LePartisan - 675 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

17.06.2026 à 17:40

Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?

Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2
François-Xavier Roux-Demare, Maître de conférences en Droit privé et sciences criminelles., Université de Bretagne occidentale
La France compte presque 17 millions de chats, 10 millions de chiens. Mais quels liens nous unissent à ces êtres qui partagent notre quotidien ? Font-ils partie de notre famille ? Sont-ils nos enfants ?
Texte intégral (2417 mots)
Près de 69 % des Français et Françaises ayant un chat ou un chien considèrent celui-ci comme un membre de leur famille. Chewy/Unsplash, CC BY

La France compte, selon les estimations, entre 74 millions et 79,8 millions d’animaux de compagnie, parmi lesquels on trouvera quelque 33 millions de poissons, presque 17 millions de chats, 10 millions de chiens. Mais quels liens nous unissent à ces êtres qui partagent notre quotidien ? Font-ils partie de notre famille ? Sont-ils nos enfants ?

C’est l’un des questionnements qu’abordent la chercheuse en études animales Émilie Dardenne et le juriste François-Xavier Roux-Demare dans le Que sais-je consacré aux animaux de compagnie. En voici plusieurs extraits.


L’enquête Ipsos–Santévet de 2025 montre que les animaux de compagnie, en particulier les chats et les chiens, occupent une place centrale dans la vie des Françaises et des Français. Pour 67 % d’entre eux, il est impossible d’envisager une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’aime pas les animaux.

L’attachement se manifeste aussi dans la vie quotidienne : beaucoup adaptent leurs loisirs (55 %), et certains iraient jusqu’à changer de partenaire pour leur animal (22 %). Les jeunes générations semblent particulièrement investies : les 18-24 ans déclarent être prêtes et prêts à adapter leur travail, leurs loisirs ou leur lieu de vie pour le bien-être de leur animal.

Un membre de la famille pour deux tiers des Français

Ces résultats peuvent être interprétés comme l’indice d’une dynamique zooinclusive en construction, dont le caractère inédit à l’échelle historique demande néanmoins à être étayé. Les Françaises et les Français considèrent largement leur compagnon comme un membre de la famille (69 %), voire comme un enfant ou un meilleur ami. Il est célébré à Noël ou à son anniversaire, et près d’un tiers le laisse dormir dans leur lit.

L’étude constitue un indice de transformation des mentalités : l’animal joue un rôle affectif majeur, souvent comparable à celui d’un proche humain. L’enquête suggère que la relation des Françaises et des Français à leurs animaux de compagnie devient de plus en plus intime et émotionnelle. Plus d’un tiers considère leur compagnon non humain comme leur enfant, un chiffre encore plus élevé chez les femmes (42 %) et particulièrement chez les 35-44 ans, où il atteint 46 %.

Ce lien intime, « filial », est revendiqué par nombre de propriétaires, qui évoquent un attachement comparable à celui d’un parent pour son enfant. Les bénéfices perçus en matière de santé mentale sont également massifs : 95 % des propriétaires disent que leur compagnon améliore leur bien-être. Les chiens, en particulier, procurent un sentiment de sécurité (69 %).[…]

Une relation aux bénéfices multiples

Si les bénéfices obtenus par la vie partagée avec un animal de compagnie n’excluent pas certains risques sanitaires, comme la rage ou la toxoplasmose, cette relation procure plusieurs avantages physiologiques : elle favorise la diminution de l’anxiété, de la tension artérielle et du risque cardiaque. Les sorties favorisent en outre la mobilité et augmentent la probabilité d’entamer des conversations avec d’autres personnes humaines, elles-mêmes en promenade avec leur chien ou bien attirées par l’animal (mais aussi, parfois, agacées par sa présence et le risque de morsure ou de déjections laissées sur l’espace public).

Les animaux de compagnie fournissent à leurs hôtes humains une forme de « sécurité ontologique » dans une époque d’éclatement des valeurs et des institutions traditionnelles. La sécurité ontologique (concept sociologique formulé par Anthony Giddens) est le sentiment fondamental de stabilité et de continuité qui permet à une personne de se sentir en sécurité dans le monde. Elle repose sur des routines rassurantes, des relations fiables et une identité cohérente.

Les animaux de compagnie contribuent à cette sécurité en offrant une présence stable et prévisible à leurs gardiennes et gardiens, en participant à la création de routines et de rituels quotidiens (promenades, repas, soins), en procurant une base affective sûre, sans jugement ni rupture, et en renforçant le sentiment d’être utile, reconnu et aimé. Ainsi, les animaux de compagnie semblent favoriser un sentiment de sécurité ontologique et apporter un sens à la vie de leurs humaines et de leurs humains.

D’où vient cet attrait ?

