10.04.2026 à 15:19
Émilien Cabiran
Cette note est la septième édition du « point de conjoncture » de l’Institut La Boétie.
Le département d’économie vous propose régulièrement, dans ces points de conjoncture, une lecture critique pour décrypter et mettre en perspective l’actualité économique. Dans chaque note, vous découvrirez un focus spécifique sur une question économique d’actualité.
Le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 0,9 % en 2025. C’est moins qu’en 2024, où la croissance avait atteint 1,1 %.
Après avoir baissé de 2,4 % en 2024, l’investissement des entreprises reste atone : + 0,2 %. C’est très faible. Alors que l’investissement numérique au sens large (équipements informatiques, logiciels, centres de données), qui inclut l’intelligence artificielle, explique un tiers de la croissance états-unienne en 2025 (0,7 point pour une croissance de 2,2 %), il n’explique qu’à peine 0,1 point de croissance en France, en retrait par rapport aux années antérieures.
La consommation des ménages a fortement ralenti en 2025 (+ 0,4 % contre + 1,1 % en 2024). La consommation de biens a baissé de 0,1 %. La consommation de biens alimentaires a une nouvelle fois baissé (- 0,5 %). Au total, entre 2020 et 2025, la chute est vertigineuse : – 10% ! Cela ne signifie pas que les quantités achetées ont baissé de 10 %, mais que les achats des ménages les plus pauvres se sont massivement orientés vers des produits alimentaires de moins bonne qualité (aliments ultra-transformés de l’industrie agro-alimentaire, produits agricoles remplis de pesticides…) : en comptabilité nationale, cela se traduit par une baisse du « volume » de consommation. La consommation de services a progressé de 1,4 %, mais c’est notamment la consommation des services financiers (banques, assurances…) et immobiliers (agences immobilières…) qui a progressé. Autrement dit, ce n’est pas vraiment synonyme d’amélioration du bien-être. Dans le même temps, la consommation de services à la personne (soins à domicile, assistance pour les personnes âgées, garde d’enfants à domicile…) a régressé.
Comme en 2024, la faiblesse de la demande privée (investissement et consommation) est compensée par la demande publique : la consommation des administrations publiques et la commande publique contribuent à plus de la moitié de la faible croissance.
Le pouvoir d’achat stagne par rapport à la moyenne de l’année 2024. Mais par rapport à la fin de l’année 2024, il baisse jusqu’à la fin de l’année 2025. Surtout, cette moyenne cache de profondes inégalités qui tendent à s’aggraver. En 2024, les revenus des capitaux mobiliers, c’est-à-dire les revenus des placements financiers (actions, comptes d’épargne…) ont progressé de 32 % : 12 fois plus vite que les salaires, qui eux n’ont augmenté que de + 2,6 %[1] ! Les bénéfices non commerciaux (principalement les revenus des professions libérales) ont fortement progressé : + 23,5 %. Le revenu fiscal moyen a progressé de 6 % en 2024, deux fois moins vite que celui des 1 % les plus riches (en hausse de 12,9 % sur l’année), et même plus de trois fois moins vite que celui des 0,1 % (en hausse de 21,8 % sur l’année).
Pour la première fois, sous l’effet des politiques économiques d’Emmanuel Macron, la France est devenue plus inégalitaire que la moyenne européenne[2]. Entre 2014 et 2024, le coefficient de Gini, qui est l’indicateur le plus connu pour mesurer le niveau des inégalités de revenu après redistribution monétaire, c’est-à-dire après prélèvement des impôts et versement des prestations sociales en espèces, progresse en France (de 29,2 à 30) alors qu’il baisse en moyenne dans l’Union européenne (de 30,9 à 29,4). Ce ne sont pas les inégalités primaires, c’est-à-dire avant redistribution, qui ont augmenté : elles ont légèrement baissé. Mais au contraire ce sont celles après redistribution ! En baissant les impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés, et en diminuant dans le même temps certaines prestations sociales, Emmanuel Macron a mené une politique anti-redistributive agressive. Conséquence : les inégalités de revenus disponibles se sont accrues.
Le taux de chômage officiel repart à la hausse, en particulier chez les jeunes. Il augmente de 0,6 point et atteint 7,9 % fin 2025, son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2021. La très légère progression du nombre d’emplois en 2025 (+ 25 000 postes) est en trompe-l’œil : elle dissimule en réalité une dynamique profonde de précarisation du travail, qui continue de s’accentuer sous l’effet de la déréglementation néolibérale. L’emploi salarié, secteurs privé et public confondus, est en baisse (– 46 000). C’est encore plus prononcé dans le secteur privé (– 60 000). En revanche, l’emploi non salarié, c’est-à-dire l’auto-entreprenariat, est en plein développement : en 2025, on compte 71 000 auto-entrepreneurs supplémentaires, précaires, peu rémunérés et peu protégés. En 2024 déjà, la majorité des créations d’emplois étaient des emplois de micro-entrepreneurs !
Par ailleurs, la part des emplois peu qualifiés dans l’économie ne baisse plus depuis une vingtaine d’années[3]. La part des ouvriers peu qualifiés a baissé avec la désindustrialisation et l’automatisation des processus de production, mais celle des employés peu qualifiés a en revanche augmenté, essentiellement dans les services à la personne. Alors que ces travailleurs sont « essentiels » à la satisfaction des besoins humains et à la reproduction sociale, ils bénéficient d’une faible considération sociale. Or, la qualification traduit une reconnaissance sociale, et ces emplois pourraient monter en qualification s’il existait une volonté politique de rendre visibles, de développer et de valoriser les compétences qu’ils nécessitent.
La guerre au Moyen-Orient déclenchée fin février par l’agression états-unienne et israélienne va avoir des conséquences durables sur l’économie mondiale, dont il est impossible de discerner précisément l’ampleur.
Le blocage du détroit d’Ormuz, où transitent plus de 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz liquéfié, et la destruction d’infrastructures pétrolières et gazières ont fait bondir les prix du pétrole (+ 54 % entre le 27 février et le 27 mars, soit de 72 à 111 dollars) et du gaz (passé de 32 dollars le 27 février à 55 dollars le 26 mars)[4]. Même en cas d’arrêt rapide de la guerre, la production ne retrouvera pas rapidement son niveau d’avant-guerre et le transport maritime risque d’être durablement perturbé[5].
La situation est particulièrement critique pour le gaz : une grande partie de la production gazière du Qatar est en effet stoppée pour longtemps car les réparations prendront des années pour rétablir pleinement les capacités productives. Les stocks sont au plus bas en Europe, où le réapprovisionnement était prévu cet été, au moment où les prix étaient censés être au plus bas. La demande de gaz est croissante avec le développement des centrales à gaz produisant de l’électricité. La hausse du prix du gaz sera donc durable, au-delà des variations de court terme. Le système absurde de fixation des prix de l’électricité en Europe en fonction du prix du gaz fait déjà flamber le prix de marché de gros de l’électricité alors que l’offre est abondante. Seuls l’Espagne et le Portugal, qui sont sortis du marché européen de l’électricité, y échappent.
Comme en 2022 lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie survient dans un contexte de stagflation rampante[6]. En effet, même si l’inflation a reflué en 2024 et 2025, les tendances à la stagflation ont persisté : la croissance est restée atone, et les gains de productivité[7] sont restés très faibles. Et ce malgré la suppression de postes d’apprentis sous l’effet des baisses dans les aides à l’apprentissage, qui est censée mécaniquement relever la productivité : comme les apprentis sont des travailleurs à temps partiel et peu qualifiés, plus ils sont nombreux et plus ils font statistiquement baisser la mesure de la productivité.
L’économie ne progresse pas. La productivité dans le secteur marchand est tout juste, en moyenne, au niveau de ce qu’elle était avant le Covid (fin 2019). Elle recule de 3,5 points dans l’industrie et même de 11 points dans le secteur de la construction. Elle augmente légèrement, de 1,5 point, dans les services. En l’absence de gains de productivité significatifs, la dynamique des profits ne peut être entretenue que par deux leviers : soit la stagnation voire la baisse des salaires réels (et donc une hausse des prix supérieure à celle des salaires), soit une politique fiscale avantageuse pour le patronat (baisse des impôts et hausse des subventions). Dans un contexte d’austérité budgétaire, il est compliqué d’amplifier encore les « aides aux entreprises » (en réalité surtout au patronat). C’est pourquoi la hausse des prix de l’énergie risque de se traduire par une hausse généralisée et marquée des prix. Conséquence : comme les salaires augmentent moins vite que les prix, les ménages perdent du pouvoir d’achat. Ainsi se répète le scénario de 2022 et 2023.
L’inflation devrait dépasser les 2 % au cours du printemps selon l’Insee. Elle est alimentée par la hausse des prix du pétrole et du gaz avec des conséquences immédiates sur le secteur des transports (aérien, routier et maritime). La hausse des prix de l’énergie et du transport devrait ensuite contaminer les autres secteurs de l’économie au cours du deuxième semestre 2026, avec une inflation qui pourrait dépasser allègrement les 3 %.
Le secteur de l’agriculture va être lourdement frappé par les conséquences de la guerre. D’une part, parce que le secteur est fortement consommateur de pétrole (gazole non routier). D’autre part, parce que le prix des engrais flambe. Le gaz naturel représente en effet environ 70 % du coût de production des engrais azotés. En outre, la guerre affecte la production d’engrais dans les pays du Golfe, sans compter le fait qu’un tiers des engrais mondiaux transite par le détroit d’Ormuz. Les coûts de production des agriculteurs vont donc flamber. Lors du précédent épisode inflationniste, les industries agro-alimentaires ont profité de la hausse des prix agricoles pour augmenter leurs marges, et ainsi alimenter l’inflation par les profits. De ce fait, entre début 2022 et fin 2023, la hausse des profits a expliqué environ un tiers de la spectaculaire hausse des prix de production alimentaires (+ 19,3 %)[8]. C’est ce scénario qu’il faudrait déjouer en garantissant des prix rémunérateurs pour les agriculteurs, et en imposant un blocage des prix alimentaires pour que les difficultés d’approvisionnement soient répercutées sur les marges de l’industrie agro-alimentaire et non sur le pouvoir d’achat des ménages.
Les perspectives pour le secteur du bâtiment s’assombrissent également. Alors qu’une timide reprise s’amorçait fin 2025, le secteur va subir une forte hausse du coût de ses matériaux, qui nécessitent beaucoup d’énergie pour être produits et beaucoup de pétrole pour être transportés. Cela vient s’ajouter à un contexte déjà difficile, puisque le coût des matériaux a augmenté de 20 % depuis 2020. D’autres secteurs gros consommateurs d’énergie, comme la chimie ou la métallurgie, devraient également augmenter fortement leurs prix. Cela se répercutera en cascade sur les entreprises qu’ils fournissent, de sorte que c’est l’économie dans son ensemble qui est touchée.
Après avoir stagné au premier trimestre 2026, les salaires réels vont fortement diminuer dès le deuxième trimestre : l’Insee anticipe une baisse de 0,5 %. Avec la diffusion de la hausse des prix au second semestre, et en l’absence d’indexation des salaires sur les prix, les baisses de salaire réel risquent d’être encore plus fortes. Les salariés vont donc subir un nouveau choc, alors qu’ils n’ont déjà pas fini de rattraper la perte salariale subie lors du choc inflationniste de 2022 et 2023 : le salaire réel par tête a baissé d’environ 1,5 % depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 et le salaire horaire de 2,5 %. En l’absence de revalorisation conséquente des prestations sociales, l’Insee anticipe désormais une baisse de 0,5 % du pouvoir d’achat moyen au deuxième trimestre 2026 (cinq fois plus que dans sa prévision de décembre dernier). Après avoir marqué le pas en 2025, les revenus du patrimoine repartiraient à la hausse début 2026. Les inégalités vont donc à nouveau se creuser cette année.
Alors que la dépense publique a porté environ la moitié de la croissance ces trois dernières années, sa contribution à la croissance va diminuer en 2026 en raison des choix budgétaires du gouvernement. C’est notamment l’investissement public qui sera en berne, en particulier celui des collectivités locales, alors que dans le même temps les dépenses militaires vont fortement augmenter. L’Insee ne prévoit plus que 0,2 % de croissance aux premier et deuxième trimestres 2026, avec une consommation et un investissement des entreprises atones.
La croissance du PIB aux États-Unis en 2025 a été de 2,2 %, le plus faible taux depuis 2019. Elle a reposé sur deux piliers : l’investissement dans l’intelligence artificielle et la consommation des ménages.
En dehors de l’investissement dans l’IA[9], l’investissement des entreprises baisse. Les investissements en « structures », c’est-à-dire les dépôts et les usines, sont en chute libre. Ils reculent de 5 % en 2025. La réindustrialisation vantée par Donald Trump est donc un mythe. En janvier 2026, l’emploi manufacturier a baissé de 0,7 % sur un an, et de 2,7 % sur deux ans. Les importations de biens continuent quant à elles à croître plus vite (+ 2,5 %) que les exportations (+1,7 %). Concrètement, c’est le signe que les entreprises états-uniennes sont moins compétitives que leurs concurrentes à l’international et que les droits de douane agressifs mis en place par Trump ne contribuent pas à relocaliser les activités. Ainsi, le commerce extérieur diminue de 0,2 point le volume de croissance en 2025.
La consommation contribue pour 1,8 point à la croissance du PIB en 2025. Mais les dépenses en service de santé et en médicaments apportent 0,74 point de PIB à l’économie états-unienne, soit 41 % de l’ensemble de la croissance de la consommation des ménages. Autrement dit, c’est le mauvais état de santé de la population états-unienne qui tire la croissance. Les dépenses liées au logement et aux services financiers (primes d’assurance et frais bancaires) augmentent aussi fortement. Avec les dépenses de santé, elles contribuent pour la moitié de la croissance états-unienne. Il n’est pas étonnant que la population n’ait pas l’impression que son niveau de vie augmente malgré un taux de croissance bien plus flatteur qu’en Europe. D’autant plus que cette croissance est très inégalitaire et n’a bénéficié qu’aux plus riches. Les revenus médians réels des ménages ont en effet stagné depuis 2019.
Enfin, sur l’ensemble de l’année 2025, les dépenses fédérales ont ôté 0,1 point de PIB, en raison de la baisse des dépenses non liées à la défense, qui ont reculé de 4,2 % sur l’année.
A priori, les États-Unis pourraient être les gagnants relatifs de la guerre au Moyen-Orient. Les pays asiatiques seront les plus directement touchés par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’Asie achète environ 80 % de son gaz naturel liquéfié auprès des pays du Golfe. Les États-Unis sont le premier producteur au monde de gaz et de pétrole. Ils sont donc en position de force par rapport à l’Europe, qui a coupé presque intégralement ses livraisons de gaz russe et importe désormais 60 % de son gaz des États-Unis. Il est fort probable que le secteur du pétrole et du gaz, particulièrement important aux États-Unis, tirera profit de la guerre, comme en 2022 : le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse avait alors atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois que celui réalisé en moyenne les années précédentes. Mais la hausse des prix des intrants frappera tous les autres secteurs, comme dans les autres pays.
La croissance chinoise serait en 2025 de 5 %, en conformité avec les objectifs du gouvernement. La contribution du commerce extérieur serait d’un tiers, avec une forte progression des exportations. Autrement dit, la Chine a réussi à contrecarrer l’offensive de Trump sur les droits de douane : les exportations vers les États-Unis ont diminué (– 20 %), mais la Chine a compensé cette baisse par une hausse de ses exportations à destination de l’Asie (+ 13 %) et de l’Union européenne (+ 8 %). En revanche, la demande interne a légèrement fléchi en 2025. L’investissement n’a contribué que pour 0,8 point à la croissance, freiné par les surcapacités dans l’industrie et la poursuite de la crise immobilière. La consommation a contribué pour 2,6 points. Au-delà des aspects quantitatifs, la Chine affiche d’importants progrès technologiques dans les énergies renouvelables, dans les batteries, les véhicules électriques, l’IA et les semi-conducteurs. Elle est également en position dominante dans les terres rares et leur raffinage.
La stagflation qui se profile plonge les banques centrales dans un dilemme. Les banques centrales sont chargées de réguler l’économie en fixant notamment les taux d’intérêts directeurs : c’est le taux d’intérêt auquel elles prêtent de l’argent aux banques privées, qui vont à leur tour prêter aux ménages et aux entreprises.
Dans la conjoncture actuelle, plusieurs possibilités s’offrent à elles. La première solution consiste à augmenter les taux d’intérêt dans le but de faire baisser l’inflation. Dans la théorie économique dominante, l’inflation est causée par un surplus de demande économique par rapport à l’offre, de sorte qu’en augmentant les taux d’intérêt, on rend l’emprunt plus cher et donc on ralentit la demande. Mais cela ferait courir un double risque. D’abord parce que l’économie est déjà au ralenti : la hausse des taux d’intérêts viendrait freiner encore plus l’activité. Mais aussi parce que ce serait perçu comme un signal négatif par les marchés financiers et les investisseurs : leur engouement pour l’IA pourrait retomber brutalement, provoquant ainsi une crise financière (voir le focus ci-dessous) Autre possibilité pour les banques centrales : baisser leurs taux d’intérêt pour essayer de soutenir l’activité en allégeant les charges financières des entreprises. Pour le moment, elles ont choisi le statu quo sur les taux d’intérêt.
En décembre 2025, la banque centrale des États-Unis (la Réserve fédérale) a réactivé sa politique de quantitative easing. Concrètement, cela consiste à racheter aux banques privées des titres de dette publique. L’opération a pour but de faire baisser le taux d’intérêt de la dette publique : plus la dette est demandée, moins son taux d’intérêt est élevé, et moins cela coûte cher à l’État de s’endetter pour financer ses politiques. Il s’agit ainsi de limiter les tensions sur les taux d’intérêt sur la dette publique états-unienne, compte tenu de l’ampleur du déficit public qui pourrait encore progresser en 2026 avec la hausse des dépenses militaires et les baisses d’impôts (ainsi que la question, en suspens, des remboursements de droits de douane à la suite de la décision de la Cour suprême).
Sans action politique forte, les profiteurs de crise seront les mêmes qu’en 2022 et 2023. Au niveau global, les grands groupes capitalistes maintiendront leur taux de marge en répercutant, voire en amplifiant, les hausses de prix de leurs intrants, malgré la faiblesse des gains de productivité. Par conséquent, les salaires réels baisseront. Pour l’empêcher, une solution s’impose : l’indexation des salaires sur les prix pour empêcher que les travailleurs paient une nouvelle fois la facture de la crise.
Il y aura aussi des profiteurs sectoriels, comme les grands groupes de l’énergie ou de l’industrie agroalimentaire. Les marchés financiers l’anticipent déjà : ainsi, le groupe Total a vu le cours de ses actions progresser de près de 20 % en mars, alors que le CAC 40 perdait environ 10 %. Il ne faut pas uniquement regarder les profits enregistrés en France, car les grands groupes font remonter leurs profits vers les pays où la fiscalité est la plus avantageuse. L’évasion fiscale agressive dissimule le fait que les profits réels sont en réalité bien plus importants que les profits comptables.
Face à la flambée des prix, le gouvernement ne prévoit que quelques aides ciblées pour les professionnels, mais rien pour les ménages. Le Rassemblement national met en avant la baisse des taxes sur le carburant pour épargner les grands groupes, ce qui se traduira par moins de recettes pour les dépenses sociales et les services publics. Il y a une autre solution, la nôtre : empêcher que les grands groupes profitent de la crise et permettre la satisfaction des besoins fondamentaux de chacun et chacune. Il faut pour cela imposer un blocage des prix de l’énergie et de l’alimentation, pour faire payer le prix de la crise aux grands groupes, qui ont accumulé des profits lors du précédent épisode inflationniste.
Voilà trois ans que l’actualité économique mondiale est rythmée par les développements de l’intelligence artificielle. Annonces d’investissements massifs, prophéties de rupture technologique et promesses de prospérité généralisée : depuis le dévoilement de ChatGPT par l’entreprise états-unienne OpenAI en 2022, chaque trimestre apporte son lot de records. Les géants du numérique engagent des capitaux considérables dans des infrastructures démesurées, portés par l’espoir d’une productivité nouvelle. Pourtant, à observer attentivement la séquence en cours, une question émerge : l’ampleur de ces investissements est-elle réellement justifiée par les retours économiques, ou le récit a-t-il pris le pas sur la réalité comptable ?
IA : De quoi parle-t-on ?Le terme « intelligence artificielle » est très large et englobe des outils très variés. C’est aujourd’hui devenu un mot-valise, souvent utilisé pour des raisons de communication ou de publicité. En réalité, derrière ce terme futuriste, l’intelligence artificielle n’est ni un robot ni un cerveau électronique : c’est un logiciel informatique. Pour bien comprendre les enjeux, il est indispensable de décrypter son fonctionnement et de regarder à quoi ce logiciel sert réellement dans le monde du travail. 1. Sous le capot : des probabilités et du « clic » humain
2. Le cœur de notre analyse : l’automatisation du travail intellectuel Ce focus se concentre sur l’IA générative (génération de textes, d’images ou de code informatique). Sa fonction première au sein des entreprises est de simuler le travail humain pour l’automatiser.
3. Ce dont nous ne parlons pas dans ce focus
En résumé. Il ne s’agit pas ici de nier certaines vertus de l’IA : elle s’avère indéniablement précieuse lorsqu’elle est employée comme outil scientifique (imagerie médicale, modélisation climatique, optimisation de l’énergie). Toutefois, l’objet de ce focus est d’analyser l’impact de cette technologie sur le travail et l’économie, au-delà des débats sur son utilité sociale. Il s’agit donc d’examiner le déploiement massif des logiciels commerciaux (comme ChatGPT, Claude ou Gemini) qui sont aujourd’hui adoptés dans les entreprises dans une logique avant tout comptable et de rentabilité, afin de tenter d’automatiser le travail humain. |
L’industrie de l’IA présente aujourd’hui une situation financière paradoxale : des revenus en forte croissance, mais aussi des pertes qui se creusent. OpenAI a récemment annoncé des revenus de 20 milliards de dollars pour 2025, soit 4 fois plus que l’année précédente ! Pris isolément, c’est un montant vertigineux. Mais dans le même temps, les pertes opérationnelles de l’entreprise frôleraient, selon plusieurs estimations, les 17 milliards. En clair, l’entreprise dépense largement plus d’un dollar pour chaque dollar encaissé, en grande partie du fait des coûts colossaux d’entraînement des modèles et de la puissance de calcul nécessaire.
Ce gouffre financier ne tient qu’à une promesse : celle d’une rentabilité future massive dans l’économie réelle. Or, si l’euphorie reste alimentée par les performances spectaculaires des modèles les plus récents (à l’instar de ChatGPT 5.2 et Claude 4.6), notamment pour la programmation informatique ou pour certaines tâches scientifiques et médicales, les gains de productivité tangibles peinent à se montrer dans les bilans des entreprises clientes.
Pourquoi une entreprise investit dans l’IA ? Quel est l’intérêt pour elle d’automatiser son activité ? En premier lieu, faire baisser les coûts de production et ainsi gagner la compétition entre capitalistes sur le marché. Plus l’entreprise est productive, plus elle dégage de profits et plus elle gagne des parts de marchés. En deuxième lieu, mieux contrôler l’activité des travailleurs[10]. Pour concevoir comment, il suffit de songer aux travailleurs des entrepôts d’Amazon, qui toute la journée reçoivent des instructions données par une IA via la commande vocale.
Pourtant, à ce stade – et sans préjuger de bouleversements à venir –, aucune observation macroéconomique ne vient confirmer un effet structurel de l’IA sur l’emploi ou les profits des entreprises. Sur le front de l’emploi, l’hypothèse d’une destruction massive est aujourd’hui invalidée par une note de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT) de mai 2025[11] : l’exposition à la technologie est corrélée au niveau de richesse des nations. Le risque d’automatisation le plus important ne concerne que 3,3 % de l’emploi mondial, mais ce chiffre grimpe à 6,2 % pour les seuls pays à revenu élevé. Cette inégale vulnérabilité s’explique par la concentration, dans les économies développées, des métiers de bureau, des analystes et conseillers en investissement, ainsi que des services à la clientèle, dont les tâches sont les plus exposées à l’automatisation. L’OIT précise bien que ces estimations représentent un plafond théorique d’exposition et non une prédiction de licenciements réels, car l’adoption de l’IA bute encore sur des obstacles, notamment liés au coût d’adoption de ces technologies.
