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24.05.2026 à 12:29

Affaire Sarkozy : faut-il repenser l’infraction d’association de malfaiteurs ?

Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre
Que recouvre l’infraction d’« association de malfaiteurs » ? Comment est-elle apparue dans la loi française ? A-t-elle sa place dans un État de droit démocratique ?
Texte intégral (1867 mots)

Nicolas Sarkozy a été condamné en septembre 2025, en première instance, à cinq ans de prison ferme pour « association de malfaiteurs » dans le cadre des soupçons de financement de sa campagne présidentielle de 2007 par la Libye. L’ex-chef de l’État a fait appel de cette décision (à la suite de laquelle il avait passé vingt jours très médiatisés en prison). Ce second procès est en cours, Nicolas Sarkozy reste, entre autres, accusé d’être l’« instigateur » d’une association de malfaiteurs. Au-delà de la gravité des faits reprochés dans cette affaire, que recouvre cette infraction ? Comment est-elle apparue dans la loi française ? A-t-elle sa place dans un État de droit démocratique ?


Comme ce fut le cas en première instance, la poursuite de Nicolas Sarkozy du chef d’association de malfaiteurs en vue de la conclusion d’un pacte de corruption est au cœur de l’accusation formée à son encontre. Comme à l’autonome dernier, ses défenseurs affirment que cette accusation ne reposerait que sur l’existence de relations ou d’amitiés préexistantes, sans la preuve d’un acte matériel de corruption pouvant être reproché à l’ancien locataire de l’Élysée.

D’une certaine façon, ses défenseurs ont raison.

Le délit d’association de malfaiteurs permet d’engager la responsabilité pénale d’une personne sans avoir à établir son implication directe dans la réalisation du crime projeté par l’association : il suffit de démontrer sa participation à l’entente formée à cette fin. Une forme de répression qui, pas plus que l’exécution provisoire d’une condamnation pénale, n’est réservée aux classes dirigeantes. Mais une forme de répression qui, il est vrai, interroge du point de vue des exigences de l’État de droit démocratique.

Un délit créé en réaction autoritaire à la Révolution

Au fondement de l’ordre pénal libéral et républicain proclamé en 1789, il y a en effet la volonté – dans une société désormais fondée sur le primat de la liberté individuelle – de prémunir l’individu de toute forme d’arbitraire des pouvoirs publics. Une protection qui suppose notamment que l’on ne puisse être mis en cause qu’en raison de son propre fait – et non celui d’autrui – et d’actes matériels, non de simples intentions, réelles ou supposées.

Or, en son principe même, le délit d’association de malfaiteurs vient, au moins indirectement, remettre en cause ces garanties. Son introduction dans le Code pénal de 1810 est d’ailleurs l’une des manifestations de la réaction autoritaire aux acquis de la Révolution qui caractérise, pour partie, le Premier Empire. En permettant de retenir la responsabilité pénale de personnes du seul fait de « l’organisation de bandes ou de correspondance entre elles », l’article 266 du Code pénal napoléonien permet ainsi de réprimer une personne aux seuls motifs de son association avec d’autres et aux desseins criminels qu’on leur prête.

Instituée pour lutter contre les « brigands » qui sévissaient à la fin du XVIIIᵉ siècle, cette incrimination va toutefois assez rapidement tomber en désuétude.

En réalité, c’est à la fin du siècle suivant que se forge l’acception contemporaine de l’association de malfaiteurs, qui constitue l’un des outils répressifs adoptés pour lutter contre un mouvement anarchiste alors en plein essor et dont l’action parfois violente va servir de motif à une répression débridée.

En décembre 1893 et juillet 1894, trois lois, bientôt qualifiées de « scélérates », sont adoptées dans le but explicite de donner le maximum de latitude au pouvoir répressif face aux menées anarchistes. Promulguée le 18 décembre 1893, c’est la deuxième qui introduit le délit d’association de malfaiteurs dans sa forme actuelle, la définissant comme « tout groupement formé ou entente établie en vue de la préparation » d’une infraction.

Transposé dans le Code pénal en 1981, ce délit verra son champ d’application étendu en 1994 puis à nouveau en 2001 : ne ciblant initialement que les associations formées en vue de la préparation d’un crime, il vise aujourd’hui toute préparation collective d’un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement. En 1996, le législateur introduit parallèlement l’infraction d’association de malfaiteurs terroriste, dont les éléments constitutifs sont les mêmes, la spécificité ne tenant qu’à la nature du projet criminel.

Un risque arbitraire fort

Dès l’origine, ces éléments constitutifs sont rédigés de façon particulièrement large, pour ne pas dire extensive. Ceci favorise une répression tendanciellement arbitraire, en ce qu’elle permet de condamner des personnes non en raison de leur fait personnel, non en raison d’un acte matériel consommé, mais en raison de leur seule association avec des individus impliqués dans la préparation d’un projet délictueux.

La Cour de cassation considère ainsi la responsabilité pénale de la personne engagée par sa seule présence au lieu de réunion habituel d’une organisation criminelle ou sa seule participation à une discussion. En outre, le fait que la personne ignore la nature du projet criminel préparé – voire que ce dernier ne soit pas précisément défini – n’empêche pas de caractériser le délit d’association de malfaiteurs. En d’autres termes, il suffit de fréquenter, fut-ce ponctuellement, des personnes envisageant la réalisation d’une infraction, pour être soi-même mis en cause.

Ce risque d’arbitraire est encore plus exacerbé en matière terroriste. Le propre de cette qualification est en effet de présenter un caractère foncièrement subjectif. Aux termes de l’article 421-1 du Code pénal, un crime ou un délit terroriste est en réalité une infraction de droit commun – tel un meurtre, un enlèvement ou encore des destructions par incendie – mais qui se trouve « en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Une définition qui offre aux autorités répressives une marge d’appréciation considérable.

Définir ce qui trouble gravement l’ordre public implique déjà une approche nécessairement subjective, dépendant de la sensibilité relative des pouvoirs publics – et des médias – à tel ou tel fait criminel.

Mais déterminer si la personne avait également l’intention spécifique d’intimider ou de terroriser autrui par son geste, ouvre inévitablement sur l’arbitraire, a fortiori lorsqu’on se situe au stade des actes préparatoires. On constate ainsi que le recours à l’incrimination d’association de malfaiteurs terroriste permet de mettre en cause des personnes n’ayant aucune implication dans la préparation d’un quelconque projet d’attentat, mais au seul motif de leur adhésion réelle ou supposée à une idéologie perçue comme encourageant la criminalité terroriste (fréquentation d’un lieu de culte où sont tenus des propos belliqueux, liens amicaux avec une personne décrite comme « radicalisée »…). Une fuite en avant répressive qui, en outre, ne fait qu’amenuiser l’efficacité bien comprise de la lutte contre la délinquance.

