06.07.2026 à 15:46
Influenceur sur TikTok, président sur Facebook : la nouvelle stratégie de Jordan Bardella
Texte intégral (2592 mots)
Si Jordan Bardella est très actif sur les réseaux sociaux préférés de la génération Z, tels que TikTok, YouTube et Instagram, il investit aussi désormais beaucoup de temps sur Facebook. De janvier à mars 2026, les publications du président du Rassemblement national sur ce réseau social ont augmenté de 90 % par rapport à la même période en 2025. Sa stratégie y diffère sensiblement de ce qu’il déploie sur les autres plateformes.
Le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella est aujourd’hui la personnalité politique la plus suivie sur TikTok, après Emmanuel Macron, grâce à une stratégie de communication fondée sur la personnalisation, la viralité et une apparente dépolitisation du contenu. Ses vidéos montrent des scènes de la vie quotidienne : il mange des bonbons, met de la mayonnaise sur un hot-dog, joue à des jeux vidéo, prend un verre, caresse un lapin, etc. Ces clips peuvent générer des millions de vues en quelques heures et s’inscrivent dans une logique de relations parasociales afin de répondre à la demande croissante de lien plus personnel avec les dirigeants politiques.
L’objectif principal sur TikTok semble être générationnel : les jeunes électeurs potentiels ont l’impression de « connaître » Bardella, indépendamment de son programme politique, lui garantissant un « capital politique » personnel, partiellement détaché des controverses historiques du parti. En somme, il adopte les codes de l’industrie des influenceurs pour construire et entretenir une communauté fidèle grâce à une stratégie en quatre volets : image d’authenticité, de proximité, d’accessibilité et de responsabilité (au sens « rendre des comptes » à ses followers).
Sur Facebook, nos recherches montrent que celui qui est aussi député européen du RN se détache de cette image d’influenceur pour tenter d’acquérir une stature présidentielle.
Influenceur sur TikTok, président sur Facebook ?
Facebook touche un public plus large (40 millions d’utilisateurs français sur Facebook en 2026 contre 25 millions pour TikTok), généralement plus âgé et socialement plus diversifié que TikTok.
L’architecture numérique de Facebook, construite autour de fonctionnalités, telles que les « amis » et les « j’aime », ainsi que le « filtrage algorithmique », qui hiérarchise la sélection, la séquence et la visibilité des publications, permettent de mettre en avant la personnalité de ses utilisateurs.
Cela rend Facebook particulièrement attrayant pour les partis d’extrême droite, qui sont généralement organisés selon des structures verticales et hiérarchiques, enclines à favoriser des organisations partisanes centrées autour d’un leader charismatique.
Notre analyse de 452 publications de Jordan Bardella sur Facebook depuis début 2026 révèle que cette plateforme lui permet de se façonner une stature présidentielle d’inspiration gaullienne.
La mise en scène de sa popularité
Une des caractéristiques principales de la communication de Jordan Bardella sur Facebook est le recours à une multitude de publications pour couvrir un seul et même événement (interviews télévisées, séances de dédicaces ou réunions politiques). Ces publications sont mises en ligne en temps réel, ou peu après, ce qui crée une longue succession de messages. Le découpage des extraits en courtes vidéos thématiques donne l’impression que Bardella est prêt à répondre à toutes les questions sur tous les sujets. Il se présente ainsi comme une figure avisée et proactive, contrairement, selon lui, à la classe politique actuelle qu’il accuse d’apathie et de manque d’intérêt pour les gens ordinaires.
Sur le plan terminologique, cette dynamique s’exprime à travers la récurrence du mot « alternance » (52 occurrences), qui suggère que ce changement politique est réalisable dans un cadre démocratique, par opposition à l’idée de « révolution » (aucune occurence), plus facilement associée à l’idée de violence.
S’inscrivant dans le processus de « dédiabolisation », l’image « rassurante » de Bardella s’exprime également dans les nombreuses vidéos de discours prononcés au Parlement européen. Il montre ainsi qu’il peut apporter le changement tout en restant dans un cadre démocratique, s’éloignant à la fois de la stratégie frontiste originelle, consistant à quitter purement et simplement l’Union européenne (UE), et de la rhétorique agressive d’autres leaders populistes, comme le Britannique Nigel Farage.
Ces vidéos de « bains de foule » cherchent à créer l’image d’une lame de fond populaire et d’une cohésion sociale autour de sa personne. Lors de telles occasions (notamment les séances de dédicaces), il s’habille de manière décontractée, ce qui établit un lien avec les gens ordinaires et renforce le fil conducteur de son storytelling : il est issu du peuple et bénéficie d’un soutien populaire important.
Facebook comme arène de la bataille culturelle contre la gauche
Dans 16 % des publications de Bardella sur Facebook (73 posts), la gauche est la cible d’attaques dans ce qui s’apparente à une croisade culturelle où la défense de la civilisation française et de ses valeurs serait en jeu. Le courroux de Bardella vise plus particulièrement l’extrême gauche. La France insoumise (LFI) est, en effet, décrite comme une menace existentielle pour la survie de l’« âme française », trope typique des dirigeants populistes.
Au-delà de l’opposition idéologique traditionnelle, Bardella accuse le parti de Jean-Luc Mélenchon d’encourager la « bordélisation » de la politique française, un néologisme emprunté à Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, qui n’est pas sans rappeler la « chienlit » gaullienne, afin de se poser en défenseur du droit et de l’ordre.
Une attention forte portée aux relations internationales
Particulièrement actif sur les questions internationales, qui occupent 27 % de ses publications, Bardella se montre notamment très critique à l’égard de ce qu’il qualifie d’ingérence américaine et réclame une souveraineté totale de la France en matière de dépenses militaires et d’interventions à l’étranger.
