19.07.2026 à 11:22
Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ?
Texte intégral (2020 mots)
Des gilets jaunes aux mobilisations contre les zones à faibles émissions ou contre les parcs éoliens, un constat s’impose : les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Ce phénomène n’est pas propre à la France, on l’observe dans plusieurs pays européens. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?
Plusieurs années de recherches m’ont conduit à une conclusion : le mécontentement face aux politiques climatiques naît de la rencontre entre deux dimensions. D’une part, des vulnérabilités structurelles bien réelles. D’autre part, la manière dont elles sont vécues et racontées au quotidien.
Des territoires structurellement plus exposés
La première explication est la plus intuitive et probablement la plus importante : certains territoires concentrent des caractéristiques qui les rendent objectivement plus vulnérables aux effets de la transition écologique.
Pour le vérifier, j’ai analysé les réponses de près de 6 000 Français en croisant l’opinion de chaque répondant avec des données fines sur son territoire de résidence : quels emplois y sont présents, quel poids occupe l’industrie dans l’économie locale, combien de kilomètres les habitants parcourent en moyenne chaque jour, ou si la commune dispose encore d’un service public de proximité (comme un bureau de poste) qui réduit les déplacements.
Premier constat : les répondants ruraux vivent dans des territoires nettement plus exposés sur ces trois plans. On y trouve davantage d’emplois dans des secteurs vulnérables à la transition (automobile, métallurgie, chimie, agriculture, etc.), une économie locale plus dépendante d’industries carbonées, et des trajets quotidiens plus longs, dans des communes où les services publics de proximité se sont souvent raréfiés.
Surtout, en croisant ces caractéristiques territoriales avec le soutien exprimé à un ensemble de politiques climatiques (taxe carbone, fin des véhicules thermiques, rénovation énergétique, etc.), on observe que ces variables structurelles sont systématiquement corrélées à un moindre soutien à la transition. Et ce lien reste fort même quand on prend en compte le simple fait d’habiter en zone rurale ou urbaine. Ce qu’on appelle souvent la « fracture urbain-rural » perd alors une grande partie de sa force explicative. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’habiter « à la campagne » en soi qui nourrit l’opposition aux politiques climatiques, mais le fait de vivre dans un territoire qui cumule ces vulnérabilités très concrètes – emplois menacés, économie locale vulnérable, dépendance à la voiture, services publics absents.
Un dernier élément mérite d’être souligné. Alors que le mécontentement croît à mesure que les distances en voiture s’allongent, ce qui compte pour l’emploi et l’économie locale, c’est lorsque ceux-ci deviennent structurants. En clair, une commune avec un peu d’industrie ne se distingue pas vraiment d’une commune sans industrie du tout. C’est surtout à partir d’un certain niveau de dépendance économique que le soutien aux politiques climatiques chute nettement – notamment lorsque plus de 10 % des actifs travaillent dans des secteurs vulnérables à la transition, ou que les secteurs industriels et de la construction représentent près de 20 % du PIB communal.
Ce que racontent les habitants : « ici, on n’a pas le choix »
Les entretiens approfondis que j’ai menés sur le terrain, en Alsace, en Lorraine et en Bretagne, donnent corps à ces résultats statistiques.
La dépendance à la voiture revient de façon quasi systématique : pour de nombreux habitants, elle n’est pas un choix mais une condition de la vie quotidienne (pour le travail, les courses ou les loisirs), ce qui rend les mesures touchant au coût ou à l’usage de la voiture particulièrement sensibles. Max, jeune ouvrier du bâtiment en Lorraine, résume ainsi la situation à propos de la hausse de la taxe carbone et de la fin programmée des véhicules thermiques :
« La campagne, ça consomme toujours plus en termes de carburant, en termes de déplacement. Parce qu’on vit dans un village, dès qu’on veut aller au magasin, chez le coiffeur, ou ailleurs […], on doit conduire ou se faire conduire. Alors qu’en ville, on peut presque tout faire à pied, en métro ou en bus. »
Cette contrainte est d’ailleurs souvent mise en regard de la situation des habitants des villes, perçus comme moins exposés aux mêmes coûts et aux mêmes obligations.
À cela s’ajoute la disparition progressive de services et d’infrastructures locales (fermetures de services publics locaux, suppression de lignes de bus ou de train), vécue non comme une fatalité géographique mais comme le résultat de choix politiques passés, ce qui nourrit un sentiment plus large de désengagement de l’État vis-à-vis de ces territoires. Alain, résident d’une commune rurale bretonne, décrit cette situation :
« On n’a pas les infrastructures, on n’a pas l’accès, on n’a pas les moyens de transport, on est mal desservis. Avant, il y avait des lignes partout. Maintenant on n’a plus de lignes de bus. »
Enfin, dans les anciennes régions industrielles en particulier, les craintes économiques dépassent souvent le cercle des personnes directement concernées : beaucoup s’inquiètent des conséquences de la transition sur l’économie locale dans son ensemble, et donc sur l’emploi de leurs proches ou de leur commune, bien plus que sur leur propre situation. Julie, qui évoque les fermetures d’usines possibles liées à la hausse du prix de l’énergie, résume un doute partagé par de nombreux habitants face aux politiques de fermeture des sites les plus polluants :
« En principe, oui, mais le truc c’est que derrière les usines il y a des gens qui travaillent. Donc est-ce que fermer les usines c’est vraiment le bon plan plutôt que de les aider à changer et à trouver une autre solution ? »
Quand la politique climatique heurte une identité
Si les contraintes matérielles expliquent une grande partie du mécontentement, elles n’expliquent pas tout. Certaines mesures évoquées en entretien (comme la promotion de l’alimentation végétarienne, la densification urbaine ou le développement de l’éolien) suscitent parfois des résistances alors même qu’elles n’imposent, pour la plupart des personnes interrogées, aucun coût économique direct.