L’immense majorité des emplois est donc transformée plutôt que supprimée, l’intervention humaine restant indispensable pour pallier les limites de l’outil[12].
Ce maintien nécessaire du travail humain explique pourquoi l’impact sur la « productivité totale des facteurs » – c’est-à-dire l’efficacité avec laquelle on produit de la richesse pour une quantité donnée de travail et de machines – reste dérisoire. Les travaux de l’économiste Daron Acemoglu prédisent ainsi un gain d’efficacité global de moins de 0,7 % cumulé sur dix ans[13].
Cette panne de productivité se reflète dans les comptes des entreprises clientes. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) confirme que la généralisation de l’outil ne crée pas de valeur réelle : seules 17 % des entreprises y voient un gain de profit opérationnel (résultats avant intérêts et impôts) supérieur à 5 %[14]. Avec un taux d’échec industriel de 95 % pour les projets d’adoption en entreprise, un gouffre est observable entre les promesses et la réalité d’une technologie qui peine à démontrer son impact macroéconomique.
L’IA ne remplace donc pas encore massivement les humains au travail. Bien sûr, elle est à l’origine de plans de licenciement dans certains secteurs économiques : ainsi, l’entreprise états-unienne de paiement en ligne Block a récemment annoncé se séparer de 40 % de ses 10 000 salariés, remplacés par de l’IA[15]. Mais le pari d’une automatisation débridée à une échelle macroéconomique permettant de comprimer la masse salariale se heurte à une réalité plus prosaïque. Aujourd’hui, l’IA agit moins comme un substitut que comme un outil d’intensification du travail : plus de textes produits, plus de décisions traitées, plus d’informations intégrées. Le temps théoriquement gagné est souvent absorbé par la supervision humaine, devenue indispensable pour contrôler les résultats de la machine. Il demeure donc une zone d’incertitude critique entre les espérances de rendement des investisseurs et la matérialité des usages.
Cette déconnexion avec l’économie réelle interroge sur la nature des valorisations boursières[16] actuelles : en 10 ans, la valorisation des entreprises liées à l’IA a été multipliée par 10 ! Sur les 10 plus grandes entreprises du monde, 9 sont dans le domaine de l’IA : leur valeur équivaut à plus de la moitié de la richesse créée chaque année par les États-Unis[17]
En fait, la majorité des profits dans le secteur de l’IA se concentre dans certains segments de la production, à savoir ceux qui occupent une place stratégique. C’est par exemple le cas de la multinationale états-unienne Nvidia, qui conçoit les puces (CPU et GPU) indispensables pour faire tourner les modèles, ainsi que les bibliothèques logicielles qui y sont associées. Nvidia est en situation de quasi-monopole. Elle dégage de ce fait une rente juteuse. Surtout, son carnet de commandes révèle une structure en circuit fermé : Nvidia prévoit par exemple d’investir 30 milliards de dollars dans OpenAI[18]. Ces fonds permettent à la start-up de louer une puissance de calcul massive auprès des géants du cloud (comme Amazon, Oracle ou Microsoft), lesquels réinjectent aussitôt cet argent dans l’achat des puces de Nvidia.
Ce financement circulaire, où l’offre semble soutenir sa propre demande, masque la faiblesse de la demande organique hors du secteur technologique. Sans base d’utilisateurs extérieurs (particuliers ou entreprises) capables de justifier de tels investissements, l’édifice repose sur une boucle de financement fragile.
Une bulle financière est donc en train de se former : on assiste à un emballement généralisé des marchés financiers, qui a des chances de ne pas être durable compte tenu de la déconnexion entre les promesses, les espérances et les résultats économiques réels. Et le risque d’une bulle, c’est qu’elle éclate.
La question dès lors est la suivante : va-t-on assister prochainement à l’effondrement soudain de la ruée vers l’IA ? On peut difficilement pronostiquer le moment et la cause d’un éventuel éclatement. Mais on peut cartographier les fragilités structurelles de cet emballement. Plusieurs chocs pourraient rapidement transformer l’enthousiasme des marchés financiers en panique. Les menaces qui pèsent sur l’IA sont liées à la structure même de l’industrie de l’IA (choc endogène) aussi bien qu’à des facteurs extérieurs qui viendraient percuter son fonctionnement (choc exogène).
La première fragilité est matérielle. La sphère numérique n’est virtuelle qu’en apparence. En effet, le cloud et l’intelligence artificielle reposent sur une immense infrastructure matérielle : centres de données, équipements informatiques, matériel réseau… Les modèles actuels nécessitent des centres de données gigantesques, extrêmement gourmands en électricité pour les faire tourner et en eau pour les refroidir. La croissance du secteur pourrait ainsi se heurter à un mur physique : dans plusieurs régions du monde, notamment aux États-Unis, les réseaux électriques saturent déjà face aux demandes de raccordement des géants de la Tech[19]. Aux États-Unis, où l’on recense quasiment la moitié des centres de données du monde, l’IA pourrait d’ici 2 ans représenter à elle seule plus de 10 % de la consommation énergétique du pays[20]. Une crise énergétique ou une flambée durable du prix de l’électricité briseraient net les projections de rentabilité. À ce titre, la guerre au Moyen-Orient – et le risque pesant sur le détroit d’Ormuz par lequel transitent 20 % des hydrocarbures mondiaux – constitue une menace directe sur la facture des opérateurs de calcul.
Cette infrastructure est d’autant plus précaire qu’elle repose sur une chaîne de valeur d’une fragilité extrême. La production des puces les plus avancées est suspendue à une seule entreprise, TSMC, située à Taïwan. Une escalade des tensions dans l’Indo-Pacifique pourrait paralyser le secteur. À cette hyper-concentration économique s’ajoute la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine. À coup d’embargos sur l’exportation de puces et de représailles sur les métaux critiques[21], cette rivalité menace d’enrayer l’approvisionnement. Enfin, cette économie reste dépendante de la sécurité d’infrastructures vulnérables : un sabotage du réseau de câbles sous-marins, artères vitales des data, suffirait à provoquer une vague de panique sur les marchés.
C’est dans ce contexte d’instabilité que plane le risque du sevrage de capitaux. Aujourd’hui, les investisseurs en bourse à Wall Street et les fonds de capital-risque[22] acceptent de financer les pertes colossales du secteur en échange d’une promesse de revenus futurs. En parallèle, les dépenses d’investissement des Gafam dans les infrastructures explosent. Mais si dans les prochains trimestres les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables gains de productivité convertibles en profits, le vent peut tourner. L’éclatement pourrait prendre la forme d’un retrait massif : un géant révisant ses investissements ou des actionnaires exigeant soudainement des dividendes. Dans un écosystème aussi interdépendant, le moindre resserrement du crédit ferait tomber les start-up surévaluées, incapables de payer leurs factures de puissance de calcul, souvent louées aux mastodontes du secteur.
C’est justement lorsque le capital s’impatientera que le système pourrait révéler sa principale fragilité macroéconomique. Le développement des infrastructures de l’IA repose en effet sur une architecture financière en cascade, adossée massivement au crédit privé (shadow banking). Ce marché opaque, estimé à 2 000 milliards de dollars, évolue en dehors de la régulation bancaire imposée par les États aux banques après la crise de 2008 pour éviter de nouvelles pratiques trop risquées. Il constitue une vaste dette « hors bilan ».
Le mécanisme repose sur un empilement de leviers : banques et investisseurs divers financent des gestionnaires d’actifs (comme BlackRock ou Blue Owl), qui prêtent à leur tour à des fonds de capital-investissement (private equity)[23]. Ces fonds vont ensuite compléter leur mise de départ par un prêt bancaire. Avec tout cet argent, ils acquièrent des entreprises : dans l’industrie manufacturière traditionnelle, dans le secteur de la santé, mais aussi de plus en plus dans celui de l’infrastructure numérique et de l’IA.
On appelle cela, l’achat avec « effet de levier », ou leveraged buy-out (LBO), car le but est de multiplier le retour sur investissement grâce à l’endettement. Qui va rembourser la dette contractée par le fonds ? L’entreprise qui a été achetée par le fonds, grâce aux bénéfices engendrés par son activité : ils financent la dette et rémunèrent les investisseurs. Le fonds lui impose en parallèle de contracter d’importantes dettes afin de se verser des dividendes immédiats. Le solde de la trésorerie est alors mobilisé pour financer l’achat frénétique de puces et la construction de centres de données. Pour les banques, ce risque semble maîtrisé car dissimulé derrière des contrats de crédit privé ; pour le secteur de la Tech, c’est une source de financement qui paraît inépuisable, mais qui repose entièrement sur la capacité de ces actifs physiques à garantir la dette.
Le déclencheur d’une crise résiderait alors dans le décalage entre l’exigence de disponibilité immédiate du capital des investisseurs (la liquidité) et son immobilisation physique. Si, dans les prochains trimestres, les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables profits – ce que les chiffres actuels ne permettent pas d’anticiper –, les investisseurs exigeront de récupérer leur mise. Or, leur capital est en réalité figé dans des prêts à long terme liés à du matériel physique impossible à revendre rapidement, ce qui contraindrait les fonds à bloquer les retraits. C’est la crise de liquidité : les investisseurs ne pourront pas retirer leurs fonds des caisses des gestionnaires d’actifs.
Ce blocage structurel est par ailleurs aggravé par le risque d’obsolescence : au bout de cinq ou sept ans, au moment pour les entreprises du secteurde renégocier les prêts, les fonds de crédit privé réaliseront que les équipements donnés en garantie (en grande partie des puces) sont technologiquement obsolètes et donc fortement dépréciés. Face à ce collatéral[24] évaporé qui rend tout refinancement impossible, l’onde de choc d’un défaut de paiement risquerait de remonter toute la chaîne de crédit jusqu’aux banques traditionnelles, posant inévitablement la question d’un potentiel sauvetage public.
Il faut être clair sur un point : l’éclatement de la bulle ne signifiera pas la disparition de l’IA. L’histoire économique récente nous l’a appris. Au début des années 2000, le développement d’Internet a donné lieu à une véritable euphorie boursière, qui a fini par retomber : c’est ce qu’on a appelé l’explosion de la « bulle internet ». Mais cela n’a pas signé la mort d’internet ! De la même façon avec l’IA, on peut plutôt imaginer une panique boursière entraînant une chute des valorisations et des faillites des entreprises les plus fragiles. On pourrait assister à des disparitions en chaîne d’entreprises n’ayant jamais trouvé leur public, à un effondrement des cours boursiers des géants de la Tech, et à la destruction massive de ce capital accumulé sur des promesses. La véritable question qui se poserait alors ne serait plus technologique, mais éminemment politique : qui paiera l’addition, et quel rôle aura l’État dans la gestion du choc ?
La crise des subprimes est riche d’enseignements. Au début des années 2000, aux États-Unis, l’immobilier devient le nouvel Eldorado des banques et des investisseurs. Les taux d’intérêts sont alors bas, tout le monde encourage les ménages à s’endetter : les politiques les incitent à devenir propriétaires de leur maison, et les banques leur accordent des crédits immobiliers. Les banques vont progressivement prêter de l’argent aux ménages les plus précaires du pays, tout en sachant qu’ils risquent de ne pas pouvoir rembourser. Aux États-Unis, on appelle ce type de prêt les « subprimes » : des prêts à « haut risque ». Plus le prêt est risqué, plus le taux d’intérêt est élevé et plus il y a d’argent à se faire. Pour supporter le risque, les banques vont faire appel aux marchés financiers. Par une série de montages complexes, elles transfèrent leurs créances immobilières aux investisseurs : concrètement, les investisseurs achètent aux banques la dette des ménages, sous la forme d’un titre financier qui s’échange sur les marchés. C’est ce qu’on appelle la « titrisation ». Rapidement, la demande des investisseurs pour les « subprimes » a explosé. Les banques ont accordé des prêts toujours plus risqués pour les satisfaire… Jusqu’au moment où les ménages, lourdement endettés, n’ont plus été en mesure de rembourser. La bulle a alors explosé : les investisseurs se sont retirés ; les banques se sont retrouvées avec des crédits non-remboursés et ont fait faillite.
Que s’est-il passé ensuite ? Les États ont volé au secours d’un secteur bancaire jugé « too big to fail » (trop gros pour faire faillite), socialisant ainsi les pertes après des années de profits privatisés.
Face à une crise de l’intelligence artificielle, nous pourrions assister à une dynamique du même ordre mais d’une toute autre nature : les géants de la tech sont devenus « too strategic to fail » (trop stratégiques pour faire faillite).
Aux États-Unis, cette réalité est déjà largement documentée. La Silicon Valley ne se contente plus de vendre des espaces publicitaires ou des applications destinées au grand public : elle se stabilise depuis plusieurs années comme l’un des piliers de l’appareil d’État. L’élection de Donald Trump a considérablement accéléré un processus de fusion entre l’État fédéral et les Big Tech. Les contrats colossaux liant Microsoft, Palantir ou Amazon au Ministère de la Défense et aux agences de renseignement (CIA, NSA) en sont la preuve. Ces entreprises fournissent l’infrastructure matérielle et informatique indispensable aux activités de surveillance, de ciblage militaire et d’analyse de données du gouvernement américain.
Dans ce contexte, difficile d’imaginer l’État fédéral laisser sombrer un de ces mastodontes à la suite d’une panique boursière. Leurs outils sont tellement imbriqués dans les fonctions régaliennes, c’est-à-dire relevant de la souveraineté nationale, que leur survie est une question de sécurité nationale. Le gouvernement américain interviendra, par des commandes publiques ou des sauvetages directs, pour garantir la continuité de ces services.
Puisque la puissance publique pourrait se porter garante de leur survie, l’éclatement de la bulle offrirait paradoxalement aux géants de la Tech l’occasion d’accroître leur hégémonie. La destruction de valeur agirait ici comme un formidable accélérateur de la centralisation du capital[25]. L’effondrement des financements pourrait balayer la myriade de petites start-up de l’IA, révélant le fait qu’elles étaient très largement locataires – et donc dépendantes – des infrastructures matérielles des monopoles (centres de données, puissance de calcul)[26]. Forts de leurs immenses réserves financières et de cette nouvelle sanctuarisation étatique, les géants auraient alors l’opportunité de procéder à des rachats prédateurs de startups en faillite à prix cassé. L’objectif serait de siphonner les algorithmes, les brevets et les ingénieurs de ces dernières pour verrouiller définitivement leur « monopole intellectuel »[27].
Le sauvetage public marquerait ainsi une bascule : une fois la concurrence purgée par la crise, ces oligopoles risqueraient d’abandonner la logique d’innovation dont ils se réclament aujourd’hui. Sécurisés par l’État, ils pourraient se muer en rentiers, susceptibles d’augmenter à leur guise les droits d’accès à leurs technologies pour prélever une rente arbitraire sur l’ensemble des entreprises dépendantes. Ce faisant, ils pourraient exposer l’économie mondiale à un vaste moment de stagnation, bien loin des promesses de « destruction créatrice » si chères aux néolibéraux[28].
Cet entremêlement ne s’arrête pas aux frontières états-uniennes. En France, la doctrine de la « souveraineté numérique » se heurte à une réalité tenace : une part immense de l’architecture publique s’appuie encore sur des espaces de stockage numériques (clouds) américains. Cela place la France dans une position de grande vulnérabilité. Les données de l’État sont susceptibles d’être livrées à l’administration américaine, en vertu du Cloud Act[29].
C’est aussi la porte ouverte aux ingérences politiques et à la désorganisation de l’administration. En mai dernier, Microsoft a par exemple supprimé le compte e-mail du procureur à la Cour pénale internationale Karim Khan, de nationalité britannique, en représailles de la décision d’émettre un mandat d’arrêt visant Benjamin Netanyahu.
La SNCF, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) ou le ministère des Armées restent dépendants des services numériques de Microsoft, Amazon ou Google. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), soit la principale agence de renseignement du pays, en charge de missions aussi stratégiques que la lutte contre le terrorisme et le contre-espionnage français, assume son recours aux algorithmes de l’entreprise états-unienne Palantir[30].
Un lent mouvement de rapatriement s’amorce : en témoigne par exemple l’annonce de la sortie des données de santé des Français des serveurs de Microsoft. Mais cela reste tâtonnant : l’Éducation nationale vient ainsi de confirmer la reconduction tacite jusqu’en 2029 du contrat qui la lie avec Microsoft[31]. Au global, le constat de dépendance reste écrasant.
C’est dans l’espoir de corriger cette trajectoire que l’État tente de substituer à ces géants des acteurs nationaux. L’emblème de la French Tech, Mistral AI, est ainsi devenu en quelques mois une priorité : avec la signature, début 2026, d’un accord-cadre avec le ministère des Armées, ses modèles seront désormais intégrés à la planification, à la logistique et à l’appui au renseignement militaire.
Cependant, le postulat selon lequel la nationalité d’une entreprise garantirait à elle seule la souveraineté de l’État mérite d’être questionné. Bien que française, Mistral demeure une entité privée, soumise à des impératifs de rentabilité et intégrée à des groupes de capitaux internationaux (incluant, par exemple, Microsoft). Qu’il s’agisse de sous-traiter le croisement des fichiers à Palantir ou l’analyse de données stratégiques au français Mistral, la mécanique de subordination au capitalisme financier reste similaire. La souveraineté ne se résume pas à la localisation du siège social d’un fournisseur : elle exige un véritable contrôle de la puissance publique sur les architectures logicielles.
Cet enchâssement pose un problème démocratique. Si le modèle économique de ces entreprises s’avère structurellement non rentable, leur survie passera par le soutien public, c’est à dire par une socialisation des pertes : un scénario où les contribuables seraient contraints de renflouer des monopoles technologiques défaillants, en payant plus d’impôts, en subissant des déremboursements de soins ou encore en étant victimes de politiques austéritaires brutales dans les services publics, au seul motif que ces monopoles se sont rendus indispensables à l’État. En déléguant ainsi ses capacités techniques, la puissance publique agit par proxy, c’est-à-dire via des acteurs qui agissent à son compte, et échappe de fait au contrôle démocratique.
Dès lors, l’éclatement de la bulle de l’IA dépasserait la seule sphère financière : agissant comme un moment de révélation politique, il mettrait en lumière l’urgence absolue de bâtir une infrastructure numérique réellement publique, sous peine de voir l’État définitivement relégué au rang de captif de ses propres sous-traitants.
Comme aux précédents semestres, l’économie mondiale est en panne. En France, la productivité est au même niveau qu’en… 2019 ! Elle recule même dans deux secteurs clés pour répondre aux besoins : l’industrie et le bâtiment. Les perspectives de développement des forces productives sont donc au point mort.
Dix ans de macronisme ont fait régresser la France. Les inégalités ont progressé dans le pays. La France est aujourd’hui en moyenne plus inégalitaire que ses voisins. La population fait les frais d’une politique anti-redistributive agressive : baisse des impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés d’un côté, et diminution des prestations sociales à coups de budgets austéritaires de l’autre.
La guerre d’agression lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran vient ainsi percuter une économie déjà en difficulté. L’inflation devrait dépasser les 2 % au printemps et pourrait atteindre les 3 % d’ici la fin de l’année, sous l’effet de la hausse des prix du pétrole et du gaz. Car la hausse des prix est contagieuse : tous les secteurs économiques vont être contaminés, au premier rang desquels l’agriculture. C’est donc la menace de la stagflation qui plane sur l’économie, c’est-à-dire un cercle vicieux où stagnation économique et inflation s’alimentent mutuellement. Dans ce contexte, le blocage des prix des carburants, de l’énergie et des biens alimentaires est une urgence.
Si la croissance résiste encore dans le cœur capitaliste du monde, les États-Unis, c’est seulement en raison des forts investissements dans l’IA, qui continue de susciter l’engouement des marchés et des investisseurs. Mais pour combien de temps encore ? Car l’IA est loin d’avoir révolutionné l’économie jusqu’à présent : elle intensifie le travail humain mais elle échoue à l’automatiser à grande échelle, le tout pour des gains de productivité à date relativement marginaux. Cette déconnexion entre les attentes et la portée économique réelle de l’IA alimente la formation d’une bulle spéculative. Le risque dès lors est qu’elle éclate. Et plusieurs facteurs pourraient constituer l’élément déclencheur : les difficultés d’approvisionnement en matières premières, le manque d’énergie, mais aussi un effondrement financier lié au crédit privé.
L’économie mondiale vit ainsi sous la menace d’une crise financière latente, qui emportera dans un même mouvement les fonds de pension, les banques traditionnelles et des pans entiers du secteur productif. Naturellement, en cas d’explosion de la bulle de l’IA, tout le monde ne bénéficiera pas du même sort : les pertes des géants de la Tech seront socialisées, l’État viendra à leur rescousse. On assisterait en revanche à une dynamique spectaculaire de centralisation du capital : c’est-à-dire à l’accélération de la dynamique de concentration et de monopolisation déjà à l’œuvre.
14.03.2026 à 15:31
Marc Boisset
| Note de lecture sur le livre de Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Éditions Amsterdam, 2020. |
Benjamin Bürbaumer est économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Spécialiste de la mondialisation et de l’économie politique internationale, il est l’auteur de Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme (Éditions Amsterdam, 2020) et de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (Éditions la Découverte, 2024).
L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, puis les bombardements israélo-américains contre l’Iran lancés depuis le 28 février, ont brutalement rappelé la place de la force armée dans la politique extérieure des États-Unis. Forts du succès, de leur point de vue, de l’opération au Venezuela, les États-Unis font le pari qu’une série de frappes meurtrières et l’assassinat des dirigeants iraniens feront s’effondrer le régime. Mais ces interventions répondent-elles également à des intérêts économiques plus profonds, liés notamment au contrôle des ressources énergétiques et de leurs routes d’acheminement ? La question est d’autant plus complexe que la guerre elle-même menace les circuits de l’économie mondiale dont dépend l’accumulation capitaliste. C’est précisément pour éclairer ces tensions que les théories contemporaines de l’impérialisme conservent toute leur pertinence.
L’histoire du capitalisme est jalonnée de séquences impérialistes de grande ampleur, qu’il s’agisse de l’expansion coloniale européenne lors de la conquête des Amériques, de la Première Guerre mondiale, ou de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Irréductible à la coercition militaire qui n’en constitue qu’une étape, l’impérialisme opère par l’instauration de rapports de dépendance économique. La description empirique des configurations impérialistes relève du travail des historien·nes et des politistes ; mais il appartient à la théorie critique – et singulièrement à la tradition marxiste – d’en comprendre les logiques profondes, liées au développement et aux crises du capitalisme.
L’étude de l’impérialisme occupe une place structurante dans la compréhension matérialiste de l’histoire, inséparable de l’analyse des dynamiques du capitalisme. Benjamin Bürbaumer, dans Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, analyse les tensions et les controverses qui ont façonné le concept d’impérialisme, de ses formulations classiques à ses usages contemporains. Véritable synthèse de la pensée des relations internationales et de l’économie politique internationale d’inspiration marxiste, cet ouvrage apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet de replacer les événements contemporains dans l’histoire longue des contradictions du capitalisme mondial. En revenant sur les grandes théories de l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer rappelle que celui-ci ne relève ni de l’arbitraire des dirigeants, ni d’un simple accident de l’histoire, mais qu’il s’enracine dans les dynamiques d’accumulation du capital, de concurrence et d’expansion, propres au mode de production capitaliste.
