d’adaptation est devenue un processus qui s’incarne dans des trajectoires, des scénarios, des plans. La France s’est dotée d’un plan national d’adaptation au changement climatique et d’une trajectoire de référence pour l’élaborer. Cette trajectoire prévoit que d’ici 2100, le climat de Marseille sera celui de Séville et le climat de Paris celui de Montpellier.

Tous les êtres vivants vont devoir s’adapter et sont déjà en train d’essayer de le faire, chacun à sa vitesse, grâce à la sélection naturelle et la diversité génétique dont celle-ci se nourrit. Les populations d’arbres elles aussi s’adaptent aux nouvelles conditions climatiques, mais réussiront-elles à le faire avant de disparaître ? Telle est la question.

Certains répondront que c’est impossible et qu’il faut donc accélérer la récolte des forêts actuelles et la plantation d’un milliard de nouveaux arbres, espère-t-on mieux adaptés aux conditions futures. Ces nouveaux arbres, certains proposent d’aller les chercher chez d’autres espèces qui n’existent pas en France et qui vivent dans des climats plus chauds et plus secs tels que le chêne zéen, les sapins de Turquie, l’eucalyptus. Ces solutions posent aussi de nombreuses réserves soulevées par les scientifiques.

D’autres options sont aussi envisageables visant à tirer parti des mécanismes naturels d’adaptation. Mais soyons clairs : il n’y aura pas de solution miracle universelle, il faudra diversifier les options comme les forêts elles-mêmes, indispensables de bien des façons à notre bien-être.

Ce que nous devons aux forêts

De fait, les forêts apportent de très nombreuses contributions à nos sociétés et à notre bien-être. Elles fournissent du bois pour la construction, la manufacture, la production d’énergie mais aussi des médicaments (même si certaines molécules sont par la suite parfois synthétisées en laboratoire) comme les extraits de saule (aspirine) ou d’if (anticancéreux), des aliments pour l’homme (baies, champignons) et le bétail (glands, feuillage).

Elles captent le CO2 atmosphérique et le stockent durablement dans le bois et le sol, purifient l’air et l’eau, atténuent les événements climatiques extrêmes, maintiennent et enrichissent les sols, abritent une très grande biodiversité, et sont une composante majeure du système climatique. Elles jouent enfin un grand rôle dans notre santé physique et mentale et notre identité culturelle.

Le temps forestier face à la vitesse du changement climatique

Mais aujourd’hui, les forêts doivent faire face à un bouleversement inédit, le réchauffement climatique, qui a connu une très nette accélération ces dix dernières années en France. La trajectoire de référence que la France a adoptée pour établir son plan d’adaptation prévoit +4 °C avant 2100.

Les forêts doivent donc faire face à deux temporalités différentes, celle du changement climatique et celle de leur cycle de vie ou cycle d’exploitation qui varie de 40-50 ans pour certains résineux à croissance rapide comme le pin des Landes voire 20 ans pour les peupleraies, à plus de 180 ans pour le chêne.

Un arbre peut-il s’adapter à des conditions changeantes au cours de sa vie ?

Penser le futur des forêts nécessite donc d’anticiper l’évolution attendue du climat, en tenant compte des incertitudes, mais également de prendre en compte les capacités d’adaptation propres à chaque arbre au cours de sa vie. Le fonctionnement d’un arbre dépend des conditions dans lesquelles il se trouve, il peut s’ajuster en quelques minutes à un changement de luminosité par exemple.

Cet ajustement constant lui permet d’endurer des conditions météorologiques très différentes au cours d’une année et d’une année sur l’autre. Cette plasticité permet notamment à des arbres exotiques introduits dans des parcs et jardins de croître, survivre et parfois se reproduire dans des conditions très différentes de celles où ils vivent normalement.

Elle a aussi permis aux arbres de survivre avec un réchauffement global de +1,5 °C. Mais malheureusement, cette plasticité a des limites qui ont maintenant été atteintes dans de nombreuses régions. En effet, la vie, telle qu’elle existe sur Terre, ne peut persister sans eau liquide, et au-delà de 40 °C les protéines commencent à se dénaturer et la photosynthèse et autres processus physiologiques atteignent leur limite.

