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10.06.2026 à 16:06

Loi contre les violences scolaires : une victoire des victimes ?

Éric Debarbieux, Professeur émérite en sciences de l'éducation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
La proposition de loi visant à protéger les enfants contre les violences en milieu scolaire a été adoptée à l’unanimité, actant un changement de regard sur l’enfant dans la société.
Texte intégral (1875 mots)

Rédigée à la suite de la commission d’enquête parlementaire sur le scandale de Bétharram, la proposition de loi visant à protéger les enfants contre les violences en milieu scolaire a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, marquant une rupture nette avec une longue histoire de la pédagogie fondée sur une idéologie punitive.


Le 1er juin 2026, l’Assemblée nationale a voté une loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire. Il s’agit des violences commises par les adultes sur des élèves. Elle fait suite aux travaux d’une commission parlementaire rassemblée après la révélation de violences commises au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram.

Dans cet article, ce texte sera considéré dans son surgissement issu de la mobilisation de collectifs de victimes, et de leurs alliés, comme dans le changement de regard sur l’enfant et l’éducation qu’il officialise.

Mais ce changement reste fragile et la période actuelle est grosse de contradictions qui peuvent faire de cette « victoire des victimes » une simple victoire d’étape, bien vite remise en cause dans un backlash éducatif, un retour du bâton qui ne serait pas que symbolique.

Contre la loi du silence

La loi du plus fort s’appuie sur la loi du silence. Être victime, c’est être silenciée. La sidération, la honte, le gaslighting, la colonisation du psychisme des victimes sont autant de mécanismes et d’émotions connus qui privent les victimes de leur parole, parfois de leur mémoire, et protègent les agresseurs.

Le silence des victimes a été tel qu’au début de ce siècle pouvait encore paraître un livre au titre évocateur : Les Victimes, des oubliées de l’histoire ?. La victimation secondaire qui consiste à ne pas écouter et à ne pas croire les victimes est un des éléments clés de cet oubli historique et systémique. Mais grâce en particulier aux luttes féministes, désormais intersectionnelles, bien des choses ont changé. Qu’on ne s’y trompe pas : les affaires de violences scolaires sont inscrites dans l’autorité patriarcale, renforcée par le côté « internat punitif » dans le cas de Bétharram et de plusieurs institutions qui ont été dénoncées.

Depuis #MeToo (2017), l’intense libération de la parole des femmes autorise la révélation des violences vécues en tant qu’enfants, quel que soit leur genre – et l’on sait bien qu’il est difficile pour un homme de s’avouer victime, en particulier de violences sexuelles.

Mais cela ne doit pas conduire à un fatalisme de la passivité éternelle des victimes. Grâce à la constitution de collectifs, d’associations, grâce aussi au courage de lanceurs d’alerte – trop souvent victimes secondaires placardisées – la parole a émergée, a été massivement entendue et crue, malgré les dénégations et les minimisations. Grâce aussi et au courage transpartisan de Violette Spillebout (députée Ensemble pour la République, EPR) et Paul Vannier (député La France insoumise, LFI) ainsi que par des alliances nouées, entre autres, avec les syndicats, malgré les manœuvres dilatoires de certains partis.

Aucun député n’a osé s’opposer au vote de ce texte, signe de l’extraordinaire force de cette parole, même si certains articles n’ont pas été votés – dont celui sur la levée du secret de la confession, auquel se sont opposées la droite et l’extrême droite.

Un nouveau regard sur l’enfant

Ce changement dans l’écoute des victimes est le signe du long changement historique des regards sur l’enfant. L’éducation a longtemps été considérée comme un dressage, comme une correction du trop-plein enfantin de nature et d’animalité. D’où la fondation d’une pédagogie du redressement, qui a dominé l’histoire de l’éducation occidentale jusqu’au XIXᵉ siècle.

Contrairement à une idée reçue et exploitée politiquement ad nauseam, ce n’est pas Mai-68 qui a placé l’enfant au centre, qui a démonétisé l’usage de la violence en éducation. Si l’on sait désormais ce que la thèse de Philippe Ariès sur la découverte de l’enfant avait d’excessif en niant l’amour pour l’enfant dans les familles anciennes, il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mutation du rapport à l’enfant s’est produite dès le XVIIIᵉ siècle et surtout au XIXᵉ siècle. Dans la modernité, l’enfant est progressivement devenu une valeur fondamentale de la famille.

Le développement postmoderne d’autres modèles familiaux ne remet pas en cause cette évolution : même dans la famille à la carte, l’amour pour l’enfant reste une valeur cardinale. L’idéal de non-violence – avec toutes les fragilités concrètes d’un idéal – impose de nouvelles normes à l’éducation : la modernité en privilégiant l’affection a dévalorisé la violence éducative. C’est à l’échelle des siècles qu’une nouvelle vision de l’enfant s’est imposée, jamais parfaitement, et avec tous les risques de l’enfermement dans un milieu familial restreint. Ce qui n’a pas empêché une cohabitation de cette image avec celle de l’enfant à dresser.

La loi qui vient d’être votée officialise cette valeur de la non-violence dans l’éducation scolaire. En témoignent cette modification du Code de l’éducation, avec l’ajout d’un article L. 111-7 est ainsi rédigé :

« L’école garantit le respect de la dignité et de l’intégrité physique et psychologique des élèves et des étudiants. Tout élève ou étudiant a droit à une formation sans violence morale ni physique et sans harcèlement. Tout recours aux châtiments corporels ou à tout autre traitement humiliant ou dégradant à leur encontre est interdit. »

La rupture légale avec la pédagogie du dressage est actée. Et, ce qui est tout aussi important, ce que l’on nomme les « violences éducatives ordinaires » sont clairement interdites.

Au risque du « backlash » éducatif

L’application de la loi ne sera pas simple. Des questions de moyens seront cruciales. La formation obligatoire ne sera pas aisée à mettre en place. Si elle consiste à ne rajouter que quelques heures à la formation initiale, l’impact sera restreint. En prônant la mise en place dans chaque école de lieux où recueillir la parole des enfants, elle marque un pas indispensable. Mais ce pas sera rendu difficile par le risque actuel d’une remise en cause autoritariste, politique et sociale d’une éducation bienveillante, qui accorde une valeur à cette parole de l’enfant (dont on comprendra qu’elle n’est pas celle du seul enfant victime).

