23.03.2026 à 17:56
Lionel Jospin, figure éthique de la gauche française
Texte intégral (1787 mots)
Lionel Jospin, ancien premier ministre français, s’est éteint dimanche 22 mars, à l’âge de 88 ans. À la tête du gouvernement de la gauche plurielle de 1997 à 2002, il a marqué la vie politique par de nombreuses réformes : les 35 heures, le Pacs, la CMU… premier ministre sous Jacques Chirac, premier secrétaire du Parti socialiste, il échoua aux élections présidentielles de 1995 et de 2002.
Lionel Jospin fut, des années durant, au cœur des combats de la gauche française, dès 1981, avec la négociation du programme de gouvernement avec le Parti communiste français (PCF) et jusqu’à l’époque de gauche plurielle, de 1997 à 2002, lorsqu’il gouverna une France en situation de cohabitation.
Né en 1937 dans une famille protestante et militante de gauche, de classe moyenne, avec un père enseignant et une mère sage-femme, Lionel Jospin fait de brillantes études à Sciences Po Paris puis à l’École nationale d’administration (ENA). Il entre dans la carrière diplomatique, puis enseigne l’économie à l’IUT de Sceaux, avant d’être complètement happé par la politique.
Étudiant, il avait milité un temps à l’UNEF ; antistalinien et opposé à la politique coloniale de la SFIO, il s’engage aussi à l’Union de la gauche socialiste (UGS) créée en 1957, puis au Parti socialiste unifié (PSU) né en 1960. En 1965, il se laisse séduire par l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mouvement trotskiste antibolchevique, au fonctionnement secret, qui envoie ses adhérents militer dans des partis de gauche non communistes. Il est d’abord un intellectuel du mouvement sans action interne dans un autre parti, mais rejoint le Parti socialiste en 1971. Il y participe d’abord à un groupe d’experts des relations internationales. Il est très vite remarqué par François Mitterrand, entre au bureau exécutif en 1973, et y fait une ascension très rapide.
À la tête du parti en 1981
Il devient premier secrétaire lorsque François Mitterrand entre en campagne présidentielle en 1981. Il est ainsi associé à l’exercice du pouvoir pendant tout le premier septennat mitterrandien, participant chaque semaine au « petit déjeuner du mardi » autour du président pour discuter des politiques à l’agenda. Il quitte la direction du parti en 1988 pour devenir ministre de l’éducation nationale jusqu’en 1992.
En 1994, dans un contexte de fortes critiques du président dans l’opinion, et d’un score très bas de la liste socialiste aux élections européennes, Michel Rocard renonce à être candidat à la présidentielle de 1995, Jacques Delors aussi. Dans une primaire interne à seulement deux mois du premier tour, Lionel Jospin est facilement désigné candidat face à Henri Emmanuelli, premier secrétaire. Dans les semaines qui suivent, il fait une remontée fulgurante dans les sondages où son image d’honnêteté est reconnue. Il revendique un droit d’inventaire dans le bilan mitterrandien et propose un programme social avec réduction du temps de travail hebdomadaire à 37 heures, création d’emplois jeunes, amélioration des petites retraites, construction de logements sociaux. Il se déclare aussi favorable à une police de proximité, à la limitation du cumul des mandats et à un mandat présidentiel de cinq ans. Contre toute attente, il arrive en tête du premier tour mais suivi de près par Jacques Chirac et Édouard Balladur. Il est battu au second tour avec un score très honorable après deux mandats socialistes (47,4 %).
Premier ministre de la gauche plurielle de 1997 à 2002
À nouveau premier secrétaire du PS, il prépare les échéances futures. Aux législatives anticipées de 1997, il conduit une coalition électorale de gauche plurielle (PS, PCF, PR, Mouvement des citoyens, Verts), avec candidature unique chaque fois qu’un accord a été possible, qui obtient une majorité absolue de 319 sièges. Lionel Jospin devient, pendant cinq ans, le premier ministre de la troisième cohabitation, il va donc être le véritable entrepreneur de la politique française pendant cinq ans.
En matière sociale, de nombreux emplois aidés sont créés pour réduire le chômage des jeunes ; une prime pour l’emploi va permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres ; une allocation personnalisée d’autonomie (APA) et la couverture maladie universelle (CMU) sont créées ; la loi « Solidarité et renouvellement urbains » (SRU) oblige les communes à développer le logement social ; le temps de travail est réduit à 35 heures sans perte de salaire, un congé paternité est instauré ; la TVA baisse d’un point ; des mesures sont adoptées en faveur du développement durable. Concernant les libertés publiques, le PACS, nouveau statut d’union ouvert aux homosexuels est instauré ; les droits des malades sont mieux reconnus ; le droit du sol, aboli en 1993 par la loi Pasqua, est rétabli.
Du point de vue institutionnel, l’intercommunalité est renforcée ; une police de proximité est mise en place ; le mandat présidentiel est réduit à cinq ans ; de nouveaux statuts de la Corse et de la Nouvelle-Calédonie voient le jour ; les fonds spéciaux de l’Élysée sont supprimés ; les ministres sont contraints de ne plus diriger des exécutifs locaux ; la parité des candidatures entre hommes et femmes est instaurée.
Du point de vue économique, le gouvernement Jospin poursuit une politique libérale et privatise – complètement ou en partie – certaines sociétés (notamment France Telecom, Thomson-CSF, Air France) mais aussi des banques (CIC, Société marseillaise de crédit et Crédit lyonnais) et des assureurs (Gan et CNP).
Grâce à ces politiques sociales et de modernisation économique, mais aussi du fait d’une conjoncture économique favorable, le chômage baisse assez fortement, passant de 10,6 % au 3e trimestre 1997 à 7, 9 % au 2e trimestre 2002.
À Matignon, Lionel Jospin ne fait pas d’annonces tonitruantes et reste modeste, soucieux de respecter ses ministres et de dialoguer avec eux, de gérer les conflits entre tendances de la gauche plurielle tout en s’assurant de la continuité des politiques menées avec le programme de la coalition. Il se définit lui-même en 1999 comme « un dogmatique qui évolue, un austère qui se marre et un protestant athée ». Contrairement à beaucoup de chefs de gouvernement français, l’opinion reste positive à son égard, même s’il subit une petite baisse la dernière année. Jacques Chirac, lui, bénéficie de sa position privilégiée de chef de l’État pour critiquer le gouvernement, notamment sur sa politique qui serait trop laxiste à l’égard des incivilités.
