LePartisan - 5 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

20.04.2026 à 15:41

Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux

Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine
Jordan Bardella est reçu au Medef, ce lundi 20 avril. Son souverainisme s’oppose aux principes mêmes du libéralisme, fondés sur le libre-échange et l’universalisme.
Texte intégral (1550 mots)

Jordan Bardella est reçu au Medef, ce lundi 20 avril. Comme de nombreux dirigeants européens de la droite souverainiste, il se réclame du libéralisme. Pourtant, le souverainisme économique s’oppose aux principes mêmes du libéralisme, fondés sur le libre-échange et l’universalisme. Sous le drapeau idéologique de l’intérêt national, le souverainisme, ou conservatisme, exprime les intérêts de propriétaires qui cherchent à transformer leurs revenus en rentes en se protégeant de la concurrence internationale.


Donald Trump, Giorgia Meloni, Javier Milei ou Viktor Orban à l’étranger, Sarah Knafo, Jordan Bardella ou Bruno Retailleau en France… Tous ces responsables politiques attèlent aujourd’hui le cheval du libéralisme à la charrette du souverainisme, de la protection nationale et de la lutte contre l’immigration. Personne dans la presse ne semble véritablement s’étonner de ce nouvel équipage, et surtout s’interroger sur les forces idéologiques qui se cachent derrière.

Nombre de ces dirigeants conservateurs évoquent des points communs avec le libéralisme, voire une complémentarité nécessaire. Ainsi, pour Bruno Retailleau, « le libéralisme authentique ne va pas sans un conservatisme assumé ». Certes, partout dans le monde occidental, la droite souverainiste incorpore dans son programme le principe libéral de l’abaissement de la fiscalité sur les revenus du travail et du capital, ainsi que l’allègement de la réglementation administrative. Mais, pour les libéraux, le combat contre la taxation et l’étouffoir des normes n’est pas destiné à protéger les intérêts corporatistes des propriétaires de ressources. Il s’inscrit à l’intérieur d’un ensemble plus large, profondément étranger à la droite souverainiste, qui est le respect du libre-échange et de la compétition internationale.

Ce qu'est vraiment le libéralisme

Il suffit de relire Adam Smith, Frédéric Bastiat ou Friedrich Hayek pour comprendre que la liberté défendue par le libéralisme est celle d’entrer sur le terrain du marché pour essayer de gagner le match de la concurrence ; pas celle de s’en affranchir en empêchant des adversaires de participer à la compétition. Un libéralisme qualifié de national, protégé par les douves du protectionnisme et des barrières tarifaires, comme le défend Donald Trump, est, de ce point de vue parfaitement contradictoire. Il revient à définir administrativement les frontières du marché et à permettre à certains capitalistes et salariés nationaux de transformer leurs revenus en rentes, au détriment d’autres producteurs domestiques et extérieurs. Et surtout de l’ensemble des consommateurs. Le libéralisme ne défend pas des privilégiés, il défend les créateurs de valeurs ; il ne défend pas les intérêts d’acteurs domestiques, il défend les intérêts des citoyens du monde ; le libéralisme n’est pas pro-business, il est pro-consommateur ; enfin, le libéralisme ne s’attache à aucune forme de communautarisme, national, racial, familial, religieux ou autre. Son ADN est constitué par un individualisme affranchi de toute idée de solidarités organiques. Celles-ci ne servent que d’habillage moral à des systèmes de rentes réservées aux membres de clubs arbitrairement définis par des stéréotypes et protégés par des barrières à l’entrée.

Le souverainisme est un protectionnisme

L’intérêt général que le souverainisme se targue d’incarner ne dépasse pas du tout le communautarisme. Il en est simplement une expression plus institutionnalisée, avec l’ambition de contrecarrer une mondialisation qui récompense l’efficacité des uns et révèle les faiblesses des autres. Si la mondialisation a parfois augmenté les inégalités de revenus à l’intérieur des nations, en retirant à certaines corporations le bénéfice d’une protection tarifaire, elle a permis une plus grande égalité des conditions de développement entre les pays. On comprend alors que le souverainisme serve de prétexte à des acteurs devenus incapables de s’assurer un revenu par l’échange pour prélever, grâce à la réglementation, une part du produit social supérieure à leur productivité.

C’est un protectionnisme mis au service d’intérêts particuliers, déguisé en solidarité nationale, qui s’organise en réalité pour préserver des féodalités économiques, regroupées autour d’un capitalisme illibéral, lequel est toujours prêt à sacrifier liberté politique et économique pour protéger de la concurrence les revenus des propriétaires nationaux de ressources. Les privilèges de ces castes se réclamant du conservatisme ne sauraient subsister sans une connivence avec l’État (« crony capitalism ») qui leur permet de s’approprier le territoire collectif, soumettre les individus qui s’y trouvent à ses diktats et exclure les autres lorsqu’ils menacent leurs rentes.

Comme l’a bien montré Hayek, le conservatisme est une langue aussi étrangère au libéralisme que peut l’être le socialisme. Ce sont les deux frères ennemis d’une même pensée, qui s’affrontent simplement pour savoir quels groupes vont bénéficier de la protection étatique. Caractériser des individus par une identité collective (nationale, religieuse, raciale, familiale) masque en réalité des privilèges et des discriminations qu’on n’ose pas reconnaître officiellement. Ce réflexe identitaire nourrit l’intolérance, génère des conflits à l’intérieur de la société et, sous le prétexte de les circonscrire, conduit finalement à l’autoritarisme. Les conservateurs veulent embrasser la liberté sur une joue et la protection économique de l’État sur l’autre joue, en feignant d’ignorer qu’elles ne se trouvent jamais sur un même visage.

