12.04.2026 à 16:59
Extension du plaider-coupable : une procédure pénale plus efficace ?
Texte intégral (1778 mots)
La réforme de la procédure pénale voulue par le garde des Sceaux Gérald Darmanin est examinée à partir du 13 avril au Sénat. De nombreux avocats et magistrats s’opposent à l’extension du plaider-coupable et dénoncent une justice expéditive, alors que le ministre prétend désengorger les tribunaux.
Alors que l’idéologie sécuritaire qui structure le débat public en matière de politique criminelle garantit ordinairement une relative indifférence à l’adoption des lois les plus répressives, le projet de réforme de la procédure de jugement des crimes porté par le gouvernement rencontre, avant même son examen par le Parlement, une large opposition au sein des milieux judiciaires. Portée par la très large majorité des avocats et par certaines organisations syndicales de magistrats, la fronde se focalise en particulier sur l’extension aux crimes de la procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) introduite en 2004 – malgré, déjà, une très forte opposition.
Une procédure qui, fondée sur l’aveu de culpabilité de la personne poursuivie, substitue une simple audience d’homologation à une audience durant laquelle l’ensemble des éléments du dossier sont discutés contradictoirement par l’ensemble des parties. Le juge est alors appelé à valider – ou non – l’accord formalisé entre le ministère public et l’accusé s’agissant de la peine qui sera exécutée.
Certes, il est prévu que la CRPC criminelle ne puisse être mise en œuvre sans l’accord express de l’accusé et de la partie civile. Mais l’expérience enseigne que l’asymétrie structurelle qui caractérise les relations entre l’accusation et la personne poursuivie induit un consentement à la culpabilité et à la peine proposée le plus souvent biaisé, donné par méconnaissance de ses droits ou, pire encore, par peur d’une issue plus défavorable encore en cas de refus. L’institution de ce plaider-coupable en matière criminelle s’accompagne en outre de mesures visant à restreindre la possibilité pour les parties de soulever des irrégularités de procédure et à empêcher autant que possible la remise en liberté des personnes placées en détention provisoire en cas de négligence dans le traitement de leurs demandes. L’ensemble dessine ainsi une orientation législative limitant de façon plus ou moins explicite les garanties du procès équitable aujourd’hui consacrées par la Constitution et par l’article 6 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Simplifier le fonctionnement de la justice ?
Le gouvernement justifie son projet de réforme par des considérations se voulant l’expression du bon sens, une volonté de simplification qui ne serait dictée que par des préoccupations concrètes : soulignant la longueur des « délais d’audiencement criminel, [c’est-à-dire le temps séparant l’acte d’accusation de la comparution de la personne devant la juridiction] », le projet de loi aurait pour seul motif « d’accélérer le temps judiciaire », de « moderniser » les audiences, de réduire les délais de jugement des affaires. L’analyse du texte et, plus encore, de ses non-dits. À l’image de la très large majorité des textes de lois qui, depuis plus de vingt ans, se donnent très officiellement pour objectif de « simplifier » le fonctionnement de la justice pénale, ce nouveau projet trahit surtout une opposition de principe à un encadrement suffisant de l’action des autorités répressives.
Plusieurs éléments démontrent ainsi que ce texte obéit moins à une logique pragmatique qu’à des considérations idéologiques. On le constate, en premier lieu, avec le biais consistant à présenter la réforme comme procédant d’une nécessité pratique indiscutable quand, en réalité, bien d’autres possibilités s’offrent aux pouvoirs publics pour réduire les délais de jugement des affaires criminelles. La première de ces possibilités est, bien sûr, l’augmentation des moyens dévolus aux juridictions pour traiter les affaires dont elles sont saisies. Or, s’il a augmenté ces dernières années, le budget de la justice française demeure sensiblement en deçà des standards européens : le dernier rapport de la Commission européenne pour l’évaluation des systèmes judiciaires relève ainsi que « seul 0,20 % du PIB annuel de la France lui est consacré en 2022, alors que la médiane européenne s’établit à 0,28 % du PIB et que nos voisins néerlandais, allemand et italien y consacrent respectivement 0,26 %, 0,30 % et 0,31 %. Par ailleurs, le nombre de magistrats professionnels, particulièrement au ministère public, se situe très en deçà de la médiane européenne ».
Même à budget constant, il est tout à faire possible de réduire significativement les délais de jugement en menant une large entreprise de dépénalisation des infractions les moins graves, non pour les laisser sans réponse mais, au contraire, pour leur substituer une réponse plus adaptée (sociale ou médicale) et concentrer ainsi l’action des autorités répressives sur les infractions les plus graves. L’exemple de la dépénalisation de la consommation de stupéfiants chez nombre de nos voisins démontre ainsi de substantiels gains d’efficacité, alors que la répression du simple usage de drogue constitue aujourd’hui un contentieux de masse accaparant les services de police et les juridictions pénales.