L’échec à la présidentielle de 2002
Les deux têtes de l’exécutif sont candidats à la présidentielle de 2002, et tout le monde s’attend à un second tour entre eux. Contre toute attente, Jean-Marie Le Pen arrive en seconde position (16,9 %) derrière Jacques Chirac (19,9 %), éliminant le premier ministre socialiste au soir du Premier tour (16,2 %).
Lionel Jospin a été affaibli par un trop grand nombre de candidats de gauche. Les cinq candidats de la gauche plurielle obtiennent ensemble 32,5 %, auxquels peuvent s’ajouter trois listes d’extrême gauche (10,5 %). La droite ne recueille que 25,2 % et le centre 8,7 %. Le fait d’avoir cru Jospin qualifié d’office pour le second tour a favorisé chez certains électeurs de gauche le choix d’une autre tendance, voire d’un vote d’extrême gauche.
Dans sa déclaration au soir du premier tour, Lionel Jospin se dit fier du travail accompli depuis cinq ans et assume la responsabilité de cet échec. Il annonce son retrait de la vie politique. Il déplore le score de l’extrême droite, pour la première fois qualifiée pour un second tour, mais n’appellera à voter Jacques Chirac qu’à la veille du second tour, étant en forte divergence avec sa politique.
La retraite politique
Après son retrait de la vie politique, Lionel Jospin publie, en 2005, Le monde tel que je le vois où il s’interroge sur l’avenir de l’Union européenne après l’échec du référendum, sur la politique économique et sur le devenir du PS. Il laisse entendre qu’il pourrait à nouveau être candidat à la présidentielle de 2007 si on le lui demandait. Mais quelques mois plus tard, il renonce à se présenter et soutient Ségolène Royal. Peu après l’échec de cette dernière, il publie dans le livre l’Impasse qui la critique durement.
Pour l’élection présidentielle de 2012, Lionel Jospin participe à la campagne de François Hollande. Celui-ci élu, le président de la République annonce sa nomination à la tête d’une Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique, pour formuler des propositions visant notamment à réduire le cumul des mandats et à établir des règles déontologiques sur la transparence de la vie publique. Certaines propositions seront actées dans des lois, notamment sur l’interdiction du cumul de mandats entre fonctions exécutives locales et mandat parlementaire.
En décembre 2014, Lionel Jospin est nommé au Conseil constitutionnel où il siège jusqu’en 2019, respectant alors la neutralité et la réserve demandée aux neuf sages.
Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2026 à 17:54
Le RN s’implante localement, mais échoue dans les métropoles. Quelles leçons pour 2027 ?
Texte intégral (1834 mots)
Quel est le bilan des municipales 2026 ? Les deux partis en dynamique, le Rassemblement national et La France insoumise, sont-ils renforcés en vue de l’élection présidentielle de l’an prochain ? Entretien avec le politiste Frédéric Sawicki.
The Conversation : quel est le bilan des municipales 2026 ?
Frédéric Sawicki : Commençons par rappeler que, dans 9 communes sur 10, les élections ont été jouées dès le premier tour. Les seconds tours ont surtout concerné la France urbaine. Dans une ville sur deux, au moins trois listes étaient en compétition, confirmant la tripolarisation de notre champ politique. Au total, la stabilité politique domine, car, à la différence de 2008 ou de 2014, ces élections municipales n’ont pas été l’occasion de sanctionner une majorité ou un gouvernement, faute de présence massive de listes se réclamant de la « majorité présidentielle ».
En conséquence, les rares bascules d’un camp vers l’autre s’expliquent souvent par des considérations locales. Si le Parti socialiste (PS) gagne Saint-Étienne, ça n’est pas sans lien avec les affaires qui ont affecté le maire sortant (mis en cause pour avoir utilisé une vidéo pour exercer un chantage sur son adjoint). Inversement, si à Brest, le PS perd, l’effet d’usure du maire sortant, élu depuis 2001, n’y est sans doute pas pour rien. On pourrait multiplier les exemples.
On constate également un certain nombre de constantes sociologiques. Les très grandes métropoles votent toujours massivement à gauche. Dans les villes d’économie touristique, avec une forte présence de professions indépendantes, des petits patrons, de commerçants, des populations liées au monde militaire (par exemple, à Toulon) ou des retraités aisés (Nice, Menton ou Cagnes-sur-Mer), le vote est fortement orienté à droite ou, désormais, à l’extrême droite.
Au total, on constate finalement autant de cas de bascules de la droite vers la gauche ou inversement, que des déplacements à l’intérieur de chaque camp : des villes socialistes ou communistes deviennent LFI (Saint-Denis, Vénissieux), des villes écologistes basculent vers le centre gauche (Strasbourg ou Poitiers). De l’autre côté du spectre, certaines villes de droite ou du centre droit passent à l’extrême droite ou à ses alliés, par exemple à Nice avec Éric Ciotti.
Les quelques bascules de la gauche vers la droite sont rares et elles s’équilibrent par les bascules dans l’autre sens. Sur les municipalités de plus de 50 000 habitants, la gauche et les écologistes perdent Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg, mais ils gagnent Saint-Étienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers et Pau.
L’un des résultats notables est l’implantation locale du RN…
F. S. : L’un des phénomènes nouveaux est le fort renforcement de l’ancrage municipal du Rassemblement national. En 2020, le RN ne l’a emporté que dans 17 villes, dont sept de plus de 20 000 habitants. Cette fois-ci, il en gagne 60. Certes, il y a des échecs importants à Toulon ou à Nîmes, mais il y a la conquête de nombreuses villes moyennes, comme Carpentras, La Seyne-sur-Mer, La Flèche, Vierzon, Montargis, Liévin… La présence du RN est surtout localisée dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, sur la Côte d’Azur, mais aussi en Occitanie (Agde, Castres, Carcassonne, Montauban).
