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18.08.2026 à 15:06

Procès Pormanove : pourquoi les condamnations déçoivent (nécessairement) le public

Marlène Dulaurans, Professeure des Universités en Sciences de l'Information et de la Communication, spécialisée en criminologie appliquée au numérique, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
La justice a condamné les streameurs Naruto et Safine à des peines de prison avec sursis, alors que leur souffre-douleur Jean Pormanove est mort en direct dans leur émission.
Texte intégral (2281 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le 5 août, la justice a condamné les streameurs Naruto et Safine à des peines de prison avec sursis pour « violences en réunion et provocation à la haine ».

  • Est-ce une décision laxiste, alors que leur souffre-douleur Jean Pormanove est mort en direct lors de leur émission de streaming ?

  • Dans les affaires médiatisées, le public attend une punition exemplaire tandis que la justice ne condamne qu’en fonction des règles de droit.


Le 5 août 2026, le tribunal correctionnel de Nice (Alpes-Maritimes) a rendu son jugement dans l’affaire Pormanove : les streameurs Owen Cenazandotti, dit « Naruto », 27 ans, et Safine Hamadi, dit « Safine », 24 ans, ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et à un bannissement numérique inédit de six mois. Un verdict qui n’a pas apaisé les débats. Bien au contraire, il les a ravivés sur les réseaux sociaux.

Plusieurs internautes y dénoncent des sanctions dérisoires, appliquées par une justice trop clémente, « laxiste » et « déconnectée », incapable de répondre à la gravité des faits reprochés. Beaucoup espéraient que ce procès apporte une réponse au drame qui a conduit à la mort du streameur Raphaël Graven, dit « Jean Pormanove ». Pourtant, ce jour-là, il n’avait pas à répondre à cette question.

Le sentiment d’incompréhension qui entoure aujourd’hui le verdict tient peut-être moins à la décision elle-même qu’au décalage entre l’histoire que l’opinion publique croyait voir jugée et celle que le tribunal était juridiquement chargé d’examiner.

Quand le procès ne juge pas le drame

Pour beaucoup, l’affaire Pormanove tient en une scène tragique : celle d’un homme immobile, à qui l’on jette une bouteille d’eau et qui ne réagit pas, filmé par une caméra qui continue de tourner alors que rien ne se passe. Ce corps allongé est celui de l’influenceur Raphaël Graven, retrouvé sans vie, après 298 heures de diffusion ininterrompue sur la plateforme Kick. Des milliers de spectateurs assistent à cette séquence en temps réel, sans véritablement comprendre tout de suite ce qui est en train de se dérouler. C’est cette image, plus que le dossier lui-même, qui a fixé le récit collectif de l’affaire.

Comme l’ont mis en exergue Élisabeth Claverie et Luc Boltanski (2007) à travers la notion de « forme affaire », un fait divers fortement médiatisé dépasse son seul objet judiciaire pour devenir alors une affaire publique réinterprétée et réappropriée par une pluralité d’acteurs, bien au-delà du prétoire auquel il aurait dû se cantonner. L’affaire Pormanove n’a pas échappé à cette trajectoire, devenant dans l’espace public celle du « streameur mort en direct ».

Pourtant, ce n’était pas l’objet du procès jugé le 5 août. L’enquête ouverte sur les causes du décès avait été classée sans suite dès février, l’autopsie ayant conclu à une cause médicale. Le tribunal correctionnel de Nice était appelé à juger un autre dossier, celui des violences en réunion, de la diffusion d’images violentes et de la provocation à la haine commises sur Jean Pormanove, mais pas seulement. Une autre victime, Stéphane G., dit « Coudoux », quadragénaire placé sous curatelle, a subi les mêmes sévices de la part des deux mêmes hommes, entre 2023 et 2025.

Ce décalage se joue en miroir, car la mort omniprésente dans l’imaginaire collectif est absente du dossier judiciaire tandis que Coudoux, absent du récit public, est pour sa part au cœur des poursuites. Sa présence rappelle que les faits jugés ne se limitaient pas à Jean Pormanove. Ils s’inscrivaient, au contraire, dans un système répété sur plusieurs années.

Le grand public s’est en réalité trompé de procès ou, plutôt, il n’a vu qu’un seul épisode d’une affaire qui s’est jugée en plusieurs temps, devant plusieurs juridictions, sur des fondements chaque fois différents. La mort, elle, a échappé à toute juridiction, car l’enquête a été classée avant même l’ouverture du procès.

Les violences infligées à Jean Pormanove et à Coudoux étaient jugées à Nice ce 5 août. La plateforme Kick, elle, fait l’objet d’une enquête pénale distincte, ouverte à Paris fin août 2025 et toujours en cours, ainsi que d’une action civile de l’État, jugée dès décembre, soit quatre mois avant le verdict de Nice.

Quatre volets, quatre calendriers, deux juridictions… Aucune salle d’audience ne pouvait contenir à elle seule toute la complexité d’une affaire aussi tentaculaire.

Quand le droit ne juge pas l’indignation

Mais connaître cette fragmentation ne suffit pas à apaiser le sentiment d’inachevé. Ce que le public attendait, c’était un jugement unique, capable de répondre à un système global – les humiliations, les violences répétées ou la diffusion permanente de ce spectacle en ligne durant douze jours –, dont Jean Pormanove ne serait peut-être jamais sorti vivant. Mais le droit pénal ne raisonne pas de cette manière-là. Il juge des faits un par un, et exige pour chacun la preuve d’un lien de cause à effet. C’est cette différence de méthode qui explique le sentiment d’incompréhension.

Ce jugement rendu le 5 août en est la parfaite illustration. Si Owen Cenazandotti, dit Naruto, a été reconnu coupable de violences en réunion et de provocation à la haine, les chefs d’abus de faiblesse et de diffusion de contenus violents n’ont pas été retenus. Cette relaxe partielle ne signifie pas que l’emprise décrite n’a pas existé. Elle signifie seulement que le droit, pour condamner, a besoin de preuves précises que l’enquête n’a pas permis de réunir sur ces deux points.

