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01.07.2026 à 17:23

Michel Rocard : quels héritages pour la politique française ?

Matthieu Cabanis, Docteur en Histoire politique contemporaine, Université Bordeaux Montaigne
Le 2 juillet 2016 disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a clos un chapitre de l’histoire du socialisme français. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage actuel ?
Texte intégral (2696 mots)

Il y a dix ans, le 2 juillet 2016, disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a fermé un chapitre de l’histoire de la gauche socialiste française. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage politique actuel ?


L’opposition entre Michel Rocard et François Mitterrand ne fut pas seulement un duel d’ambitieux. L’histoire de Michel Rocard est un combat pour une certaine idée de la gauche. Malgré une fluctuation dans le rapport de force contre les mitterrandistes et une mue idéologique évoluant de l’autogestion à la social-démocratie, jamais Michel Rocard et les rocardiens n’ont abjuré leur identité si particulière, celle de la « deuxième gauche ».


À lire aussi : Que reste-t-il de la « deuxième gauche » ?


La deuxième gauche

La naissance de cette idée remonte au congrès du PS organisé à Nantes en juin 1977. Michel Rocard y théorise l’existence de deux gauches, se plaçant lui-même dans la deuxième gauche réformiste contre la première gauche qu’il juge « archaïque ». Cette première gauche serait centralisatrice, inspirée par le jacobinisme et le marxisme-léninisme, privilégiant le rôle de l’État, la seconde, héritière de Jaurès et Proudhon, serait plus attachée aux forces sociales, plus décentralisatrice et privilégierait la transformation sociale par ceux qui sont concernés. Une transformation qui ne serait pas seulement l’œuvre de l’État mais aussi, des acteurs sociaux, notamment les syndicats. C’est cela qui explique, entre autres, la proximité entre Michel Rocard et Edmond Maire, meneur de la CFDT entre 1971 et 1988. On peut également citer l’influence intellectuelle de cette sphère syndicale réformiste, en premier lieu, l’ancien conseiller d’Edmond Maire, Pierre Rosanvallon, que l’on pourrait qualifier de cheville intellectuelle de la « rocardie ».

Dix ans après le décès de Michel Rocard, dans un contexte où la gauche socialiste, questionnée sur son rapport avec l’extrême gauche, fait face à des défis existentiels majeurs, se pose la question de son legs et de celui de son courant au patrimoine politique et, par conséquent, de la place du rocardisme dans la vie politique française, sous un avatar ou un autre.

Une réalité est indubitable. Michel Rocard s’est taillé une place au Panthéon de la gauche et dans la mémoire des Français, comme en atteste un sondage en octobre 2025. À la question « Pour régler les problèmes qui se posent aujourd’hui en France, lequel de ces premiers ministres de la Ve République, mort ou vivant, souhaiteriez-vous voir revenir aux responsabilités à Matignon ? », 25 % des Français ont cité Michel Rocard, derrière Lionel Jospin (30 %) et devant Alain Juppé (21 %).

Dans une époque politique troublée, avec une Assemblée nationale éclatée, des gouvernements vacillants et des repères effacés, le nom de Michel Rocard semble donc faire résonner le temps de la stabilité et des Hommes d’État.

Graphique montrant quels Premiers ministres les Français aimeraient voir revenir au pouvoir
D’après ce sondage mené en 2025, les Français aimeraient voir revenir des premiers ministres de gauche à Matignon. L’analyse conclut : « Derrière le souvenir des grands hommes, c’est une demande de stabilité et de clarté qui s’exprime. » Verian/L’Hémicycle

Les derniers fidèles, gardiens de la mémoire rocardienne

L’aventure politique de Michel Rocard fut une aventure collective. La rocardie, comme organisation politique, s’étend sur plusieurs générations, des débuts de la décennie 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Les lieutenants rocardiens emblématiques se retirent progressivement de la vie politique à partir des années 2000, tel Jean-Pierre Sueur quittant le Sénat en 2023. Par ailleurs, plusieurs fidèles rocardiens sont décédés, comme dernièrement l’ancien secrétaire d’État Tony Dreyfus ou Louis Besson, ancien ministre et maire de Chambéry. Par contre, on ne peut que souligner le retour spectaculaire de Catherine Trautman, figure de la rocardie des décennies 1980 et 1990. Elle est réélue maire de Strasbourg le 22 mars 2026 dans une alliance avec un candidat de centre-droit, battant la maire sortante écologiste alliée à LFI… 25 ans après avoir perdu son fauteuil de maire ! Les rocardiens encore en activité aujourd’hui sont globalement issus de la dernière génération, celle qui a milité pour Michel Rocard comme engagement de jeunesse, à l’instar d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS depuis 2018.

Même si les rocardiens ne sont plus une force organisée capable d’influencer la vie politique, il existe encore un temple de la rocardie : l’association MichelRocard.org. Présidée par Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, son conseil d’administration compte nombre de noms sans qui l’aventure rocardienne n’aurait pas été possible (Robert Chapuis, Gérard Lindeperg, Pierre Zémor, Alain Bergounioux…). Autant de parcours qui illustrent la pluralité des cheminements, avec des rocardiens demeurés au PS (Michel Destot…) et des rocardiens ayant évolué dans d’autres réseaux, comme Éric Lombard devenu ministre de l’Économie du gouvernement Bayrou. Ses collections numérisées sont une trace de l’héritage intellectuel, politique et philosophique de Michel Rocard.

