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10.03.2026 à 11:59

Des quartiers qui votent peu, des politiques qui les oublient : une double absence dans les quartiers populaires ?

Antoine Lévêque, Maître de Conférences, Université Paris Dauphine – PSL
Moins les habitants des quartiers populaires votent, moins leurs demandes sont prises en compte… ce qui les détourne des urnes. Décryptage d’un cercle vicieux avec l’exemple de Vaulx-en-Velin (Rhône).
Texte intégral (2039 mots)

Dans de nombreuses villes, l’éloignement des urnes produit des effets sur l’action publique. Il amoindrit les chances d’arbitrages favorables aux habitants des quartiers populaires, et donc la perception de l’intérêt de la pratique du vote pour leurs populations. Comment la démobilisation électorale agit-elle sur la fabrique de l’action publique urbaine ?


À la veille du scrutin municipal, comme devant chaque échéance électorale, les liens entre participation politique, programmes et action publique interrogent nombre de commentateurs et commentatrices. C’est l’occasion de reprendre quelques enseignements tirés des espaces où l’on participe le moins à la vie politique institutionnalisée. Les quartiers populaires cumulent aujourd’hui une forte abstention électorale et des inégalités persistantes dans l’accès aux ressources et aux services urbains.

L’exemple de Vaulx-en-Velin, ancien bastion du communisme municipal de l’agglomération lyonnaise, met en lumière un mécanisme de « double absence ». À mesure que les élus s’éloignent des sociabilités populaires, les intérêts des habitantes et habitants de ces quartiers pèsent de moins en moins dans les choix d’action publique. En retour, les chances pour les populations locales de mesurer l’effet de leurs voix sont amoindries.

Quand l’ancrage politique faisait la  ville

Depuis les années 1930 et les conquêtes électorales des banlieues rouges qui se succèdent dans l’après-Première Guerre mondiale, les élus et élues communistes ont construit leur légitimité sur un lien étroit avec les classes populaires. À Vaulx-en-Velin (Rhône), ce lien a signifié un personnel politique issu des milieux ouvriers, fortement inséré dans les sociabilités locales, et une action municipale tournée vers la production de biens collectifs : logements sociaux, équipements publics, services de transport collectif.

La construction des grands ensembles de Vaulx-en-Velin dans les années 1960 s’est accompagné ainsi d’une attention particulière tournée vers ces équipements et des projets ambitieux d’infrastructure, comme leur desserte en métro.


À lire aussi : La santé, un enjeu incontournable des prochaines élections municipales


Fonder des villes populaires, modernes et équipées impliquait néanmoins une intervention de l’État négociée. Pour cela, le personnel politique local pouvait s’appuyer sur des relais, dans les ministères, auprès des mondes professionnels de l’aménagement urbain, ou encore du fait du rapport de force politique établi plus largement. Principal parti d’opposition du pouvoir gaulliste, le Parti communiste français (PCF) est alors autant surveillé que craint. Pour mémoire, la décennie 1960 est marquée par le renforcement de l’ancrage communiste et par ses conquêtes électorales qui l’installent confortablement au-delà des 20 % des suffrages exprimés aux élections nationales. Localement, cela se vérifie jusqu’aux élections municipales de 1977 (Figure 2). Le PCF est de très loin la première force politique en nombre de militants, sur l’ensemble du territoire comme dans le département du Rhône, selon ses responsables comme les services de renseignement de la préfecture.

Cette capacité à représenter les intérêts des classes populaires repose toutefois sur des médiations multiples : des cellules locales du parti aux syndicats des entreprises du territoire, en passant par les associations, notamment de parents d’élèves, mais aussi la proximité quotidienne entre le personnel politique et administratif et les populations. L’action publique locale est alors pensée et formulée à l’aune d’un ancrage dépassant le travail politique pour se mêler aux sociabilités ordinaires assurant la médiation des intérêts des classes populaires.

Différents travaux insistent ainsi sur les effets produits, à Vaulx-en-Velin comme ailleurs, par un long processus de socialisation politique à travers l’action publique. La production de services urbains et de biens permettant d’offrir une protection, des loisirs, des soins, une éducation et un avenir collectif est au cœur des processus d’adhésion des classes populaires aux mouvements socialistes et plus largement à la société démocratique dans son ensemble.

Un cercle vicieux de désaffiliation politique et de relégation dans l’action publique

À partir des années 1970, ces médiations se défont. Le déclin du communisme municipal s’accompagne d’une mutation du recrutement des élues et élus, et de leurs trajectoires. Moins proches des classes populaires locales, les maires de Vaulx-en-Velin ne partagent plus nécessairement l’expérience des discriminations ou des problèmes sociaux. Ils sont en revanche de plus en plus intégrés aux espaces intercommunaux de gouvernement et aux sociabilités édilitaires. Si cela leur assure de nouvelles ressources pour alimenter l’action municipale – de plus en plus aux mains du maire –, ils se trouvent en même temps progressivement coupés des énoncés alternatifs aux mots d’ordre qui circulent dans ces espaces politiques et administratifs de l’action publique urbaine.

Progressivement, en effet, l’élaboration des politiques urbaines s’est déplacée vers l’échelon métropolitain. Des institutions moins exposées au débat public deviennent les lieux clés de sélection des problèmes et des solutions à mettre en œuvre, au premier rang desquels la communauté urbaine de Lyon, devenue métropole en 2015. Cela contribue à renforcer les logiques d’autonomie voire d’opacité des champs politique et administratif locaux. L’institution municipale dans son ensemble s’en trouve transformée. Les postes d’encadrement sont davantage occupés par des personnes extérieures au territoire qui évoluent sur un marché local de l’emploi public élargi et moins politisé. En conséquence, les nouvelles façons de définir les priorités d’action et les problèmes publics se font d’autant plus à distance des fractions populaires de l’espace social, même lorsque ces solutions et problèmes les concernent directement. Les quartiers populaires cessent d’être pensés comme des espaces à équiper pour devenir des « territoires à gérer », voire à réhabiliter, en attirant d’autres populations mieux dotées, au nom de la mixité sociale.