Le 29 janvier 2026, par exemple, un extrait d’interview montre Jordan Bardella interrogé sur le revirement de la ligne de son parti concernant Donald Trump. Le président du RN y affirme qu’il n’a de « fascination pour personne » et que si le second mandat de Trump est une bonne nouvelle pour les États-Unis, c’est une « très mauvaise nouvelle » pour la France, car il renforce le processus de « vassalisation » amorcé par le gouvernement Macron.
Le terme « vassalisation » évoque le refus de Charles de Gaulle de devenir un « vassal » des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette référence intertextuelle permet à Bardella de s’éloigner des controverses du parti, dans une stratégie plus ouvertement présidentielle.
Une absence de Marine Le Pen qui en dit long
Enfin, dans l’ensemble des publications analysées, Marine Le Pen n’est évoquée qu’à 26 reprises (5,7 %) dont 20 fois au Salon de l’agriculture où elle partage la photo avec Jordan Bardella. En contraste, les publications assurant la promotion personnelle de Bardella (séances de dédicace, sondage de popularité) comptent pour près de 15 % des posts.
De même, 19 % des publications (86) expriment son soutien aux candidats RN, ce qui lui donne une stature d’autorité suprême au sein du parti lepéniste.
Le jeu du contre-récit
Le storytelling de Bardella sur Facebook met en scène un homme issu du peuple, un outsider politique providentiel, qui a identifié les différentes menaces pesant sur la nation française (perte de souveraineté, immigration, extrême gauche, etc.) et qui est prêt à y faire face, dans un cadre démocratique, consolidant ainsi la normalisation de son parti.
Cet imaginaire entre en contradiction avec le discours officiel du parti d’extrême droite, qui fait de Jordan Bardella un simple numéro deux du RN, alors que Marine Le Pen ignore, à ce stade, si la Cour d’appel de Paris l’autorisera à être candidate à l’élection présidentielle en 2027.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.07.2026 à 11:33
Banalisation des pantouflages sous l’ère Macron : un risque démocratique ?
Texte intégral (2461 mots)
La loi encadre le passage de fonctionnaires du secteur public vers le secteur privé, communément appelé « pantouflage ». Elle sanctionne la prise illégale d’intérêts d’un agent public lorsque ce dernier avantage une entreprise privée dans le but d’être recruté par elle. Or, la recherche montre que le pantouflage et le « rétro-pantouflage » (retour du fonctionnaire dans le public après un passage dans le privé) se sont développés sous la présidence d’Emmanuel Macron. Les contrôles et les sanctions, eux, sont très insuffisants.
En mars 2026, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) se prononçait sur un projet de reconversion singulier : l’ancien directeur de cabinet de la ministre Sophie Primas souhaitait rejoindre la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), organisation qu’il avait servie précédemment comme lobbyiste, en qualité de directeur général délégué à la stratégie politique… Appelée à juger de la compatibilité de ce pantouflage sous l’angle du risque déontologique, la HATVP rendait un avis favorable. Les réserves qu’elle émet n’ont qu’une portée étroite : l’interdiction pour l’ancien agent de contacter la ministre et le premier ministre, ainsi que les membres de leurs cabinets.
Ce faisant, cet avis offrait un exemple particulièrement emblématique des trous et des flous du contrôle des mobilités public-privé aux sommets de l’État, et de la sous-estimation des risques démocratiques qui leur sont liés, et ce, à l’heure où les grandes entreprises consacrent des montants record au lobbying.
Il faut dire que les travaux de recherche, mais aussi diverses enquêtes journalistiques, montrent qu’il y a aujourd’hui une nouvelle donne du pantouflage en France, avec des risques qui vont bien au-delà de conflits d’intérêts ponctuels puisqu’il y va de l’indépendance de la puissance publique et de la confiance des citoyens dans celle-ci, c’est-à-dire dans sa capacité à effectivement les défendre et les protéger.
Dans un Livre blanc pour l’Observatoire de l’éthique publique, intitulé « Les portes tournantes de la République. Comment mieux protéger l’intérêt public face aux mobilités public-privé », nous pointons l’insuffisance des dispositifs de contrôle – préventif (HATVP) et répressif (délit pénal de prise illégale d’intérêt) – et proposons quatre chantiers de réforme pour une défense plus robuste de l’intérêt public.
Un phénomène banalisé, étendu et systémique
En deux décennies, les portes tournantes sont devenues une donnée structurelle de l’organisation du pouvoir en France, amplifiée par un ensemble de réformes successives des deux quinquennats d’Emmanuel Macron qui ont desserré les règles, voire incité à la mobilité public-privé des agents publics.
De fait, le pantouflage n’est plus un « bâton de maréchal » : il s’échelonne désormais tout au long de trajectoires professionnelles aux sommets et à la périphérie de l’État, et touche aujourd’hui des couches bien plus larges que les seuls grands corps puisque ministres, membres de cabinet ministériels et des états-majors de Matignon et de l’Élysée, ou encore régulateurs participent à ce mouvement brownien.
Le phénomène fonctionne désormais dans les deux sens : au pantouflage vers le privé s’ajoute un « rétro-pantouflage » croissant – des profils issus du privé prenant les rênes d’administrations publiques, mouvement facilité par la loi du 6 août 2019, même si ce flux inverse reste mal documenté. Et on peut dire qu’il est structurel, car il tient à la fois au rétrécissement des perspectives professionnelles pour les hauts fonctionnaires en milieu de carrière, à la dépendance croissante des grandes entreprises aux décisions des régulateurs nationaux ou européens et à l’émergence de générations d’élus qui conçoivent le passage en politique comme une séquence professionnelle parmi d’autres.
Dernier point essentiel de cette nouvelle donne : le fait que les flux se sont réorientés vers de nouveaux secteurs (numérique, santé, agroalimentaire), mais aussi vers les métiers du conseil – lobbying, affaires publiques, cabinets d’avocats, communication de crise –, structures qui se tiennent à la périphérie des institutions publiques et qui capitalisent sur le carnet d’adresses et la connaissance intime des institutions régulatrices.