L’autoritarisme est redevenu désirable et marque le débat politique et éducatif. Dans un sondage Ifop de 2023, une large majorité de Français (85 %) adhérait à l’affirmation que « l’autorité est une notion qui se perd en France de nos jours ».

Selon le Baromètre de la confiance politique du Cevipof, en 2025, 54 % des Français approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement », et 73 % souhaitent « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». Près de 30 % pensent que ce serait une solution que « l’armée dirige le pays ». Et 69 % pensent que la justice est « trop laxiste ».

Ce laxisme est aussi décrit au niveau éducatif, supposant que l’absence de sévérité, l’abandon d’une idéologie du respect par la crainte – et par les violences éducatives ordinaires – est responsable d’une décadence sociétale. Il est frappant d’entendre dans le discours politique combien l’« ensauvagement » de la jeunesse est un thème porteur.

Ce retour de « l’enfant sauvage » est celui d’un archaïsme anthropologique qui situe l’enfance comme âge de sauvagerie et de déraison. Mais un archaïsme réactivé sur « l’enfant des autres », dans une croyance en l’ethnoviolence. C’est aussi dans cet archaïsme que l’on peut lire le « choc carcéral » et le « choc d’autorité », réclamés par une partie de la classe politique comme seules solutions aux émotions soulevées par les violences révélées et les faits divers médiatisés.

Cela est aussi théorisé par certains praticiens, dont le pédiatre Aldo Naouri, qui, contre le pouvoir des mères, demandait une place pour le père. L’urgence serait de « restaurer nos valeurs fondamentales », à savoir « la hiérarchie au sein de la famille ». On comprend comment patriarcat et masculinisme peuvent s’appuyer sur une telle « théorisation ».

Sur le plan de l’éducation scolaire, la critique est portée par ceux qui se positionnent contre les « pédagogues », aux succès d’édition impressionnants. Citons la Fabrique du crétin (2005), l’ouvrage du polémiste Jean-Paul Brighelli, très relayé, selon lequel pédagogues et psychologues mènent l’école vers l’apocalypse, à force de prôner les droits de l’enfant et l’importance de sa parole contre la sagesse magistrale.

Le combat éducatif est aussi un combat politique.

The Conversation

En tant qu'expert extérieur je suis en contact (bénévole) avec le Comité de suivi de la Commission parlementaire sur les violences scolaires.

10.06.2026 à 16:06

En France, les signes avant-coureurs d’une crise institutionnelle majeure

Nicolas Salerno, Doctorant chercheur, Université Grenoble Alpes (UGA)
Olivier Vidal, Chercheur à l'Institut des sciences de la Terre, Université Grenoble Alpes (UGA)
Les sociétés ne basculent pas du jour au lendemain. Comme les séismes, les grandes crises politiques résultent souvent de pressions accumulées pendant des décennies avant qu’un événement déclencheur révèle leur ampleur.
Texte intégral (1961 mots)

Inégalités d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics, compétition accrue entre élites, finances publiques sous tension : plusieurs indicateurs suggèrent que la France traverse une phase de fragilisation institutionnelle comparable à celles observées dans d’autres périodes de rupture historique.


Ces dernières années, les instabilités politiques en France se sont multipliées, impliquant toutes les strates de la population. En 2018, un mouvement populaire bref et violent, avec un gilet jaune en symbole de ralliement et une sociologie originale voit le jour. L’hiver 2023 voit l’un des mouvements de protestations et de grèves les plus massifs de son histoire récente en réponse à une nouvelle réforme du système de retraite. En juin de la même année éclate une série d’émeutes urbaines dans tout le pays à la suite de la mort de Nahel Merzouk. Enfin, en 2024, la France connaît une dissolution de l’Assemblée nationale et une censure du gouvernement, conduisant à trois renouvellements du gouvernement pour cette seule année, un bal inédit sous la Vᵉ République.

Différencier des troubles habituels de la vie politique d’un pays de signes précurseurs de changements institutionnels plus profonds est crucial pour déterminer le type de réponse à y apporter. Or, dans un monde politique où l’agenda est dominé par des cycles électoraux rapides et un système médiatique focalisé sur l’actualité, l’attention publique se fixe sur des événements ponctuels. Les réponses restent alors essentiellement symptomatiques : retraits de réformes, changements de gouvernement, sans traiter les conditions structurelles susceptibles d’en être la cause.

La théorie structurelle-démographique

La théorie structurelle-démographique proposée par Goldstone (1991) puis développée par Peter Turchin et ses collègues, analyse les périodes de changements institutionnels majeurs au travers de trois facteurs : la paupérisation du peuple, la polarisation des élites et la détresse fiscale de l’État. Elle a notamment permis en 2010 à Peter Turchin, à l’occasion d’une enquête prospective de Nature, de prévoir une période propice aux instabilités politiques aux États-Unis autour de 2020.

Cette théorie permet de comprendre et les périodes d’instabilités politiques comme le résultat de tensions émergeant de l’inadéquation croissante entre les institutions en place et des changements démographiques et économiques sur le temps long. Ces dernières manifestent alors une incapacité croissante à maintenir un contexte socio-économique permettant aux individus de poursuivre leurs aspirations.

Au centre des mécanismes décrits par cette théorie réside « la pompe à richesse » : la concentration du pouvoir économique et politique au sein d’une minorité, que ce soit via des systèmes fonciers et fiscaux avantageux ou une pression à la baisse sur les salaires. Ce mécanisme creuse les inégalités avec les membres les plus modestes de la société, mais affecte particulièrement les élites de rang inférieur et leurs aspirants, créant une fracture croissante en leur sein.

Après quelques décennies la majorité voit ses conditions de vie se dégrader tandis qu’une minorité prospère, le contrat social s’érode. La concentration du pouvoir ferme alors la porte aux aspirants toujours plus nombreux, la compétition entre élites s’intensifie, leur cohésion disparaît et des factions émergent. Ces aspirants, privés des ressources pour satisfaire leurs ambitions, remettent en question leur allégeance au système, mobilisent les masses paupérisées et se muent en contre-élites cherchant à modifier les règles du jeu.