L’accentuation des sécheresses et des canicules depuis 2003 a ainsi provoqué des dépérissements massifs en France, en particulier dans les forêts d’épicéas du Nord-Est qui sont passées de puits à source de carbone. Puisque les limites vitales sont atteintes, certains prônent par exemple de réduire la densité d’arbres afin de diminuer la compétition pour l’eau. Cependant, en deçà d’une certaine densité, ce n’est plus une forêt qu’on maintient mais une savane arborée.

L’adaptation par la sélection naturelle peut-elle être rapide chez les arbres ?

D’autres capacités d’adaptation se situent à l’échelle des populations d’arbres. Les arbres sont parmi les organismes vivants ayant la plus grande diversité génétique, non seulement à l’échelle de leurs aires naturelles (celle du Pin sylvestre s’étend de la Sibérie à l’Andalousie, sous des climats bien différents), mais aussi à l’intérieur de chaque peuplement. Grâce à cette diversité génétique, les forêts bénéficient d’un fort potentiel d’adaptation par l’action de la sélection naturelle.

Le transfert de graines pour planter des arbres hors de leur aire d’origine est une pratique forestière ancienne. Les études rétrospectives de telles forêts révèlent une capacité d’adaptation à de nouvelles conditions après seulement une à quelques générations d’arbres. Ainsi chez le Pin maritime, espèce globalement sensible au froid, on a observé que les descendants d’arbres survivants de plantations artificielles faites dans le Nord-Est de la France étaient plus résistants au froid que les plants issus des forêts de l’aire naturelle.

Cette capacité d’adaptation génétique rapide est aussi mise à profit dans les programmes de sélection : le Pin radiata, qui a une aire naturelle extrêmement réduite à quelques populations de la côte Californienne sous un climat doux et humide, est devenu en quelques décennies l’une des essences les plus largement plantées sur tous les continents y compris sous des climats plus secs ou continentaux.

L’adaptation par l’action de la sélection naturelle ne doit pas se raisonner seulement à l’échelle des générations (plusieurs décennies chez les arbres) car c’est aussi un processus continu. Des études génétiques menées sur différents arbres tempérés et tropicaux ont montré qu’au sein d’une forêt, chaque arbre est adapté à son micro-environnement. Ainsi, on a montré que les populations d’arbres situées à différentes altitudes d’une même montagne peuvent avoir des spécificités génétiques adaptatives : plus adaptées au froid en altitude et à des conditions chaudes et sèches en basse altitude.

À l’échelle de la forêt, la compétition pour la lumière aboutit au fait que les arbres plus grands dits « dominants » ont un meilleur accès à la lumière. Ils survivent plus longtemps, produisent plus de pollen ou de graines et transmettent donc plus leurs gènes à la génération suivante.

Ainsi toutes les caractéristiques qui contribuent à rendre un arbre dominant sur ses voisins sont sélectionnées : la sélection naturelle procède ainsi par écrémage continu dans la diversité génétique existante à tous les stades de la forêt. D’autres processus de sélection portent sur des caractéristiques liées à la résistance à des stress (froid, sécheresse, pathogènes).

Par exemple, la réserve intégrale de la hêtraie de La Massane dans les Pyrénées Orientales montre des signes importants de dépérissement mais les facteurs de mortalité varient d’une année à l’autre : les arbres que l’on observe aujourd’hui sont les survivants de nombreux événements de sélection successifs. La forêt s’adapte en continu, pas à pas.

Les diversités d’adaptation au sein d’une même forêt

Une forêt naturelle n’est donc pas homogène. Coexistent souvent plusieurs types d’arbres ayant différentes stratégies d’adaptation. Dans la hêtraie du Mont Ventoux (Vaucluse) par exemple, on trouve des arbres qui démarrent leur croissance rapidement au printemps avant la sécheresse estivale mais courent le risque de subir les gels printaniers, et des arbres qui démarrent plus tardivement mais sont plus tolérants à la sécheresse.

Au fil des générations, les mécanismes de la reproduction sexuée réorganisent en partie le patrimoine génétique transmis par chaque arbre à ses descendants en générant de nouvelles combinaisons génétiques originales qui seront soumises à leur tour aux processus de sélection : c’est l’un des mécanismes permettant le maintien d’une diversité génétique malgré la sélection naturelle. Chez les arbres, qui ont un cycle de vie long et dispersent loin leur pollen et leurs graines, les facteurs de sélection changent dans le temps et varient dans l’espace, ce qui contribue aussi au maintien d’une grande diversité génétique, et donc d’un potentiel d’adaptation, au sein de chaque population.

