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21.07.2026 à 18:06

Pourquoi le camping séduit toujours autant (alors que tout a changé)

Alexandra Youssofi, Assistant Professor in Digital Strategy, Marketing & Communication, INSEEC Grande École
Le camping recouvre des budgets et des niveaux de confort très variés. Mais qu’ils optent pour la « tiny house », ou la tente, les vacanciers se rejoignent sur un certain nombre d’aspirations.
Texte intégral (1629 mots)

L’essentiel

  • Mode d’hébergement préféré des Françaises et des Français en période de vacances, le camping recouvre aujourd’hui des réalités très variées, entre cabanes, caravanes, tentes, « tiny houses »…
  • En 2026, le confort ne s’oppose plus au camping, il peut faire pleinement partie de l’expérience et ouvrir d’autres accès à la nature.
  • Car, si les modes de vie ont beaucoup changé, les vacances restent un temps où l’on aspire au repos, au dépaysement, aux retrouvailles avec les autres et la nature.

Une bulle transparente avec un lit king-size. À quelques mètres, une tente en toile semblable à celle des premiers congés payés. Tout semble les opposer. Pourtant, ces deux façons de camper racontent peut-être une même histoire. Car, si les offres se diversifient dans les campings, les raisons de choisir ce type de vacances restent étonnamment stables.

Premier mode d’hébergement touristique collectif du pays, le camping a enregistré 125 millions de nuitées durant l’été 2025, soit près d’une nuitée sur deux. Ce succès interroge. Comment expliquer qu’il séduise encore autant de vacanciers, quatre-vingt-dix ans après l’instauration des congés payés ?

Le camping a su évoluer, mais l’essentiel est sans doute ailleurs.

Une offre qui s’est diversifiée sans se disperser

Le camping a progressivement élargi ses formes d’hébergement. Au fil des décennies, les équipements se sont perfectionnés, les services se sont étoffés, et chacun choisit aujourd’hui l’hébergement qui correspond le mieux à ses envies : en 2025, près de six vacanciers sur dix séjournent dans un hébergement locatif, contre quatre sur dix qui viennent encore avec leur propre tente, caravane ou camping-car.

Le secteur n’a pas suivi un modèle unique. Certains campings misent sur une immersion toujours plus forte dans la nature, d’autres privilégient le confort ou multiplient les services.

Le camping traditionnel mise sur le repos, la nature et une vie collective : les copains de vacances, les repas partagés ou les soirées au camping. Le glamping, contraction de glamour et de camping, désigne ces hébergements insolites, cabanes perchées, bulles transparentes, roulottes ou tiny houses, qui offrent un confort proche de l’hôtellerie tout en restant dans un cadre naturel. Le repos et la nature restent au cœur de l’expérience. Le confort et la promesse d’un vrai dépaysement viennent s’y ajouter.

Entre les deux, de nombreuses offres répondent à ces mêmes attentes, avec des niveaux de confort et de prix différents. Le camping reste ainsi l’un des rares secteurs touristiques où on peut aussi bien partir avec un petit budget que s’offrir un séjour haut de gamme. Cette montée en gamme a toutefois un revers : entre la hausse des prix et une baisse de 13,2 % des emplacements nus entre 2019 et 2024 (quand les emplacements équipés progressent de 17,3 %), la vocation populaire qui a fait l’histoire du camping s’érode.

Les mêmes besoins, de nouvelles façons de partir

Depuis les congés payés de 1936, nos modes de vie se sont profondément transformés. Les rythmes se sont accélérés, le numérique s’est installé dans notre quotidien et nous ne partons plus en vacances avec les mêmes attentes de confort qu’autrefois. Les campings ont accompagné ce mouvement en faisant évoluer leurs hébergements, leurs services et l’accueil réservé aux vacanciers.

Un été au camping : Camping nature de Corcieux (France 3 Grand Est, 2025).

On pourrait penser que cette évolution a bouleversé notre façon de partir en vacances. Les données les plus récentes montrent une réalité plus nuancée. Les vacances idéales restent d’abord associées au repos, au dépaysement, au temps passé avec les proches et au contact avec la nature. Les recherches sur le tourisme de nature, le slow tourism ou le bien-être associé au voyage aboutissent à une conclusion assez proche.