Au-delà du seul conflit d’intérêts, un risque systémique
Nombreux sont ceux qui défendent les vertus de cette porosité et y voient une « pollinisation » croisée profitant à l’administration.
L’argument ne convainc pas : cette fertilisation ne fonctionne qu’à sens unique, les portes tournantes excluant de fait la société civile non marchande de leurs bénéfices. D’autres pointent l’effet désincitatif de l’accroissement des règles déontologiques sur l’attractivité des fonctions publiques, mais rien n’indique aujourd’hui une telle relation.
Mais ce point de vue tend surtout à sous-estimer les intérêts et les valeurs qui sont mis à mal par cette nouvelle donne des mobilités public-privé. Pour en prendre la mesure, il importe d’élargir la focale au-delà du conflit d’intérêts individuel.
Au-delà de ce niveau micro, les départs appauvrissent l’expertise publique et diffusent une « culture circulatoire » qui modifie la manière dont les administrations régulent l’économie et la société en se montrant tendanciellement moins sensibles aux intérêts les plus diffus portés par la société civile des organisations non gouvernementales, des syndicats et des associations (santé, travail, environnement, etc.) qu’aux intérêts et enjeux économiques privés constitués (compétitivité, attractivité économique, etc.).
Au niveau macro, c’est l’intégrité démocratique et la souveraineté qui sont en jeu lorsque la porosité ouvre des voies d’influence à des États étrangers ou à des multinationales (Cf. Lola Avril, Chloé Fauchon, Emilia Korkea-Aho, Juliette Lelieur, Antoine Vauchez, « Un an après le Qatargate, comment mieux protéger l’Union européenne contre les conflits d’intérêts et la corruption ? », Livre blanc pour l’Observatoire de l’éthique publique, 2023).
Au-delà, et de manière plus fondamentale encore, c’est la confiance des citoyens dans les institutions publiques et leur capacité à offrir des solutions aux grands défis et menaces de notre temps (bifurcation écologique, concentration économique dans les Big Tech, etc.) qui est en jeu (Cf. Antoine Vauchez, Public, Anamosa, 2022).
Quatre chantiers pour une meilleure protection de l’intérêt public
Pour y faire face, les dispositifs actuels de contrôle – qu’ils soient préventif ou répressif – se révèlent insuffisants. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, chargée depuis 2019 de contrôler les mobilités d’environ 15 000 responsables publics, a adopté une doctrine d’accompagnement visant à dé-risquer les mobilités public-privé plutôt qu’à les interdire (Cf. Jana Vargovčíková et Antoine Vauchez, « Corps privés, intérêts publics Élites politico-administratives et formation d’une morale managériale d’État ») : les incompatibilités ne dépassent pas 4,5 % des cas, et elle n’a ni les moyens ni les pouvoirs d’enquête pour s’assurer du respect des « réserves » qui accompagnent ses avis de compatibilité des pantouflages ou rétro-pantouflages.
Quant au volet pénal, la loi du 2 février 2007 dite de modernisation de la fonction publique en a fortement réduit la portée : le délai de viduité pendant lequel l’agent public s’engage à ne pas travailler pour une entreprise qu’il aurait régulée dans ses fonctions est passé de cinq à trois ans, mais il est exigé désormais que l’agent ait directement supervisé l’entreprise qu’il rejoint – et non plus simplement qu’il ait été en charge du secteur, ce qui explique la rareté des condamnations, illustrée par l’affaire récente du conseiller d’État relaxé malgré son passage de TotalEnergies après l’avoir jugée au Palais-Royal. Un haut fonctionnaire ayant régulé un secteur peut ainsi légalement pantoufler vers toutes les entreprises qu’il n’a pas directement supervisées.
Il importe dès lors de réfléchir à un contrôle plus ambitieux et plus effectif pour mieux protéger l’intérêt public. Il ne s’agit pas de fermer hermétiquement les frontières entre public et privé, mais, quand les risques sont avérés, de doter la Haute Autorité et le juge pénal d’une capacité d’action beaucoup plus incisive.
Quatre chantiers sont envisageables qui sont présentés en détail dans le Livre blanc de l’Observatoire de l’éthique publique, publié le 14 juin.
1) Réduire les incitations structurelles au pantouflage
La réforme passe d’abord par un traitement des causes, qui tiennent aux réformes (voir notamment la loi du 5 septembre 2018 sur la liberté de choisir son avenir professionnel ; la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique ; et le décret du 5 décembre 2025 sur les conditions de disponibilité dans la fonction publique) des deux mandats d’Emmanuel Macron facilitant les circulations public-privé.
En réservant à nouveau les emplois de direction de l’État aux fonctionnaires, on valoriserait le professionnalisme spécifique des serviteurs de l’intérêt général. En contrepartie de ce monopole retrouvé qui apporte plus de garanties du point de vue de l’intégrité publique, le privilège statutaire de conserver son poste lors d’un départ dans le privé ne devrait plus valoir indéfiniment : tout départ serait considéré comme définitif au bout de cinq ans cumulés hors du public, contre dix aujourd’hui. Le passage dans le privé deviendrait ainsi un choix assumé, et non une parenthèse indéfiniment réversible aux frais de la collectivité.
2) Créer un Observatoire des mobilités public-privé au sein de la HATVP
Toute politique sérieuse de régulation suppose d’abord de savoir ce que l’on régule. Or, la connaissance des mobilités public-privé reste fragmentaire et discontinue. La construction d’un Observatoire de l’intégrité publique doit établir une cartographie des secteurs et des fonctions le plus exposés aux risques d’atteinte à la probité publique.
3) Interdire les pantouflages à risque
C’est la proposition centrale. Toutes les mobilités ne présentent pas le même niveau de risque, et il n’est pas raisonnable de soumettre à un simple régime de « réserves » des situations qui compromettent objectivement l’intérêt public ou la souveraineté nationale.