C’est ici qu’intervient une deuxième dimension : la manière dont les habitants se représentent leur territoire et ce qui en fait, selon eux, la spécificité. De nombreux enquêtés revendiquent une identité rurale construite en creux par rapport au mode de vie urbain, et cette identité agit comme un filtre à travers lequel les politiques sont jugées – pas seulement selon leur coût, mais selon leur compatibilité avec une certaine manière de vivre. La maison avec jardin, la voiture, ou encore certaines pratiques alimentaires (jardins potagers, échanges entre voisins, barbecue, etc.) renvoient à une idée de l’autonomie et de la liberté ainsi qu’à des habitudes bien ancrées localement.
Des politiques qui s’attaquent frontalement à ces éléments, même sans coût direct (qu’il s’agisse de promouvoir les logements collectifs, l’alimentation bio ou la mobilité électrique), peuvent ainsi être perçues comme une remise en cause de ce mode de vie. Albert, maire d’un village lorrain, raconte la réaction d’un habitant face au terme « bio » :
« Quand on parle de ‘bio’ à des gens en milieu rural, qui ont toujours eu des jardins potagers – certes pas bio, mais ‘naturels’ – pour eux c’est un terme qui vient de la ville, des intellectuels, et qui ne vient pas d’eux. C’est un terme étranger. Le terme ‘bio’ est une dépossession de leur savoir… c’est culturel. »
Le logement individuel et la voiture occupent une place tout aussi centrale dans ces récits de « normalité » rurale, que ce soit ce que Marie-Jeanne appelle le « culte de la maison individuelle » ou le scepticisme de William, 50 ans, vis-à-vis des voitures électriques pas vraiment perçues comme « une vraie voiture ».
L’attachement au paysage joue un rôle similaire face aux projets d’énergies renouvelables, en particulier lorsque ces installations sont perçues comme bénéficiant avant tout à d’autres territoires, plus urbains. Cédric, directeur d’établissement scolaire en Lorraine, résume ainsi :
« On ne va pas mettre des éoliennes partout dans la campagne pour que les gens à Paris aient de l’électricité. »
Ces deux dimensions ne fonctionnent pas isolément : elles se renforcent mutuellement. Les contraintes matérielles prennent un sens collectif à travers le sentiment d’appartenance à un territoire, et ce sentiment d’appartenance peut à son tour transformer des politiques en menaces perçues.
Répondre à ce mécontentement est possible et suppose donc d’agir sur les deux fronts à la fois. D’un côté, traiter les vulnérabilités structurelles par des mesures concrètes : accompagnement des secteurs et emplois exposés, compensations financières, maintien ou retour de services et d’infrastructures de proximité. De l’autre, construire un discours et des politiques qui reconnaissent les attachements, les pratiques et les identités locales, plutôt que de les ignorer ou de les traiter comme des freins à dépasser. Sans cela, chaque nouvelle mesure climatique risque de devenir un nouveau motif de ressentiment territorial.
Théodore Tallent a reçu des financements de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie pour sa thèse.
19.07.2026 à 11:21
L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ?
Texte intégral (1848 mots)
Les usages politiques et électoraux de l’intelligence artificielle (IA) générative sont de plus en plus discutés dans le débat public. Selon certains acteurs, ils seraient susceptibles de remodeler nos systèmes démocratiques et notre rapport à la politique. Quelle est la réalité de ces usages, aujourd’hui, en France ? Cas d’école à Lille, lors des dernières élections municipales.
Vous l’avez peut-être lu dans la presse : 1 français sur 4 déclarerait avoir l’intention d’utiliser une « intelligence artificielle comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Le Chat pendant la campagne présidentielle ». 22 % voudraient utiliser l’IA « pour se renseigner sur les programmes des candidats » et 10 % « pour les aider à faire leur choix de vote ». Si ce sondage pose des questions méthodologiques en invitant les répondants à se projeter dans plusieurs mois sur des usages hypothétiques, il témoigne néanmoins de l’intérêt pour ces outils et des attentes qu’ils génèrent dans le débat public.
