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23.07.2026 à 16:35

Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, les oubliés de la route migratoire de l’océan Indien

Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux
Alice Corbet, Anthropologue, chercheuse CNRS / IRD au laboratoire LAM (UMR 5115 ; UMR 992), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, des centaines de demandeurs d’asile vivent dans la précarité. Au-delà de la crise politique et humanitaire, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte.
Texte intégral (3002 mots)

Dans la mangrove de Tsoundzou, au sud de Mamoudzou, plusieurs centaines de demandeurs d’asile, dont beaucoup venus de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen, vivent dans des abris de fortune. Au-delà de la crise politique et humanitaire, actuellement sous le feu de l'actualité avec l’évacuation d'une partie des habitants, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte et les mécanismes par lesquels se construisent de nouvelles figures de l’altérité, observent les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud, qui se sont rendus sur place en mai et juin.


Lorsque l’on évoque les migrations à Mayotte, 101e département français situé dans l’Océan Indien, les regards se tournent généralement vers les Comores voisines. La question migratoire dans l’archipel est en effet largement associée aux débats récurrents sur l’immigration comorienne, illustrés par les traversées depuis l’île d’Anjouan, la plus peuplée de l’archipel et la plus proche de Mayotte, en kwassa-kwassa, des embarcations légères à moteur.


À lire aussi : Nouvelle crispation entre les Comores et la France à propos des migrants, 50 ans après l’indépendance


Pourtant, depuis plusieurs années, une autre réalité migratoire s’impose progressivement. Des hommes, des femmes et des familles originaires de République démocratique du Congo, du Burundi, de Somalie, de Tanzanie ou encore du Yémen rejoignent désormais Mayotte après des parcours parfois longs de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’Afrique orientale et l’océan Indien. Alors qu’en 2021 les Comoriens représentaient encore 78 % des nouvelles inscriptions au sein de la Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), leur part recule rapidement sous l’effet de la progression des arrivées des demandeurs d’asile en provenance de ces divers pays, dessinant les contours d’une nouvelle route migratoire.

En 2022, les Comoriens ne représentent plus que 54 % des primo-arrivants, tandis que les ressortissants de RDC sont déjà 566. La tendance se confirme ensuite : 922 Congolais sont enregistrés en 2023 puis 1 104 en 2024, année où ils deviennent le premier groupe national accueilli par le SPADA, devant les Comoriens.

Le camp de migrants de Tsoundzou, situé au sud de Mamoudzou – le chef-lieu du département-région mahorais –, offre un observatoire privilégié de ces transformations. Cet article s’appuie sur une enquête de terrain conduite à Mayotte en mai et juin 2026 dans le cadre d’une bourse de recherche de la Fondation Croix-Rouge française. Plusieurs visites du camp, des échanges répétés avec des associations de solidarité ainsi qu’un travail plus approfondi mené auprès de deux leaders communautaires (un homme vivant en dehors du camp et une femme y habitant) ont permis de documenter les trajectoires résidentielles, les parcours migratoires et les modes d’organisation sociale qui y sont en œuvre.

Un camp issu des nouvelles routes migratoires

Le camp de Tsoundzou est apparu en 2025 à la suite du démantèlement de plusieurs campements précaires, notamment celui du stade de Cavani. Si une petite partie du camp a été évacuée le 17 juillet, il accueille toujours plusieurs centaines de personnes, principalement demandeurs d’asile ou en attente d’une solution d’hébergement.

En juin 2026, le camp était en cours d’agrandissement, avec la construction de nouveaux abris destinés à accueillir des migrants dont l’arrivée était attendue à brève échéance. Cette anticipation des flux met en évidence le caractère désormais structuré des routes migratoires en provenance de la région des Grands Lacs, de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

Ces évolutions ne signifient pas l’apparition soudaine de nouvelles routes migratoires. Elles révèlent plutôt leur consolidation. Mayotte apparaît aujourd’hui comme l’un des points d’ancrage d’une route reliant les Grands Lacs aux Comores via la Tanzanie et, pour certains exilés, l’espoir d’une poursuite du parcours vers l’Hexagone.

Derrière les bâches, une véritable organisation sociale

Depuis la route nationale, le camp de Tsoundzou est presque invisible. Il suffit pourtant de s’en éloigner de quelques mètres pour découvrir un dédale d’allées bordées d’abris construits à partir de bâches, de bambous, de tôles et de matériaux de récupération. Faute d’eau courante, d’électricité ou d’assainissement, les habitants ont progressivement organisé leur environnement.