Reste une question que ce raisonnement juridique, aussi rigoureux soit-il, ne résout pas : pourquoi le public attend-il autre chose d’un procès que la seule application du droit ?

Denis Salas, dans la Volonté de punir. Essai sur le populisme pénal (2005), montre que l’opinion dans les affaires les plus médiatisées, attend du droit pénal une fonction qu’il n’a jamais eue, à savoir canaliser une indignation collective par une sanction à la hauteur du traumatisme vécu. Cette attente rejoint ce que l’anthropologue René Girard décrivait déjà dès les années 1970, comme la nécessité pour toute société de désigner une victime sacrificielle dont la punition restaure symboliquement l’ordre trahi. Le sursis, bien que juridiquement fondé, ne peut remplir ici cette fonction. Il n’offre pas la sanction que l’émotion collective réclame, car à la différence du droit, elle est difficilement réductible aux frontières d’une procédure.

Quand la peine ne suffit plus

Ce jugement du 5 août a condamné Naruto à deux ans d’emprisonnement avec sursis et Safine à dix-huit mois avec sursis, des peines qui ont concentré l’essentiel des réactions sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’internautes les assimilent à une absence de sanction, leur donnant l’impression qu’ils échappent aux conséquences de leurs actes.

Pourtant, le sursis est une peine à part entière inscrite au casier judiciaire. Et réduire ce verdict au seul débat sur le sursis ferait passer à côté de sa principale innovation : l’interdiction de diffusion.

En effet, en appliquant la nouvelle peine complémentaire créée par la loi visant à « sécuriser et à réguler l’espace numérique » (SREN) du 21 mai 2024, le tribunal a également interdit aux condamnés d’utiliser les comptes ayant servi à commettre les infractions sur la plateforme Kick, sans les priver pour autant de tout accès à Internet. La mesure ne bannit donc pas les individus du numérique, elle les empêche de publier sur les services concernés. Elle vise l’acte de publication, et non de consultation. Avec une durée de six mois, le tribunal a d’ailleurs retenu la peine maximale que prévoit le texte du Code pénal (en dehors des cas de récidive).

Or, cette évolution traduit une adaptabilité de la philosophie de la peine. Jusque-là, le droit pénal sanctionnait principalement l’auteur de l’infraction, indépendamment du support par lequel elle avait été commise. Une agression restait une agression, qu’elle se déroule dans la rue ou derrière un écran. Avec cette nouvelle loi, il commence aussi à agir sur l’environnement dans lequel les faits ont été commis. Il ne s’agit plus de punir celui qui a frappé, mais de lui retirer, au moins temporairement, l’espace même qui rendait ces violences visibles et monétisables. C’est une différence de nature, pas seulement de degré. La peine ne vise plus uniquement l’acte, mais les conditions qui l’ont rendu possible et rentable.

Cette logique rejoint les travaux du criminologue Ronald Clarke, sur la prévention situationnelle, qui soulignait dès les années 1980 que, au-delà de la sanction des auteurs, il était nécessaire de réduire également les opportunités offertes par l’environnement ayant facilité le passage à l’acte.

Le bannissement numérique s’inscrit dans cette lignée, mais à une échelle restreinte. Il neutralise provisoirement l’usage que deux hommes faisaient du numérique, sans toucher à la plateforme elle-même, qui continue d’exister telle quelle pour d’autres créateurs.

Quand la plateforme échappe au procès, non à la justice

Toutefois, cette adaptation demeure incomplète et ne règle qu’une partie du problème, car si le bannissement frappe deux streameurs, il ne touche en rien aujourd’hui la plateforme qui a hébergé, monétisé et algorithmiquement favorisé cette économie du sadisme pendant des mois, sans que sa responsabilité n’ait été examinée dans ce procès. Le tribunal a condamné aujourd’hui des individus. Il n’a pas, et ne pouvait pas, requalifier le modèle économique, non par choix mais par compétence.

En effet, un tribunal correctionnel juge des personnes physiques pour des infractions précises, pas des entreprises pour la manière dont elles organisent leurs revenus. Pour cela, il faut un autre fondement juridique, une autre procédure et souvent une autre juridiction. Ce n’est donc pas que la justice ignore la plateforme, c’est qu’elle ne pouvait pas l’atteindre par ce biais-là.

Cette voie n’est pas la seule empruntée par la justice, car, dès le 25 août 2025, le parquet de Paris avait ouvert une enquête préliminaire visant directement Kick pour « fourniture de plateforme en ligne illicite », aggravée par la circonstance de « bande organisée », avant de la transformer, le 27 janvier 2026, en information judiciaire pour « blanchiment et non-assistance à personne en danger », après le silence de ses dirigeants face aux convocations. En parallèle, l’État avait déjà obtenu, le 19 décembre 2025, la suppression judiciaire de la chaîne « Jean Pormanove » et l’interdiction de toute republication des contenus.

Trois procédures, trois calendriers, un seul constat : la responsabilité de la plateforme est bien engagée, mais jamais au même rythme ni devant la même juridiction que celle des deux hommes condamnés à Nice.

Quand le procès ne raconte pas toute l’histoire

Le 5 août n’a donc pas soldé l’affaire Pormanove. Il n’en a refermé qu’un chapitre, celui de deux hommes qui ont fait de la souffrance d’autrui un spectacle rentable. Le reste – la plateforme, les profits, les responsabilités – continue de s’écrire ailleurs, à un autre rythme, devant d’autres juges.

Le droit, contrairement à l’opinion publique, ne compose jamais un récit d’un seul tenant. Il la juge par fragments et laisse au temps le soin d’en assembler les morceaux. L’affaire Pormanove l’aura rappelé une nouvelle fois : le droit pénal dit le droit, mais il ne raconte pas toute l’histoire.