Pour les fonctions les plus exposées – ministres, régulateurs, hauts fonctionnaires de Bercy, conseillers de l’Élysée ou de Matignon ayant suivi un texte législatif – tout passage vers le secteur régulé serait interdit pendant trois ans, sous peine d’un délit expressément rebaptisé « pantouflage illégal » (art. 432-13 du Code pénal). Le droit doit également être modifié pour permettre de sanctionner les entreprises « débaucheuses » qui ne respecteraient pas cette interdiction.
4) Renforcer les moyens et refonder la doctrine de la HATVP
Quant aux mobilités ne relevant pas des fonctions les plus risquées, le Livre blanc propose un changement de doctrine de contrôle de la HATVP, fondé sur un recours plus fréquent aux décisions d’incompatibilité quand un risque est avéré et sur la création d’une infraction administrative de « mobilité public-privé contraire à l’intérêt public » qui donnerait à la HATVP les pouvoirs de sanction dont elle est aujourd’hui dépourvue, et ce, donc, sans passer par le juge pénal.
Ces quatre chantiers s’inspirent d’une même idée : doter la puissance publique des outils pour mesurer, contrôler et interdire des pratiques qui minent la confiance des citoyens dans la capacité de l’État à servir l’intérêt général. La campagne présidentielle à venir offre une occasion rare d’en débattre.
Une version longue de cet article a été publiée sur le blog d’Antoine Vauchez.
Juliette Lelieur a reçu un financement pour sa chaire de l'Institut thématique interdisciplinaire MAKErS (Université de Strasbourg) et elle est membre de l'Observatoire de l'éthique publique.
Lola Avril a reçu des financements du CNRS dans le cadre de la chaire REGANET. Elle est membre de l'Observatoire de l'éthique publique.
Antoine Vauchez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.07.2026 à 11:32
Coupe du monde 2026 : ce que nos débats sur le football révèlent de nos imaginaires politiques
Texte intégral (1598 mots)
La Coupe du monde n’est pas seulement un événement sportif. En suscitant des débats sur la valeur de l’effort, l’appartenance nationale, les effets de la mondialisation, la marchandisation du sport et les inégalités de destin, elle révèle différentes manières de penser la société et la vie collective. À travers des conversations ordinaires, le football devient, le temps d’un tournoi, un véritable laboratoire des imaginaires politiques.
Depuis le début de la Coupe du monde, les matchs alimentent un vaste ensemble de conversations bien au-delà des stades. Au bureau, dans les cafés, dans une salle des professeurs, dans les transports ou autour d’un repas de famille, on commente une composition d’équipe, on juge une décision arbitrale, on s’indigne d’une défaite ou on célèbre un exploit.
Ces espaces ordinaires constituent autant de « tiers lieux », situés à mi-chemin entre l’intimité du foyer et les institutions, où se construisent discrètement des habitudes de sociabilité, d’échange et de délibération.
Dans des sociétés souvent décrites comme fragmentées, la Coupe du monde crée pendant quelques semaines un horizon commun. Elle oriente les regards vers les mêmes écrans, suscite des émotions partagées et fournit à chacun des sujets de conversation immédiatement accessibles. Elle agit ainsi comme une véritable caisse de résonance des sensibilités et des préoccupations de son époque.
Pourtant, regarder le même match ne signifie pas y voir la même chose.
Ce qui se déroule sur le terrain ne parle jamais de lui-même. Un but, une défaite ou une célébration ne se réduisent pas à leur signification sportive. Le football offre une sorte de « condensé de société », support d’interprétations multiples et de projections qui dépassent largement le cadre du jeu. La compétition agit, entre autres, alors comme un révélateur de nos imaginaires politiques. Chacun y projette une certaine manière de penser l’organisation de la société et la vie collective.
L’équipe comme métaphore de la société
Pour certains, la Coupe du monde raconte avant tout la force du collectif et les vertus de l’inclusion. Une équipe qui gagne n’est jamais la simple addition de talents individuels. Elle repose sur des complémentarités, des ajustements permanents et une confiance réciproque. On entend alors que « la diversité fait la richesse », que « personne ne gagne seul » ou encore que « chacun apporte quelque chose de différent ».
L’équipe deviendrait ainsi la démonstration qu’une société peut tenir ensemble sans exiger l’effacement des singularités. Se dessine ici une vision pluraliste et coopérative du vivre-ensemble, selon laquelle la cohésion naît moins de l’uniformité que de la capacité à faire coopérer des différences.
D’autres préfèrent y voir une école du mérite, de l’effort et de la transmission. Derrière la victoire, ils soulignent les heures d’entraînement, les sacrifices consentis, l’acceptation des règles communes et le respect de l’autorité. Les mêmes formules reviennent régulièrement : « on n’a rien sans rien », « le travail finit toujours par payer » ou « sans règles, chacun fait comme il veut ». Le terrain rappelle alors qu’une communauté politique ne peut durablement tenir sans responsabilité individuelle et sens des devoirs partagés. Affleure ici une conception républicaine de la vie collective attachée aux vertus civiques, à la culture de l’exigence et à la continuité des repères communs.
Une autre lecture met davantage l’accent sur l’appartenance collective. « Cela fait du bien d’être fiers de son pays », entend-on parfois. « Pendant quelques semaines, on est tous derrière la même équipe. » Dans des sociétés où les références communes paraissent parfois plus incertaines, la sélection nationale réactive le sentiment d’appartenir à une histoire partagée. Le maillot, l’hymne ou le drapeau rappellent qu’il existe encore un « nous » capable de transcender les différences ordinaires. Plus qu’un simple élan affectif, s’exprime ici une forme d’appartenance démocratique, de patriotisme civique nourri par des symboles, une mémoire commune et l’idée d’un destin partagé.