On y trouve des commerces (pour certains alimentés en électricité par des groupes électrogènes), des restaurants, une église, une mosquée, des espaces de coiffure, un cabaret, des lieux de projection vidéo et différents services permettant de recharger les téléphones ou de traduire des documents administratifs. Malgré l’absence des infrastructures de base, le camp a été progressivement aménagé dans le but de répondre aux besoins élémentaires de sa population. Il est donc structuré et organisé : on est donc loin de l’idée d’un espace informel.

Des enfants jouent sur les bords du camp de migrants de Tsoundzou en juin 2026. Quand la marée est haute, l’eau remonte jusqu’aux tentes. Alice Corbet/Author provided, Fourni par l'auteur

Si la scolarisation est ouverte à tous en France, peu d’enfants vont à l’école pour de multiples raisons : parce que les parents ne savent pas effectuer les démarches, parce qu’ils ont peur d’être repérés par la police, parce que l’école est chroniquement saturée sur le territoire.

Les habitants ont également développé leur propre géographie et toponymie : certains secteurs du camp portent les noms de quartiers de Mamoudzou. Les espaces les plus précaires, régulièrement inondés par les marées, sont appelés « Kawéni » pour faire référence à un quartier très défavorisé de Mamoudzou, souvent qualifié de plus grand bidonville de France.

D’autres zones, plus recherchées parce que mieux aménagées et moins soumises aux soubresauts des marées, sont désignées sous le nom de « Petite-Terre », renvoyant dans leurs représentations au Rocher, cette presqu’île où sont installés la préfecture, l’armée, la Légion étrangère et des habitants privilégiés. Le centre commerçant est quant à lui nommé « Majicavo-Dubaï », en référence à l’un des principaux quartiers commerçants de la commune de Mamoudzou. À travers ces pratiques de nomination, les habitants reproduisent et réinterprètent certaines hiérarchies spatiales présentes dans la société mahoraise.

Vivre dans l’attente

La principale expérience partagée par les habitants du camp reste toutefois celle de l’attente : attente d’un rendez-vous administratif, d’un enregistrement de demande d’asile, d’une décision de l’administration ou d’une place d’hébergement. Les délais ont considérablement augmenté, notamment suite au passage du cyclone Chido, qui a frappé en décembre 2024 et endommagé 80 % du territoire, a causé des milliers de blessés et fait officiellement 40 morts.


À lire aussi : Journal de bord de Mayotte : avant, au lendemain et deux mois après le cyclone Chido


Pour certains, plusieurs mois peuvent s’écouler avant même l’enregistrement de leur dossier. Cette immobilisation forcée transforme profondément le quotidien. Nombre d’hommes rencontrés décrivent le sentiment de ne plus pouvoir travailler ni soutenir financièrement leurs proches restés au pays.

La plage à côté du camp est accessible à marée basse. C’est un lieu de détente, de conversation, de jeu (notamment du football) : un sas entre la densité du camp et l’extérieur. Photo prise en juin 2026. Alice Corbet/Author provided, Fourni par l'auteur

Les journées s’organisent autour de discussions, de matchs de football improvisés ou de l’espoir d’avoir des nouvelles susceptibles de débloquer leur situation. L’attente devient ainsi bien davantage qu’une simple conséquence administrative : elle structure les relations sociales et les perspectives d’avenir.

Les femmes leadeuses

En dehors des démarches administratives, les femmes sont elles aussi confrontées à de longues périodes d’attente. Si la prise en charge quotidienne des enfants structure leur temps, elle ne les soustrait ni à l’inactivité imposée ni à une forte précarité. Dépourvues de statut administratif et exposées à des vulnérabilités spécifiques liées à leur genre, notamment aux risques d’exploitation sexuelle et de prostitution, certaines d’entre elles, identifiées comme particulièrement vulnérables par des associations de solidarité, bénéficient d’une aide sous forme de bons alimentaires.

Par ailleurs, dans un contexte mahorais où les femmes ont toujours eu un rôle important, les leaders du camp sont surtout des « leadeuses » : elles créent des associations, souvent en fonction de l’origine et de la langue, et les représentent au sein du camp comme à l’extérieur. Ainsi, « mère-boss » telle qu’elle est appelée par de multiples résidents du camp, est responsable de la coordination du « forum des femmes ». Congolaise, récemment arrivée, ses compétences, son charisme et son niveau d’étude lui ont assuré une reconnaissance et un rôle à la fois de représentation, de médiatrice avec les associations ou les journalistes, et de chargée de plaidoyer.

Quand la question sanitaire devient un enjeu politique

Les débats autour du camp ne portent pas uniquement sur l’accueil des exilés. À mesure que Tsoundzou gagne en visibilité, il devient également un objet de controverse politique. Les associations alertent sur les risques sanitaires liés à la promiscuité, à l’absence d’équipements et aux difficultés d’accès à l’eau.