L’expérience nous enseigne en effet que moins les critères de mise en cause sont précis, plus la répression manque sa cible. Les perquisitions menées sous couvert de l’état d’urgence déclaré en novembre 2015 pour lutter contre la criminalité terroriste, qui pouvaient être ordonnées sans autre critère que l’existence d’une « menace pour l’ordre public », ont permis de mettre en évidence des infractions terroristes dans moins de 1 % des cas et sans jamais permettre de déjouer un projet d’attentat imminent.

Pour une définition plus précise de l’association de malfaiteurs

Pour autant, l’association de malfaiteurs peut aussi être utilisée pour sanctionner – et ainsi prévenir – de véritables projets criminels avant qu’ils ne soient mis à exécution, notamment en matière terroriste.

Mais si l’on veut que l’action des services répressifs cesse de se disperser pour se concentrer sur ces seuls faits, il est nécessaire de définir de façon beaucoup plus stricte l’incrimination de la préparation d’un acte délictueux. D’une part, en la circonscrivant à une liste limitative d’infractions, en privilégiant bien sûr les plus graves d’entre elles (homicides, criminalité organisée…). D’autre part, en ciblant non les relations de la personne, mais uniquement la commission d’actes préparatoires objectivables (acquisition ou confection d’armes ou d’explosifs, transactions financières, actes de repérage…).

Ainsi pourrait se mettre en place une réponse pénale qui, en se conformant davantage aux exigences de l’État de droit démocratique, n’en serait que plus efficace.

The Conversation

Vincent Sizaire est magistrat

21.05.2026 à 15:45

« L’immigration est une composante centrale de la société française »

Cris Beauchemin, Chercheur, Directeur délégué à la valorisation, Ined (Institut national d'études démographiques)
L’enquête « Trajectoires et Origines 2 (TeO2) » permet de mieux documenter la place de l’immigration dans la société française ainsi que les trajectoire des immigrés et de leurs descendants.
Texte intégral (3146 mots)

Quels sont les parcours des personnes immigrées et de leurs descendants en France ? Quelles discriminations ressenties ? Plus largement, quelle est la place de l’immigration dans la société française ? Pour répondre à quelques-unes de ces questions, l’Institut national d’études démographique (Ined) et l’Insee ont mené l’enquête « Trajectoires et Origines 2 »), inédite par son ampleur. Un ouvrage collectif issu de cette enquête menée en 2019-2021, à rebours de certaines idées reçues sur l’immigration, vient de sortir aux Éditions de l’Ined. Entretien avec Cris Beauchemin, qui a codirigé l'ouvrage.


The Conversation : Quels sont les objectifs de cette enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2) et quelle méthodologie avez-vous mise en place pour les atteindre ?

Cris Beauchemin : Le but était de dresser un tableau aussi complet que possible de la position des immigrés et de leurs descendants dans la société française. Notre principal instrument : la réalisation d’une nouvelle enquête avec l’Insee, qui renouvelle celle réalisée dix ans avant, TeO1, sur un nouvel échantillon. C’est une enquête unique par son ampleur, portant sur plus de 27 000 personnes, âgées de 18 à 59 ans, qui ont répondu aux enquêteurs de l’Insee lors d’entretiens durant souvent plus d’une heure.

La collecte, longue, a duré de juillet 2019 à janvier 2021. Cette enquête comporte deux particularités par rapport aux enquêtes classiques de statistique publique. La première est d’être multi-thématique – portant sur l’emploi, le logement, la famille, la santé, les discriminations, les pratiques culturelles, politiques, et religieuses, etc. ce qui fait sa grande richesse. La deuxième est que les immigrés et leurs descendants sont surreprésentés dans l’échantillon afin d’offrir des effectifs suffisants pour pouvoir faire des analyses en fonction des différentes origines.

Enfin, nouveauté de TeO2 par rapport à TeO1, cette enquête permet d’identifier et d’étudier la troisième génération, celle qui a au moins un grand-parent immigré. En raison de l’histoire de l’immigration, cette troisième génération est essentiellement composée de personnes d’origine européenne : nos enquêtés sont des adultes et leurs grands-parents immigrés sont nécessairement arrivés il y a plusieurs décennies, à une époque où la migration était essentiellement européenne.

Quelle contribution de l’immigration au peuplement de la France et quelle « photographie » TeO2 donne-t-elle des origines des Français ?

C. B. : Le principal résultat à retenir est que si l’on additionne les immigrés, les descendants de deuxième génération (ayant au moins un parent immigré) et la troisème génération (ayant au moins un grand-parent immigré), un tiers des Français a un lien direct avec l’immigration. Plus précisément, parmi les 18-59 ans, 13 % sont immigrés et, respectivement, 11 % et 10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré.

Si on ajoute les personnes en couple avec une personne immigrée ou un enfant d’immigré(s), 41 % des individus ont un lien familial fort à l’immigration, soit par ascendance, soit par alliance. L’immigration est donc une composante centrale de la société française. Elle s’y fond au fil des générations par le biais des unions. Parmi les enfants d’immigrés, un sur deux a un parent de la population majoritaire (c’est-à-dire ni immigré ni enfant d’immigré). Quant aux petits-enfants d’immigrés, 95 % ont au moins un grand-parent qui n’est pas immigré.

Dans une perspective historique, quelle évolution est observée dans la composition de l’immigration en France ?

C. B. : La part des immigrés dans la population a augmenté – ce sont les recensements qui nous renseignent sur le sujet –, notamment depuis le début des années 2000.

Fourni par l'auteur

Mais ce qui a surtout évolué, c’est la composition de la population immigrée. L’immigration procède par « vagues », ce que montre très bien un graphique de notre premier chapitre (voir ci-contre).

Principalement européenne avant 1960, l’immigration s’est peu à peu diversifiée. Les « vagues » se succèdent : le haut de la « vague » d’arrivée des Belges se situe avant 1900, ils ont été suivis par les Italiens et les Polonais au milieu du XXᵉ siècle, puis par les Espagnols et les Portugais dans les années 1970. L’immigration non-européenne s’est développée seulement à partir des années 1960, d’abord avec les Algériens. Sont ensuite venus les Marocains, les Tunisiens, les Turcs, les Subsahariens et les Asiatiques, surtout depuis les années 2000.

L’inquiétude de certains discours actuels qui relaient l’idée que l’immigration non européenne suivrait une progression inédite dans l’histoire de l’immigration n’est pas fondée. Certes, le graphique montre bien que l’immigration en provenance d’Afrique subsaharienne est en augmentation, mais – alors que la courbe cumule les originaires de tout le continent – elle n’atteint pas le niveau des seuls Italiens au milieu du XXᵉ siècle.