Par ailleurs, le RN ancre sa présence dans les villes qu’il avait conquises en 2014 puis en 2020, c’est essentiel pour renforcer sa crédibilité en vue de la présidentielle de 2027.
LFI est-elle également renforcée par ces élections municipales ?
F. S. : La percée de LFI est réelle puisque plusieurs villes de plus de 30 000 habitants sont gagnées – Saint-Denis, Roubaix, Saint-Paul et Le Tampon (à La Réunion), Vénissieux, Vaux-en-Velin, La Courneuve, Creil. Ce n’est pas rien quand l’on part de zéro. Pour autant, il faut relativiser cette percée.
Les insoumis ont échoué dans les situations où ils avaient pris la tête de la gauche (à Toulouse ou à Limoges). Le parti de Jean-Luc Mélenchon n’a pas été en capacité de décrocher des municipalités tenues par la droite, à l’exception de Roubaix.
Par ailleurs, LFI a voulu s’imposer comme une partenaire incontournable, avec la menace de faire chuter le PS en cas de refus d’alliance. Or, lorsque les socialistes et alliés ont refusé la fusion, ils ont rarement été battus. LFI n’a donc pas réussi à démontrer sa capacité de nuisance – le cas de Paris étant emblématique, mais on peut également citer Rennes ou Montpellier.
Enfin, on remarque que dans le cadre d’alliances, notamment avec les écologistes, des villes ont été perdues (Strasbourg, Poitiers, Besançon..). Lorsque les alliances ont permis de gagner (Grenoble, Lyon, Tours), les insoumis ne seront pas représentés au sein des exécutifs, car les fusions étaient uniquement « techniques ». Les élus LFI resteront donc cantonnés à un rôle d’opposant, ce qui ne permet pas au parti de démontrer une capacité à gouverner. C’est un vrai problème pour accéder au pouvoir suprême en 2027 que d’apparaître comme un parti purement protestataire.
On remarque que le centre et la droite ont renforcé leur alliance lors de ces municipales…
F. S. : Il y a eu énormément de listes où le centre droit, Horizons, MoDem et Renaissance, se sont alliés à des candidats de droite, UDI ou LR, dès le premier tour. Au deuxième tour, on a assisté à de nombreuses fusions. Ces élections municipales s’inscrivent donc dans la continuité de l’alliance parlementaire entre le bloc central et la droite depuis 2022 et, surtout, depuis 2024 et préfigure ce qui pourrait se passer à la présidentielle. Après le second tour, on a entendu des appels pour que LR, Horizons et les macronistes se dotent d’un dispositif et d’un candidat communs. Avec sa victoire au Havre, Édouard Philippe a prononcé un discours visant à fédérer ces forces – même si la bataille reste très ouverte.
Il a beaucoup été question de la « guerre des gauches », avec une fracture nette entre une partie des socialistes et les insoumis… Quels sont les enjeux pour 2027 ?
F. S. : La fracture entre ceux qui refusent toute alliance avec LFI et les autres s’est renforcée avec ces municipales. Mais ce que l’on constate, c’est que le centre autonome n’existe plus guère, le bloc central étant clairement allié à la droite, désormais. Quelle est donc la stratégie d’alliance de ceux qui, comme Raphaël Glucksmann ou François Hollande, prônent un rapprochement avec les centristes ? Si le Parti socialiste sort plutôt renforcé de cette élection, c’est parce qu’il a su s’allier, dès le premier tour, avec les écologistes, les communistes, Place publique ou d’anciens insoumis. La seule voie qui semble se dessiner pour la gauche, c’est de travailler sur ce socle en la renforçant – sans LFI – tout en montrant aux électeurs insoumis qu’ils ne sont pas inaudibles et que leurs aspirations sont entendues.
Certains observateurs redoutaient une « fusion » entre la droite et l’extrême droite. Elle n’a pas eu lieu au niveau des appareils. En revanche, les électeurs de la droite et de l’extrême droite se sont, semble-t-il, bien rapprochés…
F. S. : Les initiatives locales de rapprochement entre le RN et des candidats de la droite ont immédiatement été condamnées par LR. Le fait que Bruno Retailleau n’ait pas appelé à voter Christian Estrosi contre Éric Ciotti à Nice a provoqué l’indignation. En revanche, le choix des électeurs a montré une grande porosité entre droite et extrême droite. La présence de candidats insoumis faisant figure de repoussoir, des électeurs RN ont voté LR pour faire barrage à la gauche, et des électeurs LR ont voté RN pour les mêmes raisons. C’est clair à Brest, à Clermont-Ferrand, à Limoges, à Besançon, à Marseille où l’électorat de Martine Vassal (LR) a été divisé par deux entre le premier et le second tour, au profit de Franck Allisio (RN).
Finalement, qui sort vainqueur de ces municipales ? Le RN a-t-il franchi une étape de plus pour un succès en 2027 ?
F. S. : Le RN bénéficie d’une dynamique positive, le renforcement de son implantation locale est une étape importante en vue des sénatoriales, mais aussi des élections présidentielle et législatives. Pour autant, il reste à la porte des très grandes villes, ce qui est une faiblesse majeure dans la perspective de sa marche vers l’Élysée. Comment un parti pourrait-il gagner le pouvoir national en étant absent des métropoles où se concentre l’essentiel de l’activité intellectuelle et économique de la nation ? Le RN représente autour de 30 % des électeurs : il peut gagner en 2027 face à un Jean-Luc Mélenchon isolé, ou si la gauche (hors LFI) et la droite restent divisées. Le succès du RN en 2027 n’a donc rien d’inéluctable à condition que la gauche ou la droite rassemblent. C’est ce que François Mitterrand avait réussi à faire en 1981 et en 1988. C’est ce que Jacques Chirac avait fait en 1995, comme Nicolas Sarkozy en 2007. C’est désormais aux forces politiques de jouer… avec les bonnes cartes.
Propos recueillis par David Bornstein.
Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.03.2026 à 19:42
Doit-on se préparer à une Troisième Guerre mondiale ?