La compétition à l’épreuve de la critique
L’enthousiasme suscité par la compétition n’interdit pas les interrogations qu’elle soulève.
Pour certains, la Coupe du monde constitue aussi un révélateur des contradictions de la mondialisation contemporaine. Elle met au jour des intérêts économiques, diplomatiques et géopolitiques qui ravivent les débats sur les conditions de production de l’événement, ses coûts environnementaux ou les stratégies d’influence des États.
« Le football ne justifie pas tout », rappellent certains. « Il faut regarder l’envers du décor. » L’événement apparaît alors comme un révélateur des arbitrages qui traversent nos sociétés. Ce regard traduit une sensibilité attentive à la régulation collective et à la responsabilité publique, soucieuse de concilier prospérité, justice et préservation des ressources communes.
D’autres s’inquiètent de voir le jeu progressivement absorbé par les logiques du marché. Les transferts records, les droits télévisés, le prix des places ou la présence omniprésente des sponsors nourrissent l’impression que l’argent a pris le dessus. Beaucoup ont le sentiment que « le football est devenu un business », que « tout s’achète et tout se vend » ou que « les supporters passent après les intérêts financiers ». Cette vigilance exprime la crainte de voir une passion populaire progressivement absorbée par les logiques marchandes, jusqu’à ce que la valeur financière finisse par l’emporter sur ce qui faisait son sens collectif.
Enfin, l’histoire des grands champions nourrit elle aussi des lectures contrastées. Les parcours extraordinaires de quelques joueurs inspirent et entretiennent l’idée que le talent et la détermination peuvent changer une destinée. Mais ce récit rencontre parfois ses limites : « il n’y a pas les mêmes chances pour tout le monde », « tous les talents ne sont pas repérés » ou encore « pour un qui réussit, combien abandonnent en chemin ? »
Cette ambivalence renvoie à une tension profonde de nos démocraties entre la croyance dans la force émancipatrice du mérite et la reconnaissance du poids des héritages sociaux qui façonnent les trajectoires individuelles.
Des sensibilités politiques plus mouvantes qu’on ne le croit
Ces différentes interprétations ne renvoient pas toujours à des appartenances politiques clairement établies. Certaines traduisent des convictions relativement stabilisées ; d’autres se construisent davantage au gré des circonstances et des enjeux du moment.
Cette coexistence rappelle que les rapports contemporains au politique relèvent moins de fidélités durables qu’autrefois. Les sensibilités se composent, se déplacent et se réajustent selon les situations. Des convictions ancrées coexistent avec des prises de position plus contextuelles. Le même individu peut, selon les sujets, valoriser l’effort individuel, défendre des mécanismes de solidarité, dénoncer les excès du marché ou exprimer un attachement renouvelé à l’appartenance nationale.
À travers le football se donne ainsi à voir une politisation plus souple et plus circonstanciée, faite d’adhésions successives, de sensibilités plurielles et de positionnements parfois réversibles.
La Coupe du monde ne transforme évidemment pas les supporters en citoyens exemplaires. Les émotions partagées ne remplacent ni les institutions ni les formes plus durables de délibération démocratique. Elles rappellent toutefois qu’il existe encore des événements capables de retenir simultanément l’attention de millions d’individus et d’ouvrir des espaces de discussions sur ce qui nous relie, nous oppose ou nous oblige collectivement.
À ce titre, la Coupe du monde apparaît moins comme une simple parenthèse de divertissement que comme un observatoire privilégié des imaginaires politiques contemporains. Une forme de parlement ordinaire où, à travers les passions du jeu, une société continue de débattre d’elle-même.
Maxime Travert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:16
Donner à manger, un geste politique ?
Texte intégral (2098 mots)

Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, donner à manger, c’est l’acte le plus ordinaire qui soit. Mais à quelles conditions nourrir sans asservir ? Dans quelle mesure l’alimentation peut-elle poser la première pierre d’une société plus démocratique ?
Recevoir d’autrui à manger est une nécessité vitale. Tous et toutes autant que nous sommes dépendons d’autrui à plusieurs stades de notre vie, à la naissance, dans l’enfance, dans la vieillesse et la maladie, et même au quotidien, puisque personne dans le monde actuel ne produit la totalité de la nourriture dont il a besoin.
La question qui se pose est fondamentale : comment convertir cette nécessité de recevoir d’autrui à manger en une libération d’auto-développement et d’accomplissement de soi ? Et réciproquement, comment donner à manger à autrui de manière à l’accompagner vers son indépendance ?
Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, le fait de nourrir l’autre, banal et omniprésent, recouvre toute une diversité de situations, avec des asymétries plus ou moins grandes, et un enjeu politique fort, au cœur des démocraties depuis leurs premières formulations théoriques.
En voici un aperçu à travers quelques exemples, tirés de mon enquête Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire (éd. Premier Parallèle, 2026).
Être malade de son alimentation
Pas d’indépendance politique sans indépendance alimentaire ; pas de cité libre en l’absence d’une autonomie matérielle, écrivait Aristote, penseur de la politeia. Pas de peuple libre en l’absence d’une nourriture locale, avait affirmé vers 1750 le père de la patrie corse et du constitutionnalisme, Pasquale Paoli, selon qui le châtaignier était tout à la fois « arbre à pain » et « arbre de la liberté ».
La condition d’une vie véritablement libre réside tout autant dans un certain contrôle sur nos conditions de vie les plus matérielles que dans notre participation active à la vie publique. L’institution de la citoyenneté repose sur une économie, au sens littéral du terme, une oikonomía.
Or, il est aisé de remarquer que le système alimentaire mondial a évolué de manière à supprimer la « souveraineté alimentaire » des pays, des régions, des localités, affectant tout autant les capacités d’autogouvernement local que les régions colonisées pour produire et livrer les denrées nécessaires. Par exemple, le taux d’autosuffisance de l’Île-de-France, pourtant fortement agricole, oscille entre 10 et 20 % et Paris disposerait d’une autonomie alimentaire de 5 à 7 jours.