Les analyses classiques de l’impérialisme, élaborées au début du XXᵉ siècle par les révolutionnaires et penseur·euses Rosa Luxemburg, Vladimir Ilitch Lénine et Rudolf Hilferding reposent sur une grille d’interprétation commune. Plutôt que de réduire l’impérialisme à un désir abstrait de conquête, ils le définissent comme une phase spécifique du capitalisme, dans laquelle les contradictions du mode de production conduisent au déclenchement d’invasions ou de guerres. Les causes des conflits doivent être recherchées dans l’équilibre général instable qui règne entre puissances capitalistes. Pour comprendre les raisons qui conduisent les États capitalistes à s’engager dans des luttes impérialistes, Luxemburg, Lénine et Hilferding avancent trois explications principales.
Pour Rosa Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913), la sous-consommation domestique structurelle contraint les capitalistes à se tourner vers le monde non-capitaliste, afin d’écouler leur stock de marchandises invendues et de poursuivre le processus d’accumulation du capital. Il en résulte l’intégration du monde entier dans le système capitaliste.
« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. » (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, 1913).
Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), Lénine montre que la concentration du capital entre les mains de quelques grands groupes leur confère un poids décisif sur l’action extérieure de l’État. La concentration s’explique aisément : soumises à une forte concurrence à l’échelle nationale, les entreprises capitalistes ne survivent qu’au prix d’une lutte sélective, les plus puissantes absorbant les plus faibles. Ce processus de concentration accroît progressivement leur poids économique et politique, jusqu’à leur permettre d’infléchir l’orientation extérieure de l’État dans le sens de conquêtes qui servent leurs intérêts. « L’avènement de la grande firme » constitue ainsi, selon cette lecture, le ressort du passage à la phase impérialiste du capitalisme.
Enfin, dans son livre Le Capital financier (1910), Rudolf Hildering prolonge l’analyse livrée par Marx dans le Capital. Il situe l’origine de l’impérialisme dans le phénomène de « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, sous l’effet de la concurrence et de la mécanisation, le rendement du capital se réduit, incitant les capitalistes à rechercher des débouchés au-delà des frontières nationales. Hilferding montre également qu’au sein des économies avancées, la concurrence conduit à la concentration du capital et à la formation de monopoles nationaux. Le capital financier tend alors à dominer le capital productif et à unifier les fractions dirigeantes autour d’un même impératif : sécuriser et accroître les conditions de valorisation du capital. Cette logique pousse à l’instauration de barrières protectionnistes garantissant des rentes aux grandes entreprises, mais aussi à l’extension de leur activité, soit par la colonisation, soit par des moyens plus indirects, comme l’exportation de capitaux. L’impérialisme apparaît ainsi comme le produit des contradictions du capital, permettant de faire face à l’érosion du taux de profit : l’accumulation, menacée à l’intérieur des frontières, se projette à l’extérieur, au prix d’une intensification des rivalités nationales et des conflits entre puissances.
En dépit de leur ancienneté, les théories classiques de l’impérialisme conservent une capacité explicative pour analyser les ondes longues de l’économie politique internationale. En plaçant au cœur de l’analyse les conflits entre puissances comme expression des contradictions internes du capitalisme, elles ont structuré la pensée critique du XXème siècle. Ces théories seront débattues, contestées et actualisées tout au long du XXème siècle afin d’interpréter les recompositions de l’ordre international.
Les évolutions historiques qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, avec les mouvements décoloniaux de libération nationale, la naissance de la « communauté économique européenne » et le leadership mondial pris par les États-Unis conduisent une deuxième génération de théoricien·nes de l’impérialisme à renouveler la théorie marxiste de l’impérialisme.
Un constat s’impose : malgré la conquête de l’indépendance politique par les pays anciennement colonisés, la décolonisation ne débouche pas sur le développement autonome de leurs économies. Les capacités productives de ces pays demeurent en effet extrêmement dépendantes des anciennes puissances colonisatrices. Pour rendre compte de la persistance de ces rapports de domination, des intellectuel·les comme André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein ou Samir Amin ont développé ce que l’on a appelé les « théories de la dépendance ». Selon ces penseur·euses, le développement du « centre » (l’Occident) provoque le sous-développement de la périphérie (les « pays du Sud »). Dès lors, les analyses du courant de la rivalité inter-impérialiste qui mettent en avant le rôle de la guerre dans le capitalisme sont reléguées au second-plan. L’attention se focalise désormais sur les liens économiques qui unissent inégalement le centre et la périphérie, perpétuant notamment la domination des anciennes puissances coloniales. Le concept de violence structurelle désigne dans ce cadre les arrangements institutionnels qui maintiennent en place les inégalités entre les économies dominantes du centre et les économies subordonnées et dépendantes de la périphérie.
« Pour [André Gunder] Frank, le capitalisme forme un système d’échanges mondiaux basés sur les monopoles et l’exploitation. Une économie devient capitaliste dès lors qu’elle est impliquée dans les échanges capitalistes, mais cette intégration correspond à l’intégration dans une hiérarchie bien définie : le centre concentre les plus-values et les investissements, et installe dans la périphérie une « lumpenbourgeoisie » dont la fonction est de consolider le sous-développement au niveau local. » (Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme)
André Gunder Frank met en évidence un double mécanisme : les pays « périphériques » se spécialisent dans la production de biens à faible valeur ajoutée, tandis qu’ils importent des biens à forte valeur ajoutée en provenance du « centre », dans un contexte marqué par des niveaux de production et de consommation relativement faibles. Cette structure des échanges entretient leur sous-développement et consolide la dépendance économique de la « périphérie » à l’égard du « centre ».
Selon Immanuel Wallerstein, dans cette configuration, l’État joue un rôle central dans la reproduction de la hiérarchie entre les États et des inégalités au niveau mondial. Il confère des avantages concurrentiels aux entreprises nationales, notamment à travers le brevetage, les restrictions aux importations, ou encore les subventions publiques. Les analyses des théoricien·nes de la dépendance permettent ainsi de mieux comprendre l’hégémonie américaine d’après-guerre : entre 1945 et 1970, les États-Unis occupent une position dominante au sein des États capitalistes, leurs firmes réalisant près de 60 % des investissements à l’étranger en 1960. Cette prééminence est fondée sur la centralité du dollar dans les échanges internationaux et la supériorité des capacités de production, puis, à partir des années 1970, sur la financiarisation, le rapatriement des profits réalisés dans la périphérie et les rentes de monopoles protégés par les brevets.
Néanmoins, la pertinence de l’analyse du « développement du sous-développement » est remise en cause. Car si le sous-développement de la périphérie constitue une condition structurelle et nécessaire du développement du centre, comment rendre compte des trajectoires de rattrapage observées dans certains pays ? De plus, les nombreuses interventions militaires et guerres violentes menées par les puissances impérialistes – au premier chef les États-Unis – contredisent l’idée d’un effacement du fait militaire.
Publié en 2003, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, Le nouvel impérialisme de David Harvey propose un renouvellement de l’analyse de l’impérialisme. Contre les thèses post-impérialistes qui insistent sur la transnationalisation des capitaux et l’effacement relatif de l’État-nation, Harvey réaffirme le rôle central des États et des rivalités de puissance dans le capitalisme mondial.
L’auteur insiste sur le fait que les périodes d’affaiblissement relatif des puissances impérialistes favorisent le recours à la force. C’est précisément le cas des États-Unis au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet et déjà dans un contexte de montée en puissance industrielle et financière de la Chine. On observe ainsi une dynamique de remilitarisation dans les pays occidentaux à partir des années 1990, suivie de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est et des bombardements de l’Irak en 1998, avant l’invasion de 2003, ainsi que les bombardements de la Serbie en 1999 sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.
C’est dans ce contexte de retour du fait militaire dans la politique extérieure des puissances impérialistes que David Harvey parle de « nouvel impérialisme ». Selon Harvey, l’impérialisme dans le capitalisme tardif résulte de l’articulation de deux logiques : la logique territoriale des États, ancrée dans un espace politique national et mobilisant des ressources économiques, militaires et juridiques, et la logique déterritorialisée de l’accumulation du capital, qui pousse les entreprises à déplacer ou étendre leurs investissements d’un territoire à l’autre. Cette distinction permet notamment de comprendre pourquoi certaines interventions militaires peuvent apparaître irrationnelles à court terme d’un point de vue économique tout en participant au maintien des conditions générales de l’accumulation du capital.
Appliquée à la guerre du Vietnam, l’analyse de Harvey conduit à lire l’intervention américaine comme le produit de l’articulation de ces deux logiques. D’un côté, elle s’inscrit dans une logique territoriale : les États-Unis cherchent à défendre un allié et à contenir l’expansion de régimes proches de l’URSS en Asie du Sud-Est. De l’autre, cette stratégie participe aussi d’une logique d’accumulation, en visant à maintenir la région intégrée à l’économie capitaliste mondiale et ouverte aux processus d’investissement et d’échange.
Cependant, ces deux logiques ne sont pas parfaitement compatibles. L’ampleur des dépenses militaires et le coût humain du conflit ont progressivement fait apparaître une contradiction entre les objectifs géopolitiques poursuivis par l’État américain et les exigences de la reproduction du capital. Pour Harvey, l’épisode illustre ainsi le caractère dialectique de l’impérialisme capitaliste : la logique territoriale de puissance étatique y demeure subordonnée et partiellement contrainte, par la logique plus large de l’accumulation du capital.
Enfin, pour les théoricien·nes du « nouvel impérialisme », la guerre d’Irak s’inscrit avant tout dans une lutte pour l’hégémonie, dans un contexte où la prééminence américaine est de plus en plus contestée par d’autres pôles de puissance — l’Europe, la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, le Japon. La question du pétrole, souvent invoquée pour expliquer la guerre d’Irak, doit être comprise dans une perspective large. L’enjeu ne tient pas seulement à l’exploitation directe des ressources irakiennes, mais au contrôle du Moyen-Orient, où se concentrent une part importante des réserves mondiales. Maîtriser cet espace, c’est à la fois peser sur l’accès global au pétrole et sécuriser ses principales voies de transport et de distribution grâce à une présence militaire durable. Dans cette perspective, l’Irak apparaît comme l’un des points nodaux d’un ensemble plus vaste qui comprend également l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. L’invasion de 2003 peut ainsi être comprise comme une tentative de consolider une position au cœur d’une région dont le contrôle conditionne, en grande partie, l’équilibre de l’économie mondiale. La guerre constitue alors pour l’impérialisme états-unien un instrument d’organisation de l’espace et du temps de l’accumulation.
Les événements récents au Moyen-Orient témoignent d’une chose : l’impérialisme n’appartient nullement au passé du capitalisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes à obtenir l’adhésion des États situés dans leur sphère d’influence. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les agressions les plus récentes, comme au Venezuela ou en Iran. Bien sûr, la lutte pour se saisir de ressources comme le pétrole vénézuélien et iranien est un intérêt économique direct. Mais c’est aussi et peut être surtout, des moyens pour rétablir ou renforcer l’influence états-unienne sur des régions du monde essentielles pour son impérialisme : le continent américain et le Moyen-Orient.
Dans le même temps, l’ascension de la Chine dans la production et le commerce mondial les conduit à intensifier la lutte hégémonique contre la puissance chinoise, dans le but de préserver, à long terme, les conditions de la reproduction du capital américain. Les guerres impérialistes perturbent certes l’économie mondiale à court terme, comme en atteste la hausse des prix du carburant consécutive à l’attaque israélo-américaine de l’Iran et au blocage du détroit d’Ormuz. Mais à plus long terme, les opérations et les invasions militaires visent à renforcer le contrôle de la puissance impérialiste sur le Moyen-Orient et sur ses ressources stratégiques. Dans cette perspective, la maîtrise des points de passage qui assurent la vitesse de valorisation du capital (canal de Panama, passage Nord-Est…) constitue un enjeu décisif de la lutte impérialiste. Le Moyen-Orient apparaît dès lors comme une étape dans la préparation d’une guerre entre les États-Unis et la Chine. En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis fragilisent en effet un partenaire commercial majeur de Pékin : la Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien, qui représente près de 13,4 % de ses importations par voie maritime de pétrole[1]. Loin d’être un vestige du passé, l’impérialisme le plus brutal continue de structurer les rapports de force entre grandes puissances et réapparaît avec netteté lorsque la position hégémonique des États-Unis est remise en cause.
13.03.2026 à 18:52
Émilien Cabiran
La nouvelle guerre de Donald Trump et Benjamin Netanyahu a entraîné une hausse des prix internationaux de l’énergie. Une question se pose alors : qui paye ? Les multinationales de l’énergie ou bien les citoyens ? Une seule mesure empêche que ce soit les citoyens qui payent : le blocage des prix.
La nouvelle guerre des États-Unis et d’Israël bloque depuis désormais deux semaines le très étroit détroit d’Ormuz, par lequel transitent un quart du commerce mondial de pétrole et un cinquième du gaz liquéfié. Des sites importants de production d’énergie ont été également frappés dans plusieurs États du Golfe[1]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le monde fait face à « la plus importante perturbation » de l’approvisionnement en pétrole de l’histoire.
Les prix internationaux de l’énergie ont immédiatement décollé : 50 % de hausse du prix du gaz et 70 % du prix du baril de pétrole en quelques jours. Du jamais vu en si peu de temps. Quant au prix de l’électricité, il sera nécessairement touché, puisque le marché européen de l’électricité le fait dépendre du prix du gaz.
Ces prix internationaux se répercutent sur les prix de vente en France, notamment sur les prix à la pompe. Depuis le 27 février, la veille des premiers bombardements, le prix du litre d’essence (sans plomb 95) a augmenté de plus de 9 % en moyenne, passant de 1,71 € à 1,87 €[2]. Dans certaines stations, c’est même plus de 2 €. Habituellement moins cher que l’essence, le gazole a vu son prix exploser : plus de 2 € en moyenne, soit 18 % de plus par rapport au début de la guerre[3]. Mais là encore, dans de nombreuses stations le litre atteint 2,6 €.
L’envolée des prix s’inscrit dans un contexte plus large où les prix des carburants ont augmenté beaucoup plus vite que l’indice moyen des prix à la consommation ces trente dernières années : avant la crise actuelle, les prix moyens ont augmenté d’environ 70 % depuis 1992, alors que les prix du gazole ont augmenté de 200 % et ceux du sans plomb de 130 %.

Les premiers touchés par cette hausse des prix de l’énergie sont les consommateurs aux revenus les plus modestes : en effet, plus le revenu est faible, plus la part consacrée aux biens de première nécessité, comme l’énergie, est importante. Des millions de citoyens privés d’alternative à la voiture, faute d’infrastructures de transports collectifs, se retrouvent pris à la gorge, après avoir subi l’inflation en 2022 et 2023.
Les entreprises, particulièrement les TPE et PME, sont également frappées de plein fouet : transporteurs routiers, artisans, entreprises du BTP… Sans compter toutes les autres petites entreprises qui vont être impactées par la hausse du coût des livraisons. Rappelons que beaucoup sont déjà en grande difficulté, avec un record de défaillances l’an dernier.
Le choc pétrolier est devenu aujourd’hui une hypothèse probable. La hausse du prix des hydrocarbures est non seulement significative mais elle risque vraisemblablement d’être durable. Même si un cessez-le-feu était signé demain, les conditions de circulation maritimes dans le détroit d’Ormuz ne seraient pas rétablies pour autant. Sans compter le temps qu’exige la relance de la production de pétrole interrompue sur plusieurs sites.
Plus encore, la hausse des prix ne va pas rester cantonnée au secteur de l’énergie. Elle va inévitablement se répercuter dans tout le reste de l’économie car notre dépendance au pétrole est totale. Il y a du pétrole partout dans ce que nous consommons, sous une forme ou sous une autre ! Les composants issues de la pétrochimie sont essentiels dans la chimie, les technologies, et dans de très nombreux secteurs de l’industrie manufacturière[4].
D’autres problèmes d’approvisionnement s’additionnent et viennent percuter l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz voit en effet transiter un grand nombre de matières premières : 15 % du commerce d’aluminium, vital pour la production industrielle, un quart du commerce maritime de minéraux et un tiers des engrais consommés dans le monde[5].
Nous entrons donc dans une période où inflation et ralentissement économique pourraient s’alimenter mutuellement. C’est ce qu’on appelle la stagflation. Et ses effets risquent d’être désastreux. L’histoire économique récente nous l’a enseigné. Dans les années qui ont suivi le choc pétrolier de 1973 provoqué par la guerre du Kippour, l’inflation et le chômage en France ont été multiplié par deux[6].
La hausse des prix à la pompe s’explique par des mécanismes spéculatifs. L’essence et le gasoil qui se trouvent actuellement dans les cuves des stations services ont été extraits au minimum plus d’un mois avant le début de la guerre ! Ils ont donc été achetés, puis transportés et raffinés à une période où les cours ne s’affolaient pas sur les marchés. Si les prix augmentent dès maintenant, c’est parce que les raffineurs et les distributeurs anticipent des hausses à venir et les répercutent tout de suite. Autrement dit, ils appliquent aujourd’hui les prix hypothétiques de demain. Ils gonflent leurs prix. Et ce faisant, ils dégagent des marges considérables sur le dos de la population, en profitant de la guerre.
Total a vu ses profits s’envoler après le Covid, avec un record de profits en 2022 : plus de 20 milliards de dollars, soit l’un des meilleurs chiffres de l’histoire du CAC 40 ! De 2014 à 2024, ses profits ont été multipliés par 4. Depuis 2021, la rentabilité de ses capitaux propres[7] est trois fois supérieure à la moyenne des entreprises, qui tourne autour de 10 %. Autrement dit, Total a accumulé des marges indécentes, qui lui permettraient d’absorber un futur blocage des prix.


Le secteur de l’énergie est celui qui s’est le plus enrichi ces dernières années, grâce à l’effet d’aubaine qu’a représenté la guerre en Ukraine. Les chiffres sont édifiants. Entre 2017 et 2024, dans la branche « énergie, eau et déchets », les prix ont augmenté de 81 %. Pour quelles raisons ? En premier lieu parce que les entreprises ont dégagé plus de profits. Sur la même période, les profits ont ainsi contribué à la moitié de la hausse des prix de production[8].
Les raffineurs en France[9] ont largement les moyens de prendre en charge la hausse des prix internationaux du pétrole ! Certes, de grands groupes comme Total affichent en France des profits dérisoires, mais ils font d’énormes profits à l’échelle mondiale, en pratiquant l’optimisation fiscale (localisation du plus de profit possible dans les pays où ils sont les moins taxés)[10]. Ainsi, en 2019, 2020, 2021, et à nouveau en 2023, Total n’a payé aucun impôt sur les sociétés en France.
Quand Total annonce plafonner dans ses stations le litre d’essence à 1,99 € et celui de gasoil à 2,09 € jusqu’à la fin du mois de mars 2026, il entérine des hausses respectives de 16 % et 22 % par rapport au début de la guerre. Ces plafonds sont par ailleurs supérieurs au prix moyen du litre d’essence et de gasoil actuellement en France. Surtout, entre le premier jour du conflit et l’annonce de cette mesure, Total en a profité pendant plus de 10 jours pour pratiquer des prix démesurés. Et l’entreprise n’en est pas à son coup d’essai : en 2023, l’année où ses profits ont atteint un niveau record, elle avait lancé une opération de plafonnement du prix des carburants à 1,99 € le litre.
Pourtant, aucune leçon n’a été tirée par les gouvernements d’Emmanuel Macron : il n’y a toujours aucun encadrement des marges ces multinationales, ni aucun blocage des prix. Il est urgent de le mettre en œuvre.
Le droit français prévoit déjà, à l’article L410-2 du code de commerce, la possibilité de réglementer les prix en cas de circonstances exceptionnelles. Le gouvernement pourrait tout à fait l’activer tout de suite !
Face à la hausse actuelle des prix de l’énergie, le prix des carburants pourrait tout à fait être bloqué au niveau juste avant la guerre (soit 1,70 € le prix de l’essence, par exemple). Les marges des raffineurs ne s’en trouveraient pas affectées à court terme puisque leur pétrole a été acheté avant la flambée des prix. Par ailleurs, les raffineurs disposent, en plus des stocks stratégiques imposés par la loi, de stocks privés pour affronter un éventuel choc.
Cet article du code du commerce a déjà été utilisé à plusieurs reprises : un blocage des prix serait loin d’être une première en France ! En Guadeloupe en 1989 ce sont les prix et les marges qui ont été bloqués pendant 4 semaines suite au passage du cyclone Hugo. En 1990, alors que les prix des carburants augmentent dans le contexte de la guerre du Golfe, le premier Ministre Michel Rocard et son ministre de l’Économie Pierre Bérégovoy interviennent par décret pour réglementer pendant 5 semaines les marges de distribution et le prix de vente au détail. Sous la présidence Macron, en pleine crise Covid en 2020, des prix maximum de vente au détail des masques et du gel hydroalcoolique ont été fixés. Aucun de ces cas d’intervention de la puissance publique pour administrer provisoirement les prix n’a conduit à une pénurie.
Mais ce n’est pas tout. Dans les départements d’outre-mer, où la vie chère fait rage, les prix des carburants et de plusieurs biens de première nécessité sont bloqués de façon permanente de longue date. Régulièrement, le préfet fixe un prix maximum qui évolue chaque mois : le litre d’essence coûte ainsi 1,54 € le litre sur l’île de La Réunion[11]. Et pourtant, les départements d’outre-mer ne rencontrent pas de problème d’approvisionnement : là encore, l’hypothétique menace de pénuries en cas de blocage des prix est infirmée par les faits.
Et face à la hausse des prix de l’énergie actuellement, plusieurs européens ont décidé de bloquer leurs prix. La Croatie plafonne le prix du litre d’essence à 1,5 € et celui du litre de gazole à 1,55 €. La Hongrie de Viktor Orban aussi. La Grèce a quant à elle annoncé l’encadrement des marges bénéficiaires. Ailleurs dans le monde, les gouvernements sont de plus en plus nombreux à prendre des mesures pour protéger leur population de la spéculation des pétroliers : la Thaïlande plafonne le prix du diesel, de même que la Corée du Sud avec le prix de gros du carburant.
| Que ferait Total en cas de blocage des prix ? Le risque de pénurie est l’argument principal opposé au blocage des prix. Les stratégies de Total et des autres raffineurs pour contourner un éventuel blocage des prix pourraient-elles réellement mettre la France à sec ? Le risque est que Total cesse de vendre ses carburants dans les stations service du pays. Une fois le pétrole passé par ses raffineries en France, les carburants seraient exportés à l’étranger, pour être vendu là où les prix sont plus élevés. À court terme, il n’y a pas de risque. Si le blocage des prix de l’énergie en France est provisoire et ne s’étend pas dans le temps, Total n’a pas intérêt à réorganiser et rediriger vers d’autres pays ses flux pour vendre ses carburants. À long terme en revanche, si le blocage du détroit d’Ormuz est durable et qu’il est nécessaire de maintenir le blocage des prix, le risque existe. Le capital cherchera à maintenir sa rentabilité par tous les moyens. Et il peut le faire : Total est en situation de quasi-monopole sur le raffinage en France. La France serait-elle pour autant démunie et condamnée à céder au chantage des actionnaires de Total ? Non. Le gouvernement a les moyens d’instaurer un rapport de force avec l’entreprise. Des mesures de régulation et de réquisitions des stocks de Total pourraient être prises, au motif qu’il y va de l’intérêt stratégique de la nation : l’énergie est un besoin essentiel, au fondement de la souveraineté. La nationalisation de Total pourrait également être envisagée pour les mêmes raisons, selon l’évolution des circonstances. Cela n’a rien d’extravagant. Historiquement, Total est la première compagnie de pétrole nationale ! L’entreprise naît en 1924 à l’initiative de l’État, sous le nom de compagnie française des pétroles. À l’époque, la Première Guerre mondiale vient de se terminer, durant laquelle la France s’est retrouvée dépendante de l’acheminement de carburants états-uniens[12]. Le gouvernement cherche alors à sécuriser son indépendance énergétique. Ce n’est que 60 ans plus tard, sous le gouvernement de droite d’Édouard Balladur en 1993, que Total est privatisé : l’État vend les parts qu’il détient, se privant ainsi du pouvoir de peser sur les orientations stratégiques de l’entreprise. |
Après 12 jours de guerre, le gouvernement n’a toujours rien fait, rien décidé pour contenir la hausse des prix de l’énergie. En régime néolibéral, les mécanismes de marché ne doivent pas être enrayés car cela viendrait porter atteinte aux profits des grands groupes. Le gouvernement se contente donc d’interventions cosmétiques.