Dans les sociétés contemporaines, la pression mise sur les institutions par la surproduction d’élites et l’appauvrissement de la population peuvent en théorie être régulés par des investissements et des réformes appropriées, à condition que cela soit permis par les finances publiques en bonne santé.

A contrario, lorsque l’État est accablé par la dette et perçu comme illégitime, sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, la paupérisation du peuple, le factionnalisme des élites et la tension fiscale créent un contexte dans lequel même des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.

Les précurseurs d’une crise institutionnelle en France ?

Dans une étude récente, nous avons appliqué cette théorie à l’histoire récente de la France. Selon ses auteurs, la France serait sur une trajectoire analogue à celle décrite pour les États-Unis. Malgré le fait que les inégalités de revenus restent contenues grâce aux mécanismes de redistribution, les difficultés d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics se sont en revanche fortement accrues depuis 1980. Alors même que les valeurs nationales sous-estiment l’impact de ces dernières sur des populations spécifiques ; jeunes et banlieues pour l’accès à l’emploi, urbains pour la propriété (comme le montre le graphique ci-dessous) et ruraux pour l’accès aux services publics.

La compétition entre élites, que ce soit sur le plan économique ou politique s’est également fortement accentuée sur la même période. En témoigne la croissance des inégalités de richesse au sein du premier centile, montrant que la part détenue par le top 0,001 % a augmenté de 520 % contrairement à celle détenue par les derniers membres de ce centile (en vert dans la Fig. 2) qui n’augmente « que » de 60 %.

Sur le plan politique, la croissance du nombre de candidats aux élections législatives, présidentielles a doublé depuis 1980. La diminution du seuil pour former un groupe parlementaire est passée de 30 à 15 entre 1958 et 2023, sous la pression des députés pour former de nouveaux groupes, témoignant d’une division croissante des élites au parlement.

Dans le même temps, les finances publiques subissent une pression d’ampleur historique. La dette atteint en effet un niveau élevé (110 % du PIB en 2023), sous l’effet combiné du vieillissement démographique et de l’obsolescence progressive du système fiscal, dans un contexte d’engourdissement législatif lié à la fragmentation croissante des élites.

À ces tensions budgétaires s’ajoute une érosion marquée de la confiance dans les institutions, que l’on peut appréhender à travers la hausse du taux d’abstention électorale. Il en résulte une forme de calcification institutionnelle, au moment même où la capacité d’adaptation apparaît plus nécessaire que jamais.

Le rapport Dette/PIB rapporté par l’Insee. L’abstention est calculé en moyenne arithmétique sur les données électorales interpolées (municipales, cantonales, présidentielles, législatives) entre 1958 et 2023 à partir des données de L de Boissieu. Salerno, Fourni par l'auteur

Pour la France d’aujourd’hui, les indicateurs de la théorie structurelle-démographique convergent pour faire état d’une crise : paupérisation relative des classes populaires et moyennes, fermeture progressive des voies d’accès à la propriété et aux services publics, intensification de la compétition intraélitaire, paralysie législative et défiance historique envers les institutions.

Les crises structurelles-démographiques ont ceci de particulier qu’elles paralysent les conditions mêmes de leur résolution.

Toute réforme ambitieuse capable d’en traiter les causes profondes – redistribution de la richesse, assainissement des finances de l’État – exige précisément la cohésion politique dont la dissolution est au cœur de la crise. C’est une tension fondatrice de ces moments : l’urgence d’agir et l’incapacité croissante à le faire se renforcent mutuellement.

Quelles issues possibles ?

L’histoire offre pourtant un éventail de sorties possibles. Le New Deal américain des années 1930 montre que ces moments de crise peuvent aboutir à des reconfigurations institutionnelles profondes et durables, lorsque des coalitions suffisamment larges parviennent à s’imposer. À l’inverse, leur absence a conduit d’autres sociétés vers des ruptures violentes, comme en France en 1789.

Les trajectoires prises par une société lors d’une crise ne sont pas uniquement dictées par sa sévérité. Elles sont aussi des moments dans lesquels la capacité des acteurs à saisir les opportunités pour forger un nouveau contrat social est particulièrement importante. Les origines structurelles de cette crise nous invitent à sortir du temps court, celui des cycles électoraux et des médias pour prendre au sérieux le temps long. Non pour céder au fatalisme, mais pour comprendre que les fenêtres d’opportunité pour des réformes structurelles sont rares, et que les sociétés qui les ont saisies s’en sont mieux sorties que celles qui l’on subit.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106 en partenariat avec The Conversation France.

The Conversation

Nicolas Salerno est président de la Société Française de Cliodynamique. Son travail de thèse est financé par l'ANR, PEPR sous-sol, DyMod (22-EXSS-0003).

Olivier Vidal a reçu des financements de ANR et QCF.

09.06.2026 à 16:20

La France du Nord et de l’Est victime de la mondialisation, celle du Sud et de l’Ouest en pleine dynamique

Arnaud Brennetot, Géographie politique, Université de Rouen Normandie
La fracture ville-campagne domine souvent le débat public. Pourtant, les inégalités territoriales françaises sont structurées par l’héritage de la désindustrialisation. Le Nord et l’Est sont en déclin, le Sud et l’Ouest en dynamique.
Texte intégral (3155 mots)
Paysage urbain de Lille (Hauts-de-France). Entre 1999 et 2022, la croissance de l’emploi a été trois fois plus forte à Toulouse (+ 63 %) qu’à Lille (+ 22 %). uslatar

La fracture entre villes et campagnes s’est imposée comme l’une des principales clés de lecture des inégalités territoriales françaises. Pourtant, les dynamiques régionales dessinent une autre géographie. Héritée de la désindustrialisation, une ligne de partage séparant le Nord et l’Est du Sud et de l’Ouest continue de structurer l’économie et les trajectoires sociales du pays.


L’intégration de la France dans la mondialisation économique a eu pour corollaire une exposition accrue des entreprises et des régions à la concurrence internationale. À partir du milieu des années 1970, comme pour les autres pays membres de la Communauté économique européenne (CEE), cette situation s’est traduite par un ralentissement de la croissance économique, une augmentation du chômage, une réorganisation de la production et un développement sélectif du territoire. La délocalisation des tâches à faible valeur ajoutée vers les nouveaux pays industriels, l’externalisation d’une autre partie des fonctions vers les services et les progrès technologiques ont conduit à un processus de désindustrialisation et de tertiarisation de l’emploi.