The Conversation

Marlène Dulaurans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.08.2026 à 10:37

Allocation de rentrée scolaire : ce que les familles modestes font de cet argent

Hélène Ducourant, Sociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, CNRS, Ecole des ponts, Université Gustave Eiffel
Près de trois millions de familles modestes recevront l’allocation de rentrée scolaire (ARS). Que feront-elles de cet argent ?
Texte intégral (1517 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’allocation de rentrée scolaire, ARS, est versée aux familles modestes ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie de 426 à 466 euros.

  • Cette allocation fait parfois l’objet de polémiques : que font les familles modestes de cet argent ?

  • Une enquête menée auprès de parents vivant sous le seuil de pauvreté nous renseigne sur l’usage de cette allocation.


Le 18 août 2026, près de trois millions de familles recevront l’allocation de rentrée scolaire (ARS). Créée en 1974, cette prestation est versée sous condition de ressources aux familles ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie, cette année, de 426 à 466 euros par enfant selon l’âge. Pour les familles modestes, cette somme constitue un apport important dans un budget contraint tout au long de l’année et son versement donne le signal de départ des courses de rentrée.

Mais cette allocation fait aussi, rituellement, l’objet de controverses. Les figures du soupçon ont évolué : au parent autrefois accusé de boire l’allocation au bistrot a succédé celui qui achèterait un magnétoscope, un écran plat, puis un smartphone ou encore une console de jeux. À ces procès en mauvais usage s’ajoute un autre débat, portant sur l’écart entre le montant de l’aide et le coût réel de la rentrée. Après tout, quelques cahiers, une trousse et un agenda ne devraient pas coûter si cher !

Avec l’Observatoire Emmaüs des budgets contraints et les associations SOS Familles Emmaüs, nous avons réalisé une enquête par entretiens auprès de 20 parents vivant sous le seuil de pauvreté. Dix-neuf enquêté·es sont des femmes et 12 élèvent seul·es leurs enfants. L’objectif : comprendre comment se prépare la rentrée lorsque le budget est contraint toute l’année et comment l’ARS est utilisée.

« C’est pour les enfants »

L’ARS n’est pas une prestation affectée, son usage n’est pas contrôlé, et les familles peuvent en disposer comme elles le souhaitent. Pourtant, sa destination ne fait guère de doute. Dimitry, ancien magasinier-cariste aujourd’hui sans emploi et père seul de deux enfants, le dit spontanément :

« Ah oui, c’est pour les enfants ! Dès que ça arrive, c’est “ça” pour les vêtements, “ça” les affaires scolaires (…). »

Cette séparation fait écho aux travaux de la sociologue états-unienne Viviana Zelizer sur le « marquage » de l’argent : toutes les sommes d’un ménage ne sont pas pensées comme fongibles ou interchangeables. Ici, l’ARS est d’abord de l’argent fléché vers les enfants.

Acheter du neuf pour la rentrée

Un résultat frappant de l’enquête concerne la « tenue de rentrée ». Pour les familles qui recourent autant que possible à la seconde main ou à la récupération, l’ARS permet d’acheter du neuf. Fatima, agente de service hôtelier en clinique et mère de trois enfants, explique :

« Je suis sur Vinted, mais pas pour la rentrée. Pour le premier jour de la rentrée, voilà, je lui fais plaisir. »

Il s’agit aussi d’éviter que les enfants se sentent en décalage avec leurs camarades. Samia, accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) en arrêt maladie de longue durée et mère célibataire de trois enfants, résume :

« Presque la même chose que tout le monde, c’est pas plus bas, c’est pas plus haut, mais voilà, je reste raisonnable. »

Cette préoccupation s’accentue avec l’âge. Au collège et au lycée, vêtements, baskets ou cartable participent à la possibilité d’être « comme les autres ».

La sociologue états-unienne Patricia Berhau souligne que deux adolescents peuvent porter des baskets comparables alors que, pour l’un, l’achat a été banal et sans enjeu et que, pour l’autre, il a fallu économiser, arbitrer et trouver la bonne affaire. Dans les familles enquêtées, il a souvent fallu attendre l’ARS.

Beaucoup de calculs derrière les achats

Ces dépenses n’ont rien d’un achat compulsif. La rentrée suppose de trier, de récupérer, d’établir des listes, de comparer les enseignes, de repérer les promotions et de parcourir plusieurs magasins.

Les travaux d’Ana Perrin-Heredia sur les budgets populaires ont montré l’importance au quotidien de ces compétences budgétaires, très souvent mises en œuvre par les femmes. On les retrouve activées à propos du choix des fournitures, par exemple. Dominique, inventoriste de nuit à mi-temps et mère de deux enfants, sait par exemple que certains crayons d’une grande enseigne de loisirs créatifs s’usent trop vite. Les produits des marques distributeurs des hypermarchés sont particulièrement recherchées par les enquêté·es.

Les baskets, un achat fréquent

L’achat de baskets revient dans plusieurs entretiens. Mélanie, infirmière scolaire en mi-temps thérapeutique et maman solo de deux garçons adolescents, explique :

« Ils sont super raisonnables. Ils aiment bien avoir une bonne paire de baskets, sinon le reste ils s’en foutent. Je les ai élevés comme ça. »

Le prix élevé des baskets de marque est aussi parfois au cœur des controverses sur les usages de l’ARS. La sociologue Lindsay DuBois l’a observé en Argentine au sujet de l’Asignación Universal por Hijo, une allocation destinée aux familles pauvres créée en 2009. Cette dernière est souvent utilisée pour acheter des baskets et entraîne bien des discussions, elles peuvent être vues par les familles comme participant à la dignité et à l’intégration des enfants, mais par les détracteurs comme la preuve d’un mauvais usage de l’argent public.