Les animaux exercent une forte influence sur le bien-être humain pour des raisons à la fois biologiques et évolutionnaires. Selon l’hypothèse de la biophilie d’Edward Wilson, les êtres humains et une partie des animaux non humains sont instinctivement attirés les uns vers les autres, ce qui favorise des relations bénéfiques. Pour Homo Sapiens, cette attirance s’exprime surtout envers des animaux perçus comme « mignons ». La théorie évolutionniste propose que l’intérêt humain pour les autres animaux découle de notre histoire évolutive : pendant des millénaires, notre survie a dépendu d’eux pour la chasse, la protection, le transport, l’élimination de ceux qui sont considérés comme nuisibles. Ainsi, les relations anthropozoologiques ont présenté un coût faible par rapport aux bénéfices importants qu’elles procuraient.

Une relation hybride

Une récente étude hongroise fondée sur une approche multidimensionnelle de la relation entre le chien et sa ou son propriétaire a mis ce lien en comparaison avec quatre types distincts de liens humains : le lien familial, le lien au sein du couple, le lien amical et la relation parent- enfant. Il a été montré que la relation entre un chien et sa ou son propriétaire présente des niveaux élevés de satisfaction, de soutien et de compagnie, ainsi qu’un faible degré d’interactions négatives, comparativement à la plupart des relations humaines. Cette relation est hybride : elle combine des traits de la relation parent-enfant et de l’amitié intime.

L’étude signale en outre que cette relation interspécifique repose sur une dynamique de pouvoir plus asymétrique que celle qui préside généralement aux relations humaines, les propriétaires exerçant un contrôle important sur la vie de leur compagnon. En ce qui concerne le chien, on parle aujourd’hui d’une « socialité » avec l’être humain.

La relation est si étroite que le chien se socialise à l’humain, développant une proximité parfois supérieure à celle qu’il entretient avec ses propres congénères, selon les critères des espèces sociales fondés sur la coopération et l’attraction réciproque. […]

Des familles plus qu’humaines

Vivons-nous donc une nouvelle ère où la famille devient plus qu’humaine ? Selon toute vraisemblance, oui. La philosophe Heather Stewart a analysé la pression sociale exercée sur les femmes sans enfants, qui doivent souvent répondre à des questions intrusives comme : « Pourquoi n’as-tu pas encore d’enfants ? »

Ces questions reposent sur des normes de genre profondément ancrées. On attend des femmes qu’elles deviennent mères pour accomplir leur féminité. Les femmes sans enfants sont alors perçues comme de pauvres âmes qui auraient raté leur vie ou comme des égoïstes. Les féministes critiquent ce présupposé, montrant qu’il enferme les femmes dans une vision hétéronormative de la famille et du rôle féminin. Stewart veut cependant éclairer un autre implicite : l’idée que la parentalité ne peut concerner que des enfants humains.

Au contraire, elle soutient qu’il peut être moralement cohérent de se considérer comme parent, même si l’on prend soin au quotidien d’un non-humain. Les liens affectifs et les soins fournis à cet individu peuvent, dans certains cas, correspondre aux relations parent-enfant. Ces liens sont engageants, ils impliquent de l’amour, un attachement et une responsabilité. Beaucoup d’êtres humains reçoivent de leurs compagnons animaux les mêmes sources de sens, de joie et de défis que dans la parentalité humaine. Ces relations sont parfois les plus importantes de la vie de ces personnes.

Stewart défend donc la légitimité morale de la parentalité interspécifique. Elle redéfinit le concept même de parentalité : ce qui fait un parent, selon elle, n’est pas la biologie, ni le fait d’avoir donné naissance à un enfant, c’est l’intention d’assumer le rôle de parent et le travail quotidien de soin qui va avec. Selon cette conception, certaines relations anthropozoologiques peuvent être considérées comme authentiquement parentales.

L’approche défendue par Stewart permet de « queeriser » le concept de famille en ouvrant la parentalité à des formes non normatives et non centrées sur la reproduction biologique ou le couple hétérosexuel. Reconnaître la parentalité interspécifique aurait des implications sociales et politiques : cela contribuerait à élargir la notion de famille, à mieux comprendre les deuils et les attachements en dehors des seules relations humaines, à revoir certaines politiques, notamment celles qui sont liées au logement, aux congés, aux droits des familles.

Des figures parentales ?

Les travaux de John Archer montrent, parmi d’autres, que l’affection humaine pour les animaux de compagnie s’explique par une combinaison de facteur psychologiques, sociaux et évolutionnaires. Archer souligne que s’il est communément admis que les animaux de compagnie jouent parfois le rôle de substituts d’enfants, ils peuvent aussi, à l’inverse, endosser celui de figures parentales. Les chiens, en particulier, sont perçus comme des sources de sécurité. Leur présence rassure, apaise l’anxiété et procure un sentiment de compagnie.