Il a d’abord annoncé 500 contrôles dans les stations services, pour lutter contre les hausses de prix abusives. Sauf que c’est en réalité dérisoire. D’abord parce que le pays ne compte pas moins de 10 000 stations ! Ensuite, parce qu’en concentrant son action sur les distributeurs de carburants de cette façon, le gouvernement ne s’attaque pas à la racine du problème qui préside à la formation des prix : la spéculation des raffineurs, en amont de la distribution. Enfin, parce que le gouvernement n’a en réalité rien fait contre les hausses de prix abusives : seules 6 % des stations-services contrôlées vont devoir s’acquitter d’une amende… pour avoir floué le client sur le prix affiché, pas pour avoir gonflé ce prix. Les stations affichant des prix beaucoup plus élevés que la moyenne ne sont donc pas menacées. En début de semaine, on a ainsi pu entendre le Ministre de l’Économie Roland Lescure déclarer sur un plateau de télévision : « les stations qui vendent leur gasoil à 2,3 € on a besoin d’explications, on a besoin d’engagements, on a besoin de correction de la part des distributeurs »[13]. Les propos de Roland Lescure rappellent ceux de son prédécesseur Bruno Le Maire lors de la crise inflationniste de 2023, qui lui ont valu d’être affublé du surnom ironique « Bruno demande ».
Récemment, le gouvernement a annoncé envisager un encadrement des marges des distributeurs, toujours à l’étude. Mais là encore, cela laisse libre cours au principal problème : la spéculation et les profits réalisés par les raffineurs.
En milieu de semaine, l’Agence internationale de l’énergie, composée des 32 pays développés de l’OCDE, a décidé à l’unanimité de débloquer 400 millions de barils : soit la plus grosse intervention dans les stocks de son histoire. La France consent à libérer 14 millions de barils de pétrole.
Le déstockage vise principalement à rassurer les marchés et à éviter l’explosion des cours du pétrole. Il n’empêche en aucune façon la spéculation et les profits des raffineurs.
Mais il n’y a pas actuellement de pénurie de pétrole en France ou en Europe. Puiser trop tôt dans les stocks stratégiques, c’est possiblement se mettre dans une position de vulnérabilité inutilement. Car si le conflit s’éternise, il est possible que le pétrole vienne à manquer.
Face à la hausse du prix des carburants, certains recommandent de mettre en place un « chèque énergie » pour les ménages populaires : une aide versée directement par l’État aux familles qui remplissent les conditions, pour les aider à tenir le choc.
En apparence, cela peut sembler judicieux : qui est contre une aide monétaire ? Mais en réalité, c’est le meilleur moyen de préserver les profits des entreprises. Plutôt que de s’attaquer frontalement à la spéculation en plafonnant provisoirement les prix, l’État laisse les mains libres au marché tout en intervenant dans un second temps pour limiter la casse. Autrement dit : les entreprises encaissent, et l’État, donc les contribuables, compensent les dégâts.
C’est exactement ce qu’il s’est passé ces dernières années. En 2021, un chèque énergie exceptionnel d’un montant de 100 € est versé en complément du chèque énergie « classique » et renouvelé en 2022. La même année, un chèque énergie « opération fioul » et un autre « opération bois » est versé aux ménages ne bénéficiant pas du bouclier tarifaire sur l’électricité et le gaz. En 2024, une « indemnité carburant » est versée aux travailleurs les plus modestes qui utilisent leur voiture dans le cadre de leur travail ou pour s’y rendre.
Le bouclier tarifaire relève de la même logique : au lieu de geler les prix de l’électricité et du gaz qui ont explosé, l’État se contente de payer lui-même une partie de la facture des ménages pour les soulager. Pour les grandes entreprises du secteur de l’énergie, c’est source de grands profits, puisqu’ils continuent de bénéficier de prix gonflés. Mais du point de vue des finances publiques, c’est autre chose : l’opération a coûté 60 milliards d’euros au total à l’État entre 2022 et 2023.
Les chèques énergie sont l’un des instruments du néolibéralisme : l’État néolibéral porte assistance au capital et maintient ses profits sous perfusion au nom de la libre concurrence et de la compétitivité, tout en imposant des coupes budgétaires brutales à la population.
Depuis le début du conflit, de nombreux discours évacuent la question de la spéculation pour cibler l’État. Les grands patrons notamment sont à la manœuvre. Dominique Schelcher, directeur de la coopérative de supermarchés U : « Le grand gagnant dans cette affaire, c’est qui ? C’est l’État […] Plus de 51 % du prix que vous payez à la pompe part directement dans les poches de l’État »[14]. C’est aussi la position du Rassemblement national, qui « demande au gouvernement de ne pas s’enrichir sur le dos d’une crise » et appelle à baisser la TVA de 20 % à 5,5 % sur le carburant et les autres énergies.
| Encadré : de quoi est composé le prix de l’énergie ? Quand vous mettez 1 litre d’essence de ou de gasoil dans le réservoir de votre voiture, voici ce que vous payez. • Le coût du pétrole brut. Il varie sur les marchés internationaux. Il inclut la marge de la compagnie pétrolière. => environ 28 % du prix de vente • Le coût de distribution. Cela inclut les frais d’acheminement, les frais de raffinage (transformation du pétrole brut en essence par exemple), les frais de stockage et ceux d’exploitation. Il y a donc la marge du transporteur, la marge du raffineur et celle de la station service => environ 18 % du prix de vente • La taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), perçue par l’État, les collectivités territoriales et l’Agence de financement des infrastructures de transports de France. Son montant est net : ce n’est pas un pourcentage du prix total. Si le cours du pétrole augmente, le montant de la TICPE reste donc le même. => environ 37 % du prix de vente • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Elle est perçue par l’État, les collectivités territoriales et la Sécurité sociale. La TVA est proportionnelle au prix. Cela signifie que son montant augmente si le prix croît, et inversement. Il y a la TVA sur les produits pétroliers : 20 % de la somme que représente le coût brut, le coût de transport et le coût de raffinage. Et il y a la TVA sur la TICPE : 20 % de la TICPE. => quand on additionne, la TVA représente environ 17 % du prix de vente Un peu plus de la moitié du prix de vente est donc composé de taxes. L’autre moitié correspond aux marges des producteurs, distributeurs et raffineurs. Mais attention ! Quand le prix de vente augmente, tout le monde ne s’enrichit pas et tout le monde ne prend pas la même part. Les compagnies pétrolières et les raffineurs sont aujourd’hui ceux qui profitent le plus de la guerre. Pour ce qui est des stations-services, cela dépend : les supermarchés vendent plus souvent à prix coûtant, c’est-à-dire sans dégager de marges, là où les stations Total ou Shell sur les autoroutes pratiquent des prix exorbitants puisque les automobilistes ont absolument besoin de s’y arrêter et n’ont pas d’alternative. Comme le baril du pétrole et la marge des raffineurs augmente, la TVA sur les produits pétroliers augmente mécaniquement, mais cela reste marginal. ![]() Source : Ufip énergies et mobilités, 6 mars 2026 |
Ce que propose le RN est en réalité inefficace. Cela ne garantit pas du tout que les prix à la pompe baissent puisque cela ne s’attaque pas à la racine du problème : la spéculation sur les prix dont sont responsables des grands groupes de raffineurs et les distributeurs.
Il y a des précédents récents. En 2008, Nicolas Sarkozy accède à une revendication de longue date des patrons de restaurants : abaisser la TVA et fixer un taux réduit de 5,5 %. À l’époque, les restaurateurs s’engagent à ce que cela profite équitablement à tout le monde. Que s’est-il passé dans les faits ? Les patrons ont essentiellement tout empoché. Ils ont beaucoup augmenté leurs bénéfices (de 24 %), mais légèrement augmenté les salaires (4 %) et très peu diminué les prix pour leurs clients (- 1,9 %)[15].
Autrement dit, si la TVA sur le carburant était abaissée comme le demande le RN, rien n’assurerait que le prix de vente au litre baisse. Total en tant que raffineur pourrait surtout en profiter pour augmenter encore plus ses marges. Les clients paieraient alors le même prix qu’avant la baisse de la TVA, mais cela coûterait très cher à l’Etat et aux contribuables, et l’argent irait davantage dans les poches de Total.
Ce que demandent les dirigeants du Rassemblement national n’est par ailleurs pas clair. Est-ce qu’ils veulent abaisser le taux de la TVA, de 20 % à 5 % ? Dans ce cas, cela représenterait 10 milliards de recettes en moins pour l’État[16]. Ou bien est-ce que le RN exige que le surplus de TVA perçu par l’État en raison de la hausse du cours du pétrole et des marges ne soit pas collecté ? C’est ce que semble suggérer Jordan Bardella en interview[17], ce qui ne ferait qu’atténuer très légèrement la hausse des prix tout en laissant libre cours à la spéculation des grands groupes. Dans un cas comme dans l’autre, le RN ne propose pas de geler les prix, ce qui est la mesure la plus protectrice.
La nouvelle guerre illégale de Trump et Netanyahu met le monde en danger, sur tous les plans. Les bombardements font des ravages humains : des milliers de civils tués, blessés, déplacés, contaminés au phosphore blanc et aux produits chimiques du pétrole en suspension dans l’air. Et la contagion de la guerre tient à peu. Il suffit qu’un seul pays de l’OTAN soit attaqué pour que tous les autres soient mécaniquement entraînés, en vertu de l’article 5 du traité de l’institution. De la même façon, un seul État membre de l’Union européenne touché et c’est les 26 autres qui lui doivent assistance, compte tenu de la clause de défense collective qui les lie.
La nouvelle guerre fait peser la menace d’une crise économique globale : elle expose les peuples du monde entier à des difficultés d’approvisionnements à long terme et à la spéculation d’entreprises rapaces qui s’enrichissent sur le dos de la guerre. La première des solutions à tous ces problèmes est le cessez-le-feu. L’élaboration d’une position non alignée et œuvrant pour des objectifs de paix est donc indispensable aussi pour des raisons économiques.
L’indépendance de la France sur la scène internationale exige enfin son autonomie stratégique et sa souveraineté énergétique. Non-alignement et bifurcation écologique sont dès lors les deux faces d’une même pièce. La France doit donc réduire par tous les moyens sa dépendance aux hydrocarbures : le sort de la population ne saurait être livré plus longtemps aux pays exportateurs de pétrole, dont les intérêts ne sont pas les nôtres. Aujourd’hui, les énergies fossiles représentent 60 % de notre consommation énergétique totale[18]. Et 99 % du pétrole que nous consommons, sous une forme ou sous une autre, est importé[19]. La France s’en trouve affaiblie.
Pour en sortir, il est impératif de s’orienter vers un mix énergétique 100 % renouvelable à l’horizon 2050 en développant les énergies renouvelables, de développer les transports publics écologiques, de rénover les logements et bâtiments publics… Le mot d’ordre de la bifurcation énergétique est double : sobriété énergétique et efficacité énergétique. Pour cela, la planification est l’outil à notre disposition.
20.02.2026 à 15:19
Zoé Pebay
| Note de lecture de l’ouvrage d’Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs, Éditions EHESS, 2025. |
Hugo Touzet est sociologue. Il a soutenu en 2021 à Sorbonne Université une thèse intitulée Le travail de l’opinion publique. Sociologie des professionnel·les du sondage d’opinion. Il est co-auteur de Sociologie de l’opinion publique (PUF, 2020) et de Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale en 2017 (Éditions du Croquant, 2022). Il a publié Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeur·ses (Éditions de l’EHESS, 2025).
Elabe, Harris Interactive, Ifop, Cluster 17, Ipsos, Opinion Way, etc. : pour qui s’intéresse à la vie politique française, il est probable que les noms de ces instituts de sondage ne soient pas inconnus. Mais qui sont vraiment les sondeur·ses et comment travaillent-ils ? Ces interrogations sont au cœur de l’ouvrage du sociologue Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs (2025). En ouvrant la « boîte noire » des sondages d’opinion, Hugo Touzet propose une analyse rigoureuse des conditions concrètes d’élaboration des études d’opinion. Il déplace le regard de l’objet « sondage », fréquemment appréhendé dans les sciences sociales sous l’angle des statistiques, vers le travail concret qu’il suppose. Il propose ainsi de remonter la chaîne de production des chiffres pour comprendre par qui et comment ils sont constitués. L’auteur montre notamment que les praticien·nes du sondage sont soumis·es à des injonctions contradictoires. D’un côté, les impératifs marchands propres au monde de l’entreprise (rentabilité, flexibilité, satisfaction des attentes des client·es, etc.). De l’autre, les exigences de scientificité portées par la profession elle-même (représentativité des échantillons, limitation des biais, etc.). Il s’intéresse ainsi spécifiquement à la manière dont les sondeur·ses tentent d’aménager la tension entre respect des standards de la bonne enquête et impératifs commerciaux et la façon dont cette tension dégrade la qualité et la rigueur des sondages publiés..
L’enquête porte sur plus d’une centaine de salarié·es travaillant dans les départements « Opinion » appartenant à onze instituts de sondage français, couvrant l’ensemble de la hiérarchie professionnelle, des stagiaires aux postes de direction. À l’heure où le couple média/sondage exerce une pression extrême sur la vie démocratique du pays, contribuant à transformer en profondeur la manière de faire de la politique, le livre de Hugo Touzet fournit des clés de compréhension essentielles pour analyser les sondages d’opinion avec un regard critique.
Derrière la figure publique du sondeur·se médiatique se déploie en réalité une chaîne de production complexe, structurée hiérarchiquement et organisée autour d’une diversité de métiers, sans lesquels la fabrique quotidienne des enquêtes d’opinion serait impossible.
Dans les instituts de sondage, la division technique du travail prend diverses formes. Les instituts sont divisés en départements (santé, opinion, etc.), eux-mêmes subdivisés en pôles correspondant à des sous-spécialisations. À l’intérieur des départements, on retrouve une hiérarchie bien définie : stagiaire, chargé·e d’étude, directeur·rice d’étude, directeur·rice de département. ll faut bien distinguer les activités de sondage marketing d’une part et les sondages d’opinion d’autre part. Les premiers relèvent des études de marché : ils visent à mieux comprendre les préférences des consommateurs afin d’aider les entreprises à adapter leurs produits et leurs stratégies commerciales. Le livre porte uniquement sur les seconds, c’est-à-dire les sondages d’opinion qui prétendent mesurer les attitudes, les préférences et les comportements politiques ou sociaux d’une population donnée. Ce sont ces enquêtes que l’on voit commentées dans les médias, notamment lorsqu’il s’agit d’intentions de vote. Pourtant, contrairement à l’impression qu’ils peuvent donner, les sondages d’opinion représentent une part marginale de l’activité économique des instituts : l’essentiel de leur chiffre d’affaires et de leurs effectifs provient des études marketing réalisées pour les entreprises. Ils constituent néanmoins une vitrine publicitaire pour les instituts de sondage, en bénéficiant d’une forte couverture médiatique.
Les équipes des départements « Opinion » sont majoritairement composées de femmes, souvent jeunes, en particulier aux échelons inférieurs. Presque tou·tes sont titulaires d’un master ou d’un diplôme équivalent bac +5, obtenu au sein d’un institut d’études politiques ou d’une université. De plus, une part importante des enquêté·es possède un diplôme « généraliste ou de recherche ». Les sondeur·ses sont donc formé·es aux techniques quantitatives des sciences sociales et disposent d’un socle de connaissances solide quant aux limites et aux biais pouvant limiter la validité des échantillons employés dans les sondages.
À l’inverse, les questions commerciales sont peu présentes dans leur formation initiale. Les sondeur·ses sont pourtant continûment confronté·es, dans l’exercice quotidien de leur métier, aux logiques marchandes qui structurent leur activité. C’est ce que souligne Pierre, directeur de département au sein d’un institut de grande taille, à propos de cet aspect de son travail :
« Je dirais que ce qu’on attend de moi en premier, c’est de développer cette activité et de la développer dans des conditions financières qui soient profitables. […] toutes ces sociétés que vous interrogez, qu’on appelle “instituts de sondage”, ne sont en rien des “instituts”, ce sont des sociétés, des entreprises privées […] »
Évoluer dans un écosystème professionnel orienté vers la recherche du profit ne va pas de soi pour les sondeur·ses d’opinion, dont beaucoup entretiennent des liens étroits avec le monde académique. De fait, Hugo Touzet montre que les pressions économiques auxquelles le secteur est soumis peuvent influencer sensiblement la qualité des sondages d’opinion.
Principalement constitués sous la forme de sociétés par actions simplifiées ou de sociétés anonymes, les instituts de sondage sont soumis à diverses injonctions économiques. Les entreprises du secteur n’échappent pas aux transformations du capitalisme de la fin du XXᵉ siècle, marquées par une augmentation croissante des objectifs de maximisation des profits pour les actionnaires. Un sondeur expérimenté expose son analyse de ces évolutions professionnelles :
« […] Et en fait, ce qui s’est passé, c’est une extrême financiarisation du secteur ; ils sont tous devenus cotés en Bourse. […] Donc c’est devenu des espèces de multinationales et ça a quand même vraiment enlevé la dimension un peu science po, recherche, pour être de la machine à vendre du sondage et à vendre à peu près n’importe quoi en fait. »
La concurrence entre instituts de sondage exerce une forte pression à la baisse sur les prix des études. Dans le cadre des réponses aux appels d’offres, les professionnel·les de l’opinion composent ainsi avec une double contrainte : maintenir le sérieux méthodologique des enquêtes tout en proposant des tarifs compétitifs. Certain·es professionnel·les privilégient alors des dispositifs dits quick and dirty (en français, « vite fait, mal fait »), qui consistent à réduire les coûts en simplifiant les protocoles d’enquête. Cette logique, critiquée au sein de la profession, peut se traduire, par exemple, par le recours exclusif à des terrains en ligne et par des délais de réalisation très courts, au détriment de la qualité des données produites. Le recours exclusif aux terrains en ligne pose en effet problème : il tend à biaiser les échantillons en sous-représentant certaines catégories de la population, en particulier celles qui disposent d’un accès plus limité aux outils numériques.
Ces arbitrages méthodologiques ne sont pas sans effet sur l’organisation du travail. Cette pression sectorielle, caractéristique du mode de production capitaliste, se répercute directement sur les conditions de travail des salarié·es. L’obtention de primes et les augmentations de salaire sont en effet conditionnées à l’atteinte d’objectifs chiffrés, incitant les sondeur·ses à vendre un volume élevé d’études à leurs client·es, au risque d’affecter la qualité des enquêtes produites.
Les contraintes économiques structurent également la relation aux commanditaires des études. La nécessité d’augmenter la rentabilité de l’entreprise et de maximiser le chiffre d’affaires place les salarié·es des instituts de sondage dans une position de dépendance vis-à-vis des client·es (grandes entreprises, associations, partis politiques…). Sylvie, directrice adjointe d’un département « Opinion », raconte ainsi avoir conseillé à un client d’augmenter les effectifs de l’échantillon, 1 000 individus constituant le seuil minimal pour garantir la robustesse statistique des résultats. Néanmoins, si ce dernier ne partage pas cet objectif, le sondeur ne peut contraindre le client à suivre cette règle de rigueur méthodologique. La rationalité marchande influe ainsi également sur des choix méthodologiques déterminants. En France, les sondages reposent presque exclusivement sur la méthode des quotas, qui vise à reproduire la structure de la population à partir de quelques critères (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, territoire), sans tirage au sort des individus. Si cette méthode est privilégiée pour des raisons de coût et de rapidité, elle n’offre pas les garanties statistiques d’un échantillon aléatoire et peut engendrer des biais, dans la mesure où certaines caractéristiques non contrôlées peuvent être sur- ou sous-représentées.
Ces logiques de rentabilité se traduisent également par une capacité limitée des instituts à refuser certaines commandes. Dans un contexte de forte concurrence, des enquêtes peuvent être réalisées alors même que leur cadrage méthodologique ou leur usage final posent problème. Certain·es client·es mobilisent ainsi les sondages pour tester ou promouvoir à tout prix un argumentaire politique, à l’instar de l’étude commandée par l’association La Manif pour tous. Selon l’auteur du sondage, l’association étant consciente de sa position minoritaire sur la question de la procréation médicalement assistée (PMA), celle-ci a cherché à identifier les arguments les plus susceptibles d’infléchir l’opinion. Le·la client·e insère ainsi de longs paragraphes avant une question, orientant significativement les réponses des sondé·es. Il va sans dire que la publication de tels résultats, pourtant biaisés, peut alors avoir des effets notables sur le débat public :
« Et patatras, tu as La Manif pour tous qui publie […] : “Regardez, 60 % des Français·es sont contre la PMA, c’est honteux […]. Bien entendu, sur leur Twitter, sur leurs vignettes, ils vont mettre juste les chiffres : ‘60 % des Français·es sont contre la PMA, sondage SIPO [nom de l’institut de sondage], La Manif pour tous’.” »
L’exercice du métier de sondeur·se d’opinion est ainsi traversé par une tension constante entre l’exigence de mobilisation de compétences méthodologiques robustes et les contraintes imposées par la discipline de marché. Lorsque ces pressions concurrentielles conduisent à un abaissement des standards de scientificité, les producteur·rices de sondages d’opinion tendent à en attribuer la responsabilité aux commanditaires, ou aux niveaux hiérarchiques supérieurs, accusé·es de commercialiser des prestations au détriment de la rigueur méthodologique. Ces constats conduisent l’auteur à interroger non plus seulement les conditions d’élaboration des sondages, mais la nature même de l’objet qu’ils prétendent mesurer.
Au-delà des contraintes commerciales qui pèsent sur les conditions de production des sondages d’opinion, ces derniers font l’objet de critiques plus radicales qui portent sur leur prétention même à saisir « l’opinion ». En France, le sociologue Pierre Bourdieu formule une analyse appelée à marquer durablement les sciences sociales, lors d’une conférence à Arras en 1972, intitulée « L’opinion publique n’existe pas ». Pour le sociologue, les sondages d’opinion reposent sur une double erreur. D’une part, ils contraignent les individus à se prononcer sur des questions qu’ils ne se posent pas, contribuant à imposer l’agenda des classes dominantes. D’autre part, ils présupposent une égalité fictive des répondant·es face à l’opinion, alors que les ressources politiques sont inégalement distribuées. Bourdieu évoque à ce titre un « système censitaire méconnu », par lequel les groupes les moins dotés tendent davantage à s’abstenir de répondre et sont, de fait, assimilés à une absence d’opinion. Les sondages apparaissent ainsi moins comme un instrument de mesure que comme un dispositif de production artificielle de l’opinion. Les sondeur·ses ne sont pas indifférent·es à ces critiques et s’interrogent eux·elles aussi sur le statut de l’objet qu’ils·elles mesurent, indique Hugo Touzet. La plupart des sondeurs interrogés conçoivent ainsi le sondage comme une « somme d’opinions individuelles à un instant t », en reconnaissant l’instabilité de ces opinions et le rôle du cadrage des questions dans leur construction. Pourtant, la conscience aiguë qu’ont les sondeurs des biais et des limites de leur outil n’a pas mené à appréhender les sondages de manière plus précautionneuse dans l’espace public. Plusieurs aspects de la construction des sondages, en particulier les opérations de « redressement » des données, sont ainsi sous le feu des critiques, y compris au sein de la profession.
Les données brutes issues des sondages d’opinion peuvent en effet faire l’objet de trois types de corrections : le redressement socio-démographique, le redressement sur le vote antérieur et le redressement politique. Le premier vise à corriger les déséquilibres éventuels de l’échantillon en attribuant un poids plus élevé aux catégories sous-représentées (femmes, personnes âgées, etc.). Cette pratique n’est pas spécifique aux instituts de sondage et est également utilisée par l’INSEE. Le second consiste à confronter les déclarations de vote passé aux résultats électoraux effectifs, afin d’ajuster les intentions de vote lorsque certains électorats apparaissent sous- ou sur-représentés.