Complexification des dispositions relatives à la détention provisoire
L’intention simplificatrice du projet apparaît tout aussi trompeuse lorsqu’on la met en rapport avec l’effet réel du projet sur l’ordre juridique, se traduisant par la complication significative des règles applicables. Ainsi en est-il, en particulier, des dispositions du projet relatives à la détention provisoire. Aujourd’hui, la loi prévoit que si les juridictions ne statuent pas sur la demande de mise en liberté qui leur est soumise dans les délais requis, la personne est automatiquement libérée. Pour éviter coûte que coûte une telle issue, le gouvernement propose désormais que, faute de décision à l’expiration des délais, un ultime débat contradictoire soit organisé dans les cinq jours afin de statuer sur la demande – la personne étant libérée si ce débat n’a pas lieu. Il veut également permettre au procureur général de saisir en catastrophe le président de la Cour d’appel d’une demande de maintien en prison lorsque l’audience permettant d’ordonner la prolongation de la détention provisoire n’a pu être tenue dans les formes et conditions prévues par la loi. Ces propositions ne constituent pas simplement une remise en cause frontale du principe constitutionnel de garantie des droits, qui suppose notamment que les personnes puissent faire effectivement sanctionner la méconnaissance, par les autorités, des règles encadrant leur action. En ajoutant de nouveaux délais et de nouvelles procédures à un ensemble déjà passablement complexe, ces propositions sont aussi de nature à compliquer singulièrement la tâche des juridictions, à mille lieues de la simplification annoncée.
Une culture de l’aveu qui rappelle la justice d’Ancien Régime
L’absence de pragmatisme du projet se mesure enfin dans certaines des représentations mobilisées au soutien de la réforme proposée et qui relèvent plus de la pétition de principe que du constat empirique. En plaçant la reconnaissance des faits au cœur du processus répressif, l’extension du plaider-coupable aux crimes renouvelle directement la culture de l’aveu propre à la justice pénale d’Ancien Régime, dont la fonction était moins de faire la lumière sur la commission d’une infraction que d’œuvrer à l’expiation voire à l’exorcisation d’un accusé nécessairement coupable. L’exposé des motifs du projet de loi trahit ainsi à plusieurs reprises une opposition de principe à l’idée même de présomption d’innocence, qui constitue pourtant une règle de valeur constitutionnelle : qu’on se propose de « faire juger les criminels » plus rapidement ou d’éviter la « remise en liberté de délinquants dangereux » en attente de jugement, on n’envisage tout simplement pas que le procès puisse avoir d’autre issue que leur condamnation.
Comme la plupart des textes visant, directement ou indirectement, à amoindrir l’encadrement du pouvoir répressif et les droits de la défense, cette nouvelle réforme s’inscrit ainsi dans la lignée de la vieille tradition autoritaire qui, depuis le début du XIXᵉ siècle, s’oppose à la mise en œuvre pérenne et conséquence du modèle pénal républicain proclamé en 1789. Un modèle qui commande des réformes humanistes et pragmatiques, loin de la fuite en avant répressive qui tient aujourd’hui lieu de seule boussole au législateur.
Vincent Sizaire est magistrat.
12.04.2026 à 16:58
Dix ans après la loi contre la prostitution, enquête sur les conditions de vie des travailleuses sexuelles
Texte intégral (2731 mots)
Dix ans après la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », les conditions de vie des personnes vendant des services sexuels ont-elles changé ? Comment celles-ci perçoivent-elles les lois qui encadrent la prostitution ? Comment voudraient-elles que ces lois évoluent ?
Au cours des trois années ayant suivi la mise en application de la loi du 13 avril 2016, plusieurs évaluations ont été menées avec des constats convergeant.
Tout d’abord, la pénalisation des clients avait entraîné une précarisation des conditions de vie (perte de revenus, augmentation des symptômes dépressifs, des pratiques risquées et du temps de travail) et un déplacement de l’activité en ligne ou vers des espaces moins visibles. Ensuite, si le délit de racolage était abrogé au niveau national, les personnes se prostituant continuaient d’être directement pénalisées par des arrêtés locaux. La loi avait en outre instauré pour elles un parcours de sortie de prostitution, mais il était mis en place de manière discriminante (inégalité de la mise en application d’un département à l’autre, discours jugeant voire essentialisant au sein des commissions). Enfin, la loi contribuait peu à la lutte contre l’exploitation.
Depuis, aucune évaluation ne permet de parler d’un recul du nombre de personnes engagées dans le travail sexuel. Le chiffre qui circule le plus est celui de 30 000 à 40 000 personnes en « situation de prostitution », une évaluation reprise des rapports de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) et qui est peu fiable.
Notre recherche, co-construite et co-menée avec des personnes vendant des services sexuels, vise à rendre compte de la diversité de leurs situations, de leurs origines (françaises, européennes ou immigrées d’Afrique, d’Amérique latine et de Chine) et de leurs conditions d’exercice (dans la rue, à domicile, via des annonces en ligne ou dans le cadre d’un parcours de sortie de la prostitution). Elle met également en lumière leurs revendications.
Qu’est-ce qui préoccupe les travailleuses sexuelles ?
Dans les ateliers collectifs que nous avons menés en 2025 dans cinq villes de France, les travailleuses sexuelles évoquent beaucoup leurs conditions de précarité et la prévalence des violences (les quelques 80 participantes et les personnes concernées en général étant avant tout des femmes cis et trans, nous utiliserons le féminin dans cet article).
La précarité matérielle reste une des raisons du choix contraint du travail sexuel. Cette précarité est décuplée pour les personnes migrantes qui, du fait de la non-régularité ou de la précarité du séjour, ont un accès limité au marché du travail. La loi de 2016 a mis en place un parcours de sortie de la prostitution qui prévoit un titre de séjour de six mois, renouvelable jusqu’à deux ans et une modeste allocation. Mêmes celles qui en ont bénéficié soulignent que la précarité du titre de séjour permet difficilement d’entamer une formation diplômante et d’évoluer vers une situation professionnelle moins précaire.
Pour les personnes migrantes au statut de résidence précaire, face au peu de choix d’emploi, le travail sexuel est pour certaines vécu comme le moins exploitant. Il offre la possibilité d’une flexibilité des horaires, d’un gain d’autonomie et de revenus plus élevés que dans d’autres emplois peu ou pas qualifiés. Pour des personnes non migrantes bénéficiaires d’allocations sociales ou de handicap, la vente occasionnelle de services sexuels permet de compléter des revenus très bas. Les femmes trans évoquent, pour leur part, les obstacles dans la recherche d’emploi du fait de la transphobie.