De dissidence à référence

Dès leur entrée au PS en 1974, Michel Rocard et ses fidèles sont affublés d’une sombre réputation, celle d’être de faux socialistes. Leurs opposants internes ont fait preuve d’une certaine créativité pour dénoncer cette prétendue duplicité, ce « déviationnisme droitier », pour reprendre une expression de Jean-Pierre Chevènement, figure de l’aile gauche du PS. Ainsi, Michel Rocard reçut le corrosif surnom de « Rocard d’Estaing » par le député socialiste Jean Poperen, manière de dépeindre le héraut de la deuxième gauche comme le reflet raté du président Giscard d’Estaing. « Le rocardisme voilà l’ennemi », avait même clamé le député chevènementiste Pierre Guidoni.

Michel Rocard était donc, selon ses détracteurs, la synthèse de tout ce qui trahissait et affadissait la gauche : le réformisme, l’influence supposée de valeurs chrétiennes… L’idée de proximité entre Michel Rocard et une certaine droite fut alimentée par ce qu’on a appelé « l’ouverture », c’est-à-dire la nomination de ministres de centre-droit après la réélection de François Mitterrand en 1988. S’il est bien le premier chef de gouvernement à la réaliser, cette pratique a perduré dans les gouvernements dirigés par ses deux successeurs socialistes, Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy. En réalité, l’ouverture n’était pas le dessein personnel de Michel Rocard mais celui de François Mitterrand, qui a joué sa réélection de 1988 sur l’idée de dépasser les frontières de la gauche. C’est tout le sens de son slogan « La France unie » et de sa Lettre à tous les Français.

Après l’échec de Michel Rocard aux élections européennes de 1994 et son effacement de la scène politique nationale, le rocardisme s’est dilué dans d’autres clivages internes au PS. Pour Robert Chapuis, fidèle compagnon de route et secrétaire d’État au ministère de l’éducation nationale entre 1988 et 1991 :

« Après 1995, ça n’était plus possible. Le monde était différent. Il y avait bien des personnalités mais pas de référent possible. Le rocardisme, par définition, est mort avec Michel Rocard. »

Pour autant, certains rocardiens considèrent que Michel Rocard a remporté une victoire posthume. C’est le cas de Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, qui estime que « la deuxième gauche a gagné une partie de la bataille culturelle ». Jean-Paul Huchon, ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, souligne le paradoxe entre sa « quasi-disparition » et le fait que la ligne rocardienne soit devenue le « patrimoine commun de la gauche, socialiste et au-delà ». Il est vrai que les valeurs de la social-démocratie, dont Michel Rocard s’est précocement revendiqué à partir de 1991, ont irrigué une part croissante du PS au cours des dernières décennies.

Des réformes marquantes

Par ailleurs, les idées et l’action de Michel Rocard ont entraîné l’adoption de réformes soit encore en vigueur aujourd’hui, soit présentes sous une autre forme :

  • La contribution sociale généralisée (CSG), créée en décembre 1990 par le gouvernement de Michel Rocard pour contribuer au financement de la Sécurité sociale. Depuis 2018, elle sert aussi à financer l’assurance chômage.

  • La réforme des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), adoptée par le Parlement en décembre 1990, qui sépare cette ancienne administration en deux entreprises : la Poste et France Télécom, renommée Orange en 2013.

  • Le revenu minimum d’insertion, instauré par la loi du 1er décembre 1988 à l’initiative du gouvernement de Michel Rocard. Il prévoyait de garantir à chacun un seuil de ressources minimum et d’obtenir une allocation minimum d’insertion en contrepartie d’un engagement à participer à des actions d’insertion. Il est remplacé en 2009 par le Revenu de solidarité active (RSA).

La consécration d’un homme d’État

Le dossier de la Nouvelle-Calédonie est probablement une des plus illustres réussites de Michel Rocard. Alors premier ministre, il est parvenu à pacifier les tensions violentes qui déchiraient l’île entre indépendantistes et loyalistes. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988, complétés le 20 août par les accords d’Oudinot, ont jeté les bases d’une gestion applaudie, fondée sur la concertation et le dialogue. Les hommages rendus à Michel Rocard au moment de son décès sont particulièrement vifs sur le Caillou. Philippe Gomès, qui a occupé de très nombreuses fonctions dans l’exécutif local, publie un communiqué dans lequel il rend hommage à « l’homme de la renaissance calédonienne » et à « la méthode Rocard ». Encore aujourd’hui, les expressions « style Rocard » ou « méthode Rocard » sont utilisées, voire revendiquées, notamment par les figures politiques qui ont dû gérer les réminiscences de tensions en Nouvelle-Calédonie.

Pour les rocardiens, cette méthode, axée sur la modernisation de l’État et le sérieux de l’action publique, n’a pas vocation à s’appliquer exclusivement au cas de la Nouvelle-Calédonie mais doit être une attitude permanente, un héritage à saisir pour faire de la politique autrement.

Archives de l’INA dressant le bilan des accords de Matignon dix ans plus tard ; accords conclus grâce à la « mission de dialogue » envoyée par le gouvernement Rocard.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe revendiquent l’héritage

La question de l’héritage en politique délicate, comme évoqué, Michel Rocard n’a jamais désigné de successeur. Cela n’a pas empêché des figures politiques nationales de se revendiquer, avec plus ou moins d’intensité, de Michel Rocard, ou au moins de s’en inspirer.