Dans le prolongement de la manière dont les usages politiques des réseaux sociaux étaient présentés il y a quelques années, les usages de l’IA générative en politique sont tour à tour soupçonnés de fragiliser le fonctionnement de la démocratie (influences étrangères, propagation des « fake news », augmentation de la méfiance vis-à-vis du système politique) ou au contraire, loués comme de nouvelles opportunités, susceptibles de reconnecter les citoyens à la politique et d’augmenter leur participation ( « vulgarisation » des enjeux politiques, accès aux jeunes).
Grâce aux résultats d’une enquête menée à Lille juste après les élections municipales de 2026, nous tentons ici d’éclairer ce débat.
Des usages minoritaires
L’IA générative peut être définie comme une catégorie d’intelligence artificielle qui se concentre sur la création autonome de contenus. Du fait de leur développement très récent, les recherches sur les usages de ce type d’IA par les citoyens à des fins politiques restent relativement rares.
Certes, les usages généraux de l’IA générative en France sont très répandus : en 2025, 48 % de la population affirme l’utiliser (85 % pour les 18-24 ans), dont 73 % pour de la recherche d’information.
Pourtant, les rares travaux relativisent ces usages et leurs effets. Ainsi, concernant la recherche d’informations sur l’actualité, les usages de l’IA sont encore faibles : en 2024, une étude comparant les usages dans six pays industrialisés dont la France avance le chiffre de 5 % de la population qui utiliserait l’IA pour consulter les dernières nouvelles.
Notre enquête confirme la faiblesse des usages citoyens de l’IA à des fins politiques et électorales. À Lille, lors des élections municipales de 2026, seuls 14 % des enquêtés ont utilisé des outils d’IA pour s’informer sur la politique en général et 8 % sur les élections en particulier. Or, 76 % des enquêtés utilisent des outils d’IA. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une pratique numérique est majoritaire dans la population qu’il en est de même de sa déclinaison politique.
Ni un usage politique comme les autres, ni une pratique de compensation
Nos analyses montrent que l’activité politique sur les réseaux sociaux, le nombre de réseaux sociaux sur lequel les personnes sont inscrites, le niveau d’intérêt pour la politique en général et le suivi de la campagne municipale en particulier n’ont aucun lien statistique significatif avec le recours à l’IA à des fins politiques.
Ainsi, il ne s’agit ni d’une pratique « normalisée » par des personnes très intéressées par la politique, ni d’une pratique de compensation d’un faible suivi ou d’un faible intérêt pour la politique.
On ne distingue pas de différence de comportement en fonction du genre ou du niveau de diplôme. L’âge a tout de même un effet significatif : les plus jeunes sont plus nombreux que leurs aînés à utiliser l’IA pour s’informer sur la politique, à l’image de ce que l’on observe pour les autres usages de ces outils. Mais cette pratique reste minoritaire : même parmi les moins de 30 ans, seuls 24 % y ont recours pour s’informer sur la politique en général, et 12 % pour s’informer sur les élections.
Une influence sur les choix électoraux limitée
Si peu de citoyens ont eu recours à l’IA générative pour s’informer sur la politique et les élections, il reste à savoir si les comportements électoraux de celles et ceux qui utilisent l’IA générative à des fins politiques diffèrent de ceux du reste de la population.
Notre enquête montre que les électeurs ayant eu recours à l’IA ont davantage voté LFI, voire RN. Ainsi alors que les votants LFI représentent 16 % de notre échantillon, ils représentent 22 % des répondants déclarant un usage politique de l’IA et 32 % de ceux déclarant un usage électoral.
De même, alors que les électeurs RN représentent 7 % de l’échantillon, ils représentent 10 % des personnes déclarant un usage politique de l’IA et 14 % de celles déclarant un usage électoral de l’IA.
Les répondants déclarant un usage électoral de l’IA semblent par ailleurs légèrement moins non-inscrits que la moyenne (11 % contre 15 %), mais pas moins abstentionnistes.
Néanmoins, d’une part ces écarts sont faibles au regard de la taille de l’échantillon et, d’autre part, ils pourraient bien plus s’expliquer par l’âge bien moins élevé des électeurs LFI, voire RN.
Quelques éléments à retenir en vue de la présidentielle de 2027
Les résultats présentés ci-dessus invitent dès lors à nuancer fortement les récits médiatiques annonçant une transformation profonde et rapide des comportements politiques sous l’effet de l’IA. Ils permettent surtout de souligner que cette technologie reste en phase d’appropriation, avec des effets encore incertains et largement dépendants des contextes d’usage.
Concernant le profil des usagers, ils indiquent que les usages politiques et électoraux de l’IA ne correspondent pas à des segments sociaux ou politiques clairement identifiables : ils ne sont ni le fait d’individus très politisés, ni celui d’individus peu intéressés par la politique. Cela suggère que ces usages relèvent davantage d’une logique exploratoire de la part des citoyens que d’appropriation structurée.
En outre, cela permet de nuancer l’idée d’une structuration des usages politiques autour d’un « AI divide » qui reprendrait les contours du « digital divide » désormais bien connu, qui fragiliserait notamment les plus âgés ayant un niveau d’éducation inférieur à la moyenne.