À Vaulx-en-Velin, les projets de desserte des grands ensembles incarnent bien les effets de ces nouvelles grilles de lecture. Ces projets sont progressivement abandonnés ou redéfinis, tandis que les investissements se concentrent sur d’autres secteurs jugés plus stratégiques et attractifs. Résultat : lorsque le métro et le tramway arrivent finalement à Vaulx-en-Velin, à la fin des années 2000, ils contournent les quartiers d’habitat social les plus peuplés pour desservir un nouveau quartier aux fonctions économiques métropolitaines et avec des logements moins accessibles.

Au sud de la commune, le « Carré de soie » est un projet urbain accueillant le siège régional de groupes tertiaires d’envergure, un centre commercial et de nombreux logements privés ou en accession à la propriété. Ce contournement n’est pas le fruit d’une décision explicite, mais le résultat d’arbitrages successifs dans lesquels les intérêts des quartiers populaires sont de moins en moins portés.

Figure 1 : Éloignement progressif des projets d’infrastructure de transport à Vaulx-en-Velin (Rhône) des grands quartiers d’habitat social (1970-2007). Carte élaborée par l’auteur.

Fourni par l'auteur

Cette évolution est d’autant plus problématique qu’elle est entretenue par la démobilisation électorale. Les habitantes et habitants des quartiers où l’on vote le moins sont aussi ceux qui pèsent le moins dans les arbitrages publics, alimentant un cercle vicieux de désaffiliation politique et de relégation dans l’action publique. Lorsque le PCF perd la ville en 2014, les élections ne se jouent plus qu’à une centaine de voix et la nouvelle maire (issue du Parti socialiste, ndlr) rassemble moins de 10 % de l’électorat au premier tour.

Figure 2 : Participation aux premiers tours des scrutins municipaux depuis 1965 à Vaulx-en-Velin (Rhône) et vote en faveur du maire (en %). Graphique élaboré par l’auteur. Source : Archives municipales de Vaulx-en-Velin.

Repenser la représentation locale

L’exemple de Vaulx-en-Velin éclaire ainsi une « double absence » : absence des classes populaires dans les arènes politiques et administratives locales, et absence relative de leurs intérêts dans les arbitrages emportant les moyens de l’action publique. Il invite aussi à dépasser une lecture de l’abstention réduite au désintérêt politique. Celle-ci est aussi le produit de transformations profondes de l’offre politique et des modes de gouvernement urbain, qui tendent à éloigner durablement les classes populaires des lieux où se décident les politiques qui les concernent.

Les élections municipales de 2020 ont engagé un renouvellement du personnel politique dans plusieurs grandes villes. Les nouveaux exécutifs disposent de pouvoirs métropolitains renforcés par une série de réformes survenues tout au long des années 2010. Alors que les inégalités continuent de croître et que la défiance démocratique progresse encore, l’enjeu n’est pas seulement de faire revenir les habitantes et habitants des quartiers populaires aux urnes, mais aussi de recréer les médiations politiques capables de porter leurs intérêts dans les espaces de gouvernement.


Cet article fait partie du dossier « L’enjeu municipal : mécaniques de l’action publique locale » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Antoine Leveque a reçu des financements de l'ANRT (ministère de l'ESR) pendant sa thèse, puis occupé plusieurs emplois en laboratoire de recherche.

09.03.2026 à 17:08

Alliances au centre, tentation de l’extrême droite : la cohérence de LR à l’épreuve des municipales

Émilien Houard-Vial, Docteur en science politique, chercheur associé au CEE (Sciences Po), Sciences Po
Les Républicains conservent un solide ancrage municipal. Mais le parti est travaillé par des tensions, entre ralliements au centre, tentations de l’extrême droite et autonomie des élus locaux.
Texte intégral (1841 mots)

Malgré leur affaiblissement sur la scène nationale, Les Républicains conservent un solide ancrage municipal. Cette solidité territoriale dissimule toutefois des tensions profondes : entre ralliements au centre, tentations d’alliance avec l’extrême droite et autonomie grandissante des élus locaux, la cohérence du parti est mise à l’épreuve.


Le système politique français a connu une étrange dissociation au tournant des années 2020. Alors qu’au niveau national, et particulièrement lors de l’élection présidentielle, dominaient des forces politiques nouvelles ou jusque-là cantonnées aux marges du pouvoir – La République en marche (LREM), La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) – le niveau local semblait perpétuer un ordre bipolaire désuet, composé, d’un côté, du Parti socialiste (PS) et de ses alliés écologistes et communistes et, de l’autre, du parti Les Républicains (LR) et de leurs alliés centristes. Les élections municipales de 2020 ont marqué l’incapacité, voire même parfois le manque de volonté, des favoris de la compétition nationale à s’implanter localement, si l’on fait exception de la mairie de Perpignan remportée par Louis Aliot (RN).

Il pourrait en être autrement en 2026, avec l’entrée dans la compétition municipale de nombreux députés RN et LFI, portés par l’émergence de bastions électoraux solides dans lesquels le maintien de maires LR ou PS apparaît comme une anomalie permise par l’inertie du soutien aux maires sortants. La propension des LR et du PS à conserver leurs mairies voire à en gagner, à un an d’une élection présidentielle, est à ce titre un argument de poids pour convaincre les électeurs et commentateurs que leurs heures sombres sont derrière eux.

Un parti d’élus locaux

Mais la réussite aux élections locales n’est pas que symbolique pour ces partis, notamment pour Les Républicains, qui ont vu leur nombre de députés s’effondrer continuellement depuis 2002, passant de 365 parlementaires dans la chambre basse à 47 en juillet 2024. Dans ce contexte, l’Assemblée nationale n’est plus le lieu de prédilection de la constitution d’un capital politique pour les professionnels de la politique, qui plus est depuis qu’elle ne peut plus être cumulée avec une fonction exécutive locale (2017). Être un membre parmi d’autres d’un groupe réduit à peau de chagrin paraît alors bien moins valorisant que la position de maire de grande ou moyenne ville, ou celle de président de département ou de région.