En outre, le processus d’industrialisation des méthodes de production des aliments débouche sur l’art d’enrégimenter au maximum les mangeurs au profit des produits proposés. La rentabilité de l’agriculture et des produits issus de l’industrie agroalimentaire repose en effet sur la captation et la subordination d’une masse de plus en plus grande de « consommateurs ».
Leur perte d’indépendance se marque à tous les niveaux : perte de capacité de production, dépendance à l’égard de marchés lointains, perte d’accès à la terre et perte des connaissances agroalimentaire, perte des savoirs culinaires et des savoir-faire traditionnels (et ce dans les contrées les plus préservées), ce que l’anglais « food illiteracy » exprime clairement. À quoi s’ajoutent bien sûr les actions en faveur du développement d’addictions à des produits transformés de manière à favoriser des comportements de dépendance, notamment ceux, nous le savons, au sucre.
En contradiction absolue par rapport aux prétentions de l’agriculture industrielle à « nourrir la planète », les faits relatifs aux pathologies alimentaires, à la dénutrition, à la malnutrition, à l’addiction et au lent empoisonnement des gens aux composants toxiques touchent, toutes catégories confondues, plus d’un être humain sur deux. Nous sommes malades de la nourriture. Pis, les pathologies dont nous souffrons sont également celles de notre environnement naturel et de nos démocraties désormais combattues sur tous les fronts.
Ne pas dissocier âme et corps
Afin de mettre en exergue les gestes, les dispositifs, les habitudes qui consistent à bien donner à manger, la différence entre aliments et nourriture s’impose. Alimenter consiste à maintenir en fonctionnement tel ou tel mécanisme. L’essence alimente le moteur, l’argent alimente mon compte en banque, l’aliment est une ration qui maintient l’organisme en vie.
Nourrir (de nutrire, en latin) signifie en revanche prendre soin, préserver, élever, faire croître. L’aliment réduit la stature humaine à celle d’un consommateur passif, souvent infantilisé, tandis que la nourriture réalise l’humain dans toutes ses possibilités à la fois physiques et culturelles, matérielles et spirituelles.
Pour savoir comment bien donner à manger, il faut se départir de l’habitude d’opposer l’âme et le corps. La nourriture est un trait d’union entre eux. Ce qui me nourrit fait l’objet d’une intériorisation qui impacte à la fois mes organes et mon esprit. Contrairement à ce qui se limite à nous alimenter, la nourriture s’accompagne d’une réflexivité. Dans le livre de l’Exode (Exode 16 : 15), la fameuse manne qui tombe pendant quarante ans du ciel signifie littéralement « qu’est-ce que c’est ? » (« man hou »). Pas de nourriture sans question sur la nourriture.
Ainsi, bien donner à manger consiste à créer un espace dialogique au sein duquel peuvent émerger et s’énoncer des questions sur la nourriture. Dans d’autres termes, cela signifie que la personne destinataire, loin d’être passive, participe activement à la situation nourricière. Elle en fait une « expérience » individualisée en fonction de laquelle elle oriente le cours de son existence et développe sa personnalité.
Dans l’acte de bien donner à manger, la nourriture n’est pas imposée, elle est offerte. Elle fait l’objet d’une proposition à la constitution de laquelle le mangeur peut contribuer. Par exemple, le nouveau-né, au sein ou au biberon, n’est idéalement ni écrasé contre soi ni livré à lui-même. Il est tenu durant le nourrissage de manière à permettre un contact visuel avec la donatrice ou le donateur, à créer un espace de gesticulation et de jeu, à instaurer un va-et-vient de sons et de mimiques, et ainsi de suite.
Les échanges qui s’instaurent, et qui sont essentiels pour la croissance mentale et physique de l’enfant, n’adviendraient pas en l’absence du repas, mais ils ne s’y réduisent pas. Bien donner à manger est une nécessité requalifiée par les initiatives des partenaires de l’interaction, comme muée en liberté.
Une interaction nourricière
Il en va de même concernant les personnes dites en perte d’autonomie dont beaucoup souffrent d’une « anorexie de la vieillesse ». Comment conserver, voire réaugmenter, l’indépendance qui leur reste ? Afin d’être nourricière, et non alimentaire, l’aide au repas consiste en une interaction.
Par exemple, au plateau-repas succède une assiette dans laquelle sont disposées des denrées adaptées sur le plan de la texture, des saveurs et de la taille. Aux couverts traditionnels sont substitués des couverts coudés, des assiettes à rebord, parfois le « manger main ». Un échange, au minimum fait de sourires et d’encouragements, s’instaure.
Bien que relatif à une situation tout à fait asymétrique, le repas demeure la première pierre de l’édifice social le plus inclusif qu’on puisse imaginer.
Considérons donc aussi les cantines scolaires, les repas servis dans les collectivités locales, à l’hôpital, en prison, dans les Ehpad, aux migrants naufragés dont l’estomac est détraqué après des voyages épuisants, des tortures et de longs séjours en mer, les personnes de plus en plus nombreuses qui souffrent de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) et sont nourries par intraveineuse 12 heures sur 24, les centaines de millions de victimes de la faim, les personnes sans domicile, indigentes et sous emprise de drogues diverses, etc., et l’on constatera que l’acte de donner à manger, loin d’être anecdotique ou accessoire, est au cœur de nos problématiques socio-politiques les plus brûlantes.
Joëlle Zask ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.07.2026 à 17:23
Michel Rocard : quels héritages pour la politique française ?
Texte intégral (2696 mots)
Il y a dix ans, le 2 juillet 2016, disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a fermé un chapitre de l’histoire de la gauche socialiste française. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage politique actuel ?