Si un effet d’âge est bien observable, les autres variables sociodémographiques et politiques jouent un rôle limité, ce qui suggère que ces usages restent encore peu stabilisés socialement. Enfin, s’agissant des effets politiques du recours à l’IA, nos analyses montrent que ces pratiques sont relativement peu liées au choix électoral.
Au total, notre recherche met en évidence un décalage important entre, d’une part, les discours publics sur le rôle de l’IA, et d’autre part, la réalité empirique des usages citoyens. Ce « nouvel usage » numérique apparait largement inscrit dans des logiques de continuité des pratiques politiques plutôt que de transformation. L’IA générative, bien qu’elle ouvre des perspectives importantes en matière de communication politique et de persuasion, ne semble pas encore constituer un facteur structurant des comportements électoraux ordinaires.
Marie Neihouser a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).
Emma Nemesien a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).
Felix-Christopher von Nostitz a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).
François Briatte a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).
Tristan Haute a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).
16.07.2026 à 17:13
Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution
Texte intégral (2145 mots)
Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ». Tour d’horizon.
Des élues issues de différents bords politiques publiaient le 23 juin un rapport sénatorial dressant un état des lieux de « l’offensive » masculiniste en France, qualifiée de risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale. La veille, une fusillade, dont l’auteur a laissé un manifeste masculiniste, faisait trois morts à Montréal, tandis que le tristement célèbre influenceur Andrew Tate fait l’objet de plaintes pour viols et traite d’êtres humains.
À lire aussi : Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique
Si la recherche académique travaille depuis plus de vingt ans à cerner ce phénomène, les cinq dernières années marquent un tournant dans sa reconnaissance médiatique et institutionnelle en France. Nous proposons de dresser, à partir de nos recherches doctorales sur les stratégies d’influence masculinistes en ligne, un panorama de cette nébuleuse sexiste en ligne, la « manosphère », aujourd’hui qualifiée de « néo-manosphère » du fait de ses mutations constantes.
Les célibataires involontaires ou incels : une menace terroriste accrue
La communauté « incel » (involuntary celibates en anglais), est sans doute celle qui a fait le plus parler d’elle ces dernières années. Ces « célibataires involontaires » imputent leur absence d’expérience romantique et sexuelle aux femmes, qui ne voudraient pas d’eux, mais aussi aux hommes jugés plus séduisants, qui s’approprieraient ces dernières. Ces hommes plus séduisants sont parfois surnommés « Chad », archétype de la réussite et de la beauté, à la fois modèle et figure repoussoir.
Se considérant généralement laids et/ou inadaptés socialement, les incels s’estiment disqualifiés du marché sexuel par le « lookism », une forme de discrimination sociale favorisant les personnes jugées belles (et surtout blanches).
Ce déterminisme est illustré dans l’image de la pilule noire ( « black pill »). La pilule noire est la version fataliste de la pilule rouge, allégorie tirée du film de 1999 The Matrix. L’ingestion de la pilule rouge symbolise la prise de conscience des rapports de domination réels qui structurent la société, en l’occurrence, l’idée que ce sont en réalité les femmes qui détiennent véritablement le pouvoir. La « pilule noire » véhicule l’idée que l’ascension dans la hiérarchie du marché sexuel est illusoire, tout comme l’espoir d’échapper à la discrimination que subiraient les hommes perçus comme inférieurs (socialement ou physiquement), ces situations étant considérées comme définitives et immuables.
Les incels font aujourd’hui l’objet d’une surveillance accrue des services antiterroristes dans plusieurs pays, dont la France, en raison des nombreux attentats perpétrés dans l’espace public (principalement en Amérique du Nord).
La tuerie d’Isla Vista commise en 2014 par Elliot Rodgers en Californie, est une référence majeure de ces violences. L’auteur a ainsi bénéficié d’un grand soutien au sein de la communauté et a fait l’objet de représentations hagiographiques à la suite de l’attentat. La France n’est pas exempte de ce phénomène : il y a tout juste un an, le 1er juillet 2025, un jeune homme était arrêté à Saint-Etienne, près de son lycée, avec l’intention de commettre des crimes à caractère sexiste.
Au-delà des passages à l’acte violents, les incels cherchent aussi à contourner ce qu’ils perçoivent comme des disgrâces physiques.
À lire aussi : Le looksmaxxing est plus qu’un culte de l’apparence : il fait écho aux discours masculinistes
C’est de cette logique qu’est né le « looksmaxxing », un ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique pour la rendre plus virile et popularisées par des influenceurs comme Clavicular, qui peuvent aller jusqu’à des méthodes aussi radicales que se frapper la mâchoire au marteau pour en modifier la forme.
Les Pick-up Artists, dragueurs de rue
Ces techniques sont également prisées des communautés de la séduction (« Pick-Up Artists » – littéralement artistes de la drague), dont l’objectif initial est d’échanger des stratégies pour séduire les femmes. Deux aspects structurent cette approche : d’une part une discipline personnelle (musculation intensive, méditation, lecture d’ouvrages consacrés), d’autre part la mise en application de savoirs collectifs issus de pratiques de séduction de rue, ou « game », des techniques reposant souvent sur le dénigrement des femmes.