Selon Laura Gillet et Enikő Kubinyi, un mécanisme d’adaptation culturelle pourrait aussi expliquer ce phénomène : sous l’effet des transformations de leur environnement, certains humains auraient redirigé leurs besoins de soin et d’éducation des enfants vers des animaux non humains. Dans les sociétés postindustrielles où les familles comptent moins d’enfants, les animaux de compagnie – surtout les chiens – deviennent des objets majeurs d’affection. Ils s’intègrent facilement aux modes de vie mobiles et rapides. Il est plus simple de les faire voyager. Ils n’ont pas d’obligations scolaires et ils peuvent être cédés ou même « supprimés » si nécessaire. Très sociaux, ils facilitent aussi la sociabilité de leurs propriétaires.

Des relations adaptées aux sociétés postindustrielles

Ainsi, selon Heidi Nast, les animaux de compagnie incarnent des formes d’attachement et de sociabilité particulièrement adaptées aux valeurs et contraintes des sociétés postindustrielles. On compte d’ailleurs désormais des DINKWADs (pour « Double Income, No Kids, With A Dog »), des couples dont les membres touchent chacun un salaire, qui n’ont pas de progéniture humaine mais qui possède un chien.

Pour nuancer cela, citons une étude publiée en 2025, par Jaining Li et Nichol Li, qui a mis en évidence le fait que les propriétaires d’animaux qui s’appuyaient trop fortement sur leurs animaux de compagnie comme substituts aux relations humaines étaient plus susceptibles d’éprouver un sentiment de solitude et un mal-être psychologique.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.

François-Xavier Roux-Demare ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

17.06.2026 à 12:23

Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale

Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université
Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers de femmes américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Une facette méconnue de l’histoire transatlantique.
Texte intégral (1913 mots)

Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.


Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.

Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.

Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.

Pourquoi s’intéresser à l’histoire des marraines de guerre américaines

En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.

La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.

Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.

Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.

Femmes américaines et actions humanitaires

Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.

En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.

Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.

Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.

Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.

Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.

Le rôle des Américaines dans la reconstruction de la France

Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.

Anne Morgan. Bain News Service, publisher/Wikimedia

Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.

S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.

À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.

The Conversation

Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.06.2026 à 17:45

Comment les auteurs d’abus sexuels sur enfants expliquent-ils leurs actes ? Les enseignements d’une étude mondiale

Kelly Richards, Professor, School of Justice, Queensland University of Technology
Emma Hussey, Sessional Academic, School of Justice, Queensland University of Technology
Pourquoi certains hommes commettent-ils des abus sexuels sur des enfants ? Des chercheuses ont analysé les témoignages de près de 700 agresseurs.
Texte intégral (1669 mots)
Derrière la diversité des parcours et des justifications avancées se trouve un fil conducteur qu’une vaste étude internationale identifie : les auteurs d’abus sexuels sur enfants expriment souvent une vision profondément inégalitaire des rapports entre les sexes. L S/Unsplash

Avertissement : cet article contient des propos susceptibles de choquer, tenus par des auteurs d’abus sexuels sur enfants.

Que disent les auteurs d’abus sexuels sur enfants de leurs propres actes ? L’analyse de centaines de témoignages révèle des schémas communs : sentiment d’avoir droit au sexe, confusion entre femmes et enfants comme personnes subordonnées, et recours fréquent à des logiques de vengeance.


Les chercheurs tentent depuis longtemps de répondre à une question : pourquoi certains hommes commettent-ils des abus sexuels sur des enfants ? Nous avons récemment tenté d’apporter des éléments de réponse.

Dans la plus vaste étude jamais réalisée sur les récits d’auteurs d’abus sexuels sur enfants, nous avons analysé de manière systématique les témoignages de près de 700 hommes adultes issus de 39 études différentes, afin de comprendre comment ils expliquent et justifient leurs actes.

Des révélations saisissantes

Les hommes concernés étaient âgés de 18 ans et plus et venaient du monde entier, de la Norvège à la Nouvelle-Zélande, du Malawi au Brésil. Nous cherchions à comprendre ce que les récits des auteurs pouvaient nous apprendre sur la prévention des abus sexuels sur enfants.

Leurs témoignages variaient considérablement. Certains invoquaient la consommation de drogues ou d’alcool, ou encore les mauvais traitements qu’ils avaient eux-mêmes subis durant leur enfance. D’autres affirmaient être à la recherche d’expériences sexuelles nouvelles, excitantes ou risquées. D’autres encore déclaraient être « amoureux » de l’enfant ou chercher à l’« éduquer ». La manière la plus fréquente dont les auteurs expliquaient leur comportement consistait à présenter leurs victimes comme des participantes consentantes à l’activité sexuelle.

Dans les cas les plus choquants, certains auteurs se décrivaient eux-mêmes comme les victimes malheureuses des prétendues manœuvres sexuelles de leurs victimes – le plus souvent des filles – qu’ils qualifiaient de « séductrices » ou de « provocatrices ».