En parallèle, l’élévation du niveau de vie a permis l’essor des activités de la sphère présentielle, c’est-à-dire destinées à une clientèle locale (la construction et les services à la personne).

Ces transformations ont entraîné une inversion de l’organisation régionale du pays : alors que les phases de la révolution industrielle avaient entraîné une forte croissance économique de la moitié nord-est du pays, à l’est d’une ligne Le Havre-Marseille, la période de la mondialisation néolibérale s’est traduite par un ralentissement de cette partie du pays et, au contraire, par une forte croissance de la France du Sud et de l’Ouest.


Évolution du nombre d’emplois entre 1954 et 1975

Evolution de l’emploi entre 1954 et 1975 par département
Évolution de l’emploi entre 1954 et 1975 par département. Données : Insee. Réalisation : Brennetot, avec Magrit (2026), Fourni par l'auteur

Évolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022

Evolution de l’emploi entre 1975 et 2022 à l'échelle des bassins de vie
Évolution de l’emploi entre 1975 et 2022 à l’échelle des bassins de vie. Données : Insee. Réalisation : Brennetot, avec Magrit (2026), Fourni par l'auteur

En France, une inversion géographique des régions « qui gagnent »

Dans le Nord-Est et dans les régions périphériques du Bassin parisien, le déclin des industries lourdes et de montage a entraîné une baisse importante du nombre d’emplois productifs. Depuis un quart de siècle, cela a eu pour effet le départ d’une partie des ménages, entraînant un ralentissement de la croissance puis un déclin presque généralisé de la population. Cette régression s’est accompagnée d’une réduction de l’offre de services collectifs, une fragilisation des systèmes urbains, une dévalorisation du capital fixe (les logements, les usines, les commerces, les infrastructures…) et des difficultés à amortir les investissements.

Si les grandes villes ont mieux résisté à la récession que les villes petites et moyennes ou les espaces de faibles densités, leur croissance a été bien plus faible que dans les métropoles du Sud et de l’Ouest. Seules les régions parisienne et lyonnaise sont parvenues à compenser les pertes liées à la désindustrialisation par l’essor des fonctions métropolitaines.

Au contraire, la moitié Sud-Ouest, longtemps caractérisée par une économie traditionnelle et un fort exode rural, a connu un rattrapage spectaculaire. La conjugaison de la tertiarisation des activités productives, favorable aux métropoles, et les nouveaux tropismes résidentiels, caractérisés par un attrait pour les littoraux et l’ensoleillement, ont contribué à un afflux continu de nouvelles populations et à la croissance conjointe des emplois des sphères présentielle et productive. Si les métropoles du Sud et de l’Ouest ont bénéficié d’un essor souvent souligné dans le débat public, des territoires plus larges ont également connu une trajectoire de forte croissance : la Bretagne (l’Ouest intérieur excepté), la vallée de la Loire, la Vendée, la Charente, le bassin Aquitain, le Languedoc, le bassin du Rhône, la Corse et la vallée du Rhin. Même le sud de la « diagonale du vide » a connu un modeste regain démographique et économique. Les territoires les plus dynamiques sont confrontés depuis plusieurs décennies aux phénomènes d’étalement urbain, de hausse des prix de l’immobilier et de ségrégation sociorésidentielle.

L’occultation de la question régionale

Cette inversion macro-régionale, observable à partir du milieu des années 1970, n’a jamais été identifiée comme un enjeu public notable (à la différence des considérations légitimes dont ont régulièrement fait l’objet les territoires d’outre-mer). Malgré les difficultés induites pour les populations des régions fragilisées du Nord-Est, elle n’a donné lieu à aucune politique d’accompagnement ou de traitement différencié depuis la fin des années 1990, lorsque les politiques d’aménagement national ont été abandonnées.

Les grands objectifs de politiques publiques concernant le développement durable, la compétitivité et la cohésion des territoires, par exemple, ont été mis en œuvre sans tenir compte de l’inégalité des trajectoires régionales. Les mêmes instruments (transferts de compétences, appels à projets, contrats) ont été déployés, sans considération pour le fait qu’ils ne pouvaient pas générer des effets identiques dans des régions en pleine croissance et dans des régions en déclin.

Ce fut le cas par exemple des contrats de plans État-Régions, des pôles de compétitivité ou des modalités d’accompagnement des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Les différents marchés (emplois, immobilier, services) ont alors produit leurs effets géographiques sélectifs sans garde-fous politiques. Par exemple, entre 1999 et 2022, la croissance de l’emploi a été trois fois plus forte à Toulouse (+ 63 %) qu’à Lille (+ 22 %). Les instruments de coopération interrégionale (comités de massif, contrats de plan interrégionaux, stratégies de façades littorales) sont de leur côté restés faiblement dotés.

Evolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022 (en %)
Évolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022 (en %). Données : Insee. Réalisation : Brennetot, avec Magrit (2026), Fourni par l'auteur

Ni les gouvernements successifs, ni les associations d’élus locaux ne se sont véritablement inquiétés des possibles problèmes engendrés par de telles divergences régionales, hormis pour les espaces de très faibles densités et les territoires d’outre-mer. Ces écarts ont exposé les populations des différentes régions à une inégalité des chances croissante en matière de cadre de vie et d’opportunités territoriales (pour l’accès aux services collectifs ou pour le dynamisme économique local, par exemple).

Aucun débat notable n’a eu lieu concernant les avantages et les inconvénients éventuels induits par ce grand schisme régional. Hormis quelques rares exceptions, celui-ci a été systématiquement occulté des diagnostics formulés par les différents acteurs de la gouvernance et de l’aménagement des territoires (responsables politiques, administrations, associations, entreprises et médias) et ceci depuis plusieurs décennies, laissant les dynamiques macro-régionales continuer à exercer leurs effets.