De par cet ancrage de drague en rue, les PUA forment une communauté hybride, à cheval entre espaces numériques et rencontres physiques. En ligne on retrouve des forums dédiés comme Chateau Heartiste pour la sphère anglophone ou encore la communauté des Philogynes en France, dont le créateur monétise ses supposées connaissances de la psychologie féminine.
MGTOW (Men Going Their Own Way) : un séparatisme antisystème
Considérer les corps féminins comme des biens à acquérir est également constitutif de la pensée MGTOW (Men Going Their Own Way – « les hommes qui suivent leur propre chemin ») pour qui les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes constitueraient une menace existentielle. Selon eux, s’engager dans une relation romantique ou sexuelle avec une femme revient à s’exposer à des risques majeurs : accusations de viol, perte de la garde des enfants, frais de divorce, partage des ressources.
Ainsi les MGTOW s’auto-définissent comme un mouvement séparatiste, déclarant vouloir « suivre leur propre voie » en renonçant aux relations avec les femmes envers lesquelles ils affichent une hostilité assumée.
Droits des hommes, droits des pères : l’héritage détourné du féminisme de la deuxième vague
Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs racines dans la deuxième vague féministe étatsunienne, où les militants du Men’s Liberation Front dénonçaient le carcan patriarcal pesant sur les femmes comme les hommes, dans un contexte marqué par l’envoi de deux millions d’hommes au Vietnam.
Ce soutien initial cède la place à un discours purement victimaire, structuré autour de l’idée fondatrice de la manosphère d’une « crise de la masculinité ». Un discours qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, permettant de renverser les rapports de domination et de rendre les hommes victimes de l’émancipation des femmes. C’est ainsi que naît le mouvement Men’s Rights Activism (MRA), et sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. Ces pères divorcés se considèrent comme les perdants d’un système judiciaire qui favoriserait les mères en leur accordant systématiquement la garde des enfants.
Les MRA ne se limitent pas à la sphère numérique : ils s’appuient aussi sur un réseau local en Amérique du Nord et en Europe, via des associations de défense des droits des pères comme la puissante Fathers4Justice.
Les « Traditional Conservative », la frange dévote de la néo-manosphère
Les traditionalistes conservateurs (TradCon), très ancrés en Amérique du Nord, axent leur argumentaire sur les valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants de la néo-manosphère, cette idéologie n’est pas portée uniquement par des hommes mais s’illustre aussi chez certaines femmes comme en témoigne la figure de la « tradwife » : épouse et mère soumise à son mari, femme au foyer menant une vie pieuse, qui embrasse la sphère domestique et l’éducation des enfants, dans une perspective essentialiste, c’est-à-dire qui attribue des traits de caractère en fonction du sexe biologique.
Ce discours de retour aux valeurs traditionnelles et d’assignation stricte des rôles de genre s’accompagne d’un soutien marqué aux politiques d’extrême droite et à Donald Trump. Parmi elles, on trouve des influenceuses comme Estee Williams ou Hannah Neeleman. En France, le phénomène s’incarne différemment via des figures de la droite identitaire comme celles d’Alice Cordier, fondatrice du collectif d’extrême droite Némésis, ou Thaïs d’Escufon.
Si la recherche s’attache depuis plusieurs décennies à comprendre et à cerner le phénomène masculiniste, celui-ci n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Le masculinisme n’est plus un phénomène circonscrit : il participe pleinement à l’émergence d’un discours réactionnaire global, à la croisée de plusieurs formes de haine, qui trouve aujourd’hui des relais politiques de plus en plus audibles chez des politiques en France comme à l’international.
Marie Serisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.07.2026 à 17:10
Quand votre chien s’habille en Prada… Les marques de luxe surfent sur votre affect pour vous vendre leurs produits
Texte intégral (1774 mots)
En France en 2025, on dénombrait 79 millions d’animaux de compagnie, selon la Fédération des fabricants d’aliments pour animaux domestiques ; 61 % des Français et des Françaises en possèdent. Ces animaux deviennent des membres à part entière des familles. Les marques surfent sur cette tendance en s’adressant aux « parents d’animaux » plutôt qu’à des consommateurs. Si bien que, aujourd’hui, des objets connectés pour mesurer la fréquence cardiaque de son chien sortent sur le marché juteux du pet business.
Prada propose sur son site officiel un imperméable à capuche à 700 euros, un harnais à 820 euros et un sac de transport à 3 400 euros. Ces objets ne sont pas destinés à des humains, mais à leurs chiens.
Ce glissement n’est pas une anecdote du secteur du luxe déconnectée du réel. Il dit quelque chose de bien plus profond sur la façon dont les marques, tous secteurs confondus, ont progressivement transformé l’animal de compagnie en objet de désir.
En effet, derrière les 6,8 milliards d’euros qu’estimait déjà le cabinet Xerfi pour le marché français des animaux de compagnie se dessine un autre marché en pleine expansion. Celui d’un marché affectif où aimer son animal est devenu pour les marques une opportunité sans précédent.
