18.06.2026 à 17:05
Détroit d’Ormuz : quand les flux mondialisés deviennent des armes contre les démocraties
Texte intégral (3169 mots)
La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.
Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.
La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.
Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux » : lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.
Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.
Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.
Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.
Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.
C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.
Immunité des agresseurs, vulnérabilité des démocraties
Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.
La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.
Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.
Six types de vulnérabilités circulatoires
Tous les dilemmes de flux ne se ressemblent pas. On peut en distinguer six sous-types, selon la position de la vulnérabilité le long de la chaîne circulatoire (de la zone d’extraction au point de réception), auxquels s’ajoute un type transversal qui en cumule plusieurs.
Le dilemme d’accès à la source concerne l’entrée même dans la zone de production. La vulnérabilité est ici politique et territoriale avant d’être logistique.
Le dilemme de sortie régional, dont Ormuz est l’exemple le plus net, porte sur le goulet par lequel une ressource quitte sa région de production. Sa punissabilité est indifférenciée : bloquer le passage affecte l’ensemble du marché mondial, puisque tous les acheteurs de la zone de production empruntent le même verrou. La puissance coercitive qui en résulte est donc massive mais aveugle : elle frappe aussi bien les alliés que les adversaires de celui qui contrôle le passage.
Le dilemme de transit interocéanique, dont le détroit de Malacca (Asie du Sud-Est) offre l’illustration classique, concerne un point de passage situé non plus à la sortie de la zone de production, mais sur l’itinéraire reliant cette zone à un acheteur déterminé. Sa punissabilité est sélective : la puissance qui contrôle le détroit peut cibler les navires d’un État particulier (par inspection, ralentissement ou interdiction) sans interrompre le flux global. Il confère donc une valeur coercitive potentiellement plus élevée dans une relation bilatérale asymétrique.
Le dilemme d’acheminement concerne les corridors de circulation terrestres ou sous-marins et leurs infrastructures névralgiques (pipelines, interconnexions électriques). La destruction des gazoducs Nord Stream, en mer Baltique, en 2022 en a fourni la démonstration la plus dramatique.
Le dilemme de réception terminale porte sur les points d’entrée dans l’économie dépendante : ports, terminaux de gaz naturel liquéfié, câbles sous-marins.
Enfin, le dilemme cumulatif, sans doute le plus grave, présente deux caractéristiques conjointes : une même chaîne d’approvisionnement est successivement exposée à plusieurs types de vulnérabilités circulatoires, parmi les cinq dilemmes énoncés ci-dessus ; et chacun d’eux est suspendu au bon vouloir d’un acteur distinct, de sorte que la sécurisation d’un seul segment ne saurait suffire à réduire le degré d’exposition agrégé de l’ensemble. La vulnérabilité de flux est ainsi sérielle, et non localisée en un seul point stratégique. La situation énergétique chinoise en offre l’exemple quasi canonique. L’accès aux hydrocarbures du Golfe enchaîne un dilemme de sortie régional (Ormuz, sous influence iranienne), un dilemme de transit interocéanique (Malacca, sous contrôle naval américain) et un dilemme de réception terminale (les ports du littoral, exposés en cas de blocus). Aucune parade isolée ne suffit à protéger l’ensemble de la séquence. C’est précisément pour desserrer cet étau que Pékin investit massivement dans une stratégie de non-punissabilité par diversification des routes, grâce aux corridors terrestres centrasiatiques et pakistanais – les fameuses « routes de la soie » (Belt and Road Initiative).
La non-punissabilité comme horizon stratégique
Dans quelle mesure les démocraties libérales peuvent-elles faire face à ces vulnérabilités circulatoires ? La notion de non-punissabilité désigne l’ensemble des stratégies visant non à supprimer les chaînes de dépendances (objectif souvent irréaliste à court terme), mais à en empêcher l’instrumentalisation coercitive : faire en sorte que l’acteur contrôlant un segment critique ne puisse pas, ou ne veuille pas, s’en servir comme levier de pression. Il ne s’agit plus de rétablir un équilibre de puissance classique entre États, mais de restructurer l’architecture même des flux pour en neutraliser le potentiel punitif.