Au-delà de ces contraintes matérielles, les participantes à l’enquête témoignent d’une exposition aux violences importante et expriment leur angoisse de prendre des risques immenses : attaques physiques, viols, meurtres. Nous avons récolté les témoignages déjà bien documentés de femmes d’Afrique subsaharienne enrôlées dans des réseaux de traite, mais aussi ceux de personnes non migrantes forcées de vendre des services sexuels. Les violences se déclinent au-delà des agressions physiques et de l’exploitation. Sont évoqués les vols ciblés, le harcèlement policier, les insultes et humiliations, les pratiques non désirées :
« La police ne va pas chercher les gens qui font des problèmes. Ils vont venir voir les prostituées et leur poser des questions. “Donne-moi tes papiers.” Les mauvaises personnes dans la rue, la police ne va pas se concentrer sur ces gens. C’est comme ça. »
Joy, Nigériane (N. B. L’ensemble des témoignages est anonymisé).
Un constat positif ressort toutefois, celui d’un système de santé publique accessible et d’un tissu associatif qui accompagne bien les travailleuses sexuelles. En particulier pour les femmes les moins jeunes, la santé est au cœur des préoccupations. Les participantes rappellent que leur santé mentale est mise à mal par la violence, la précarité et la stigmatisation. Elles évoquent à la fois des enjeux de santé globale et des enjeux de besoins particuliers – traitement préventif de préexposition au VIH (PrEP) et traitement post-exposition (TPE) – qui demandent des formations du corps médical.
Les difficultés liées à la stigmatisation
Les discussions ont également pointé du doigt le problème de la stigmatisation du travail sexuel. Cette stigmatisation est tellement forte, parfois doublée de racisme ou de transphobie, qu’elle conduit les personnes à rester distantes des institutions publiques et à avoir le sentiment d’occuper une place sociale très dévalorisée.
« Tout le monde nous méprise. Je vais vous dire, honnêtement, nous n’y pouvons rien. Nous nous méprisons même un peu nous-mêmes, en réalité. Je ne mens pas. C’est comme ça. Nous ne gagnons pas beaucoup d’argent et nous n’avons aucune compétence. »
Lili, Chinoise.
Dans plusieurs ateliers est revenue la proposition d’organiser des formations contre la stigmatisation des travailleuses sexuelles. Elles pourraient être dispensées auprès des jeunes dans le cadre de l’éducation à la vie affective et sexuelle, auprès de professionnels des services médicaux ou sociaux, ou encore auprès des personnes travaillant à l’accueil dans les services publics.
Parmi les discriminations liées à leur stigmatisation et les lois spécifiques sur la prostitution, les participantes insistent sur le rapport à la police et l’accès à la justice. Elles se sentent souvent moins bien protégées par la police – qui ne les prend pas au sérieux ou ne se déplace pas – et, plus encore, elles relatent des situations de harcèlement de leur part. Alors même que la loi de 2016 a abrogé le délit de racolage passif, des arrêtés locaux « anti-prostitution » existent toujours et renforcent le risque de harcèlement policier (amendes répétées pour stationnement, mises en fourrière de véhicules dans lesquels elles travaillent, etc.).
En outre, les participantes souhaiteraient bien évidemment une meilleure lutte contre l’exploitation, en particulier celle des personnes mineures, mais beaucoup n’osent pas s’engager dans des démarches judiciaires par sentiment d’illégitimité, de peur que cela se retourne contre elles ou encore par défaitisme au regard de la longueur des procédures.
Une volonté de dépénalisation… pour accéder au droit du travail
Pour réduire ces stigmatisations, les personnes considèrent qu’une solution politique réside dans l’accès aux droits et, en particulier, au droit du travail. Certes, pour certaines, la demande principale est d’avoir un titre de séjour de longue durée pour obtenir un « meilleur boulot ». Mais pour la plupart, migrantes ou non, qui souhaitent poursuivre le travail sexuel, la demande est celle d’une reconnaissance à part entière du travail sexuel.
« Je pense que nous devrions faire une réunion ou quelque chose pour que notre travail soit légalisé. Et comme ça, il n’y aurait pas autant de difficultés pour nous. Et ainsi, la police et les services de santé nous prendraient en compte, ce qui serait comme dénouer un nœud pour nous. Même si nous devions payer, au moins nous serions totalement légales. Je pense que cela permettrait presque de surmonter toutes les difficultés liées au danger de travailler dans le parc : les cris, les mauvais traitements, les coups, le froid, le rejet par la police. »
Ana, femme trans d’Amérique latine.
Cette demande est intrinsèquement liée au souci de réduire la précarité, les violences et la stigmatisation. Elles demandent que plusieurs statuts soient possibles et adaptés à leur manière de travailler : seules ou à plusieurs, chez elles ou à l’extérieur, régulièrement ou occasionnellement.
Les participantes à l’enquête rappellent que beaucoup d’entre elles s’acquittent d’impôts, et qu’il serait donc normal qu’elles accèdent au droit commun et aux droits sociaux. Comme les autres travailleuses, elles voudraient pouvoir bénéficier d’une retraite, souscrire une assurance professionnelle ou encore accéder à un compte bancaire.