Une lecture erronée qui associe extrême droite et libéralisme

Ainsi, Donald Trump n’est-il pas une dégénérescence du conservatisme, mais son expression la plus décomplexée. Il adapte sa politique en fonction des intérêts du moment de groupes qui le soutiennent en échange de sa protection. Beaucoup de commentateurs se sont alors engouffrés dans cette brèche pour considérer qu’extrême droite et libéralisme constituaient les deux faces d’une même médaille. En s’appuyant sur l’exemple de Viktor Orban en Hongrie, ils développent la thèse d’un libéralisme autoritaire, voire dictatorial, qui s’appliquerait aujourd’hui aux États-Unis. Cette thèse s’est vue confortée par les récentes déclarations antidémocratiques des autoproclamés libertariens de la tech, les Peter Thiel, Elon Musk, ou encore Larry Ellison, le PDG d’Oracle.

Pour l’avenir et la crédibilité du libéralisme, il est très important de démasquer ces associations fallacieuses propagées par des trafiquants de concepts qui surfent sur la crise des savoirs et la crédulité des esprits. Il ne faut pas tomber dans le piège de cette mythologie contemporaine d’un supermarché libéral, où chacun pourrait se servir ce qu’il veut, au gré de ses intérêts et préjugés. Ceux qui, en France, prônent une union de la droite et de l’extrême droite, demandent en fait aux militants libéraux d’assurer de leur soutien politique une idéologie protectionniste qui, en réalité, est la parfaite antithèse du libéralisme.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14ᵉ édition, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.04.2026 à 09:15

Personnes âgées : contre l’isolement et la « mort sociale », des politiques publiques à réinventer ?

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Si la lutte contre l’isolement des personnes âgées est aujourd’hui une priorité publique, sa mise en œuvre est complexe et suppose de dépasser une appréciation trop binaire des situations.
Texte intégral (2059 mots)

Si la lutte contre l’isolement des personnes âgées est aujourd’hui affichée comme une priorité publique, sa mise en œuvre est complexe. Elle suppose de dépasser une appréciation trop binaire de situations, où l’insertion sociale se résumerait à une quantification de contacts, et de considérer des enjeux bien plus larges de précarité et d’aménagement du territoire. Explications.


« Lutter contre l’isolement » des personnes âgées est devenu un leitmotiv depuis la canicule de 2003 qui a provoqué une surmortalité chez les plus de 75 ans et rendu visible la vulnérabilité de cette population.

Selon le dernier « baromètre » de l’association des Petits Frères des Pauvres le nombre de personnes de 60 ans et plus isolées de leur entourage proche (famille et amis) était de l’ordre de deux millions en 2025. Et ce seraient aujourd’hui près de 750 000 personnes de 60 ans et plus en situation dite de « mort sociale », soit une augmentation de ce nombre de 150 % en l’espace de huit ans.

Les facteurs de risques menant à un grand isolement social sont connus : être sans famille proche, en perte d’autonomie, avoir des revenus faibles, ne pas avoir Internet. Si de nombreuses initiatives ont été engagées pour lutter contre cette situation et ses conséquences néfastes sur la santé publique et la cohésion sociale, les recherches montrent la complexité de ce défi. En quoi cela nécessite-t-il de penser des politiques transversales, au-delà des politiques du grand âge ?

Solitude choisie, isolement contraint

Une simple quantification des contacts sociaux ne nous renseigne en effet en rien sur la manière dont ils sont perçus par les principaux concernés, et il est aujourd’hui commun de distinguer isolement et solitude.

Certaines personnes ayant un faible nombre de liens sociaux et donc objectivement isolées n’éprouvent pas de sentiment de solitude alors que des personnes plutôt bien entourées peuvent se sentir seules.

Si l’entrée en établissement des personnes âgées est souvent considérée – notamment par les familles – comme un moyen de lutter contre leur isolement, les enquêtes qui s’intéressent à leur ressenti infirment une telle vision. Plus encore qu’à domicile, il apparaît que ce n’est pas le nombre de contacts qui prime, mais la qualité des relations sociales. La « qualité » traduit le fait d’être parvenu à maintenir ou à créer des relations permettant une forme de reconnaissance sociale.

Si l’être humain ne peut vivre sans liens, l’isolement peut donc être jugé préférable dans certaines circonstances pour ne pas dépendre d’un lien jugé dévalorisant ou oppressant. Or, avec l’avancée en âge, l’attachement au « chez soi », qui fournit un repère sécurisant, prend plus d’importance. Ce dernier offre la possibilité de continuer à garder la maîtrise de sa vie, malgré son éventuel inconfort ou son inadaptation liée à l’âge.

La crainte de se voir imposer des choix par son entourage, comme le recours non souhaité à des aides professionnelles ou une entrée en Ehpad, peut conduire à des stratégies d’isolement afin de mieux résister aux injonctions de son réseau relationnel.

Un rétrécissement des réseaux relationnels au fil de l’âge

La solitude a toujours fait partie de la vie humaine et a revêtu de multiples figures ambivalentes (l’ermite, le prisonnier, la veuve…). Dans la société contemporaine, la solitude existentielle est même perçue positivement car elle traduit la capacité de l’individu à se construire un espace à soi, indépendamment des autres.

L’isolement social, quant à lui, a longtemps été invisibilisé. Dans des sociétés valorisant un lien d’appartenance ancré dans des communautés familiales et locales, l’individu restait majoritairement entouré d’un réseau relationnel de proximité, même aux âges élevés. Dans le cas contraire, les institutions hospiciales étaient là pour suppléer les défaillances du tissu familial et social. Mais la nature du tissu social a toutefois considérablement évolué sous la pression des reconfigurations familiales et de la plus grande mobilité géographique.