Le redressement politique constitue enfin l’étape la plus critiquée et la plus opaque de la production des sondages. Le livre apporte un éclairage inédit sur les modalités concrètes de ces ajustements. Les professionnel·les interrogé·es le confirment : le redressement politique se situe « au-delà » d’une simple opération statistique. Et pour cause : à la différence des autres opérations de traitement des données, largement standardisées, il ne repose sur aucun modèle formalisé. Un directeur de département qui effectue ce type d’opération explique sa méthode. Il croise tout d’abord les intentions de vote actuelles avec les votes passés, le plus souvent ceux de la dernière présidentielle. Il analyse ensuite les reports d’électorat entre candidat·es afin d’identifier les gains et les pertes de chaque candidat. Sur cette base, il procède à des ajustements destinés à rendre les résultats cohérents avec les dynamiques électorales anticipées. Cette pratique demeure largement opaque, y compris au sein des instituts, notamment car elle repose uniquement sur un savoir-faire fondé sur l’expérience d’un individu et non sur des critères de scientificité clairement établis.
Pour illustrer les implications concrètes de ce phénomène, Hugo Touzet cite l’exemple d’une opération de redressement appliquée au score de Jean-Luc Mélenchon dans un sondage. Dans le dernier mois de la campagne présidentielle de 2017, les intentions de vote plaçaient ce dernier trois points devant François Fillon (19 contre 16). Mais le directeur de département en question a choisi de corriger ces résultats en défaveur de Jean-Luc Mélenchon, en minorant son score de trois points. Il justifie ce choix par des biais d’échantillon, liés à la sous-représentation supposée de l’électorat de droite. Cette correction, fondée sur l’intuition et l’expérience davantage que sur des règles et des données explicites, met en lumière la part d’arbitrage interprétatif inhérente à la technique du redressement politique, et ses conséquences sur le débat public.
En poussant la porte du laboratoire de la production des sondages d’opinion, l’ouvrage de Hugo Touzet opère un double déplacement critique : il dénaturalise les chiffres qui saturent l’espace médiatique et re-politise leur mode de production. Loin d’être de simples instruments techniques, les sondages apparaissent comme le produit d’un travail social situé dans des rapports de pouvoir économiques, professionnels et politiques. Ce faisant, le livre souligne la nécessité d’une lecture vigilante de ces sondages, au regard des tensions croissantes qui traversent leur processus d’élaboration, entre exigences de scientificité, impératifs de rentabilité économique et instrumentalisations politiques des résultats. L’enjeu consiste alors à réformer structurellement le secteur des sondages pour ne plus laisser les logiques marchandes détériorer le métier de sondeur et la qualité des études.
« Au regard de la place occupée par les sondages dans notre système politique, il est crucial de renoncer à cette course à la baisse des coûts et d’inventer collectivement un système qui permette aux journalistes et aux sondeur·ses de jouer pleinement le rôle qu’ils et elles entendent défendre dans le fonctionnement des démocraties : la production de données rigoureuses, au service de la formation de citoyen·nes éclairé·es. »
04.02.2026 à 14:23
Manuel Menal
C’était au cœur de la révolution engagée en 1789. Ce 4 février 1794 eu lieu la première abolition de l’esclavage qui avait cours sur le territoire français, aux Antilles. La discussion vint à l’initiative d’un élu de ces populations antillaises. Elle était fille des révolutions des peuples réduits en esclavage dans ces colonies, entrés dans une rude bataille pour leur liberté depuis plusieurs années. La question de l’abolition fut imposée dans la Convention nationale par un député de la Sarthe, René Levasseur.
Invité par les insoumis de la Sarthe à prononcer un discours à la date anniversaire dans le cimetière du Mans, Jean-Luc Mélenchon y développa les thèses insoumises contre l’esclavage, leur signification et leurs perspectives. Ce discours sert de fil conducteur à cette brochure éditée pour maintenir la réflexion à la date anniversaire du débat de la Révolution.
Nous avons choisi d’y insérer des extraits d’autres de ses discours au fil des ans prononcés sur ce sujet dans divers lieux symboliques de la lutte contre l’esclavage, dans l’hexagone aux Antilles et à la Réunion à l’occasion de cet anniversaire. Nous avons notamment inclus des extraits des discours prononcés à Champagney en Haute-Saône le 4 février 2017, au cimetière des esclaves de Saint-Paul à La Réunion le 20 décembre 2020 avec la présidente Huguette Bello, le 19 décembre 2021 en Martinique en hommage à Aimé Césaire, et le 4 février 2025 au mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes.
L’Institut La Boétie marque de cette manière sa contribution à la célébration de cette journée fondatrice du 4 février.
Paola Collado
Antoine Salles-Papou
Discours sur l’esclavage, le 4 février 2022
Le vendredi 4 février 2022, Jean-Luc Mélenchon était au Mans, devant l’obélisque érigée à la mémoire de René Levasseur, pour célébrer l’anniversaire de la première abolition de l’esclavage en France, le 4 février 1794.
Ce député de la Sarthe avait présenté le décret d’abolition de l’esclavage, le 4 février 1794, à la Convention.
« PÉRISSENT LES COLONIES PLUTÔT QU’UN PRINCIPE ».
Le 4 février 1794, la République naissante proclame la fin de l’esclavage. Certains y opposaient leurs arguments plaçant déjà la performance économique avant les droits de l’être humain. La réponse la plus fulgurante fut apportée par Maximilien Robespierre, et ensuite par René Levasseur, député de la Sarthe à cette Convention. Elle tient en une phrase de l’incorruptible : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ». Rien n’est supérieur au Droit à la dignité de la personne humaine et à sa liberté. Rien ! Aucun régime économique, aucune raison ne saurait s’imposer avant le droit à la liberté. Liberté si profondément enracinée dans tout le vivant ! Étienne de La Boétie avait entre 18 et 24 ans au moment où il écrivait, à Bordeaux, au XVIe siècle. Dans son magnifique texte, il ironise sur notre servitude volontaire à nous tous. Nous baissons parfois les yeux quand nous ne le devrions pas, et par notre résignation nous donnons l’essentiel de leurs forces à tous les tyrans, à tous les dominateurs. Ils ne domineraient ni ne tyranniseraient si le grand nombre prenait conscience de la chose suivante : leur pouvoir ne repose que sur notre acceptation et notre résignation. La Boétie disait que l’instinct de liberté est si grand dans tout ce qui est vivant que même les animaux ruent et se défendent quand on veut les en priver[1].
C’est la liberté que nous célébrons d’abord aujourd’hui 4 février.
| Pourquoi célébrer toujours le 4 février Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 On ne sait pas, quand on commence une campagne électorale, comment elle finira. On ne sait pas, quand on commence une vie, ce qu’elle sera. Et quand bien même est-on tel jour ou tel autre, au milieu du parcours, on ne sait pas ce qu’il y aura sur le reste du chemin. C’est pourquoi il ne faut jamais manquer une seule occasion de bien faire. Et bien faire, c’est donner à penser. Donner à penser, c’est commencer à se libérer des chaînes par lesquelles l’esprit est maintenu enfermé dans ses préjugés. L’esclavage interpelle chacun d’entre nous. Car d’une façon ou d’une autre, même si on ne peut comparer le crime abominable perpétré pendant plus de trois siècles, il fait écho en nous. À l’amour de la liberté reçue par chaque être en même temps qu’il ouvre les yeux. C’est pourquoi, depuis l’institution de la liberté par la grande Révolution de 1789, jamais personne n’a pu penser à l’esclavage autrement sinon comme un crime dont on s’explique finalement, dans le secret de sa conscience et de son cœur, pourquoi il nous parle à tous. Parce qu’il nous fait vivre et voir l’abomination du jour où vous cessez d’être un être humain pour être regardé comme une chose. Et ce statut de « chose », nous est si souvent affublé ! Et nous le sentons s’avancer vers nous si souvent. Le moment où nous n’aurons plus de voix, où nous n’aurons plus la maîtrise de nous-mêmes, où notre corps ne nous appartiendrait plus. Comme souvent on le suggère pour les femmes, dont le corps ne leur appartiendrait pas. Je ne veux pas faire de comparaisons entre ce crime et d’autres situations. Mais je veux juste évoquer pourquoi il nous parle. Pourquoi il reçoit en chacun de nous un écho si profond. Et pourquoi cet écho est-il bienfaisant ? Parce qu’il nous oblige à penser. À penser la servitude, et donc à penser les conditions de la libération de la servitude. |
Alors ne l’oublions pas, la liberté a un prix. C’est celui de la lutte. L’esclavage n’a pas été aboli par la bonne volonté ou le grand cœur des dominants. Il a été aboli d’abord par la lutte des esclaves eux-mêmes. Sans cesse ils se sont insurgés contre leur condition, par petits groupes. Ils « marronnaient », ils faisaient ces groupes d’esclaves en fuite et constituaient de nouvelles communautés. Dans ces groupes, il y avait les hommes et il y avait les femmes. À cet instant, dans la mémoire de la lutte des esclaves contre leur esclavage on associe aussi bien Martial, héros de la lutte contre l’esclavage en Guadeloupe que l’esclave Marianne, que l’esclave Solitude. Ces femmes, au péril de tout ce que vous pouvez imaginer, s’étaient associées à ces bouffées de révolte. Elles avaient bravé l’horreur abominable des châtiments infligés et dont le résumé se trouve dans le Code noir signé par Colbert[2] et promulgué par le roi de France.
| Notre histoire de France Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 L’histoire est le résultat de l’activité des êtres humains, mais le résultat aussi du récit des historiens qui doivent trier, chercher, pour nous faire connaître le passé. Mais pour quoi faire ? Les uns, les autres, en feront un usage différent. Quant à nous, militants politiques, conscience citoyenne engagée, nous en ferons la matière première d’une expérience acquise en nous projetant vers nos objectifs politiques. Nous autres insoumis, quand nous avons commencé notre travail de construction politique, nous savions que nous devions reconstituer entièrement la pensée critique de la famille à laquelle nous appartenions et dont nous observions la déchéance morale et intellectuelle quasi totale. Et pour cela, il fallait réinvestir l’histoire. Il ne fallait pas permettre que l’histoire de France soit appropriée par ceux qui en ont cette lecture qui n’est pas la nôtre. Ceux qui voudraient faire de l’histoire de France celle des Capétiens de l’Ancien Régime, des sonneries de clairon non au profit de la liberté, mais au profit de ces crimes qu’ils ont commis au nom de la France et dont le peuple français est innocent. Puisque nous parlons de l’abolition, que l’on n’aille pas s’y tromper. Avant cela, le Code noir de Colbert, ce n’est pas la France. Le Code noir, c’est l’Ancien Régime. Le Code noir, c’est l’invention de ceux qui alors dirigeaient la France. Ce n’est pas le peuple français. Car quand on a demandé à des Français, de braves gens tout simples comme vous autres ici, ce qu’ils ont pensé, ils n’ont pas hésité un instant. Si bien que pour moi, c’est devenu dorénavant une obligation chaque 4 février avec mes camarades d’être ici ou là où peut se célébrer ce qu’a été l’abolition de l’esclavage et d’en tirer les leçons pour maintenant. |
L’abolition de l’esclavage intervient à la croisée de trois chemins. D’abord un mouvement social, celui des esclaves. Mais si l’on regarde l’histoire d’un point de vue plus éloigné, puisque nous fûmes les premiers à abolir l’esclavage, celle-ci remonte à loin. Je pense aux jacqueries[3] des XIVe et XVe siècles lorsqu’explose la révolte d’Étienne Marcel[4] et ensuite celle des campagnes. Deux mois d’insurrection généralisée parmi les plus humbles, les plus misérables, les plus opprimés. Puis ce furent un an et demi de répression abominable contre ces milliers de paysans insurgés. L’histoire de la France est à mes yeux d’abord l’histoire de cette longue, patiente et inépuisable insoumission.
Le mouvement des esclaves proclamait pour la première fois en 1791, dans un événement politique révolutionnaire, un droit qui n’était pas uniquement réservé à l’usage propre au peuple révolutionnaire. Parce qu’il y avait eu la grande révolution de 1789. Parce qu’il y avait eu la Déclaration des droits de l’Homme, c’est-à-dire de l’Être humain. La Déclaration n’est pas à l’usage du seul peuple français, c’est la déclaration des droits de l’Être humain. La France alors, la France insurgée, la France de la Révolution, parle pour la première fois la langue universelle dont nous sommes les dépositaires. Celle des droits applicables à tout être humain, à toute femme, à tout homme. Nous imaginons notre responsabilité et notre respect étendus à tout le vivant, au fur et à mesure du temps. Non seulement les êtres humains, mais toute la biodiversité.
| L’esclavage est crime contre l’humanité ! Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 Je m’étais promis de marquer le 4 février et je savais de longue main où je le ferais : ici, à Champagney. Je pensais à ces gens d’alors. Nous sommes en 1789. Le crime de l’esclavage a commencé vers 1620. Il s’est poursuivi, comme vous le savez, jusqu’en 1848, jusqu’au XIXe siècle. Trois siècles d’abomination. 1 200 000 personnes ont été enlevées et conduites de force dans des conditions abominables jusqu’aux colonies françaises. Puisque c’étaient, à l’époque, des colonies. Avant de devenir des départements et des collectivités de la République. Je le ferais ici, je le savais. Je pensais à ces gens. Ce sont des paysans, des mineurs. Combien d’autres choses ont-ils à l’esprit. Pourquoi se préoccuper d’une chose à laquelle, déjà, ils ont du mal à croire ! Un officier de cavalerie est en congé, ici, dans sa famille. Il appartient au corps des gardes du corps de Louis XVI. Il appartient à la Société des Amis des Noirs, fondée en 1788. Et lui va à la rencontre de ces braves gens d’ici. Ça doit être un dimanche, à la sortie de la messe. Là se trouve tout le monde. Il parle avec eux et il les alerte : « Il se commet une abomination : on esclavagise des êtres humains ». Il le dit dans le vocabulaire de l’époque, et d’après sa foi. C’est-à-dire des créatures de Dieu, pour lui. Et les gens disent : « Oh, non, ce n’est pas possible, vous exagérez ». « Mais, enfin, cet homme sait, il vient de Paris, et même de Versailles ! ». « Des noirs ? Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? Comment est-ce possible ? ». « Mais si, mais si ! Venez voir ! Sur le tableau dans l’église, ne voyez-vous pas parmi les Rois mages venus honorer la naissance de notre Seigneur, n’y a-t-il pas un noir ? ». « Mais si, il y a un noir ! Comment ? Qu’est-ce que vous nous dites ? On les arrête, on les enlève, on les déporte, on les assassine ? Et on les condamne comme des animaux à la tâche ? ». Ces gens décident. Et à partir de là, marchent dans ce bataillon des justes. Tout au long de l’histoire de l’humanité, il est de telles personnes. Elles prennent position pour quelque chose dont elles ne sont pas directement concernées. Elles s’impliquent contre un malheur, qui n’est pas spécialement le leur. Mais elles s’affrontent à quelque chose de tellement plus grand qu’elles ! Imaginez-vous ! L’esclavage ! Cela rapportait déjà des millions, aux gens qui y étaient directement intéressés. Et puis, après tout, s’il avait fallu chercher dans les mémoires et dans les écrits, qui sont ces noirs ? Est-ce que la question n’a pas été tranchée dans la controverse de Valladolid[5] ? Est-ce qu’il n’est pas bien acquis qu’ils n’ont pas d’âme, et par conséquent, ne sont pas des êtres humains ? Si bien qu’au fond, l’esclavage est un crime depuis le premier instant. Il est venu pour couvrir le massacre des populations indigènes. Les Européens prétendent les avoir découverts, en même temps que le Nouveau Monde. Ce monde était nouveau uniquement pour eux. Ce massacre y fit périr 20, 30, 40 millions de personnes. C’est le génocide de la conquête. Ces gens de Champagney vont donc contre toutes les évidences de leur temps. Ils protestent de leur humanité commune avec les noirs contre tous les préjugés de leur époque. Et toutes les croyances. |
| La Révolution abolit l’esclavage Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 Ça se passe ici à Champagney, peut-être l’avez-vous entendu tout à l’heure. Si vous ne l’avez pas entendu, si vous ne l’avez jamais lu, je me fais un devoir de relire juste ces quelques lignes du manifeste de ces gens. « Les habitants et communautés de Champagney ne peuvent penser aux maux soufferts par les nègres dans les colonies sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur. En se représentant leurs semblables être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions desdites colonies si l’on fait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables ». Et voilà, un mot claque dans ce texte : « semblables » ! Et en même temps, cet appel : « On ne peut consommer, on ne peut participer au crime en consommant des choses venues d’une situation odieuse et inique ». Chacun d’entre vous s’interroge et se demande si aujourd’hui la question ne se pose pas encore parfois dans les mêmes termes. Voici enfin qu’éclate la grande Révolution de 1789. Peuple français, qu’il me soit permis de le redire ici : si nous sommes Français, et si nous avons des ancêtres en commun, alors ils le sont du point de vue de l’esprit. Nous sommes d’abord, et avant toute chose, non les lointains descendants Gaulois, mais enfants des sans-culottes. Ceux-là ont aboli les privilèges de la monarchie, l’inégalité, et ont décrété l’égalité en droits des humains. Défendez toujours la mémoire de la grande Révolution de 1789. Quand on vous jettera au visage les abus, constatés ici ou là, pour vous faire oublier les innombrables abus, pour vous faire oublier les siècles d’esclavage et d’oppression avant ou après cette lumière de la Révolution de 1789. Défendez-la toujours, elle est votre bien mémoriel le plus précieux ! Eh bien, ce jour-là, elle a éclaté comme un coup de tonnerre. Aimé Césaire ne pardonnait rien de l’esprit néocolonial des Français. Pourtant Aimé Césaire a dit : « Le premier service, d’ordre temporel, rendu par la Révolution aux peuples colonisés, c’est d’avoir existé. Le second est que la Révolution française proclama un principe d’une incalculable portée. Ce principe : les gens naissent libres et égaux en droits ». Oh, on discuta pour savoir s’il fallait abolir ou non l’esclavage. Et à l’époque déjà les belles personnes plaidaient le réalisme économique. La compétitivité des colonies et du sucre français. Et elles disaient combien il était absolument impossible d’abolir l’esclavage, car sinon on ferait périr les colonies. Et alors, claque cette phrase de Maximilien Robespierre : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! ». Périsse n’importe quel système asservisseur, s’il ne peut vivre et survivre que de cruauté, en dépit du principe d’égalité entre tous les êtres humains. Alors qu’il périsse, leur monde maudit et pourri ! Et que vienne l’ère de la liberté ! Oh, comme elle est contagieuse… |
La France parlait pour la première fois cette langue universelle. Elle rendait intelligible la nécessité de se révolter. Tous, pas seulement certains. Puisqu’un droit établissait cette obligation. Le 4 février 1794, c’est un an après la constitution de 1793. La France proclame que l’insurrection est un droit et un devoir face à la tyrannie, face à l’oppression, face à la domination. Il a fallu d’abord l’insurrection générale de tous les esclaves en 1791. Cela avait été le point d’entrée, le premier port d’attache des conquérants des Amériques. Hispaniola, divisée en Haïti et Saint-Domingue. L’obligation avait été faite localement de décréter la fin de l’esclavage car tous les esclaves étaient entrés en rébellion. La nouvelle n’était pas encore arrivée jusqu’en France et déjà la première onde de choc y parvenait. Il s’agissait de savoir dans la discussion de 1791 si l’on reconnaissait des droits égaux aux habitants des colonies et, en particulier, aux citoyens nés libres. Et alors a eu lieu la première discussion législative sur le sujet en France.
Pour la première fois, on en a parlé. Pour la première fois, un mouvement social, une insurrection localisée, devenait un débat politique et conduisait à une décision politique. Le mouvement social sans la décision politique reste impuissant, reste localisé. Le droit doit être arraché de vive force par la lutte. Il doit devenir la loi, afin de prendre la force de s’imposer à tous. Délibérée par tous et par les votes, alors elle s’applique à tous. Si imparfaite qu’elle soit, si transitoire qu’elle soit, elle est la loi et elle s’impose seule à la communauté politique. Et la communauté politique existe seulement dans et par la loi promulguée. C’est pourquoi en France nous sommes un État laïc. Séparé de toute vision où une puissance extérieure imposerait telle ou telle loi, si juste soit-elle dans vos cœurs respectifs. Il n’est d’autre loi que la loi civile. Il n’est d’autre certitude que les paroles de nos décisions législatives.
Voilà le grand acte commis en 1791 où pour la première fois on a entendu cette formule. « Périssent les colonies plutôt qu’un principe » de la bouche de Maximilien Robespierre, de l’abbé Grégoire[6] et de quelques autres défenseurs de la liberté des esclaves. Robespierre dit : « si vous acceptez qu’apparaisse où que ce soit, dans l’un quelconque de vos textes, la mention d’êtres humains non libres, alors tout ce que vous avez écrit, tout ce que vous avez dit, tout ce que vous avez fait rien n’a de sens ». Nous sommes en 1791. La liberté est une et indivisible. Elle est pour tous, sinon elle n’est pleinement accomplie pour personne.
C’est pourquoi la langue française de la Révolution est une langue pour toujours universaliste. Et c’est pourquoi elle contient consubstantiellement la liberté, la souveraineté du peuple et la laïcité de l’État. Et ce face à toutes les puissances, si elles prétendent de l’extérieur dicter des lois naturelles. À cet instant je pense à la loi religieuse. Elle a sa valeur dans le cœur de chacun mais pas de place dans la loi. Je pense aussi à la nécessité de séparer la loi et l’État des puissances qui l’encerclent. Je pense au marché, à l’argent, au droit, fusse le droit de propriété. Car les esclaves étaient les propriétés de leurs maîtres et considérés comme tels. Jusqu’au point qu’Haïti, la première terre à s’en libérer, continua à payer un dédommagement pour les maîtres dont leur propriété esclave avait été perdue. Et ce jusqu’au gouvernement d’union de la gauche de 1982, où ce remboursement fut interrompu.