Au moment du décès de Michel Rocard, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, fait partie de ceux qui rendent hommage au héraut de la deuxième gauche. Il rend hommage à un « précurseur » dont il faut poursuivre l’action. En 2017, Jean-Paul Huchon publie un ouvrage en hommage à Michel Rocard. La préface est de la main d’Emmanuel Macron. Il y affirmer ressentir le « besoin » d’être fidèle à Michel Rocard, et « à ce qui lui survit, c’est-à-dire à sa façon d’aborder les enjeux de notre temps, à cette rectitude intellectuelle et morale, à ce souci qu’il avait de vouloir réconcilier la politique avec le réel ». Une profession de foi rocardienne que lui conteste Manuel Valls, à l’époque lui aussi tourné vers l’élection suprême, et engagé dans les réseaux rocardiens depuis 1980, et qui revendique toujours son attachement et sa filiation à Michel Rocard.

On pourrait citer également Édouard Philippe. Aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle et représentant d’une certaine droite, il n’en assume pas moins un engagement de jeunesse rocardien et une fascination pour des figures de gauche comme Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard, reliés selon lui par « l’exigence du niveau du discours public ». En dépit de cette évolution, Édouard Philippe reste très attaché à la figure de Michel Rocard et s’est efforcé de marcher dans ses pas lors de son passage à Matignon, surtout au moment de récupérer le dossier de la Nouvelle-Calédonie pour préparer la consultation de novembre 2018.

Ainsi, au-delà des différences de parcours, des évolutions personnelles, l’influence de Michel Rocard transcende les clivages contemporains. Encore aujourd’hui, dans un contexte difficile où les repères sont parfois flous, Michel Rocard demeure un modèle solide pouvant inspirer la politique moderne.


Matthieu Cabanis est l’auteur de la Galaxie rocardienne. Racines, odyssée et reliques d’une aventure politique, Presses universitaires de Bordeaux, mai 2026.

The Conversation

Matthieu Cabanis est adhérent du parti Horizons.

01.07.2026 à 12:34

La Fayette a aidé les Américains à renverser le cours de la guerre d’indépendance – et à forger un sentiment d’identité nationale

Matthew Smith, Visiting Assistant Professor of History, Miami University
Accueilli comme un héros de retour au pays, le marquis de La Fayette effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance.
Texte intégral (2972 mots)
Représentation par Jean Marie Joseph Bove du retour de La Fayette aux États-Unis : « Un grand homme appartient à l’Univers tout entier. » Blancheteau Collection/Cornell University Library/Wikimedia Commons

Accueilli en héros de retour au pays, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire du pays.


Les États-Unis s’apprêtent à célébrer le 250ᵉ anniversaire de leur naissance révolutionnaire, la Déclaration d’indépendance. Le 4 juillet 2026 marquera une étape importante – et un moment de réflexion.

Pourtant, alors que la fascination pour la fondation des États-Unis perdure, la manière dont la révolution américaine (1775-1783) est enseignée à travers le pays fait l’objet de controverses. Des initiatives contestées du New York Times, comme le Projet 1619, visant à placer l’esclavage au cœur de l’histoire des États-Unis, jusqu’aux tentatives visant à restreindre les enseignements abordant les questions de racisme, la transmission de l’histoire américaine se retrouve au cœur de clivages partisans. Les anniversaires peuvent susciter l’enthousiasme du public, mais ils peuvent aussi rouvrir de vieilles blessures.

En tant qu’historien des États-Unis et citoyen états-unien naturalisé, je porte un intérêt à la fois personnel et professionnel à la Révolution américaine. Le fait que j’aie grandi au Royaume-Uni amuse énormément mes élèves chaque fois que nous parlons de la guerre d’indépendance. Parfois, avec mon anglais teinté d’accent britannique, je leur rappelle que je n’ai pas personnellement grandi sous le règne du roi George III. Enseigner l’histoire, c’est encourager les élèves à porter un regard critique sur le passé sans leur dicter les émotions qu’ils doivent ressentir – qu’elles soient patriotiques ou autres.

Malheureusement, le genre de savoir historique objectif qui allait autrefois de soi semble aujourd’hui perdre du terrain aux États-Unis. Selon le National Assessment of Educational Progress, seuls 13 % des élèves de quatrième en 2023 ont été jugés « compétents » en histoire américaine. Une enquête de 2010 a révélé que 26 % des adultes étaient incapables d’identifier par rapport à quel pays les États-Unis avaient déclaré leur indépendance, la Chine, le Mexique et la France figurant parmi les réponses données.

Entendre que les États-Unis se seraient « séparés » de la France aurait vraiment fait sursauter Gilbert du Motier, plus connu sous le nom de marquis de La Fayette (1757-1834). Son engagement envers ce pays naissant a non seulement contribué à garantir son indépendance, mais il a également contribué à consolider l’identité américaine plusieurs décennies plus tard.

Une alliance décisive

Aristocrate issu d’un milieu privilégié ayant pris part aux révolutions américaine et française, La Fayette est parti au combat à l’âge de 19 ans. Après avoir levé et équipé sa propre expédition pour traverser l’Atlantique en 1777, il a participé à de nombreuses batailles contre les Britanniques, notamment à la bataille décisive de Yorktown. Ayant gagné la confiance de George Washington, La Fayette atteignit le grade de général de division dans l’armée continentale.

A painting of two men in jackets, breeches and stockings greeting each other on a porch as women look on
La Fayette à Mount Vernon, accueilli par George Washington en sa demeure, peint par Herman Bencke vers 1875. Bencke & Scott/Library of Congress

L’engagement de La Fayette dans l’armée américaine est antérieur à l’alliance de 1778 entre son pays natal et les États-Unis. Finalement, l’alliance avec la France a renversé le cours de la guerre contre la Grande-Bretagne, tant sur terre qu’en mer. À la fin de la guerre, les Français avaient envoyé quelque 12 000 soldats, 22 000 marins et des dizaines de navires de combat pour soutenir la cause américaine, et investi d’énormes ressources financières. À l’époque où La Fayette proposa ses services, il n’était toutefois qu’un des rares volontaires étrangers – et le plus acclamé.