Texte intégral (2708 mots)
Alors que l’opération « Epic Fury » frappe l’Iran depuis le 28 février 2026, la multiplication des conflits armés marque la fin d’une certaine idée de la dissuasion. De l’Ukraine à Gaza, du Caucase au Moyen-Orient, quelque chose s’est déréglé dans l’architecture de sécurité qui empêchait depuis 1945 le retour des guerres de conquête. Non pas une Troisième Guerre mondiale identique aux deux premières, mais quelque chose de potentiellement plus insidieux : une mise en série de conflits que plus personne ne semble en mesure de contenir.
Depuis 1945 et le premier usage des explosifs nucléaires, une conviction a structuré la pensée stratégique occidentale : l’existence de ces « armes absolues » rend impensable toute guerre de conquête entre grandes puissances, rendant inviolable le territoire des États dotés de l’arme nucléaire. Ces derniers ne pouvaient donc plus s’affronter qu’indirectement, dans des guerres limitées, dont l’intensité n’atteindrait jamais la violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux.
Pourtant, cette certitude s’est fissurée. En envahissant l’Ukraine, un pays dont elle avait pourtant garanti l’indépendance et la sécurité dans le cadre du mémorandum de Budapest en 1994, la Russie a utilisé son arsenal atomique comme bouclier (sans risquer d’implication directe des États-Unis) pour mener une guerre de conquête conventionnelle. Cette invasion russe a provoqué une profonde perturbation des mécanismes de dissuasion, dont les conséquences n’ont peut-être pas été pleinement diagnostiquées.
Un seuil qui s’est déplacé
L’étendue de ce qu’il est possible de faire sous « la voûte nucléaire », sans en provoquer l’effondrement, s’est considérablement accrue. La guerre d’Ukraine a démontré qu’un affrontement conventionnel de haute intensité, poursuivant des objectifs d’annexion territoriale explicites, pouvait se dérouler sans que la menace nucléaire soit activée ni par l’agresseur pour protéger ses gains ni par les États soutenant la défense ukrainienne pour y mettre fin.
La notion de « seuil » nucléaire, telle que théorisée en 1960, supposait une ligne précise au-delà de laquelle la guerre atomique devenait certaine. Depuis la guerre d’Ukraine, cette notion ne peut plus être comprise de façon stricte. Dans la réalité, en effet, les comportements obéissent à des mécanismes plus complexes : il existe une zone d’incertitude, un espace intermédiaire où un nombre indéfini d’actes hostiles restent possibles sans pour autant mener automatiquement à l’escalade ultime.
En d’autres termes, on constate une élévation du seuil à partir duquel le comportement de certains acteurs devient intolérable. Et c’est précisément cette élévation qui ouvre une fenêtre d’opportunité aux puissances « révisionnistes », c’est-à-dire souhaitant modifier les règles du système à leur avantage.
Par exemple, en utilisant la force pour annexer de nouvelles provinces, et faire fi d’un principe cardinal des Nations unies : l’intangibilité des frontières. Selon ce principe clé, les frontières ne peuvent être modifiées par la force et toute modification de leur tracé ne peut être fait que selon des limites administratives intérieures déjà existantes. Ce principe a notamment été appliqué lors des décolonisations et de la fin de l’URSS. Il n’avait connu que de rares exceptions en soixante-dix ans (le Tibet acquis par la Chine en 1950, le Cachemire, la frontière entre les deux Corées, les guerres israélo-arabes, Chypre-Nord).
Le retour des guerres de conquête
Nous voyons ici se dessiner le risque le plus sérieux : non pas une Troisième Guerre mondiale déclarée sciemment par une puissance ou un groupe de puissances, entraînant une guerre atomique totale, mais une multiplication de conflits conventionnels simultanés épuisant les capacités et la volonté de réaction américaines que l’on pourrait appeler guerre mondiale « sous le seuil » (c’est-à-dire ne provoquant pas, dans un premier temps, d’utilisation d’armes nucléaires).
Depuis cinq ans, les ruptures les plus significatives sont le fait des puissances nucléaires elles-mêmes. La Russie a tenté de soumettre l’Ukraine par une offensive-éclair et d’annexer formellement cinq provinces, avant de s’installer dans une guerre d’usure aux conséquences durables pour l’ordre européen. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a répondu à l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 par des opérations militaires d’une ampleur inédite à Gaza, au Liban, en Syrie, contre les houthistes du Yémen et, enfin, contre l’Iran, selon sa doctrine de « réponse disprortionnée ». Enfin, les États-Unis, loin d’être spectateurs de la dérégulation du système, en sont devenus l’un des agents : l’opération en Iran a été lancée sans mandat onusien ni consultation du Congrès et Washington menace ouvertement des membres de l’Otan, sapant ainsi les institutions qu’il avait lui-même contribué à bâtir. Le garant de l’ordre précédent, las de contribuer au financement de l’alliance, a ainsi lancé une réforme brutale qui en perturbe l’architecture et menace de la faire vaciller.
D’autres conflits, sans faire intervenir d’arsenal nucléaire, ont été lancés non sans corrélation avec ces affrontements. En septembre 2020, l’Azerbaïdjan lance sa première offensive victorieuse sur l’Arménie, menant progressivement à la disparition de la République d’Artsakh et à l’exil de plus de 100 000 Arméniens, sans que la communauté internationale parvienne à empêcher cet exode. À ce conflit s’ajoutent les guerres entre le Cambodge et la Thaïlande, entre l’Inde et le Pakistan ou entre le Pakistan et l’Afghanistan. Autant de situations qui montrent que le retour des guerres locales restreintes n’était pas un accident, mais une tendance lourde, venant s’ajouter aux luttes insurrectionnelles des décennies précédentes.
Certes, ces guerres n’ont pas toutes amené des changements de frontière importants, mais ni les États-Unis ni ses compétiteurs stratégiques ne sont en mesure de les réguler tous à la fois. Les États-Unis pouvaient autrefois rééquilibrer l’ensemble des régions et des tensions par une intervention extérieure (traditionnellement appelée offshore balancing), mais la multiplication des situations d’urgence et des conflits ne leur permettent plus, à budget égal, d’agir suffisamment. La multiplication des conflits montre que cela est devenu beaucoup plus difficile. Cela laisse donc une marge de manœuvre bien plus importante aux acteurs locaux pour modifier le rapport qu’ils entretiennent avec leurs voisins.