Reste que, aujourd’hui, l’immigration est très diversifiée. Parmi les 18-59 ans, d’après les résultats de TeO2, les immigrés européens sont minoritaires (28 %). Le Maghreb représente un tiers des immigrés, les Subsahariens, environ 20 %, l’Asie, 16 %.

Que dit TeO2 des positions sociales et des pratiques culturelles des personnes immigrées et de leurs descendants ? Observe-t-on une égalisation progressive, une homogénéisation des positions sociales et des pratiques culturelles entre les descendants d’immigrés et ce que vous appelez la « population majoritaire » c’est-à-dire les personnes ni immigrées ni enfants d’au moins un immigré ?

C. B. : Le grand résultat de l’enquête est précisément qu’il y a un hiatus entre l’intégration socioéconomique et l’intégration socioculturelle. Alors que des difficultés d’accès à l’emploi notamment persistent d’une génération à l’autre, on observe une nette convergence vers la population majoritaire sur une grande variété d’indicateurs socioculturels, comme les pratiques linguistiques (le fait de parler le français à la maison avec ses enfants), les pratiques de fécondité ou les normes sociales (par exemple sur le travail des femmes ou la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité ou de l’avortement).

Fourni par l'auteur

Ainsi, en génération deux et trois, on arrive à des positions qui sont très similaires à celles de la population majoritaire. On l’observe bien avec les réponses données à la question « En pensant à votre histoire, votre culture familiale et votre identité, de quelle(s) origine(s) vous considérez-vous ? ». Les secondes générations qui ne s’identifient pas à la France ne sont pas plus nombreuses que les personnes de la population majoritaire.

Vous évoquez une « identité à traits d’union », qu’entendez-vous par là ?

C. B. : C’est l’idée que les immigrés et que leurs enfants n’abandonnent pas leur bagage socioculturel, mais qu’ils le combinent à de nouvelles pratiques et de nouveaux sentiments d’appartenance qu’ils adoptent dans l’environnement français qui, lui-même, est divers. On retrouve cette « identité à traits d’union » dans le fait que les immigrés et leurs descendants s’identifient souvent à la fois à leur pays et à la France. C’est le cas de 17 % des immigrés (en plus des 15 % qui ne s’identifient qu’à la France) et de 33 % de leurs enfants (en plus des 39 % pour la France seule).

Et cette homogénéisation observée en matière de valeurs ne se retrouve donc pas au plan socioéconomique ?

C. B. : Les résultats sont nuancés. Ils sont positifs quand on compare les positions sociales des immigrés et de leurs enfants. Les mobilités sociales ascendantes sont plus fréquentes dans les familles immigrées que dans la population majoritaire, parce que les parents sont souvent de position sociale assez modeste.

Du point de vue de l’éducation, le tableau est aussi assez positif. Les personnes de la deuxième génération, dans leur ensemble, parviennent à des niveaux d’éducation très proches de la population majoritaire (la proportion des femmes ayant au moins un bac + 3 est de 26 % pour les majoritaires et de 27 % pour les filles d’immigrés), même s’il existe des inégalités selon l’origine. Selon le stéréotype bien connu, les Asiatiques, par exemple, performent et sont hyperdiplômés par rapport à la moyenne (48 % des femmes ont un au moins un bac + 3). Mais ce qu’on dit beaucoup moins et qui est nouveau par rapport à Teo1, c’est que les personnes de deuxième génération d’origine subsaharienne sont aussi plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que la population majoritaire. C’est davantage qu’en population majoritaire, aussi bien chez les femmes (32 % contre 26 %) que chez les hommes (27 % contre 23 %).

D’ailleurs, sur l’éducation, un autre élément que l’on retrouve dans l’enquête, qui va sans doute à l’encontre des idées reçues, est que les primo-arrivants sont beaucoup plus diplômés que par le passé. Pouvez-vous nous détailler ce résultat ?

C. B. : En effet. Parmi les immigrés arrivés avant 1989, seuls 29 % avaient atteint l’enseignement supérieur avant d’entrer en France. Pour ceux arrivés après 2009, la proportion est à 53 % ! Cela ne veut pas dire que tous les immigrés sont extrêmement diplômés : par rapport à la population majoritaire, ils sont à la fois plus fréquemment sans diplôme et aussi plus souvent plus diplômés. Typiquement, les hommes subsahariens de première génération sont plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que les hommes de la population majoritaire (35 % contre 23 %).

Et donc, pour revenir aux inégalités observées au plan socioéconomique ?

C. B. : Elles sont flagrantes sur le marché de l’emploi. Toutes choses égales par ailleurs, on observe un surchômage très important chez les minorités visibles, notamment les originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Par exemple, les immigrés d’origine maghrébine ont un risque de chômage augmenté de + 6,2 points de pourcentage par rapport aux hommes de la population majoritaire qui ont des profils comparables. Et l’écart est de +11,7 points pour les femmes. Chez les descendants, qui ont pourtant grandi en France, les écarts persistent. Et des pénalités salariales sont aussi observées. Ces écarts étaient déjà observés dans TeO1. La situation ne s’est pas améliorée.

Cela s’explique essentiellement par la persistances des discriminations. Le chapitre 11 montre qu’il y a une corrélation très forte entre les situations de désavantage sur le marché de l’emploi et les déclarations de discrimination des enquêtés. Cela corrobore les études fondées sur d’autres méthodes de mesure des discrimination, comme des testings (méthode utilisée pour détecter et prouver des discriminations, NDLR) par exemple, mis en place sur le marché de l’emploi ou sur le marché du logement.

Vos résultats montrent globalement une augmentation des discriminations. Comment l’expliquer ?

C. B. : L’ouvrage comporte un chapitre sur les expériences de discrimination et de racisme. Tous motifs confondus (origine, sexe, handicap et autres motifs officiels de discrimination qui peuvent justifier un recours auprès de la défenseure des droits), les discriminations ont en effet nettement progressé entre TeO1 et TeO2. C’est un résultat qui s’explique essentiellement par le surcroît de déclarations de sexisme dans un contexte post #MeToo.

Dans l’enquête figurent aussi des questions sur l’expérience du racisme. Il n’a pas augmenté parmi les minorités les plus visibles, parce qu’il a déjà atteint depuis longtemps des niveaux très élevés : dans TeO2, 36 % parmi les immigrés d’Afrique subsaharienne et 50 % parmi leurs descendants. Chez les ultramarins, la proportion est de 39 % en première génération, 47 % en deuxième génération.