« De nos jours », comme l’a [reconnu] l’historienne Sarah Vowell, les Américains considèrent La Fayette comme « un lieu, et non une personne ». Mais la multitude de villes, de comtés et de voies publiques portant le nom de ce héros de la révolution témoigne de sa renommée d’antan. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes américaines ont mis le cap sur la France sous le slogan « La Fayette, nous voilà ! », promettant de rembourser la dette de gratitude de l’Amérique envers la France.

Un pays en pleine croissance

Les Américains d’un certain âge se souviennent peut-être du bicentenaire des États-Unis en 1976, célébré en grande pompe et marqué notamment par une visite d’État de la reine Élisabeth II. Le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance, cependant, a joué un rôle bien plus important dans la façon dont les citoyens se représentaient leur pays.

La Fayette a eu une place centrale dans les préparatifs de cette commémoration de 1826, la première du genre à l’échelle nationale. Le président James Monroe, lui-même ancien combattant de la guerre d’indépendance, le convia à être « l’invité de l’Amérique », honoré en tant que dernier général de division encore en vie de l’Armée continentale. À partir de juillet 1824, à l’âge de 66 ans, La Fayette entreprit une tournée triomphale à travers les 24 États qui composaient alors l’Union – soit près du double des 13 États d’origine.

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La Fayette saluant les membres de la Garde nationale à son arrivée à New York en 1825, tableau peint par Ken Riley. The National Guard/Flickr via Wikimedia

Alors que La Fayette se dirigeait vers l’ouest, transporté tour à tour en calèche, en bateau à vapeur et en péniche, il traversa une Amérique en pleine mutation. Nulle part la croissance économique et démographique des États-Unis n’était plus évidente qu’à Cincinnati (Ohio), où une foule de 50 000 personnes l’accueillit en mai 1825. Autrefois petite ville de frontière, Cincinnati connaissait une croissance plus rapide que n’importe quelle autre ville de taille comparable du pays : sa population est passée d’environ 15 000 à environ 115 000 habitants au cours du quart de siècle qui a suivi la visite de La Fayette.

Il s’est adressé à son auditoire avec émotion :

« La plus grande récompense que l’on puisse accorder à un vétéran de la révolution est de lui faire découvrir les bienfaits qui ont découlé de notre lutte pour l’indépendance, la liberté et l’égalité des droits. »

La Fayette a donné un visage humain à la commémoration nationale américaine. Il a permis aux citoyens des États de la frontière, comme l’Ohio – jusqu’alors exclus du récit révolutionnaire –, de se mettre eux-mêmes à l’honneur. La forte affluence lors des étapes dans l’Ouest, comme à Cincinnati, reflétait l’enthousiasme pour ces grands spectacles. Elle témoignait également de l’essor de la presse écrite américaine, qui avait fait la promotion de sa visite, ainsi que de l’amélioration des moyens de transport dans des régions du pays autrefois isolées.

La tournée de La Fayette s’est achevée par un banquet d’État organisé le 18 septembre 1825 à Washington, D. C., donné par le nouveau président, John Quincy Adams. Adams – fils du deuxième président des États-Unis, John Adams – a rendu hommage à « ce lien d’amour, plus fort que la mort », qui unit La Fayette « pour l’éternité au nom de Washington ».

Des lunettes roses

L’enthousiasme avec lequel La Fayette a été accueilli il y a 200 ans était sincère. Mais comme dans toute bonne leçon d’histoire, l’héritage de La Fayette est sujet à interprétation.

A seated, brown-haired man in a suit jacket and khaki-colored pants sits in a glen with his cane beside him
Portrait de La Fayette dans ses vieux jours, par Louise-Adéone Drölling vers 1830. Musée de l’Armée via Wikimedia

Son grand voyage a contribué à ancrer le mythe de « l’Ère des bons sentiments » : un âge d’or marqué par l’harmonie politique aux États-Unis. En réalité, les germes de la guerre civile américaine étaient déjà manifestes. L’adhésion du Missouri à l’Union en 1820 menaçait le fragile équilibre du pays entre les États opposés à l’esclavage et ceux qui l’autorisaient – une crise que Thomas Jefferson avait qualifiée de « sirène d’alarme dans la nuit ».

De même, la glorification de La Fayette dans l’ouest des États-Unis a coïncidé avec la poursuite de la déportation forcée des peuples autochtones. L’Ohio, par exemple, a déporté de force la dernière tribu amérindienne de son territoire en 1843.

Malgré les utilisations et les abus de la mémoire historique, ainsi que la réticence des historiens contemporains à l’égard du culte des héros, La Fayette reste une figure charismatique – un « citoyen de deux mondes » qui s’est fait le champion tant de l’abolitionnisme que des droits des femmes. Je pense que le fait qu’il tombe peu à peu dans l’oubli témoigne d’une amnésie inquiétante. Cet anniversaire américain offre l’occasion de réexaminer son héritage, aux côtés des récits révolutionnaires d’Américains de tous horizons.