À lire aussi : Tout sauf l’Ehpad ? Les ambiguïtés de la politique du grand âge


Si les personnes âgées ne sont pas les seules concernées aujourd’hui par la problématique de l’isolement, elles sont particulièrement touchées par la diminution de leurs réseaux relationnels. Ainsi, le départ en retraite marque une première inflexion du fait de la distanciation des liens avec les anciens collègues de travail. Cette perte peut être en partie compensée par un réinvestissement dans les relations de proximité et de voisinage.

Mais l’apparition de limitations fonctionnelles contribue ensuite à rétrécir l’espace social des interactions au gré des impossibilités progressives à utiliser les transports en commun ou sa voiture, à se déplacer à l’extérieur de son domicile même à pied, voire à communiquer du fait de l’apparition de déficiences sensorielles.

750.000 seniors en situation de « mort sociale » alerte l’association Les Petits Frères des Pauvres.

Enfin, le vieillissement se traduit par une raréfaction des opportunités de rencontres du fait du décès, bien sûr de ses ascendants, mais ensuite de sa fratrie, et plus globalement des réseaux amicaux ou familiaux collatéraux. De fait, sur la seule base du critère de l’isolement résidentiel et matrimonial, il apparaît bien que l’âge est un facteur prédictif d’un plus grand isolement.

La reconnaissance tardive d’un problème public

Il a fallu attendre la canicule de l’été 2003 pour qu’un lien soit établi entre mortalité et isolement social. La couverture médiatique de l’inhumation dans le cimetière de Thiais de corps non réclamés par les familles a alors créé une onde de choc dans l’opinion publique.

Le secteur associatif caritatif a profité de cette mise en lumière pour se mobiliser et faire valoir cette cause auprès des pouvoirs publics. Mais si l’on excepte la mise en place du registre des personnes vulnérables sur la commune, l’État a toutefois mis du temps avant de s’emparer réellement de la problématique. C’est seulement avec la loi d’adaptation de la société au vieillissement en 2015 que l’État a intégré la lutte contre l’isolement des personnes âgées dans sa politique, au nom de la prévention de la perte d’autonomie. Dans ce cadre, les pouvoirs publics ont soutenu l’association Monalisa pour favoriser les initiatives locales de lutte contre l’isolement des personnes âgées.


À lire aussi : Canicule : Soulignons, sans état d’âme, nos progrès d’adaptation depuis 2003


Une deuxième crise d’ordre sanitaire a été l’occasion de remettre sur l’agenda public la question de l’isolement à partir du printemps 2020 : la pandémie liée au Covid-19. En définissant une stratégie de restriction de déplacements et d’isolement, le gouvernement a suscité de nombreuses critiques. Le bilan tiré de ce premier confinement s’est en effet avéré très négatif : non seulement il n’a pas empêché les multiples morts de personnes âgées, mais en plus il a eu des effets délétères sur les personnes âgées qui se sont retrouvées en situation de grand isolement avec des formes de décompensation particulièrement marquées en Ehpad.

Même si l’épisode de la crise sanitaire 2020 s’est déroulé dans des conditions très différentes de celle de 2003, dans les deux cas, l’isolement a constitué l’élément clé d’une prise de conscience collective. Le phénomène a été renforcé par l’élargissement de la population concernée qui n’est plus seulement constitué des seules personnes âgées. Les enquêtes mettent notamment en évidence la progression de l’isolement chez les jeunes et le mal-être qu’il génère.

L’isolement : un enjeu politique et social complexe

En ce début de vingtième siècle, la France n’est pas le seul pays à avoir pris conscience de l’accroissement de l’isolement et de la solitude. En 2018, le Royaume-Uni s’est doté d’un ministère de la solitude, tout comme le Japon en 2021. Ce dernier est confronté au phénomène des Kodokushi, c’est-à-dire au décès solitaire de personnes chez elles, qui n’ont pas d’entourage susceptible de s’inquiéter de leur disparition.


À lire aussi : Personnes âgées : une solidarité familiale trop souvent passée sous silence


La difficulté pour les pouvoirs publics est que la réponse à l’isolement nécessite une politique transversale relativement ambitieuse qui dépasse la seule politique « vieillesse ». Le premier enjeu repose sur le lien étroit existant entre solitude, isolement et précarité. Le fait de toucher les minima sociaux, de disposer de moins de 1000 euros de ressources mensuelles, comme le fait de résider dans un quartier relevant de la politique de la ville, sont autant de facteurs prédictifs d’isolement et de solitude. Et en sens inverse, le sentiment de « pouvoir compter sur les autres » dépend des ressources économiques et culturelles dont disposent les individus.

Le second enjeu réside dans l’aménagement des territoires. La distinction entre les zones rurales et les zones urbaines s’avère peu pertinente pour penser l’isolement social. En revanche, il existe des territoires qui créent des environnements peu propices aux liens sociaux, surtout si l’on est en situation de vulnérabilité.

La lutte contre l’isolement social ouvre donc la voie à un vaste chantier visant tout autant l’amélioration de l’habitat, l’urbanisme, la mobilité, l’accès aux commerces et loisirs de proximité… Tous ces éléments sont indispensables pour que les personnes âgées isolées puissent avoir une prise sur leur environnement.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

18.04.2026 à 09:11

Économie de l’attention : former des « consommateurs avertis », une priorité de l’éducation aux médias

Divina Frau-Meigs, Professeur des sciences de l'information et de la communication, Auteurs historiques The Conversation France
Le procès qui vient de reconnaître la responsabilité de YouTube et d’Instagram dans les troubles psychiques développés par une utilisatrice américaine interroge les enjeux de l’éducation aux médias.
Texte intégral (2312 mots)

Le procès qui vient de reconnaître aux États-Unis la responsabilité de YouTube et d’Instagram dans les troubles psychiques développés par une utilisatrice invite à interroger les objectifs de l’éducation aux médias. Si celle-ci vise à aiguiser l’esprit critique des jeunes citoyens, elle ne peut mener sa mission à bien sans éclairer les rouages commerciaux des plateformes.