L’anxiété de voir les enfants grandir

L’enquête met enfin en évidence une anxiété budgétaire liée à l’avancée dans la scolarité. Elle existe aussi dans les classes moyennes ou supérieures, mais se concentre souvent plus tard sur la période des études supérieures : logement, frais de scolarité, mobilité. Dans les familles rencontrées, elle apparaît dès l’école primaire ou le collège. Mariam, employée de ménage et maman solo de quatre enfants, explique :

« Je vois un peu plus loin, je vois que les enfants, ils vont grandir (…) de temps en temps, je me dis : “Est-ce que j’arriverai à être prête pour acheter les choses que, eux, veulent ou non ?” »

Les poussées de croissance rendent cette inquiétude très concrète. Daniela, qui effectue ponctuellement des missions d’intérim et élève quatre enfants, plaisante :

« Ah oui, je sais pas comment ils font pour grandir comme ça ! Surtout aussi les pieds. (…) j’ai dit [à mon fils] : “Mais arrête s’il te plaît, s’il te plaît arrête, j’en peux plus !” »

Ainsi, les dépenses de rentrée ne se réduisent pas aux seules fournitures scolaires, parfois prises en charge par les municipalités. Les usages de l’ARS décrits ici montrent comment les familles profitent du desserrement ponctuel de la contrainte budgétaire pour faire plaisir aux enfants, mais aussi pour atténuer les écarts matériels qui les séparent de leurs camarades.


L’étude a été réalisée par Hélène Ducourant, Fanta Koné, Nicolas Boisard, Léonie Clarac-Dutillieux, Margot Klein, Gwenaëlle Vincelle.

The Conversation

Hélène Ducourant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

17.08.2026 à 15:12

Incendies : comprendre le mystère des pyromanes

Thierry Toutin, chercheur associé en criminologie, Centre de recherche de la police nationale
Plus de 400 incendiaires ont été interpellés en France à la suite des incendies de juillet 2026. Que nous enseigne la criminologie sur les profils d’incendiaires ?
Texte intégral (1798 mots)

L’ESSENTIEL

  • Plus de 400 incendiaires ont été interpellés en France à la suite des incendies de juillet 2026.

  • Quels sont les profils des personnes mises en cause ?

  • Pyromanes et psychopathes, incendiaires par vengeance, pour motifs économiques ou politiques : que dit la criminologie ?


En 1938, le philosophe Gaston Bachelard écrivait :

« Œuvre de jouissance, le feu est aussi œuvre de destruction, le feu se dématérialise, se déréalise, il devient esprit. Un incendie détermine un incendiaire presque aussi fatalement qu’un incendiaire allume un incendie. Le feu couve dans une âme plus sûrement que sous les cendres, et l’incendiaire est le plus dissimulé des criminels. »

Criminel mystérieux et difficile à appréhender pour l’entendement commun, l’incendiaire – communément appelé « pyromane » – intrigue. Qui est-il ?

Les profils sont en fait nombreux, de l’individu indemne du moindre trouble mental jusqu’à la personne au discernement aboli, au sens pénal du terme. L’homme incendiaire, la femme incendiaire, les adolescents et les enfants incendiaires, agissent tous, chacun en ce qui les concerne, pour des motifs variés et parfois obscurs. Très peu étudié par la criminologie française, l’incendiaire reste dans l’ombre.

Les incendiaires sont désignés généralement sous le terme de « pyromanes », par la sphère médiatico-politique. Or, il n’est pas certain que toutes les personnes arrêtées soient des « pyromanes ». La prudence indique que le diagnostic de pyromanie ne peut être dressé que par un expert psychiatre qui a examiné le suspect. Parmi les quelque 400 individus incendiaires qui ont été interpellés,, nous ne savons pas encore quelle est la part précise qu’occupent les « pyromanes », ni celles des « négligents », ni celle des individus alcoolisés. Nous connaissons juste la proportion de mineurs – 156 au total – sans savoir s’ils avaient agi par pulsions pyromaniaques, par ludisme, par vengeance ou par mimétisme.

Des statistiques éparses et parcellaires

Lorsque l’on étudie l’incendie criminel et l’incendiaire, il est très difficile de donner un aperçu statistique de la situation en France.

Comme le rappelait une proposition de loi de 2022 visant à combattre la pyromanie, il y aurait environ 300 000 incendies par an en France, toutes origines confondues, dont 10 % seraient d’origine criminelle. Ce qui signifie qu’il y aurait environ 30 000 incendies criminels commis chaque année dans notre pays.

Du côté des sanctions pénales, les sources officielles indiquent entre 900 et 1 000 condamnations par an d’incendiaires (dont la proportion de pyromanes au sens strict du terme n’est pas connue). Ce qui peut paraître peu par rapport au nombre d’incendies criminels estimés (environ 30 000). Mais, il convient de noter que plusieurs incendies peuvent être attribués à un seul et même auteur, que tous les incendies volontaires ne sont pas élucidés et que toutes les affaires élucidées ne débouchent pas forcément sur une condamnation.

Enfin, en ce qui concerne le taux d’élucidation des incendies, s’il est généralement faible par rapport à d’autres infractions graves, c’est parce que le feu détruit souvent tous les indices matériels, privant les enquêteurs de preuves. Dans ce cas, faute d’avoir pu prouver l’origine criminelle de l’incendie en question, ce dernier ira grossir les chiffres des incendies pour causes « suspectes », « douteuses » ou « indéterminées »…


Retrouvez notre vidéo basée sur cet article


Une indispensable classification des profils et des mobiles incendiaires

Il n’existe pas de classifications officielles récentes des divers types d’incendiaires. En France, les classifications sont rares et anciennes, l’une datant de 1947 et l’autre de 1979.

Dans l’étude de 1947 (celle de Raymond Faralicq), cinq types d’incendiaires sont identifiés :

  • les incendiaires par vengeance comprenant « la jalousie, l’envie et la concurrence »,
  • les incendiaires par intérêt (fraude à l’assurance),
  • les incendiaires par « état morbide et sadisme malfaisant » (profil correspondant probablement à celui du pyromane),
  • les incendiaires « anarchistes révolutionnaires dont les actes constituent des sortes de représailles collectives contre la société »,
  • et les incendiaires « détraqués cérébraux ».