Ainsi l’un d’eux affirmait :

« Elle jouait les petites séductrices dans toute cette histoire […] Je me suis vraiment laissé piéger. »

Bien entendu, les enfants ne peuvent pas consentir à une activité sexuelle avec des adultes. Surtout, même si la victime avait été adulte, les prétendues preuves de « consentement » avancées par les auteurs étaient extrêmement fragiles. Elles se limitaient généralement à l’absence de résistance physique explicite ou vigoureuse.

L’abus comme vengeance

La vengeance constituait une autre explication fréquemment avancée pour justifier les faits. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs désignaient leur partenaire adulte – une femme – comme la véritable cible de leur comportement de représailles. En d’autres termes, ils s’en prenaient à un enfant pour se venger de sa mère.

Selon leurs récits, cette vengeance était motivée par le fait que leur partenaire ne se conformait pas à leur conception traditionnelle de la féminité ou ne remplissait pas, à leurs yeux, de manière satisfaisante son rôle de compagne amoureuse et sexuelle, et/ou de mère et maîtresse de maison.

L’un des auteurs l’explique de la sorte :

« Il y a eu plusieurs fois où j’ai abusé de [ma belle-fille] parce que j’étais en colère […] contre [ma femme parce qu’elle] […] ne faisait pas le ménage. Elle laissait le chien faire ses besoins dans la maison et personne ne nettoyait derrière lui. »

Dans les récits des auteurs, les partenaires féminines adultes étaient censées être sexuellement disponibles exclusivement pour eux, au moment, à l’endroit et de la manière qu’ils souhaitaient. Dans quelques cas, les agresseurs prétendaient être amenés à perpétrer leurs crimes en raison de leur désir de certaines pratiques sexuelles ou de certaines mises en scène du corps que leur partenaire adulte refusait de reproduire.

La colère et les prétendus droits

Les auteurs présentaient parfois l’enfant victime comme méritant les abus subis, affirmant que leurs actes étaient la conséquence de la colère qu’ils éprouvaient à l’égard de l’enfant. Par exemple, certains auteurs se disaient en colère parce que leurs victimes ne correspondaient pas à leurs attentes en matière de « féminité » ou ne faisaient pas preuve d’une soumission jugée suffisante. Ainsi, l’un d’eux a déclaré :

« Elle ne se comportait pas comme la gentille petite fille qu’elle était censée être. »

Fait essentiel, les raisons invoquées par ces hommes pour expliquer leur colère envers les enfants victimes reprennent les mêmes schémas que ceux qu’ils mobilisent pour justifier leur colère envers les femmes adultes. Les auteurs faisaient fréquemment appel à un prétendu « droit » à l’activité sexuelle pour expliquer leurs actes et se plaignaient du manque d’accès sexuel à leurs partenaires adultes.

Ils présentaient dans le même temps leurs victimes comme sexuellement dociles et constamment disponibles sexuellement, mettant à nouveau en avant leur conviction d’avoir droit à des relations sexuelles et leur indifférence à l’égard du fait qu’un enfant ne peut pas être consentant.

Par rapport aux études précédentes, nous avons observé une présence plus fréquente et plus prononcée des schémas de pensée patriarcaux dans les récits des auteurs. Les travaux de recherche avancent souvent que les hommes commettent des abus sexuels sur des enfants en raison de « conflits conjugaux » ou de « tensions au sein du foyer ». Cependant, cette interprétation semble édulcorer ce que révèlent les propres récits des auteurs, lesquels mettent souvent fortement en avant leur colère, leur logique de représailles et un sentiment inébranlable de droit masculin à l’accès sexuel.

L’insistance des auteurs sur le prétendu « consentement » des enfants est éclairante à cet égard. Dans les relations sexuelles avec des femmes adultes, ces hommes considèrent leurs partenaires comme des « gardiennes de l’accès au sexe » (« gatekeepers »), c’est-à-dire comme les personnes chargées de résister à leurs avances lorsqu’elles ne consentent pas. Bien que cette représentation concerne à l’origine les femmes adultes, les hommes de notre étude considéraient fréquemment les femmes et les enfants comme appartenant à une même catégorie de personnes subordonnées.

En effet, nombre des auteurs étudiés effaçaient la distinction entre les filles et les femmes adultes, affirmant par exemple :

« Je ressentais un besoin de […] satisfaction sexuelle, et pour cela il me fallait une femme. »

Mieux former et mieux agir : un enjeu crucial

Nos résultats soulignent donc la nécessité, pour les décideurs publics et les professionnels concernés, de renforcer les efforts visant à lutter contre la misogynie, le sentiment de droit masculin à l’accès sexuel et les privilèges patriarcaux.

Il demeure essentiel de combattre les mythes sur le viol – ces fausses croyances concernant les violences sexuelles, leurs auteurs et leurs victimes – ainsi que l’adhésion à ces croyances erronées. Si ces mesures visent généralement à prévenir les violences sexuelles commises contre les femmes adultes, notre analyse suggère qu’elles pourraient également contribuer à prévenir les abus sexuels sur les enfants.