Business des animaux de compagnie
Depuis 1976, le nombre total d’animaux de compagnie en France a été multiplié par 2,5 pour atteindre 79 millions en 2025 et 61 % des Français déclarent aujourd’hui posséder au moins un animal de compagnie. Ces chiffres disent quelque chose d’une société qui a profondément reconfiguré sa relation au vivant, et avec elle, ses habitudes de consommation.
À l’échelle européenne, la seule alimentation animale génère déjà 29,2 milliards d’euros de ventes annuelles selon European Pet Food, l’association professionnelle du secteur. Ce chiffre ne couvre ni les soins ni le toilettage ni les assurances ni les innombrables services qui ont fleuri autour de ce que l’on appelle désormais le pet business.
Ce secteur innovant ne vend plus seulement de la nourriture ou des soins, mais construit autour de l’animal une relation marchande où s’entremêlent identité, style de vie et attachement affectif.
L’animal devient membre de la famille
Ce basculement économique ne s’explique pas sans comprendre la transformation culturelle qui le sous-tend. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs en sciences humaines et sociales étudient le pet parenting. Cette forme de parentalité transposée à l’animal de compagnie se manifeste par un investissement émotionnel, temporel et financier comparable à celui que l’on consacre à un enfant. Certains pays comme l'Espagne vont même leur accorder un statut juridique propre avec des lois.
À lire aussi : Chiens, chats et santé mentale : à quel point les Français sont-ils attachés à leurs animaux de compagnie ?
Selon une enquête Opinionway réalisée pour le compte de la marque d’aliments pour animaux Ultima et de la SPA auprès de 1 128 pet parents, 91 % des propriétaires considèrent leur animal comme un membre à part entière de leur famille.
Depuis 2015, l’animal est d’ailleurs reconnu par le Code civil français comme un « être vivant doué de sensibilité », une évolution juridique qui souligne la recomposition des liens affectifs contemporains. Ils assistent même à des grands évènements sportifs comme c'était le cas en mai 2026 au Groupama stadium. En effet, plusieurs chiens ont assisté à la victoire de l’OL Lyonnes contre le FC Nantes.
Mouvement de dépublicitarisation
Ce que les marques ont compris avant tout le monde, c’est que ce glissement ouvrait un territoire symbolique inédit. Le slogan de Santévet, assurance consacrée aux animaux, résume à lui seul cette logique : « Votre animal fait partie de votre famille, assurez-le ! » Il ne s’agit plus de vendre un service, mais de valider une identité.
Ce type de discours illustre parfaitement ce que nous avons désigné ailleurs comme un mouvement de « dépublicitarisation ». La marque masque son intention promotionnelle derrière un registre affectif et familial, s’adressant à des « parents » plutôt qu’à des consommateurs.
Dépenser pour son animal devient une façon de se définir comme bon parent, comme propriétaire responsable et aimant. C’est ce que le chercheur Jean-Noël Kapferer appelait déjà la valeur intangible de la marque, désormais indexée non plus sur le produit, mais sur le lien affectif lui-même.
C’est dans cette brèche que le secteur du luxe s’est engouffré. Si l’animal est un enfant, alors il mérite ce qu’il y a de mieux. La marque Prada lui consacre désormais une collection entière, où l’imperméable à capuche côtoie le sac de transport à 3 400 euros, quand Louis Vuitton et Gucci déclinent leurs codes iconiques en colliers et accessoires pour chiens. L’animal de compagnie est devenu pour ces maisons un territoire d’expression de marque à part entière.
La « pet tech » prend le pouls de vos animaux
Le pet business ne s’arrête pas au manteau de luxe ou au slogan affectif. Il bascule aujourd’hui vers un nouveau paradigme : celui de la pet tech, où l’animal de compagnie devient un être connecté dont la santé, les déplacements et les battements de cœur sont désormais capturés, analysés et transmis en temps réel.
L’exemple le plus emblématique de cette mutation est celui d’Invoxia et de son collier connecté Minitailz, récompensé au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas (Nevada) en 2024 dans la catégorie Intelligence artificielle. Ce dispositif surveille en temps réel le rythme cardiaque et respiratoire de l’animal, détecte les anomalies cardiaques, géolocalise ses déplacements et génère des rapports personnalisés grâce à l’IA.
L’animal de compagnie devient, pour la première fois, un émetteur de données biométriques dont l’analyse appartient à la marque autant qu’au propriétaire. Prochainement, Invoxia voudrait perfectionner la litière connectée (un véritable outil de diagnostic à domicile de certaines pathologies félines) avec le rachat de la société Caremitou.
Ce que révèlent nos travaux sur les nouveaux espaces d’influence, c’est que les marques tendent à s’imposer comme médiatrices éthiques précisément là où la régulation ne couvre pas encore. La pet tech s’inscrit dans cette même dynamique en se positionnant comme garante de la santé animale ; la marque endosse un rôle de prescripteur médical. Le collier connecté ne se vend pas comme un gadget mais comme un acte de responsabilité parentale. C’est précisément ici que la dépublicitarisation se joue puisque l’intention commerciale s’efface totalement derrière la promesse du soin.