Cinq leviers complémentaires peuvent être mobilisés à cet effet :
la diversification des sources et des routes réduit la concentration des passages obligés et multiplie les alternatives en cas d’interruption ;
le stockage stratégique introduit une inertie temporelle qui amortit les effets immédiats d’une coupure ;
la réciprocité de la dépendance (rendre la rupture mutuellement coûteuse) diminue l’incitation à punir ;
la projection de puissance sur les segments critiques (présence navale dans un détroit, capacité de riposte sur un corridor terrestre) dissuade l’acteur qui contrôle le passage d’en exploiter le potentiel coercitif, ce qui équivaut à de la non-punissabilité par dissuasion ;
la substitution technologique, enfin, désamorce la vulnérabilité à sa racine : en remplaçant une ressource par une autre de moindre criticité d’approvisionnement, on se soustrait peu à peu à la vulnérabilité potentielle d’un flux menacé, ce qui rend tel ou tel point de passage stratégiquement indifférent. Le développement du nucléaire civil ou des énergies renouvelables produites sur le sol national, en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés, illustre ce levier.
Ces cinq instruments ne sont pas alternatifs mais complémentaires. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une « architecture de résilience circulatoire ».
Le paradoxe de l’opération « Epic Fury »
En frappant les capacités balistiques et le programme nucléaire iranien, Washington cherchait à résoudre l’un des foyers de tension les plus anciens du système international et à démontrer que la puissance prédominante, à l’échelle globale, pouvait encore imposer un ordre régional spécifique. Mais les conséquences circulatoires de l’opération ont, jusqu’ici, produit l’effet inverse : la fermeture d’Ormuz a transformé la punissabilité latente du détroit en instrument de rétorsion massive, déstabilisant des marchés bien au-delà du théâtre d’opérations.
Ce paradoxe révèle une tension structurelle : réduire un foyer de violence ne suffit pas si l’opération elle-même active d’autres vulnérabilités circulatoires. La non-punissabilité n’est donc pas seulement un objectif à atteindre en temps de paix ; elle doit être intégrée comme contrainte opérationnelle dans la planification des interventions militaires comme dans la conduite de la politique économique. Car toute stratégie économique ignorant la dimension circulatoire risque de déplacer la vulnérabilité plutôt que de la réduire.
Rien ne garantit, en outre, que les segments contrôlés par des acteurs provisoirement neutres ou amicaux le demeurent : comme l’a montré le retournement russe sur le gaz à partir de 2021, qui a ruiné en quelques mois la stratégie allemande du « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), une crise peut suffire à les faire basculer vers l’hostilité ou, plus simplement, vers la poursuite exclusive de leurs propres intérêts (en l’occurrence géostratégiques, en Ukraine).
Résilience polycentrique : repenser l’architecture des flux
La nouvelle configuration du système international impose désormais aux États de se doter d’une architecture de non-punissabilité : en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie, en matières premières critiques, en composants technologiques ; en créant des redondances dans les chaînes logistiques de sorte qu’aucun point de strangulation unique ne puisse être instrumentalisé ; et en développant avec les grands opérateurs logistiques privés (armateurs, opérateurs portuaires, gestionnaires de plateformes) des partenariats de sécurisation des flux qui ne dépendent pas exclusivement des alliances entre États. Présents sur plusieurs chaînes circulatoires à la fois, ces opérateurs disposent de canaux logistiques de substitution considérablement renforcés depuis les ruptures de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’un point de passage est bloqué, le flux bascule entre acteurs privés, avant même que la diplomatie et la géostratégie modifient le jeu en termes de puissance coercitive.
Le conflit iranien rend cette exigence particulièrement visible. Durant la guerre froide, les crises demeuraient davantage compartimentées : à la manière des cloisons étanches d’un paquebot, des disjoncteurs stratégiques limitaient leur propagation d’un théâtre d’opérations à l’autre. Cette relative étanchéité ne tenait pas seulement à la discipline des grandes puissances ; elle résultait aussi d’interdépendances moins profondes, moins concentrées et moins mondialisées.
La mondialisation des chaînes d’approvisionnement a rebranché les conflits « en série » plutôt qu’en dérivation : un choc en un point du réseau se propage désormais à l’ensemble du circuit. Restaurer des « disjoncteurs stratégiques » entre les crises ne relève donc pas seulement de la diplomatie ou de la puissance militaire. Cela passe aussi, et peut-être d’abord, par l’architecture des flux dont dépend la capacité même des démocraties à réagir.
Le conflit en cours en Iran est donc bien davantage qu’un épisode de plus dans la longue série de crises survenues depuis 1945. Il constitue le test grandeur nature d’une réalité qui engage l’avenir de la sécurité collective : l’asymétrie entre des acteurs déstabilisateurs (comme l’Iran), que leur position dans les réseaux protège des représailles, et des démocraties structurellement vulnérables à la coercition circulatoire, de par leurs dépendances d’approvisionnement. Apprendre à la gérer suppose d’anticiper, en amont de toute crise régionale, les dilemmes de flux qu’elle est susceptible d’activer – selon les six types que nous avons ici distingués.