Dans la catégorie des « détraqués cérébraux », Raymond Faralicq évoque le cas d’un incendiaire reflétant l’époque. Ce dernier fut arrêté après la commission de « 41 incendies d’urinoirs, [de] kiosques à journaux, [d’]édicules de marchés, 20 incendies de voitures de paille et 11 incendies de magasins à fourrage… ». Dans cette affaire, l’auteur des faits sera arrêté et « interné dans un asile d’aliénés » après avoir été reconnu irresponsable de ses actes.

Dans l’étude de 1979, la classification (Pierre Grapin, Les Incendies, Collection « Que Sais-je ? », PUF) repose sur quatre catégories d’incendiaires :

  • les incendiaires par intérêt financier,
  • les incendiaires par vengeance (« mise à feu d’étables, de granges, d’écuries, de meules de paille ou de foin »),
  • les incendiaires par ludisme qui concernent essentiellement des mineurs qui « se grisent du pouvoir de faire jaillir des flammes et d’effrayer les adultes par une agression aussi spectaculaire que gratuite »,
  • les incendiaires pervers qui se « délectent sensuellement à la vue des flammes ».

Classification contemporaine des types d’incendiaires

Ces classifications anciennes nécessitaient une mise à jour que nous avons proposée en 2025. Les auteurs d’incendies volontaires y sont regroupés en quatre groupes : incendiaires conflictuels, économiques, idéologiques et pathologiques.

  • Incendiaires par motivations conflictuelles (conflits de voisinage, vengeances conjugales, vandalisme urbain). On y trouve également les incendiaires agissant par règlement de comptes, notamment dans le cadre du narcotrafic dont la mise à mort d’un individu brûlé constitue un avertissement aux rivaux et aux témoins gênants.

  • Incendiaires par motivations économiques. Ce groupe concerne les incendiaires « fraudeurs » au préjudice des compagnies d’assurance ou visant l’appât du gain.

  • Incendiaires par motivations idéologiques et politiques.

  • Incendiaires à connotation pathologique. Dans ce groupe, on distingue les profils pathologiques et les pyromanes.

Psychotiques et pyromanes

Si les psychotiques sont généralement reconnus irresponsables pénalement en raison de l’abolition de leurs facultés psychiques ou neuropsychiques (article 122-1 du Code pénal), pour les pyromanes – incendiaires à répétition – la responsabilité pénale est généralement engagée. La pyromanie relève du trouble du contrôle des impulsions, selon la Classification internationale des maladies (CIM) de l’OMS). Il s’agit de l’impossibilité de résister à l’impulsion d’allumer de manière compulsive des incendies. Ce trouble s’accompagne d’une fascination et d’un plaisir intense, pour ne pas dire jouissif, à contempler les incendies, comme l’ensemble des évènements en résultant.

Après le diagnostic des psychiatres experts judiciaires, il sera tenu compte de l’état des facultés psychiques ou neuropsychiques des individus mis en cause, considérées altérées au sens de l’article 122-1, al.2 du Code pénal. Ceux-ci sont donc tenus pour responsables de leurs actes, mais leur comportement semi-pathologique sera pris en compte lors du prononcé de la peine et de son exécution.

Au XIXᵉ siècle la pyromanie était désignée sous le terme de « monomanies incendiaires », par les aliénistes de l’époque, tels que Jean-Étienne Esquirol (1772-1840) et Valentin Magnan (1835-1916).

« Les auteurs classiques européens considéraient la pyromanie comme une obsession-impulsion consciente, une impulsion obsédante appartenant plus ou moins au registre de la névrose obsessionnelle. »
– selon le psychiatre Michel Bénézech.

Progressivement le terme de « pyromanie » s’est imposé au cours du XXᵉ siècle.

Qui sont les auteurs d’incendies de forêt ?

Si l’on s’intéresse uniquement aux individus qui mettent le feu dans les bois et les forêts françaises, on observe (mais il n’existe aucune statistique précise) que deux types de profils dominent en particulier : ceux des « incendiaires pyromanes » et ceux des « incendiaires négligents » (l’individu qui connaît les risques et qui ne respecte pas les règles de sécurité).

Sont-ils les seuls ? Ce n’est pas certain, dans la mesure ou l’on aurait tendance à oublier les mineurs incendiaires qui agissent par mimétisme, provocation et surenchère, à la faveur du retentissement médiatique qui en est fait, et les individus sous imprégnation alcoolique, qui agissent par désœuvrement, par vengeance ou pour nuire.

Quid des fameux pompiers pyromanes ? ll n’existe pas de statistiques fondées sur la catégorie professionnelle des auteurs d’incendies volontaires. Ce qui ne permet pas d’affirmer que les pompiers pyromanes sont nombreux ni plus nombreux que dans toutes autres professions. Parmi les quelques cas recensés, il s’agit essentiellement de « pyromanes » attirés par le feu, qui sont ensuite devenus pompiers et non l’inverse, celui de pompiers devenus pyromanes.


Thierry Toutin est l’auteur d’ Incendies volontaires et profilage criminel, éditions Eska, 2025.

The Conversation

Thierry Toutin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.08.2026 à 13:06

Qui se cachait derrière les lettres signées « Jack l’Éventreur » ?

Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Centre de recherche de la police nationale; Université Paris Cité
La signature de Jack l’Éventreur est présente sur plusieurs lettres au XIXᵉ siècle. Étaient-elles authentiques ? Comment la police scientifique aborde-t-elle ce type de courriers ?
Texte intégral (3166 mots)
La lettre « Dear Boss », signée par Jack l’Éventreur, fut adressée à la Central News Agency de Londres, le 27 septembre 1888, puis à la police de Scotland Yard. Wikimédia

L’ESSENTIEL

  • La signature du tueur en série Jack l’Éventreur est présente sur de nombreuses lettres envoyées à la police londonienne à la fin du XIXᵉ siècle.

  • Rien ne permet d’attribuer avec certitude ces lettres à une même personne, et de nombreux faux auraient été produits.

  • Comment a évolué l’approche de la police scientifique dans l'analyse des courriers revendiquant des crimes ?