Il y a une augmentation des déclarations de racisme et de discrimination entre la première et la deuxième génération. C’est un phénomène bien connu qu’on appelle le paradoxe de l’intégration. Les personnes de deuxième génération sont nées en France, ont été socialisées en France, sont allées à l’école en France ; elles ont en conséquence plus d’exigences à l’égard du modèle républicain que les premières générations et une plus grande sensibilité qui les conduit à déclarer des faits racistes ou discriminatoires quand elles les subissent.

Quelles pistes de recherche sont à explorer à la suite de l’enquête TeO2 ?

C. B. : La question majeure va de nouveau tourner autour du hiatus entre l’intégration socioculturelle et l’intégration socioéconomique. Idéalement, si on croit au modèle républicain, on voudrait ne plus relever d’inégalités et de discriminations selon l’origine ou l’apparence. La question pour TeO3 sera de déterminer si la société a progressé de ce point de vue-là ou bien si les pénalités socioéconomiques continuent à se transmettre d’une génération à l’autre.


Propos recueillis par Françoise Marmouyet.


L’enquête TeO2 a été rendue possible par le soutien financier de nombreuses institutions, outre l’Insee et l’Ined : le commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), la CNAF, la Défenseure des droits, la Dilcrah, le département des statistiques, des études et de la documentation (DSED) du ministère de l’intérieur, le DEPS du ministère de la culture, la Dares du ministère du travail, l’Injep, le secrétariat d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, France Stratégie et Progedo.

The Conversation

Cris Beauchemin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.05.2026 à 15:50

L’honneur et la vertu chez Aristote et les samouraïs

Kenneth Andrew Andres Leonardo, Postdoctoral Fellow and Visiting Assistant Professor of Government, Hamilton College
Le philosophe grec Aristote et le moine japonais Tsunetomo se sont penchés sur ce que signifie mener une vie vertueuse et sur les dangers liés à la quête d’honneurs.
Texte intégral (2957 mots)
*Guerrier chevauchant un cheval noir au bord de la mer*, Utagawa Hiroshige (1797–1858), Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis). Wikimédia, CC BY

À des siècles d’écart, le philosophe grec Aristote (384-322 avant notre ère) et le moine japonais Tsunetomo (1659-1719), l’un des inspirateurs du « bushidō » (la voie du guerrier), ont cherché à définir ce qu’est une vie vertueuse en analysant les dangers liés à la quête des honneurs.


Pete Hegseth, secrétaire à la défense du gouvernement Trump, a mis l’accent sur ce qu’il appelle l’« éthique du guerrier », et on observe, aux États-Unis, un regain d’intérêt pour la « culture de la guerre ».

Le débat autour de ces concepts remonte à des milliers d’années. Les penseurs se sont longtemps interrogés sur ce que signifie être un véritable « guerrier », ainsi que sur la juste place de l’honneur et de la vertu sur le chemin pour le devenir. J’étudie l’histoire de la pensée politique, où ces questions sont parfois débattues, mais je m’y suis aussi confronté dans ma propre pratique des arts martiaux. Au-delà de la brutalité sans but ou de la simple victoire, les pratiquants sérieux finissent par se tourner vers des principes plus élevés – même lorsque le désir de gloire est fort.

Souvent, « honneur » et « vertu » sont presque synonymes. Si vous agissez avec droiture, vous vous comportez « honorablement ». Si vous êtes moral, vous êtes « honorable ». Pourtant, la quête de l’honneur peut susciter non seulement les meilleurs comportements, mais aussi les pires.

Je suis fasciné par la manière dont deux penseurs célèbres se confrontent à ce paradoxe. Ce sont des maîtres ayant vécu à des siècles d’écart, aux antipodes l’un de l’autre : Aristote, le philosophe grec, et Yamamoto Tsunetomo, un samouraï japonais et prêtre bouddhiste.

Le « prix de la vertu »

À l’époque d’Homère, le poète grec auquel on attribue la composition de l’Iliade et de l’Odyssée vers le VIIIe siècle avant notre ère, « être bon » signifiait atteindre l’excellence dans le combat et les affaires militaires, ainsi que posséder richesse et statut social.

Selon le spécialiste des études classiques Arthur W. H. Adkins, les « vertus tranquilles » comme la justice, la prudence et la sagesse étaient considérées comme honorables, mais n’étaient pas nécessaires pour qu’une personne soit jugée bonne à cette époque.

Plusieurs siècles plus tard, cependant, ces vertus sont devenues centrales pour Socrate, Platon et Aristote – des penseurs grecs dont les idées sur le caractère continuent d’influencer la manière dont de nombreuses personnes, dans le monde académique comme en dehors, envisagent aujourd’hui l’éthique.

La compréhension de la vertu chez Aristote se reflète non seulement dans ses œuvres, mais aussi dans les actions de son élève présumé, Alexandre le Grand. Le roi de Macédoine est généralement considéré comme le plus grand commandant militaire de l’Antiquité, avec un empire qui s’étendait de la Grèce jusqu’à l’Inde. L’auteur grec Plutarque estimait que la philosophie avait fourni à Alexandre l’« équipement » nécessaire à sa campagne : des vertus telles que le courage, la modération, la grandeur d’âme et la compréhension.

Dans la perspective d’Aristote, l’honneur et la vertu semblent être des « biens » que les individus poursuivent dans leur quête du bonheur. Il distingue les biens extérieurs, comme l’honneur et la richesse ; les biens du corps, comme la santé ; et les biens de l’âme, comme la vertu.

Une statue en pierre blanche représentant la tête d’un homme barbu, avec les épaules enveloppées de plis de tissu
Copie romaine d’un buste d’Aristote, d’après un original en bronze du sculpteur grec Lysippe, qui vécut au IVᵉ siècle av. n. è. Musée national romain du palais Altemps/Jastrow/Wikimédia

Chaque vertu morale, comme le courage et la modération, façonne le caractère en maintenant de bonnes habitudes, selon Aristote. Dans l’ensemble, l’être humain vertueux est celui qui fait constamment les bons choix dans la vie – en évitant généralement les excès comme les insuffisances.

Un guerrier courageux, par exemple, agit parfois avec une certaine peur. Le véritable courage, écrit Aristote, consiste à faire ce qui est noble, comme défendre sa cité, même si cela conduit à une mort douloureuse. Les lâches fuient habituellement ce qui est pénible, tandis que celui qui agit « bravement » par excès de confiance est simplement téméraire. Selon Aristote, quelqu’un qui agit sous l’effet de la colère ou de la vengeance combat par passion, et non par courage.

Le problème est que les individus ont tendance à négliger la vertu au profit d’autres « biens » observe Aristote : des choses comme la richesse, la propriété, la réputation et le pouvoir. Pourtant, c’est la vertu elle-même qui permet de les acquérir. L’honneur, lorsqu’il est correctement attribué, est le « prix de la vertu ».