Le confort évolue avec son époque, mais les vacances continuent de répondre aux mêmes besoins essentiels. De ce point de vue, le camping est un bon observatoire de notre rapport aux vacances. Les travaux du sociologue Jean Viard permettent d’éclairer ce constat. Depuis longtemps, il montre que les vacances occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Elles ne sont plus seulement une interruption du travail. Elles deviennent un temps que l’on cherche à préserver pour souffler, retrouver les autres et prendre de la distance avec un quotidien toujours plus rapide et connecté.

La crise du Covid-19 a d’ailleurs été un révélateur. Elle n’a pas créé un besoin de nature, d’évasion ou de liberté. Elle a surtout rendu plus visibles des aspirations déjà présentes.

Les travaux sur l’expérience touristique montrent qu’un séjour ne se résume jamais au lieu où l’on dort. Dormir dans une cabane avec une literie digne d’un hôtel ou dans une tente sous une toile de coton ne change pas fondamentalement ce que les vacanciers viennent chercher. Ce sont les émotions ressenties, les souvenirs qu’on garde, les moments partagés, ou encore le sentiment de déconnexion, qui donnent de la valeur aux vacances. Le confort ne s’oppose plus au camping. Il fait désormais partie de l’expérience, sans en changer la nature profonde.

Le « glamping », ou le confort qui ne renonce pas à la nature

En France, les cabanes dans les arbres ont connu une progression de 370 % entre 2012 et 2023, et le secteur des hébergements insolites affiche encore une croissance de 30 % ces dernières années. Cette réussite n’est pas un simple effet de mode. Elle répond aux attentes de vacanciers qui ne veulent plus choisir entre confort et nature, et qui trouvent dans le « glamping » une manière d’avoir les deux à la fois.

Certaines enseignes ont construit toute leur identité autour de cette idée : proposer davantage de confort sans rompre avec la promesse d’une expérience de nature. L’histoire d’Huttopia l’illustre bien. Le projet naît en 1999, porté par Céline et Philippe Bossanne, un couple originaire de la Drôme inspiré par leur vie au Canada. Un an plus tard, ils reprennent leur tout premier camping nature dans les Alpes. Vingt-cinq ans plus tard, l’enseigne compte 80 sites dans neuf pays, mais il s’agit toujours de « permettre aux vacanciers de vivre une expérience de camping en pleine nature », comme le dit Grégory Côme, directeur de l’expérience client chez Huttopia.

Ce rapport à la nature ne se limite pas au camping. Il suffit de regarder du côté de la Norvège. Là-bas, le friluftsliv, littéralement « la vie au grand air », fait partie du quotidien, presque comme une philosophie de vie. Cette différence rappelle que le besoin de ralentir et de passer davantage de temps dehors s’étend bien au-delà des vacances.

Finalement, le camping n’a pas seulement élargi son offre : il a changé de statut. Longtemps synonyme de vacances pas chères, il est devenu, pour certains, un choix d’expérience. Le glamping le prouve, puisqu’il ne vise pas à rompre avec la nature mais à la vivre autrement. C’est peut-être là la vraie histoire du camping depuis 1936 : les façons de partir ont changé, les raisons de partir, non. Et tant qu’il continuera à répondre à ces mêmes besoins, de la tente la plus simple à la bulle la plus chic, il continuera de séduire.

The Conversation

Alexandra Youssofi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.07.2026 à 18:06

Les gauchers votent-ils plus à gauche ?

Laurent Weill, Professeur d'Economie et de Finance, Université de Strasbourg
Caroline Perrin, Chercheuse postdoctorante | Commission européenne
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, on observe que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.
Texte intégral (1728 mots)

Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.


La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.

Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.

Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.

Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.

Ce que montrent les données

Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.

Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.

Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.

Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.

Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.

Pourquoi les gauchers se disent-ils plus souvent à gauche ?

La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.

Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.

Le mot « gauche » peut-il façonner notre identité politique ?

À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.

Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.

Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.

Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.

De la minorité stigmatisée aux valeurs progressistes

Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.

Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.

Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.

Les gauchers ont-ils un cerveau différent ?

Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.

Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.

Emission de France Culture décryptant l’influence des neurosciences sur nos choix politiques.

Nos opinions politiques sont-elles vraiment rationnelles ?

Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.

En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.

Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

20.07.2026 à 17:18

Plus d’un adulte sur cinq est touché par le handicap dans sa famille

Roméo Fontaine, Chargé de recherches, Ined (Institut national d'études démographiques)
Les inégalités sociales de santé sont très marquées dans les situations de handicap et le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur l’emploi.
Texte intégral (2520 mots)

L’essentiel

  • Vingt ans après sa première enquête « Familles et Employeurs », l’Institut national d’études démographiques (Ined) s’est de nouveau penché sur les liens entre vie familiale et vie professionnelle.
  • Les résultats de cette nouvelle édition, publiée en juin 2026, permettent pour la première fois d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap dans leur famille.
  • L’enquête montre que les inégalités sociales de santé sont particulièrement marquées dans l’expérience du handicap et que le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur les parcours professionnels.

Le handicap concerne bien plus de personnes qu’on ne l’imagine. Les premiers résultats de l’enquête Familles et Employeurs (FamEmp), réalisée par l’Ined en 2024 auprès de plus de 41 000 personnes âgées de 20 à 65 ans, montrent que plus d’un adulte sur cinq est concerné par un handicap sévère, le sien ou celui d’un parent, d’un conjoint ou d’un enfant.

En observant le handicap à l’échelle des familles, l’enquête révèle des réalités souvent peu visibles : de fortes inégalités sociales face au handicap d’un parent, des formes d’aidance très différentes selon les liens familiaux et la vulnérabilité particulière des parents d’enfants en situation de handicap.

Une mesure inédite du handicap dans les familles

En France, le handicap est défini, selon la loi du 11 février 2025, comme : « Toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou de plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».

Cette définition, large et inclusive, rend néanmoins difficile le dénombrement des personnes concernées, tant les situations qu’elle recouvre sont diverses. Elle ne fixe aucun critère d’âge et s’applique donc aussi bien aux enfants qu’aux adultes, englobant aussi les situations de perte d’autonomie liées au vieillissement.

L’enquête Familles et Employeurs apporte à cet égard un éclairage inédit. En recueillant des informations sur les enquêtés mais aussi sur leurs parents, leur conjoint et leurs enfants, elle permet, pour la première fois, d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap à l’échelle de leur famille.

L’enquête retient l’indicateur global de restriction d’activité, désormais intégré au questionnaire de l’enquête annuelle du recensement de la population. Sont considérées comme étant en situation de handicap sévère les personnes présentant de manière durable de fortes limitations dans les activités quotidiennes à cause d’un problème de santé.

Ainsi défini, le handicap sévère concerne 22 % des personnes âgées de 20 à 65 ans : 4 % sont elles-mêmes concernées, 16 % le sont à travers un parent, un conjoint ou un enfant et 2 % cumulent ces deux situations. Cette proportion augmente avec l’âge : elle passe de 13 % chez les 20-29 ans à 28 % chez les 50-65 ans.

Le handicap d’un parent : une réalité socialement marquée

Parmi les différentes situations de handicap touchant les familles, celle d’un parent est de loin la plus fréquente. Parmi les personnes de 20 à 65 ans, 15 % déclarent avoir un père ou une mère présentant de fortes limitations dans les activités de la vie quotidienne.

Le rôle essentiel de l’aide filiale dans le soutien à l’autonomie des parents est aujourd’hui bien établi. Pourtant, cette aide reste principalement pensée à travers les situations vécues par les adultes proches de la retraite, dont les parents sont les plus âgés.

Certes, avec des parents plus exposés du fait de leur âge aux restrictions d’activité, les 50-59 ans sont plus souvent concernés : 18 % ont un parent avec de fortes limitations. Mais l’enquête révèle que les jeunes adultes sont loin d’être épargnés : 11 % chez les 20-29 ans, 15 % chez les 30-39 ans et 17 % chez les 40-49 ans.

Surtout, les inégalités sociales sont beaucoup plus marquées à ces âges. Ainsi, parmi les 20-29 ans, les personnes ayant grandi dans un milieu modeste sont trois fois plus nombreuses à avoir un parent présentant de fortes limitations que celles issues d’un milieu favorisé (22 % contre 7 %). Les inégalités sociales de santé se prolongent ainsi jusque dans l’expérience familiale du handicap.

Ce gradient social se réduit avec l’âge, mais s’observe également chez les 30-39 ans et les 40-49 ans pour disparaître après 50 ans. Non pas parce que les inégalités de santé s’effacent, mais parce qu’elles sont telles que les parents issus des milieux les plus modestes décèdent plus souvent de manière précoce. Parmi les personnes âgées de 60 à 65 ans ayant grandi dans une famille modeste, 34 % ont encore au moins un parent en vie, contre 47 % parmi celles issues d’un milieu favorisé.