Le 27 septembre 1888, une lettre rédigée à l’encre rouge parvient aux bureaux de la Central News Agency de Londres. Signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur », elle tourne en dérision les efforts des enquêteurs chargés d’élucider les meurtres commis dans l’East End londonien.

Son auteur revendique implicitement les crimes et laisse entendre que d’autres suivront. Cette correspondance constitue la première apparition connue du pseudonyme appelé à devenir l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle :

« Cher patron,

J’entends sans cesse que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir n’est qu’une vaste blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas laissé à la fille le temps de couiner. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?

J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge dans une bouteille de bière au gingembre lors de mon dernier boulot afin de pouvoir écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha. Ha. Au prochain travail, je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police, histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si l’occasion se présente. Bonne chance.

Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.

P.-S. Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »

Première page de la lettre « Dear Boss » signée « Jack l’Éventreur » (1888).

Initialement considérée comme un canular, la lettre acquiert une crédibilité nouvelle après la découverte du corps de Catherine Eddowes, le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, président du Whitechapel Vigilance Committee, reçoit un colis contenant la moitié d’un rein humain accompagnée d’une lettre connue sous le nom de « From Hell ».

Voici sa traduction (reproduisant les fautes d’orthographe en anglais) :

« De l’enfer
M. Lusk

Monsieur,

Je vous ai envoyé la moitié du
Rin que j’ai pris d’une femmes
consarvé pour vous lautre pertie
je l’ai frite et mangée c’était très bont Je
pourrais vous envoyer le couto ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attandez un peut plusse
longtemps.

signé
Attrapez-moi quand
vous Pourrez
M’sieur Lusk. »

En raison de la présence de l’organe et de sa possible concordance avec les mutilations observées sur la victime, cette correspondance demeure l’une des rares dont l’authenticité a été sérieusement envisagée.

Lettre « De l’enfer » attribuée à Jack l’Éventreur.

Le 3 octobre 1888, Scotland Yard diffuse largement des reproductions de la lettre « Dear Boss » dans l’espoir qu’un citoyen puisse reconnaître l’écriture de son auteur. La médiatisation de l’affaire produit toutefois un effet inattendu. Après la diffusion de la lettre, plusieurs centaines de courriers sont adressés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres attribuées à Jack l’Éventreur seront recensées, bien que seules quelques-unes aient été considérées comme potentiellement authentiques.

Réalité de terrain : comparaison d’écriture dans les enquêtes

La comparaison d’écritures ne doit pas être confondue avec la graphologie « dans sa nature, ses objectifs et ses moyens », indiquent les services de l'unité nationale de police judiciaire. La comparaison d’écritures consiste à rechercher si plusieurs documents ont été rédigés par une même personne en étudiant les caractéristiques graphiques observables.

Le principe repose sur le constat que chacun apprend initialement un même modèle d’écriture, mais s’en éloigne progressivement au fil du temps. Les habitudes personnelles conduisent à simplifier certains gestes graphiques ou, au contraire, à les enrichir. L’expert recherche alors ces particularités individuelles : manière d’attaquer une lettre, de relier deux caractères, l’orientation des traits, le rythme graphique ou encore occupation de l’espace sur la page.

L’idée selon laquelle les écritures du XIXᵉ siècle étaient plus homogènes n’est pas sans fondement. À l’époque où les lettres de Jack l’Éventreur ont été écrites, les modèles scolaires étaient alors davantage standardisés et la pratique de l’écriture concernait une part plus restreinte de la population. Pour autant, il n’existe ni « belle » ni « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes graphiques développées par chaque scripteur. Celles-ci évoluent sous l’effet du vieillissement, d’éventuelles pathologies, des conditions de rédaction ou encore de l’instrument utilisé.

L’expertise documentaire ne se limite pas à l’écriture manuscrite. À une époque où de nombreuses revendications criminelles ou terroristes étaient rédigées à la machine à écrire, les pionniers de la discipline, comme Philippe Guichard, ont réalisé un important travail de recensement des différents modèles et de leurs défauts mécaniques. Ces imperfections pouvaient alors constituer de véritables signatures techniques permettant de rapprocher plusieurs documents.

La discipline s’est progressivement professionnalisée. Des formations universitaires ont vu le jour et les méthodes d’expertise font l’objet de travaux d’harmonisation au niveau européen, notamment sous l’impulsion du réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts demeurent particulièrement prudents dans leurs conclusions. Comme disait déjà Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :

« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »

lettre manuscrite écrite à l'encre rouge avec dessins.
Une lettre signée Jack l’Éventreur, enregistrée par la police de Londres en 1888. Wikimédia.

De nos jours, les lettres écrites sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur auraient vraisemblablement été traitées par les services spécialisés de la police scientifique, notamment du pôle national Documents-Écritures (au sein du service national de police scientifique, SNPS).

Ces experts interviennent sur de nombreux supports : lettres anonymes, courriers de menaces, testaments, chèques, documents dactylographiés ou documents sécurisés. Leur mission ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent également analyser l’authenticité d’un document, identifier l’origine d’un matériel d’impression, révéler des mentions effacées ou altérées et effectuer des rapprochements entre plusieurs dossiers.

Psychologie du pseudonyme

Si les lettres écrites sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » constituent une forme historique de communication dissimulée, les espaces numériques offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités d’expression sous couvert de faux profils ou de pseudonymes.

Les plateformes en ligne sont ainsi devenues le support de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Ceux-ci illustrent la persistance de mécanismes psychologiques déjà observables dans les courriers historiques : expression d’une hostilité à distance, réduction de la responsabilité perçue et absence de confrontation directe avec le destinataire du message.

Le mécanisme d’« anonymat dissociatif » permet ainsi à certaines personnes de compartimenter leurs comportements en ligne de leur identité habituelle. Les actes réalisés sous un nom d’emprunt réduisent le sentiment de responsabilité personnelle et peuvent favoriser l’expression de conduites qui demeureraient inhibées dans des interactions directes.