Dans les cours d’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), l’accent est ostensiblement mis sur l’« esprit critique », c’est-à-dire la capacité à prendre du recul par rapport à l’information et à se faire une opinion fondée.

Mais qu’en est-il de la compétence à la « consommation avertie », c’est-à-dire de la capacité à réfléchir à sa consommation, ses choix, ses besoins et ses budgets en toute connaissance de cause, et de faire valoir ses droits ? Celle-ci passe beaucoup plus souvent au second rang. Elle figure pourtant dans le programme d’éducation à la citoyenneté numérique du Conseil de l’Europe.

Le procès historique gagné par une consommatrice des applications de Meta (Instagram et Facebook) et YouTube (filiale de Google au sein d’Alphabet) illustre pourtant sa puissance d’action. Le jury a tranché en faveur de la plaignante, considérant que ces plateformes lui avaient causé préjudice en raison de la conception du produit, dont le design et les fonctionnalités ont entraîné chez elle des troubles de santé mentale.

Meta et Google accusés d’avoir « fabriqué l’addiction » de jeunes : Un procès inédit à Los Angeles (TV5 Monde, février 2026).

C’est la première fois que l’addiction numérique est reconnue comme dépendance forte entraînant une conduite compulsive, sans prise de substances. Voilà qui donne des perspectives d’actions dans les classes. Comment retourner l’économie de l’attention contre ceux qui la manipulent et la monétisent ?

En EMI, la critique de l’économie de l’attention passe par une connaissance des stratégies des plateformes visant à capter et maintenir l’intérêt des usagers, afin que les messages des annonceurs laissent une empreinte forte et répétée dans leur esprit et les engagent à passer à l’achat. La compétence « consommation avertie » rappelle aux usagers qu’ils ne sont pas une simple audience mais des consommateurs et des citoyens à la fois.

Construire l’usager comme consommateur et citoyen, et non comme simple utilisateur, passe par la reconnaissance de ses capacités d’action autonome, c’est-à-dire de recours, et ses capacités d’action de groupe, c’est-à-dire de protestation, voire de conflit.

Définir la « consommation avertie »

Pour le consommateur américain, les moyens d’action sont clairs et balisés, car ils autorisent la saisie en justice tout comme la réclamation client auprès d’une entreprise récalcitrante. Ce qui n’est pas sans effets d’aubaine pour certains : K.G.M. pourrait recevoir 6 millions de dollars de Meta et YouTube à titre de dommages-intérêts compensatoires et punitifs.

Pour le consommateur européen, les moyens d’action sont moins balisés, même si les plateformes sont gérées par la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies (DG-Connect), qui entremêle les contenus et leurs transports. Le répertoire des actions contre les plateformes est en grande partie saisi par les États, ce qui tend à dé-saisir, voire à dé-responsabiliser, les consommateurs et, par contrecoup, les citoyens.

La réglementation mise en place par le Digital Services Act (DSA) (2024) oblige à la transparence algorithmique : les très grandes plateformes (plus de 45 millions d’utilisateurs actifs mensuels) doivent publier des rapports trimestriels détaillant leurs algorithmes de recommandation et leurs métriques d’amplification, ce qui expose leurs fonctionnalités sans toutefois les obliger à en changer.

Côté usagers, le DSA crée le statut de signaleurs de confiance – il s’agit d’organisations reconnues pour leur expertise dans la détection, l’identification et la notification de contenus illicites ou toxiques. La solution pour le consommateur citoyen est donc de repérer ces signaleurs, et de les saisir. En France, c’est le régulateur des médias, l’ARCOM, qui désigne ces instances pouvant se saisir à la place des usagers. Ainsi, il se trouve qu’Addictions France en fait partie, tout comme Indecosa CGT, pour la défense des consommateurs.

Questionner la figure de l’usager

Les plateformes cherchent à mettre l’utilisateur en condition physique et psychologique de recourir à l’écran. Cette relation établit un contrat de partage direct, souvent scellé par des « conditions générales d’utilisation » (CGU) illisibles, notamment par les mineurs, qui donnent aux plateformes un large contrôle des données cédées en échange d’un accès « gratuit ».

Aux États-Unis, ce contrat de partage a été testé en 1996 et encore en 2012, par des « web blackout ». Les acteurs de l’internet ont affiché un écran noir sur leurs pages d’accueil ou suspendu leurs services pour protester contre des projets de loi menaçant leur liberté de commerce. En 1996, ils ont ainsi obtenu l’immunité dans la section 230 du Communications Decency Act. En 2012, ils ont obtenu le retrait de la loi SOPA antipiratage qui visait à élargir les capacités d’application du droit d’auteur pour lutter contre sa violation en ligne.

Au nom de la liberté d’expression et de consommation en ligne, ils ont incité les usagers à faire des pétitions, à boycotter les acteurs qui ne suivaient pas le mouvement et à manifester dans la rue pour faire valoir leur soutien aux plateformes et obtenir ainsi le retrait des projets de loi. En Europe, ce répertoire d’actions a été bien moins utilisé.