Figure 1 – Proportion de personnes ayant au moins un parent vivant avec un handicap sévère, selon l’âge et le niveau de vie pendant l’enfance. Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l'auteur

Un engagement quasi systématique dans le cas de jeunes enfants

Avoir un proche en situation de handicap ne signifie pas nécessairement devenir aidant. Et lorsqu’on le devient, l’intensité de l’engagement varie fortement selon le lien familial.

Quand le handicap concerne la mère ou le père, le plus souvent non cohabitant, près des deux tiers des personnes âgées de 20 à 65 ans se déclarent non-aidants. Lorsqu’elles apportent une aide, celle-ci est majoritairement hebdomadaire ou plus occasionnelle. La situation est très différente lorsque le handicap concerne le conjoint, généralement cohabitant, avec une implication beaucoup plus fréquente : 16 % des personnes déclarent l’aider tout le temps ou presque et 36 % au moins une fois par jour.

Mais c’est auprès des jeunes enfants que l’engagement est le plus fort. Lorsqu’un enfant de moins de 16 ans présente un handicap, plus de huit parents sur dix (83 %) déclarent l’aider quotidiennement ou presque en permanence. L’accompagnement devient alors une composante centrale de la vie familiale. Lorsque l’enfant a plus de 16 ans, et qu’il réside plus souvent dans un autre logement, l’implication parentale est moindre, mais reste toutefois fréquente.

Figure 2 – Fréquence de l’aide apportée à un parent, conjoint ou enfant en situation de handicap. Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l'auteur

L’intensité de l’aide, particulièrement élevée lorsqu’elle concerne un enfant en situation de handicap, est associée à une moindre participation au marché du travail. Parmi les femmes qui apportent une aide continue à un proche en situation de handicap, le taux d’emploi est inférieur de 16 points de pourcentage à celui des femmes non aidantes. L’écart est comparable chez les hommes (14 points).

Cette association peut s’expliquer par deux mécanismes. D’une part, les contraintes liées à l’accompagnement peuvent conduire certains aidants à réduire ou interrompre leur activité professionnelle. D’autre part, exercer un emploi peut limiter le temps pouvant être consacré à l’aide.

Le débat sur le grand âge ne doit pas faire oublier les familles d’enfants handicapés

Selon l’enquête Familles et Employeurs, 2 % des parents ont un enfant avec un handicap sévère, 8 % si l’on considère également les handicaps modérés. Ces familles cumulent plus fréquemment des difficultés économiques et sociales : niveau de diplôme plus faible, monoparentalité plus fréquente, emploi à temps plein moins courant, difficultés financières plus nombreuses et moindre satisfaction à l’égard de leur vie.

Les conséquences sont particulièrement marquées sur les trajectoires professionnelles des mères. Lorsqu’un enfant présente un handicap sévère, 30 % quittent leur emploi dans l’année suivant sa naissance, contre 18 % lorsque l’enfant n’est pas concerné par un handicap.

Plus largement, près de quatre parents sur dix estiment que l’exercice d’une activité professionnelle est difficilement conciliable avec leur rôle d’aidant. Le handicap d’un enfant influence également les projets familiaux en réduisant les intentions d’avoir d’autres enfants.

Le vieillissement de la population et la grande fragilité des dispositifs d’aide formelle placent aujourd’hui les proches aidants de personnes âgées au cœur du débat public. Cette évolution est légitime : les besoins d’accompagnement progressent beaucoup plus vite que l’offre de services à domicile ou d’accueil en établissement pour personnes âgées.

Les résultats de l’enquête Familles et Employeurs montrent toutefois que cette focalisation ne doit pas conduire à invisibiliser d’autres situations d’aidance. Les parents d’enfants en situation de handicap apparaissent aujourd’hui comme les plus fortement exposés aux conséquences du handicap sur l’emploi, les conditions de vie et les parcours familiaux.

Il ne s’agit pas d’opposer les familles accompagnant un parent âgé à celles accompagnant un enfant ou un adulte en situation de handicap mais au contraire de construire une action publique englobant les situations d’aidance dans leur diversité. Les parcours de vie montrent que les frontières entre handicap et perte d’autonomie liée au vieillissement sont souvent plus poreuses que ne le laissent penser les dispositifs publics actuels.