La Russie, en particulier, a démontré aux autres puissances révisionnistes que les sanctions économiques pouvaient être absorbées, que l’effort de guerre occidental avait des limites industrielles et politiques réelles, et que la protection nucléaire offrait une marge d’action conventionnelle bien plus large qu’on ne le pensait. Tout ceci constitue une « incitation », au sens précis que donne à ce terme la théorie des jeux (une hausse de la récompense pour une action, ou bien une réduction du risque), à utiliser la force pour remodeler son territoire et les équilibres entre puissances. Jusqu’à remettre en cause la nature même du système international ?
Quand les conflits menacent de fusionner
Raymond Aron, dans les Guerres en chaîne, paru en 1951, avait relevé que les stratèges américains de l’immédiat après-guerre n’avaient envisagé que deux scénarios : la paix armée sans affrontement direct ou la guerre totale à déclenchement nucléaire. Selon lui, ils en omettaient une troisième, les « guerres chaudes limitées », comme la guerre de Corée, lancée en 1950, qui avait pris par surprise l’Amérique.
Cependant, malgré les pertes terribles qu’elles occasionnèrent parfois, aucune de ces « guerres chaudes » ne dégénéra en conflit impliquant deux coalitions intervenant directement. Les interventions extérieures, comme celle de l’Union soviétique et de la Chine en faveur du Vietnam du Nord, se devaient d’être discrètes, ou bien de se cantonner à une aide défensive, destinée à protéger l’intégrité des frontières de l’allié.
La dissuasion nucléaire avait donc jusque-là permis de confiner les guerres locales au territoire des États concernés. Mais les conflits multiples, distribués, intenses, sans front unique, auxquels nous assistons sans pouvoir les arrêter, ont à présent pris une telle ampleur qu’une possibilité s’est ouverte : celle de la création d’une chaîne de conflits intégrée (ou plus précisément d’une concaténation), où l’ensemble des « guerres chaudes locales » produisent un seul et même conflit incontrôlable, sur le modèle des guerres mondiales du XXe siècle.
Pour prendre une métaphore tirée du domaine de l’électricité, pendant la guerre froide (1947-1991, ndlr) et la période de monopole de puissance américain, les conflits fonctionnaient en dérivation sur le circuit international. Chacun pouvait éclater ou s’éteindre indépendamment des autres, sans perturber le système dans son ensemble. Un court-circuit sur un point n’affectait pas le reste.
Notre époque est peut-être en train de les réinstaller en série : les conflits sont désormais connectés les uns autres autres, de sorte que chaque nouveau foyer de tension amplifie les précédents et accroît la charge pesant sur l’ensemble du circuit.
Quel ordre pour éviter l’emballement ?
Qu’adviendrait-il alors si un nombre important de conflits s’installait en série ? Aucune puissance ne serait en mesure de réguler les conflits locaux par une projection de puissance suffisante.
Conçue théoriquement pour conduire deux guerres majeures simultanément, l’armée américaine ne peut, dans les faits, en mener qu’une seule à pleine intensité. Les États-Unis paient ici une des conséquences de leur prééminence mondiale : ils doivent être forts sur tous les théâtres à la fois, quand chacun de leurs adversaires n’a qu’à dominer sa propre région.
Cette asymétrie structurelle est au cœur du risque de mise en série des conflits : une seule crise supplémentaire, à Taïwan, dans le Golfe ou dans le sous-continent indien, suffirait à placer Washington en situation de surcharge stratégique, c’est-à-dire dans l’incapacité de contenir simultanément tous les foyers de tensions.
L’Europe, encore indécise sur la direction à prendre, entre fidélité au lien transatlantique et autonomie stratégique, n’est pas assez unie pour remplacer les États-Unis. La Chine, quant à elle, malgré sa montée en puissance incontestable, est à la fois privée des moyens (flotte de haute mer, bases à l’étranger en nombre suffisant) et de la volonté d’intervenir dans les conflits (sa discrétion dans le conflit en Iran montre qu’elle préfère voir les problèmes liés à son approvisionnement en hydrocarbures réglés par d’autres, à moindres frais pour elle).
Or, un monde sans puissance régulatrice serait un monde où la dérégulation de la dissuasion pourrait finir de produire ses effets : la création d’un chapelet de conflits qui signerait peut-être le retour aux formes de violence hyperbolique des deux premiers conflits mondiaux. Une fois enclenchée, cette violence incontrôlée pourrait mettre en danger la sécurité des États nucléaires eux-mêmes. On se rapprocherait ainsi des conditions d’une utilisation des armes de destruction massive, non pas en début de conflit comme on le pense souvent, mais après l’installation dans un état de violence durable.
La fin de la « nation indispensable » est inscrite dans le rééquilibrage entre les PIB des grandes puissances. Le système international est incontestablement en train de basculer vers un autre modèle. Mais celui-ci peut prendre deux formes très différentes : soit il sera plus distribué et polycentré, ce que le politiste Jean Baechler nommait le monde « oligopolaire », soit il s’agira d’un nouveau système bipolaire organisé autour de Washington et de Pékin. Reste à savoir si, dans la période intermédiaire, le monde sera à l’abri d’un dérèglement de la dissuasion et de la maîtrise des conflits, qui lui ferait connaître à nouveau un épisode de violence incontrôlé semblable à celui de 1914-1945.
Une politique de sécurité passive, fondée sur la seule existence d’arsenaux nucléaires et d’alliances défensives, ne suffit plus à protéger les démocraties. Il leur faut donc contribuer, par leur réaffirmation, à bâtir de nouveaux mécanismes de régulation capables de maintenir les conflits en dérivation, c’est-à-dire de les empêcher de fusionner. Cela suppose non seulement de restaurer des normes partagées sur l’usage de la force, mais aussi de construire un nouveau régime de sécurité, fondé sur des équilibres de puissance régionaux capables de fonctionner sans dépendre d’un seul garant de plus en plus erratique.
Antony Dabila ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.03.2026 à 18:14
Démocratiser les vacances et les loisirs des enfants : les réseaux de proximité, un moyen de lutte contre les inégalités ?