La montée du populisme territorial

L’état géographique du pays est cependant loin de désintéresser le public et encore moins de le satisfaire. Il est même devenu un objet récurrent de désapprobations. À partir de la fin des années 1990, la notion de « fracture territoriale » apparaît pour dénoncer les inégalités géographiques qui divisent le pays. Mais le décrochage macro-régional est occulté par la réactivation idéologique du vieux clivage villes/campagnes. Se cristallise un discours déplorant l’abandon des campagnes et des petites villes (alimenté par le recul des services publics et la fermeture de nombreux équipements) en contraste avec l’attention portée aux grandes villes, qu’il s’agisse de la crise des banlieues ou de grands projets urbains (le Grand Paris ou les métropoles régionales).

Dans les années 2010, cette déformation se systématise avec la notion de « France périphérique » qui réduit la transformation géographique de la France à un schéma binaire opposant des métropoles privilégiées à un ensemble de territoires hétéroclites habités par des « classes populaires » livrées à elles-mêmes. Cette caricature géographique est très largement adoptée par les médias comme par divers responsables politiques : le rejet des métropoles se présente alors comme une variante géographique du « dégagisme » politique en plein essor.

Cette focalisation du débat sur le clivage villes-campagnes n’a pas permis d’établir un diagnostic lucide de la réalité multiscalaire des inégalités et des vulnérabilités géographiques (entre quartiers et communes au sein des aires urbaines, entre villes et campagnes et entre ensembles régionaux). Si la réorganisation des activités induite par la mondialisation a renforcé le rôle des économies d’agglomération, profitant aux plus grandes des villes, les déclarations dénonçant la « fracture territoriale » ont majoritairement ignoré que, à population égale, les territoires du Nord-Est fragilisés par la désindustrialisation sont restés plus vulnérables que ceux du Sud-Ouest portés par une forte attractivité.

Cette réalité macro-régionale a fait l’objet d’un déni collectif, les élus du Nord-Est restant peu enclins à faire des difficultés subies par leur territoire un thème de revendication et de mobilisation politiques. Par ailleurs, bien des élus des territoires les moins peuplés ont eu intérêt à ce que le thème de la « France périphérique » reste vivace dans le débat public, permettant de justifier la perpétuation, sinon l’accentuation, du système de redistribution financière dont ils tirent profit. Par exemple, le programme Petites villes de demain, lancé en 2020 par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, n’a pas cherché à cibler particulièrement celles dont la population est la plus pauvre ou celles qui subissent des dynamiques de déclin. L’indifférence à l’égard de la concentration des difficultés socio-économiques dans la moitié nord-est du pays a eu pour effet de laisser les inégalités se creuser et les frustrations s’y accumuler, sans permettre aucune résolution ou avancée concrète.

Depuis plusieurs mois, dans une situation politique de plus en plus critique, les appels en faveur d’un réinvestissement du territoire national se multiplient. La recherche de solutions a même conduit à recréer un ministère de l’aménagement du territoire (disparu depuis 2010), lequel s’emploie actuellement à la définition d’une nouvelle stratégie nationale d’aménagement. Une telle ambition ne pourra aboutir à des solutions tangibles qu’à la condition de tenir compte de l’existence du clivage macro-régional qui structure la France métropolitaine depuis un demi-siècle.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, en partenariat avec The Conversation. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.

The Conversation

Arnaud Brennetot conseille différentes organisations (collectivités territoriales, agences publiques, think tanks).

08.06.2026 à 17:24

Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance

Christian Ben Lakhdar, Professeur d'économie, spé, Université de Lille
Sophie Massin, Professeure d'économie, Université de Lille
Les saisies de drogues par la police sont toujours plus importantes. Mais signifient-elles que la lutte contre le narcotrafic est un succès ?
Texte intégral (1681 mots)

Les quantités de drogue saisies par les forces de l’ordre françaises sont toujours plus importantes. Pourtant, ces saisies ne signifient pas que la lutte contre le narcotrafic est un succès. En effet, la consommation est, elle aussi, en forte croissance.


Chaque année, les autorités françaises annoncent des saisies record de drogues. Cannabis, cocaïne, ecstasy : les volumes interceptés atteignent année après année des niveaux historiques. Pour 2024, ce sont ainsi près de 84 tonnes de cocaïne qui ont été saisies : un niveau jamais égalé ! Ces chiffres sont souvent présentés comme la preuve de l’efficacité de la lutte contre les trafics. Ainsi, président de la République, ministres de l’intérieur et de la justice se félicitent souvent des opérations mêlant interpellations et saisies de stupéfiants.

De fait, ces saisies témoignent d’un travail considérable des forces de l’ordre. Police, gendarmerie et douanes interceptent des flux massifs, parfois au prix d’opérations complexes, notamment sur les routes internationales du trafic.

Mais une question essentielle reste rarement posée : que nous disent ces chiffres de l’état et de la dynamique des marchés des drogues ?

Nos travaux récents invitent à penser qu’ils en disent très peu.

Des saisies impressionnantes… face à des marchés encore plus vastes

Pour comprendre ce que représentent les saisies, il faut les comparer à l’ampleur réelle des marchés.

Nous avons fait un travail de reconstitution des volumes consommés en France à partir d’enquêtes en population générale, pour trois années : 2010, 2017 et 2023. Pour cette dernière année, nous estimons par exemple que ce sont environ 400 tonnes de cannabis qui ont été consommées, 47 tonnes de cocaïne, 8 tonnes d’héroïne, ainsi que des dizaines de millions de comprimés d’ecstasy. Ces volumes sont en forte augmentation au cours des dernières années (de + 23 % à + 600 % selon les produits sur la période 2010-2023).

Ces estimations, périodiquement réalisées à la demande de la Mission interministérielle de lutte contre les conduites addictives (Mildeca) et de l’Observatoire français des drogues et tendances addictives (OFDT), reposent sur un cadre théorique relativement simple où l’on cherche à reconstituer, pour une année donnée, les quantités consommées et les dépenses engagées par les usagers de stupéfiants pour assouvir leur consommation. Nous nous appuyons pour cela sur les réponses obtenues dans une série d’enquêtes, l’Enquête sur les représentations, opinions et perceptions sur les psychotropes (Eropp) de l’OFDT et le Baromètre de Santé publique France, permettant de documenter différents indicateurs de consommation (fréquence, intensité, prix, mode de consommation, etc.).