Beaucoup ne s’y sont pas trompés en prenant ou reprenant la tête d’une collectivité locale, à l’instar de Valérie Pécresse (Île-de-France), Xavier Bertrand (Hauts-de-France), Rachida Dati (VIIe arrondissement de Paris), Jean-François Copé (Meaux) ou Laurent Wauquiez (Auvergne-Rhône-Alpes), qui n’a quitté son poste que pour prendre la tête des députés LR. La position de maire a également pu servir de tremplin médiatique lors de la crise du Covid, comme pour Philippe Juvin (La Garenne-Colombes) ou David Lisnard (Cannes). L’actuelle équipe dirigeante du parti compte ainsi davantage d’élus locaux que d’élus nationaux, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. De même, les sénateurs – dont l’élection dépend à 95 % des conseillers municipaux – sont majoritaires parmi les élus nationaux, alors que l’un d’entre eux, Bruno Retailleau, a été élu à la tête du parti pour la première fois de son histoire en mai 2025.

Des étiquettes volatiles

Les élus locaux sont pourtant une ressource instable pour Les Républicains. Le parti dispose en effet d’une emprise relativement limitée sur ses ancrages locaux, avec des élus profitant de leur notabilité pour agir en grande autonomie, notamment dans la composition de leurs listes et les alliances tissées. C’est ainsi que se sont naturellement nouées un grand nombre de coalitions municipales entre LR et LREM en 2020, particulièrement au second tour – le cas le plus parlant étant celui de Lyon  (Rhône)– alors même que de vifs débats agitaient les élus nationaux sur l’opportunité d’une compromission avec les représentants locaux du pouvoir macroniste. Les réseaux locaux font souvent peu de cas des étiquettes, et les collaborations de longue haleine entre élus de droite et du centre ont poussé de nombreux maires LR à ignorer les allégeances nationales de leurs adjoints, voire à absorber dans leur majorité des challengers centristes – ainsi, par exemple, Christian Estrosi à Nice (Alpes-Maritimes).

L’attractivité de l’étiquette LR est également faible depuis 2017 pour les élus locaux. Certains élus ont rallié Emmanuel Macron dès 2017 en étant de facto exclus du parti – le plus notable étant l’ancien premier ministre et maire du Havre Édouard Philippe –, tandis que d’autres ont attendu quelques années. À travers La France audacieuse, Christian Estrosi a ainsi fédéré dès 2017 des maires qui ont tour à tour rejoint le parti Horizons en 2021, comme le maire de Reims (Marne) Arnaud Robinet ou celui de Toulon (Var) Hubert Falco. Ce parti, dirigé par Édouard Philippe, regroupe avant tout des élus locaux auparavant affiliés à LR, comme les maires de Rillieux-la-Pape (Rhône), Fontainebleau (Seine-et-Marne) ou Angers (Maine-et-Loire), et même une présidente de région, Christelle Morançais (Pays de la Loire), ayant fait défection des Républicains en 2024.

Si les velléités de carrière nationale ont poussé certains à franchir le pas – récompensé parfois par une plus ou moins longue carrière ministérielle – la défiance à l’égard de la ligne idéologique et stratégique de LR en a également été un facteur majeur. Certains avaient auparavant appelé à conclure un pacte de gouvernement avec les macronistes qui aurait permis à LR de revenir au pouvoir avant 2024, tout comme d’autres ont déploré le tournant de droite radicale impulsé par Laurent Wauquiez ou par Éric Ciotti, amenant à un rétrécissement idéologique du parti sur les thèmes sécuritaires, identitaires et migratoires, et à une convergence vers les positions du RN susceptibles d’aliéner les électeurs les plus modérés des élus LR – à l’instar du maire de Toulouse (Haute-Garonne) Jean-Luc Moudenc, qui a quitté le parti fin 2022 et resté depuis sans étiquette.

Vers l’union des droites ?

La tentation de l’extrême droite a jusqu’ici été bien moindre, et avec des profils différents. Les élus LR ayant rejoint le RN directement ou par l’intermédiaire d’un de ses partis satellites – dont l’Union des droites pour la République (UDR) d’Éric Ciotti – étaient avant tout dans une phase descendante de leur carrière politique, ou bloqués dans leur ascension. Ainsi de Thierry Mariani, aujourd’hui candidat RN à la mairie de Paris, qui a pu retrouver un poste d’eurodéputé et a été tête de liste RN en PACA en 2021 après avoir perdu tout mandat électif en 2017.

Parmi les ralliés de l’UDR ayant tenté leur chance aux élections législatives, on trouve des maires de bourgs, comme Antoine Valentin (Saint-Jeoire, Haute-Savoie) ou Sophie Vaginay (Barcelonnette, Alpes-de-Haute-Provence), ou des maires de villes moyennes ayant perdu leur mandat de député en 2012 ou 2017, comme Brigitte Barèges (Montauban, Tarn-et-Garonne), Gilles Bourdouleix (Cholet, Maine-et-Loire) ou Jacques Myard (Maisons-Laffitte, Yvelines). Même Éric Ciotti, sans doute la plus grosse prise de l’histoire du RN en termes de capital politique (président d’un parti concurrent), n’aurait pu espérer être tête de liste à Nice en 2026 s’il était resté sous pavillon LR.

Le niveau local n’en reste pas moins une source d’inquiétude majeure pour les contempteurs de « l’union des droites », terme médiatiquement consacré pour désigner l’union de la droite et de l’extrême droite. C’est avec ce slogan que fait, par exemple, campagne Benoît de Boysson, candidat à la mairie de Bourg-en-Bresse (Ain) fortement lié à Reconquête, qui intègre des élus LR sur sa liste sans toutefois de soutien officiel de leur parti, lequel n’a en l’état pas les moyens de présenter une liste concurrente.