Mais les conditions d’usage se sont dégradées et avec elles le statut des usagers, devenus des ouvriers cachés, qui travaillent par leur temps d’attention à enrichir les plateformes. Les likes se transforment en espèces sonnantes et trébuchantes en optimisant le référencement et le placement de produit ; la création de contenus est assimilable à une forme de rédaction gratuite, ce qui va à l’encontre du droit du travail, notamment quand il s’agit de mineurs.

Visibiliser le rôle des annonceurs et des actionnaires

En EMI, il s’agit aussi de montrer le dessous des cartes. Les annonceurs et les actionnaires sont deux acteurs invisibles mais cruciaux de l’économie de l’attention. Principal mode de paiement des médias en système commercial concurrentiel, l’intégration publicitaire dicte les fonctionnalités de l’attention, comme les algorithmes de recommandation, les notifications push, le design « infinite scroll », les formats viraux, les titres « click-bait ».

C’est quoi l’économie de l’attention ? (Décodage – Info ou Mytho ? 2022)

L’économie de l’attention se fonde sur ce flux continu qui est propice à l’addiction. La vente d’espaces publicitaires permet de financer le web « gratuit » ce qui passe par des fonctionnalités de ciblage comportemental, d’achat et de partage de données, etc. Le prix de ces unités publicitaires dépend de la capacité de la plateforme à garantir une exposition prolongée (temps de visionnage, taux d’engagement).

L’usager doit être informé des montants faramineux engagés, du duopole des deux régies publicitaires de Meta et Google, rejointes récemment par Amazon, ce qui oblige tous les autres acteurs du net à passer par leurs fourches caudines, y compris les médias audiovisuels et la presse.

La publicité est aussi un secteur en concentration croissante, avec 5 à 6 agences médias en contrôle du secteur, qu’elles se sont accordées pour réguler entre elles, notamment pour ce qui est de la vente d’espaces en ligne. Leur système est complexe et opaque et rend la chaîne de valeur (créée ou détruite) difficile à traiter pour les usagers, y compris les créateurs de contenu, rémunérés au clic.

A cela s’ajoute le rôle des actionnaires de ces plateformes, dont la plupart sont entrées en bourse entre 2004 (Google) et 2012 (Facebook). Sans oublier que leurs fondateurs restent en contrôle du capital comme des actions. Ces acteurs que sont les agences et les actionnaires ont contribué à rompre le contrat de partage avec l’usager de base. Cette rupture s’est révélée au grand public avec leur volte-face et leur ralliement aux politiques ultra-libérales de Donald Trump en 2025. Elle révèle le fossé creusé entre les élites de la Tech et la base progressiste de leurs usagers croyant en un progrès social porté par les réseaux numériques.

Responsabiliser les plateformes

Les fonctionnalités du design ne sont pas une fatalité. C’est ce que démontrent les milliers de poursuites engagées par des jeunes, à titre individuel, mais aussi, à titre collectif, par des districts scolaires et des procureurs généraux d’État (devant le tribunal fédéral de première instance du district nord de la Californie, par exemple).

Elles vont se heurter à la résistance des plateformes, qui font appel systématiquement, arguant de la difficulté à mesurer et démontrer juridiquement l’impact individuel de l’addiction numérique, sans consensus scientifique massif. Mais elles signalent une ère nouvelle pour les usagers. Outre le recours au pénal (pour vice de conception de produit ou fonctionnalités addictives), la doctrine du « duty of care » (obligation de soin) évolue. Elle ouvre la porte à des initiatives de design éthique des fonctionnalités, comme l’arrêt des likes, les limites de temps d’écran, les notifications de pause, qui visent à redonner du contrôle aux utilisateurs.

Ces affaires impliquent la nécessité d’une coopération internationale pour harmoniser les standards des fonctionnalités, mais aussi l’âge de la majorité numérique. Entre les États-Unis et l’Europe, il y a deux années de hiatus en général, ce qui bénéficie aux plateformes américaines. La loi COPPA (Children’s Online Privacy Protection Act) entrée en vigueur dès 1998 et révisée en 2013 puis en 2025 la fixe à 13 ans aux États-Unis alors qu’en France, par exemple, elle est à 15 ans.

Ces affaires signalent la possibilité d’actions de classe internationales, surtout depuis la Directive relative aux actions représentatives (2020), qui relève d’un « new deal » pour les consommateurs, notamment en matière de pratiques commerciales déloyales et de clauses abusives. Les consommateurs européens pourraient joindre leurs forces aux Américains, et pousser au changement des fonctionnalités des écrans.

L’affaire K.G.M. remet en perspective l’interdiction des smartphones dans les écoles, préconisée par plusieurs pays dans le monde. Le ban laisse les praticiens de l’EMI dubitatifs, car inapplicable si tous les accessoires juridiques, techniques et éducatifs qui vont avec ne sont pas mis en place. La reconnaissance de la responsabilité des plateformes pour conception de produits à finalités addictives est plus prometteuse… si tant est que les consommateurs s’en saisissent, avec ou sans l’appui des États.

C’est en effet le design des applications de médias sociaux qui doit changer, pour les mineurs comme pour les adultes. En matière de résilience, l’efficacité de l’interdiction des smartphones comme celle du bouclier démocratique dépendra de cette mise en œuvre de la compétence « consommation avertie », par le biais de l’EMI, dès le plus jeune âge.