De fortes hypothèses sont toutefois nécessaires pour pouvoir travailler nos estimations. Par exemple, les traitements de substitution aux opiacés diminuent certainement la consommation d’héroïne des usagers, reste à savoir de combien ? Ou encore, à ce jour, on ne sait que peu de choses sur les fréquences et l’intensité de consommation des personnes utilisant du crack.

Malgré ces difficultés méthodologiques, ces estimations sont intégrées dans le calcul du produit intérieur brut (PIB) par les services de l’Insee, comme le recommande Eurostat.

Lorsque l’on rapporte les saisies opérées aux estimations de consommation, elles représentent, selon les années, de 20 à 30 % du marché pour le cannabis, de 13 à 16 % pour l’héroïne et souvent moins de 10 % pour l’ecstasy.

Autrement dit, la majorité des produits circule malgré les efforts d’interception.

Le paradoxe de la cocaïne : quand les saisies dépassent le marché

Le cas de la cocaïne est particulièrement révélateur du rapport entre saisies et consommation. Alors que les volumes consommés ont augmenté de 241 % entre 2010 et 2023, les quantités saisies en France en 2017 et 2023 ont pu dépasser les volumes estimés comme consommés dans le pays. Dit autrement, nous avons estimé que les saisies de cocaïne pourraient représenter plus de 100 % du marché de la cocaïne en France pour ces deux années (c’est notamment ce qu’indique la borne supérieure d’estimation sur le graphique ci-dessus).

Ce résultat peut sembler contre-intuitif, mais s’explique par au moins deux facteurs. D’une part, les trafiquants anticipent les saisies et leur production est en mesure de compenser les pertes, sans impacter les quantités consommées. D’autre part, la France tient un rôle particulier dans les routes du trafic international impliquant qu’une partie importante de la cocaïne saisie sur le territoire n’était pas destinée au marché français.

Du fait de sa position géographique – notamment via les Antilles et la Guyane –, la France constitue une porte d’entrée vers l’Europe. Les forces de l’ordre françaises interceptent ainsi des flux destinés à d’autres pays européens. Une part des saisies réalisées en France bénéficie en réalité à l’ensemble de notre continent.

Des marchés qui s’adaptent en permanence

Si les saisies avaient un effet durable sur les marchés, on devrait observer des signes de tension : hausse des prix de détail, baisse de la pureté, raréfaction des produits. Or, les résultats issus de nos travaux et d’autres montrent l’inverse.

Entre 2010 et 2023, les prix de détail tels que monitorés par l’Ofast ou l’OFDT sont restés globalement stables, voire ils ont baissé. Dans le même temps, la pureté des produits, entendue comme la concentration en molécule psychoactive pure retrouvée dans les saisies, a augmenté. Combinées à une forte inflation au cours de la période, ces évolutions conduisent finalement à constater une diminution des prix relatifs du gramme pur de stupéfiants.

Ces éléments suggèrent non seulement que les volumes de production agricole ou synthétique sont énormes, mais également que l’offre s’adapte rapidement aux pertes liées aux saisies. Les organisations criminelles diversifient leurs routes, multiplient les points d’entrée et ajustent leurs stratégies logistiques. Lorsqu’un flux est intercepté, d’autres prennent le relais.

Repenser les indicateurs de la politique antidrogue

Dans ce contexte, les saisies apparaissent comme un indicateur ambigu. Elles témoignent sans nul doute de l’intensité de l’action des forces de l’ordre. Mais elles renseignent beaucoup moins sur la disponibilité réelle des drogues. Dit autrement, des saisies élevées peuvent coexister avec des marchés en expansion, comme c’est le cas pour la cocaïne.

Ce décalage tient à la nature même des marchés illicites, qui fonctionnent comme des systèmes adaptatifs. Les pertes liées aux interceptions sont intégrées comme un coût du trafic, au même titre que les risques judiciaires. Les organisations criminelles anticipent les risques, diversifient leurs stratégies et exploitent les opportunités logistiques à l’échelle européenne (bien sûr les ports, mais pas uniquement).

En se focalisant sur les volumes saisis, on peut donner l’impression d’un contrôle croissant, alors même que les indicateurs de marché racontent une autre histoire : disponibilité élevée, prix stables, qualité en hausse.

Il ne s’agit pas de dire que les saisies sont inutiles. Elles doivent en effet jouer un rôle important, notamment pour perturber certains réseaux ou intercepter des flux massifs. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à réduire durablement l’offre.

Ces résultats invitent à élargir la manière dont on évalue les politiques publiques. Plutôt que de s’appuyer principalement sur les saisies, il serait nécessaire de considérer conjointement une batterie d’indicateurs composée des prix, de la pureté des produits circulant en France, de leur disponibilité et finalement des dynamiques de consommation.

Enfin, ces résultats rappellent que les marchés des drogues dépassent largement les frontières nationales. Les saisies réalisées par les forces de l’ordre françaises – en particulier pour la cocaïne – s’inscrivent dans une dynamique européenne. Elles contribuent à limiter l’approvisionnement de plusieurs pays, même si leur impact sur le marché français reste limité. Cela souligne l’importance d’une approche coordonnée à l’échelle européenne, plutôt que strictement nationale. La récente création d’une Agence de l’Union européenne sur les drogues et de la future Autorité douanière de l’Union européenne sont le signe d’une évolution nécessaire – mais peut-être pas suffisante.

The Conversation

Christian Ben Lakhdar a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

Sophie Massin a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

07.06.2026 à 15:08

De Pearl Harbor au blocage du détroit d’Ormuz : comprendre et anticiper les « guerres surprises »

Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia
Olivier Wathelet, Chercheur intervenant à La Cambre, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Les grandes puissances sont régulièrement déstabilisées par des attaques surprises, malgré les informations disponibles. Comment mieux articuler renseignement et prise de décision politique ?
Texte intégral (2946 mots)

La surprise stratégique constitue l’un des paradoxes les plus persistants de l’histoire militaire. Alors même que les sociétés contemporaines disposent de volumes d’information sans précédent et que les technologies de surveillance rendent le champ de bataille toujours plus transparent, les États continuent d’être surpris par des attaques majeures.


De Pearl Harbor à la guerre du Kippour, du 11 septembre 2001 à l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, les exemples abondent et ne semblent diminuer ni en fréquence ni en intensité. Certains auteurs avancent même que la majorité des tentatives de surprise stratégique au XXᵉ siècle ont atteint leur objectif.