Si vous êtes victime de violences sexuelles durant l’enfance, si vous êtes parent, proche ou professionnel inquiet pour un enfant, ou si vous souhaitez signaler une situation de danger, vous pouvez contacter le 119 (Allô Enfance en danger). Ce numéro national est gratuit, confidentiel et accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Si vous êtes préoccupé par vos propres pensées, attirances ou comportements envers des mineurs et que vous craignez un passage à l’acte, il existe également un dispositif de prévention et d’orientation vers les soins : le numéro STOP (0 806 23 10 63). Ce service confidentiel et non surtaxé est assuré par des professionnels de santé formés à ces questions.

The Conversation

Kelly Richards siège au conseil national de la Bravehearts Foundation. Elle reçoit des financements de l’Australian Research Council.

Emma Hussey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.06.2026 à 17:45

La population française en 2070 : faut-il s’inquiéter d’un déclin démographique ?

Sébastien Oliveau, Géographe, directeur de la MSH Paris-Saclay, Université Paris-Saclay; Aix-Marseille Université (AMU)
En 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances. Cela augure-t-il d’un avenir démographique sombre ? Comment évaluer les évolutions de population dans un pays ?
Texte intégral (1739 mots)

En 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances. Que nous dit cette situation inédite depuis 1945 de l’avenir démographique du pays ? Dans quelle mesure peut-on évaluer les évolutions de population ?


L’année 2025 aura marqué la fin de la croissance naturelle de la population française : les naissances sont désormais inférieures aux décès, à la fois parce que le nombre d’enfants diminue et parce que la génération du baby-boom commence à arriver à la fin de sa vie. La croissance démographique du pays dépend donc désormais, comme dans presque tous les pays européens, de son solde migratoire.

Une partie des observateurs de ces tendances soulèvent la question de la pérennité du système social français, qui reposerait sur les actifs et serait voué à disparaître avec leur diminution.

Sans nous engager dans une discussion sur le financement de la solidarité nationale, qu’on pourrait envisager par exemple de se faire aussi sur les revenus du capital et non pas uniquement sur le travail (et donc le nombre d’actifs), nous nous proposons ici de voir si le devenir de la population française est prévisible ou non, et comment.

Des modèles de projection et des incertitudes

Concernant le futur des populations, il est d’usage de proposer ce que l’on appelle des projections de population. Cela consiste à produire des modèles, qui vont estimer les changements de population dans le temps, en prenant en compte le nombre et la structure par âge des personnes présentes aujourd’hui, et en faisant varier la natalité, la mortalité, l’immigration et l’émigration en fonction de scénarios spécifiques. C’est la méthode « par composante ». Plus on s’éloigne du jour présent, plus l’incertitude augmente et plus les différents scénarios divergent.

Les instituts statistiques et démographiques nationaux et internationaux s’adonnent à cet exercice régulièrement. Cela permet de proposer des données chiffrées aux décideurs politiques. À l’échelle mondiale, l’Organisation des Nations unies (ONU) publie régulièrement des projections pour l’ensemble des pays, en Autriche le Wittgenstein Centre fait de même avec d’autres paramètres et en proposant en sus des projections sur l’éducation.

En France, l’Insee produit régulièrement des projections à l’échelle nationale, régionale et locale. Localement, c’est le modèle Omphale qui est mobilisé. Il s’agit d’un modèle qui s’appuie sur les données locales d’un instant donné pour projeter à plusieurs décennies les évolutions de la population. La dernière révision d’Omphale date de 2022, s’appuie sur les données de 2018, et projette jusqu’en 2070.

L’exercice qui consiste à regarder les projections passées est toujours douloureux puisqu’il montre les erreurs commises. En France, il s’agit le plus souvent depuis les années 1970 d’une sous-estimation de la population, liée à des hypothèses de fécondité basse (qui ne sont pas révélées exactes), d’arrêt des flux migratoires (qui n’ont pas eu lieu) et de faible progression de l’espérance de vie (qui a finalement été plus importante).

Quelques scénarios pour 2070

Pour envisager l’avenir de la population, il faut donc se poser la question de ce qu’il va advenir en termes de natalité, de mortalité, et de migrations internationales. La natalité correspond au nombre de naissances observées. Elle dépend donc d’une part au nombre de femmes en âge de procréer, ce qui est assez facile à connaître, puisque, d’après l’Insee, il y a environ 14,7 millions de femmes âgées de 15 à 50 ans – et même en partie à prévoir.

On sait ainsi ce qu’il en est pour les 15-20 années à venir, puisque l’on peut compter les filles de 0 à 15 ans : elles sont 5,5 millions. D’autre part la natalité dépend aussi de la fécondité (combien les femmes ont d’enfants). Ce second élément est sujet à plus de précautions, car ses déterminants sont difficiles à prévoir. Ainsi, la récente chute de la fécondité française, si elle avait été envisagée par quelques démographes, n’avait pas été anticipée correctement.