Et si on pouvait parler avec nos animaux de compagnie ?
Des start-up se lancent le défi de permettre de communiquer avec nos animaux de compagnie et de comprendre leurs langages comme le son des baleines. On parle même de « bots conversationnels interactifs » pour converser avec les animaux en temps réel. BeroAI se lance le défi de vous proposer un système décryptant le comportement et les émotions de l’animal et vous alertant quand votre animal de compagnie ressent du stress.
Qui tient vraiment la laisse ?
Le Parlement européen a fini par se saisir du sujet en adoptant le 28 avril 2026 la première réglementation fixant des normes de protection pour les chiens et les chats issus d’élevages. Ce texte protège l’animal de la maltraitance physique, mais ne dit rien des données biométriques que les colliers connectés collectent chaque jour sur nos compagnons à quatre pattes.
Qui possède les battements de cœur de Médor ? En voulant mieux connaître nos animaux, nous avons peut-être, surtout, appris à mieux nous connaître nous-mêmes sous le regard attentif des marques qui ont eu, elles, depuis le début, beaucoup de flair.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
16.07.2026 à 10:27
Les refuges climatiques seront utiles s’ils n’oublient pas de faire de la chaleur un objet politique
Texte intégral (2976 mots)
Alors que la France a déjà connu trois vagues de chaleur en quelques semaines à peine, le concept de refuge climatique, qui s’institutionnalise dans un certain nombre de pays, cristallise les espoirs des citoyens en surchauffe. Il peut s’agir d’une réponse prometteuse, mais uniquement à certaines conditions, notamment de les concevoir et de les déployer en gardant en tête des critères d’accessibilité, d’hospitalité et de justice socioécologique. En bref, d’en faire des objets politiques.
Notre maison brûle et nous la regardons (enfin) en face. Alors que la France vient de connaître deux séquences caniculaires précoces et intenses, la chaleur semble s’imposer comme un problème public majeur. Le mois de juin 2026 a été le plus chaud jamais enregistré par Météo France et une nouvelle vague de chaleur touche désormais une grande partie du pays.
Le traitement médiatique immédiat de la canicule s’est largement détourné des enjeux de fond, privilégiant des réponses à court terme et individuelles au détriment d’une réflexion collective sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Plan massif de climatisation, mise en cause des scientifiques, légitimation de la débrouille au sein des foyers…
Ce cadrage tend à occulter une réalité bien documentée : celle des inégalités socioécologiques. L’exposition aux fortes chaleurs, la vulnérabilité face à leurs conséquences et les capacités d’adaptation varient selon les conditions de logement, l’état de santé, les ressources économiques, l’âge ou encore l’accès aux espaces publics. Les enquêtes sociologiques, à commencer par celle d’Eric Klinenberg sur la canicule de Chicago en 1995, montrent aussi que l’isolement social constitue un facteur majeur de surmortalité.
Contre toute solution hâtive qui pourrait participer d’une maladaptation, les sciences sociales nous invitent à politiser la chaleur, en saisissant la canicule comme un problème social collectif permettant d’articuler les enjeux d’adaptation et ceux d’atténuation.
Ainsi, ouvrir des refuges climatiques ne suffit pas : encore faut-il que ceux qui en ont besoin les connaissent, puissent s’y sentir à l’aise et s’en saisissent pour construire collectivement les conditions d’un « bien-vivre » dans un monde plus chaud.
Refuges climatiques : de quoi parle-t-on ?
Le concept de refuge climatique s’institutionnalise. De Buenos Aires à Bologne, en passant par Porto et Londres, de nombreuses villes l’adoptent pour adapter leur tissu urbain à la crise climatique et protéger leurs habitants de la chaleur.
Barcelone fait figure de référence, avec un réseau de plusieurs centaines de refuges : écoles, bibliothèques, musées, parcs et jardins, répondant à des critères de confort thermique, d’accessibilité, de repos et d’accès à l’eau.
Le contour des refuges climatiques varie pourtant d’une ville à l’autre. Certains réseaux privilégient les parcs et jardins, d’autres des équipements climatisés. En réaction, une définition minimale s’esquisse peu à peu dans la littérature scientifique : le refuge climatique conjugue rafraîchissement et hospitalité afin d’offrir un « réconfort thermique » limitant la vulnérabilité face aux aléas climatiques pour tenter de se protéger de l’aléa météorologique.
Mais faire du confort thermique un enjeu politique suppose de mesurer le stress thermique vécu par les habitants, en tenant compte non seulement de l’îlot de chaleur urbain, mais aussi de l’ombre, de la ventilation, de la morphologie des rues et de la qualité des logements.
Parce qu’il résulte des interactions entre expériences de chaleur, conditions de logement, ressources socio-économiques et accès aux refuges climatiques, le confort thermique appelle des politiques d’universalisme proportionné, bénéficiant à tous, tout en accordant une attention prioritaire aux plus vulnérables.
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Comment configurer les refuges climatiques ?
Les villes font face à plusieurs défis. Le premier porte sur les infrastructures : faut-il créer de nouveaux espaces refuges ou bien adapter les services existants ?