Il est vrai que les conditions de vie à l’intérieur sont déplorables : au rythme de la marée, les habitants vont faire leurs besoins dans la mangrove, et la saison des pluies inonde le lieu, faisant notamment remonter tous les déchets. Les personnes malades craignent souvent d’être arrêtées par la police et « pafées » – selon le terme employé par nos interlocuteurs, dérivé du sigle PAF (Police aux Frontières) – vers le centre de rétention administrative alors qu’elles se rendent à l’hôpital. Les difficultés à financer le trajet en taxi contribuent également à retarder leur prise en charge.

Or, certains responsables politiques dénoncent l’installation durable d’un camp de migrants africains sur le territoire mahorais : les inquiétudes sanitaires occupent une place particulière dans ces débats et font l’objet d’instrumentalisations.

Comme souvent dans l’histoire des migrations, les épidémies réelles ou supposées contribuent à alimenter des mécanismes de stigmatisation. Les rumeurs circulant autour de maladies telles qu’Ebola ou le mpox tendent parfois à associer certains groupes de migrants à un danger sanitaire. Ces discours participent à la construction d’une figure du « migrant africain » qui tend à homogénéiser des populations pourtant très diverses par leurs parcours, leurs statuts et leurs histoires.

Une transformation du regard porté sur les migrations

L’intérêt du cas de Tsoundzou dépasse largement le seul cadre du camp. Alors que les débats sur l’immigration à Mayotte se sont longtemps construits autour de la figure du migrant comorien, les habitants du camp sont aujourd’hui majoritairement originaires d’autres régions. Pour autant, les mécanismes d’exclusion observés restent souvent similaires.

Les différences de nationalité ou de trajectoire tendent à s’effacer derrière une catégorie unique : celle du « migrant ». Le camp de Tsoundzou apparaît ainsi comme le révélateur d’une transformation plus profonde. Il montre comment Mayotte s’inscrit désormais dans une géographie migratoire qui dépasse largement l’archipel des Comores et s’étend à l’ensemble de l’océan Indien occidental.

À travers ce camp se lisent également les tensions qui traversent aujourd’hui l’île  : entre contrôle des frontières et droit d’asile, entre impératifs humanitaires et préoccupations sécuritaires (le ministre de l’intérieur ayant réagit à l’Assemblée nationale, avant qu’une partie du camp ne soit évacuée le 17 juillet), entre héritages postcoloniaux et nouvelles formes de mobilité. Autant de questions qui dépassent largement le cas mahorais et concernent les transformations contemporaines des migrations à l’échelle mondiale.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud a reçu des financements de la fondation croix rouge française dans le cadre du projet "intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux", https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

Alice Corbet a reçu des financements de la Fondation Croix Rouge française dans le cadre du projet "Intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux", https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

23.07.2026 à 16:33

En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ?

Samuel Cornell, Research Fellow in Public Health, The University of Queensland
Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans est-il efficace ? Alors qu’une loi vient d’être votée en ce sens en France, l’Australie dispose déjà de six mois de recul sur la question.
Texte intégral (1642 mots)

La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été votée le 21 juillet 2026 en France. En Australie, où une interdiction similaire a été adoptée six mois plus tôt, les effets semblent pour l’heure mitigés, un grand nombre d’adolescents ayant conservés leurs comptes en ligne. Mais n’est-il pas en fait un peu tôt pour juger ces résultats ? L’objectif n’est-il pas de remodeler à long terme les normes sociales ?


Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en Australie, le premier constat, aussi bien dans les médias que chez les enfants eux-mêmes, est sans appel : cette mesure ne fonctionne pas.

Une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le British Medical Journal semble donner encore plus de poids à ce constat.

Dirigée par Courtney Barnes, chercheuse en santé publique à l’Université de Newcastle, l’étude a trouvé très peu d’éléments indiquant que les enfants avaient cessé d’utiliser les plateformes de réseaux sociaux soumises à des restrictions, telles que TikTok, X, Facebook et Instagram.

Mais la question de savoir si « les enfants contournent les contrôles d’âge sur les réseaux sociaux » n’est peut-être pas la bonne lorsqu’il s’agit d’évaluer, à long terme, le succès de cette expérience australienne, une première mondiale.

Isoler les effets de l’interdiction

L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude a suivi 408 adolescents âgés de 12 à 16 ans, en les interrogeant juste avant l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, puis, à nouveau, trois mois plus tard. Elle a comparé les adolescents dont l’âge était légèrement inférieur au seuil d’âge fixé à ceux dont l’âge était légèrement supérieur, afin d’isoler l’effet de la loi.

Ils ont constaté que plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient à utiliser des plateformes soumises à des restrictions lors du suivi, principalement via leurs propres comptes.