Contenir l’enchaînement des conflits suppose de réduire cette punissabilité structurelle en construisant une architecture de résilience géoéconomique qui rende les démocraties moins vulnérables au chantage. C’est à cette condition que les flux cesseront d’être des armes qu’un acteur hostile finira tôt ou tard par retourner contre nous, et redeviendront ce qu’ils sont dans leur principe : des vecteurs de circulation, et non des instruments de coercition.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
18.06.2026 à 16:57
À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ?
Texte intégral (1410 mots)
Dans la prestigieuse École polytechnique, la dernière cérémonie de remise des diplômes a été perturbée par un groupe d’étudiants dénonçant l’influence de grands groupes sur les formations et les ravages de l’industrie sur l’environnement. Une action qui s’inscrit dans le sillage d’une série de prises de parole et de manifestations depuis 2020. Dans quelle mesure ce type de mobilisations marque-t-il un tournant dans l’engagement étudiant ?
Vendredi 12 juin 2026, un groupe d’élèves a fortement perturbé la cérémonie de remise de diplômes de l’École polytechnique. Portant des masques à l’effigie de Patrick Pouyanné (PDG de Total) et de Bernard Arnault (PDG de LVMH), les jeunes diplômés ont critiqué l’emprise, au sein de leur école, des « intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires ».
Après quelques heures seulement, de nombreux articles sur l’évènement ont été relayés dans les médias et les réseaux sociaux – une des vidéos de la scène compte déjà plus de 100 000 vues. On y entend notamment le slogan scandé par les manifestants :
« Et un, et deux, et trois degrés, pour Patrick Pouyanné ! »
La directrice générale de Polytechnique, Laura Chaubard, a immédiatement condamné la perturbation, estimant que le groupe ne « représente que lui-même » et qu’il a « instrumentalisé » la remise de diplôme.
L’histoire récente montre toutefois que la trentaine d’élèves qui ont manifesté vendredi dernier – sur les environ 500 présents – ne représente pas que « lui-même ». On se rappelle des mobilisations étudiantes contre l’implantation d’un centre R&D de Total sur leur campus (2000-2021), des pétitions et tribunes contre le projet d’un centre de recherche LVMH (2022), ou encore des élèves de Polytechnique qui ont signé le Manifeste étudiant pour un réveil écologique.
On se rappelle aussi que, dans une dizaine de grandes écoles, notamment les Mines de Paris et Sciences Po, des étudiants ont critiqué l’emprise de banques « polluantes » sur leurs formations (2024).
Reprenons aussi les discours très critiques de certaines promotions d’élèves de Polytechnique lors de leur remise de diplôme en 2022. Les accusations ont été, ici aussi, frontales et sans réserve : l’industrie, le capitalisme, l’école et la formation des élèves furent directement et conjointement critiqués. Les discours décrivaient la formation à Polytechnique comme « biaisée » et critiquaient un système devenu « dysfonctionnel ».
Un hacking politique
Si les jeunes diplômés des grandes écoles qui pointent du doigt publiquement certains groupes industriels ne représentent donc pas seulement « eux-mêmes », qu’en est-il de la critique de l’« instrumentalisation » ? La directrice générale de Polytechnique a raison sur ce point : la trentaine d’élèves a en effet détourné la remise de diplôme à des fins politiques. On comprend tout à fait sa réaction, comme celle – il faut le souligner – des nombreux élèves qui n’ont pas applaudi l’interruption.
Car le contraste est colossal. D’un côté, une remise de diplôme est un évènement festif et positif. C’est un rituel qui souligne la réussite. De l’autre, une critique radicale, politique et personnelle vient troubler cette ambiance festive. Mais ce n’est pas seulement ce contraste de forme qui explique le caractère explosif de l’action. C’est aussi le lieu de la scène : une grande école à qui on va souvent accoler des termes comme « prestigieux » et « élite ».
Si à cela on rajoute le fait que Polytechnique est une grande école militaire – et que les élèves ont un « devoir de réserve » qui les empêche de s’exprimer publiquement – tous les ingrédients sont réunis pour expliquer le retentissement médiatique actuel. Une école d’ingénieur qui forme de « bons soldats » capables de trouver des solutions aux problèmes actuels voit d’un mauvais œil des militants masqués qui vont « poser problème » en dénonçant l’emprise des grands groupes sur leur école.