Hors période de crise sanitaire ou de guerre, la mortalité est un élément dont l’évolution est assez stable. On peut, en connaissant la structure par âge de la population, faire des prévisions de mortalité assez réaliste. Il n’en reste pas moins que des accidents majeurs peuvent arriver, comme la survenue d’une épidémie.

On peut néanmoins faire des hypothèses sur l’amélioration de la durée de vie, puisque l’espérance de vie continue d’augmenter encore aujourd’hui (la baisse de la consommation de tabac, notamment chez les jeunes, est une bonne nouvelle), ou d’une stagnation, voire d’une baisse de celle-ci (par exemple en lien avec l’augmentation de la sédentarité).

Les mouvements migratoires (immigrations et émigrations) sont aussi difficiles à prévoir, puisqu’ils dépendent de décisions individuelles d’une part, mais aussi de contextes économiques et politiques, voire environnementaux, d’autre part. Par exemple, la guerre en Syrie ou celle en Ukraine, ont provoqué un afflux inattendu de personnes réfugiées dans l’Union européenne. Néanmoins, on constate que les flux migratoires en France restent relativement stables dans le temps.

C’est donc avec des scénarios, simples à comprendre, et explicables que l’Insee peut proposer des projections pour les années à venir. Le 8 juin dernier, l’Insee a proposé sa vision jusqu’en 2070.

Ces projections rappellent que, selon les scénarios, à l’échéance de presque 40 années, la population française pourrait être de 55 millions ou 78 millions de personnes contre 69 millions aujourd’hui. Néanmoins, beaucoup de scénarios envisagent une bascule à la fin de la décennie 2030 vers une décroissance.

Pour bien comprendre les enjeux en termes de composition de la population, l’Insee propose un outil dédié en ligne pour explorer les effets des différents scénarios, ainsi qu’une déclinaison à l’échelle des régions et des départements. On peut les envisager comme réalistes, si l’on n’oublie pas l’incertitude liée à cet exercice.

La difficulté des estimations locales

Si l’on souhaite envisager le devenir des populations de manière plus fine, à l’échelle des territoires communaux par exemple, il devient plus compliqué de mettre en œuvre des projections.

En effet, si les mouvements naturels de la population restent prévisibles dans les mêmes mesures qu’à une échelle plus élargie, les mouvements migratoires sont, eux, plus difficiles à prendre en compte.

D’une part, on ne peut pas se baser sur les flux observés dans le passé pour envisager ceux à venir. Un territoire peut attirer à un moment donné, et ne plus attirer par la suite, ou être saturé et ne plus être en mesure d’accueillir de nouveaux habitants.

D’autre part, les migrations locales sont aussi liées à la disponibilité ou non de logements. Les changements de politiques de construction peuvent avoir des impacts locaux forts, complètement imprévisibles.

Arrêter l’immigration : une accélération du vieillissement

L’être humain a toujours cherché à se protéger, et les projections démographiques font partie des outils pour appréhender le futur. Elles peuvent néanmoins parfois effrayer, bien qu’elles ne constituent que des futurs possibles, sur lesquels il est en partie possible d’agir, et qui doivent surtout nous amener à anticiper.

Selon toute vraisemblance, la dynamique naturelle de la population ne devrait pas repartir à la hausse d’ici à plusieurs décennies. Les flux migratoires, quant à eux, sont sujets à plus d’aléas, mais on peut envisager qu’ils ne changeront pas radicalement la donne en matière de croissance démographique. S’ils continuent de la sorte, ils vont offrir une forme d’amortissement aux changements à l’œuvre.

On doit d’ailleurs alerter sur les conséquences d’un arrêt de l’immigration, qui accélérerait à la fois l’entrée en décroissance démographique du pays, mais aussi son vieillissement et ses conséquences.

Quant à s’inquiéter des conséquences possibles de ces changements démographiques, oui, cela peut sembler nécessaire. Mais il ne s’agit pas tant de craindre un avenir qui déchante que de s’adapter aux changements en cours et à venir, par exemple en prenant mieux en compte la démographie et ses conséquences dans la nécessaire réorientation des politiques sociales et économiques.

The Conversation

Sébastien Oliveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.06.2026 à 17:24

Avec son encyclique sur l’IA, Léon XIV ne pense plus l’Église comme une citadelle assiégée

Jacques-Benoît Rauscher, Enseignant-chercheur en théologie morale sociale, UCLy (Lyon Catholic University)
L’encyclique de Léon XIV, « Magnifica Humanitas », revient à des fondamentaux spirituels. À distance d’un catholicisme pensé comme « contre-modèle » sociétal.
Texte intégral (2293 mots)

L’encyclique du pape Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle, « Magnifica humanitas », signée le 15 mai 2026, inaugure pour le Vatican une nouvelle manière de prendre la parole dans l’espace public. Le souverain pontife part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence, revenant à des « fondamentaux » spirituels, à distance d’un catholicisme pensé comme « contre-modèle » sociétal. L’histoire de la « doctrine sociale de l’Église » permet de mieux saisir l’importance de cette évolution.