Le flou des étiquettes incite à une porosité des milieux politiques de droite et d’extrême droite face à laquelle le siège des Républicains est souvent démuni, se retrouvant à acter des décisions locales, hésitant à prendre des sanctions quitte à se priver de relais locaux déjà fragiles. Le cordon sanitaire local ne sera pas moins menacé après les élections municipales, alors que devront se régler les relations entre élus LR et potentiels nouveaux élus RN – ne serait-ce qu’au niveau des intercommunalités.

Après avoir relégué en 2020 Louis Aliot à la place de 5e vice-président de Perpignan Méditerranée Métropole – preuve d’un cordon sanitaire relatif – le maire LR de Saint-Estève (Pyrénées-Orientales) et président de la communauté urbaine de Perpignan Robert Vila a annoncé lors des législatives de 2022 voter pour la candidate RN contre la candidate LFI-Nupes dans la 3e circonscription des Pyrénées-Orientales.

Ce genre de rapprochement entre élus LR et RN pourraient se multiplier si le RN poursuit son implantation locale, participant de facto à parachever son entreprise de légitimation. Faute d’impulser une ligne claire, coincés entre la cooptation des idées de l’extrême droite et la coopération locale et nationale avec le centre, Les Républicains s’exposent depuis une dizaine d’années à l’effritement de la cohérence de leur organisation, dont la résilience par-delà les crises ne saurait masquer les grandes difficultés à se réinventer.


Cet article est publié en partenariat avec Conférence Sciences Po.

The Conversation

Émilien Houard-Vial ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.03.2026 à 15:39

Pourquoi certaines municipalités freinent sur les renouvelables à l’approche des élections

Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management
À l’approche des municipales, l’éolien, le biogaz ou le solaire deviennent sensibles. Certains maires freinent les projets en ce sens par crainte du conflit local.
Texte intégral (2037 mots)

À l’approche des élections municipales 2026, l’éolien, le biogaz et le solaire deviennent des sujets à haut risque politique. Mais l’opposition des habitants n’explique pas tout : notre recherche montre que certains maires temporisent – voire bloquent les discussions – à ce sujet pendant le calendrier électoral, par crainte du conflit local. Comprendre ces mécanismes est pourtant crucial pour concevoir des projets plus faciles à « vendre » politiquement, sans renoncer à l’ambition climatique.


Les maires affichent aujourd’hui une sensibilité élevée à l’enjeu climatique. Les chiffres le confirment : 87 % se déclarent préoccupés par le changement climatique, 69 % disent vouloir en faire une priorité de leur prochain mandat, et 65 % des collectivités affirment développer des projets d’énergies renouvelables. Pourtant, au moment de décider sur un projet précis – éolien, biogaz ou solaire – la décision se grippe souvent.

Le débat tend traditionnellement à en attribuer la responsabilité aux seuls habitants, à travers le phénomène baptisé NIMBY par les sociologues (pour Not In My BackYard, en français, « pas dans mon jardin », par lequel des populations plutôt favorables à un projet donné vont s’y opposer lorsque celui-ci implique davantage de nuisances à proximité de leur domicile.

Or, l’écart entre les intentions et les actions n’est pas seulement une affaire d’acceptabilité citoyenne : il renvoie aussi à des arbitrages politiques locaux.

Notre recherche, récemment publiée dans la revue Global Environmental Change invite à changer de focale. À partir d’entretiens menés avec 30 élus et l’apport de 50 articles de presse, nous avons mis en évidence deux logiques distinctes. de temporisation et de refus, qui éclairent le ralentissement observé dans de nombreux territoires à l’approche des élections. Certains élus, tout en se disant favorables à la transition, préfèrent ainsi éviter une séquence conflictuelle au mauvais moment.

« Pas pendant mon mandat » ou « pas tant que je suis candidat », des stratégies de temporisation

Quand un maire doit se prononcer sur un parc éolien, une unité de méthanisation ou une centrale solaire, il ne tranche pas seulement une question technique. Il ouvre une séquence politique locale : réunions publiques, tribunes dans le journal municipal, pétitions, tensions au conseil, parfois menaces de recours. Dans ce type de dossier, ce qui se voit immédiatement, ce sont les nuisances perçues et le conflit. Ce qui se voit plus tard, ce sont les bénéfices : recettes pour la commune, éventuels emplois, contribution aux objectifs climatiques. Cette asymétrie pèse sur la décision.

Les méthaniseurs sont un exemple de projet renouvelable à même de provoquer une levées de boucliers chez les habitants. Jérémy-Günther-Heinz Jähnick/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Elle devient encore plus déterminante quand une élection approche, car le coût politique est immédiat alors que les gains, eux, arrivent souvent plus tard. Certains élus choisissent alors de temporiser ou d’éviter la décision. Notre étude permet de distinguer deux logiques de report.

  • Par analogie avec NIMBY, nous avons appelé la première NIMEY (pour Not In My Electoral Year, que l’on pourrait traduire en français par « pas tant que je suis candidat »). Elle correspond à des élus favorables aux projets renouvelables sur le principe, mais qui choisissent de décaler une décision sensible. Le calcul est simple : éviter d’installer un sujet conflictuel au cœur d’une campagne municipale, avec le risque de voir un projet cristalliser le débat local, polariser le conseil municipal, ou encore alimenter une mobilisation associative structurée.

  • Nous avons appelé la seconde logique NIMTOO (pour Not In My Term Of Office, « Pas pendant mon mandat »). Celle-ci renvoie à un type de blocage plus durable : l’élu estime que le coût politique est trop élevé sur l’ensemble de son mandat. Ici, l’enjeu n’est plus le timing électoral immédiat, mais la conviction que le projet ne produira pas de bénéfice visible à court terme pour la population locale, ou qu’il exposera trop fortement la majorité municipale à un conflit permanent, ce qu’il veut éviter.