Les nombreux commentaires postés en réaction aux vidéos diffusés sur les réseaux montrent que la perturbation ne fait pas l’unanimité. D’un côté, de nombreux internautes soulignent le « courage » des jeunes diplômés et leur lancent des « bravo ». De l’autre, les manifestants sont accusés d’être « hypocrites », car ils n’ont pas refusé leur diplôme ou quitté l’école.
Qualifiant la perturbation de « révolution bourgeoise », de nombreux commentaires supposent que les manifestants vont, dans le futur, travailler dans le même type de groupes qu’ils dénoncent et rouler en « Ferrari ».
Qu’est-ce qui a changé depuis 2022 ?
Qu’est-ce qui a changé depuis le discours très remarqué des huit « déserteurs » d’AgroParisTech lors de leur remise de diplôme – discours qui a instauré un nouveau phénomène au sein des grandes écoles : le « hacking » des remises de diplôme à des fins politiques ?
D’un côté, les perturbations et discours critiques se ressemblent au fil des années. On observe un certain goût pour la mise en scène ; une critique systémique assez franche, parfois radicale ; une focale sur les questions écologiques et climatiques, et des directions qui n’apprécient guère les perturbations. Mais, de l’autre, la critique a aussi évolué. Par exemple, au sein d’écoles dans lesquelles la critique était beaucoup moins radicale et audible, on va aussi observer de vives manifestations, comme cela a été le cas en novembre 2024 aux Mines de Paris.
Ensuite, les stratégies et le répertoire des mobilisations étudiantes se sont considérablement élargis. Si la parole reste le vecteur essentiel lors des mobilisations, s’y ajoute dorénavant une variété d’autres gestes, comme mettre des masques, déchirer son diplôme, ou encore démissionner avant de recevoir son diplôme.
Les discussions actuelles (et passées) ne se résument pas à une friction entre science et politique. Car ces discussions touchent à la substance même de ce qu’est un ingénieur. L’identité « classique » de l’ingénieur est celle d’une figure qui contrôle, qui conçoit des solutions et qui évacue toute forme d’affect et de politique.
Les mobilisations de plus en plus nombreuses et variées des jeunes diplômés montrent qu’une nouvelle identité est en train de concurrencer cette identité classique : une figure « écologiste », plus réflexive, plus critique, plus engagée, qui met en scène l’affect et le politique.
Les ingénieurs ne se laissent plus mettre dans une case.
Morgan Meyer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 17:42
Solitudes en France : les origines politiques et sociales du « problème »
Texte intégral (2074 mots)
Présentée au cours de l’histoire tour à tour comme une déviance ou comme un espace de ressourcement, la solitude est devenue depuis les années 2000 un problème public dont s’emparent les politiques. Mais lorsque l’on parle de restaurer le lien social, n’occulte-t-on pas les inégalités profondes dans lesquelles la montée de l’isolement trouve son origine ?
Le 11 mai dernier, installée en présence de la presse dans un PMU de Loos-en-Gohelle, commune du Pas-de-Calais, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes et candidate déclarée à l’élection présidentielle de 2027, a annoncé vouloir faire de la solitude un thème central de sa campagne.
D’où vient cette intention, sachant que, avant de constituer un potentiel domaine d’intervention publique, la solitude a surtout été appréhendée par les autorités, comme une déviance individuelle passible de sanctions ? Comment la solitude est-elle devenue un problème public ? Par ailleurs, la manière dont ce problème est présenté officiellement permet-elle de bien en cerner les origines ?
Pour le savoir, il faut examiner le temps court des alertes et des mesures de la solitude, du début des années 2000 à aujourd’hui, et comprendre comment il s’articule avec le temps long de la solitude comme caractéristique de la « société des individus », laquelle trouve son origine, selon le sociologue Norbert Elias, dans le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne.
L’écho des alertes
Durant l’été 2003, la France hexagonale est frappée par une canicule précipitant le décès de 15 000 personnes – une majorité de personnes âgées – et nécessitant l’enterrement dans le carré des « indigents » de Thiais (Val-de-Marne) des Parisiens dont le corps n’avait pas été réclamé par leur famille. L’événement montre à tous que l’on peut mourir, en pareilles circonstances, par défaut d’entourage social et d’accompagnement institutionnel.
Un an plus tard, exprimant une certaine volonté politique de tirer les leçons de cette catastrophe, le rapport remis au premier ministre par Christine Boutin, alors députée Union pour un mouvement populaire (UMP) des Yvelines, et intitulé « Pour sortir de l’isolement. Un nouveau projet de société » est publié : il établit le caractère global du « problème » et formule un ensemble de recommandations. L’une des répercussions notables du rapport est le lancement de « Mona Lisa », la Mobilisation nationale contre l’isolement des âgés, laquelle vise à enrôler des bénévoles dans des missions de visites.