The Conversation

Divina Frau-Meigs ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.04.2026 à 16:28

« Toute une civilisation disparaîtra cette nuit » : pourquoi les mots de Trump préparent les esprits à l’impensable

Stephanie A. (Sam) Martin, Frank and Bethine Church Endowed Chair of Public Affairs, Boise State University
La violence des propos de Donald Trump face à l’Iran est sans précédent. Ils répondent à un objectif politique précis. Analyse.
Texte intégral (1970 mots)
Le discours du président Donald Trump au fur et à mesure du temps s’est fait de plus en plus virulent. Wildpixel/iStock via Getty Images Plus

Le 7 avril 2026, Donald Trump a menacé l’Iran : « Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer », puis il a ajouté : « Toute une civilisation disparaîtra cette nuit. » Cette rhétorique a un but politique : préparer les esprits à une escalade de violence.


L’un des aspects les plus déroutants du langage de Donald Trump, c’est qu’il est à la fois choquant et anesthésiant. En effet, lorsque le président étatsunien déclare quelque chose de scandaleux, le pays se recroqueville sur lui-même, mais ensuite, ce qui a choqué se banalise et devient familier.

En qualité de chercheur spécialiste de la rhétorique présidentielle, je sais que cet enchaînement a des effets délétères. Il conditionne le public à absorber la transgression. Ce qui jadis aurait constitué un séisme politique ou à une violation des normes constitutionnelles apparaît désormais comme ordinaire. Les derniers discours de Trump et leur démagogie extrême méritent qu’on s’y attarde parce que la rhétorique de Trump à propos de l’Iran est devenue incendiaire. Sur son réseau Truth Social début avril, il a utilisé un langage truffé de grossièretés, menaçant d’attaquer les infrastructures du pays :

« Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer. »

Il a appelé les Iraniens à se soulever contre leur gouvernement. Il a averti qui si l’Iran ne se conformait pas aux exigences américaines :

« Toute une civilisation disparaîtra cette nuit. »

L’agence Associated Press a commenté ces propos comme une escalade du conflit en cours, et pas comme un simple excès de langage : « Alors que le conflit est entré dans son deuxième mois, Trump a intensifié ses avertissements de bombarder les infrastructures iraniennes. » Le Comité international de la Croix-Rouge a rappelé, de manière inhabituelle, que les règles de la guerre devaient être respectées « dans les paroles comme dans les actes », suggérant que cette rhétorique était aussi une partie du problème.

Ces remarques de Trump étaient-elles réellement différentes des précédentes ? Je pense que c’est le cas. En effet, depuis des années, la rhétorique de Trump repose sur l’insulte, la moquerie, la menace et le mépris. Il a ainsi rabaissé ses adversaires et contribué à dégrader le niveau de la vie publique états-unienne.

Mais ce qui semble différent dans ses propos du début du mois d’avril 2026, c’est l’ampleur de la violence exprimée par son langage. Ses déclarations sur l’Iran ont dépassé les attaques personnelles ou le nationalisme bravache pour évoquer une punition collective et une destruction civilisationnelle. Le style était familier, l’horizon des dommages ne l’était pas.

Un message publié sur les réseaux sociaux par le président Donald Trump, dans lequel il menace de détruire la civilisation iranienne
Le message publié par le président Donald Trump sur les réseaux sociaux le 7 avril 2026, dans lequel il menaçait de détruire « toute une civilisation », en référence à l’Iran. Truth Social

La politique de la peur

La rhétorique présidentielle relève plus de la permission que de la persuasion. Les présidents ne se contentent pas d’argumenter, ils envoient des signaux. À travers ces signaux, ils indiquent au public quelle est la situation, quel danger se joue, quelles réponses sont raisonnables. En ce sens, le président a un rôle de déclencheur. Ses mots orientent les journalistes, les législateurs, ses alliés politiques et ses partisans pour qualifier les événements avant même qu’ils ne soient vraiment compris et analysés.

Les travaux du théoricien politique Corey Robin sur la politique de la peur offrent une grille de lecture utile pour comprendre ce qui se joue à travers la rhétorique violente de Trump. Selon Robin, la peur n’est pas simplement un sentiment qui surgit naturellement face au danger. Elle est politiquement construite. Le pouvoir apprend aux individus ce qu’ils doivent craindre, comment nommer le danger et vers où diriger leur inquiétude. La rhétorique présidentielle est un outil essentiel pour ce travail.

Ainsi, un président ne se contente pas de décrire une menace. Il lui donne aussi une forme et une échelle. Il indique au public son ampleur, sa proximité et les types de réponses raisonnables.

Un bon exemple s’est produit après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque, en visitant Ground Zero à New York, George W. Bush a déclaré : « Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et ceux qui ont fait tomber ces bâtiments nous entendront bientôt. » Par cette phrase, Bush reconnaissait la gravité des événements, tout en promettant de riposter contre les terroristes et de rendre la justice.

Face à des déclarations comme de Trump à propos de l’Iran, le problème n’est pas simplement qu’un président ait tenu des propos extrêmes, mais dans les effets produits par ce langage extrême.

L’hyperbole politique abaisse le seuil de ce que le public peut imaginer comme légitime, comme acceptable. Lorsque des présidents profèrent des menaces comme celles de Trump, la souffrance de masse devient imaginable. Les mots du président et ses publications sur les réseaux sociaux testent notre capacité à percevoir ce langage comme une transgression, ou à l’intégrer comme une tactique de négociation parmi d’autres.

À Ground Zero après les attentats du 11-Septembre, le président George W. Bush a reconnu la gravité des faits tout en promettant de riposter.

Façonner la réalité

La rhétorique présidentielle importe pour des raisons qui dépassent la persuasion ou le style. Elle contribue à organiser la réalité. Elle indique au public ce qui est grave, qui est dangereux, quelles souffrances comptent et quelles formes de violence peuvent être conçues comme nécessaires. Le président Barack Obama l’a montré en 2012, lors d’une veillée en hommage aux victimes de la fusillade de l’école primaire Sandy Hook, déclarant :

« Nous portons une responsabilité envers chaque enfant, parce que nous comptons sur les autres pour veiller sur les nôtres. »

Il ajoutait :

« Nous sommes tous des parents ; ce sont tous nos enfants. »

Par ces mots, Obama appelait chacun à ressentir la perte de 20 enfants tués et à œuvrer pour une solution face à la violence armée.