À l’heure où les contraintes budgétaires renforcent la tentation de s’appuyer davantage sur les solidarités familiales, ces résultats invitent à mieux articuler les politiques du handicap, du grand âge et de soutien aux proches aidants. Sans cette approche plus transversale, le risque est de renforcer des inégalités sociales déjà très marquées entre les familles confrontées au handicap.

The Conversation

Roméo Fontaine a reçu des financements de l’État gérés par l’ANR : LifeObs (ANR-21-ESRE-0037) au titre de France 2030 ; WorkLiB (ANR-24-CE41-7235-01) ; KAPPA (ANR-22-PAVH-0004) au titre de France 2030.

19.07.2026 à 11:22

Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ?

Theodore Tallent, Chercheur en science politique au Centre d'Etudes Européennes et de politique comparée, Sciences Po
Les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?
Texte intégral (2020 mots)

Des gilets jaunes aux mobilisations contre les zones à faibles émissions ou contre les parcs éoliens, un constat s’impose : les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Ce phénomène n’est pas propre à la France, on l’observe dans plusieurs pays européens. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?


Plusieurs années de recherches m’ont conduit à une conclusion : le mécontentement face aux politiques climatiques naît de la rencontre entre deux dimensions. D’une part, des vulnérabilités structurelles bien réelles. D’autre part, la manière dont elles sont vécues et racontées au quotidien.

Des territoires structurellement plus exposés

La première explication est la plus intuitive et probablement la plus importante : certains territoires concentrent des caractéristiques qui les rendent objectivement plus vulnérables aux effets de la transition écologique.

Pour le vérifier, j’ai analysé les réponses de près de 6 000 Français en croisant l’opinion de chaque répondant avec des données fines sur son territoire de résidence : quels emplois y sont présents, quel poids occupe l’industrie dans l’économie locale, combien de kilomètres les habitants parcourent en moyenne chaque jour, ou si la commune dispose encore d’un service public de proximité (comme un bureau de poste) qui réduit les déplacements.

Premier constat : les répondants ruraux vivent dans des territoires nettement plus exposés sur ces trois plans. On y trouve davantage d’emplois dans des secteurs vulnérables à la transition (automobile, métallurgie, chimie, agriculture, etc.), une économie locale plus dépendante d’industries carbonées, et des trajets quotidiens plus longs, dans des communes où les services publics de proximité se sont souvent raréfiés.

Surtout, en croisant ces caractéristiques territoriales avec le soutien exprimé à un ensemble de politiques climatiques (taxe carbone, fin des véhicules thermiques, rénovation énergétique, etc.), on observe que ces variables structurelles sont systématiquement corrélées à un moindre soutien à la transition. Et ce lien reste fort même quand on prend en compte le simple fait d’habiter en zone rurale ou urbaine. Ce qu’on appelle souvent la « fracture urbain-rural » perd alors une grande partie de sa force explicative. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’habiter « à la campagne » en soi qui nourrit l’opposition aux politiques climatiques, mais le fait de vivre dans un territoire qui cumule ces vulnérabilités très concrètes – emplois menacés, économie locale vulnérable, dépendance à la voiture, services publics absents.

Un dernier élément mérite d’être souligné. Alors que le mécontentement croît à mesure que les distances en voiture s’allongent, ce qui compte pour l’emploi et l’économie locale, c’est lorsque ceux-ci deviennent structurants. En clair, une commune avec un peu d’industrie ne se distingue pas vraiment d’une commune sans industrie du tout. C’est surtout à partir d’un certain niveau de dépendance économique que le soutien aux politiques climatiques chute nettement – notamment lorsque plus de 10 % des actifs travaillent dans des secteurs vulnérables à la transition, ou que les secteurs industriels et de la construction représentent près de 20 % du PIB communal.

Ce que racontent les habitants : « ici, on n’a pas le choix »

Les entretiens approfondis que j’ai menés sur le terrain, en Alsace, en Lorraine et en Bretagne, donnent corps à ces résultats statistiques.