En 2010, le « problème » bénéficie d’un nouveau coup de projecteur politique lorsque le premier ministre François Fillon récompense l’engagement du collectif associatif Pas de solitude dans une France confraternelle, en lui attribuant le label de grande cause nationale pour l’année 2011. Puis, en 2020, surgit la crise du Covid-19 : en venant raviver les souvenirs des détresses de solitude que mit en évidence la canicule de 2003, cette crise relance le débat public sur le phénomène.
Le poids des mesures
Depuis le rapport Boutin, nombre de travaux mobilisent l’indicateur d’isolement relationnel conçu à la fin des années 1990 par des chercheurs de l’Insee. Il consiste en une mesure des solitudes établie « à partir du nombre de conversations à caractère personnel d’une durée supérieure à cinq minutes que les personnes déclarent avoir eues au cours de la semaine (par convention, sont considérées isolées sur le plan relationnel les personnes ayant quatre interlocuteurs ou moins par semaine) ».
Le présent indicateur permet notamment de montrer, en 2003, que « deux groupes sociaux sont particulièrement touchés : les personnes âgées et les personnes socialement défavorisées ». Ces mesures de l’expérience de la solitude s’articulent à la mesure du sentiment de solitude, que les individus soient objectivement seuls ou non. À la faveur de cette double attention pour les pratiques et les représentations, le terme générique de solitudes, sorte de synthèse de ces deux dimensions, s’impose peu à peu pour désigner le « problème ».
En parallèle, des organisations privées impliquées dans l’action contre la solitude s’emploient aussi à (faire) produire des statistiques. Ainsi paraît, en 2010, la première étude annuelle sur les « solitudes en France » de la Fondation de France. Celle-ci indique qu’environ 4 millions de personnes de plus de 15 ans sont touchées par l’« isolement relationnel ».
L’ensemble de ces travaux statistiques établit qu’au fil des ans il y a toujours davantage, sinon de personnes sans personne, tout au moins de personnes frappées d’un sentiment de solitude. La mesure des effets de la solitude est aussi accomplie, pointant alors les dangers pour la santé physique et la santé mentale qu’elle induit. Et des études jusqu’ici principalement conduites à l’étranger font état des dangers que le « problème » fait courir à la cohésion sociale et à la démocratie.
C’est d’ailleurs dans le cadre d’un mouvement d’intérêt international pour celui-ci que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) désigne la solitude, en 2024, comme un problème mondial de santé publique.
Événements de nature dramatique relayés par les médias, mesures statistiques et annonces officielles contribuent à donner une assise politique et sociale au « problème ». Mais pour comprendre son origine véritable, l’examen de ses fondements historiques est aussi nécessaire.
Le temps long de la construction du « problème »
Le « problème » trouve son origine dans la longue histoire de l’individualisme, laquelle doit beaucoup, comme le soutient le sociologue Norbert Elias, à la différenciation des fonctions sociales au sein des « sociétés développées » gouvernées par des États centralisés. Selon un paradoxe apparent, ces processus conduisent les individus à s’envisager « comme […] des monades sans fenêtres, des “sujets” isolés ».
Avec cette vision du monde, on touche à un ressort crucial du « problème de la solitude », étant donné que les individus sont devant elle inégaux : tandis que les unes et les uns possèdent les ressources pour trouver leur bonheur dans la rupture (apparente) avec le social, norme dominante construite par les catégories dominantes, celles et ceux dépourvus de ces ressources sont comme condamnés à vivre une « solitude négative », révélatrice et créatrice de difficultés et de souffrances.
À lire aussi : Personnes âgées : contre l’isolement et la « mort sociale », des politiques publiques à réinventer ?
Dans la période contemporaine, l’action de l’État est prépondérante dans cette assignation, d’où l’importance, aussi, de considérer que le « problème » a partie liée avec d’autres problèmes publics et leur traitement politique.
L’impact de l’action politique et publique
La matrice idéologique de ce traitement est le néolibéralisme tel qu’il fut imaginé à la fin des années 1920. Celui-ci place les individus en compétition les uns avec les autres, du début jusqu’à la fin de la vie, présente une dimension autoritaire et conservatrice particulièrement délétère pour les minorités (sexuelles, ethno-raciales, individus handicapés), et favorise l’épanouissement d’un « capitalisme numérique » qui recompose les interactions sociales.
Le néolibéralisme incline ainsi les pouvoirs au choix des inégalités et au renforcement des injustices spatiales, à l’installation, également, du chômage de masse, et aux mots d’ordre de la restriction des dépenses publiques à caractère social et sanitaire… : autant d’orientations engendrant des « coupures sociales » posant problème.