Trump profite d’un public usé par la répétition. Chaque nouvelle transgression est accompagnée du souvenir des précédentes. Les individus finissent par douter de leurs propres réactions. Ils se disent « C’est choquant, mais c’est ce qu’il fait sans cesse ». Ce sentiment paradoxal fait partie du problème. L’affaiblissement des normes rend les escalades de violence plus difficiles à identifier et à juger.

Pour autant, le dégoût ressenti par de nombreuses personnes face aux déclarations de Trump demeure important. Malgré des années de transgression de ce qui était considéré comme normal, certaines limites restent présentes.

Aujourd’hui, il ne suffit pas de se dire que Trump a changé. Il faut comprendre ce que sa présidence produit dans l’opinion. Le danger le plus grave réside dans le monde que sa rhétorique nous prépare à accepter.

The Conversation

Stephanie A. (Sam) Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.04.2026 à 16:28

Quand la politique n’est pas une affaire d’idées mais d’identité

Lee-Ann d'Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)
Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Lionel Souchet, Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Les mécanismes d’identification et de conformisme au groupe façonnent la vie politique ordinaire. Un facteur qui explique la montée des extrémismes ?
Texte intégral (2279 mots)

Pourquoi est-il si difficile de s’écarter de l’opinion de son groupe politique, au point de parfois défendre l’indéfendable ? La psychologie sociale révèle que nos choix politiques sont davantage guidés par l’identité de groupe et le conformisme que par les idées, transformant le débat démocratique en affrontement identitaire.


Un repas de famille écourté, une discussion WhatsApp qui dérape, un silence gêné au travail après une élection présidentielle : la politique est parfois une affaire d’appartenance plus que d’idées. Dans ces situations, exprimer un doute ou changer d’avis peut sembler risqué, presque comme une trahison. Pourquoi est-il si difficile de s’écarter de l’opinion de « son » groupe politique ? Et pourquoi en vient-on parfois à détester des personnes que l’on ne connaît pas, simplement parce qu’elles votent différemment ?

En 2016, lors d’un meeting dans l’Iowa, Donald Trump affirmait pouvoir « tirer sur quelqu’un au milieu de la Cinquième Avenue sans perdre un seul électeur ». Provocation ? Sans doute. Mais aussi révélatrice d’un mécanisme central : lorsque l’identité de groupe domine, loyalisme et conformité peuvent pousser à tolérer des comportements jugés inacceptables.

Loin de se limiter aux provocations de Donald Trump, ces mécanismes d’identification et de conformisme au groupe façonnent la vie politique ordinaire.

Comment expliquer la très forte poussée des votes des extrêmes ? En France, la part des électeurs votant pour un parti populiste au premier tour de l’élection présidentielle est passée d’environ 10 % dans les années 1980 à près de la moitié des électeurs en 2022, selon une analyse du Pew Research Center.

Dans quelle mesure le suivisme et la conformité au groupe peuvent-ils contribuer à expliquer la banalisation, voire l’acceptation massive, de partis et d’idées politiques perçus comme inacceptables il y a quelques décennies à peine ?

L’identité sociale : pourquoi le groupe guide nos choix

La théorie de l’identité sociale, formulée à la fin des années 1970 par Tajfel et Turner, psychologues sociaux, repose sur une idée simple mais cruciale : une partie de ce que nous sommes se construit à travers les groupes auxquels nous appartenons, communauté, cercle d’amis ou parti politique. Cette appartenance fournit des repères cognitifs et émotionnels au quotidien, c’est-à-dire des cadres pour interpréter la réalité et éprouver un sentiment de sécurité et de reconnaissance.

Sans ancrage collectif clair, les individus deviennent plus vulnérables au stress, incertains, et peinent à s’orienter dans un monde social complexe, comme le montre la recherche sur le besoin fondamental d’appartenance.

Lorsque l’identification à un groupe devient centrale, nous avons tendance à favoriser ses membres et jugeons plus sévèrement les outsiders, un phénomène appelé biais pro-endogroupe. Ces comportements apparaissent parfois dès l’enfance, quand on apprend à identifier les membres de notre communauté plus fiables que les autres.

Le poids identitaire de la politique

En politique, certaines opinions qui semblent absurdes pour un observateur extérieur paraissent parfaitement normales à ceux qui partagent la même identité de groupe. Par exemple, lors de l’affaire des emplois fictifs de François Fillon en 2017, une partie de ses soutiens a continué à nier les faits ou leur gravité, là où des observateurs extérieurs voyaient une atteinte à la probité publique. Comme le notait Barack Obama en 2010, « nous sommes plus enclins à accepter les informations qui favorisent notre parti et à rejeter celles qui le menacent ».

Mais l’identité sociale en politique ne se limite pas au parti. La politiste Lilliana Mason montre que l’appartenance politique peut parfois l’emporter sur d’autres dimensions de l’identité sociale (raciale, religieuse, géographique ou culturelle) pour former une méga-identité, lorsque la politique constitue le dernier refuge d’un sentiment d’appartenance fort – alors que d’autres liens sociaux, comme la religion ou les syndicats – ont perdu leur poids mobilisateur.