C’est un paradoxe plusieurs fois commenté. Ces dernières semaines, les discussions concernant l’intelligence artificielle (IA) ne viennent pas des annonces d’une start-up de la Silicon Valley, mais du Vatican. Une des plus vieilles institutions de la planète se penche sur la mutation technologique du moment. Le contraste entre ces deux cadres, couplé au relatif silence qui entoure l’IA explique sans doute la curiosité de nombre d’analystes pour l’encyclique papale (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique, ndlr) « Magnifica Humanitas ».

Mais, au-delà du contenu et du contexte, une évolution importante a moins été notée à propos de ce texte pontifical. Léon XIV y adopte une posture qui tranche avec celle de ses prédécesseurs quand ceux-ci traitent, dans le cadre de la « doctrine sociale de l’Église », de questions économiques, sociales et politiques.

De fait, de Léon XIII à Léon XIV, de 1891 à nos jours, se pencher sur les textes sociaux des papes, c’est être témoin d’un bouleversement à bas bruit des rapports de l’Église catholique avec la sphère publique.

À l’origine de la doctrine sociale : un contre-modèle catholique

La première encyclique sociale, « Rerum novarum », publiée le 15 mai 1891, place les papes sur un terrain nouveau : celui de la défense de la condition ouvrière dans un contexte d’industrialisation massive du monde occidental. Si Jean Jaurès souligne l’importance de ce texte et que le curé de campagne de Bernanos fait un éloge de Léon XIII, son influence ne se limite pas à quelques élites. Elle consacre l’émergence d’un courant de démocratie chrétienne et de syndicalisme d’inspiration catholique partout en Europe. En ce sens, on pourrait y lire une adaptation du catholicisme à un pluralisme politique, à la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.

Pourtant, si l’on se penche plus précisément sur « Rerum novarum » on voit que ce texte est aussi marqué par une certaine nostalgie du rôle autrefois dévolu au catholicisme dans les sociétés non laïcisées. Léon XIII souligne ainsi combien les maux liés à l’industrialisation pourraient être réparés si les mœurs chrétiennes étaient adoptées, recommencées sur nouveaux frais. En 1931, son successeur Pie XI se placera dans une même perspective en appelant de ses vœux, sous l’égide d’universités catholiques, l’émergence d’une science sociale catholique.

Alors que les sociétés choisissent la voie d’une séparation institutionnelle avec le catholicisme, la doctrine sociale de l’Église cherche donc à promouvoir, jusque dans le premier XXᵉ siècle, l’émergence d’un contre-modèle catholique.

Années 1960 : le Saint-Siège mise sur les institutions internationales

Cette perspective change assez radicalement à partir des années 1960, en raison d’évolutions qui affectent tant l’intérieur que l’extérieur de l’Église catholique.

En interne, cette période est, en effet, marquée par le concile Vatican II (1962-1965) qui cherche à enterrer résolument la hache de guerre dans le conflit qui oppose le catholicisme au monde moderne depuis la fin du XIXᵉ siècle. En ce sens, les textes de doctrine sociale catholique de cette époque cherchent à se placer sur un terrain qui refuse explicitement une posture de surplomb.

Mais ce mouvement interne au catholicisme s’inscrit aussi dans une évolution globale qui place les questions sociales à un niveau mondial. Celle-ci est marquée par l’émergence d’institutions internationales dotées d’une structure et d’une influence encore jamais vues dans l’histoire de l’humanité (Organisation des Nations unies, etc.). Cette évolution est également lisible dans le mouvement de décolonisation qui déplace les problématiques sociales du prisme occidental qui les avait caractérisées jusqu’alors.

La doctrine sociale de l’Église épouse cette dynamique. Elle trouve ainsi dans l’internationalisation des questions de société un allié inattendu pour porter son discours. D’abord, le caractère international de la structure catholique lui permet de mettre en avant une expertise et des réseaux d’influence dans nombre de pays émergents. Ensuite, les institutions internationales donnent à sa parole un écho particulier. C’est dans cette perspective que l’on peut lire le soutien très prononcé des papes aux Nations unies auprès desquelles le Saint-Siège – qui y est observateur permanent – ne se prive pas d’intervenir.

Alors que la baisse de la pratique cultuelle marque les sociétés occidentales et que les sociologues du début du XXᵉ siècle avaient prévu un effondrement des références religieuses, c’est sur la scène internationale que l’importance de ces dernières se fait sentir. Le catholicisme n’échappe pas à ce mouvement qualifié de « revanche de Dieu ». Dans un contexte de sécularisation, les papes trouvent ainsi, auprès des institutions internationales, la possibilité de jouer leur partition propre.