Moins d’isolement, plus de collectif
Les travailleuses souhaiteraient également la fin des lois de pénalisation, car ces dernières tendent à les isoler et à empêcher les formes de coopération qui sont source de sécurité et de pouvoir d’agir. Les témoignages et propositions ont souligné l’importance des réseaux de solidarité et la manière dont la communauté de travailleuses sexuelles peut constituer une ressource.
La stigmatisation du travail sexuel pousse à l’isolement. Dans la sphère privée, les personnes tendent à se cacher et hésitent à commencer ou à maintenir une relation amoureuse ou de couple, à vivre en famille. Dans la sphère du travail, beaucoup de personnes aimeraient pouvoir coopérer avec des partenaires et dénoncent de manière récurrente la définition large du proxénétisme en France qui permet de poursuivre pénalement l’aide et l’entraide et empêche d’avoir des espaces partagés et plus sécurisants.
Les participantes décrivent pourtant leurs stratégies pour éviter l’isolement et se protéger les unes les autres.
« Le truc je trouve le plus important, c’est d’avoir un lieu pour les personnes qui font ça et je trouve qu’il y aurait moins de danger que d’être chacun dans son coin ou d’être dehors. Si les personnes qui ont envie de faire ça, elles ont un lieu, il y aura moins de proxénètes, etc. »
Marie, Française.
Évidemment, elles ne sont pas naïves quant au fait que l’exploitation peut aussi venir de la communauté, mais l’organisation légale est précisément une solution pour lutter contre des formes d’organisation souterraine qui dévient facilement vers les violences.
Enfin, au cours des discussions, beaucoup de participantes ont souligné l’importance et la qualité du tissu associatif français. Le rôle des associations (communautaires ou d’accompagnement social) n’est pas seulement de faciliter les démarches et les contacts, mais aussi de créer un espace de confiance. En ce sens, les approches communautaires sont particulièrement appréciées, que ce soit par la présence de salariées paires ou par la création d’associations par les personnes concernées elles-mêmes. Sans que cela ne soit dit directement, les témoignages récoltés au sujet des associations soulignent l’importance du financement non seulement de l’aide à la sortie de la prostitution, mais aussi des actions de prévention en santé et de lutte contre les violences dans un positionnement non jugeant. Enfin, les participantes appellent à la multiplication d’espaces d’entraide et d’échanges communautaires et solidaires.
Vu le relatif échec de la dernière législation sur la prostitution, il serait souhaitable que les politiques prennent mieux en compte la diversité des conditions d’exercice du travail sexuel et des statuts des personnes qui l’exercent, mais aussi les problématiques d’exploitation, de précarité, de violences et les revendications de droit du travail.
Cet article a été co-écrit avec Cybèle Lespérance et Violet·te Sky, militantes associatives, association Tullia.
Hélène Le Bail a reçu des financements de l'ANR. Le Projet DPTS2026 a été mené en coopération avec les associations Médecins du Monde, Fédération parapluie rouge et Tullia
Belledent Céline a reçu des financements de de l'ANR. Le Projet DPTS2026 a été mené en coopération avec les associations Médecins du Monde, Fédération parapluie rouge et Tullia
09.04.2026 à 16:51
Quelles sont les chances de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ?
Texte intégral (1704 mots)
Après les victoires de La France insoumise dans plusieurs villes importantes aux dernières municipales, notamment autour de figures de personnalités issues de l’immigration, le parti de Jean-Luc Mélenchon semble en position favorable pour aborder l’élection présidentielle. Mais son futur candidat a-t-il des chances de se qualifier au second tour ? Et dans ce cas, pourrait-il s’imposer face au candidat du Rassemblement national ? Entretien avec le politiste Rémi Lefebvre.
The Conversation : La France insoumise (LFI) a-t-elle progressé de façon significative avec les élections municipales 2026 ?
Rémi Lefebvre : Le bilan de LFI peut apparaître modeste au regard du nombre de villes conquises : une dizaine de villes sur 35 000 communes, c’est beaucoup moins que le Parti socialiste ou que le Parti communiste français qui ont des maires dans des centaines de villes. Mais il y a incontestablement une percée puisque LFI partait de zéro. Ils revendiquent environ 1 000 conseillers municipaux, une ville de 150 000 habitants, une autre de 100 000. Les villes gagnées peuvent devenir des laboratoires pour les années qui viennent, renforcer l’armature militante et territoriale du parti. Autant d’atouts en vue de l’élection présidentielle.
Autre élément majeur : LFI envoie un signal aux populations issues de l’immigration. Plusieurs maires noirs ont été élus : symboliquement, c’est très important car, de fait, il y a peu de maires noirs en France. Il faut savoir que le profil des députés LFI est très différent de ces nouveaux édiles : les députés sont issus des classes moyennes supérieures, urbains et diplômés. Il y avait bien eu Rachel Kéké, mais elle a été battue en 2024. Là, on voit apparaître un nouveau profil d’élus.
Les quartiers populaires, notamment les Français issus de l’immigration, ont-ils voté LFI ?
R. L. : La France insoumise n’a pas le monopole de cet électorat, qui demeure très abstentionniste. Mais il y a très clairement un phénomène de cristallisation autour de LFI. À Lille, Lahouaria Addouche, qui était la tête de liste LFI, a suscité un véritable engouement. Elle est ouvrière, d’origine maghrébine, cela a beaucoup plu dans les quartiers. Mes étudiants lillois ou certains cadres ont également été sensibles à son profil et à une proposition de renouvellement du personnel politique. LFI joue la carte du dégagisme face aux notables en place à travers la promotion de candidats issus de l’immigration. Cette approche a fonctionné localement dans de nombreux endroits.