Cependant, le désir d’honneur peut être écrasant. Aristote le qualifie même de « plus grand des biens extérieurs ». Mais, prévient-il, nous ne devrions nous en soucier que lorsqu’il provient de personnes elles-mêmes vertueuses. Il identifie même deux vertus – la grandeur d’âme et l’ambition – qui représentent de bons moteurs dans la recherche de l’honneur.

Loyauté, même face à la mort

Deux mille ans plus tard, et à l’autre bout du monde, les samouraïs du Japon se sont eux aussi illustrés par leur attachement à l’honneur.

L’un d’eux était Yamamoto Tsunetomo – un serviteur de Nabeshima Mitsushige, un seigneur féodal du sud du Japon. Après la mort de son maître en 1700, Tsunetomo est devenu moine bouddhiste.

Les enseignements de Tsunetomo se trouvent dans le Hagakure-kikigaki, un recueil de conseils sur la manière dont un samouraï doit vivre. Aujourd’hui, ce texte est considéré comme l’un des discours les plus importants sur le bushidō, c’est-à-dire la voie du guerrier.

Le serment de samouraï de Tsunetomo comprenait les engagements suivants :

Je ne serai jamais en retard sur les autres dans la poursuite de la voie du guerrier.
Je serai toujours prêt à servir mon seigneur.
J’honorerai mes parents.
Je servirai avec compassion pour le bien des autres.

Peinture sur fond jaune représentant un homme en robes noires assis sur un tapis vert
Nabeshima Mitsushige, seigneur du XVIIᵉ siècle au service duquel s’était placé Yamamoto Tsunetomo. Collections du temple Kōden-ji via Wikimedia

Le chemin pour devenir samouraï exigeait de développer des habitudes permettant au guerrier de respecter ces serments. Avec le temps, ces habitudes constantes se transformaient en vertus, telles que la compassion et le courage.

Pour mériter l’honneur, les samouraïs étaient censés manifester ces vertus jusqu’à leur dernier souffle. Tsunetomo a déclaré de manière célèbre que « la voie du guerrier se trouve dans la mort ». La liberté et la capacité d’accomplir ses devoirs exigent de vivre comme un « cadavre », enseignait-il. Un guerrier incapable de se détacher de la vie et de la mort est inutile, tandis qu’« avec cet état d’esprit, tout exploit méritoire devient possible ».

Une mort courageuse faisait partie intégrante de l’accès à l’honneur. Si le seigneur mourait, le suicide rituel était considéré comme une expression honorable de loyauté – une extension de la règle générale selon laquelle le samouraï doit suivre son maître. De fait, il était honteux de devenir un « rōnin », c’est-à-dire un samouraï sans maître. Néanmoins, il était possible de se racheter et de revenir. Le seigneur Katsushige, ancien chef du domaine de Nabeshima, encourageait même cette expérience afin de véritablement comprendre comment se mettre au service des autres.

Grands caractères noirs en écriture asiatique sur une feuille gris-jaune
Les caractères japonais du terme bushidō, la « voie du guerrier ». Norbert Weber-Karatelehrer via Wikimedia, CC BY-SA

Le chemin vers la vertu peut ainsi passer par une période de déshonneur. Le « Hagakure » suggère que la crainte du déshonneur ne doit pas conduire un samouraï à suivre aveuglément les ordres de son seigneur. Dans certains cas, un serviteur pouvait corriger son maître comme signe de « loyauté magnifique ». Tsunetomo évoque l’exemple de Nakano Shōgen, qui apporta la paix après avoir persuadé son seigneur, Mitsushige, de s’excuser pour ne pas avoir témoigné le respect dû à certaines familles du clan.

Le Hagakure présente l’honneur comme un élément essentiel de la voie du guerrier. Mais la renommée et le pouvoir ne doivent être recherchés que sur un chemin conforme à la vertu – une vie en accord avec le serment fondamental du samouraï.

« Un samouraï qui ne recherche que la renommée et le pouvoir n’est pas un véritable vassal »,

selon le Hagakure.

« Mais, inversement, celui qui ne les recherche pas n’est pas davantage un véritable vassal. »

Aristote comme Tsunetomo concluent que l’honneur joue un rôle important dans la quête de la vertu, notamment comme première source de motivation.

Mais tous deux s’accordent également sur un point : l’honneur n’est pas une fin ultime. Pas plus que la vertu morale. En définitive, ils reconnaissent quelque chose de supérieur encore : la vérité divine.

Pour Aristote et Tsunetomo, il semble que la voie du guerrier s’oriente vers la philosophie plutôt que vers une puissance sans retenue et une guerre sans fin.

The Conversation

Kenneth Andrew Andres Leonardo worked on some of the research presented here under the direction of Dr. Alexander Bennett at Kansai University (Osaka, Japan) through their "Scholars from Overseas" program. Professor Leonardo is an Instructor in Kali Method under Guro Jason Cruz. He also currently trains in Gracie Jiu Jitsu under Sensei Erik Soderbergh and in Judo at Brown's School of Judo, Jujutsu, and Grappling. Previously, he studied Pangamot under Grandmaster Felix Pascua.

19.05.2026 à 16:26

Audiovisuel public : le rapport Alloncle ignore la transformation de l’espace informationnel. Comment y répondre ?

Nathalie Sonnac, Professeure en sciences de l'information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas
Le rapport Alloncle dresse un diagnostic sévère sur l’audiovisuel public mais passe à côté de la transformation numérique qui redéfinit les conditions de l’information démocratique.
Texte intégral (2454 mots)

Le rapport Alloncle raisonne dans le cadre hérité du siècle dernier (chaînes, temps de parole, obligations éditoriales). Or, les plateformes numériques ont reconfiguré en profondeur l’espace informationnel. Comment penser le futur de l’audiovisuel public dans ce contexte inédit ?


Le très contesté rapport parlementaire sur l’audiovisuel public pose une question simple : comment réformer l’audiovisuel public français ? Après plusieurs mois d’auditions de députés, dirigeants de chaînes, journalistes, producteurs et régulateurs autour de trois thèmes (neutralité, fonctionnement et financement), il dresse un constat sévère : biais éditoriaux, manquements au pluralisme, gouvernance défaillante, coûts excessifs, organisation inefficiente. Sont proposés une rationalisation des chaînes, le renforcement des contrôles ainsi que des restructurations et économies massives.

L’un des problèmes de ce rapport est qu’il est déjà obsolète, car il s’est construit sur un angle mort. Il identifie certains dysfonctionnements internes mais demeure largement aveugle aux transformations systémiques qui redéfinissent aujourd’hui le rôle même de l’audiovisuel public. Il continue de raisonner dans un cadre largement hérité du XXe siècle : celui des chaînes, des temps de parole, des obligations éditoriales et du pluralisme des antennes. Or le centre de gravité du système informationnel s’est déplacé. Les acteurs qui structurent aujourd’hui massivement l’accès à l’information ne sont plus d’abord les chaînes de télévision ou les radios publiques, mais les grandes plateformes numériques qui organisent la visibilité des contenus, hiérarchisent les informations, orientent les flux d’attention et déterminent ce qui circule dans l’espace public.