Ces deux attitudes ont un point commun : elles déplacent le niveau de l’explication du ralentissement. Le problème n’est plus seulement « l’opposition des habitants », mais l’arbitrage politique réalisé par l’élu, qui évalue ce qu’il peut gagner, ce qu’il peut perdre, et le moment où il acceptera – ou non – de porter ce risque.


À lire aussi : Au nom du paysage ? Éoliennes, méthaniseurs… pourquoi les projets renouvelables divisent


Le poids des règles et de l’administratif

Notre étude montre toutefois que ces stratégies de temporisation ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer la prudence des maires. Même lorsqu’un élu est convaincu sur le fond, d’autres facteurs très concrets peuvent le pousser à ralentir.

En cause, d’abord la « mécanique » administrative. Un projet d’éolien, de méthanisation ou de solaire, ce n’est pas un simple oui ou non : c’est un dossier long, technique, exposé à des procédures et à des contestations.

Les maires parlent souvent de règles qui évoluent, de formulaires et d’étapes qui s’accumulent, de délais difficiles à maîtriser, et surtout de la crainte de voir le projet attaqué en justice. Dans une petite commune, ces sujets arrivent rarement sur un service juridique dédié : le maire, quelques agents, parfois une assistance extérieure, et beaucoup de temps à trouver là où il n’y en a pas. On comprend alors pourquoi un élu peut se dire favorable à la transition dans les enquêtes, et devenir nettement plus prudent quand un projet précis se présente.

Entre l’ambition générale et la décision locale, il y a un écart : celui de la gestion quotidienne d’un dossier complexe, potentiellement conflictuel, et dont les bénéfices n’apparaissent pas immédiatement.


À lire aussi : Pourquoi certains projets de méthanisation sont acceptés et d’autres pas


D’autres urgences locales prennent le dessus

Un troisième facteur revient fortement dans les discours des élus interrogés dans notre étude : la concurrence avec d’autres priorités municipales.

Dans de nombreuses communes, surtout hors des grandes métropoles, le maire doit déjà se battre sur des sujets tels que l’accès aux services publics, les tensions budgétaires, la désertification médicale, la cohésion sociale, ou encore l’entretien des infrastructures. Le temps politique et administratif est rare. Un projet d’énergies renouvelables, surtout s’il est perçu comme imposé ou difficilement maîtrisable, peut passer au second plan.

Cette hiérarchisation des urgences pèse sur les décisions. Un élu peut juger qu’il lui sera plus difficile de défendre une unité de méthanisation si, dans le même temps, l’école ferme une classe ou si l’offre de soins se dégrade. Un projet énergétique, même utile du point de vue climatique, doit s’inscrire dans un récit local crédible : que gagne concrètement la commune, ici et maintenant, et comment ce gain se compare aux tensions que le projet pourrait déclencher ?


À lire aussi : Comment une mairie peut équilibrer son budget ?


Pour dépasser les blocages, réduire le risque politique et produire des réussites visibles

Plusieurs leviers reviennent de façon récurrente dans les propos des maires interrogés.

  • Le premier concerne la sécurisation : il s’agit de réduire l’incertitude réglementaire, de stabiliser les procédures et de simplifier l’accès aux compétences juridiques et techniques. Un maire ira plus facilement de l’avant sur un dossier lorsqu’il sait que celui-ci ne va pas se transformer en feuilleton administratif incontrôlable.

  • Le deuxième touche au partage des bénéfices : il s’agit de rendre visibles les retombées locales, de mieux répartir la valeur, re clarifier l’usage des recettes et enfin d’expliquer ce qui revient au territoire. Un projet accepté se construit rarement sur des bénéfices abstraits. Il s’appuie sur des gains concrets, identifiables, discutables en conseil municipal et qu’on peut présenter aux habitants.

  • Le troisième relève du récit et de la preuve : les success stories locales sont importantes. Elles changent la perception du risque et donnent aux élus des arguments, des exemples, des formats de concertation, des trajectoires déjà empruntées par des communes comparables. Elles permettent aussi de sortir du face-à-face stérile entre « pro-transition » et « anti-projets ».

Le débat sur l’éolien, le biogaz ou le solaire ne se joue donc pas uniquement dans l’opinion des habitants. Il se joue aussi dans les contraintes politiques des maires, dans la structure des incitations au cours du mandat, et dans la capacité collective à rendre la transition compatible avec la réalité municipale. Tant que cet angle restera secondaire, le réflexe NIMBY continuera de servir d’explication commode. Mais il masquera une partie du problème – et retardera une partie des solutions.

The Conversation

Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.03.2026 à 15:38

Municipales : quand le pouvoir se déplace vers les métropoles en échappant aux citoyens

Tommaso Germain, Chercheur en science politique, Sciences Po
Les élections municipales détermineront qui gouvernera les 21 métropoles françaises. Or l’élection indirecte des conseillers métropolitains pose un problème démocratique.
Texte intégral (1764 mots)

Les élections municipales ne désigneront pas seulement 34 875 maires : elles détermineront qui gouvernera les 21 métropoles, dont le pouvoir s’est considérablement accru depuis une dizaine d’années. Or, à l’exception de Lyon, les membres des conseils des métropoles sont élus indirectement, à travers les élections municipales. Ce problème démocratique n’est pas suffisamment pris en compte dans le débat public.


Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 prennent la température politique du pays, avec un projecteur sur les maires. Mais un paradoxe est éclatant : alors que le maire est la figure en qui les citoyens ont le plus confiance, c’est bien la question métropolitaine, souvent minorée et peu connue des électeurs, qui aura le plus d’impact réel à l’issue de ces élections. Car les municipales ne désigneront pas seulement 35 000 maires. Elles détermineront en réalité qui gouvernera, dans les grandes agglomérations, une grande partie des politiques publiques structurantes pour les six prochaines années. Derrière le scrutin municipal se trouve un enjeu décisif : celui du pouvoir métropolitain.