Texte intégral (1815 mots)
Les activités culturelles et sportives ainsi que les départs en séjour collectif sont marqués par de profondes disparités sociales. La dernière enquête de l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes, ou Ovlej, le confirme. Mais les données recueillies montrent aussi que les relais associatifs et l’offre locale permettent aux familles modestes de diversifier ces pratiques extrascolaires.
Près de 5 millions d’enfants ne partent pas en vacances, par manque de ressources financières dans la plupart des cas. Tandis que 73 % des enfants issus des classes les plus favorisées partent au moins une fois par an, 56 % des enfants affiliés aux foyers les plus modestes ne partent jamais.
Longtemps, les colonies de vacances et autres séjours collectifs ont été un moyen privilégié pour démocratiser les mobilités mais, depuis plusieurs années, la tendance est à la polarisation des publics, entre les foyers disposant de ressources économiques et ceux qui y accèdent seulement grâce aux aides publiques ou d’entreprises.
L’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej) a analysé comment les parents combinent activités hebdomadaires en période scolaire et séjours ou activités durant les vacances. Si les inégalités sociales restent déterminantes, l’enquête, dont nous diffusons ici les premiers résultats, montre que l’offre accessible localement, l’information de proximité et les relais associatifs dessinent des opportunités pour les familles modestes.
Des écarts selon les territoires et les contextes familiaux
L’accès aux loisirs et aux vacances collectives demeure le théâtre d’inégalités sociales tenaces. L’enquête que dévoile l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej) en ce printemps 2026 en témoigne : certes, 72 % des enfants s’investissent dans au moins une activité de loisir encadrée, et 40 % multiplient les séjours collectifs en 2024. Mais la fréquence et le cumul de ces expériences dessinent une cartographie sociale contrastée, où l’origine familiale trace des frontières invisibles mais puissantes.
Le diplôme parental s’impose comme premier marqueur de ces inégalités. Les enfants de parents peu diplômés se concentrent massivement parmi ceux qui ont des vacances sans aucune activité collective, qu’ils partent ou non en séjour (30 % des répondants), à l’opposé des enfants dont les deux parents détiennent un diplôme universitaire.
Ce contraste reflète une double logique : stratégie de diversification chez les familles diplômées et capacité financière permettant de multiplier les activités. Les familles disposant de revenus supérieurs à 5 000 € mensuels envoient ainsi plus volontiers leurs enfants vers des activités collectives sur plusieurs périodes de vacances. À l’inverse, les foyers aux budgets plus serrés voient leurs options se rétrécir.
Le territoire d’habitation amplifie ce phénomène. L’enquête dévoile une polarisation géographique saisissante : zones rurales et territoires peu denses regroupent davantage d’enfants coupés de toute activité collective, qu’ils partent ou non en séjour. Ainsi, 20 % des enfants n’ayant effectué qu’un seul séjour sans autre activité collective vivent en zone rurale. À l’autre extrémité, grandes métropoles et Paris concentrent les enfants engagés dans des pratiques régulières et intensives : 29 % vivent dans des unités urbaines de plus de 200 000 habitants et pratiquent d’autres activités collectives sur plus de 2 périodes de vacances. Un gradient apparaît : plus la ville est grande, plus les enfants cumulent séjours et activités collectives.
La structure familiale superpose une strate supplémentaire d’inégalités. Les enfants en garde alternée s’investissent davantage dans des pratiques intensives, quel que soit leur nombre de départs en séjour. Leur présence s’accroît à mesure que la fréquence des activités collectives grimpe durant les vacances. En miroir, les enfants de familles monoparentales, surtout lorsque le parent vit seul, s’éloignent des activités collectives, indépendamment du nombre de séjours effectués. Contraintes organisationnelles et économiques constituent de véritables freins pour ces familles.
Les « super-cumulants » : des enfants privilégiés, plutôt urbains
Les enfants qui concentrent le plus d’activités – séjours collectifs multiples et loisirs encadrés réguliers tout au long de l’année – présentent des profils sociologiques nettement tranchés. Ils représentent 34 % des enfants enquêtés et proviennent de familles aisées : revenus élevés, parents diplômés. Ces familles, dotées des plus forts capitaux économique et culturel, offrent à leurs enfants loisirs réguliers et séjours multiples.
Émergent également les « pluri-partants », très engagés dans d’autres activités collectives durant les temps de vacances » (23 % de l’échantillon total) : un profil particulièrement favorisé, urbain et marqué par des recompositions familiales. Cette catégorie concentre principalement des familles en garde alternée ou des configurations monoparentales où le parent vit en couple. Ces enfants résident plutôt en milieu urbain dense et habitent des maisons sans espace extérieur. Leurs familles affichent des revenus supérieurs à 6 000 € mensuels. Les parents détiennent également plus fréquemment un diplôme de l’enseignement supérieur.
Ces enfants multi-pratiquants investissent davantage de structures de loisirs collectifs : en moyenne 1,3 structure annuelle contre 0,9 pour ceux qui ne partent qu’une fois en séjour. Durant l’année scolaire, ils fréquentent massivement les mouvements de jeunesse (3,3 fois plus), les structures collectives type maison de quartier (1,8 fois plus) ou encore les conservatoires et clubs artistiques (1,6 fois plus). Cette multipratique témoigne d’un recours intense aux structures encadrées.
En moyenne, ces enfants ont pratiqué 1,9 activité de loisir encadrée entre avril 2023 et mars 2024, et 7 % d’entre eux en pratiquent même 4 ou plus. L’enquête révèle une corrélation positive entre le nombre d’activités de loisirs encadrés et celui de départs en séjours collectifs : parmi les enfants pratiquant 3 loisirs encadrés ou davantage, 30 % sont partis au moins 3 fois en séjour collectif dans l’année.
Classes populaires et moyennes : des brèches grâce aux réseaux de proximité
Si les inégalités sociales sculptent fortement l’accès au cumul d’activités, l’enquête met également en lumière l’existence de profils d’enfants de classes populaires et moyennes qui parviennent à conjuguer loisirs réguliers et séjours collectifs. Leurs trajectoires révèlent les conditions qui rendent possible cet accès.