Peut-on proposer une refonte globale de l’audiovisuel public sans prendre en considération les mutations profondes de l’espace informationnel ? La question n’est plus seulement : « Les médias respectent-ils leurs obligations ? » Elle devient : « Dans quelles conditions se forme désormais l’opinion publique ? »

L’économie de l’attention

C’est ici que l’analyse économique devient essentielle. Le rapport insiste beaucoup sur les coûts de l’audiovisuel public, mais beaucoup moins sur les modèles économiques qui transforment la circulation de l’information. Pourtant, c’est là que se joue une part décisive du problème démocratique.

Les plateformes numériques reposent sur des modèles fondés sur la captation de l’attention. Leur objectif n’est pas prioritairement de produire une information fiable ou pluraliste, mais de maximiser l’engagement : clics, réactions, commentaires, temps passé. Cette logique économique modifie profondément les incitations à produire de l’information. Elle favorise les contenus émotionnels, polarisants, simplifiés, spectaculaires, au détriment des formats plus complexes, nuancés ou coûteux à produire.

Dans ce nouvel environnement, les médias eux-mêmes se transforment sous contrainte. La compétition ne se joue plus seulement entre chaînes publiques et privées, mais entre tous les producteurs de contenus cherchant à capter une ressource devenue rare : l’attention disponible. L’information entre alors dans une économie de la visibilité dominée par la viralité.

Le rapport parlementaire évoque les réseaux sociaux, les nouveaux usages ou la fragmentation des audiences, mais ces éléments restent périphériques dans son raisonnement. Les plateformes apparaissent comme un simple contexte : elles sont pourtant devenues le cœur de l’écosystème informationnel.

Cette mutation change profondément la question du pluralisme. Pendant longtemps, le pluralisme consistait principalement à garantir une diversité de courants politiques et d’opinions dans les médias. Aujourd’hui, le problème est plus vaste. Ce qui est en jeu, ce n’est plus seulement qui parle, mais ce qui est rendu visible. Les algorithmes hiérarchisent les contenus selon leur capacité à retenir l’attention. Ils créent des effets de focalisation, d’amplification et parfois de radicalisation.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la montée des fake news, la polarisation du débat public ou encore la fatigue informationnelle. Le problème ne réside pas uniquement dans des erreurs journalistiques ou des biais éditoriaux, mais dans un environnement informationnel entier structuré par des logiques d’influence permanentes.

Nous ne sommes pas dans une démocratie privée de liberté. Nous sommes dans une démocratie où les conditions mêmes de formation de l’opinion sont transformées par des mécanismes économiques, techniques et algorithmiques largement invisibles : une démocratie sous influence.

Pourquoi l’information ne peut être abandonnée aux seules logiques de marché

Cette transformation fragilise les médias traditionnels et surtout remet en cause les conditions mêmes de production d’une information d’intérêt général.

L’information n’est pas un bien économique comme les autres. Sa valeur sociale dépasse largement sa valeur marchande. Une enquête longue, un reportage international, une couverture locale ou un travail de vérification produisent des effets collectifs qui excèdent leur rentabilité immédiate : compréhension du monde, participation civique, circulation de références communes, capacité à débattre démocratiquement.

Or le marché ne garantit pas spontanément la production de ces contenus. Les formats longs, coûteux, peu viraux ou faiblement monétisables sont précisément ceux que les logiques de plateformes tendent à marginaliser.

La concurrence n’est donc pas symétrique. Les médias de service public continuent d’assumer des missions de vérification, de couverture territoriale, de production culturelle ou d’investigation dans un environnement où les plateformes captent l’essentiel de la croissance publicitaire sans supporter les mêmes obligations.

L’audiovisuel public ne constitue donc pas seulement un acteur parmi d’autres du paysage médiatique. Il représente une infrastructure démocratique destinée à corriger les défaillances d’un marché qui, laissé à lui-même, ne produit ni pluralisme suffisant, ni information de qualité accessible à tous, ni espace public commun.

Quelles réformes concrètes pour adapter le service public audiovisuel ?

Reconnaître le rôle démocratique du service public ne signifie pas défendre le statu quo.

Le défi n’est pas seulement de corriger les dysfonctionnements, mais de lui donner les moyens d’affronter l’économie de l’attention et les nouvelles architectures numériques. L’audiovisuel public doit être réformé pour affronter cet environnement, non pour s’y effacer.

Une partie de sa fragilisation vient d’abord des hésitations et contradictions de l’État actionnaire lui-même. Depuis plusieurs années, les ressources publiques ont été fragilisées alors même qu’elles représentent l’essentiel du financement de France Télévisions. Le dernier rapport de la Cour des comptes évoque une forte dégradation des capitaux propres du groupe et une situation de trésorerie particulièrement préoccupante. La cause est identifiée : baisse programmée des dotations publiques, absence de visibilité durable et anticipation tardive de la gravité de la situation. Réformer un acteur aussi central sans sécuriser les conditions de son financement revient à fragiliser davantage un édifice déjà sous tension.

Mais les difficultés financières ne suffisent pas à tout expliquer. Le fonctionnement interne reste marqué par une organisation rigide : cartographie cloisonnée de 160 métiers qui rend la polyvalence difficile et complique l’évolution des compétences, progression salariale liée à l’ancienneté qui fait augmenter mécaniquement la masse salariale même lorsque les effectifs diminuent, ou encore existence de dispositions sociales héritées du passé (avantages en nature, régimes spécifiques, règles d’organisation) qui limitent les gains de productivité.

La gouvernance éclatée engendre des doublons de fonctions supports de l’ordre de 17 % selon le rapport de l’IGF ou l’adoption de réformes stratégiques de fond. C’est pourtant ce qu’ont fait la plupart des démocraties européennes (Belgique, Espagne, Royaume-Uni, Italie, Finlande ou Suisse) regroupant leurs services publics audiovisuels. C’est ce que recommande aussi la « Mission d’accompagnement à la constitution d’une holding France Médias », menée par l’ancienne directrice des antennes Radio France et de France Inter, Laurence Bloch en 2025.

De surcroît, l’audiovisuel public doit conquérir impérativement les publics jeunes et jouer un rôle central dans l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Arte a montré qu’un média public pouvait toucher un public jeune grâce à une stratégie numérique exigeante. Cela suppose des investissements massifs dans les formats courts, les contenus interactifs ou encore des outils de vérification en temps réel. Dans un espace informationnel saturé, polarisé et algorithmisé, la capacité des citoyens à distinguer un fait d’une opinion, à identifier une manipulation, à comprendre comment se fabrique l’information, est devenue une condition ordinaire de la citoyenneté.