Qui plus est, même lorsqu’ils semblent s’employer à atténuer les incidences néfastes du néolibéralisme sur les vies, les pouvoirs continuent encore à consolider l’édifice des solitudes « à problèmes ». Un exemple remarquable est l’allongement de la vieillesse. Symbole du progrès médical et de la protection sociale, l’avènement du « troisième âge », puis du « quatrième âge », constitue aussi, à mesure que les membres de l’entourage disparaissent ou s’éloignent, un générateur de solitude, puisque la société ne garantit pas à ses membres la sociabilité minimale capable d’éviter aux individus, d’une part, le sentiment de ne plus intéresser personne et, d’autre part, le fait d’être littéralement oublié du monde.
Dans ce contexte, les encouragements officiels au développement du « pouvoir d’agir », de sorte que les individus reprennent le contrôle sur leur existence, à l’épanouissement du « lien social » à travers l’engagement bénévole auprès des individus considérés comme souffrant de la solitude, et à la multiplication des tiers-lieux, censés permettre à quiconque de trouver, notamment dans le cadre du travail indépendant, des foyers de sociabilité, apparaissent à la fois dérisoires et salutaires.
Dérisoires parce que ces mots d’ordre politique et les initiatives locales et ponctuelles qui en émanent sont la plupart du temps impuissants à transformer les vies des individus. Salutaires parce que ces discours et ces actions offrent néanmoins à celles et ceux qui les écoutent et en bénéficient une attention de nature, sinon à renouer avec une « vie sociale » moins éloignée des normes dominantes, tout au moins à trouver des ressources rendant les solitudes supportables.
Le « problème de la solitude », autrement dit le problème des solitudes qui posent problème, peut s’éclairer d’abord à la lumière de l’attention politique qui semble lui être portée, à condition de le réinscrire dans l’histoire de l’individualisme qui commande, in fine, les ressorts et les expressions concrètes de cette attention.
Pour l’heure, car il se limite essentiellement à des alertes officielles et à des soutiens symboliques aux forces associatives, l’intérêt politique pour ce problème se condamne à rester quasiment sans effets sur le partage inégal de la solitude « positive » et des « richesses de sociabilité ». Les expressions de cet intérêt révèlent ce dont la solitude « à problèmes » est le nom véritable : la construction politique d’une société divisée entre les individus sachant être à la fois seuls et connectés socialement et les autres, incapables de faire ces mouvements entre solitudes épanouissantes et connexions avec autrui.
Sylvain Bordiec a reçu des financements de l'ANR pour le projet AMAP (Précarité alimentaire)
17.06.2026 à 17:40
Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?
Texte intégral (2417 mots)

La France compte, selon les estimations, entre 74 millions et 79,8 millions d’animaux de compagnie, parmi lesquels on trouvera quelque 33 millions de poissons, presque 17 millions de chats, 10 millions de chiens. Mais quels liens nous unissent à ces êtres qui partagent notre quotidien ? Font-ils partie de notre famille ? Sont-ils nos enfants ?
C’est l’un des questionnements qu’abordent la chercheuse en études animales Émilie Dardenne et le juriste François-Xavier Roux-Demare dans le Que sais-je consacré aux animaux de compagnie. En voici plusieurs extraits.
L’enquête Ipsos–Santévet de 2025 montre que les animaux de compagnie, en particulier les chats et les chiens, occupent une place centrale dans la vie des Françaises et des Français. Pour 67 % d’entre eux, il est impossible d’envisager une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’aime pas les animaux.
L’attachement se manifeste aussi dans la vie quotidienne : beaucoup adaptent leurs loisirs (55 %), et certains iraient jusqu’à changer de partenaire pour leur animal (22 %). Les jeunes générations semblent particulièrement investies : les 18-24 ans déclarent être prêtes et prêts à adapter leur travail, leurs loisirs ou leur lieu de vie pour le bien-être de leur animal.
Un membre de la famille pour deux tiers des Français
Ces résultats peuvent être interprétés comme l’indice d’une dynamique zooinclusive en construction, dont le caractère inédit à l’échelle historique demande néanmoins à être étayé. Les Françaises et les Français considèrent largement leur compagnon comme un membre de la famille (69 %), voire comme un enfant ou un meilleur ami. Il est célébré à Noël ou à son anniversaire, et près d’un tiers le laisse dormir dans leur lit.