Rappelons, avec le sociologue Olivier Masclet, qui travaillé sur la gauche et les quartiers, que le PS ou le PCF n’ont pas beaucoup promu ce type de profils. Balli Bagayoko est d’abord passé par le Parti communiste, sans succès, et La France insoumise l’a finalement récupéré.
LFI a théorisé son approche en parlant de « nouvelle France »…
R. L. : Je suis frappé par la capacité de Jean-Luc Mélenchon à alimenter le débat public et à structurer l’agenda médiatique et politique. Ses saillies, souvent violentes et volontairement polémiques, contribuent à son exposition, mais ses idées également, comme celle de « nouvelle France ». Ce concept désigne les jeunes, les quartiers, les diplômés : il évoque à la fois le métissage et le renouvellement générationnel. Il s’agit de se positionner par rapport au prétendu « grand remplacement » et d’installer un duel avec l’extrême droite en s’opposant à sa vision de la France. C’est un prolongement de l’idée de créolisation, défendue par Jean-Luc Mélenchon en 2020 (le terme est emprunté à Édouard Glissant, et désigne le brassage des cultures), mais cela va plus loin avec la construction d’un récit national, d’une conception de la communauté nationale.
À lire aussi : La République laïque de Jean‑Luc Mélenchon : un débat qui fracture la gauche et bien plus encore
Quels sont les atouts de La France insoumise pour la présidentielle de 2027 ?
R. L. : La France insoumise a trois forces : elle a un leader incontesté, un programme quasiment immuable, et une machine électorale très performante pour une élection présidentielle. La force militante est d’environ 100 000 personnes, avec 400 000 soutiens inscrits sur la plateforme. LFI, c’est aussi une armée numérique très importante : les abonnés YouTube de Mélenchon sont plus d’un million, et LFI développe sans cesse de nouveaux outils numériques. Au moment où les autres partis de gauche sont englués dans leurs divisions internes, LFI est en ordre de marche pour 2027 : tout est organisé, planifié, rationalisé. La capacité d’organisation et de mobilisation du parti est certainement renforcée par la dynamique des municipales. On peut donc s’attendre à une montée en puissance de LFI dans les mois qui viennent : la machine est déjà en marche.
Quelle est la vision stratégique de LFI en vue de la présidentielle et des législatives qui suivront probablement en 2027 ?
R. L. : LFI propose une fédération à gauche, avec une volonté de répartir les investitures aux élections législatives. C’est clairement orienté en direction des écologistes. Vu l’attentisme du PS et ses hésitations à s’engager dans une primaire, LFI va essayer de détacher les verts du PS. On peut s’attendre à ce que l’aile gauche des écologistes soit tentée de rallier LFI, ce fut déjà le cas pendant les municipales.
L’objectif de Mélenchon, c’est de tout faire pour empêcher la gauche non mélenchoniste de se structurer. Il s’agit de neutraliser le pôle unioniste de gauche (Faure, Tondelier, Ruffin, Autain) pour installer un duel avec le pôle social-démocrate (Hollande, Glucksmann, Guedj, Vallaud).
Quelles sont les chances de Jean-Luc Mélenchon, futur candidat à l’élection présidentielle ?
R. L. : Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon est à 12 % ou 13 % d’intentions de vote dans les sondages. C’est plutôt un bon niveau pour un début de campagne. Il a un socle solide qui ne varie pas, malgré ses outrances verbales répétées. C’est un atout majeur, incontestablement. Mais peut-il élargir à partir de ce socle ? Peut-il reproduire l’extraordinaire siphonnage de voix liées au vote utile comme en 2022 ? L’idéal pour Jean-Luc Mélenchon serait que la gauche non mélenchoniste et le bloc central demeurent divisés et morcelés. Mais si le bloc central désigne un candidat unique ou si un candidat se détache, la donne change et le seuil d’accès au second tour s’élève. Par ailleurs, on peut imaginer un vote utile d’électeurs modérés dès le premier tour – y compris d’électeurs de gauche – pour un candidat comme Édouard Philippe qui, pour l’instant, semble le mieux placé pour battre le candidat RN au second tour.
L’un des enjeux majeurs de cette présidentielle sera de savoir qui réussira à capter le vote de centre gauche. Au soir de son élection au Havre, Édouard Philippe a envoyé des signaux en direction de l’électorat centriste modéré. Or, Boris Vallaud, François Hollande, Raphaël Glucksmann visent le même espace. Aujourd’hui, il est trop tôt pour anticiper les dynamiques de tous ces concurrents dans les mois à venir.
Et si Mélenchon arrive au second tour ?
R. L. : Jean-Luc Mélenchon est un solide candidat de premier tour, mais on ne perçoit pas de stratégie crédible pour le deuxième tour. Certains politistes ont imaginé que les abstentionnistes pourraient voter Mélenchon face à Bardella ou à Le Pen, lui permettant de l’emporter au second tour. J’ai du mal à y croire. En revanche, les municipales ont montré que la mobilisation à droite était très forte contre LFI. À Clermont-Ferrand, à Toulouse, à Brest, la perspective d’une victoire de LFI a surmobilisé l’électorat de droite, celui qui vote LR ou RN au premier tour. Le caractère répulsif de LFI est incontestable et devrait se confirmer dans le cadre d’un deuxième tour de présidentielle. Aujourd’hui, dans l’hypothèse d’un duel Bardella-Mélenchon au second tour, les hypothèses donnent 70 contre 30 environ. On ne peut anticiper des résultats un an avant le scrutin, mais l’issue d’un second tour Bardella-Le Pen face à Mélenchon ne laisse pas beaucoup de doutes.