Voilà la vérité de l’Histoire de France. D’aucuns voudraient dorénavant se l’approprier et nous jeter à la figure comme s’ils en étaient les dépositaires. Il y a l’Histoire qui est une science, qui rapporte des faits et ne tranche pas sur leur valeur respective. Et il y a l’Histoire républicaine, c’est-à-dire l’Histoire dont on fait une matière vivante. Une expérience pour soi-même, humainement et politiquement. Alors il n’y a pas une Histoire de France unique. Celle dont nous sommes les dépositaires tient sa part de vérité contre les mensonges dont la conscience publique est accablée aujourd’hui. Il y a un rapport direct entre cette Histoire de France comme nous la comprenons et la formation de la conscience nationale.
| L’insoumission a permis la libération des esclaves Extrait du discours de Champagney du 4 février 2017 La Convention[7] envoya un délégué pour annoncer aux populations l’abolition de l’esclavage. Il arriva en Guadeloupe. Je ne sais pas si la méthode était très habile, mais il installa la guillotine à l’avant du bateau pour faire réfléchir tout le monde. Ainsi le raconte Alejo Carpentier dans ce très beau livre Le Siècle des Lumières[8]. Il raconte cet épisode. Cet homme, ça ne s’invente pas, s’appelle Victor Hugues[9]. Il est le libérateur de la Guadeloupe. Enfin, il vient apporter l’édit d’abolition de l’esclavage. Je dirai dans un instant d’où vient cette abolition de l’esclavage, car elle ne tombe pas du ciel. Enfin, il arrive. Il annonce la liberté des personnes noires. Et que font aussitôt ces pauvres gens ? Ils se mobilisent pour la liberté des autres ! Une expédition se constitue tout aussitôt. Elle rend absolument enragés tous les puissants de la région car ils voient arriver ceux appelés les « negros franceses ». Les noirs français, interdits en groupes ou par individu de faire escale où que ce soit pour ne parler à personne. Ceux-là s’embarquent et attaquent le Venezuela. Ils le disent, ils vont imposer la loi des Français. C’est-à-dire la République et l’abolition de l’esclavage. Voilà comment ce message, parti d’ici et de quelques autres petits endroits, claque comme un drapeau sur le monde. S’allume comme une lumière, et ainsi de suite. Ces noirs libres vont être ensuite à l’origine de tous les remuements, de toutes les révolutions dans la région. Les Français, travaillés par l’idée de la liberté, sont détestés par les rois et leurs suppôts. Ceux arrêtés en mer sont mis dans un ponton. C’est une sorte de bagne installé au Venezuela. On y a mis 900 Français au total. Lesquels sont des vrais Français, puisqu’aussitôt ils commencent à se disputer entre eux. Mais leurs disputes sont stupéfiantes. Les belles personnes de là-bas se disaient : « il y aura d’un côté les blancs, et de l’autre côté, les noirs ». Pas du tout ! Il y a des blancs et des noirs de chaque côté, ils se disputent ensemble ! Telle est notre culture. Voilà comment les choses se sont passées. Ceux partis de la Guadeloupe et d’Haïti-Saint-Domingue se retrouvent dans toutes les luttes pour la liberté. On trouve des capitaines de corsaire noirs. On trouve surtout ce moment. Simón Bolívar[10], défenseur de la liberté et de l’indépendance des Amériques, est assailli de tous côtés. Il est isolé, et pour mieux dire, complètement battu. Il est sur une plage. C’est fini. Tout semble fini pour lui. Alors il décide, au lieu de se rendre, de se suicider. Il sort son pistolet et à ce moment-là, quelqu’un l’appelle depuis la mer. « Bolívar, Bolívar ! ». Cet homme est un noir, un « negro francés » anti-esclavage et républicain. Comme disaient les Anglais, « un groupe de Corses et de noirs exaltés, jacobins ». Et cet homme va permettre à Bolívar de s’échapper. Il s’appelle Bideau[11], il faut retenir ces noms. Celui venu à Champagney, l’officier de cavalerie, s’appelle Priqueler[12]. Pensez à ces noms, peut-être quelqu’un les porte, ici, dans cette foule. Tâchez d’être à la hauteur. La première abolition de l’esclavage, vous le savez, a été annulée par l’Empire. L’Empire de Napoléon, auquel souvent on assimile à tort le jacobinisme. Et la seconde révolution, celle de 1848, va abolir de nouveau l’esclavage. De nouveau ce sont les mêmes paroles, les mêmes arguments. On dit : « Ah, mais vous ne pouvez pas faire ça. Vous allez faire périr les colonies et le commerce du sucre. Ce n’est pas compétitif. Vous devez tenir compte de la mondialisation ». Victor Schœlcher[13], député, porte cette bataille. Il fait écho à la parole de Robespierre. « Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu’avec des esclaves, alors il faut renoncer aux Antilles. La raison d’utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigands. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire ». Ici et maintenant, pensez à votre tour aux choses criminelles présentes sous vos yeux. D’où la liberté est-elle venue ? De nos plus grandes révolutions, jamais de rien d’autre. Et jamais de rien d’autre sans l’insoumission des intéressés. Car si la Convention doit connaître la question de l’esclavage, c’est parce que les esclaves se sont eux-mêmes libérés à Haïti et Saint-Domingue. C’est parce qu’ils ont fait la pression nécessaire afin de poser la question. Eux s’étaient emparés de leur liberté de vive force. Qu’on en tire ainsi la leçon pour nous. Rien n’est jamais acquis contre les privilèges si ce n’est par la lutte. La seule limite à l’oppression est la résistance à l’oppression. Les esclaves n’ont jamais accepté leur condition abominable. À chaque occasion, ils se sont révoltés. Et la brutalité, le sadisme des châtiments subis, étaient destinés à inspirer une terreur constante dans la servitude. En vain. Et malgré cela, sans cesse, ils reprenaient leur insoumission, leur insurrection ! Villages de Noirs dits « Marrons » car ils échappaient à la servitude. Dans combien d’endroits ? En Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à la Réunion… Partout où l’on pensait faire finir par accepter aux esclaves leur sort. Jamais ils ne l’acceptèrent ! Et nous tous, quand nous y pensons, ne devons jamais l’oublier. Une idée légitime devient une force contagieuse Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 En 1794, c’est le marronnage partout. Les esclaves n’ont pas été des « choses » dociles fascinées par leur maître. C’étaient des hommes, des femmes qu’on avait arrachés à leur terre et qui venaient avec une histoire, avec un sens de la dignité personnelle, parfois avec un rang social. L’esclavage les avait tous mis au même plan. Mais il y avait là des guerriers de haut vol. Il y avait des savants. Il y avait des prêtres de telle ou telle religion. Ces gens, très vite, ont récupéré la volonté de redevenir eux-mêmes et d’être libres. Un jour, j’ai demandé à un universitaire réunionnais pourquoi le marronnage n’avait pas entraîné tout le monde. Après tout, pourquoi est-ce que tout le monde n’est pas parti en même temps ? Il m’a répondu, que pour s’opposer il faut avoir conscience de la légitimité de l’opposition. Les premiers qui partaient en marronnage étaient ceux les plus élevés dans la société d’où ils avaient été arrachés et qui n’avaient guère l’habitude d’obéir, et parfois plutôt celle de donner des ordres. Quant aux autres, parfois ils se révoltaient. D’autres fois, ils supportaient soit parce qu’ils avaient peur, soit parce que « c’est la vie ». Il faut beaucoup de courage, pour aller contre la volonté des maîtres qui torturent et qui tuent. Je lui ai alors demandé pourquoi alors cela a démarré ensuite de tous côtés. Il m’a répondu : à partir du moment où il y a eu une déclaration des droits de l’homme qui dit que tous les êtres humains sont égaux, alors n’importe qui se sent concerné par cette déclaration et se sent en droit de se mettre en mouvement pour se révolter. |
La France est uniquement possible en République ! Et la République proclame la liberté, l’égalité et la fraternité absolues entre tous les citoyens. Quels que soient leur genre, leur religion, leur couleur de peau !
La France, celle issue de cette histoire-là, est à jamais et pour toujours égalitaire. Elle n’acceptera jamais le racisme, l’intolérance religieuse, la stigmatisation de telle ou telle catégorie. Comme un corps étranger dont elle doit combattre les venins. Nous sommes évidemment chacun différents de tous les autres. Mais nous sommes semblables par notre commune condition humaine. Par notre égale dignité, par la nécessité d’assumer nos besoins et tous ceux de l’existence. Cette similitude, nous permet de comprendre pourquoi en dépit des apparences tous les êtres humains sont égaux en droit pour pouvoir le faire.
| La banalisation du mal Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 Les mécanismes mis à l’œuvre ne meurent pas avant qu’on les ait identifiés, éclairés, désignés et retirés du présent, quand ils s’y trouvent encore. Les génocides ont commencé par les mêmes qui ensuite vont les prolonger dans leur pays. En Afrique, en Namibie, c’est le premier génocide du XXᵉ siècle. Et si on avait arrêté ceux qui s’en étaient rendus coupables ? Si alors on avait tiré la leçon de ce qui s’est passé, alors peut-être aurait-on eu des précautions, des avertissements supplémentaires pour empêcher que se commette le génocide des Juifs d’Europe. De la même manière, les mécanismes qui ont rendu possible la force tranquille du mal pendant trois siècles, trois siècles pendant lesquels on a capturé des gens, on les a enchaînés, battus, mis dans des bateaux, jetés à la mer, contraints à l’esclavage. Trois siècles. Les mécanismes qui ont permis la banalité, la banalisation d’un tel crime sont toujours à l’œuvre si nous ne sommes pas capables d’en repérer l’essence. Et cette essence, c’est d’abord la chosification des êtres humains sous prétexte de couleur de peau, sous prétexte de religion, sous prétexte d’appartenance ethnique, sous tous les prétextes, mais qui commencent par regarder l’autre non comme un être humain, non comme son semblable, mais comme une espèce d’une variété différente. Déshumaniser est le commencement qui permet ensuite de ne pas reconnaître les droits élémentaires de tout être humain. La banalisation du mal, vient ensuite de tous ceux qui considèrent n’avoir pas de responsabilité personnelle dans l’accomplissement d’un processus meurtrier. Qui peuvent prétendre qu’ils ne savent pas, qui peuvent se donner le droit de regarder ailleurs, comme l’ont fait d’autres qui ensuite se sont défendus d’être coupables du crime d’Holocauste parce qu’ils ne faisaient qu’appliquer la loi de leur pays, disaient-ils à cette époque. La responsabilité humaine de chacun d’entre nous est continuellement engagée. Nous nous sentons responsables de tout ce qui se passe en ce moment. Et quand on commet un génocide, nous mettons notre point d’honneur à ne pas regarder ailleurs, mais à nous sentir directement et personnellement engagés dans le combat pour le faire cesser maintenant, tout de suite. Nous nous sommes approprié l’histoire de France dans tout ce qu’elle comporte de révolutionnaire et d’insoumission pour permettre l’unité du peuple français. Parce que c’est au prix du refus du racisme que le peuple français peut être un et indivisible, comme sa République doit l’être parce que son peuple est indivisible. Il fallait s’approprier les figures de l’insoumission des esclaves pour qu’aucun enfant ne croie que ce pays jadis ait pu être complice d’un crime qui a frappé ses arrière-grands-parents. |
Une autre histoire nous permet de rester le peuple français dans la République une et indivisible. Notre devoir est de la faire vivre. Et ce n’est pas qu’une affaire de frontières. La République est une et indivisible parce que son peuple est un et indivisible. Quelle que soit la religion de ses composantes, la couleur de peau. Nous devons porter ce message car il nous permet d’être Français. C’est-à-dire de ne pas être seulement un blanc ou seulement un adepte de telle ou telle religion. Mais d’être en même temps et ensemble des êtres humains reliés entre eux par un contrat politique et non ethnique, ni religieux, ni de couleur de peau. Ce contrat contient la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Les Français sont prêts à le mettre en partage avec l’humanité tout entière, c’est-à-dire tous ceux prêts à y adhérer.
Voilà ce que nous avons à dire !
Ici, viennent nous inspirer les mânes de Levasseur. En 1791, la discussion de l’Assemblée conclut. Il ne saurait y avoir d’êtres humains « non libres » sur le territoire de la République. Il y a alors encore un roi, ce territoire n’est pas encore celui de la République. Et pourtant, le roi n’a pas proclamé l’abolition de l’esclavage. C’est la République. Car, en 1794, il y a deux ans déjà que la République a été proclamée après la trahison de la patrie par le roi. Les députés élus dans les Antilles arrivent à la fin de l’année 1793 seulement. Il leur a fallu du temps pour arriver à surmonter tous les obstacles, et notamment ceux de la guerre. Car l’Europe tout entière s’était coalisée pour faire reculer et disparaître le régime républicain en France. Cela a permis, par la contagion, la production de l’inverse d’abord. La République un peu partout. Ils arrivent, c’est la fin de l’année 93, et à la faveur de leur présence ils parlent avec l’un, avec l’autre… Je pense au député Belley[14], le premier député noir en France. Mais qui s’intéresse à ces drôles de gens ? La conscience de la personne doit être en alerte, pour écouter et se révolter à son tour. Pour mettre en mouvement les événements. Voilà le composant nécessaire pour qu’un fait social devienne un fait politique accompli : des êtres humains pour prendre en charge le combat.
| Les femmes dans la révolte Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020, La lutte des femmes pour leur liberté, pour le droit à la possession en toute circonstance de la libre disposition de leur corps, est le prolongement avancé de la lutte contre la servitude et l’esclavage. Nul d’entre nous ne peut supporter qu’une aptitude biologique assigne un destin. Et on se souviendra, les maîtres reconnaissaient des droits particuliers aux femmes, à certaines circonstances, du moment qu’elles aient beaucoup d’enfants. C’est-à-dire si elles voulaient bien supporter d’être considérées comme des instruments de production. Mesdames et messieurs, la Réunion a préfiguré la révolte de Madame Rosa Parks[15]. Madame Rosa Parks, en refusant de s’asseoir à la place réservée aux femmes noires, a déclenché un mouvement révolutionnaire aux USA, vous le savez. Mais vous autres réunionnais, vous avez fait cela avant. En 1792, les femmes libres de couleur, au théâtre Fantoccini, refusèrent de s’asseoir à la place prévue pour les femmes « libres de couleur ». Elles se portèrent auprès de leurs époux à l’endroit où il leur semblait décent et correct de se trouver. Ce mouvement engagea le processus de révolution. À la Réunion comme dans l’Hexagone, il a trouvé sa forme la plus accomplie dans la révolte des femmes. Car la grande Révolution de 1789 le devient vraiment quand les femmes vont chercher le roi, la reine et le petit mitron à Versailles et les ramènent de force dans Paris. De même à la Réunion, l’affirmation du futur mouvement sans-culottes commence par cette révolte particulière des femmes « libres de couleur ». Car elles ont voulu l’appeler comme ça, ici comme à Paris. Elles créent les « clubs des chaumières », clubs de femmes révolutionnaires républicaines. Comme il y avait à Paris, sous la conduite de Pauline Léon[16] et de Madame Théroigne[17], des clubs de femmes citoyennes révolutionnaires. Oui, cela a commencé ici. Et ces clubs ont donné lieu ensuite en 1794 à la première forme insurrectionnelle de gouvernement local, du fait de la victoire du sans-culottisme. On me dit qu’il n’a duré que 14 mois, c’est plus que la durée de la Commune de Paris. Et la Commune continue à nous illuminer ! Acceptez les lumières des femmes de votre patrie, peuple de Réunion ! Comme l’avait fait Lucidor Corbin, qui a écrit un chant sur l’air de la Marseillaise. C’est « l’hymne des citoyens de couleurs ». Tout cela nous vient de la Réunion ! Souvenez-vous, la liberté ne fut acquise que par la révolution ! La Révolution de 1789 est la première à poser l’abolition de l’esclavage. Vive la révolution ! |
Aucune situation ne produit par elle-même un résultat politique sans y trouver des consciences engagées. Des militants, des citoyens, des gens prennent un bulletin de vote plutôt qu’un autre et font la décision. Parmi eux, qui écoutent les premiers ? Les jacobins. Ils viennent du club des Bretons, lesquels Bretons avaient cuit dur la peau de leurs aristocrates et constitué le cœur de la révolution française. Le club des jacobins est venu des Bretons. Le club des jacobins, c’est le parti politique de notre liberté face à tous les autres.
Parmi ces jacobins, il a fallu cet homme spécial, René Levasseur, pour que l’idée d’abolition aille à son terme quasiment immédiatement. Les députés des Antilles arrivent fin 1793. Le 4 février, Levasseur fait ouvrir la discussion. Ils sont là depuis à peine deux mois. Levasseur, lui, s’est indigné au moment où il était un homme jeune, sans engagement politique particulier. Il se trouve qu’étant jeune homme il s’était opposé à son oncle qui faisait profit du commerce de l’esclavage. Et lorsque pour la première fois il rencontre une personne qui incarne et représente la révolte contre l’esclavagisme, la jonction se fait. Il fait ouvrir le débat et le vote de l’abolition l’emporte.
Mais maintenant c’est aussi le moment de s’interroger sur la raison d’une abomination comme celle-là. Ferez-vous de l’esclavage le résultat malheureux d’une propension générale des êtres humains à la violence ? Non ! Tous ceux qui ont participé à la traite négrière, tous, étaient chacun personnellement responsables. Vous avez le droit de le dire. Toutes les personnes impliquées dans la Shoah, quel que soit le poste occupé, sont personnellement responsables du résultat. Nous le disons également. On n’est jamais l’exécutant innocent d’une mesure infâme.
Je vous le dis comme beaucoup d’entre vous avec la force de nos apprentissages de l’histoire. Mais aussi, de souvenirs. Ainsi pour moi cet instant dans le tribunal de Buenos Aires où arrivaient les militaires cités à comparaître pour l’assassinat de 30 000 des nôtres, militants de gauche qu’ils avaient assassinés. Ceux tués pendant la répression des dictatures des généraux Viola et Videla[18]. Chacun de ces militaires, celui-ci avait transporté, l’autre avait arrêté. Celui-là avait établi la liste, ceux-là avaient creusé le trou, ceux-là avaient tiré dessus. Chacun disait : « Moi, j’obéissais ». Et ils mettaient en avant le devoir d’obéissance contre le droit des gens qu’ils avaient assassinés. Il n’y a pas d’exécutants innocents de mesures injustes. Et nous les tenons tous pour coupables.
Notre patrie s’est honorée du procureur Strassera[19] en le décorant de la légion d’honneur. Beaucoup ont défilé ensuite pour témoigner. Parmi elles, les deux personnes dont j’avais obtenu à la faveur de circonstances incroyables la libération d’un camp d’extermination. Elles ont pu venir témoigner et demander justice pour les trente-deux français assassinés par les généraux et leurs exécutants. Tous ont pu dire : « Vous êtes coupables ! ».
Mais d’où venait cette dictature ? Sinon d’une nécessité politique, qui elle-même représentait une nécessité économique. D’où venait l’esclavage, je vous prie ? Sinon de la première globalisation depuis la période du commerce des épices, la première globalisation capitaliste dont Marx décrit parfaitement la fonction. La première accumulation géante de capital dans une division internationale du travail. La première mise en place à échelle mondiale du cycle de la marchandise transformée en argent, transformée ensuite en marchandise pour se transformer de nouveau en argent.
C’est ce fameux commerce triangulaire où l’on fait partir des objets acquis ici, vendus là-bas. Vendre en échange d’esclaves, revendus ensuite à fort prix dans les colonies où l’on produit du sucre. Le sucre fut le pétrole du XVIIIe siècle. Sa consommation fut multipliée par quatre. C’était ainsi un gisement ininterrompu de richesses, comme c’est aujourd’hui le cas du pétrole.
| L’esclavage c’est le début de l’accumulation de capital dans le cadre d’une mondialisation de la production sucrière Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage du 4 février 2017 Comparaison n’est pas raison, nous le savons tous. Mais à ce moment, mesdames et messieurs, une mondialisation se faisait. Le pétrole de l’époque, c’était le sucre ! Et un commerce était organisé sur trois continents. L’on distribuait, à un bout, de la verroterie, pour récupérer à l’autre de l’or. Et entre les deux, il y avait cette masse immense de souffrances et de servitudes. C’était la mondialisation esclavagiste. Ces principes comportent tant de traits communs qu’ils valent la peine d’être mentionnés. Là aussi, des traités inégaux mettent une partie du monde sous la coupe de l’autre. Là aussi, règne la volonté de se procurer du travail à pas cher. Tellement peu cher qu’on ne le paye plus ! Et en plus on réduit les gens à devoir pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. On donnait à chacun un petit lopin sur lequel il devait tirer sa pitance. Voyez comment s’est faite à l’époque une énorme concentration de capital. Il a été à l’origine du capitalisme, bien connu par la suite. Et, déjà, l’accumulation capitaliste se faisait par quelques personnes à l’intérieur d’un groupe. Plusieurs milliers de gens ont participé à l’armement des navires négriers. Mais en définitive, seulement 2 % des gens ont fait 25 % du trafic des esclaves. Exactement comme aujourd’hui, huit personnes possèdent autant que 50 % de l’humanité. Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Ce crime a été possible parce qu’il y avait un intérêt à le commettre, ne l’oublions jamais. Bien sûr, le cœur de l’esclavagiste, du tortureur, de l’exécutant, doit être pourri. Mais un système économique doit d’abord commencer par le demander. L’esclavagisme s’est d’abord nourri de la multiplication par quatre de la consommation du sucre au XVIIe siècle. Il y avait un intérêt particulier à organiser l’approvisionnement en sucre des pays en état de se le payer. On pouvait tirer un profit considérable. De la même manière, on commençait par tirer un profit considérable des individus achetés. On tirait jusqu’à 800 %, 1000 % de taux de profit sur un esclave. Les motivations ont été des motivations économiques où la cupidité a cherché à se faire passer pour une raison de bon sens. Elle a continué jusqu’au bout à prétexter des nécessités de l’économie contre la dignité humaine. Exactement comme aujourd’hui, on prétexte des nécessités économiques pour prendre des mesures, à l’évidence contre l’intérêt et le bon sens. Elles aboutissent au résultat d’une part si grande de notre population maintenue dans les chaînes de la servitude, de la misère et du dénuement. |
Je vous raconte cette histoire en mettant à la fin cela, qui relève en réalité du début. C’est-à-dire la cupidité, moteur de l’histoire des esclavagistes au prix de la dignité humaine. Au prix de la déportation d’un million deux cent mille personnes sur les territoires des colonies françaises. De 4 millions, pour finir, si l’on compte les descendances.
L’origine est dans un régime économique. Et de même, aujourd’hui, avec les servitudes de notre époque. Centre trente mille subissent l’esclavage sur notre territoire, tel est le nombre établi par l’Association de lutte contre l’esclavage moderne. Les millions de personnes contraintes à l’esclavage du travail de la prostitution ou toutes les autres formes d’aliénation de la liberté humaine par la violence. Toutes ont un enracinement dans un modèle économique.
| Face à l’esclavage moderne, la révolution citoyenne ! Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage du 4 février 2017 Nous ne sommes pas quitte de l’histoire de l’esclavage. Les organismes internationaux repèrent entre 200 et 250 millions d’esclaves encore dans le monde. Rentrant en nous-mêmes, nous ne nous contenterons pas de montrer du doigt les esclaves des autres. La France a un devoir singulier de monter en première ligne pour pourchasser partout les maîtres d’esclaves. Et en particulier, de ne supporter sur son territoire aucune personne qui ait ici comme domestiques, des esclaves ! Et ce, si élevée qu’elle soit en titres ou en fortune dans son pays du maître d’esclave. Je l’ai dit, il faut réfléchir à notre devoir d’insoumission à l’égard des servitudes d’aujourd’hui. Nous devons aussi réfléchir en considérant la situation de ceux, dans notre pays, réduits à un état voisin de la situation des esclaves. Non du fait de leur servitude, mais du fait d’être traités non comme des personnes mais comme des objets. Souvenons-nous, à cette heure, des 148 000 personnes sans logis d’aucune sorte. Dans un grand pays, si riche, où il y a 9 millions de pauvres. Rien, sauf le misérable bout de carton dont ils se couvrent la nuit pour éviter de mourir. Sans y parvenir toujours, et sous nos yeux ! 2 000 personnes par an meurent abandonnées de toutes et de tous ! 148 000 personnes n’ont plus accès à aucun droit social. Puisqu’elles n’ont plus aucun toit, puisqu’elles deviennent des personnes inconnues, sans domicile fixe. Et surtout j’en appelle au souvenir de la dignité de ces personnes quand elles semblent déchues devant nous. Ceux-là, n’ayant plus d’adresse, n’ont plus de carte d’électeur. Ce ne sont plus des citoyens. Ils sont réduits à cette qualité particulière de pauvre chose. Ils ne comptent plus dans la communauté des hommes et des femmes libres que nous formons. La liberté est possible uniquement si l’égalité est répandue entre tous et permet à chacun d’accéder à ses droits. La liberté est mariée avec l’égalité, l’égalité est mariée avec la liberté. L’une est impossible sans l’autre. Telle est la grande leçon de la Révolution de 1789 ! Et pour finir, nous accédons à la compréhension de tout cela, par notre cœur autant que par notre raison, parce que nous y accolons le troisième terme. Nous sommes tous frères et sœurs en humanité. |
Ce faisant, comme me l’a dit hier une jeune femme rencontrée avec des étudiants à Tours, il y a un don. Perdre son autonomie, c’est donner la liberté à quelqu’un d’autre de décider pour vous. Autrement dit, accepter de réduire son autonomie et sa liberté, c’est augmenter le nombre de ceux qui se croient en droit d’opprimer et de décider à la place des autres. La liberté consubstantielle avec la citoyenneté.