Ce constat invite à poser une question centrale : comment expliquer que des organisations disposant de ressources analytiques considérables continuent de se tromper sur l’imminence d’un conflit ?

Encore faut-il préciser ce que recouvre la notion de « surprise stratégique ». Toutes les ruptures ne se valent pas. Une armée peut être surprise tactiquement sans que cela modifie durablement l’équilibre global. La surprise stratégique, elle, produit une rupture de paradigme : elle bouleverse les hypothèses dominantes, transforme la perception de la menace et reconfigure les priorités politiques et militaires.

Hors du domaine militaire, des dynamiques comparables existent dans les innovations de rupture, souvent sous-estimées parce qu’elles émergent en dehors des acteurs légitimes ou selon des critères initialement jugés non pertinents. Le succès fulgurant de TikTok a, ainsi, été largement sous-estimé par les plateformes occidentales, qui n’ont pas anticipé la puissance d’un modèle fondé sur la recommandation algorithmique plutôt que sur le réseau social. Enfin, dans un autre registre, la progression rapide des drones bon marché et leur usage détourné dans des conflits récents ou par des acteurs non étatiques ont révélé le potentiel stratégique de technologies d’abord perçues comme marginales.

Le cas du détroit d’Ormuz illustre précisément l’ambiguïté entre surprise et non-surprise stratégique. Depuis plus de deux décennies, la littérature militaire et stratégique documente la doctrine iranienne de déni d’accès reposant sur des tactiques asymétriques : mines, vedettes rapides, drones et missiles côtiers. Ces travaux avaient pu démontrer l’intention de rendre le détroit inutilisable pour des adversaires technologiquement supérieurs. Autrement dit, le scénario d’un blocage d’Ormuz n’est pas inattendu. Si surprise il y a, elle réside peut-être moins dans l’événement lui-même que dans sa réception ; biais d’interprétation, arbitrages politiques et sous-estimation du seuil d’escalade conduisent à traiter comme improbable ce qui est pourtant documenté.

Ces innovations ont en commun d’avoir été négligées non en raison d’un manque d’information, mais parce qu’elles ne correspondaient pas aux critères dominants de valeur, de légitimité ou de pertinence au moment de leur émergence.

Pourquoi ces attaques passent sous les radars ?

La littérature académique, et notamment l’ouvrage fondateur du professeur Erik Dhal (Intelligence and Surprise Attack, 2013), ancien analyste des services de renseignement, distingue classiquement trois grandes explications.

La première, dite « traditionnaliste », met l’accent sur les limites cognitives des décideurs. Les biais d’ancrage (difficulté à se départir d’une première impression), l’excès de confiance, le raisonnement analogique (aller chercher des comparaisons dans d’autres exemples historiques par exemple, même s’ils ne sont pas équivalents) ou encore la difficulté à concevoir l’improbable empêchent d’interpréter correctement les signaux existants.

Dans cette perspective, les surprises résultent moins d’un manque d’information que d’une incapacité à lui donner du sens. On parle alors souvent de « failure of imagination » (manque d’imagination), expression devenue célèbre après les enquêtes du Congrès américain sur les attentats du 11 septembre 2001 qui ont reproché aux analystes du renseignement de ne pas avoir relié ensemble des données pourtant disponibles. Ce fut également l’une des explications de la survenue des attentats du 7-Octobre en Israël. De nombreux signaux étaient disponibles, mais ont été lus à travers un cadre dominant selon lequel le Hamas n’aurait pas eu d’intérêt à mener une intervention militaire envers Israël, gouverner Gaza lui permettant de générer suffisamment de revenus et de préserver sa position.

La seconde approche, dite « réformiste », déplace l’analyse vers les organisations. Les surprises seraient liées à des défaillances bureaucratiques : fragmentation de l’information, rivalités entre agences, inerties institutionnelles ou procédures inadaptées. Ici, le problème n’est pas tant cognitif qu’organisationnel : l’information existe, mais elle circule mal ou ne parvient pas à être traduite en décision.

La chute de Kaboul, le 15 août 2021, en serait une bonne illustration, notamment pour illustrer la distance entre alerte, interprétation et prise de décision. Plusieurs évaluations américaines envisageaient une dégradation rapide de la situation, mais la vitesse d’effondrement de l’État afghan et de ses forces armées a dépassé les anticipations publiques comme opérationnelles. Il ne s’agissait pas simplement d’un défaut de collecte brute d’informations, mais d’une difficulté pour les organisations à intégrer des facteurs immatériels, tels que la faible volonté de combattre, la dépendance extrême aux soutiens américains, la fragilité politique du régime et les effets psychologiques d’une dynamique générale d’effondrement, notamment liée à une profonde chute du moral des militaires afghans après l’annonce du retrait états-unien.

Une troisième lecture, dite des « challengers », introduit une limite plus structurelle avec, entre autres, le déficit d’accès aux intentions adverses. Les signaux d’alerte peuvent être nombreux, mais leur interprétation demeure fondamentalement incertaine sans compréhension précise des objectifs et des plans de l’adversaire. Le renseignement humain apparaît alors comme une ressource critique pour lever cette ambiguïté. La surprise ne résulterait donc pas seulement d’un problème de traitement de l’information, mais d’une difficulté intrinsèque à accéder à une connaissance suffisamment fine pour inférer des intentions fiables.

Ces approches convergent toutefois sur un point essentiel : les signaux sont rarement absents. Ils sont ambigus, dispersés, noyés dans le bruit ou interprétables de multiples façons. L’enjeu n’est donc pas seulement de voir, mais de discerner à temps ce qui annonce une rupture. Cela implique notamment de distinguer intentions et capacités : une concentration de forces peut relever de la coercition ou de la posture, sans intention immédiate d’attaque (comme les diverses démonstrations chinoises à l’égard de Taïwan par le passé – qui ne prédisent en rien d’éventuelles futures intentions). À l’inverse, une intention déclarée peut ne pas être suivie d’effet faute de moyens : la Corée du Nord profère par exemple des menaces d’escalade militaire ou d’attaque contre ses voisins, sans que celles-ci ne se traduisent par des opérations effectives de grande ampleur.