Premier profil identifié : les « mono-partants très engagés dans d’autres activités collectives pendant leurs vacances » (14 % de l’échantillon). Il s’agit principalement de jeunes enfants âgés de 6 à 10 ans, résidant dans de petites villes (unités urbaines de 5 000 à 9 999 habitants). Ces enfants vivent plus fréquemment en garde alternée lorsque l’un des deux parents est en couple, et l’on y trouve aussi plus d’enfants dont les deux parents sont ouvriers. Le jeune âge et l’ancrage dans de petites villes à offre accessible apparaissent comme des facteurs facilitateurs décisifs.
Le deuxième profil correspond aux enfants qui partent peu en séjour collectif mais qui pratiquent régulièrement, par exemple chaque semaine, des loisirs collectifs (44 % de l’échantillon). Ce sont des enfants établis dans des petites à moyennes unités urbaines offrant des loisirs encadrés accessibles. Le niveau de diplôme de leurs parents atteint le baccalauréat ou le premier cycle universitaire. Ces enfants s’insèrent solidement dans les structures locales, mais leur fréquentation de séjours collectifs reste modérée. Ils incarnent les classes moyennes pour qui l’ancrage territorial et l’offre de proximité permettent une pratique régulière de loisirs, même si les séjours multiples demeurent hors de portée.
Qu’est-ce qui rend possible ce cumul d’activités malgré des ressources limitées ? L’enquête identifie plusieurs leviers essentiels. Le premier : l’accessibilité de l’offre locale. Les petites et moyennes villes qui proposent des structures de loisirs accessibles financièrement et géographiquement permettent aux familles modestes d’inscrire leurs enfants dans une pratique régulière. Le territoire joue ici un rôle protecteur contre les inégalités.
Le deuxième levier : les réseaux de proximité et les canaux d’information. Le principal canal utilisé par les familles pour se renseigner sur les séjours collectifs demeure la structure fréquentée par l’enfant durant l’année (centre de loisirs, club), mobilisée par 37 % des familles. Plus les enfants multiplient les séjours collectifs, plus leurs parents sollicitent la mairie et les recherches en ligne.
Ces résultats confirment le rôle central du local – structures, mairies, ressources numériques – pour orienter les familles et favoriser les départs multiples. Les réseaux associatifs et les politiques municipales d’information constituent ainsi des leviers d’action pour réduire les inégalités d’accès, à condition qu’ils soient renforcés et que l’information circule efficacement auprès de tous les publics.
Cet article a été co-écrit par Bertrand Réau, professeur titulaire de la chaire « Tourisme, voyage, loisirs » du Cnam, Stéphanie Rubi, professeure des universités en sciences de l’éducation et de la formation, et Lydia Thiérus, chargée de mission à l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (Ovlej).
Stéphanie Rubi co-préside avec Bertrand Réau l'Observatoire des Vacances et des Loisirs des Enfants et des Jeunes (Ovlej)
Bertrand Réau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.03.2026 à 15:10
À la base du bonheur finlandais, le « sisu », une philosophie du froid
Texte intégral (1958 mots)
Connaissez-vous le « sisu » ? Ce drôle de mot désigne une philosophie développée en Finlande qui se confond avec le caractère national. Cette forme de sagesse, en résonance avec les exercices spirituels venus d’autres traditions, pourrait expliquer pourquoi, une fois encore, la Finlande est classée comme un des pays les plus heureux du monde. Cette forme de sagesse proposant de se concentrer sur l’essentiel pour mieux en jouir, pourrait-elle inspirer nos manières de concevoir l’avenir ? En particulier, le rapport particulier que le « sisu » entretient avec la Nature pourrait-il nourrir nos attentes en matière de changement climatique ? Découvrez cette philosophie qui invite à « faire avec » plutôt que de s’épuiser à « s’indigner contre »…
Mes travaux ont consisté à repérer la présence d’exercices spirituels dans la société contemporaine. Cette expression désigne toute pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre et de voir les choses. Elle renvoie à la fois à un discours et à une mise en œuvre : une discipline visant à mieux vivre, à mieux être, sans être soumis à des désirs jamais assouvis. Cette notion s’élabore dans les écoles de l’Antiquité (stoïcisme, épicurisme, cynisme) qui développent des techniques (ascèse, méditation, écriture, examen de conscience, attention au corps) pour atteindre un mieux-être. Toutes placent au centre la recherche de sérénité, dans la conscience de la brièveté de la vie et des épreuves qui la traversent.
Si les exercices spirituels émergent dans la philosophie antique, ils se transforment avec le christianisme avant de réapparaître à la Renaissance, chez Érasme et Montaigne, puis chez Descartes, Rousseau, Kant ou Shaftesbury. À l’époque contemporaine, ils se prolongent chez Emerson, Thoreau, Wittgenstein, Cavell ou Foucault, sans toutefois s’inscrire dans des écoles structurées, laissant place à des formes plus diffuses.
J’ai ainsi étudié des mouvements contemporains et historiques reprenant certains traits de ces traditions : communautés comme Auroville ou Christiania, expériences comme Monte Verità, ou encore pratiques artistiques (dadaïsme, Fluxus) et corporelles (Alexander, Feldenkrais, naturisme). Si les exercices spirituels persistent aujourd’hui, ils demeurent discrets et ne constituent plus véritablement une philosophie comme mode de vie. C’est précisément l’inverse qui se produit dans le Nord européen, plus précisément en Finlande, où s’est établie depuis des temps anciens une philosophie comme art de vivre sous le nom de « sisu ».
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« Sisu », une philosophie comme art de vivre
Si le « sisu » n’a pas de traduction littérale dans une langue autre que la sienne, il peut s’entendre comme une articulation entre le stoïcisme, l’épicurisme et le cynisme. C’est en effet, à la fois une philosophie de l’assentiment, de la recherche de plaisirs simples et de l’autosuffisance. Le sisu ne se définit pas comme un héroïsme spectaculaire, mais comme une disposition à continuer lorsque nos ressources perçues semblent épuisées. Selon la formule de la chercheuse Emilia Lahti, le sisu « commence là où notre force perçue s’arrête » : il n’est pas l’endurance ordinaire, mais l’énergie qui se manifeste dans les moments où l’abandon paraît rationnel.