Les deux tiers avaient été confrontés à une vérification d’âge, mais la forme la plus courante consistait simplement à leur demander d’indiquer leur âge. Une minorité utilisait de faux comptes ou la navigation privée pour accéder aux réseaux sociaux. En revanche, le recours à un VPN pour contourner l’interdiction était rare.

Lorsque les chercheurs ont vérifié si les moins de 16 ans utilisaient moins les réseaux sociaux que les jeunes d’un peu plus de 16 ans, qui étaient libres de conserver leurs comptes, ils n’ont constaté aucun écart significatif au niveau du seuil d’âge.

Les chercheurs ont fait preuve de transparence quant aux limites de l’étude. L’analyse manquait de puissance statistique (ce qui signifie que l’étude n’avait peut-être pas suffisamment de participants pour détecter un effet s’il existait). La taille des échantillons de part et d’autre du seuil était également réduite.

Ces résultats concordent toutefois avec une étude récente menée par l’eSafety Commissioner, qui a montré qu’environ 7 enfants sur 10 avaient conservé leurs comptes après l’entrée en vigueur de la loi.

Affaire classée, donc ? L’interdiction est un échec ? Pas tout à fait.

Un rêve irréaliste

Il était illusoire de penser que cette interdiction empêcherait du jour au lendemain tous les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux. Toute technologie en ligne présente des vulnérabilités intrinsèques qui peuvent être exploitées ou des fonctionnalités dont les mécanismes peuvent être contournés.

Au contraire, cette interdiction permet au gouvernement de faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux afin qu’elles se conforment à ses directives, lui donnant ainsi un pouvoir plus important qu’auparavant pour les encadrer et limiter leur influence.

Cette interdiction doit être envisagée dans une perspective de plus long terme. Sa logique s’apparente davantage à une autre forme de législation en matière de santé publique : l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme.

La loi britannique sur le tabac et les cigarettes électroniques, qui a reçu la sanction royale en avril 2026, interdit la vente de tabac à toute personne née le 1er janvier 2009 ou après cette date.

L’objectif n’est pas d’inciter les fumeurs d’aujourd’hui à arrêter, mais de faire grandir une génération pour laquelle fumer ne deviendra jamais une norme. La loi australienne sur les réseaux sociaux fait un pari similaire : si l’accès est retardé suffisamment longtemps, les réseaux sociaux pourraient perdre leur emprise sur l’enfance, à l’instar de ce qui s’est produit progressivement avec les cigarettes.

C’est cette mesure qui compte, et c’est un test bien plus lent et moins certain que de compter le nombre d’adolescents qui utilise encore Instagram six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Une idée absurde pour les générations futures

Certes, cette approche comporte un bémol.

Depuis des décennies, la consommation de tabac fait l’objet d’une dénormalisation dans le cadre d’une approche de santé publique, et son offre a été restreinte de multiples façons : hausse des prix, emballages neutres, interdictions publicitaires.

Il est difficile d’exercer une pression similaire sur l’utilisation des réseaux sociaux. En effet, ceux-ci sont « gratuits », pratiquement illimités et conçus pour maximiser l’engagement.

Changer ainsi les normes d’une génération en matière de réseaux sociaux ne fonctionne que si la pression exercée sur les plateformes est implacable, et maintenue pendant des années, et non pas abandonnée dès que les premiers titres de presse qualifient cette démarche d’échec.

Mes recherches sur l’utilisation des réseaux sociaux et la prise de risques ont mis en évidence les mêmes difficultés : les normes sont tenaces. Les réseaux sociaux récompensent les contenus à risque et modifient ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Il est peu probable que de telles normes changent du jour au lendemain.

Mais à long terme, voire à l’échelle d’une génération, on peut imaginer que le fait que des enfants utilisent des réseaux sociaux puisse apparaître comme une idée rétrograde pour les générations futures.

Des effets qui ne se manifesteront pas avant une décennie

Naturellement, les lois qui « interdisent » certaines choses ont souvent des conséquences imprévues, voire néfastes. Lorsque les lois rendant obligatoire le port du casque à vélo ont été introduites en Australie au début des années 1990, l’une des conséquences a été que certaines personnes ont tout simplement moins utilisé leur vélo.

La nouvelle étude publiée dans le British Medical Journal va dans ce sens : un petit nombre de jeunes se tournent vers de faux comptes, la navigation privée ou des applications de messagerie. Certains pourraient se réfugier dans des recoins moins visibles d’Internet, plus difficiles à surveiller que les plateformes grand public.

Il ne faut pas en conclure que cette interdiction est un échec. Cela signifie simplement que nous l’évaluons selon un calendrier qui ne correspond pas à la logique de sa conception.