Dans un environnement saturé d’informations, la difficulté ne disparaît pas. La multiplication des données et des capteurs (électroniques, électromagnétiques, humains, cyber, spatiaux, etc.) ne réduit pas nécessairement l’incertitude ; elle peut au contraire la renforcer. L’adversaire, loin d’être passif, organise activement la tromperie : dissimulation, désinformation, gestion des attentes ou encore production de signaux contradictoires.

La surprise stratégique est donc le produit de stratégies visant à rendre le réel (ce que l’on observe) compatible avec ce que l’on croit déjà, en exploitant les biais cognitifs et organisationnels adverses. Cela a, par exemple, été le cas avant la guerre de Kippour de 1973 : l’Égypte a multiplié des exercices militaires le long du canal de Suez pendant plusieurs mois précédant le conflit, ce qui a amené certains analystes israéliens à penser qu’il ne s’agissait que de cela avant le début de la guerre.

Un autre facteur décisif réside dans l’écart entre l’alerte et la décision. L’alerte n’est jamais purement cognitive : elle est aussi politique, budgétaire et organisationnelle. Reconnaître une menace implique des coûts – mobiliser des forces, modifier des postures, assumer un risque de faux positif. Or, plus une attaque est rare, plus il est rationnel de ne pas y croire ou plutôt, d’ailleurs, de ne pas prendre d’actions fortes qui lui soient liées.

Ce paradoxe explique pourquoi les événements les moins probables sont aussi les plus déstabilisants. Le syndrome de « l’enfant qui criait au loup », la routine et les coûts irrécupérables renforcent cette inertie : les investissements passés orientent la perception des menaces futures, au risque de survaloriser certains scénarios au détriment d’autres. Si une organisation militaire se prépare depuis des années à un conflit de contre-insurrection terrestre et que ce scénario a fléché des dépenses importantes, il sera d’autant plus difficile d’envisager et de se préparer à des alternatives où ce type d’engagement n’existe pas. Un exemple typique est le cas des armées occidentales qui, pendant les vingt années qui ont suivi la chute du mur du de Berlin, ont eu de la peine à penser un éventuel retour de la guerre de haute intensité.

Comment réduire le risque de surprise stratégique ?

D’abord, accepter que l’alerte en elle-même a peu de valeur si elle n’est ni précise ni audible. Une alerte efficace doit être tactique (localisée et précise : un attentat se prépare pour tel jour à tel endroit), claire et adressée à des décideurs disposés à l’entendre.

En 1942, les Américains ont remporté une bataille décisive de la Seconde Guerre mondiale, Midway, grâce à cette articulation entre renseignement précis et capacité décisionnelle. Leurs équipes avaient craqué le code japonais de chiffrement des communications et disposaient d’informations tactiques de qualité. Mais elles ne suffisaient pas en elles-mêmes : elles ont été efficaces parce qu’elles ont été remises à des décideurs engagés et à l’écoute.

Dans un autre registre, alors qu’il a pu être présenté comme inédit, le Covid ne constituait pas en soi un événement inimaginable au regard du précédent du SRAS ou des nombreux exercices de prospectives des institutions internationales traitant des maladies zoonotiques. Mais le coût d’un potentiel « faux positif » (arrêter l’économie pour une fausse alerte) a paralysé la décision. L’enjeu est plus souvent du côté de la capacité de réaction à l’alerte que dans l’alerte elle-même.

Ensuite, il convient de penser l’alerte comme un continuum. Son efficacité se joue à trois niveaux : analytique (qualité de la compréhension), procédural (circulation et traduction de l’information) et politique (réceptivité des décideurs). Plutôt que d’opposer inaction et mobilisation totale, les organisations gagneraient à développer des réponses graduées. À l’image des pratiques de « test et apprentissage », il s’agit d’accepter des coûts limités pour ajuster rapidement ses décisions et réduire l’incertitude par l’action. Concrètement, cela pourrait prendre la forme de mesures intermédiaires permettant de tester une hypothèse sans engager des coûts trop élevés : déployer temporairement des forces dans une zone à risque, renforcer ponctuellement la surveillance (cyber, renseignement humain, satellites) ou encore lancer des exercices de préparation pour évaluer la réalité d’une menace.

Enfin, le rôle des imaginaires mérite d’être réévalué. Il ne s’agit pas tant d’imaginer l’inédit que de rendre les situations extrêmes plus concrètes et les réponses plus acceptables en permettant de les voir, de les écouter, bref de s’immerger. Les récits, simulations de type jeux vidéo, serious games ou wargames ainsi que les dispositifs de design spéculatif permettent de tester des protocoles d’action à faible coût. Ils servent moins à anticiper qu’à entraîner les organisations à réagir.

Plus profondément encore, les surprises stratégiques peuvent relever d’incompréhensions éthiques. Ce que nous ne concevons pas – parce que cela échappe à nos cadres normatifs – devient difficile à percevoir. Travailler les imaginaires, c’est alors développer une forme d’empathie stratégique : reconnaître l’altérité de l’adversaire, ses logiques propres, et sa capacité à agir en dehors de nos attentes.

Pour conclure, la surprise stratégique ne disparaîtra pas. Elle est constitutive de l’incertitude et du conflit. L’enjeu n’est donc pas de l’éliminer, mais d’apprendre à mieux y répondre : en articulant information et décision, en développant des réponses graduées et en cultivant des formes d’anticipation capables d’intégrer l’altérité.

Dans le cas français, la question posée n’est pas celle de scénarios anticipés et préparés tels que la guerre de haute intensité. Sur ces thématiques, les avertissements et la préparation sont là. Mais peut-être faut-il accentuer le travail sur les signaux faibles, en focalisant l’attention sur les sujets peut-être perçus comme étant à la marge. Cela ne peut-être valable que si nous développons réellement une forme d’empathie stratégique (comprendre viscéralement les enjeux de nos diverses parties prenantes), et surtout si tout cela est directement connecté à la décision politique. Sinon, comme vu précédemment, cela restera un travail d’avertissement sans mise en action.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre. Il est co-fondateur du collectif Making Tomorrow

Olivier Wathelet est co-fondateur du collectif Making Tomorrow et a été animateur de la Red Team Défense.

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