Dans cette perspective devenir Jack l’Éventreur, le temps d’une lettre seulement, permettait d’explorer une part sombre de soi-même, une position de toute-puissance ou de transgression. L’acte d’écriture offrirait ainsi un cadre où certaines tendances agressives et fantasmes habituellement réprimés pourraient s’exprimer.

Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » complexifient surtout le travail des enquêtes criminelles. Tel que mentionné par Cassell (1999) :

« Prouver l’innocence d’une personne peut s’avérer tout aussi difficile que de prouver sa culpabilité. »

Plusieurs travaux ont montré que ces revendications mensongères peuvent être motivées par la recherche d’attention, le besoin de reconnaissance ou l’identification à une figure criminelle médiatisée.

Le phénomène de pseudologia fantastica est, quant à lui, un comportement caractérisé par une tendance chronique à produire des récits fictifs élaborés dans lesquels le sujet occupe une position centrale. Le cas du criminel Henry Lee Lucas illustre cette difficulté : il revendiqua plusieurs centaines d’homicides dont une grande partie se révéla matériellement impossible à lui attribuer.

Mais certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement entretenu une correspondance avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série au profil sadique prolongeait ainsi symboliquement ses crimes, tout en nourrissant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.

Favoriser la vente de journaux

Aujourd’hui, l’authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur demeure contestée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne auraient reconnu avoir participé à la rédaction de certains courriers. Leur motivation était de maintenir l’intérêt du public pour l’affaire, alimenter la couverture médiatique et favoriser les ventes de journaux.

L’utilisation d’un pseudonyme de criminel peut ainsi également constituer un outil permettant d’obtenir de la notoriété, de l’attention médiatique, de l’influence sociale ou un gain économique.

Cette réflexion conserve une résonance contemporaine. Dans les affaires criminelles fortement médiatisées, la recherche d’informations inédites, de témoignages exclusifs ou de révélations susceptibles de susciter l’intérêt du public peut parfois contribuer à brouiller la frontière entre l’enquête, les spéculations et la fascination autour de la figure du meurtrier.

L’histoire des lettres de Jack l’Éventreur apparaît non seulement comme un objet criminologique, mais également comme un phénomène social participant à la construction du mythe collectif autour du criminel.


Article écrit en collaboration avec Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.08.2026 à 14:17

L’histoire méconnue de la Vierge Marie, sainte patronne des États-Unis

Stephanie Shreffler, Religious Collections Librarian/Archivist and Associate Professor, University Libraries, University of Dayton
Bridget Retzloff, Assistant Professor and Coordinator of Art Collections and Exhibits, University of Dayton
Pourquoi la Vierge Marie est-elle la patronne des États-Unis ? Cette tradition, née au XIXᵉ siècle, révèle comment les catholiques américains ont cherché à concilier leur foi, leur patriotisme et leur place dans une société longtemps méfiante à leur égard.
Texte intégral (3221 mots)
Depuis 1847, la Vierge Marie est officiellement la patronne des États-Unis sous le vocable de l’Immaculée Conception. The Marian Library, University of Dayton (Ohio)

L’ESSENTIEL

  • Les États-Unis ont une sainte patronne depuis près de 180 ans : la Vierge Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception.

  • Cette histoire éclaire les liens complexes entre catholicisme, identité nationale et mémoire américaine.

  • En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et le pays connaît une forte hausse des conversions.


Chaque année, au mois de mars, des dizaines de milliers d’Américains descendent dans les rues et envahissent les bars pour célébrer la Saint-Patrick, le saint patron de l’Irlande. En décembre, ce sont les Américains d’origine mexicaine qui célèbrent la fête de Notre-Dame de Guadalupe, la sainte patronne du Mexique.

Mais saviez-vous que les États-Unis ont eux aussi leur propre sainte patronne ? Il y a près de deux cents ans, en mai 1846, les évêques et prêtres catholiques ont proclamé la Vierge Marie patronne des États-Unis d’Amérique, sous le vocable de l’Immaculée Conception, en référence à la croyance selon laquelle elle a été conçue sans péché originel.

Selon le catéchisme de l’Église catholique, qui résume la doctrine catholique, un saint est une personne qui « mène une vie en union avec Dieu par la grâce du Christ et reçoit la récompense de la vie éternelle ». Les catholiques peuvent vénérer les saints et leur demander d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Certains sont reconnus, officiellement ou non, comme les « patrons » de situations, de conditions, d’identités ou de lieux particuliers, en raison de leur vie terrestre.

Nous sommes bibliothécaires à l’Université de Dayton, dans l’Ohio, où nous travaillons à la Marian Library et à l’U.S. Catholic Special Collection. Nous avons récemment conçu une exposition numérique présentant des objets qui retracent l’histoire de cette dévotion à Marie en tant que l’Immaculée Conception aux États-Unis. Ces pièces témoignent à la fois du patriotisme américain et de la foi catholique.

L’Immaculée Conception

L’Immaculée Conception, du peintre espagnol du XVIᵉ siècle Juan de Juanes. Fundacion Banco Santander/Google Art Project via Wikimedia.

Marie est connue sous de nombreux noms et titres, parmi lesquels la Vierge Marie, Marie de Nazareth, Notre-Dame de Lourdes, la Sainte Mère de Dieu, la Reine du Ciel, le Siège de la Sagesse ou encore la Rose mystique.

L’un de ses titres les plus importants est celui d’Immaculée Conception, qui renvoie à la croyance catholique selon laquelle Marie a été préservée à sa conception du « péché originel » et était ainsi digne de devenir la mère de Jésus-Christ. L’Église catholique enseigne que tous les autres êtres humains naissent marqués par le péché originel, conséquence de la désobéissance d’Adam et Ève à Dieu dans le jardin d’Éden.