Être démocrate ou républicain, c’est rejoindre un univers complet, où les identités multiples de l’individu sont alignées. Être démocrate, par exemple, signifie souvent être urbain, diplômé et favorable à l’écologie ; une convergence qui transforme les désaccords en conflits identitaires. Une étude publiée dans Nature Human Behaviour montre que les dîners de Thanksgiving réunissant des personnes aux opinions partisanes opposées duraient de trente à cinquante minutes de moins que ceux où tous partageaient la même affiliation.

En France aussi, les clivages, notamment autour du Rassemblement national, sont souvent à l’origine de conflits plus fréquents au sein des familles ou des cercles proches, car les désaccords ne touchent plus seulement des programmes mais des valeurs profondément identitaires.

La méga-identité partisane ne façonne pas seulement nos relations sociales : elle transforme la polarisation elle-même. La polarisation affective – la haine du camp adverse – peut dépasser la polarisation idéologique : on se déteste souvent sans vraiment savoir pourquoi. Aux États-Unis, l’animosité envers le parti opposé a plus que doublé entre 2000 et 2016. En France, près de 40 % des citoyens disent éprouver des sentiments négatifs envers les électorats d’autres partis, illustrant une polarisation affective mesurable au‑delà des clivages idéologiques.

Dans ce contexte, l’identité partisane structure non seulement les attitudes, mais aussi les comportements. Une fois l’identité de camp solidement établie, un autre mécanisme entre en jeu : le conformisme.

Se taire ou suivre : le prix social du désaccord

Comment en vient-on à adopter l’opinion du collectif, parfois même contre son propre jugement ? La psychologie sociale s’appuie sur deux expériences devenues classiques : celles de Solomon Asch (expérience des lignes, in H. Guetzkow, 1951, p.177) et de Muzafer Sherif (effet autocinétique, 1935).

Dans les travaux de Sherif, face à une situation ambiguë, les individus tendent à se rallier progressivement à une norme collective, même lorsque celle-ci est arbitraire. Chez Asch, le participant finit souvent par se conformer à un consensus erroné alors que la réponse est évidente, montrant que la pression du groupe peut l’emporter sur le jugement individuel.

Dans l’expérience de Solomon Asch, un groupe de personnes doit identifier laquelle des trois lignes (A, B ou C) est de même longueur que la référence (à gauche). Tous les participants sont complices de l’expérimentateur, sauf un. Résultat : 75 % des personnes testées se conforment au moins une fois à l’opinion du groupe, même lorsque celle-ci est très visiblement erronée. Par Fred the Oyster, CC BY

Ces résultats mettent en lumière deux ressorts universels du conformisme : le besoin de se forger une opinion quand l’information est incertaine, et le besoin d’être accepté quand la pression sociale est forte. Autrement dit, nous ne suivons pas toujours le groupe parce que nous croyons qu’il a raison, mais aussi parce que s’en écarter a un coût social.

En France, ce conformisme apparaît souvent lors des séquences électorales ou des débats très médiatisés, où les positions internes à un même camp se resserrent rapidement : exprimer un désaccord interne devient risqué. Se taire, suivre ou répéter la ligne du groupe est souvent la stratégie la plus sûre pour préserver son appartenance.

Likes, partages et loyauté partisane

Ce mécanisme de conformisme se manifeste aussi en ligne, où la visibilité des positions d’un leader ou d’un groupe peut inciter la majorité des partisans à relayer ou défendre une opinion, même sans y adhérer pleinement.

Dans une méta-analyse de plus de 50 expériences impliquant plus de 18 000 participants, environ la moitié des personnes ajustent leur jugement pour rester en phase avec leur camp, même face à des informations factuelles, confirmant que ce type de dynamique de groupe est puissant et répandu.

On a souvent l’impression de vivre dans un pays profondément divisé. Pourtant, cette perception est largement façonnée par un prisme médiatique qui met en avant les positions les plus extrêmes et crée une fausse norme. La recherche de Bail (2021) valide cette vision. Au-delà du concept classique de chambre d’écho – des espaces où l’on ne reçoit que des informations et opinions conformes à ses propres croyances, renforçant ses idées et limitant l’exposition à des points de vue divergents – il montre que la polarisation visible sur les réseaux sociaux est souvent trompeuse : les opinions les plus radicales, très présentes en ligne, ne représentent en réalité qu’une minorité active – environ 5 à 10 % des utilisateurs. Alors que la majorité des citoyens reste modérée, cette minorité produit une grande partie du contenu politique, donnant l’illusion que ces positions extrêmes sont majoritaires.

Quand défendre son camp l’emporte sur la vérité

En pratique, nos choix politiques sont souvent guidés par l’identité de groupe plus que par l’idéologie. Se conformer à son camp façonne les opinions, les comportements et, plus largement, la vie démocratique : lorsqu’on juge les informations selon qu’elles favorisent notre camp, le débat devient difficile, voire impossible. Le risque ? L’émergence de « tribus » séparées, qui ne partagent plus de réalité commune. Ainsi, plus une position semble largement partagée au sein d’un groupe, plus elle tend à s’imposer comme une norme à suivre.

Pour autant, ces logiques ne sont pas irréversibles. La psychologie sociale montre que les identités restent malléables : des contacts positifs et répétés entre groupes peuvent réduire les préjugés et favoriser une évaluation plus nuancée des arguments. C’est ce que soulignait dès les années 1950 Gordon Allport, psychologue américain, montrant que des interactions coopératives entre groupes peuvent atténuer les oppositions et les stéréotypes. La difficulté réside aujourd’hui dans la raréfaction de ces espaces de rencontre, car les échanges passent de plus en plus par des filtres partisans.

Au final, la question reste entière : si nos choix sont d’abord ceux de notre camp, comment construire une démocratie où les faits, et non seulement l’appartenance, guident réellement nos décisions ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

13 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