L’élection présidentielle va se jouer sur le choix du candidat qui fera face à l’extrême droite au second tour, ce qui est très handicapant pour Jean-Luc Mélenchon.
Propos recueillis par David Bornstein.
Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:44
« For shhure » : quand l’accent étranger devient politique
Texte intégral (1626 mots)
La deuxième édition du Festival des accents se tiendra du 9 au 11 avril 2026 à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. L’occasion de s’intéresser à la question de la politisation des accents, souvent utilisés comme un marqueur de légitimité.
On garde à l’esprit les discussions autour du « for shhure » d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon se demandant si on dit « Troump » ou « Trümp », ou de l’anglais de Melania Trump au Conseil de sécurité de l’ONU. Dans un monde globalisé, les débats sur les identités nationales s’intensifient et l’accent devient un marqueur politique clé. Entre légitimité contestée et mécanismes de rejet, la prononciation révèle combien la langue demeure politique.
Les façons de parler : un sujet en politique
En étudiant le cas du conseil municipal de Montreuil (Seine-Saint-Denis), la phonéticienne Charlotte Kouklia a montré comment l’expression vocale permettait de révéler dominance, hostilité et expressivité dans le débat politique. L’accent peut ainsi devenir le centre de phénomènes de domination.
En France, l’accent des politiques est scruté par la sphère publique participant à ces phénomènes de domination. L’envergure internationale d’Anne Hidalgo, ancienne maire de Paris, a souvent été remise en question du fait de son accent dit « français » lorsqu’elle s’exprime en anglais. Cela a notamment été le cas lors des Jeux olympiques 2024. En cela, elle rejoint une liste conséquente de figures politiques françaises qui ont reçu des critiques, ou des compliments, sur leur accent en anglais.
Le cas d’Emmanuel Macron est intéressant dans le sens où certains commentateurs peuvent lui reprocher de vouloir faire trop international et pas assez français, ou le contraire, selon son degré d’accent du moment. Dans le même temps, en 2021 à Marseille, on l’entendait prononcer quelques mots de son discours avec un accent dit « du sud » qui témoignerait d’une volonté de proximité régionale. L’accent « atypique » des personnalités publiques est souvent repris par les journalistes au sein de récits : celui de Jean Castex, par exemple, a été présenté comme un rapprochement politique du gouvernement d’Emmanuel Macron avec « les régions ».
Il convient de rappeler que les individus disposent d’une pluriphonie – la capacité des individus à avoir un éventail de sons dans son répertoire – ou peuvent convoquer une convergence phonologique – la capacité à s’adapter en contexte à d’autres façons de prononcer. Aussi, les manières de parler ne sont pas stables. Or, avoir des accents en politique n’est pas neutre.
Mettre à l’écart ses adversaires par leur accent
Lors des élections présidentielles de 2012, l’accent d’Eva Joly, alors candidate franco-norvégienne des écologistes, a été attaqué par l’écrivain Patrick Besson dans un pamphlet. Il y remettait en question sa crédibilité à la plus haute élection nationale en imitant à l’écrit son accent et en questionnant sa maîtrise du français. La candidate y a répondu dans une vidéo promouvant la diversité, mais la polarisation sur ses compétences linguistiques liées à sa légitimité aux élections avait déjà contaminé le débat public.
Certains hommes politiques aiment imiter les accents des autres. C’est le cas de Donald Trump, qui a plusieurs fois adopté un accent « français » quand il rapportait des propos d’Emmanuel Macron lors de conférences de presse, et de Boris Johnson, qui emploie dans ses mémoires une orthographe déformée de l’anglais afin de représenter son accent jugé « étranger ».
Parfois, l’accent peut aussi devenir un prétexte pour ne pas répondre à une question dérangeante. Donald Trump mentionne ainsi régulièrement l’accent de journalistes comme posant un problème de compréhension – que l’accent soit afghan ou français. Jean-Luc Mélenchon avait présenté une stratégie similaire face à une journaliste d’une antenne toulousaine de France 3. Donald Trump fait même appel à un interprète pour répéter ce que dit le premier ministre indien, pourtant anglophone.
Donald Trump n’est, en tout cas, pas gêné par l’accent de sa First Lady, Melania Trump, avec son accent dit « slovène ». Ce « deux poids, deux mesures » n’est pas passé inaperçu auprès des internautes, qui soulignent que tous les accents dits « étrangers » n’ont pas la même valeur en politique. Ce même président des États-Unis prétend d’ailleurs qu’il aurait plus facilement été élu président s’il avait eu un accent britannique, renvoyant au prestige supposé de cette variété.
Pourtant, lors d’une conférence de presse en 2025, l’élue républicaine pro-Trump Marjorie Taylor Greene a qualifié une question d’illégitime en raison de la nationalité britannique de la journaliste, nationalité identifiée par le biais de l’accent. La politicienne a expliqué par la suite qu’elle voulait bien répondre à la question si elle était posée par un journaliste américain, avec un accent américain donc.
Plus récemment, un citoyen américain a été arrêté par ICE, la police contestée de l’immigration états-unienne, car un officier avait développé des soupçons relatifs à sa nationalité basés uniquement sur sa façon de parler, donc son accent.
L’accent est donc impliqué dans la construction et la destruction de la légitimité dans la sphère publique.
Accents, délégitimation et déshumanisation
L’accent est mobilisé pour questionner la légitimité d’un individu, que ce soit celle à poser une question à une élue ou celle d’être sur le sol américain. L’accent fonctionne donc comme une arme d’altérisation, permettant de souligner une différence chez un individu, pour le positionner comme illégitime mais aussi comme un ennemi. Identifier des ennemis potentiels de l’État à travers l’accent de cette manière n’est pas sans rappeler d’autres périodes sombres de l’histoire.