Le choix des techniques de rafraîchissement soulève en outre des enjeux environnementaux et politiques. La climatisation en est l’exemple emblématique : si son rôle dans l’accentuation de l’îlot de chaleur urbain est bien documenté, un usage ciblé reste indispensable pour les publics les plus vulnérables (seniors, enfants, SDF…).
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La recherche souligne aussi la nécessité d’adopter des pratiques architecturales favorisant le confort d’été : matériaux biosourcés, protections solaires (volets, stores) et solutions passives de rafraîchissement, comme les réseaux de froid urbain. Autant de leviers pour concevoir des refuges climatiques et adapter les villes.
Ainsi, un réseau de refuges climatiques ne se réduit pas à des lieux frais. Ceux-ci doivent aussi proposer des services (eau, wifi, etc.) et être pensés, dès leur conception, comme des espaces d’hospitalité, ce qui suppose une animation et des personnels formés à ces nouveaux usages.
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L’enjeu de l’accessibilité
La question de l’accessibilité du refuge est un élément clé à intégrer dans une perspective de justice socioécologique.
Cette accessibilité est d’abord temporelle : fréquemment, les équipements publics sont fermés lors des pics de chaleurs, et les espaces verts restent inaccessibles aux heures nocturnes les plus fraîches.
Elle est également spatiale : ignorer les frontières physiques ou symboliques limitant l’accès à ces infrastructures revient à renforcer les inégalités socioécologiques.
Elle est, enfin, territoriale : l’exemple de Bologne, en Italie, montre que les refuges climatiques gagnent à être pensés comme un réseau, relié par des cheminements rafraîchis. En Émilie-Romagne, le projet « Green Cells » s’appuie ainsi sur les coursives historiques ombragées pour rendre ce maillage praticable.
À quelle échelle les déployer ? Ville, quartier, îlot ou immeuble ? La littérature plaide pour une approche multiéchelle articulant adaptation et atténuation.
Une question également culturelle
Mais le défi à relever est également culturel. Concevoir des refuges climatiques suppose d’abord de les penser comme des lieux d’hospitalité et d’entraide.
Les recherches montrent que leur conception mérite d’être pensée à partir des quartiers et des communautés concernées afin d’identifier les besoins des habitants et de favoriser leur appropriation. Dès leur conception, l’implication des réseaux de proximité est essentielle, comme à Porto, où le design et localisation des refuges climatiques s’inscrivent dans une méthodologie participative qui tient compte de la connaissance préexistante des lieux par les habitants.
Autre changement culturel complémentaire : la diffusion d’une culture de rafraîchissement des corps. Au Japon, la démarche « Cool Biz » adapte les normes vestimentaires en été ; à Genève, l’interdiction du travail en extérieur l’après-midi en période de canicule s’accompagne de pédagogie quant aux gestes de rafraîchissement.
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Veut-on vraiment parler de « refuges » climatiques ?
Le terme de « refuges climatiques » mérite qu’on s’y arrête : il est très largement associé à des représentations liées à la catastrophe, en lien avec les notions de « refuges » et de « réfugiés ». Or, si l’on veut penser ces lieux comme des espaces de solidarité, d’entraide et de soutien, il importe de dépasser cet imaginaire.
Ils comportent aussi un potentiel effet repoussoir, lié à l’imaginaire néolibéral d’un individu autonome et puissant, peinant à se reconnaître comme vulnérable et interdépendant. Qui souhaite se dire « réfugié » climatique ? Et comment désigner ceux qui le sont réellement ? Les enquêtes montrent que les plus vulnérables, notamment les personnes âgées ou malades, sous-estiment leur propre vulnérabilité tout en l’identifiant plus facilement chez les autres. Faut-il y voir le signe du refus d’un potentiel stigmate associé à cette vulnérabilité ?
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Le choix des mots n’a rien de neutre au moment de concevoir des dispositifs d’action publique : faut-il parler de « haltes fraîcheurs », se limiter à la chaleur, intégrer aussi la protection contre le froid en hiver, ou viser plus largement des « lieux du bien vivre » ?
La qualification retenue oriente les usages auxquels ces espaces sont destinés : simples réponses à une crise ou lieux de solidarité, de convivialité et de délibération sur nos manières d’habiter un monde où de nombreux seuils socioécologiques ont déjà été franchis. Plus qu’un changement de vocabulaire, elle engage un projet politique : faire de ces lieux des espaces où se renforcent les liens socioécologiques et où se construit, à partir des réalités locales, une conception partagée du bien vivre.
Ainsi, les refuges climatiques ne seront à la hauteur du problème qu’à condition d’être plus que des points frais sur une carte : des lieux accessibles, intégrés aux pratiques habitantes, capables d’accueillir des publics vulnérables sans les stigmatiser, et de soutenir des apprentissages collectifs face à la crise socioécologique.
François De Gasperi est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.
Fiona Ottaviani est co-titulaire de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.
Hélène Picard est membre de la chaire Territoires en transition de GEM, qui est soutenue par différents partenaires publics et privés.
Albane Grandazzi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.