Les métropoles, institutions méconnues au rôle décisif

Les métropoles institutionnelles sont la forme d’établissement public de coopération intercommunale (EPCI) la plus intégrée. Créée en 2010 sous Nicolas Sarkozy et généralisée en 2014 sous François Hollande, la forme « métropole » consacre une intercommunalité intégrée, aux compétences étendues, comptant au moins 500 000 habitants. Son action dépasse largement le cadre communal et détermine amplement les conditions socioéconomiques d’un territoire. Il existe aujourd’hui 21 métropoles en France, regroupant environ 23 millions d’habitants : c’est plus d’un tiers de la population nationale.

Plus encore, les métropoles concentrent plus de 50 % du PIB national et représentent une part toujours croissante de l’investissement public local et des recettes fiscales, mutualisées. Désormais, les intercommunalités, et, en premier lieu, les métropoles ont de plus en plus tendance à investir les politiques sociales (action sociale, mobilité, jeunesse, enfance), traditionnellement réservées à la commune et au département. Pour des millions d’habitants, la réalité des politiques publiques et sociales dépend donc, avant tout, de l’action des métropoles.

Un espace politique faiblement politisé

Tandis que leur pouvoir s’accroît continuellement, les budgets se comptant de plus en plus en milliards d’euros (Lyon, Aix-Marseille, Bordeaux, Lille, Nantes…), l’organe délibératif des métropoles demeure élu indirectement, à travers les élections municipales. Par le système de fléchage, les élus communaux siègent également à l’assemblée métropolitaine. Leur mandat est donc issu d’une campagne municipale, très locale et consacrée à cet échelon, et non d’une élection à l’échelon métropolitain.

Longtemps, la dimension intercommunale des élections a été totalement mise de côté. Ce système favorisait une certaine opacité, puisque les décisions importantes n’étaient pas tranchées devant les électeurs. Les sociologues parlaient de « démocratie confisquée » par cette opacité. Tandis que la loi instituait les métropoles, la politisation de ces élections est restée faible, l’intercommunalité demeurant une « invitée discrète » lors des élections de 2014. En 2020, alors même que la métropole devenait un fait social majeur, son enjeu était mis de côté dans un contexte de crise sanitaire, ne suscitant que l’intérêt des spécialistes de l’action publique.

En 2026, la taille des enjeux stratégiquement gérés par les métropoles justifierait un débat devant les électeurs. En jeu : le renforcement d’un espace public métropolitain, la constitution d’une arène politique liée à un sentiment d’appartenance des citoyens conscients de la réalité de cet échelon. À ce jour, il n’existe pas de tel espace public, a fortiori lorsque le scrutin est indirect et conditionné légalement aux élections municipales. Toutefois, trois exceptions métropolitaines peuvent indiquer une voie métropolitaine potentiellement plus démocratique.

Les cas du Grand Paris, d’Aix-Marseille et de Lyon

Trois laboratoires institutionnels et démocratiques questionnent largement la démocratie locale et son avenir dans le cadre du système des métropoles.

D’abord, le cas de la Métropole du Grand Paris, créée par la loi du 3 juin 2010. Largement sous-dotée en investissement alors qu’il s’agit d’un pôle urbain européen de premier plan en Europe (avec Londres et Moscou), la Métropole du Grand Paris est découpée en établissements publics territoriaux (EPT) et souvent critiquée comme une « coquille vide », qui ferait doublon avec la Région Île-de-France.

Pourtant, elle regroupe plus de 7 millions d’habitants et 130 communes sur 815 km2, et une intégration métropolitaine des parties prenantes permettrait de traiter des enjeux majeurs, comme les transports, le développement économique ou l’aménagement. La composition de son conseil métropolitain et de son assemblée des maires dépend directement des élections municipales, qui façonneront les équilibres politiques et les actions pour les six années à venir.

En l’état, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé, en février 2026, consacrer l’un des trois textes de sa réforme de décentralisation à cette métropole, afin d’en revoir le périmètre. Plusieurs pistes se dessinent : une fusion de la métropole avec les départements, la transformation des EPT en EPCI autonomes, ou à l’inverse leur consécration comme échelons déconcentrés de la métropole, ou encore le rapprochement de la métropole, de la région et des grands syndicats urbains de l’agglomération parisienne. Dans tous les cas, la question démocratique se posera.

La Métropole d’Aix-Marseille est la seconde exception au droit commun. Là, l’institution regroupe 92 communes et 1,9 million d’habitants sur 3 150 km2. Gouvernée par un exécutif appuyé sur un conseil de métropole large, comptant 240 conseillers, la métropole est arrimée au centre droit, aux antipodes de la ville de Marseille ancrée à gauche. Les métropoles produisent des majorités élargies, gestionnaires, supplantant la figure du maire autrefois centrale. La cohérence de l’action métropolitaine et de l’action municipale est cruciale pour de nombreuses politiques publiques, et ces équilibres ressortiront discrètement, mais de façon directe des élections municipales. Ce cas montre un déplacement du pouvoir vers la métropole, qui réduit les affrontements idéologiques, incitant à une logique de coopération. Néanmoins, la métropole peine à s’autonomiser et reste ancrée dans des conflits multiples, que ce soit avec les communes ou avec l’État, et cela tient en partie à son manque de légitimité démocratique.

Enfin, la Métropole de Lyon regroupe 58 communes et 1,3 million d’habitants sur une zone concentrée de 538 km2. C’est sans doute le cas le plus innovant en termes institutionnels, avec d’une forme de métropole-providence, aux compétences et aux budgets étendus, qui génère une centralisation locale, et dotée d’un budget de près de 4 milliards d’euros.