Il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de droit de l’être humain dans l’absolu. Il n’en existe qu’en fait et en réalité. Et c’est pourquoi la Déclaration des droits de l’homme ne s’appelle pas Déclaration des droits de l’homme. Elle s’appelle Déclaration des droits de l’Homme (de l’être humain) et du citoyen. Car sans les droits du citoyen, la liberté est juste un mot creux, un commandement parmi d’autres souhaits pieux. La garantie de la liberté, la garantie des droits de l’être humain, c’est la citoyenneté !
C’est la liberté déjà conquise. Ce sont les droits déjà acquis. Et la première de nos règles sera de ne jamais accepter de marchander l’un de ces droits acquis. Toujours dans le sens d’augmenter l’autonomie de chacun d’entre nous au détriment du pouvoir des autres. La Sécurité sociale augmente la liberté de chacun d’entre nous et diminue le droit d’aucun de décider à notre place. De notre santé, de nos actions, etc. Pas une des conquêtes sociales du mouvement ouvrier et de la longue lutte pour l’égalité n’a pas été arrachée par le combat.
Ici se fixe le discours des racistes. Ils voudraient pour le futur un passé toujours recommencé. Au nom des droits de la tradition, ils se gardent bien de dire quel fruit pourri contient aussi la tradition. Ou plus exactement, ils ne la citent qu’en opposition aux belles réalisations du combat pour la liberté.
Et notez ceci, à cette heure. L’humanisme naît à la fin du XIVe siècle. Mais avant lui, le premier texte à proclamer l’égalité entre des êtres humains, apparemment dissemblables, c’est un texte féministe. C’est Christine de Pisan[20], 40 ans avant le manifeste de Pic de la Mirandole[21]. Et ainsi, dans l’histoire de France, va commencer à entrer le principe de liberté. Notamment au XVIe siècle avec la Renaissance. Il nous arrive sous deux visages. Le premier visage, ce sera celui du rire, de l’explosion de joie. Non, la vie n’est pas une vallée de larmes où on achète son salut par la souffrance. C’est le visage de Rabelais[22]. Il dit et fait rire avec Pantagruel : « Le rire est le propre de l’homme ». C’est un médecin qui parle.
Quand je vois la biographie du député Levasseur, je découvre l’une de ses premières revendications. Conventionnel républicain jacobin, ce fut de demander une école gratuite de sage-femmes. Chaque femme devait pouvoir bénéficier, lorsqu’elle enfante, du concours expérimenté de quelqu’un. Ces personnes ont appris à braver cela, considéré comme une loi de la nature. Celle de mettre sa vie en péril à ce moment et de le vivre toujours dans la souffrance.
| L’insoumission est le cœur de la nature humaine Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 L’insoumission et le cœur de la nature humaine. Quiconque met en doute l’ordre qu’on lui propose est conduit à s’interroger sur sa propre place dans cet ordre. L’insoumission, c’est la liberté. La liberté suppose ou produit le choix. Vous êtes libres parce que vous pouvez choisir et vous êtes libres quand vous donnez le choix. La liberté et le choix sont une seule et même chose et décrivent l’être humain. Et à partir de là, c’est-à-dire à partir du moment où existe un choix, n’acceptez jamais qu’on vous dise : « On ne peut pas faire autrement. On a toujours fait comme ça ». Il y a toujours un choix. À partir du moment où vous acceptez l’idée qu’il y a un choix soudain, vous êtes une personne mise à distance de ses actes. Vous n’êtes pas confondu avec votre acte. Donc vous en êtes pleinement et absolument responsable. Il n’y a pas de liberté possible sans assumer sa conséquence : la responsabilité de ses actes. Mais il y a la responsabilité de ses actes si on est libre. La liberté ainsi est la vertu fondamentale de l’être humain. Et c’est pourquoi Jean-Jacques Rousseau dit que renoncer à sa liberté, c’est renoncer au statut d’être humain. Et la liberté se confondra toujours avec l’autodétermination. Alors, la magnifique parole, la grandiose promesse de l’humanisme et de l’idée de la dignité de l’être humain, auteur de son histoire, peut se réaliser pleinement. Et alors elle devient le sujet de la discussion collective, parce qu’aucun d’entre nous ne peut se constituer, ne peut devenir une personne, sans les autres et sans la société à l’intérieur de laquelle il accomplit son destin singulier et personnel. Voilà comment tout se tient. Et voilà pourquoi l’abolition de l’esclavage est un fait philosophique, un fait moral et un fait politique. Politique, chaque fois qu’on accepte de continuer à porter les chaînes de la servitude du préjugé, quel que soit ce préjugé, le préjugé raciste qui divise le peuple en essentialisant à partir de la couleur de peau, de la religion, ou de différences qui, bien sûr, existent. |
Ainsi sommes-nous depuis le début, telle est notre histoire. Et elle, il s’agit de la faire vivre. À cet instant de l’histoire et vous autres, les insoumis, femmes et hommes dans ce public, vous avez un devoir, plus grand que tous les autres. Celui de porter cette histoire. De la proclamer, d’assumer l’héritage de la grande Révolution. Sans jamais baisser les yeux parce qu’on vous opposera tel ou tel épisode du combat en vous faisant oublier tel ou tel autre. Parce qu’on vous mettra sur les bras toutes les violences commises en oubliant les violences millénaires contre lesquelles la Révolution a dû triompher pour finir.
Portez la mémoire de l’histoire de la Révolution ! Faites-vous français par la communion de l’histoire de la Révolution. Qui que vous soyez, d’où que vous veniez, qui qu’aient été vos ancêtres. Puisque dorénavant, un de nos ancêtres sur trois est étranger. Et ce pour chacun d’entre nous. Vous devenez français parce que vous avez votre carte d’identité. Si vous devez adhérer à une histoire commune parce qu’il le faut, alors vous adhérez à l’histoire à partir de la grande Révolution.
La nation française a été créée par la République. Bien sûr, la permanence des lieux et la succession des générations permettent d’évoquer une nation française préalable à la République. C’est une illusion. Je le sais bien, ces mots choquent l’intuition. Mais à ce moment la rupture fait sens, pas la continuité ! Demain, la continuité ne fera pas sens. Celle entre notre génération et celle perdante de tant de batailles récemment. Au point que s’est établi le régime économique et politique absurde sous lequel nous nous trouvons. Où nous obéissons à la loi du dieu marché et à ses grands prêtres, les cours de bourse, les traders et autres personnes attachées à la compétitivité, flexibilité, modernité…
Ce sera la rupture opérée par nous-mêmes et dont nous avons l’occasion bientôt avec des bulletins de vote. La politique n’est pas une chose dont on ne parle pas dans un cimetière comme celui d’où je vous parle. Parler de politique dans ce cimetière et devant l’endroit où l’on célèbre Levasseur est un devoir ! Et vous n’oublierez pas de regarder, comme vous le faites le 11 novembre, ici dans ce cimetière, les tombes de tous ceux envoyés à la boucherie de 1914 et jusqu’en 1918. Et vous n’oublierez pas, non plus, la mémoire de ceux fusillés pour l’exemple. C’est un honneur immense, pour moi, d’avoir été le président d’un groupe parlementaire où siège un homme comme Bastien Lachaud. Il a présenté au nom du groupe Insoumis une loi réhabilitant ces morts fusillés pour l’exemple comme morts pour la France. Ces hommes allaient mourir de cette insoumission, ils le savaient. La seule forme de protestation valable était de s’opposer, ces hommes le savaient. La loi a été adoptée. Elle reste bloquée au Sénat ! Mais elle a été adoptée.
Un député insoumis encore, un français venu de la Réunion, Younous Omarjee, a fait adopter par le Parlement européen la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. C’est un honneur pour nous d’y avoir pensé, après trois siècles de durée de ce massacre !
| Le racisme, la culture de l’esclavage Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Ce crime fut accompagné non seulement de bonnes raisons économiques mais aussi d’une culture. En quelque sorte, l’on chercha à peu près partout à la répandre. Et d’abord dans l’esprit des victimes, pour les conduire à consentir au crime. C’est la naturalisation de l’inégalité, c’est-à-dire, l’idée raciste. L’idée que d’aucuns, du fait de la couleur de leur peau, ou de leur religion, ou de leur origine, sont voués à la servitude. Ce préjugé existe encore aujourd’hui, sous sa forme la plus laide. Celle selon laquelle, du fait de la couleur de sa peau, ou de sa religion, d’aucuns seraient plus particulièrement voués au crime. Et la patrie républicaine, de nouveau, doit souffrir en grand de voir montrés du doigt d’aucuns de ses enfants en raison de leur religion. Si le 20 décembre à la Réunion doit être une occasion de chercher en nous la force de caractère, alors, nous devons protester contre la façon avec laquelle nos compatriotes musulmans sont traités. Comme étant suspects, par à priori, de tout. Pourtant ils sont nos égaux, nos frères et nos sœurs. Ils ne sauraient être tenus pour responsables de ceux réclamés d’eux pour commettre des actes meurtriers. Oui, dans la Fêt Kaf[23], il y a bien des motifs de méditation. Il y a bien des symboles forts. Ils vivent et doivent vivre en nous. Nous ne commémorons pas. Nous célébrons l’événement de la résistance implacable des esclaves contre la servitude. Le système avait besoin d’entrer dans les têtes. Il se maintenait, pour le reste, par la répression la plus féroce. Et dans cette répression, ils tenaient d’abord pour suspects ceux dont la couleur de peau n’était pas celle des maîtres. Cela doit servir encore à réfléchir et à comprendre la signification particulière, et particulièrement odieuse, de ceux encore animés par ces motifs racistes. Surtout quand ils ont reçu de la patrie l’exercice de l’autorité publique. En quoi l’esclavage est-il jusqu’au bout, et jusque dans son dernier aspect, un crime ? Pourquoi est-ce un crime contre l’humanité ? Pas seulement à cause des mauvais traitements organisés. Pas seulement à cause de la durée inouïe de trois siècles pendant laquelle il a eu lieu. Pas seulement parce que nous sommes heurtés d’apprendre comment une personne a pu être considérée comme un bien meuble. Il y a dans l’esclavage une chose de plus que tout. C’est l’idée selon laquelle l’être humain, à un certain moment, cesse d’être un être de liberté. Or, l’être humain se construit ainsi dès son plus jeune âge. Vous le savez, vous dont les enfants vous disent « non » dès l’âge de trois ans. Vous le savez tous d’expérience, on s’affirme comme personne dans son identité en commençant par s’opposer, avant demain de composer. |
C’est un honneur pour moi d’avoir dans le groupe insoumis Jean-Hugues Ratenon. Il a déposé une proposition de loi pour célébrer, en plus des dates de chacune des régions d’esclavage, une date pour tous. Celle du 4 février 1794. Quand on a décidé, à l’initiative de Levasseur, d’abolir l’esclavage.
Oui, il y a eu l’histoire après ! Bien sûr ! Quelle histoire douloureuse et implacable ! La volonté de résistance ! Louis Delgrès[24], officier noir, jacobin, des armées de libération de la patrie républicaine, préfère se suicider avec les trois-cents autour de lui plutôt que de se rendre et de retourner en esclavage.
René Levasseur, ses mânes sont brûlantes ! Son message a porté dans le temps. Il le traverse et fracasse le présent. Il sonne comme un signal d’alerte. Quand reviennent en même temps l’espérance des jours heureux et les nuages. Ils remplissent le ciel de noir et d’ombres.
Son message doit continuer à ensemencer les cœurs et les esprits. Pour préparer, en chacun d’entre nous, la force de résistance morale et de contre-offensive. Partout les mêmes réductions de liberté, les mêmes retours à la chaîne. De l’épuisé privé de son droit à la retraite, de l’épuisé privé de son droit à la diminution du temps de travail dans la journée et dans l’année.
Bref, la volonté d’empêcher de perdre tout cela, conquis de haute lutte. La volonté de faire en sorte d’étendre ce champ de la liberté. Voilà, aujourd’hui nous célébrons tout cela. Et je me suis senti tenu par le devoir de le faire, comme à chacune des occasions présentées par la vie.
| Hommage aux combattantes et combattants pour la liberté Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 J’ai le cœur plein de gratitude, à cet instant, pour ce qui m’est donné par la vie. Le bonheur de partager avec vous le discours de Madame Bello[25]. Votre attention sereine, la gravité du moment, la splendeur du paysage autour de moi. J’ai la gratitude à l’égard du conseil municipal de Saint-Paul : il me donne l’honneur et la possibilité de m’exprimer devant vous à cet instant. Hier, au camp Villèle, j’écoutais avec émotion ces enfants chanter l’hymne à la liberté et je repensais à ces vers de Machado[26]. Quand nous croyons avancer sur un chemin, nous ne faisons rien d’autre que de suivre la logique de nos pas. Et en définitive, nous sommes les maîtres de nos vies, si nous décidons du chemin pris. Le chemin n’existe pas. Il n’y a que nos pas, il n’y a que nos choix. En écoutant les mélopées de la maloya[27], j’entrais en communion avec le cœur humain. Il balance entre les douleurs du moment et l’espérance du lendemain. Entre le doute sur soi et la foi en l’avenir. Ce moment-là devait m’arriver, il le fallait par-dessus tout. Il me permet d’être devant vous et vous en particulier Madame Huguette Bello. Vous incarnez quelque chose de peut-être plus grand que vous, que l’instant, que votre appartenance politique. L’indéfectible fidélité à un message. Il tient lieu de fil rouge dans l’histoire et nous unit comme être humain dans notre humanité. L’appétit de liberté, la révolte et la capacité de s’indigner devant le malheur des autres comme s’il était le sien propre. Vous êtes, Madame, l’incarnation des vertus féministes observées, ici, sur cette île. Peut-être plus fort qu’ailleurs, car elles sont si peu mentionnées, les héroïnes de cette lutte permanente contre l’esclavage. Cela devait être vous. Cela devait être ce jour, le 20 décembre. Sur l’horizon, le soleil hésite depuis des millénaires. Et avant nous toutes les générations humaines l’ont observé. La nuit semble gagner, et puis le 20 décembre, le soleil hésite. Et pour finir, il reprend son cours de l’autre côté. Chaque jour dorénavant sera plus long à partir de demain. Chaque jour la lumière l’emportera sur l’ombre. Le solstice est un lieu incroyable. Il donne cette leçon terrible : en définitive, rien d’humain n’est jamais effacé de l’histoire humaine. Il aura fallu un ouragan pour faire une ouverture de la fosse commune du temps et rejaillir soudain ces mille personnes esclaves jetées, abandonnées à la terre. Certains croyaient, par cet acte, finir de les effacer. Ils les promettaient en fait à cette résurrection parmi nous. Elle nous appelle à garder en nous et à faire vivre le goût de la liberté. Il n’aura, je n’en doute pas un seul instant, quitté leur cœur, jusqu’à ce que cette barbarie s’accomplisse de les jeter à la terre. Sans aucun rite, sans aucune marque pour permettre d’en récupérer le souvenir. Quelle circonstance particulière, Madame, d’avoir vous-même participé à l’établissement de l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Comme c’est un symbole puissant que la Réunion ait donné cet enfant de la patrie républicaine commune des Français portant devant le Parlement européen la proposition que l’esclavage soit reconnu comme crime contre l’humanité. Quelle gloire pour nous, Réunionnais et Français, de penser à notre peuple parmi tous les autres. Beaucoup ont connu cette minorité d’oppresseurs esclavagistes. Ce continent a tant participé à l’esclavagisme. Mais la reconnaissance pour toujours des populations est venue de l’Oran et de cette île. Cela doit être pour nous l’occasion de penser à la chose suivante. Younous Omarjee n’est pas seulement l’enfant de la Réunion. Il est l’enfant d’une lutte, d’une insoumission, d’un choix politique. Ils récusent la diminution ou l’asservissement de toute forme de liberté. Il n’y a pas de liberté sans combattants de la liberté. La révolte pour la liberté Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 La République, en 1848, à peine née, accepte l’idée de la fin de l’esclavage. Car les esclaves se sont révoltés. La République, chose commune, bien commun, est absolument à l’opposé de toute forme de servitude. En ce sens, la République est un régime, à jamais inachevé. Et j’apprécierai de cesser d’appeler « forces de l’ordre » la répression et le maintien dans un désordre de la société libérale, de la précarité, du chômage, de la misère, de l’humiliation. Nous voulons des gardiens de la paix. La paix civile, celle de l’harmonie entre les êtres humains et avec la nature. Oui, je fais mien ton appel Huguette ! Je veux être Héva, je veux être Cimendef[28] ! Chaque homme, chaque femme choisit son destin autant qu’il le peut, comme il le peut, mais autant qu’il le veut ! Cultivons avec amour et tendresse la liberté en nous ! Cultivons avec amour et tendresse la liberté, il faut la faire naître dans le cœur de nos enfants. Ils doivent l’apprendre demain, toujours être du côté de la victime et pas du côté du bourreau. Ils doivent avoir le courage de dire qu’ils n’ont pas d’histoire commune avec lui. |
En Guadeloupe, sur les marches de l’esclavage. À la Réunion, le 20 décembre dernier, sur ce petit cimetière où m’avait invité Huguette Bello à prononcer, avec elle, un discours. Nous étions, peut-être quelques-uns d’entre vous l’ont su, à côté du cimetière. Un cyclone était passé auparavant, en 2011. Et en arrachant la terre, il avait révélé 2 000 squelettes. Ceux des esclaves jetés à la fosse commune.
Ce fut, pour moi, comme une déflagration intime. Au même moment, la mer battait doucement le rivage. Comme un cœur tape le tam-tam de la vie. J’entendais tambour bèlé, tambour gwoka, la maloya. Toutes les musiques chantées par ceux qui ont accompli, en dépit de tout. Et surtout de circonstances déshumanisantes, davantage que leurs bourreaux quasiment. Jusqu’à ce qu’ils en triomphent !
L’esclavage les ramassait en paquets et ensuite les triait et les éparpillait. De telle sorte, ceux arrivés sur les lieux de l’esclavagisation ne parlaient pas la même langue. Vous devez le savoir, ils n’étaient pas tous de la même classe sociale dans les populations d’origine. Il y avait là des prêtres, des nobles, des paysans. Tout ça pris comme un paquet humain et jeté dans l’esclavage. Et alors se produisit une chose, qui va rester notre devoir. La force du processus d’humanisation l’a emporté sur tout. Ils ne parlaient pas la même langue. Ils étaient soumis à la domination. Ils étaient menacés de mort s’ils se coalisaient.
Mais la vie fut la plus forte. Et cette vie opéra quelque chose. Elle n’a jamais cessé d’opérer depuis. Et nous devons en recueillir avec joie, avec bonheur, l’héritage. C’est un des enfants des sociétés en lutte contre les conséquences deshumanisantes de l’esclavage ont inventé un mot. Cela est frappant. Ce mot décrit ce moment où l’humanisation l’emporte sur tout le reste.
Ce mot c’est la créolisation. Se créoliser, c’est tout simplement laisser la vie faire son œuvre. Pas seulement la vie des passions amoureuses ! Pas seulement la vie de tous les métissages bienvenus que nous connaissons ! Mais quelque chose au-delà. C’est-à-dire parler la même langue, aimer les mêmes choses, écouter les mêmes musiques. Être capables de savourer les mêmes poésies, sans distinction d’identité, de religion, de couleur, de genre. J’ai vu qu’on m’opposait, avec des sourires sarcastiques… On me dit : « Eh bien voilà, nous luttons contre le grand remplacement », disent les racistes, « Et monsieur Mélenchon, lui s’en réjouit. Il est pour la créolisation ».
Oui, je suis pour la créolisation, mais je n’ai rien besoin de faire. C’est comme la loi de la gravitation. Monsieur, si vous ne voulez pas lever les pieds dans l’escalier, faites-le. Mais la loi de la gravitation s’appliquera à vous comme à tout le monde. Et je peux vous dire la suite de l’histoire. La créolisation que ça vous plaise ou pas, ça se fera. Et la France est faite de ce brassage. Depuis toujours ! Depuis l’origine de son histoire ! Je l’ai dit et répété : quel autre peuple dit être gallo-romain ? Qui a inventé une idée pareille ? Gallo-romains, des gaulois et des romains.
Je suis élu de Marseille. Savez-vous comment cette ville est née ? D’un immigré descendu d’un bateau. Il a épousé une femme gauloise. Voilà comment cela commence. Il a épousé une femme gauloise parce qu’elle l’a choisi. Oui, c’était l’habitude là-bas à l’époque. La gauloise a préféré le grec aux autres, et voilà comment ça s’est passé. Il y a 2 600 ans. Et qui avec ses petits bras, va empêcher ça ?