L’accent – ou plutôt les façons de parler – c’est une trace, une trace des histoires de vie ou des parcours. Il raconte les contacts avec d’autres langues, d’autres cultures, et plus généralement la diversité et le multiculturalisme dans un monde globalisé. L’accent peut aussi devenir un stigmate pour rappeler à l’autre qu’il est un étranger et lui faire entendre son illégitimité à avoir une place dans la société.
Alors que des discours, parfois réactionnaires ou nationalistes, opposent des récits concurrents, l’accent joue un rôle clé : il permet de définir qui appartient à une communauté ou, au contraire, de marquer son exclusion. Comme le montre l’exemple du schibboleth (une phrase qui ne peut être prononcée « correctement » que par les membres d’un groupe), la prononciation peut révéler l’appartenance à un groupe social. Ainsi, un simple accent ou une prononciation peut devenir un marqueur d’exclusion. Reconnaître ces mécanismes permet d’éviter que la langue ne serve à discriminer plutôt qu’à unir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:42
Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme
Texte intégral (1907 mots)
Une nouvelle génération de maires appartenant aux minorités visibles s’est imposée lors des élections municipales de mars 2026. Leur présence s’inscrit dans un mouvement très lent, lié au travail de longue haleine des militants des quartiers populaires. Les charges racistes contre ces élus, et en particulier contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, sont particulièrement violentes. Certains élus témoignent : relents colonialistes, climat islamophobe, soupçons de sorcellerie…
Un ensemble de réactions racistes émanant de médias d’extrême droite, repris par plusieurs chaînes nationales (Cnews, RMC, France 5) et par des responsables politiques ont accueilli, lors du dernier scrutin municipal, l’élection de maires racisé·es et les manifestations de joie qui se sont exprimées dans leurs villes. Les réactions officielles se sont fait attendre. Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve, Demba Traoré au Blanc-Mesnil, Mélissa Youssouf à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Imène Souid-Ben Cheikh à Orly (Val-de-Marne), Bassi Konaté à Sarcelles (Val-d’Oise), Adama Gaye à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Kadir Mebarek à Melun (Seine-et-Marne), mais aussi au-delà de l’Île-de-France : Omar Yaqoob à Creil (Oise), Abdel-Kader Guerza à Dreux (Eure-et-Loir), Idir Boumertit à Vénissieux (Rhône)… Ils, plus souvent qu’elles, sont aujourd’hui premiers magistrats de leurs villes respectives. Ils et elles ont en commun d’appartenir à des minorités ethnoraciales et de représenter des territoires populaires.
Que disent ces réactions de la représentation en politique, de son évolution et de ses inerties ?
Un lent mouvement de reconnaissance
« La politique est un univers d’hommes privilégiés, âgés, diplômés et issus des catégories supérieures de la société », constatait le politiste Rémi Lefebvre – il faudrait préciser d’hommes blancs. L’élection de ces nouveaux et nouvelles maires vient bousculer, partiellement, cet ordre établi et les représentations qui l’accompagnent.
Leur arrivée en responsabilité n’est pas, pour autant, soudaine. Elle renvoie à un lent mouvement et une difficile reconnaissance du travail de militant·es des quartiers populaires. Dans une enquête portant sur la Seine Saint-Denis, département populaire, historiquement marqué par le communisme municipal et par l’histoire de l’immigration, nous montrions au niveau local une progression significative de la part des élus racisé·es entre les élections de 2001 (9 %) et celles de 2020 (36 %).
Il aura, néanmoins, fallu attendre 2014 pour qu’une commune de Seine-Saint-Denis, Stains, élise son premier maire racisé, Azzedine Taïbi. Le plafond de verre pour l’accès à la fonction de premier magistrat venait de se craqueler. Le mouvement s’est poursuivi avec l’élection de sept maires racisés en 2000 puis de 13, dont deux femmes, lors du dernier scrutin – les sept sortants ayant tous été réélus. Cette dynamique d’ouverture est donc bien confirmée en Seine Saint-Denis comme, plus largement, dans les banlieues populaires. Elle reflète, encore bien timidement, la diversité ethnoraciale de leurs populations.
Cette ouverture ne se traduit cependant pas par une meilleure représentation des femmes qui restent largement sous-représentées : 4 femmes maires sur les 39 villes du département, dont deux racisées. Les classes populaires demeurent par ailleurs largement exclues de la représentation politique.
Contrairement aux préjugés qui assimilent personne racisée et personne sans diplôme, appartenant aux classes populaires, ces maires racisé·es sont à l’image de l’ensemble des maires des villes de plus de 30 000 habitants que la profession initiale rattache majoritairement aux catégories supérieures et intermédiaires. Ils et elles sont néanmoins le plus souvent issus de familles populaires, ont grandi et habitent dans les territoires qui les ont socialisés politiquement.
Une diversité de parcours
À rebours des représentations médiatiques qui font de ces nouvelles et nouveaux maires, vu·es du seul critère racial, un ensemble homogène, c’est aussi la diversité de leurs trajectoires qui est confirmée. Leur élection est souvent associée à La France insoumise (LFI) et présentée comme une irruption soudaine dans la vie politique alors que leurs parcours renvoient à un ancrage et à un engagement de long terme dans leurs quartiers et leurs villes.
Leurs affiliations politiques sont plurielles, et ils et elles entretiennent des relations complexes avec les partis politiques souvent prêts à les instrumentaliser mais plus réticents à les reconnaître. Plusieurs ont conduit des « listes citoyennes » ou « diverses » réunissant l’appui de plusieurs partis.