Mais l’action de la sélection naturelle trouve ses limites dans les contraintes du fonctionnement physiologique des plantes et est parfois entravée par un manque d’arbres reproducteurs, un manque de diversité génétique, des événements catastrophiques de grande ampleur, des parasites émergents, etc. Il est donc bien difficile et hasardeux de prédire la capacité d’adaptation future d’une forêt particulière et de se reposer simplement là-dessus. On peut néanmoins raisonner l’impact des pratiques de gestion sur les mécanismes d’adaptation.


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Piloter la sélection naturelle par la gestion forestière

La sylviculture peut en effet piloter les mécanismes de sélection naturelle eux-mêmes. Par exemple, les coupes d’éclaircies successives qui ont pour but de supprimer les arbres les moins intéressants pour laisser plus de place aux autres, diminuent l’intensité de la compétition pour l’eau qui est aussi un des mécanismes de la sélection naturelle. Cependant, le choix des arbres conservés lors de ces éclaircies se fait sur la base d’objectifs de gestion (on garde les plus beaux arbres, qui ne sont pas toujours les plus résistants à la sécheresse notamment si le peuplement a été peu soumis au stress). Selon la fréquence des éclaircies, leur intensité et les critères de choix des arbres retenus à chaque étape, la gestion peut au final accélérer ou freiner la sélection naturelle. On comprend bien alors qu’il y a un compromis à trouver entre réduire le stress subi par une forêt et favoriser son adaptation génétique par sélection naturelle (une option peut être de laisser agir la sélection au stade jeune avant de réduire le stress dans les stades plus avancés).

Un autre levier d’action sur l’adaptation des forêts est le contrôle de la diversité génétique lors du renouvellement des peuplements : cette diversité doit être suffisante pour permettre aux multiples processus de sélection naturelle de faire leur tri au fil des années, y compris les sélections que nous sommes incapables de prédire à l’avance comme la résistance à des parasites émergents ou des conditions climatiques exceptionnelles. Le forestier peut agir sur cette diversité en maintenant un nombre suffisant d’arbres semenciers, et en les laissant se reproduire sur plusieurs années pour compenser les aléas qu’il peut y avoir dans sa production de fruits. Il crée ainsi les conditions d’installation et de survie de nombreux semis.

Dans des situations de forêts en fort déclin, des renforcements de diversité génétique peuvent être envisagés : ainsi, certains pays d’Europe du Nord envisagent de renforcer la diversité génétique de forêts de frênes ravagées par une maladie récente, la chalarose, en plantant quelques frênes identifiés comme porteurs de caractéristiques de tolérance à la maladie pour qu’ils s’hybrident avec les frênes locaux et contribuent ainsi à améliorer la résistance du peuplement.

Vers des pratiques de gestion adaptative

Chercheurs et gestionnaires forestiers utilisent des outils de simulation pour explorer des stratégies de gestion forestière innovantes combinant processus naturels et processus dirigés d’adaptation, et prédire leurs effets à court et long terme. Des interventions bien raisonnées peuvent accélérer les processus d’adaptation sans nuire aux fonctions attendues de la forêt (production, protection, récréation, etc.), tandis que des interventions mal raisonnées peuvent au contraire freiner ces processus, voire prendre la direction d’une maladaptation. Laisser de la place aux processus naturels garantit une adaptation flexible face à des pressions imprévues (par ex. parasites émergents) et des risques multiples difficiles à anticiper.

Une stratégie de pilotage des processus naturels d’adaptation, éventuellement complétée par des apports de diversité génétique nouvelle dans certains cas mais pas systématiquement, rentrerait parfaitement dans le cadre des « stratégies de gestion adaptative » : un terme, parfois mal compris, qui signifie que la stratégie elle-même est continûment évaluée et au besoin réajustée.

Dans un cadre élargi considérant les forêts comme des socio-écosystèmes, les stratégies de gestion adaptative se raisonnent en fonction du contexte local, à l’échelle de territoires (par exemple dans les Chartes Forestières de Territoires), mais le pilotage dynamique des processus d’adaptation n’est pas encore bien intégré dans ces stratégies.


Le colloque « Nos forêts demain - Comprendre, transmettre, agir » est organisé les 21 et 22 mars 2025 par l'Institut de France, l'Académie des sciences et le Château de Chantilly en partenariat avec The Conversation. Inscription gratuite en ligne.