L’opposition entre Michel Rocard et François Mitterrand ne fut pas seulement un duel d’ambitieux. L’histoire de Michel Rocard est un combat pour une certaine idée de la gauche. Malgré une fluctuation dans le rapport de force contre les mitterrandistes et une mue idéologique évoluant de l’autogestion à la social-démocratie, jamais Michel Rocard et les rocardiens n’ont abjuré leur identité si particulière, celle de la « deuxième gauche ».
À lire aussi : Que reste-t-il de la « deuxième gauche » ?
La deuxième gauche
La naissance de cette idée remonte au congrès du PS organisé à Nantes en juin 1977. Michel Rocard y théorise l’existence de deux gauches, se plaçant lui-même dans la deuxième gauche réformiste contre la première gauche qu’il juge « archaïque ». Cette première gauche serait centralisatrice, inspirée par le jacobinisme et le marxisme-léninisme, privilégiant le rôle de l’État, la seconde, héritière de Jaurès et Proudhon, serait plus attachée aux forces sociales, plus décentralisatrice et privilégierait la transformation sociale par ceux qui sont concernés. Une transformation qui ne serait pas seulement l’œuvre de l’État mais aussi, des acteurs sociaux, notamment les syndicats. C’est cela qui explique, entre autres, la proximité entre Michel Rocard et Edmond Maire, meneur de la CFDT entre 1971 et 1988. On peut également citer l’influence intellectuelle de cette sphère syndicale réformiste, en premier lieu, l’ancien conseiller d’Edmond Maire, Pierre Rosanvallon, que l’on pourrait qualifier de cheville intellectuelle de la « rocardie ».
Dix ans après le décès de Michel Rocard, dans un contexte où la gauche socialiste, questionnée sur son rapport avec l’extrême gauche, fait face à des défis existentiels majeurs, se pose la question de son legs et de celui de son courant au patrimoine politique et, par conséquent, de la place du rocardisme dans la vie politique française, sous un avatar ou un autre.
Une réalité est indubitable. Michel Rocard s’est taillé une place au Panthéon de la gauche et dans la mémoire des Français, comme en atteste un sondage en octobre 2025. À la question « Pour régler les problèmes qui se posent aujourd’hui en France, lequel de ces premiers ministres de la Ve République, mort ou vivant, souhaiteriez-vous voir revenir aux responsabilités à Matignon ? », 25 % des Français ont cité Michel Rocard, derrière Lionel Jospin (30 %) et devant Alain Juppé (21 %).
Dans une époque politique troublée, avec une Assemblée nationale éclatée, des gouvernements vacillants et des repères effacés, le nom de Michel Rocard semble donc faire résonner le temps de la stabilité et des Hommes d’État.
Les derniers fidèles, gardiens de la mémoire rocardienne
L’aventure politique de Michel Rocard fut une aventure collective. La rocardie, comme organisation politique, s’étend sur plusieurs générations, des débuts de la décennie 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Les lieutenants rocardiens emblématiques se retirent progressivement de la vie politique à partir des années 2000, tel Jean-Pierre Sueur quittant le Sénat en 2023. Par ailleurs, plusieurs fidèles rocardiens sont décédés, comme dernièrement l’ancien secrétaire d’État Tony Dreyfus ou Louis Besson, ancien ministre et maire de Chambéry. Par contre, on ne peut que souligner le retour spectaculaire de Catherine Trautman, figure de la rocardie des décennies 1980 et 1990. Elle est réélue maire de Strasbourg le 22 mars 2026 dans une alliance avec un candidat de centre-droit, battant la maire sortante écologiste alliée à LFI… 25 ans après avoir perdu son fauteuil de maire ! Les rocardiens encore en activité aujourd’hui sont globalement issus de la dernière génération, celle qui a milité pour Michel Rocard comme engagement de jeunesse, à l’instar d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS depuis 2018.
Même si les rocardiens ne sont plus une force organisée capable d’influencer la vie politique, il existe encore un temple de la rocardie : l’association MichelRocard.org. Présidée par Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, son conseil d’administration compte nombre de noms sans qui l’aventure rocardienne n’aurait pas été possible (Robert Chapuis, Gérard Lindeperg, Pierre Zémor, Alain Bergounioux…). Autant de parcours qui illustrent la pluralité des cheminements, avec des rocardiens demeurés au PS (Michel Destot…) et des rocardiens ayant évolué dans d’autres réseaux, comme Éric Lombard devenu ministre de l’Économie du gouvernement Bayrou. Ses collections numérisées sont une trace de l’héritage intellectuel, politique et philosophique de Michel Rocard.
De dissidence à référence
Dès leur entrée au PS en 1974, Michel Rocard et ses fidèles sont affublés d’une sombre réputation, celle d’être de faux socialistes. Leurs opposants internes ont fait preuve d’une certaine créativité pour dénoncer cette prétendue duplicité, ce « déviationnisme droitier », pour reprendre une expression de Jean-Pierre Chevènement, figure de l’aile gauche du PS. Ainsi, Michel Rocard reçut le corrosif surnom de « Rocard d’Estaing » par le député socialiste Jean Poperen, manière de dépeindre le héraut de la deuxième gauche comme le reflet raté du président Giscard d’Estaing. « Le rocardisme voilà l’ennemi », avait même clamé le député chevènementiste Pierre Guidoni.
Michel Rocard était donc, selon ses détracteurs, la synthèse de tout ce qui trahissait et affadissait la gauche : le réformisme, l’influence supposée de valeurs chrétiennes… L’idée de proximité entre Michel Rocard et une certaine droite fut alimentée par ce qu’on a appelé « l’ouverture », c’est-à-dire la nomination de ministres de centre-droit après la réélection de François Mitterrand en 1988. S’il est bien le premier chef de gouvernement à la réaliser, cette pratique a perduré dans les gouvernements dirigés par ses deux successeurs socialistes, Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy. En réalité, l’ouverture n’était pas le dessein personnel de Michel Rocard mais celui de François Mitterrand, qui a joué sa réélection de 1988 sur l’idée de dépasser les frontières de la gauche. C’est tout le sens de son slogan « La France unie » et de sa Lettre à tous les Français.