L’IA, Babel et Jérusalem

Depuis les années 2000, cette deuxième période semble définitivement close. Tout d’abord, les institutions internationales jouissent d’un poids moindre et leur perte d’influence rejaillit conséquemment sur la doctrine sociale de l’Église. Ensuite, la matrice catholique la plus classique qui pouvait encore structurer la vie intellectuelle de la seconde moitié du XXᵉ siècle est plus fortement érodée.

Dans les sociétés occidentales, le mouvement de sécularisation a laissé place à une « exculturation » du catholicisme qui ne constitue plus le socle de références (même implicite) des débats (pour reprendre l’expression de la sociologue Danièle Hervieu-Léger). Parallèlement, des revendications (souvent minoritaires mais très visibles) cherchent à arrimer une pensée politique conservatrice à une culture catholique affichée.

Dans ce contexte, la méthode retenue par le pape Léon XIV dans sa première encyclique apparaît significative : « Magnifica humanitas » s’ouvre ainsi sur deux récits bibliques qui servent de guide à sa réflexion sur la technique. D’emblée, le pape l’affirme :

« Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (Cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem […] Le choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple, qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. »

Léon XIV montre que l’être humain décrit par la Bible porte en lui une volonté bonne de construire, de transformer le monde par ses aptitudes. Mais ces capacités peuvent lui faire perdre de vue la nécessité d’accueillir cette autre caractéristique humaine essentielle qu’est la fragilité.

Être fragile consiste, pour le pape, à ne pas se rêver tout-puissant, à ne pas considérer que les limites humaines sont uniquement des problèmes pour lesquels existent des solutions techniques. La fragilité permet à l’être humain de mesurer combien il a besoin des compétences spécifiques de ses semblables pour venir compléter ce qu’il accomplit.

L’IA pourrait donner l’illusion d’avoir des solutions immédiates à tout problème. Celui qui l’utilise peut se sentir tout-puissant. Se développer en refusant la fragilité et l’altérité qu’elle implique, c’est la « tentation de Babel ». À l’inverse, se développer en se reconnaissant interdépendant, c’est la « reconstruction des murs de Jérusalem ». Autrement dit, quand il traite d’IA, Léon XIV part d’abord de la conception biblique de l’être humain et du but de son existence avant de se saisir des questions politiques liées aux mutations technologiques.

Un catholicisme qui ne se pense plus comme une citadelle assiégée

Le pape, la Bible : on pourrait objecter que ce couple n’a rien de mal assorti et qu’entendre le pontife citer l’Écriture relève de l’évidence… Pourtant, jusqu’alors, la doctrine sociale de l’Église traitait souvent plus de philosophie sociale ou de droit international que de récits bibliques longuement médités.

Ce registre qui consiste à prendre une certaine hauteur pour traiter d’un phénomène actuel consonne avec le refus exprimé par Léon XIV de s’engager dans la reconquête d’une influence perdue par l’Église. Il s’accompagne surtout d’une autocritique très originale de la position de l’Église sur plusieurs thématiques. En particulier, on voit le pape indiquer que la recherche de la vérité qu’il prône n’a pas toujours été le fort des catholiques. Il note ainsi que c’est grâce à l’intervention de journalistes (et non aux efforts de structures ecclésiales) que certains faits criminels ont pu éclater au grand jour au cœur de l’Église :

« Les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits […] Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. »

Indiquer qu’une presse indépendante est indispensable au cœur de toute institution peut être lu comme un coup envoyé aux courants qui voudraient voir dans le catholicisme une citadelle assiégée, imperméable à toute critique et apte à fonder un éventuel ordre politique nouveau. S’écartant donc tant du modèle contre-culturel du XIXᵉ siècle que de celui du dialogue centré sur les institutions internationales des années 1960, Léon XIV place ainsi son propos à un niveau plus spirituel qu’institutionnel. Si, ce faisant, il cherche toujours une influence sur la réflexion publique, la manière de l’acquérir apparaît radicalement nouvelle.

Quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur ce positionnement, il s’agit bien d’une évolution de l’expression pontificale sur la sphère publique qui n’a que peu d’équivalents chez les papes précédents (à part sans doute le pape François et son encyclique « Laudato si’ »).

Il est sans doute trop tôt pour mesurer ses conséquences éventuelles. Mais cette nouvelle posture marque un tournant qui montre qu’est profondément entérinée la laïcisation des sociétés contemporaines, la perte d’influence des institutions internationales et qu’émerge un mode d’expression papal mettant très directement en avant les fondements de la foi. Cependant, cette évolution-là, moins visible que celle de l’intelligence artificielle, n’en est pas moins significative pour ceux qui s’intéressent à la place des religions (et du catholicisme en particulier) dans l’espace public.

The Conversation

Jacques-Benoît Rauscher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