La dépendance à la voiture revient de façon quasi systématique : pour de nombreux habitants, elle n’est pas un choix mais une condition de la vie quotidienne (pour le travail, les courses ou les loisirs), ce qui rend les mesures touchant au coût ou à l’usage de la voiture particulièrement sensibles. Max, jeune ouvrier du bâtiment en Lorraine, résume ainsi la situation à propos de la hausse de la taxe carbone et de la fin programmée des véhicules thermiques :

« La campagne, ça consomme toujours plus en termes de carburant, en termes de déplacement. Parce qu’on vit dans un village, dès qu’on veut aller au magasin, chez le coiffeur, ou ailleurs […], on doit conduire ou se faire conduire. Alors qu’en ville, on peut presque tout faire à pied, en métro ou en bus. »

Cette contrainte est d’ailleurs souvent mise en regard de la situation des habitants des villes, perçus comme moins exposés aux mêmes coûts et aux mêmes obligations.

À cela s’ajoute la disparition progressive de services et d’infrastructures locales (fermetures de services publics locaux, suppression de lignes de bus ou de train), vécue non comme une fatalité géographique mais comme le résultat de choix politiques passés, ce qui nourrit un sentiment plus large de désengagement de l’État vis-à-vis de ces territoires. Alain, résident d’une commune rurale bretonne, décrit cette situation :

« On n’a pas les infrastructures, on n’a pas l’accès, on n’a pas les moyens de transport, on est mal desservis. Avant, il y avait des lignes partout. Maintenant on n’a plus de lignes de bus. »

Enfin, dans les anciennes régions industrielles en particulier, les craintes économiques dépassent souvent le cercle des personnes directement concernées : beaucoup s’inquiètent des conséquences de la transition sur l’économie locale dans son ensemble, et donc sur l’emploi de leurs proches ou de leur commune, bien plus que sur leur propre situation. Julie, qui évoque les fermetures d’usines possibles liées à la hausse du prix de l’énergie, résume un doute partagé par de nombreux habitants face aux politiques de fermeture des sites les plus polluants :

« En principe, oui, mais le truc c’est que derrière les usines il y a des gens qui travaillent. Donc est-ce que fermer les usines c’est vraiment le bon plan plutôt que de les aider à changer et à trouver une autre solution ? »

Quand la politique climatique heurte une identité

Si les contraintes matérielles expliquent une grande partie du mécontentement, elles n’expliquent pas tout. Certaines mesures évoquées en entretien (comme la promotion de l’alimentation végétarienne, la densification urbaine ou le développement de l’éolien) suscitent parfois des résistances alors même qu’elles n’imposent, pour la plupart des personnes interrogées, aucun coût économique direct.

C’est ici qu’intervient une deuxième dimension : la manière dont les habitants se représentent leur territoire et ce qui en fait, selon eux, la spécificité. De nombreux enquêtés revendiquent une identité rurale construite en creux par rapport au mode de vie urbain, et cette identité agit comme un filtre à travers lequel les politiques sont jugées – pas seulement selon leur coût, mais selon leur compatibilité avec une certaine manière de vivre. La maison avec jardin, la voiture, ou encore certaines pratiques alimentaires (jardins potagers, échanges entre voisins, barbecue, etc.) renvoient à une idée de l’autonomie et de la liberté ainsi qu’à des habitudes bien ancrées localement.

Des politiques qui s’attaquent frontalement à ces éléments, même sans coût direct (qu’il s’agisse de promouvoir les logements collectifs, l’alimentation bio ou la mobilité électrique), peuvent ainsi être perçues comme une remise en cause de ce mode de vie. Albert, maire d’un village lorrain, raconte la réaction d’un habitant face au terme « bio » :

« Quand on parle de ‘bio’ à des gens en milieu rural, qui ont toujours eu des jardins potagers – certes pas bio, mais ‘naturels’ – pour eux c’est un terme qui vient de la ville, des intellectuels, et qui ne vient pas d’eux. C’est un terme étranger. Le terme ‘bio’ est une dépossession de leur savoir… c’est culturel. »

Le logement individuel et la voiture occupent une place tout aussi centrale dans ces récits de « normalité » rurale, que ce soit ce que Marie-Jeanne appelle le « culte de la maison individuelle » ou le scepticisme de William, 50 ans, vis-à-vis des voitures électriques pas vraiment perçues comme « une vraie voiture ».

Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023
Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023. Auteur, CC BY

L’attachement au paysage joue un rôle similaire face aux projets d’énergies renouvelables, en particulier lorsque ces installations sont perçues comme bénéficiant avant tout à d’autres territoires, plus urbains. Cédric, directeur d’établissement scolaire en Lorraine, résume ainsi :

« On ne va pas mettre des éoliennes partout dans la campagne pour que les gens à Paris aient de l’électricité. »

Ces deux dimensions ne fonctionnent pas isolément : elles se renforcent mutuellement. Les contraintes matérielles prennent un sens collectif à travers le sentiment d’appartenance à un territoire, et ce sentiment d’appartenance peut à son tour transformer des politiques en menaces perçues.