En 2026, près de 41 % des Français déclaraient utiliser les réseaux sociaux, les influenceurs et les outils d’intelligence artificielle pour s’informer sur l’actualité politique. La question de l’éducation aux médias n’est peut plus être marginale, elle touche aux conditions de formation du jugement démocratique. L’engagement doit être structurel : un pôle dédié au sein de la holding, adossé à l’éducation nationale, en charge de produire des contenus pédagogiques, des outils de décryptage et de formations à destination de tous les publics, scolaires, adultes et seniors.

L’enjeu n’est pas seulement de préserver des chaînes ou des structures existantes, mais de maintenir, dans un paysage fragmenté par les algorithmes et polarisé par les chaînes d’opinion, un espace où le citoyen n’est pas réduit à un profil, à une cible ou à un consommateur d’émotions. La consommation des programmes de façon délinéarisée (en streaming) va s’installer comme la norme de la consommation des contenus audiovisuels. Une plateforme unique de l’ensemble des productions de l’audiovisuel public participerait d’un espace d’information commun. La réforme annoncée par la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, ce 12 mai « streaming first » est peut-être la première pierre de ce nouvel édifice.

Réformer l’audiovisuel public est un choix de société, celui de décider que la démocratie a besoin d’un espace d’information commun et qu’il est indispensable d’agir en conséquence.

Et c’est là l’une des ambiguïtés majeures du rapport Alloncle. Il déconstruit la légitimité d’un système, tout en affirmant qu’il faut le maintenir. Le milliard d’économies annoncé repose surtout sur une réduction du périmètre du service public (en termes d’offre, de coûts et d’organisation) avec le pari que cette contraction n’affectera pas ses missions. C’est un point fragile du raisonnement.

Affaiblir le service public : un risque démocratique

On ne protège pas une démocratie en affaiblissant ses digues. L’audiovisuel public est l’une d’elles : pas la seule, mais une digue essentielle qui organise l’accès de tous à une information qui se doit d’être vérifiée, indépendante des intérêts commerciaux et des pressions politiques.

Si l’audiovisuel public venait à disparaître, le marché ne comblerait pas le vide. Il le réorganiserait selon ses propres logiques. L’information deviendrait un produit entièrement soumis aux impératifs d’audience et de rentabilité. Les territoires les moins attractifs seraient les moins couverts. Les formats coûteux (enquêtes longues, reportages internationaux, présence de proximité) seraient les premiers sacrifiés. La polarisation progresserait. Et les citoyens les plus vulnérables à la désinformation seraient les plus exposés.

Cette hypothèse n’a rien d’abstrait. À un an d’une élection présidentielle, des forces politiques ont fait du démantèlement de l’audiovisuel public un objectif assumé. Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de remodeler l’espace informationnel sans avoir réellement à rendre des comptes sur les effets démocratiques de leurs algorithmes.

La disparition du service public audiovisuel ne serait pas un simple ajustement budgétaire. Elle constituerait un recul démocratique – silencieux, progressif, peut-être irréversible.


Nathalie Sonnac est l’autrice de Qui veut la peau de l’audiovisuel public ? aux éditions de l’Observatoire, 2026.

The Conversation

Nathalie Sonnac est aussi membre du Laboratoire de la République

18.05.2026 à 12:37

Jeux d’argent : pourquoi on continue à parier dans les bars-tabacs malgré l’essor du jeu en ligne

Nicolas Brun, Doctorant, Université Sorbonne Paris Nord; Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)
Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels font de la résistance. Car jouer s’inscrit dans un ensemble plus vaste de sociabilités.
Texte intégral (3277 mots)

Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels, dans les commerces de proximité, restent des vitrines stratégiques pour les opérateurs. Ce sont aussi des espaces de rencontre importants pour les joueurs eux-mêmes. Car le fait de jouer ne s’arrête pas au pari ou au jeu à gratter mais s’inscrit dans des lieux et une sociabilité générale. Explications.


Le Loto a 50 ans ! Commercialisé pour la première fois en mai 1976 par la Loterie nationale (aujourd’hui FDJ United), le Loto amorce à l’époque le début du renouveau pour les jeux de loterie en France.

Un demi-siècle plus tard, à l’heure de la numérisation croissante des pratiques dans la société, 27 % du produit brut mondial des jeux et 18,5 % de celui réalisé en France se font en ligne. Il est aujourd’hui possible de jouer en quelques secondes, depuis son téléphone, sans contrainte particulière de lieu ni de temporalité.

Dans ce contexte, comment expliquer la persistance des points de vente physiques dans l’organisation du marché des jeux d’argent en France ? Pourquoi est-ce qu’à l’heure du numérique FDJ United continue de disposer du premier réseau commercial de France, avec près de 29 000 commerces partenaires ?

Un levier de visibilité publicitaire

Le réseau physique de la Française des jeux (FDJ) a tout d’abord un poids économique considérable dans les résultats du groupe, puisque, en 2025, 93 % du produit brut des jeux réalisé en France (calcul à partir des données présentées dans les documents financiers de FDJ United), transite encore par ces points de vente. Malgré un réseau moins dense (environ 14 000 points de vente), le constat est similaire pour l’opérateur de paris hippique, le Pari mutuel urbain (PMU).

Mais ce poids économique ne peut être compris indépendamment des stratégies d’implantation mises en œuvre par les opérateurs et des choix de la puissance publique. En effet, dans un marché aussi régulé que le marché des jeux d’argent, ceux-ci « ne sont censés exister que là où ils sont expressément admis ».

La fabrique et le maintien d’un réseau de points de vente ne résultent ainsi pas d’une simple logique de diffusion commerciale uniforme : il est construit de manière ciblée, en fonction des quartiers souvent populaires et défavorisés (Figure 1), des flux de population et des espaces de forte fréquentation.

Figure 1 : La présence du PMU dans l’agglomération parisienne en rapport avec la population vivant sous le seuil de pauvreté. Nicolas Brun, 2022, Fourni par l'auteur

Dans cette perspective, le choix des emplacements n’est jamais sans conséquences. Il s’agit d’une véritable politique de l’offre, qui vise à maximiser les occasions de contact entre les publics ciblés et les espaces de vente des produits de jeu.