L’étude constitue un indice de transformation des mentalités : l’animal joue un rôle affectif majeur, souvent comparable à celui d’un proche humain. L’enquête suggère que la relation des Françaises et des Français à leurs animaux de compagnie devient de plus en plus intime et émotionnelle. Plus d’un tiers considère leur compagnon non humain comme leur enfant, un chiffre encore plus élevé chez les femmes (42 %) et particulièrement chez les 35-44 ans, où il atteint 46 %.
Ce lien intime, « filial », est revendiqué par nombre de propriétaires, qui évoquent un attachement comparable à celui d’un parent pour son enfant. Les bénéfices perçus en matière de santé mentale sont également massifs : 95 % des propriétaires disent que leur compagnon améliore leur bien-être. Les chiens, en particulier, procurent un sentiment de sécurité (69 %).[…]
Une relation aux bénéfices multiples
Si les bénéfices obtenus par la vie partagée avec un animal de compagnie n’excluent pas certains risques sanitaires, comme la rage ou la toxoplasmose, cette relation procure plusieurs avantages physiologiques : elle favorise la diminution de l’anxiété, de la tension artérielle et du risque cardiaque. Les sorties favorisent en outre la mobilité et augmentent la probabilité d’entamer des conversations avec d’autres personnes humaines, elles-mêmes en promenade avec leur chien ou bien attirées par l’animal (mais aussi, parfois, agacées par sa présence et le risque de morsure ou de déjections laissées sur l’espace public).
Les animaux de compagnie fournissent à leurs hôtes humains une forme de « sécurité ontologique » dans une époque d’éclatement des valeurs et des institutions traditionnelles. La sécurité ontologique (concept sociologique formulé par Anthony Giddens) est le sentiment fondamental de stabilité et de continuité qui permet à une personne de se sentir en sécurité dans le monde. Elle repose sur des routines rassurantes, des relations fiables et une identité cohérente.
Les animaux de compagnie contribuent à cette sécurité en offrant une présence stable et prévisible à leurs gardiennes et gardiens, en participant à la création de routines et de rituels quotidiens (promenades, repas, soins), en procurant une base affective sûre, sans jugement ni rupture, et en renforçant le sentiment d’être utile, reconnu et aimé. Ainsi, les animaux de compagnie semblent favoriser un sentiment de sécurité ontologique et apporter un sens à la vie de leurs humaines et de leurs humains.
D’où vient cet attrait ?
Les animaux exercent une forte influence sur le bien-être humain pour des raisons à la fois biologiques et évolutionnaires. Selon l’hypothèse de la biophilie d’Edward Wilson, les êtres humains et une partie des animaux non humains sont instinctivement attirés les uns vers les autres, ce qui favorise des relations bénéfiques. Pour Homo Sapiens, cette attirance s’exprime surtout envers des animaux perçus comme « mignons ». La théorie évolutionniste propose que l’intérêt humain pour les autres animaux découle de notre histoire évolutive : pendant des millénaires, notre survie a dépendu d’eux pour la chasse, la protection, le transport, l’élimination de ceux qui sont considérés comme nuisibles. Ainsi, les relations anthropozoologiques ont présenté un coût faible par rapport aux bénéfices importants qu’elles procuraient.
Une relation hybride
Une récente étude hongroise fondée sur une approche multidimensionnelle de la relation entre le chien et sa ou son propriétaire a mis ce lien en comparaison avec quatre types distincts de liens humains : le lien familial, le lien au sein du couple, le lien amical et la relation parent- enfant. Il a été montré que la relation entre un chien et sa ou son propriétaire présente des niveaux élevés de satisfaction, de soutien et de compagnie, ainsi qu’un faible degré d’interactions négatives, comparativement à la plupart des relations humaines. Cette relation est hybride : elle combine des traits de la relation parent-enfant et de l’amitié intime.
L’étude signale en outre que cette relation interspécifique repose sur une dynamique de pouvoir plus asymétrique que celle qui préside généralement aux relations humaines, les propriétaires exerçant un contrôle important sur la vie de leur compagnon. En ce qui concerne le chien, on parle aujourd’hui d’une « socialité » avec l’être humain.