Mais c’est aussi le cas le plus important en termes démocratiques, puisqu’en application de la loi MAPTAM modifiée, cette collectivité territoriale au statut particulier voit son conseil de métropole être élu directement par les citoyens. Cette élection directe par circonscriptions « métropolitaines », était portée dès 2013 par l’équipe réformatrice autour de Gérard Collomb comme un projet démocratique, l’élection permettant de légitimer la concentration de compétences dans l’institution. De plus, la métropole commence à être identifiée par les citoyens, notamment grâce à des actions de communication institutionnelle ou médiatique. Cet exemple innovant permettant le vote direct des citoyens montre que l’enjeu démocratique pourrait être traité frontalement, en généralisant les élections directes pour les 21 métropoles.

La métropolisation, un angle mort du débat public

Les élections municipales apparaissent dans les métropoles comme un scrutin à double détente : localement personnalisé et visibilisé autour du maire, mais structurellement et stratégiquement métropolitain. Ces équilibres serviront largement de baromètre au projet de décentralisation présenté par le Premier ministre, qui cible explicitement le Grand Paris mais pourrait également proposer de revoir le périmètre métropolitain commun.

Finalement, à mesure que les métropoles deviennent des centres de décision politique et budgétaire, l’enjeu démocratique se déplace sans que le débat public ne suive. Les élections de 2026 diront si les électeurs en prennent conscience en identifiant le pouvoir réel qui est en jeu.

The Conversation

Tommaso Germain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.03.2026 à 17:02

Des élections municipales test pour la présidentielle : comprendre la « nationalisation » du scrutin

Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille
Les élections municipales 2026 sont largement « nationalisées » dans le récit médiatique qui en fait un test en vue de la présidentielle. Pourtant, la plupart des électeurs demeurent fidèles à une logique locale et non partisane.
Texte intégral (2134 mots)

À un an de la présidentielle, les élections municipales 2026 sont « nationalisées » dans le récit médiatique et par certains partis politiques. Pourtant, les candidats locaux, comme la plupart des électeurs, demeurent fidèles à une logique locale et non partisane. Analyse.


Les élections municipales de 2026 se tiennent un an avant l’élection présidentielle. La précampagne présidentielle a d’ailleurs déjà commencé : des candidats sont déjà déclarés à une primaire de gauche (François Ruffin, Marine Tondelier…) ou à l’élection elle-même (Bruno Retailleau, Jérôme Guedj…). La configuration fait penser aux élections municipales de 2001 qui avaient précédé de quelques mois l’élection présidentielle (avril 2002). Cet effet de calendrier contribue à nationaliser les élections municipales.

Alors que ces élections sont locales par excellence et se jouent dans 35 000 communes et des contextes spécifiques (taille de communes, poids des maires sortants, variété de l’offre et des enjeux), les élections municipales sont construites comme un test pour mesurer les rapports de force politiques avant l’échéance présidentielle de 2027. Les soirs du premier et du second tour, un sens national va être donné à ces milliers de scrutins locaux.

La nationalisation des scrutins locaux, un phénomène ancien

En science politique, la thèse de la « nationalisation » de la vie politique locale a été formalisée dès les années 1980. Elle met en évidence un processus d’unification tendancielle des marchés électoraux. Selon ce modèle, le caractère « local » des élections tend à régresser ; les élus sont de plus en plus liés à un parti. Alors que, sous la IVᵉ République, et dans les années 1960, les coalitions sont variables selon les consultations et les régions, l’Union de la gauche dans les années 1970 tend à homogénéiser les alliances sur le territoire national, et les modes de fonctionnement partisan se centralisent : l’implantation des partis, de gauche puis de droite, progresse sur l’ensemble du territoire national, le nombre de candidats et élus non inscrits ou « apolitiques » baissent ainsi, y compris dans les petites communes.

Les élections locales tendent alors à être construites comme des mesures de rapports de force nationaux entre deux élections générales. Elles obéissent de plus en plus au modèle des « élections intermédiaires ». Celui-ci se construit autour d’une classification et d’une hiérarchisation, entre des « élections décisives » et des « élections intermédiaires », articulées dans un cycle électoral. Les élections intermédiaires, dites de « second rang », sont le plus souvent des élections locales. Plus une élection locale est éloignée d’une élection de renouvellement national, plus grande est la probabilité qu’elle revête une dimension nationale, surtout quand la majorité en place est impopulaire. La logique des élections intermédiaires » se manifeste par un recul du parti au pouvoir, un abstentionnisme plus fort chez les électeurs de la majorité, la progression des oppositions.

À partir de 2002, les cycles politiques nationaux ont de plus en plus d’influence sur les élections locales qui sont systématiquement défavorables au pouvoir en place ; l’Union pour un mouvement populaire (UMP) puis le Parti socialiste (PS) en ont fait les frais en 2008 et en 2014.

Les élections locales sont devenues un exutoire pour exprimer la défiance à l’égard des gouvernements en place selon un mécanisme de vote sanction. En conséquence, la stratégie des partis varie selon qu’ils sont dans la majorité gouvernementale ou dans l’opposition. Christophe Borgel, secrétaire national aux élections du PS, déclarait ainsi le 15 février 2013 au Figaro, non sans ironie :

« Évidemment, quand on est au pouvoir, on dit que les municipales sont un scrutin local, et quand on est dans l’opposition, on dit l’inverse. »

Une « nationalisation » produite par les médias

Les élections municipales de 2026 sont nationalisées, mais ne correspondent plus à ce schéma. Dans un contexte de fragmentation partisane et de confusion institutionnelle, elles ne prennent pas la forme d’une « gouvernementalisation » du scrutin.

L’enjeu n’est plus, comme en 2008 ou en 2014, de sanctionner le gouvernement en place. Même s’il est dominé par des forces proches du président de la République, sa base est plus large (il y a des ministres Les Républicains, LR) et Renaissance a très peu de maires sortants, donc susceptibles d’être sanctionnés. Les élections municipales ne sont donc pas gouvernementalisées mais présidentialisées.