Comme l’écrivait La Fayette dans une lettre à sa famille après la capitulation de l’armée britannique en 1781 : « L’humanité a remporté sa bataille. La liberté a désormais un pays. »

The Conversation

Matthew Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.06.2026 à 16:44

Le droit d’association : un fondement de notre démocratie, aujourd’hui fragilisé

Timothée Duverger, Responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux, Sciences Po Bordeaux
Le droit de s’associer est le résultat de près d’un siècle de luttes sociales. Or, les associations, qui ont structuré la société française, sont aujourd’hui en danger.
Texte intégral (1998 mots)

Pendant une grande partie du XIXe siècle, s’associer pour défendre des intérêts communs a suscité la méfiance du pouvoir. De la répression des coalitions ouvrières à la consécration de la fameuse loi de 1901, le droit d’association est le produit d’une histoire politique mouvementée, où se jouent les rapports entre État, société et libertés collectives. Retour sur cette longue conquête à l’occasion du 125ᵉ anniversaire de la loi relative au contrat d’association.


Pour parvenir à l’adoption de cette loi de liberté, il aura fallu à la IIIᵉ République trente ans et 34 projets, propositions de loi ou rapports au Parlement. Et surtout plus d’un siècle de luttes sociales depuis le décret d’Allarde et les lois Le Chapelier. Ceux-ci ont aboli le système des corporations et interdit toute association de personnes d’un même métier en 1791, à la fois pour libérer l’individu des anciennes structures collectives et pour limiter les contre-pouvoirs, ce qui a durablement marqué la culture politique française.

Très rapidement après, des municipalités ont cependant encouragé les accords collectifs entre maîtres et compagnons d’un même métier. Et, au niveau réglementaire, l’article 291 du Code pénal de 1810 a aménagé la loi en laissant libres les associations de moins de 20 membres et en soumettant les autres à l’agrément pour leur création et l’autorisation pour leurs réunions.

C’est, ainsi, à la fois en continuité avec les formes de solidarités traditionnelles, incarnées par le compagnonnage ou les confréries issues de l’Ancien Régime, et en rupture avec celles-ci, puisqu’elles les modernisent avec la liberté d’adhésion, que les associations se décantent progressivement au début du XIᵉ siècle.

La notion elle-même d’association apparaît dans les années 1830, avec une certaine polysémie. Elle peut recouvrir une fonction de défense professionnelle pour réguler le travail et notamment négocier les tarifs vis-à-vis des maîtres. Elle se cache alors souvent sous les dehors plus respectables de sociétés de secours mutuel qui lui servent de paravent. Mais l’association peut aussi fournir du travail aux ouvriers désœuvrés, en particulier lors de grèves, pour prendre la forme d’une association de producteurs. L’association peut enfin viser le rassemblement des ouvriers de toutes les professions, dont se fait l’écho en 1833 le cordonnier parisien Efrahem dans son pamphlet De l’association des ouvriers de tous les corps d’État.

Si la révolution de 1848 a reconnu par le décret du 25 février le droit d’association, celui-ci a fait long feu après les répressions de juin et le coup d’État du 2 décembre 1851 suivi de la restauration de l’Empire. Il faut attendre le tournant libéral des années 1860 et, surtout, le retour de la République en 1870 pour que les libertés associatives puissent de nouveau être considérées.

La loi de 1901

Le droit d’association est finalement consacré par la loi de 1901 dans un contexte anticlérical marqué par le débat sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme avec la loi de 1884 sur les syndicats, il s’agit pour les républicains de reconnaître une liberté publique tout en évitant que celle-ci ne serve de support à la constitution de contre-pouvoirs aux mains de leurs adversaires. Or, la loi de 1901 est adoptée en opposition aux congrégations religieuses, accusées, d’une part, d’aliéner la liberté de l’individu qui forme des vœux perpétuels et, d’autre part, d’entraver la circulation des richesses à travers les biens de mainmorte.

C’est ce qui explique non seulement que la loi vise d’abord la formation d’associations non déclarées (son article 1), mais aussi qu’elle crée la reconnaissance d’utilité publique, qui s’accompagne de l’obligation d’adopter des statuts types. S’il s’agit, d’un côté, de fonder une liberté – celle de s’associer sans avoir à le déclarer –, de l’autre, cette liberté tend à se réduire à mesure que les associations augmentent leurs capacités juridiques et matérielles. L’État libère autant qu’il contrôle pour éviter que ne se reconstituent les organisations de l’Ancien Régime telles que les corporations.

Il existe ainsi depuis 1901 trois types d’association en fonction de leur capacité juridique :

  • les associations non déclarées, sans personnalité juridique ni biens propres ;

  • les associations déclarées, auxquelles n’est accordée que la « petite personnalité », c’est-à-dire d’une capacité juridique limitée ;

  • les associations reconnues d’utilité publique, qui peuvent recevoir des dons et des legs, mais sont soumises au contrôle de l’État.

L’association est définie, dans l’article 1er de la loi de 1901, comme une

« convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices ».

On retrouve à son fondement une logique d’action collective, reposant sur les principes de mutualisation et de coopération ainsi qu’un but non lucratif.

Alors que l’association est souvent rattachée à la démocratie libérale, comme l’a établi Alexis de Tocqueville dans son œuvre classique De la démocratie en Amérique, la loi reste peu prescriptive sur ses modalités d’organisation. L’inscription de principes démocratiques dans les associations est dépendant de statuts types largement diffusés et, surtout, de contraintes juridiques et administratives liées à l’octroi de subventions et à la reconnaissance d’utilité publique.