Dans la seule ville de La Courneuve par exemple, s’affrontaient trois candidat·es racisé·es, tous trois issu·es de la Cité des 4 000 : Aly Dioura, Nadia Chahboune, Oumarou Doucouré. Le premier a construit son implantation dans le tissu associatif local : amicale de locataires, aide aux devoirs dans une association de quartier. Très critique vis-à-vis des partis politiques, il a investi la politique représentative en marquant d’emblée son indépendance, participant à la création du mouvement citoyen La Seine Saint-Denis au cœur. Il s’est présenté sous cette bannière aux élections départementales de 2021 et législatives de 2022. Deux ans plus tard, en 2024, il est investi par LFI et élu député. C’est aussi une liste LFI qu’il conduit pour les municipales de 2026 qui lui permet de devenir maire.
Nadia Chahboune, de son côté, conduit la liste soutenue par le maire communiste qui ne se représente pas. Elle est aussi issue du milieu associatif ; elle a créé et présidé deux associations sportives en direction des femmes avant d’être sollicitée par le maire communiste pour les élections de 2020. Elle occupe alors un poste de maire adjointe pendant un mandat. Contrairement à Aly Diouara, elle souhaite garder son indépendance vis-à-vis des partis politiques. Quant à Oumarou Doucouré, il est membre du Parti socialiste, conseiller technique au cabinet du président du Conseil départemental et présente une trajectoire partisane plus classique qui le conduit au poste de premier adjoint au cours du mandat 2020-2026 puis à mener une liste investie par le PS aux dernières municipales. Ces trois parcours illustrent des relations différentes avec le champ partisan, faites d’oppositions, de collaborations et de tentatives d’émancipation.
Les sept maires racisé·es élu·es en 2020 et réélu·es en 2026 témoignaient également d’une relation complexe aux partis politiques. Parmi les cinq qui s’affirment de gauche, on relève un compagnon de route, Abdel Saadi, et un membre du Parti communiste français (PCF) ayant rendu sa carte en 2022, Azzedine Taïbi (Stains), un membre du PS ayant fait ses classes au PCF, Karim Bouamrane (Saint-Ouen), et deux maires ayant conduit des listes citoyennes. L’un, Mohamed Gnabaly (L’Île-Saint-Denis), a depuis rejoint Les Écologistes (ex-EELV) tandis que l’autre, Dieunor Excellent (Villetaneuse), avait préalablement flirté avec le Parti radical de gauche (PRG) et le PS et continue de collaborer avec les élu·es de ces partis au sein de l’intercommunalité. Les deux maires de droite racisés élus en 2020 avaient été investis par Les Républicains (LR) où ils avaient fait leurs classes. Pour autant, l’un, Rolin Cranoly (Gagny), a quitté ce parti en 2024 ne se reconnaissant pas dans l’alliance avec le Rassemblement national (RN) préconisée par son président d’alors, tandis que l’autre, Zartoshte Bakhtiary (Neuilly-sur-Marne), a conduit au dernier scrutin municipal une liste d’union du centre.
Des prédécesseurs déjà confrontés au racisme
La charge raciste contre Bally Bakayoko, maire de Saint-Denis, a été particulièrement violente ; elle est couplée avec un mépris de classe et une stigmatisation des banlieues populaires. Azzedine Taïbi faisait déjà état du climat islamophobe qui avait marqué sa campagne en 2014. Dieunor Excellent racontait que des bruits courraient sur son usage de la sorcellerie lors de son élection en 2020. Tous deux ont reçu plusieurs fois menaces et insultes qui les ont conduits à porter plainte. Meriem Derkaoui, qui a succédé au maire communiste d’Aubervilliers en cours de mandat en 2016, a été confrontée au doute instillé par les médias, quand le Parisien, par exemple, titre « Madame la Maire franco-algérienne… réintégrée », à propos d’une procédure qui s’est déroulée vingt ans auparavant.
Le scénario se reproduit et se durcit au fur et à mesure que des personnes racisées arrivent en responsabilité. À cela s’ajoutent toutes les expressions d’un racisme ordinaire que rencontrent nombre d’élu·es à l’instar de cette maire adjointe :
« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en [se] disant que ce n’est pas possible. Au début, on écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; c’est de venir vous voir et vous demander si vous faites le ramadan. »
Ou de cette autre élue :
« J’arrive dans des services où des [personnes] ont fait des bacs plus dix, ou plus sept, la petite Noire qui arrive, qui est leur cheffe, parfois peut-être c’était compliqué pour certains d’accepter. »
L’élection de ces nouvelles et nouveaux maires représente un pas important vers une représentation politique dans laquelle les habitant·es des quartiers populaires puissent se reconnaître.
Mais le déferlement de réactions racistes aux relents colonialistes témoigne aussi à rebours de la prégnance des discriminations raciales, de classe et de genre, des rapports de domination qui structurent la représentation politique et, au-delà, la société française. Ces nouveaux et nouvelles maires ont contribué à ouvrir la porte de la représentation, à ouvrir de nouveaux imaginaires et possibles politiques. Les laissera-t-on remplir la charge qui leur a été confiée par les électeurs et électrices ?
La pression médiatique et politique à laquelle ils et elles sont confronté·es, les procès en légitimité et en communautarisme, les inévitables rapports de force à venir quand ils voudront appliquer leurs programmes représentent un véritable défi démocratique auquel certain·es de leurs prédécesseurs élu·es en 2020 ont déjà dû faire face. Cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance, pour se consolider, restera à confirmer et à amplifier au cours des prochaines échéances électorales, locales, mais aussi nationales.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.