Les chercheurs le soulignent eux-mêmes : les plus grands bénéfices pourraient concerner les enfants de moins de huit ans, qui n’ont pas encore commencé à utiliser les réseaux sociaux, plutôt que les adolescents, dont les habitudes sont déjà bien ancrées et pour lesquels l’usage des réseaux sociaux est devenu la norme.

Selon leurs estimations, il faudra peut-être attendre une dizaine d’années avant que ses effets complets ne deviennent perceptibles.

L’Australie s’est portée volontaire pour servir de laboratoire à l’échelle mondiale, et d’autres pays lui emboîtent désormais le pas. Pour évaluer équitablement les restrictions d’âge imposées aux réseaux sociaux, encore faut-il mesurer ce qui compte réellement.

The Conversation

Samuel Cornell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

22.07.2026 à 16:14

Le « bien commun », un concept post-libéral ?

Lino Castex, Doctorant en théorie politique, Cévipof/SciencesPo, Sciences Po
Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels.
Texte intégral (2278 mots)
« Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement », ensemble de fresques d’Ambrogio Lorenzetti au Palazzo Pubblico de Sienne. Ambrogio Lorenzetti

Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels. Longtemps marginalisée par la pensée moderne, cette notion est aujourd’hui réinvestie par des courants politiques très divers, qui y voient des ressources pour corriger, voire dépasser, les grammaires libérales du politique.


Employer l’idée de « bien commun » aujourd’hui, c’est un peu comme faire tinter son verre lors d’un repas de fête : cela permet d’attirer l’attention. Présent dans les programmes électoraux, les discours juridiques ou les productions intellectuelles récentes, il semble avoir retrouvé une pleine légitimité dans le lexique contemporain. En 2022, neuf candidats sur dix l’emploient dans leur programme pour la présidentielle française. Le « bien commun » semble réinstallé dans l’évidence de notre répertoire conceptuel. Pourtant, cette présence, qui passe aujourd’hui pour normale, tant la bataille du bien commun retrouve de la vigueur, ne va absolument pas de soi.

Une brève histoire du bien commun

Forgée dans la rencontre médiévale d’Aristote et de Thomas d’Aquin, la notion de bien commun a longtemps désigné, dans des sociétés holistes et préoccupées par le salut, un idéal de communion sociale où se mêlaient transcendance chrétienne et horizon collectif.

Les révolutions engagées dès le XVIIe siècle par les théoriciens contractualistes en déplacent le centre de gravité : le politique n’est plus chargé d’orienter la communauté vers un Bien substantiel, c’est-à-dire un contenu déterminé de la vie bonne que tous devraient partager, mais de garantir à chacun la liberté de poursuivre ses propres fins. On cherche désormais le juste plutôt que le bien. Le vocabulaire du contrat, des droits et de l’intérêt remplace progressivement celui des vertus civiques et de la finalité commune, dans ce que l’on pourrait appeler une « grammaire de la neutralité », où l’État vise moins à réaliser un bien partagé qu’à arbitrer des intérêts privés légitimes.

Le Conseil d’État fait le récit de ce renversement dans son rapport de 1999 sur l’intérêt général, en notant que la désuétude de la notion de bien commun s’est précipitée avec la Révolution française, lorsque le complexe théologico-politique s’est effacé devant le droit comme instrument de résolution de l’antagonisme des intérêts. Éclipse, donc, du bien commun dès le XVIIe siècle, cantonné aux marges du discours juridico-politique moderne et remplacé, en France, par l’idée d’intérêt général – plus procédurale, moins substantielle, promettant d’unifier sans imposer une vision du monde. Comme le thématisait Charles Taylor, la rationalité moderne doit supporter « l’idée que la société est constituée, en un sens, par les individus, en vue d’accomplir des fins qui sont d’abord individuelles ».

Un retour en force

Or, voilà qu’après cette longue occultation, la vieille idée refait surface comme une effraction dans ce récit libéral de la modernité. Le contraste est net : le Conseil d’État ne mentionne jamais le bien commun entre 1821 et 2008 dans la totalité de ses actes juridiques, alors qu’il en fait un élément de son vocabulaire dans six de ses actes entre 2008 et 2023, et le concept central de plusieurs vœux des corps constitués depuis 2013.

La notion apparaît pour la première fois comme principe de référence de l’action publique lors de la réforme du Code de l’organisation judiciaire de 2016, qui porte sur la définition de l’action du procureur général. La loi dispose désormais que celui-ci « rend des avis dans l’intérêt de la loi et du bien commun ». La formule articule deux registres. D’un côté, l’intérêt de la loi, c’est-à-dire la fidélité à la positivité du droit et à son histoire ; de l’autre, le bien commun, qui ouvre la possibilité de chercher une norme supérieure justifiant l’écart avec l’édifice juridique existant. Discrètement, au détour de la définition d’une mission technique, cette modification donne au bien commun une qualité juridique forte pour l’action publique.