Les associations dans les cycles d’action publique

Cette reconnaissance du droit d’association est, par ailleurs, concomitante de la mise en place de l’assistance publique, marquée notamment par la loi de 1905 sur l’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables. Les politiques sociales étant encore embryonnaires, l’État choisit le contrôle plutôt que l’interdiction des congrégations qui gèrent la plupart des œuvres. À la différence du conflit autour de l’école, il ne s’agit pas d’exclure, mais bien d’inclure les œuvres charitables à la nouvelle assistance publique dans une « volonté de concordat social », selon les termes de l’historienne Colette Bec.

Les associations ont ainsi accompagné l’essor de l’État social, particulièrement après-guerre dans les domaines du social, de la santé, de la culture, du sport ou de l’éducation. Les associations sont ainsi devenues des auxiliaires des politiques publiques. Si cela a pu aller jusqu’à des formes de corporatisme, à l’instar de la création par ordonnance de l’Union nationale des associations familiales (Unaf) en 1945, la période a surtout consisté en un mode de régulation tutélaire, reposant sur le déploiement d’instruments tels que les agréments, les subventions ou les délégations de service public. L’État s’est ainsi retrouvé à fixer les règles, à octroyer les financements et à professionnaliser les associations, au sein desquelles le développement des emplois a eu pour corollaire l’apparition de la figure de l’association gestionnaire.

Le tournant néolibéral des politiques publiques dans les années 1980 s’est accompagné d’une managérialisation des associations. On a ainsi assisté à la conjonction entre, d’une part, l’externalisation de missions de services publics, en lien notamment avec la décentralisation, et, d’autre part, le développement des politiques de l’emploi. De nouveaux instruments reposant sur la contractualisation, le financement au résultat et la mise en concurrence des opérateurs sont apparus. Cette nouvelle régulation repose moins sur les subventions que sur les marchés publics ou des financements indirects consistants à rendre solvables les bénéficiaires des services (crédits d’impôt, défiscalisation des dons, allocations individuelles de solidarité, etc.).

Réinventer les associations et leur relation à l’État

Les associations se retrouvent aujourd’hui face à un triple défi. D’abord, elles doivent renforcer leur fonction employeur. Les spécificités et le caractère atypique du travail associatif ont été largement documentés, de même que l’on a vu apparaître un patronat associatif auquel l’Union des employeurs de l’économie sociale et solidaire (UDES) s’efforce d’offrir un débouché dans le dialogue social. Ensuite, elles doivent consolider leurs modèles économiques, ce qui passe par la diversification de leurs ressources et de leurs activités. Enfin, si depuis la loi de 1901 la dimension socioéconomique des associations a pris de l’importance, au point qu’elles comptent aujourd’hui autour de 1,8 million d’emplois, elles doivent également revitaliser leur dimension sociopolitique, alors que l’on constate une baisse des participations bénévoles dans les secteurs les plus professionnalisés.

Cela plaide en faveur d’un nouveau cycle d’action publique reposant sur la co-construction des politiques entre les pouvoirs publics et les associations. Plutôt que d’alimenter la défiance à travers les coupes budgétaires ou un contrat d’engagement républicain qui fait craindre des sanctions administratives, l’État gagnerait à reconnaître pleinement la contribution à l’intérêt général des associations ainsi que leurs libertés démocratiques, dans l’esprit de la Charte des engagements réciproques, signée en 2014, et de la circulaire Valls qui l’a suivie.

Tout l’enjeu réside donc dans la capacité de la République à retrouver le souffle initial de la loi de 1901 tout en tenant compte de ce que les associations sont devenues.

The Conversation

Timothée Duverger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.06.2026 à 16:44

Associations : l’engagement résiste, les financements s’érodent

Guillaume Plaisance, Maître de conférences en sciences de gestion, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux - Université de Bordeaux
À l’occasion des 125 ans de la loi de 1901, les chiffres révèlent les profondes mutations du monde associatif français, entre engagement bénévole, emploi et tensions financières.
Texte intégral (1297 mots)

Il y a 125 ans, la loi de 1901 fondait le statut des associations. Avec 1,6 million de structures, 13 millions de bénévoles et près de 2 millions de salariés, les associations irriguent tous les domaines de la vie sociale. Pourtant, derrière ce poids considérable se dessine une réalité plus fragile, marquée par la précarité financière, les mutations du bénévolat et le recul du soutien public.


Définie comme « la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices » par la loi de 1901, l’association est une organisation à but non lucratif qui appartient, depuis la loi Hamon de 2014, à l’économie sociale et solidaire. Les associations sont pourtant bien plus que des organisations réduites à leur non-lucrativité : elles relèvent du tiers secteur et de la société civile et sont bien plus hétérogènes que l’on ne peut l’imaginer.

Les associations françaises aujourd’hui : quelle structure ?

La France compte environ 1 600 000 associations, une statistique qu’il est difficile d’affiner dans la mesure où de très nombreuses associations demeurent enregistrées par les services de l’État alors qu’elles ne sont plus réellement actives.

Chaque année, ce sont entre 65 000 et 75 000 associations qui sont créées, et ce de manière relativement équitable entre les milieux ruraux et urbains. Ramenées à la densité démographique la plupart des créations d’associations se situent dans le sud de la France.

Le salariat demeure l’exception dans le monde associatif : en 2024, moins d’une association sur dix emploie du personnel, soit un total de près de 2 millions de salariés. En outre, ces emplois sont très inégalement répartis : près de la moitié des associations employeuses comptent moins de trois salariés, tandis que 70 % des effectifs travaillent dans des structures de plus de 20 salariés. Le paysage associatif est ainsi marqué par de fortes disparités de taille, d’emploi et de ressources.