Stoïcien, le sisu l’est d’abord par son rapport à l’adversité. Il ne prend ombrage ni de la dureté du climat, ni de l’histoire marquée par la guerre et la pénurie ; il assume que certaines circonstances excèdent notre contrôle et exige une discipline intérieure capable de tenir face à elles. Mais cette fermeté n’est pas une insensibilité.
Absence ou abstention d’émotions ?
L’un des malentendus les plus répandus en Finlande consiste précisément à confondre le sisu avec une absence d’émotion. Or, si la crise impose parfois de suspendre l’expression des affects, ceux-ci doivent être reconnus et élaborés. Le sisu n’est pas un état permanent : « ce n’est pas un lieu où l’on vit, mais un lieu que l’on visite ». En cela, il relève moins d’une dureté continue que d’une capacité à entrer, ponctuellement, dans une zone d’intensité morale.
Épicurien ensuite, le sisu s’enracine dans une forme de sobriété heureuse. Les enquêtes sur le bonheur placent régulièrement la Finlande parmi les premiers pays du monde, mais ce bonheur ne se comprend ni comme accumulation ni comme ostentation. Il se définit par la paix, le silence, l’ordre, l’indépendance, la fonctionnalité et, surtout, le temps passé dans la nature.
La nature comme ressource existentielle
Celle-ci n’est pas un décor, mais une ressource existentielle : elle centre, apaise, restaure. La nature agit comme une sorte d’« antidépresseur naturel » et comme un lieu de reconnexion à une source plus profonde de force. Le sisu se nourrit aussi d’une économie du désir et du langage : parler lorsque l’on a quelque chose à dire, se contenter de peu, privilégier l’authenticité à la performance.
Enfin, cynique au sens ancien du terme, le sisu valorise l’autosuffisance et la cohérence entre les paroles et les actes. Il rejette l’exhibition de la bravoure, l’autopromotion. « Let your actions do the talking » – que les actes parlent. La franchise finlandaise, souvent perçue comme brusquerie, s’inscrit dans cette éthique de la droiture. Être ferme, mais bienveillant ; défendre ses convictions sans écraser autrui ; préférer l’intégrité à la flatterie. Le sisu ne se mesure pas à l’intensité des déclarations, mais à la constance des gestes.
Autonomie et solidarité
Il serait pourtant réducteur d’en faire une vertu strictement individuelle. Si le sisu s’active dans l’épreuve personnelle, il est aussi une énergie collective. L’histoire finlandaise, notamment la guerre d’Hiver de 1939-1940, a élevé le sisu au rang de principe national, mais ce mythe fondateur ne célèbre pas seulement le courage solitaire : il souligne la capacité d’un peuple à tenir ensemble. « Nous sommes plus forts ensemble que seuls » pourrait en être la maxime. L’importance accordée à l’égalité, à la négociation collective et à la coopération sociale, montre que le sisu circule, s’encourage et se renforce mutuellement.
Ainsi compris, le sisu n’est ni une simple résilience ni une austérité morale. Il est une éthique située : une manière d’habiter l’adversité sans se laisser définir par elle, de chercher des plaisirs simples sans renoncer à l’effort, et d’assumer une autonomie qui n’exclut pas la solidarité. Entre retenue et détermination, silence et action, il dessine une forme de force discrète, profondément moderne dans des sociétés saturées de bruit, d’excès et de mise en scène.
Le « sisu » peut-il exister loin de la Finlande ?
Cette philosophie finlandaise pourrait-elle être appropriée dans un contexte français ? La France traverse une période marquée par une tension : d’un côté, une intensité expressive forte (débats permanents, conflictualité médiatique, mise en scène politique continue) et, de l’autre, un sentiment diffus d’impuissance face aux crises écologiques, sociales et institutionnelles.
Là où le sisu valorise l’économie du langage et la primauté de l’acte sur la déclaration, notre culture accorde souvent une place centrale à la parole, à la posture et à la dramatisation. Il ne s’agit pas de dévaluer cette tradition rhétorique, constitutive de notre histoire intellectuelle, mais de se demander si elle ne gagnerait pas à être équilibrée par une éthique de la retenue et de la constance.
Dans le contexte des transitions écologiques notamment, le sisu offre une piste précieuse, puisqu’il propose une manière d’habiter la contrainte sans la vivre uniquement comme frustration. L’histoire finlandaise, marquée par le climat rude et la pénurie, a forgé une disposition à faire avec, plutôt qu’à s’indigner contre. Appliquée à nos propres défis – sobriété énergétique, transformation des modes de vie, réorganisation des systèmes productifs – une telle attitude pourrait nourrir une culture de l’ajustement lucide plutôt que de la résistance nostalgique. Le sisu ne consiste pas à nier la difficulté, mais à accepter qu’elle fasse partie du réel et à mobiliser une énergie orientée vers l’action.
La puissance des engagements ordinaires
La France pourrait également trouver dans le sisu un correctif à une conception parfois héroïque et individualisée de la réussite. La tradition française valorise la figure du grand homme, du leader charismatique, du moment spectaculaire. Or le sisu, tel qu’il se manifeste dans la culture finlandaise, privilégie une force moins visible : celle qui se déploie sans ego excessif, sans recherche de reconnaissance immédiate. Il rappelle que la solidité d’une société ne repose pas uniquement sur des figures exceptionnelles, mais sur une multitude d’engagements ordinaires, tenus dans la durée.
Ce que la France peut attendre d’une telle philosophie n’est donc pas une conversion culturelle, mais l’adoption d’un nouveau point de vue. Le sisu invite à penser la force autrement, comme une endurance silencieuse, comme une capacité à entrer, lorsque les circonstances l’exigent, dans un état d’effort lucide. C’est une manière de « tenir » sans se durcir, de persévérer sans se glorifier.
Dans un moment historique où les crises semblent s’enchaîner et où la tentation du découragement ou de la radicalisation est forte, cette philosophie comme mode de vie pourrait constituer une ressource. Elle suggère que la transformation ne passe pas uniquement par des ruptures spectaculaires, mais aussi par une multitude de gestes constants, sobres et cohérents. À ce titre, le sisu n’est pas tant un exotisme nordique qu’un miroir critique pour nos propres habitudes morales et politiques.
Xavier Pavie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.