Ce retour en force du bien commun vaut de façon tout aussi manifeste dans les discours parlementaires ou dans les programmes aux présidentielles de la Ve République. Si la notion était très peu mentionnée au XXe siècle (nous comptons une seule occurrence entre 1965 et 2002 sur la base des archives électorales du CEVIPOF), parmi les dix premiers candidats à la présidentielle de 2022, neuf y font référence dans leurs programmes ou discours.

Cela vaut aussi sur le plan éditorial et théorique : collection « le bien commun » créée par Antoine Garapon en 1996, émission de France culture depuis 2014, chaire Bien commun créée par l’institut Catholique de Paris en 2021, des ouvrages récents, Le bien commun, éloge de la solidarité (1996), Où est passé le bien commun ? (2011), Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? (2015), Économie du bien commun (2016), Le bien commun à la croisée des disciplines (2018) ou encore La pandémie, l’anthropocène et le bien commun (2020).

L’étude lexicale est un indice du renversement conceptuel et théorique à l’œuvre avec la notion de bien commun. Il faut tout du moins reconnaître que sa présence, étonnante au regard de l’histoire de la circulation de l’idée, remet en question un ensemble de caractères théoriques que l’on croyait inhérents à la pensée moderne du politique. En premier lieu, le cantonnement de la définition de la bonne vie à la sphère privée, la distinction nette entre le discours de la morale et celui de la politique et l’idée selon laquelle une société moderne doit s’abstenir de formuler des fins substantielles pour ne se consacrer qu’à la garantie des droits et à l’arbitrage des intérêts.

Autrement dit, la recherche contemporaine du bien commun nous semble supposer ce que le fond libéral de la modernité s’interdit de penser ; ce qu’il peut y avoir de commun aux individus avant qu’ils se différencient et ce qui peut les réunir dans une même perspective plutôt que les gérer dans leur diversité constitutive.

Notre hypothèse est justement que cette réapparition du bien commun doit être lue comme le symptôme d’un trouble hautement spécifique d’une modernité inquiète : malaise dans les grammaires politiques du libéralisme, malaise dans la capacité du droit à produire du sens partagé, malaise dans la manière même dont les sociétés libérales conçoivent leur unité.

Le retour du bien commun dans le stock conceptuel du politique peut se lire comme la traduction d’une demande plus générale que les sociologues nomment « lien social ». Reproblématiser son horizon est avant tout le signe d’un déficit du langage pour dire l’exigence de cohésion, de solidarité, ou même de continuité collective dans un monde marqué par la fragmentation sociale, l’incertitude et la montée des crises systémiques (écologiques, démocratiques, technologiques). Comme le relevait déjà Pierre Bouvier en 2005, « poser la question du lien social implique, et particulièrement aujourd’hui, la perception d’un manque, d’une absence dans les interactions individuelles et sociales ». On peut faire l’hypothèse que ce que le sociologue observe vaut pour le bien commun : « les appels récurrents à renouer le lien social sont un signe clair de son délitement ».

Trois pôles de réappropriation

Le bien commun n’est plus le monolithe conceptuel qu’il était dans le monde de la tradition, et son retour résulte de motivations politiques distinctes qui se partagent aujourd’hui le travail de la notion.

Du côté des écologistes et des solidaristes, il sert à nommer ce que l’individualisme marchand rend invisible – l’interdépendance des vivants, la finitude des ressources, la responsabilité partagée à l’égard des conditions de vie présentes et futures – et entre volontiers en résonance avec des imaginaires religieux, comme l’a montré l’accueil très favorable réservé par les militants écologistes à l’encyclique Fratelli Tutti. La doctrine sociale de l’Église y trouvait un nouveau visage en mêlant “service du bien commun” et protection de la “maison commune”.

Du côté de courants plus matérialistes, il s’articule à la défense des « biens communs » proprement dits – ressources, espaces, services – dont l’accès devrait échapper à l’appropriation privée et demeurer garanti à tous.

Du côté conservateur enfin, il devient l’instrument d’une critique de la modernité libérale au nom de l’unité culturelle et de la continuité des traditions : on le retrouve aussi bien dans certains cercles français (en particulier autour de Pierre-Edouard Stérin), qu’aux États-Unis, dans le courant du « common-good constitutionalism » défendu par des juristes comme Adrian Vermeule, qui appelle à refonder le droit constitutionnel autour d’un ordre moral substantiel explicitement thomiste.

Ces trois usages, en dépit de leurs divergences, partagent une même structure : tous formulent une normalité éthique censée corriger un état social jugé critique – signe d’un moment que l’on pourrait qualifier avec d’autres de « post-libéral ».