Les associations comptent donc essentiellement sur leurs bénévoles pour parvenir à fonctionner. On en compte entre 13 millions et 13,5 millions : 3 millions d’entre eux s’engagent plutôt ponctuellement et 10 millions tout au long de l’année.

Le bénévolat : indispensable, en pleine mutation

Les dernières études permettent de constater que 25 % des Français sont bénévoles dans au moins une association (contre 22,5 % en 2010). Ce sont 28 % des hommes et 22 % des femmes qui sont concernés.

Néanmoins, les engagements réguliers ont tendance à régresser pour peu à peu devenir des participations plus ponctuelles. La « colonne vertébrale » des associations, à savoir les bénévoles qui s’engagent quelques heures par semaine tout au long de l’année, repose sur les retraités, essentiellement des hommes. Il s’agit de 10 % des Français.

Contrairement aux idées reçues, l’âge des bénévoles est de moins en moins un facteur explicatif de l’engagement. Les 15-34 ans s’engagent plus, se rapprochant du niveau d’engagement des plus de 65 ans qui, de son côté, diminue.

Les différentiels générationnels se sont donc estompés et le désengagement progressif des seniors interroge vivement.

La fracture réelle est plutôt à regarder du côté du niveau de diplôme : les personnes peu diplômées ou ayant un CAP ou BEP sont deux fois moins engagées que les diplômés au-delà du bac+2 (32 %).

Des organisations en proie à des difficultés financières

Les associations sont 78 % à disposer d’un budget annuel inférieur à 10 000 euros. Et 32 % d’entre elles ont même un budget inférieur à 1 000 euros par an.

Le budget cumulé des associations françaises culmine quant à lui à 113 milliards d’euros. Plus de la moitié se retrouvent au sein des associations employeuses qui ont un budget moyen par association de 728 000 euros (celui d’une association sans salarié est proche de 7 000 euros). Les associations salariées s’appuient seulement sur 19 % de subventions.

L’idée reçue selon laquelle les associations sont construites en dépendance des autorités publiques en termes financiers est erronée. En revanche, leur absence empêche les associations de se développer, car il existe une relation forte entre les associations et l’État qui a longtemps délégué ses missions et attendu des associations qu’elles jouent un rôle majeur de cohésion et de structuration dans la société.

Pourtant, l’État se désengage : alors qu’en 2005, 34 % des ressources des associations étaient des subventions, cette proportion est tombée à 20 % en 2020. Les dons et mécénats, si souvent mentionnés comme un substitut aux subventions ne représentent que 5 % des ressources et restent encore peu accessibles à l’immense majorité des associations : leur activité appartient à des secteurs qui mobilisent habituellement moins de financements privés que le sport ou la culture.

En 2025, 29 % des associations sans salariés et 53 % de celles employeuses jugeaient leur situation financière difficile, voire très difficile. En conséquence, plus de soixante mille associations envisageaient de réduire leurs activités.

En somme, l’accumulation de nouvelles contraintes administratives, les signes croissants de défiance des partenaires publics (comme en témoigne le renforcement des contrôles – moins subis par les entreprises) et la raréfaction des financements mettent sous tension un secteur qui joue pourtant un rôle essentiel dans le maintien du lien social.

The Conversation

Guillaume Plaisance est Vice-président de Recherches & Solidarités.

29.06.2026 à 15:57

Petits-enfants d’immigrés : du diplôme à l’emploi, le modèle républicain tient-il ses promesses ?

Mathieu Ichou, Chargé de recherche à l’Ined, co-responsable de l’unité Migrations Internationales et Minorités (MIM), Ined (Institut national d'études démographiques)
Si, dans les familles immigrées, l’ascension scolaire est réelle, la génération des petits-enfants se heurte sur le terrain de l’emploi à des inégalités persistantes.
Texte intégral (1623 mots)

Si, dans les familles immigrées, l’ascension scolaire est réelle, la génération des petits-enfants se heurte sur le terrain de l’emploi à des inégalités persistantes et à certaines formes de déclassement. C’est ce que montrent les résultats d’un projet de recherche inédit, mené à l’Institut national d’études démographiques.


En France, environ une personne de moins de 60 ans sur trois a un lien généalogique avec la migration : soit parce qu’elle est elle-même immigrée (« première génération »), soit parce qu’elle est l’enfant d’un ou de deux parents immigrés (« deuxième génération »), soit parce qu’elle est le petit-enfant d’au moins un grand-parent immigré (« troisième génération »).

Cette troisième génération reste méconnue, car les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas de l’identifier. Les recherches sur les enfants d’immigrés ont déjà montré que leurs trajectoires scolaires et professionnelles sont très diverses : certains groupes atteignent des positions proches de celles de la population majoritaire sans ascendance migratoire, tandis que d’autres – notamment au sein des minorités racisées – restent plus exposés au chômage, à la ségrégation résidentielle ou aux discriminations.

Mais l’étude de cette deuxième génération ne permet pas toujours de savoir si ces écarts tiennent surtout à l’expérience migratoire des parents ou à des mécanismes plus durables, produits dans la société française elle-même. Les petits-enfants d’immigrés, nés en France de parents eux-mêmes nés en France, permettent de trancher : si des écarts subsistent encore à cette génération, ils signalent des mécanismes d’exclusion durables (ségrégation, discrimination, racisme), et non les seuls effets de la migration initiale.

Que deviennent ces petits-enfants d’immigrés en matière de diplômes et d’emploi ? Le modèle républicain tient-il ses promesses d’égalité, quelle que soit l’origine ?