Après l’échec de Michel Rocard aux élections européennes de 1994 et son effacement de la scène politique nationale, le rocardisme s’est dilué dans d’autres clivages internes au PS. Pour Robert Chapuis, fidèle compagnon de route et secrétaire d’État au ministère de l’éducation nationale entre 1988 et 1991 :
« Après 1995, ça n’était plus possible. Le monde était différent. Il y avait bien des personnalités mais pas de référent possible. Le rocardisme, par définition, est mort avec Michel Rocard. »
Pour autant, certains rocardiens considèrent que Michel Rocard a remporté une victoire posthume. C’est le cas de Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, qui estime que « la deuxième gauche a gagné une partie de la bataille culturelle ». Jean-Paul Huchon, ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, souligne le paradoxe entre sa « quasi-disparition » et le fait que la ligne rocardienne soit devenue le « patrimoine commun de la gauche, socialiste et au-delà ». Il est vrai que les valeurs de la social-démocratie, dont Michel Rocard s’est précocement revendiqué à partir de 1991, ont irrigué une part croissante du PS au cours des dernières décennies.
Des réformes marquantes
Par ailleurs, les idées et l’action de Michel Rocard ont entraîné l’adoption de réformes soit encore en vigueur aujourd’hui, soit présentes sous une autre forme :
La contribution sociale généralisée (CSG), créée en décembre 1990 par le gouvernement de Michel Rocard pour contribuer au financement de la Sécurité sociale. Depuis 2018, elle sert aussi à financer l’assurance chômage.
La réforme des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), adoptée par le Parlement en décembre 1990, qui sépare cette ancienne administration en deux entreprises : la Poste et France Télécom, renommée Orange en 2013.
Le revenu minimum d’insertion, instauré par la loi du 1er décembre 1988 à l’initiative du gouvernement de Michel Rocard. Il prévoyait de garantir à chacun un seuil de ressources minimum et d’obtenir une allocation minimum d’insertion en contrepartie d’un engagement à participer à des actions d’insertion. Il est remplacé en 2009 par le Revenu de solidarité active (RSA).
La consécration d’un homme d’État
Le dossier de la Nouvelle-Calédonie est probablement une des plus illustres réussites de Michel Rocard. Alors premier ministre, il est parvenu à pacifier les tensions violentes qui déchiraient l’île entre indépendantistes et loyalistes. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988, complétés le 20 août par les accords d’Oudinot, ont jeté les bases d’une gestion applaudie, fondée sur la concertation et le dialogue. Les hommages rendus à Michel Rocard au moment de son décès sont particulièrement vifs sur le Caillou. Philippe Gomès, qui a occupé de très nombreuses fonctions dans l’exécutif local, publie un communiqué dans lequel il rend hommage à « l’homme de la renaissance calédonienne » et à « la méthode Rocard ». Encore aujourd’hui, les expressions « style Rocard » ou « méthode Rocard » sont utilisées, voire revendiquées, notamment par les figures politiques qui ont dû gérer les réminiscences de tensions en Nouvelle-Calédonie.
Pour les rocardiens, cette méthode, axée sur la modernisation de l’État et le sérieux de l’action publique, n’a pas vocation à s’appliquer exclusivement au cas de la Nouvelle-Calédonie mais doit être une attitude permanente, un héritage à saisir pour faire de la politique autrement.
Emmanuel Macron et Édouard Philippe revendiquent l’héritage
La question de l’héritage en politique délicate, comme évoqué, Michel Rocard n’a jamais désigné de successeur. Cela n’a pas empêché des figures politiques nationales de se revendiquer, avec plus ou moins d’intensité, de Michel Rocard, ou au moins de s’en inspirer.
Au moment du décès de Michel Rocard, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, fait partie de ceux qui rendent hommage au héraut de la deuxième gauche. Il rend hommage à un « précurseur » dont il faut poursuivre l’action. En 2017, Jean-Paul Huchon publie un ouvrage en hommage à Michel Rocard. La préface est de la main d’Emmanuel Macron. Il y affirmer ressentir le « besoin » d’être fidèle à Michel Rocard, et « à ce qui lui survit, c’est-à-dire à sa façon d’aborder les enjeux de notre temps, à cette rectitude intellectuelle et morale, à ce souci qu’il avait de vouloir réconcilier la politique avec le réel ». Une profession de foi rocardienne que lui conteste Manuel Valls, à l’époque lui aussi tourné vers l’élection suprême, et engagé dans les réseaux rocardiens depuis 1980, et qui revendique toujours son attachement et sa filiation à Michel Rocard.
On pourrait citer également Édouard Philippe. Aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle et représentant d’une certaine droite, il n’en assume pas moins un engagement de jeunesse rocardien et une fascination pour des figures de gauche comme Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard, reliés selon lui par « l’exigence du niveau du discours public ». En dépit de cette évolution, Édouard Philippe reste très attaché à la figure de Michel Rocard et s’est efforcé de marcher dans ses pas lors de son passage à Matignon, surtout au moment de récupérer le dossier de la Nouvelle-Calédonie pour préparer la consultation de novembre 2018.
Ainsi, au-delà des différences de parcours, des évolutions personnelles, l’influence de Michel Rocard transcende les clivages contemporains. Encore aujourd’hui, dans un contexte difficile où les repères sont parfois flous, Michel Rocard demeure un modèle solide pouvant inspirer la politique moderne.
Matthieu Cabanis est l’auteur de la Galaxie rocardienne. Racines, odyssée et reliques d’une aventure politique, Presses universitaires de Bordeaux, mai 2026.
Matthieu Cabanis est adhérent du parti Horizons.