The Conversation

Isabelle Chuine a reçu des subventions publiques nationales, européennes, et une subvention de l'université d'Harvard.

François Lefèvre a reçu des financements de subventions publiques nationales et Européennes. Il est membre de l'académie d'agriculture de France.

17.03.2025 à 16:13

Plastique, art et militantisme : comment les artistes des zones polluées transforment la crise écologique en oeuvres

Geneviève Guétemme, Maîtresse de conférences en Arts plastiques, Université d’Orléans
Les artistes et le plastique&nbsp;: ce que disent ceux qui viennent des zones contaminées.
Texte intégral (1777 mots)

En cette journée mondiale du recyclage, focus sur les œuvres d’artistes vivant dans des zones particulièrement impactées par la pollution plastique (Océanie, Afrique) et sur leur traitement créatif de ce phénomène.


La grande plaque de déchets du Pacifique qui attire tous les résidus de la société de consommation couvrirait aujourd’hui 3,43 millions de km2 et descendrait jusqu’à 30 mètres de profondeur. La concentration de plastique y serait dix fois supérieure à celle du plancton. Ce « continent » ou « soupe » de plastique est bien connu, étudié et commenté, sans que change le modèle de développement et de croissance de la planète.

Face à cette situation, de nombreux artistes prennent la parole. Et si leur propos n’est pas d’estimer les « impacts », de mesurer des « seuils » ou d’imaginer une « transition », ils estiment qu’il est de leur responsabilité de présenter la catastrophe. Leur but ? Faire réfléchir aux usages, aux traditions, aux politiques qui régissent nos approches de la nature, et faire réagir le plus de monde possible – même ceux qui sont encore peu affectés par les changements en cours. Ils interrogent le devenir humain avec les moyens qui sont les leurs : la musique, le théâtre, le roman, les arts plastiques, etc. Leur implication est d’autant plus forte que cette pollution les affecte parfois personnellement dans leur territoire.

En Océanie par exemple, une nouvelle catégorie d’artistes dits « environnementaux » se mobilise : ils ne peuvent pas ignorer le plastique, partout dans leur environnement, et en font leur matériau de prédilection.

Des colliers de sauce soja

Niki Hastings-McFall ramasse ainsi les petites bouteilles de sauce soja que les commerçants distribuent avec les sushis à emporter et les assemble pour fabriquer des colliers. Originaire de Samoa et vivant en Nouvelle-Zélande, elle rappelle le rituel qui consiste à accueillir les touristes avec des parures de fleurs (lei). Mais ses colliers « urbains », qu’elle intitule Too much sushi II (appartenant à la série “Urban lei”, 2002), parlent de la vaste masse de plastique qui flotte à proximité. Les pétales-bouteilles indiquent que les plages, les eaux transparentes sont couvertes de détritus et que le tourisme et le poisson – ces deux ressources majeures de la région – sont devenus des foyers de contamination.

En combinant le recyclage et l’artisanat traditionnel, l’artiste dénonce les asymétries qui dépossèdent les uns et approvisionnent les autres. Elle relie la destruction de l’environnement à l’industrie mondiale des repas à emporter, et à un colonialisme qui n’en finit pas de finir.


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Pour sensibiliser le public à la grande plaque de déchets du Pacifique générée par les courants marins, Maika’i Tubbs, originaire d’Hawaï et vivant à New York, ramasse lui aussi des déchets sur les plages de son archipel natal. Il se concentre sur les restes de vaisselle en plastique blanche qu’il dote d’une vie propre (A Life of Its Own, 2013). L’envahissant plastique, chauffé et sculpté, se transforme alors en une représentation d’une plante invasive, la rose de Jéricho, qui remplace peu à peu la flore insulaire. Comme cette plante, le plastique ne va pas disparaître facilement.

Comment donc se débarrasser de ce matériau dont on continue à apprécier les capacités de transformation et qu’on prétend recyclable à l’infini ?

Le plastique, c’est fantastique

Pour George Nuku, Néo-Zélandais d’origine maorie, écossaise et allemande, né en 1964, le plastique est un matériau sacré. D’après lui, le plastique a la force du pounamu : le nom maori de la néphrite (pierre grise ou verte), utilisée pour réaliser des bijoux. La pollution au plastique, rapprochée du dieu de la mer Tangaroa, serait alors une puissance capable de réenchanter le monde (au prix de quelques mutations affectant les poissons). George Nuku a donc créé Bottled Ocean, un temple de plastique pour vénérer ce matériau généralement méprisé et jeté.