Image 1 : Tabac-Presse affichant fièrement « ICI, un gagnant à 200 000 euros ». Nicolas Brun, Besançon (Doubs), 8 mai 2026, Fourni par l'auteur

Les points de vente constituent également des vitrines et des rappels de ce qu’il est possible de gagner en jouant (Image 1). Implantés principalement dans des commerces de proximité (bars-PMU, tabacs-presse), les opérateurs de jeux cherchent à être proches des gens et de leurs habitudes. En parallèle, la visibilité du jeu est de plus en plus marquée dans les rues et transports en commun à travers les campagnes publicitaires (Image 2).

Image 2 : De gauche à droite, publicité Winamax à Paris, publicité Unibet à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), publicité Parions Sport en ligne à Stains (Seine-Saint-Denis). Publicité Betclic projetée simultanément sur deux écrans à la gare de Toulouse-Matabiau (Haute-Garonne). Nicolas Brun, 2025, Fourni par l'auteur

De plus, la pluriactivité des espaces de jeu en France favorise la venue d’une clientèle variée, qui se retrouve alors fortement sollicitée par des messages et des incitations à jouer. Voir le montant de la prochaine cagnotte et des gains réalisés dans ce point de vente, passer devant le présentoir des jeux à gratter (Image 3), devoir ajouter une grille de Loto pour pouvoir payer ses cigarettes avec la carte bancaire sont autant de situations qui facilitent le jeu et incitent à la consommation.

Jouer comme support de sociabilité

Pour essayer de comprendre la place des points de vente dans la pratique du jeu, il faut toutefois dépasser la lecture réductrice qui consisterait à penser que l’on ne joue que dans l’attente très hypothétique de gagner le « gros lot ».

Certes, l’espoir d’un gain financier reste le moteur principal des joueurs. L’imaginaire du jackpot, savamment entretenu par les « Big Gambling », permet de rêver à une vie meilleure. Mais, cette promesse qui n’est qu’exceptionnellement satisfaite ne peut suffire à elle seule à expliquer la persistance des pratiques, en particulier dans les lieux physiques.

Image 3 : Présentoir des jeux à gratter de la FDJ dans un point de vente. Nicolas Brun, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), 20 mai 2022, Fourni par l'auteur

En effet, jouer, « c’est avant tout une manière de faire avec l’existence ». Une façon de se soustraire au « temps ordinaire », d’entretenir un rapport au possible et de se projeter au-delà du quotidien.

De nombreux travaux en sciences humaines et sociales nous montrent également que les espaces de jeu sont aussi des espaces de sociabilité dans lesquels des communautés se forment et se retrouvent (turfistes, amis, collègues…). Bien sûr, ceci est particulièrement vrai pour les aficionados du PMU qui, dans sa pratique, favorise le maintien à l’intérieur des espaces de jeu. Mais cela ne signifie pas que les adeptes des loteries, paris sportifs ou jeux à gratter échappent à cette socialisation au sein des points de vente.

On joue en allant acheter ses cigarettes, son journal, en prenant une pause café, ou encore, en sortant du travail. Le jeu n’est pas forcément central, mais il s’intègre à des pratiques quotidiennes qui impliquent des micro-interactions. Les commerces savent articuler habilement ces routines.

Une matérialité qui compte

On ne joue pas seulement à un jeu : on joue quelque part… et (pour l’instant) ce quelque part est encore généralement un point de vente de la FDJ ou du PMU. L’expérience du jeu est consubstantielle au lieu où elle se déroule.

L’ambiance du commerce, les affiches, les écrans, les discussions ou les habitudes de fréquentation participent pleinement à la pratique. L’espace intérieur des points de vente constitue ainsi un dispositif de mise en jeu, entendu ici comme un ensemble d’agencements matériels, spatiaux et sociaux participant à orienter les comportements et les pratiques. Dans ces espaces, rien n’est laissé au hasard, de la localisation du présentoir de tickets à gratter, toujours placé de façon à être visible depuis l’entrée du commerce, aux micro-espaces structurés autour de chaque expérience en fonction de ses jeux de prédilection (Figure 2).

Figure 2 : Représentation simplifiée de l’organisation interne d’un bar-PMU/FDJ à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Nicolas Brun, 2023, Fourni par l'auteur

Cette matérialité du lieu et du jeu compte. Elle introduit ainsi une forme de décalage. Dans ces espaces du quotidien, la pratique du jeu ouvre une parenthèse, le temps du jeu suspend brièvement le cours ordinaire des choses. L’espace mental du jeu, concept avancé par Winnicot, « contribue à bâtir une temporalité » propre au jeu et à ses pratiques dans des lieux spécifiques produits pour cela. En ce sens, les espaces de jeu fonctionnent bien souvent comme des hétérotopies : des espaces à part au sein du quotidien, où les temporalités ordinaires se trouvent momentanément suspendues et où se construit une forme d’illusion collective, celle d’être, face au hasard, toutes et tous égaux dans la possibilité d’une réussite.

Cette suspension du temps est d’ailleurs explicitement mobilisée dans les stratégies de communication des opérateurs eux-mêmes. Dans une récente campagne publicitaire de FDJ United pour sa marque, Parions Sport en point de vente, l’opérateur de jeu met en scène Éric Cantona dans le rôle d’un commerçant. Dans un de ces clips publicitaires, l’ancien joueur de foot et comédien recherche le contact physique avec un parieur en lui serrant la main pendant de longues secondes, qui sont comme suspendues hors du temps. Cette séquence insiste moins sur le résultat du pari que sur l’intensité du moment vécu dans le lieu de jeu lui-même. L’espace socialisé du jeu apparaît ici comme un lieu qui modifie brièvement le rapport ordinaire au temps.

Quand l’espace fait jouer

Les points de vente ne constituent pas de simples relais de distribution de tickets à gratter ou de grilles de Loto. Ils contribuent à organiser les conditions mêmes de la pratique, en inscrivant le jeu dans des lieux connus et parfois fantasmés, à l’intérieur de routines et de sociabilités ordinaires, qui favorisent la pérennité de l’espoir d’un gain important.

Par ailleurs, leur inscription dans l’espace urbain ne relève pas d’une logique neutre de proximité. En effet, il s’agit bien d’une stratégie orchestrée par les opérateurs de jeux, fondée sur le ciblage d’une partie de la population, la captation des flux d’individus et la multiplication des sollicitations aux jeux (pression publicitaire, visibilité dans la rue…). Les points de vente fonctionnent ainsi comme des supports d’exposition permanente du jeu.

L’implantation des espaces de jeu dans des commerces fréquentés pour de multiples raisons, où se superposent consommation (d’alcool), sociabilités et circulations, favorise également la pratique du jeu et en banalise les usages.

C’est cette production organisée de la visibilité et de l’accessibilité du jeu qui permet de comprendre la persistance des points de vente dans un secteur pourtant de plus en plus numérisé.

The Conversation

Nicolas Brun a reçu des financements du Groupement d'intérêt scientifique Jeu et Sociétés.

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