Répondre à ce mécontentement est possible et suppose donc d’agir sur les deux fronts à la fois. D’un côté, traiter les vulnérabilités structurelles par des mesures concrètes : accompagnement des secteurs et emplois exposés, compensations financières, maintien ou retour de services et d’infrastructures de proximité. De l’autre, construire un discours et des politiques qui reconnaissent les attachements, les pratiques et les identités locales, plutôt que de les ignorer ou de les traiter comme des freins à dépasser. Sans cela, chaque nouvelle mesure climatique risque de devenir un nouveau motif de ressentiment territorial.

The Conversation

Théodore Tallent a reçu des financements de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie pour sa thèse.

19.07.2026 à 11:21

L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ?

Marie Neihouser, Chercheuse en science politique, maîtresse de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Emma Nemesien, Ingénieure de recherche
Felix-Christopher von Nostitz, Research and Teaching Assistant in Political Science, Institut catholique de Lille (ICL)
François Briatte, Assistant Lecturer in Political Science, Institut catholique de Lille (ICL)
Tristan Haute, Maître de conférences, Université de Lille
Les usages de l’IA générative sont-ils susceptibles de remodeler notre rapport à la politique et aux élections ? Quels sont leurs impacts, aujourd’hui, en France ?
Texte intégral (1848 mots)

Les usages politiques et électoraux de l’intelligence artificielle (IA) générative sont de plus en plus discutés dans le débat public. Selon certains acteurs, ils seraient susceptibles de remodeler nos systèmes démocratiques et notre rapport à la politique. Quelle est la réalité de ces usages, aujourd’hui, en France ? Cas d’école à Lille, lors des dernières élections municipales.


Vous l’avez peut-être lu dans la presse : 1 français sur 4 déclarerait avoir l’intention d’utiliser une « intelligence artificielle comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Le Chat pendant la campagne présidentielle ». 22 % voudraient utiliser l’IA « pour se renseigner sur les programmes des candidats » et 10 % « pour les aider à faire leur choix de vote ». Si ce sondage pose des questions méthodologiques en invitant les répondants à se projeter dans plusieurs mois sur des usages hypothétiques, il témoigne néanmoins de l’intérêt pour ces outils et des attentes qu’ils génèrent dans le débat public.

Dans le prolongement de la manière dont les usages politiques des réseaux sociaux étaient présentés il y a quelques années, les usages de l’IA générative en politique sont tour à tour soupçonnés de fragiliser le fonctionnement de la démocratie (influences étrangères, propagation des « fake news », augmentation de la méfiance vis-à-vis du système politique) ou au contraire, loués comme de nouvelles opportunités, susceptibles de reconnecter les citoyens à la politique et d’augmenter leur participation ( « vulgarisation » des enjeux politiques, accès aux jeunes).

Grâce aux résultats d’une enquête menée à Lille juste après les élections municipales de 2026, nous tentons ici d’éclairer ce débat.

Des usages minoritaires

L’IA générative peut être définie comme une catégorie d’intelligence artificielle qui se concentre sur la création autonome de contenus. Du fait de leur développement très récent, les recherches sur les usages de ce type d’IA par les citoyens à des fins politiques restent relativement rares.

Certes, les usages généraux de l’IA générative en France sont très répandus : en 2025, 48 % de la population affirme l’utiliser (85 % pour les 18-24 ans), dont 73 % pour de la recherche d’information.

Pourtant, les rares travaux relativisent ces usages et leurs effets. Ainsi, concernant la recherche d’informations sur l’actualité, les usages de l’IA sont encore faibles : en 2024, une étude comparant les usages dans six pays industrialisés dont la France avance le chiffre de 5 % de la population qui utiliserait l’IA pour consulter les dernières nouvelles.

Notre enquête confirme la faiblesse des usages citoyens de l’IA à des fins politiques et électorales. À Lille, lors des élections municipales de 2026, seuls 14 % des enquêtés ont utilisé des outils d’IA pour s’informer sur la politique en général et 8 % sur les élections en particulier. Or, 76 % des enquêtés utilisent des outils d’IA. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une pratique numérique est majoritaire dans la population qu’il en est de même de sa déclinaison politique.