La relation est si étroite que le chien se socialise à l’humain, développant une proximité parfois supérieure à celle qu’il entretient avec ses propres congénères, selon les critères des espèces sociales fondés sur la coopération et l’attraction réciproque. […]
Des familles plus qu’humaines
Vivons-nous donc une nouvelle ère où la famille devient plus qu’humaine ? Selon toute vraisemblance, oui. La philosophe Heather Stewart a analysé la pression sociale exercée sur les femmes sans enfants, qui doivent souvent répondre à des questions intrusives comme : « Pourquoi n’as-tu pas encore d’enfants ? »
Ces questions reposent sur des normes de genre profondément ancrées. On attend des femmes qu’elles deviennent mères pour accomplir leur féminité. Les femmes sans enfants sont alors perçues comme de pauvres âmes qui auraient raté leur vie ou comme des égoïstes. Les féministes critiquent ce présupposé, montrant qu’il enferme les femmes dans une vision hétéronormative de la famille et du rôle féminin. Stewart veut cependant éclairer un autre implicite : l’idée que la parentalité ne peut concerner que des enfants humains.
Au contraire, elle soutient qu’il peut être moralement cohérent de se considérer comme parent, même si l’on prend soin au quotidien d’un non-humain. Les liens affectifs et les soins fournis à cet individu peuvent, dans certains cas, correspondre aux relations parent-enfant. Ces liens sont engageants, ils impliquent de l’amour, un attachement et une responsabilité. Beaucoup d’êtres humains reçoivent de leurs compagnons animaux les mêmes sources de sens, de joie et de défis que dans la parentalité humaine. Ces relations sont parfois les plus importantes de la vie de ces personnes.
Stewart défend donc la légitimité morale de la parentalité interspécifique. Elle redéfinit le concept même de parentalité : ce qui fait un parent, selon elle, n’est pas la biologie, ni le fait d’avoir donné naissance à un enfant, c’est l’intention d’assumer le rôle de parent et le travail quotidien de soin qui va avec. Selon cette conception, certaines relations anthropozoologiques peuvent être considérées comme authentiquement parentales.
L’approche défendue par Stewart permet de « queeriser » le concept de famille en ouvrant la parentalité à des formes non normatives et non centrées sur la reproduction biologique ou le couple hétérosexuel. Reconnaître la parentalité interspécifique aurait des implications sociales et politiques : cela contribuerait à élargir la notion de famille, à mieux comprendre les deuils et les attachements en dehors des seules relations humaines, à revoir certaines politiques, notamment celles qui sont liées au logement, aux congés, aux droits des familles.
Des figures parentales ?
Les travaux de John Archer montrent, parmi d’autres, que l’affection humaine pour les animaux de compagnie s’explique par une combinaison de facteur psychologiques, sociaux et évolutionnaires. Archer souligne que s’il est communément admis que les animaux de compagnie jouent parfois le rôle de substituts d’enfants, ils peuvent aussi, à l’inverse, endosser celui de figures parentales. Les chiens, en particulier, sont perçus comme des sources de sécurité. Leur présence rassure, apaise l’anxiété et procure un sentiment de compagnie.
Selon Laura Gillet et Enikő Kubinyi, un mécanisme d’adaptation culturelle pourrait aussi expliquer ce phénomène : sous l’effet des transformations de leur environnement, certains humains auraient redirigé leurs besoins de soin et d’éducation des enfants vers des animaux non humains. Dans les sociétés postindustrielles où les familles comptent moins d’enfants, les animaux de compagnie – surtout les chiens – deviennent des objets majeurs d’affection. Ils s’intègrent facilement aux modes de vie mobiles et rapides. Il est plus simple de les faire voyager. Ils n’ont pas d’obligations scolaires et ils peuvent être cédés ou même « supprimés » si nécessaire. Très sociaux, ils facilitent aussi la sociabilité de leurs propriétaires.
Des relations adaptées aux sociétés postindustrielles
Ainsi, selon Heidi Nast, les animaux de compagnie incarnent des formes d’attachement et de sociabilité particulièrement adaptées aux valeurs et contraintes des sociétés postindustrielles. On compte d’ailleurs désormais des DINKWADs (pour « Double Income, No Kids, With A Dog »), des couples dont les membres touchent chacun un salaire, qui n’ont pas de progéniture humaine mais qui possède un chien.
Pour nuancer cela, citons une étude publiée en 2025, par Jaining Li et Nichol Li, qui a mis en évidence le fait que les propriétaires d’animaux qui s’appuyaient trop fortement sur leurs animaux de compagnie comme substituts aux relations humaines étaient plus susceptibles d’éprouver un sentiment de solitude et un mal-être psychologique.
Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
François-Xavier Roux-Demare ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:23
Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale
Texte intégral (1913 mots)
Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.
Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.
Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.
Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.
Pourquoi s’intéresser à l’histoire des marraines de guerre américaines
En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.
La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.
Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.
Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.
Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.
Femmes américaines et actions humanitaires
Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.
En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.
Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.
Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.
Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.
Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.
Le rôle des Américaines dans la reconstruction de la France
Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.
Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.
S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.
À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.
Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.