Son approche a de quoi surprendre : la plupart des artistes, au contraire, dénoncent le plastique en mettant en avant son caractère envahissant et polluant à très long terme. La posture très ambiguë de cet artiste qui vénère le plastique comme certains vénèrent les ancêtres pose question. Elle renvoie aux choix de certains habitants qui adaptent leurs coutumes à un nouvel ordre environnemental, et interroge la posture des structures culturelles qui mettent en avant ce travail. Quelles valeurs ces structures défendent-elles : l’esthétique phosphorescente de l’installation, une reprise de contrôle postcoloniale qui réaffirme une identité océanienne, la posture techniciste qui valorise le recyclage ?

La démarche de Nuku rappelle peut-être avant tout que l’art est un espace d’expression qui autorise toutes les prises de position, même controversées, au risque de brouiller les cartes.

Le créateur préfère la réappropriation océanienne d’un matériau, imposé par les grandes puissances coloniales, à la remise en cause de son impact nuisible sur l’océan. L’art contemporain laisse le public faire ses propres choix. Encore faut-il qu’il ait les outils critiques pour le faire.

Afrogallonisme

L’artiste et activiste ghanéen Serge Attukwei Clottey semble proposer une approche militante beaucoup plus claire, tout en intégrant la complexité d’un monde où le plastique est à la fois une ressource et une pollution.

Sa démarche, artistique, sociale et économique, consiste à faire fabriquer par son atelier, situé à Accra, des tapis de plastique avec les bidons jaunes, omniprésents au Ghana, connus sous le nom de « Kufuor gallon » (du nom de l’ancien président John Kufuor, au pouvoir de 2001 à 2009 puis envoyé spécial de l’ONU sur les changements climatiques). Importés d’Europe comme bidons d’huile de cuisine, puis réutilisés pour stocker l’eau et l’essence, ils ont joué un rôle essentiel, en 2001, pendant l’une des pires sécheresses du pays, puis sont devenus une catastrophe environnementale lorsque la pluie est revenue. Abandonnés au bord des routes, dans les décharges municipales, sur les plages, ils se sont accumulés jusqu’à obstruer le système d’évacuation des eaux usées.

Clottey paie trois dollars pour chaque kilo collecté. Ensuite, il fait découper et relier entre eux (avec du cuivre récupéré sur des appareils électriques) des morceaux de plastique jaunes qui couvrent les rues en terre battue, drapent les murs et les toits. Il surnomme ce travail « Afrogallonisme ». C’est un protocole de recyclage qui renoue avec des savoir-faire traditionnels et non polluants (tapisserie), et qui participe à la construction d’une nouvelle communauté à l’écart des valeurs et des croyances du marché et de la technosphère.

Il s’agit, selon l’artiste, de rompre avec la surutilisation du plastique et la dépendance du pays au flux des marchandises importées. Mais c’est aussi un moyen de faire revivre les traditions textiles locales telles que le « kente » – une référence clé du modernisme ouest-africain tout au long du XXe siècle – et le système économique informel du Ghana fondé sur le commerce et la réutilisation des matériaux.

Le titre Yellow Brick Road que l’artiste donne à son installation est inspiré du Magicien d’Oz, où Dorothy, perdue dans un monde fantastique, suit « la route de briques jaunes » pour rentrer chez elle. C’est à la fois une dénonciation de la pollution aux plastiques, une protestation contre la culture du gaspillage imposée à l’Afrique par les pays occidentaux et une alternative constructive qui offre un revenu aux populations locales.

En plus de questionner l’humain et son rapport à la nature, cette pratique collective, environnementale et sociale, interroge le processus de création lui-même en l’inscrivant dans le système économique vernaculaire du Ghana, fondé sur la réutilisation des matériaux et des biens.

Il ne s’agit pas ici de produire du beau et du sacré avec du plastique. L’artiste ne met pas en avant les œuvres mais le processus de production. L’art contemporain s’affirme comme espace d’expérimentation. Il n’apporte pas de solution, mais encourage à penser en termes d’action collective, concertée, créative, située en fonction des contextes, et en évitant les positions en surplomb.

The Conversation

Geneviève Guétemme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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