Pris comme phénomène lexical global, ce retour du bien commun n’est pas seulement le signe d’un rapport nostalgique à des idées anciennes : il manifeste une défaillance du présent à se suffire à lui-même conceptuellement. Le discours contemporain mobilise un concept prémoderne pour répondre à des problèmes post-modernes, recomposant des strates de rationalité que la modernité politique croyait avoir séparées de façon étanche – entre morale et droit, individu et collectivité, immanence et transcendance.

Ce que le langage politique réactive ici, c’est en somme la question à laquelle le bonum commune médiéval répondait : comment nommer ce qui excède la somme des intérêts individuels ? Si le bien commun réapparaît avec une telle insistance, c’est qu’un décalage s’est creusé entre les cadres procéduraux hérités de la modernité libérale et leur capacité à susciter un attachement durable. L’action publique semble alors sommée de rouvrir l’espace des finalités collectives – de dire à nouveau ce qui compte, ce qui vaut, et ce qui mérite d’être poursuivi en commun.

The Conversation

CASTEX LINO a reçu des financements de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (contrat doctoral).

21.07.2026 à 18:06

Pourquoi le camping séduit toujours autant (alors que tout a changé)

Alexandra Youssofi, Assistant Professor in Digital Strategy, Marketing & Communication, INSEEC Grande École
Le camping recouvre des budgets et des niveaux de confort très variés. Mais qu’ils optent pour la « tiny house », ou la tente, les vacanciers se rejoignent sur un certain nombre d’aspirations.
Texte intégral (1629 mots)

L’essentiel

  • Mode d’hébergement préféré des Françaises et des Français en période de vacances, le camping recouvre aujourd’hui des réalités très variées, entre cabanes, caravanes, tentes, « tiny houses »…
  • En 2026, le confort ne s’oppose plus au camping, il peut faire pleinement partie de l’expérience et ouvrir d’autres accès à la nature.
  • Car, si les modes de vie ont beaucoup changé, les vacances restent un temps où l’on aspire au repos, au dépaysement, aux retrouvailles avec les autres et la nature.

Une bulle transparente avec un lit king-size. À quelques mètres, une tente en toile semblable à celle des premiers congés payés. Tout semble les opposer. Pourtant, ces deux façons de camper racontent peut-être une même histoire. Car, si les offres se diversifient dans les campings, les raisons de choisir ce type de vacances restent étonnamment stables.

Premier mode d’hébergement touristique collectif du pays, le camping a enregistré 125 millions de nuitées durant l’été 2025, soit près d’une nuitée sur deux. Ce succès interroge. Comment expliquer qu’il séduise encore autant de vacanciers, quatre-vingt-dix ans après l’instauration des congés payés ?

Le camping a su évoluer, mais l’essentiel est sans doute ailleurs.

Une offre qui s’est diversifiée sans se disperser

Le camping a progressivement élargi ses formes d’hébergement. Au fil des décennies, les équipements se sont perfectionnés, les services se sont étoffés, et chacun choisit aujourd’hui l’hébergement qui correspond le mieux à ses envies : en 2025, près de six vacanciers sur dix séjournent dans un hébergement locatif, contre quatre sur dix qui viennent encore avec leur propre tente, caravane ou camping-car.

Le secteur n’a pas suivi un modèle unique. Certains campings misent sur une immersion toujours plus forte dans la nature, d’autres privilégient le confort ou multiplient les services.

Le camping traditionnel mise sur le repos, la nature et une vie collective : les copains de vacances, les repas partagés ou les soirées au camping. Le glamping, contraction de glamour et de camping, désigne ces hébergements insolites, cabanes perchées, bulles transparentes, roulottes ou tiny houses, qui offrent un confort proche de l’hôtellerie tout en restant dans un cadre naturel. Le repos et la nature restent au cœur de l’expérience. Le confort et la promesse d’un vrai dépaysement viennent s’y ajouter.

Entre les deux, de nombreuses offres répondent à ces mêmes attentes, avec des niveaux de confort et de prix différents. Le camping reste ainsi l’un des rares secteurs touristiques où on peut aussi bien partir avec un petit budget que s’offrir un séjour haut de gamme. Cette montée en gamme a toutefois un revers : entre la hausse des prix et une baisse de 13,2 % des emplacements nus entre 2019 et 2024 (quand les emplacements équipés progressent de 17,3 %), la vocation populaire qui a fait l’histoire du camping s’érode.

Les mêmes besoins, de nouvelles façons de partir

Depuis les congés payés de 1936, nos modes de vie se sont profondément transformés. Les rythmes se sont accélérés, le numérique s’est installé dans notre quotidien et nous ne partons plus en vacances avec les mêmes attentes de confort qu’autrefois. Les campings ont accompagné ce mouvement en faisant évoluer leurs hébergements, leurs services et l’accueil réservé aux vacanciers.