Ni un usage politique comme les autres, ni une pratique de compensation

Nos analyses montrent que l’activité politique sur les réseaux sociaux, le nombre de réseaux sociaux sur lequel les personnes sont inscrites, le niveau d’intérêt pour la politique en général et le suivi de la campagne municipale en particulier n’ont aucun lien statistique significatif avec le recours à l’IA à des fins politiques.

Ainsi, il ne s’agit ni d’une pratique « normalisée » par des personnes très intéressées par la politique, ni d’une pratique de compensation d’un faible suivi ou d’un faible intérêt pour la politique.

On ne distingue pas de différence de comportement en fonction du genre ou du niveau de diplôme. L’âge a tout de même un effet significatif : les plus jeunes sont plus nombreux que leurs aînés à utiliser l’IA pour s’informer sur la politique, à l’image de ce que l’on observe pour les autres usages de ces outils. Mais cette pratique reste minoritaire : même parmi les moins de 30 ans, seuls 24 % y ont recours pour s’informer sur la politique en général, et 12 % pour s’informer sur les élections.

Une influence sur les choix électoraux limitée

Si peu de citoyens ont eu recours à l’IA générative pour s’informer sur la politique et les élections, il reste à savoir si les comportements électoraux de celles et ceux qui utilisent l’IA générative à des fins politiques diffèrent de ceux du reste de la population.

Notre enquête montre que les électeurs ayant eu recours à l’IA ont davantage voté LFI, voire RN. Ainsi alors que les votants LFI représentent 16 % de notre échantillon, ils représentent 22 % des répondants déclarant un usage politique de l’IA et 32 % de ceux déclarant un usage électoral.

De même, alors que les électeurs RN représentent 7 % de l’échantillon, ils représentent 10 % des personnes déclarant un usage politique de l’IA et 14 % de celles déclarant un usage électoral de l’IA.

Les répondants déclarant un usage électoral de l’IA semblent par ailleurs légèrement moins non-inscrits que la moyenne (11 % contre 15 %), mais pas moins abstentionnistes.

Néanmoins, d’une part ces écarts sont faibles au regard de la taille de l’échantillon et, d’autre part, ils pourraient bien plus s’expliquer par l’âge bien moins élevé des électeurs LFI, voire RN.

Quelques éléments à retenir en vue de la présidentielle de 2027

Les résultats présentés ci-dessus invitent dès lors à nuancer fortement les récits médiatiques annonçant une transformation profonde et rapide des comportements politiques sous l’effet de l’IA. Ils permettent surtout de souligner que cette technologie reste en phase d’appropriation, avec des effets encore incertains et largement dépendants des contextes d’usage.

Concernant le profil des usagers, ils indiquent que les usages politiques et électoraux de l’IA ne correspondent pas à des segments sociaux ou politiques clairement identifiables : ils ne sont ni le fait d’individus très politisés, ni celui d’individus peu intéressés par la politique. Cela suggère que ces usages relèvent davantage d’une logique exploratoire de la part des citoyens que d’appropriation structurée.

En outre, cela permet de nuancer l’idée d’une structuration des usages politiques autour d’un « AI divide » qui reprendrait les contours du « digital divide » désormais bien connu, qui fragiliserait notamment les plus âgés ayant un niveau d’éducation inférieur à la moyenne.

Si un effet d’âge est bien observable, les autres variables sociodémographiques et politiques jouent un rôle limité, ce qui suggère que ces usages restent encore peu stabilisés socialement. Enfin, s’agissant des effets politiques du recours à l’IA, nos analyses montrent que ces pratiques sont relativement peu liées au choix électoral.

Au total, notre recherche met en évidence un décalage important entre, d’une part, les discours publics sur le rôle de l’IA, et d’autre part, la réalité empirique des usages citoyens. Ce « nouvel usage » numérique apparait largement inscrit dans des logiques de continuité des pratiques politiques plutôt que de transformation. L’IA générative, bien qu’elle ouvre des perspectives importantes en matière de communication politique et de persuasion, ne semble pas encore constituer un facteur structurant des comportements électoraux ordinaires.

The Conversation

Marie Neihouser a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Emma Nemesien a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Felix-Christopher von Nostitz a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

François Briatte a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Tristan Haute a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l'emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

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