Ce sont précisément les questions que nous nous sommes posées à travers le projet 3GEN, mené à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et financé par l’ANR. Grâce à l’enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), qui permet pour la première fois d’identifier directement les petits-enfants d’immigrés à grande échelle, les chercheurs et chercheuses impliqués dans le projet ont pu comparer les parcours de trois générations : les immigrés eux-mêmes, leurs enfants, et leurs petits-enfants.

Les analyses, que nous avons publiées avec Milan Bouchet-Valat, Louise Caron, Lucas Drouhot, Mathieu Ferry, Ognjen Obućina, Ariane Pailhé, Paul Siarry et Rosa Weber dans plusieurs revues scientifiques de premier plan (Revue française de sociologie, European Sociological Review, Demography et American Sociological Review) apportent des résultats inédits.

L’ascension scolaire sur trois générations

Le premier constat est celui d’une progression éducative importante. Les grands-parents immigrés arrivés en France dans l’après-guerre étaient, pour la grande majorité, sans diplôme : 72 % des grands-parents d’origine nord-africaine (Algérie, Maroc, Tunisie) et 55 % des grands-parents d’Europe du Sud (Portugal, Espagne, Italie) n’avaient aucun titre scolaire, contre 23 % pour les grands-parents nés en France de parents eux-mêmes français.

Leurs enfants et petits-enfants ont bénéficié de l’expansion du système scolaire français. Entre grands-parents et parents, la mobilité ascendante est frappante dans les familles immigrées : 67 % des trajectoires intergénérationnelles sont ascendantes dans les familles d’origine nord-africaine, et même 72 % dans les familles d’Europe du Sud, contre 54 % dans les familles de la population majoritaire.

Au final, les petits-enfants d’immigrés, pris dans leur ensemble, ont des trajectoires scolaires très proches de celles des personnes sans ascendance migratoire, notamment pour les petits-enfants d’immigrés sud européens.

Des inégalités qui persistent pour les descendants d’Afrique du Nord

La réalité est plus contrastée pour les petits-enfants d’immigrés nord-africains. Certes, ils progressent eux aussi nettement par rapport à leurs grands-parents et leurs parents. Mais des pénalités demeurent, tant dans l’accès à l’enseignement supérieur que dans la sortie du système scolaire sans aucun diplôme.

La situation n’est pas la même pour les filles et les garçons. Les petites-filles d’immigrés nord-africains connaissent des trajectoires scolaires favorables : elles sont même surreprésentées en haut de la distribution des diplômes. Ce sont principalement les petits-fils d’immigrés maghrébins qui concentrent les difficultés. Ils sont nettement plus représentés parmi les sortants sans diplôme, et nettement moins dans les classes préparatoires aux grandes écoles.

Ce contraste entre hommes et femmes au sein d’un même groupe d’origine n’est pas nouveau, mais il ne s’estompe pas à la troisième génération. Il suggère que les mécanismes à l’œuvre vont au-delà du simple héritage social familial, d’autant que les petits-enfants d’immigrés ont souvent grandi dans des milieux sociaux assez proches de ceux de la population majoritaire.

Le diplôme ne suffit pas : le déclassement professionnel subsiste

Une autre dimension, moins souvent examinée, est celle du déclassement : le fait d’exercer un emploi qui ne correspond pas à la formation obtenue. Le déclassement vertical désigne la situation où l’on est plus diplômé que les autres personnes occupant le même type de poste. Le déclassement horizontal renvoie au fait de travailler dans un secteur sans rapport avec son domaine d’études.

Le déclassement vertical touche surtout les immigrés à la première génération et s’explique essentiellement par la non-reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger. Dès la deuxième génération, formée en France, ce problème disparaît presque entièrement.

En revanche, le déclassement horizontal persiste de façon significative pour les hommes d’origine non européenne, et ce, jusqu’à la troisième génération. Davantage orientés vers des filières généralistes ou peu professionnalisantes, ils se retrouvent plus souvent dans des emplois sans lien avec leurs études.

L’intégration républicaine : entre promesses tenues et inégalités persistantes

Que conclure de l’ensemble de ces travaux ? La situation de la troisième génération nous renseigne moins sur l’immigration que sur le fonctionnement de la société française elle-même. Elle montre à la fois la force des processus d’égalisation au fil des générations et la persistance de certaines inégalités liées à l’origine.

D’un côté, une dynamique puissante de rattrapage scolaire est à l’œuvre sur trois générations. La mobilité sociale ascendante des familles immigrées est réelle quelle que soit l’origine, et les petits-enfants d’immigrés européens connaissent une véritable égalisation avec la population majoritaire. Ce résultat donne du crédit à l’idée d’une intégration progressive permise par les institutions françaises, notamment par l’école publique.

De l’autre côté, des frontières ethnoraciales persistent dans la durée. Les petits-fils d’immigrés nord-africains font face à des désavantages scolaires durables que l’origine sociale de leurs parents n’explique pas complètement. Les données de l’enquête TeO2 montrent d’ailleurs que ces petits-enfants déclarent plus souvent que leurs camarades sans ascendance migratoire avoir subi au moins un traitement injuste dans le cadre scolaire.

La persistance des inégalités à la troisième génération ne peut pas être rapportée seulement aux origines sociales modestes des grands-parents immigrés. Elles renvoient aussi à des processus de ségrégation et de discrimination qui continuent d’affecter les trajectoires scolaires et professionnelles. La promesse républicaine d’égalité des chances semble donc largement tenue pour les familles originaires d’Europe du Sud, mais reste inachevée pour les familles originaires d’Afrique du Nord.


Le projet 3GEN est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Mathieu Ichou a reçu des financements de l'ANR.

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