À l’origine, l’idée selon laquelle Marie aurait été préservée du péché originel a longtemps fait l’objet de débats au sein de l’Église catholique. Cette doctrine n’a été érigée en dogme que le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX. Depuis, les catholiques célèbrent chaque année la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre. Bien avant cette reconnaissance officielle, la dévotion à l’Immaculée Conception avait déjà profondément influencé l’art et l’enseignement de l’Église catholique.

La patronne des États-Unis

Comment Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception, est-elle devenue la patronne des États-Unis ?

John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis (1790), a voué toute sa vie une profonde dévotion à Marie. En 1791, avec d’autres membres du clergé catholique américain, il consacra le diocèse de Baltimore à Marie, lui demandant de « préserver de tout mal » les fidèles du diocèse.

Portrait de John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis, peint par Rembrandt Peale (1778-1860). Wikimédia.

Un demi-siècle plus tard, en 1846, un concile réunissant des prêtres et des évêques venus de tout le pays proclama officiellement Marie, sous son titre de l’Immaculée Conception, patronne de l’ensemble des États-Unis, en lui demandant « le secours de ses prières ».

La dévotion à l’Immaculée Conception demeure aujourd’hui un élément important de la vie spirituelle de nombreux catholiques américains, même si beaucoup ignorent qu’elle est la patronne des États-Unis. Cette dévotion se manifeste notamment par les nombreuses églises placées sous l’appellation de l’Immaculée Conception, les bijoux à son effigie ainsi que par l’inscription de la fête de l’Immaculée Conception parmi les fêtes d’obligation aux États-Unis, des jours où les catholiques sont tenus d’assister à la messe.

Le 7 février 1847, le Vatican approuva officiellement la demande faisant de Marie, en tant qu’Immaculée Conception, la patronne des États-Unis. Cette reconnaissance intervint sept ans avant que le pape proclame officiellement le dogme de l’Immaculée Conception, preuve de la popularité de cette dévotion bien avant sa consécration doctrinale.

Une image pieuse pour le bicentenaire

De nombreux objets conservés dans la collection de la Marian Library, notamment des images pieuses, témoignent également de la dévotion des catholiques américains envers Marie l’Immaculée Conception. Une image pieuse est un petit objet de dévotion, facile à emporter, qui représente généralement Jésus ou un saint sur son recto. Au verso figurent le plus souvent une prière, un texte de dévotion, un passage des Écritures ou la commémoration d’un événement important.

L’une de ces images pieuses représente Marie sous les traits de l’Immaculée Conception, au-dessus de l’inscription :

« Immaculée Marie, patronne des États-Unis, priez pour nous. »

Au verso, elle commémore le bicentenaire des États-Unis, célébré en 1976, et reprend la devise officielle du pays : « In God We Trust » (« Nous plaçons notre confiance en Dieu »).

L’image de Marie est une reproduction de l’Immaculée Conception de l’Escurial, un tableau du peintre espagnol du XVIIᵉ siècle Bartolomé Esteban Murillo, conservé au Museo del Prado de Madrid. Cette œuvre s’inscrit dans une tradition artistique qui traduit visuellement la théologie de l’Immaculée Conception.

Cette image pieuse reprend des symboles inspirés du Livre de l’Apocalypse. The Marian Library, University of Dayton (Ohio)

Marie est représentée vêtue d’un manteau bleu, une couleur associée à la foi, à l’humilité, au ciel et à la mer. Les pigments bleus étant extrêmement coûteux à la Renaissance, cette couleur était réservée aux personnages les plus importants, en particulier dans les représentations de la Vierge Marie.

D’autres symboles, en revanche, sont propres à Marie l’Immaculée Conception. Elle se tient debout sur un croissant de lune, une image inspirée de la « femme de l’Apocalypse » décrite dans le Livre de l’Apocalypse :

« Une femme revêtue du soleil avait la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. »

Les théologiens catholiques interprètent cette figure comme une référence à Marie, qui devient ainsi la mère de tous les chrétiens.

Dans d’autres représentations de l’Immaculée Conception, Marie apparaît avec un serpent sous les pieds, une couronne de douze étoiles ou encore un dragon, autant de symboles inspirés du chapitre 12 du Livre de l’Apocalypse.

Un chapelet américain

Autre objet majeur de la dévotion catholique, le chapelet invite les fidèles à méditer sur la vie de Jésus et de Marie. Le mot désigne à la fois un objet matériel – une succession de 50 grains ou nœuds enfilés sur un cordon – et un ensemble de prières, notamment le « Je vous salue Marie » et le « Notre Père ». En faisant glisser les grains entre leurs doigts, les catholiques comptent les prières qu’ils récitent.

Ce chapelet associe la dévotion religieuse aux couleurs du patriotisme états-unien. The Marian Library, University of Dayton

L’American Rosary conservé dans notre collection a été conçu en 1956 par Marie George, de New York, même si les archivistes ignorent aujourd’hui qui était exactement cette dernière. Il est composé de grains aux couleurs patriotiques rouge, blanc et bleu et comporte une médaille miraculeuse, qui représente Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Une carte jointe au chapelet invite les catholiques à offrir leurs prières « pour la paix dans le monde, dans la justice et la charité ».

À travers les siècles

Pendant une grande partie de l’histoire des États-Unis, les catholiques ont souvent été victimes de préjugés et de discriminations. Au milieu du XIXᵉ siècle, lorsque Marie en tant qu’Immaculée Conception fut proclamée patronne des États-Unis, la majorité protestante du pays se méfiait profondément de la fidélité des catholiques envers le pape.

L’image pieuse du bicentenaire et le chapelet américain du siècle suivant, tous deux consacrés à l’Immaculée Conception, montrent que les catholiques américains cherchaient encore à démontrer que leur foi et leur patriotisme étaient parfaitement compatibles.

En 2026, année du 250ᵉ anniversaire des États-Unis et du 180ᵉ anniversaire du patronage de Marie, cette histoire peut sembler lointaine. En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et les États-Unis connaissent en 2026 une forte hausse des conversions au catholicisme. Pourtant, les catholiques continuent de demander à Marie, patronne des États-Unis, d’intercéder non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leur pays.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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