Un été au camping : Camping nature de Corcieux (France 3 Grand Est, 2025).

On pourrait penser que cette évolution a bouleversé notre façon de partir en vacances. Les données les plus récentes montrent une réalité plus nuancée. Les vacances idéales restent d’abord associées au repos, au dépaysement, au temps passé avec les proches et au contact avec la nature. Les recherches sur le tourisme de nature, le slow tourism ou le bien-être associé au voyage aboutissent à une conclusion assez proche.

Le confort évolue avec son époque, mais les vacances continuent de répondre aux mêmes besoins essentiels. De ce point de vue, le camping est un bon observatoire de notre rapport aux vacances. Les travaux du sociologue Jean Viard permettent d’éclairer ce constat. Depuis longtemps, il montre que les vacances occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Elles ne sont plus seulement une interruption du travail. Elles deviennent un temps que l’on cherche à préserver pour souffler, retrouver les autres et prendre de la distance avec un quotidien toujours plus rapide et connecté.

La crise du Covid-19 a d’ailleurs été un révélateur. Elle n’a pas créé un besoin de nature, d’évasion ou de liberté. Elle a surtout rendu plus visibles des aspirations déjà présentes.

Les travaux sur l’expérience touristique montrent qu’un séjour ne se résume jamais au lieu où l’on dort. Dormir dans une cabane avec une literie digne d’un hôtel ou dans une tente sous une toile de coton ne change pas fondamentalement ce que les vacanciers viennent chercher. Ce sont les émotions ressenties, les souvenirs qu’on garde, les moments partagés, ou encore le sentiment de déconnexion, qui donnent de la valeur aux vacances. Le confort ne s’oppose plus au camping. Il fait désormais partie de l’expérience, sans en changer la nature profonde.

Le « glamping », ou le confort qui ne renonce pas à la nature

En France, les cabanes dans les arbres ont connu une progression de 370 % entre 2012 et 2023, et le secteur des hébergements insolites affiche encore une croissance de 30 % ces dernières années. Cette réussite n’est pas un simple effet de mode. Elle répond aux attentes de vacanciers qui ne veulent plus choisir entre confort et nature, et qui trouvent dans le « glamping » une manière d’avoir les deux à la fois.

Certaines enseignes ont construit toute leur identité autour de cette idée : proposer davantage de confort sans rompre avec la promesse d’une expérience de nature. L’histoire d’Huttopia l’illustre bien. Le projet naît en 1999, porté par Céline et Philippe Bossanne, un couple originaire de la Drôme inspiré par leur vie au Canada. Un an plus tard, ils reprennent leur tout premier camping nature dans les Alpes. Vingt-cinq ans plus tard, l’enseigne compte 80 sites dans neuf pays, mais il s’agit toujours de « permettre aux vacanciers de vivre une expérience de camping en pleine nature », comme le dit Grégory Côme, directeur de l’expérience client chez Huttopia.

Ce rapport à la nature ne se limite pas au camping. Il suffit de regarder du côté de la Norvège. Là-bas, le friluftsliv, littéralement « la vie au grand air », fait partie du quotidien, presque comme une philosophie de vie. Cette différence rappelle que le besoin de ralentir et de passer davantage de temps dehors s’étend bien au-delà des vacances.

Finalement, le camping n’a pas seulement élargi son offre : il a changé de statut. Longtemps synonyme de vacances pas chères, il est devenu, pour certains, un choix d’expérience. Le glamping le prouve, puisqu’il ne vise pas à rompre avec la nature mais à la vivre autrement. C’est peut-être là la vraie histoire du camping depuis 1936 : les façons de partir ont changé, les raisons de partir, non. Et tant qu’il continuera à répondre à ces mêmes besoins, de la tente la plus simple à la bulle la plus chic, il continuera de séduire.

The Conversation

Alexandra Youssofi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.07.2026 à 18:06

Les gauchers votent-ils plus à gauche ?

Laurent Weill, Professeur d'Economie et de Finance, Université de Strasbourg
Caroline Perrin, Chercheuse postdoctorante | Commission européenne
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, on observe que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.
Texte intégral (1728 mots)

Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.


La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.

Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.

Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.

Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.

Ce que montrent les données

Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.

Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.

Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.

Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.

Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.

Pourquoi les gauchers se disent-ils plus souvent à gauche ?

La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.

Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.

Le mot « gauche » peut-il façonner notre identité politique ?

À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.

Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.

Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.

Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.

De la minorité stigmatisée aux valeurs progressistes

Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.

Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.

Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.

Les gauchers ont-ils un cerveau différent ?

Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.

Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.

Emission de France Culture décryptant l’influence des neurosciences sur nos choix politiques.

Nos opinions politiques sont-elles vraiment rationnelles ?

Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.

En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.

Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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