La nationalisation est principalement produite par les médias qui construisent une intrigue et des enjeux nationaux ramenés aux partis dans leur globalité. Ce phénomène s’explique de deux manières : il n’est pas facile de traiter des milliers de configurations locales, les médias recherchent un effet de dramatisation. Cette nationalisation par le cadrage médiatique est d’autant plus forte que la presse locale est en crise (plus attentive aux enjeux locaux, elle est de moins en moins lue).

Les questions que les médias se posent sont du type : Combien de villes le Rassemblment nationale (RN) est-il en mesure de gagner ? Des villes vont-elles basculer à La France insoumise (LFI) ? Les écologistes peuvent-ils garder les dix grandes villes conquises en 2020 ? L’implantation territoriale des socialistes et des LR sera-elle maintenue ?… Des coups de projecteurs sont donnés sur des villes « test » qui focalisent l’attention médiatique : Paris, Marseille, Lyon, Roubaix, Le Havre… Les partis anticipent ces verdicts médiatiques de portée nationale en cherchant à investir le maximum de candidats d’autant plus que l’ancrage local est devenu essentiel pour eux.

La stratégie des partis

La nationalisation des acteurs partisans nationaux est variable. Elle est très forte à La France insoumise. En 2020, Jean-Luc Mélenchon ne cessait de déclarer pendant la campagne municipale : « Il n’y a pas de listes insoumises. » Les candidats insoumis se cachent alors derrière des listes citoyennes. A contrario, l’heure est en 2026 à une logique d’étendard et d’affichage. LFI part à la bataille en assumant sa différenciation partisane et une logique d’autonomie de ses listes au premier tour. La bataille du leadership présidentiel à gauche est engagée. Jean-Luc Mélenchon multiplie les meetings de soutien à des candidats insoumis locaux où ils abordent principalement des enjeux de politique nationale (Toulouse, Roubaix, Creil, Perpignan, Lyon…). Les écologistes et les socialistes, qui contestent fortement la candidature de Jean-Luc Mélenchon à travers un projet de primaire, sont beaucoup plus implantés localement que les insoumis. La politisation du scrutin municipal permet à LFI de peser dans le rapport de force à gauche et d’exercer un pouvoir de nuisance sur les anciens partenaires du Nouveau Front populaire (NFP). Dans de nombreuses villes, LFI pourrait être l’arbitre du second tour : les candidats écologistes et socialistes devront composer avec elle.

À la tête des écologistes, Marine Tondelier joue la légitimité de sa candidature présidentielle aux élections municipales. Elle est très présente sur le terrain pour défendre les maires sortants. Le PS cherche à garder son titre de premier parti de gauche au niveau local pour aborder le scrutin présidentiel dans les meilleures conditions de rapports de force. Il se vante de présenter 2 000 listes, un chiffre présenté comme historique.

Les dirigeants du RN nationalisent eux aussi le scrutin cherchant à provoquer « une vague » qui pourrait scander leur marche vers le scrutin présidentiel. Le président du RN, Jordan Bardella, s’offre même le luxe de se donner un objectif concret, et pas des moindres : « Je souhaite que nous puissions remporter la ville de Marseille. » Le nombre historique de listes – près de 650 – est mis en avant. « Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur ce scrutin local », promet Jordan Bardella, lors de ses vœux à la presse, début janvier.

Cependant, tous les partis ne considèrent pas les élections municipales comme une rampe de lancement ou un banc d’essai pour 2027. Renaissance (ex-LREM) considère que c’est un obstacle à franchir. Le parti a peu d’élus locaux, un maillage local faible et des ambitions de victoires modestes et sans doute inaccessibles (Bordeaux, Lille, Annecy). Gabriel Attal est peu présent dans la campagne et cherche à enjamber le scrutin. Édouard Philippe, candidat Horizons au Havre, localise au maximum sa campagne dans la ville dont il est le maire, plutôt marquée électoralement à gauche.

Des candidats locaux qui n’affichent pas leurs liens partisans

Les candidats locaux mettent de manière générale très peu en avant leur étiquette partisane et mobilisent peu de considérations de politique nationale, tant la politique partisane est discréditée et le niveau local associé au pragmatisme. C’est parfois même le cas à LFI dans les villes où le parti a le plus de chances de gagner, comme Roubaix (Nord), où le candidat local David Guiraud met peu en avant le sigle, pour rassembler large.

Si le RN nationalise le scrutin municipal, ce n’est pas le cas de ses têtes de liste qui font localement souvent campagne sans même le logo du parti. Cette stratégie est un effet notamment de l’ancrage local croissant du mouvement, à travers son réseau de députés. Louis Aliot, l’actuel maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) est un modèle en la matière. Il a réussi à conquérir la mairie de la capitale catalane en expurgeant de ses affiches et de ses tracts de campagne toute mention de son parti. Les tracts de Laure Lavalette, tête de liste du RN à Toulon, députée du Var, ne font état d’aucune référence au parti. Le but de ces candidats est d’élargir au maximum le socle électoral, mais aussi permettre à des personnalités de la société civile, ou des ralliés de droite, de rejoindre la liste. Ils évitent ce faisant de trop se marquer politiquement et se concentrent sur des enjeux locaux.

Comment votent les électeurs ?

Enfin, qu’en est-il des électeurs ? Un sondage Odoxa du 20 février 2026 considère que les trois quarts des électeurs continuent de voter pour la liste qu’ils estiment la meilleure pour leur commune, mais que la politique nationale s’invite dans les urnes, avec 24 % (+ 5 % en trois mois) de Français qui voteront d’abord sur des enjeux nationaux. Il faut pourtant prendre ce type d’enquête avec prudence. Il n’est pas facile de démêler chez les électeurs ce qui relève de la politique locale et nationale, de l’image du candidat et de son étiquette.

La nationalisation du scrutin municipal est donc un phénomène complexe, aux ressorts multiples et contradictoires, qui porte en 2026 la marque de l’éclatement du système partisan.

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