L’histoire de France, peuple gallo-romain. L’histoire de France, ce peuple qui a inventé lui-même sa langue – bien que parfois en opprimant celle des autres. Mais il l’a inventée et ainsi de suite. Jusqu’au point où nous sommes rendus aujourd’hui.
| Nous sommes voués à la créolisation Extrait du Discours au Mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes du 4 février 2025 Les plus jeunes, la jeune génération, voilà ce que vous avez à faire. Notre pays a été labouré, meurtri, accablé de racisme, et il l’est encore. Voyez ce surgissement partout, dans l’édition, dans la presse, à la télé, partout. Ce surgissement du racisme, du différentialisme, de l’essentialisation des hommes, des femmes ! Tous ces discours obscurantistes vous couperaient la route de la tâche que vous avez à accomplir dans notre pays. Une personne sur quatre a un grand parent étranger, 40 % de la population parle au moins deux langues. Nous sommes voués à être une nation créole et tant mieux. Que la jeune génération fasse le grand remplacement de l’ancienne génération. Chaque génération remplace la précédente, chaque génération est un peuple nouveau. Mais vous, vous avez cette tâche à accomplir : guérir ce pays des plaies du racisme et du différentialisme et de l’indifférence. L’indifférence des lâches qui regardent ailleurs quand il y a un génocide, l’indifférence de ceux qui ne veulent pas voir la pauvreté tant qu’elle n’est pas entrée chez eux. L’indifférence de ceux qui ne savent pas qu’il y a des centaines de nourrissons qui cette nuit vont dormir dans la rue avec ces milliers de gens qui ont été expulsés de tout dans un pays si riche. La honte, vous la porterez si vous ne faites rien. La honte, comme l’ont portée ceux qui ont regardé, à Nantes et ailleurs, passer les bateaux négriers sans avoir rien à dire. La honte, ça passe. Mais la leçon, il faut la tirer maintenant. Tous ceux qui sont réduits au chaînes de la misère, du racisme, du sexisme, doivent être libérés par l’action politique implacable, sans céder, sans combines, sans compromis. Parce qu’il y a trop de gens prêts à faire des compromis. Il faut choisir entre ceux qui tiennent des chandelles et ceux qui portent des flambeaux. Les flambeaux, ça éclaire plus loin et c’est ce qu’on va faire maintenant. Assumez le pouvoir de créolisation Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, du 20 décembre 2020 Patrie, à cette heure, où je te vois titubante, tu cherches du bout des doigts, dans l’obscurité des idées confuses. Je t’invite à réfléchir à l’exemple donné par l’île de la Réunion, sa population, son peuple. Peuple français, votre avenir c’est l’esprit de la Réunion. Par un dépassement, une transformation, une croissance, une nutrition, la Réunion s’est créolisée. Et parce que créolisée, elle est capable de pouvoir dire : « C’est juste un début, nous n’en avons pas fini avec notre capacité d’invention, la créolisation ». La créolisation Parce que nous sommes des êtres de culture, nous sommes capables de similitude. Et parce que nous sommes des êtres de culture, nous sommes capables de créolisation. La créolisation est le meilleur de nous. Ce n’est pas une forme de dilution de l’identité, comme d’aucuns le supposent. Ceux-là vivent dans la hantise de l’autre. Ils passent de la hantise à la peur et de la peur au crime. Mesdames et messieurs, vous m’avez donné le privilège de pouvoir m’adresser à vous. Vous m’avez donné la possibilité de dire, à cet instant, mon amour d’une certaine patrie. Elle nous rassemble tous et, je l’estime, vous en êtes en quelque sorte une préfiguration. Mesdames et messieurs, je ne saurai finir sans évoquer le plus important à mes yeux. Vous ne devez rien à personne. Ceux libérés de la servitude n’ont de gratitude à avoir à l’égard de personne. Car ils ont imposé aux maîtres de céder par leur combat et leur irrépressible volonté de liberté. Ce n’est pas un don, c’est une conquête ! Le marronnage est un modèle de vie. Le marronnage et les autres formes de lutte ont été terribles. On le dit assez, certains crurent retrouver la liberté en reprenant la mer. Mais combien ont préféré le suicide à la servitude. Et ce combien de fois ! La similitude appelle au combat pour la liberté Extrait du discours de Champagney sur l’esclavage – 4 février 2017 Je ne peux passer à ma conclusion sans évoquer le visage du vainqueur de la lutte contre l’esclavage en Haïti : Toussaint Louverture[29]. Toussaint Louverture, capturé, vaincu, est mort au Fort de Joux, pas bien loin d’ici sur notre bonne terre de Franche-Comté. Adjoint à la culture de la commune de Massy, il y a déjà quelques années, le hasard de la vie m’a fait choisir l’installation d’une œuvre d’art. Et j’ai participé à l’érection d’une statue en bronze sur la place du marché, à même le sol, représentant Toussaint Louverture. Et nous, Français, dans cette affaire, peu importe la nationalité. Nous sommes autant de Toussaint Louverture que nous sommes de têtes ici. Cet homme périt et ne céda jamais. Sur place, quand on vint leur faire la guerre, et chaque fois qu’il se sentirent à deux doigts d’être vaincus, les Haïtiens d’alors résistèrent de toutes les façons possibles. Et on se souvient de cette scène extraordinaire de Delgrès. Il était Noir et officier français. Il a préféré faire sauter le fort, ses hommes et lui, plutôt que de se rendre ! Vous voyez : évidemment, c’est une histoire résumée. Mais j’ai voulu, puisque me voici le candidat des insoumis, célébrer les insoumis les plus courageux qui soient. C’est-à-dire ceux-là avec le moins de moyens de leur insoumission. J’ai voulu célébrer avec vous l’amour de l’esprit humain et de la liberté. Il nous mène tout droit à l’amour de l’égalité. Fanon[30] dit une chose qui renvoie au mot le plus magnifique du texte lu tout à l’heure. Vous pouvez le voir dans le musée. Ce mot, c’est « semblable ». Car voyez-vous, y compris dans la religion dominante de l’époque, on parle souvent d’autrui. Vis-à-vis desquels on a des devoirs. Mais le mot « semblable » est beaucoup plus fort ! Nous ne sommes pas identiques, cela va de soi. De toutes les façons possibles, nous le ne sommes pas, ni physiquement, ni intellectuellement. Mais nous sommes tous unis par un fait : nous sommes semblables et même identiques quant à nos besoins. Cette identité des besoins nous rend semblables dans la condition humaine. Et si nous sommes semblables et avons des besoins identiques, alors nous avons des droits en commun. Et en particulier, celui d’accéder librement aux moyens de notre subsistance. Et de la reproduction de notre existence, et de celle de nos enfants. La similitude des êtres humains, l’identité de leurs besoins, établit la nature de bien commun des biens essentiels à leur survie. Tels que l’énergie, l’eau, la lumière, le logement, et toutes ces choses sans lesquelles il n’y a pas de vie humaine possible. La similitude nous appelle au combat pour la liberté. La similitude fonde le devoir du combat pour l’égalité. Et Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, dit : « Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme ! ». Et il veut dire de l’être humain. « Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Le blanc n’est pas. Nous sommes juste des êtres humains ». |
Je le pense, personne n’a l’intention de contester mon patriotisme républicain ou jacobin. Mes grands-pères et grands-mères venaient d’un peu tout le tour de la Méditerranée et tous ne sont pas nés avec une carte d’identité française dans la poche. Voilà comment on devient français, parce qu’on adhère à l’idée française. Et on adhère à l’idée française parce qu’on peut y adhérer. Et on peut y adhérer, si l’idée française, ce n’est pas une religion, si ce n’est pas une couleur de peau. Alors, la porte est grande ouverte pour devenir français.
Si vous fermez la porte et vous la réduisez, alors évidemment la France devient toute petite. Si vous la ramenez à l’identité de votre arrière-grand-mère, de la pratique religieuse d’il y a cinq générations, dans un pays où 60 % des gens sont d’abord surtout fatigués d’entendre parler de religion sans arrêt, alors la France devient toute rabougrie, incapable de vivre à l’échelle à laquelle. Moi je veux la voir vivre. Présente sur les cinq continents, aux portes de l’humanité universelle partout. Et peut-être avec une place particulière, on l’admettra, dans la francophonie, langue commune qui réunit 300 millions de personnes, 700 millions à la fin du siècle.
Regardez quel ressort magnifique d’intelligence et de communication, de créolisation nous donne la perspective de pouvoir échanger toujours plus densément avec les peuples francophones du monde. Depuis les Québécois jusqu’aux Sénégalais, Camerounais et d’autres. J’y pense très fort. Et il n’y a pas besoin d’avoir davantage que cette langue en commun pour pouvoir partager. Pour cela, j’ai dit me sentir l’héritier des jacobins libérateurs. Ils propagent l’esprit Condorcet[31] et les autres. Quand je dis : « Faisons une université de l’espace, faisons une université de la mer, une université francophone. Unie à tous les locuteurs de notre langue, parce que la plus grande communion que l’on puisse faire c’est celle de l’esprit. » Parce que d’elle vient la créolisation.
| Les balisiers allument la flamme de l’insoumission ! Retranscription du discours en hommage à Aimé Césaire le 19 décembre 2021, en Martinique Nous autres, les insoumis, venons devant la tombe d’Aimé Césaire comme pour un pèlerinage intellectuel. Avec le sentiment d’être à notre place à ses côtés. Qu’elle est curieuse, cette terre de la Martinique. Si petite dans l’Océan, si petite dans la Caraïbe. Si loin des côtes d’où est originaire la plupart de sa population. En si peu de temps elle a pu donner au monde, en même temps : Glissant[32], Confiant[33], Chamoiseau[34], Césaire et Fanon. C’est-à-dire à la fois les gens capables de raconter le monde, comme on le voit comme être humain sensible, et capables de le penser. Cette synthèse apparue chez le poète Césaire. Et l’homme d’action Césaire, en même temps. Je veux faire référence à cette qualité de synthèse humaine. Parce que c’est de ce bois-là dont nous aimerions nous-mêmes être faits. Chacun d’entre nous, dans notre responsabilité, elle de présidente de groupe, lui de chef de délégation, moi de porte-parole dans cette élection. Capables à la fois de la sensibilité humaine et de la pensée politique claire. Aujourd’hui, sous une appellation anglo-saxonne improbable de « French studies », on redécouvre les travaux de Frantz Fanon et d’Aimé Césaire. Au point de départ, lorsque Césaire évoque la négritude, il y avait bien des raisons de s’étonner. Quand on y réfléchit, on le voit bien. Certaines idées dominaient à l’époque. Le concept de négritude ne les recoupait pas. Mais Césaire, avant d’autres, avait compris. L’Universel ne peut pas naître aussi longtemps qu’est empêchée la pleine conscience, de la singularité et de la différence. Cette singularité rend possible le cheminement jusqu’à l’universel. Césaire l’a compris avant les autres. D’ailleurs, le concept de négritude posait question dès à l’époque. Mais pour finir, reste au-delà de la gangue des événements du moment, des prises de conscience du moment, le diamant pur de la pensée. Quand Césaire parle, l’idée même de négritude n’est pas admise. Parce qu’à ce moment-là, on suppose l’universel comme un fait et non comme un but. Il décrit un objet au-dessus de toutes les particularités. Si bien que les évoquer semble s’attarder dans l’histoire et retarder le moment libérateur. Mais Césaire, avant nous, comprend. Je parle de Césaire le poète. Césaire, avant nous, comprend comment la créolisation est le chemin vers l’universel. Mais pour cela il faut admettre le point de départ. C’était la négritude. Ce concept embrassait des différences extrêmement amples, entre ceux qui rendent possible cette négritude. Des esclaves venus de tous les points du continent africain. C’est pourquoi ce concept nous a aidés sur le chemin. À notre tour il nous faut l’emprunter partout et jusque dans des sociétés qui ne se croient pas concernées par ces questions. Quand on est dans le pays de Caux, en Normandie, quiconque arrive du bocage, extérieur au bocage, est aussitôt appelé horsain[35]. C’est dire qu’on a tôt fait d’être un étranger. Jamais ils n’auraient imaginé des peuples venir de tous côtés, par vagues, et s’assembler pour en former un nouveau. Le peuple français, tel qu’il est aujourd’hui dans l’Hexagone comme dans les Caraïbes. Ça, c’est notre dette intellectuelle et spirituelle à l’égard de Césaire. Et de ses concepts nés, encore une fois, je le rappelle, dans la polémique. Il a choisi ce balisier comme symbole pour son parti, et nous-mêmes nous l’avons mis sur notre gerbe aujourd’hui au centre. Et puis, il parlait de la déchirure fondamentale. Et dans la déchirure, bien sûr, on observe les lèvres de la plaie. Le balisier nous les montre, mais le verbe enflammé de Césaire nous apprend à voir la flamme. Elle en jaillit à l’endroit même où se déchire le balisier. Cela se passe à cet endroit, elle le conduit à le dire. Lorsque le balisier se déchire comme un thorax. Il fait jaillir le feu du phénix, se reconstitue à l’instant même où il se détruit. Ce feu-là nous implique et nous concerne. Ce message-là doit aller jusque dans l’Hexagone, mais pas uniquement. Tous les peuples du monde sont dorénavant bouleversés par ces allées et venues de foules immenses. Elles fuient une guerre, un désastre climatique, et portent en elles la déchirure de l’endroit quitté. Des coutumes, des nourritures, des musiques, des familles, dans lesquelles on était si intimement et si chaudement liés. Pour devoir se faire renaître soi, ses enfants, la société qu’on construit. Écoutez, les gens de l’Hexagone. Écoutez la leçon de Césaire. Regardez avec humilité ses vers. Écoutez la musique de la maloya. Écoutez le tambour gwoka. Entendez tous les chants de ceux émancipés de leur condition. Ils ont créé une humanité nouvelle, ont refusé de se laisser enfermer. Ne faites pas l’erreur de vous laisser enfermer à votre tour. De regarder sans arrêt le passé et de vous sentir sans cesse déchirés. Déchirés, plutôt que renaissants, comme il faut que vous le soyez. Si bien que la lutte actuelle, y compris dans cette élection, est comme une allégorie, du tableau que d’abord, Césaire a dessiné. Et avec lui, les Martiniquaises et les Martiniquais. Ils l’ont entouré, aimé, et appuyé dans son œuvre, de poète et de penseur. La terre dont provient Fanon, la terre dont provient Glissant, la terre dont proviennent tous ceux cités avant cela, est encore riche de leçons pour vous tous. Françaises, Français, voyez les Martiniquais non seulement comme vos sœurs et vos frères. Mais comme vos grandes sœurs, et vos grands frères. Ils vous tiennent par la main au moment où il vous faut marcher sur le chemin de la créolisation. Pour vous annoncer les joies et les bonheurs bientôt issus de cette créolisation. Vos discours d’enfermement et ceux tenus par d’autres vous conduisent à des misères sans cesse renouvelées, à des violences sans cesse recommencées. Apprenez à être la flamme jaillie du balisier pour vous refonder. En tout cas, moi, je vous porterai ce message. Et puis, Césaire est un homme d’action. La pensée, sans l’action qui l’accompagne, est de bien moindre portée. Chacun doit se souvenir, cela est important. Césaire a été un personnage politique essentiel de la vie martiniquaise, de la vie nationale. Sa stratégie politique pouvait d’abord sembler totalement paradoxale. Mais il avait d’abord commencé par un acte d’une grande importance. Et dont la leçon, encore, doit être méditée. Il a quitté le Parti communiste pour créer le Parti progressiste martiniquais, le PPM, dont les descendants vous sont connus aujourd’hui. Mais il fallait d’abord savoir renoncer à l’illusion suivante. Le parti est une fin en soi, le parti prévaut sur la cause qu’il sert. J’ai vécu moi aussi cet arrachement avec quelques-uns de ceux dont je m’entoure aujourd’hui. Quand j’ai compris à mon tour que ce n’était pas le nom du parti auquel j’appartenais qui comptait. Il avait tourné le dos à cet idéal depuis déjà quelque temps. Et il fallait refonder en allant à la racine, c’est-à-dire à l’insoumission. Elle ne se vit et ne se comprend jamais aussi intensément que quand on est sur une terre d’esclavage et de révolte contre l’esclavage. Voilà, je partage ça spirituellement avec Aimé Césaire. Il a donc créé le PPM, et une stratégie incroyable pour son époque. Comment pouvait-il commencer par demander la départementalisation ? Un homme qui se battait pour la liberté, pour l’autonomie, pour l’autogestion du peuple martiniquais ? La départementalisation était le prototype même de l’inscription, dans la réalité institutionnelle la plus classique et la plus traditionnelle, de la République Française. Il n’est de révolutions citoyennes donnant la liberté aux individus sans ce chemin démocratique du vote. De l’assimilation des bienfaits à la racine de l’idéal républicain. Il l’avait bien compris à cet instant, bien avant d’autres. Césaire a compris cela à temps, à une époque où d’autres stratégies pouvaient s’imposer. Il avait raison, on le voit bien une fois repoussée la gangue du contexte. Je n’hésiterai pas à le dire. Il fallait faire comme cela. Du fait de l’histoire, comme je l’ai dit précédemment. Parce qu’ainsi s’est mise la Martinique en situation, aujourd’hui, d’être plus autonome. Plus qu’elle ne l’aurait jamais été, si elle était passée par d’autres chemins, plus aventureux, et peut-être plus violents. La leçon de Césaire est ample, et elle compte pour nous tous. Bien sûr, dans des conditions différentes de celles de la Martinique, je le sais mieux qu’un autre. Nous devons aller à la rencontre des autres, je l’ai appris avec mes camarades. Avec cette jeune femme, ce jeune homme. Ils m’accompagnent et dirigent à leur tour des structures, parlent à toute la France. Nous devons aller à la rencontre des autres, non pour y déverser des leçons. Les Européens se sentent toujours en droit d’aller enseigner aux autres sans se soucier de leurs propres échecs. Mais d’aller aux autres pour apprendre. Regarder par quel chemin ils sont passés pour arriver jusqu’au point où vous les trouvez aujourd’hui. Et cela vous fait penser qu’ils sont admirables. Puisse le souvenir de cet instant passé ensemble sur la tombe d’Aimé Césaire, vous dissuader mes jeunes camarades, pour toujours, de l’arrogance européocentrée. Puissiez-vous y puiser toujours l’inspiration. Elle vous permettra, quelles que soient les circonstances, quel que soit le moment, de repérer votre chemin. Le chemin des pauvres, des humiliés, des opprimés. Parce que leur libération est celle de toute la société. Entre Césaire et les donneurs de leçons, c’est Césaire qu’il faut écouter. Et se souvenir de la leçon. On ne rassemble que pour faire, c’est l’action qui nous fédère. Et l’action ne peut nous fédérer uniquement si c’est pour une juste cause. Sans compromis ni arrangements, aussi long que ce soit, aussi pénible que ce soit. Avec si souvent le sentiment d’une histoire cruelle, parce qu’elle est lente. Jamais ne cédez, marchez votre chemin. Aussi longtemps que vous le marcherez, avec fierté, drapeaux et musique en tête, vous trouverez des gens pour vous rejoindre. Et continuer le combat, tandis que les fatigués, les arrangés, les traîtres se disperseront tout le long du chemin. C’est à nous de tenir le fil de l’histoire. Merci Aimé Césaire pour nous l’avoir enseigné. Merci Aimé Césaire, pour nous avoir donné la patience infinie d’accepter. Si ce n’est pas notre tour aujourd’hui, ce le sera demain. Parce que nous aurons maintenu allumée sans cesse la flamme du combat. Le futur n’est possible qu’à ce prix. |
Voilà, mesdames, messieurs, le devoir suggéré par cette journée. Nous avons, nous autres, les insoumis, des devoirs particuliers. C’est à nous, puisque nous marchons devant dorénavant, de porter les symboles des grandes causes de l’histoire de France. Elles constituent notre histoire et les propositions faites à la nouvelle génération. Il faut que le 4 février soit célébré. Peut-être plus intensément cette année puisque tout le monde a les regards tournés vers les candidats. Et c’est bien normal quand une telle élection a lieu. Qu’on fasse une pause, non pour sortir de la politique, mais pour y entrer davantage et rappeler quelle est la permanence des combats politiques depuis Levasseur jusqu’à nous, à cet instant.
Vous autres Manceaux[36], évidemment, cela vous crée maintenant un devoir. Moi, je m’en vais, vous vous restez. Et le 4 février prochain, vous serez encore là, je l’espère pour vous tous. Alors, vous aurez le devoir de continuer et peut-être, pour les grands-parents, d’inviter les petits enfants, pour les parents d’amener les enfants, les plus jeunes d’amener leurs plus jeunes frères et sœurs. Pour venir ici, une petite demi-heure réfléchir et se souvenir de la lutte des esclaves, l’abomination de l’esclavagisme et de la lutte pour la liberté.
| « Je chante avec toi liberté » Extrait du discours à Saint-Paul, La Réunion, 20 décembre 2020, « Je chante avec toi liberté » Hier, je vous ai dit mon émotion au camp Villèle. Ces jeunes gens, ces petits, ils nous ont chanté sur l’air de Verdi l’Hymne à la liberté. Vous ne le savez pas, mais à la sensation inouïe ouverte en moi par cette petite chanson, j’avais le souvenir des poèmes de Louise Michel[37] sur les rivages de la Calédonie. Elle a su, quand les Kanaks révoltés sous la direction du grand chef Ataï[38] avaient commencé à chercher leur liberté, les armes à la main, refusé de faire le coup de feu contre les Kanaks. Elle resta jusqu’au bout cette institutrice. Le chant des bannis nous fait aimer pour toujours, et sous toute latitude, cette petite chose en nous. Elle parle d’amour et de liberté. Et à l’instant où chantaient ces enfants, il y avait une voix à certains moments plus forte que la leur. Eh bien c’était celle d’Huguette, à côté de moi. Elle connaissait les paroles par cœur. Et sa voix, en quelque sorte, surlignait le récit de mon bonheur, à cet instant, d’avoir pu partager ça avec vous. Oh, je ne saurai pas vous le décrire. Les mots parfois manquent pour décrire les belles choses. On est pourtant si volubiles pour décrire les autres. Mais c’est cet instant de bonheur partagé, si grand dont on ne ressort pas indemne, sur lequel je voudrais conclure. Je veux vous lire. Je n’aurai pas le talent de chanter, et à plus forte raison, l’audace de le faire devant vous. Je chante avec toi, Liberté, Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Quand tu pleures, je pleure aussi ta peine. Quand tu trembles, je prie pour toi Liberté, Dans la joie ou les larmes, je t’aime. Souviens-toi des jours de ta misère, Mon pays, tes bateaux étaient des galères. Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Et quand tu es absente, j’espère. Qui es-tu ? Religion ou bien réalité. Une idée de révolutionnaire. Mais je crois que tu es la seule vérité, la noblesse de notre humanité. Je comprends qu’on meure pour te défendre, que l’on passe sa vie à t’attendre. Quand tu chantes, je chante avec toi Liberté, Dans la joie ou les larmes, je t’aime. Les chansons ont l’espoir, ont ton nom et ta voix. Le chemin de l’histoire nous conduit vers toi. Liberté, Liberté |
Voilà ce que nous sommes ! Gloire à la mémoire de Levasseur ! Gloire au jacobinisme ! Vive la France ! Vive la République !
28.01.2026 à 18:22
Zoé Pebay
| Note de lecture du livre d’Amina Hassani, La justice du capital. Quand les multinationales (dé)font la loi, Éditions La Fabrique, 2025 |
Amina Hassani est docteure de l’École de droit de Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur le droit international économique et particulièrement sur l’arbitrage international.
Faire condamner un État pour avoir augmenté le salaire minimum ou engagé des mesures de bifurcation écologique ? C’est désormais possible, grâce aux tribunaux privés de l’arbitrage d’investissement. Inventé dans les années 1950 au moment des vagues de décolonisations, l’arbitrage d’investissement s’est progressivement généralisé dans les années 1990, au point de devenir un rouage incontournable du capitalisme globalisé contemporain.
Il permet à des grandes multinationales de poursuivre des États devant cette sorte de justice lorsqu’elles considèrent que les politiques publiques menées – sur le travail, la santé, l’écologie… – portent atteinte à leurs investissements et à leurs profits. Avec, à la clé, des compensations financières qui vont jusqu’à plusieurs milliards de dollars.
Cette nouvelle « justice du capital », opérée par des tribunaux privés opaques qui se substituent à la justice étatique, consacre un nouveau pouvoir exorbitant aux multinationales au détriment de l’intérêt des populations. Plus qu’un simple mécanisme juridique, l’arbitrage d’investissement est un nouveau mode de gouvernance globale, qui met au pas la souveraineté des États pour préserver l’accumulation du capital, affirme Amine Hassani.
Dans cette note de lecture, l’Institut La Boétie revient sur les origines coloniales de cette justice du capital, sa globalisation dans les années 1980-1990, et ses conséquences désastreuses en termes de souveraineté.
| « Le capitalisme a réussi à inventer sa propre justice, ses propres juges et ses propres lois. Il a inventé la justice par et pour le capital. » |
L’arbitrage d’investissement a été progressivement inventé à partir des années 1950, au moment des vagues de décolonisations des pays du Sud. Il s’agissait alors pour les pays du Nord et leurs grandes entreprises de sécuriser leurs activités économiques et de continuer à exploiter les ressources des pays du Sud malgré la nouvelle donne politique postcoloniale.
Le cas de la décolonisation algérienne le montre bien. En 1956, alors que l’Algérie est encore une colonie française, l’État français découvre d’importantes réserves de pétrole et d’autres ressources minières dans le désert du Sahara. Deux ans après le début de la guerre et face à la détermination du peuple algérien à obtenir son indépendance, il va chercher par tous les moyens à garder la main sur ces ressources précieuses. Plusieurs stratagèmes sont envisagés. On tente par exemple d’intégrer l’Algérie aux traités de construction européenne, espérant ainsi légitimer juridiquement le contrôle français sur les ressources algériennes ; ou bien de dissocier le Sahara du reste du pays, pour en conserver le contrôle même en cas de décolonisation algérienne…
Mais ces propositions ne convainquent pas suffisamment les compagnies pétrolières, qui vont préférer sécuriser leurs ressources par un mécanisme juridique bien plus fiable : imposer l’arbitrage d’investissement à l’Algérie. Pour sécuriser les « contrats de concession » qui permettent déjà aux entreprises pétrolières françaises d’exploiter le sous-sol saharien, la France va donc œuvrer à l’inscription de ce principe dans les accords d’Evian de 1962. Ces derniers prévoient alors que tous les litiges concernant l’exploitation des ressources sahariennes seront traités « en premier et dernier ressort par un tribunal arbitral international » – et non pas par les juges algériens ou français.
Grâce à ce mécanisme, les entreprises françaises sont ainsi assurées de garder la main sur les ressources algériennes, malgré la proclamation de l’indépendance. En ce sens, écrit Amina Hassani, les accords d’Evian « incarnent l’indépendance arrachée par les Algériens, mais aussi la préservation de l’extractivisme fossile de la France. »
Bien au-delà du cas du Sahara, l’enjeu de sécuriser le capital « tourmente les capitalistes à l’échelle du monde » affirme Amina Hassani. « Comment garantir la libre circulation et la protection des capitaux, des biens et des ressources sans qu’ils soient entravés par les États-nations émergents ? En d’autres termes, comment se préserver économiquement de l’émancipation politique des damnés ? ». Telles sont les préoccupations qui fondent le développement de l’arbitrage d’investissement. Autrement dit, prolonger, par d’autres moyens, la domination des pays occidentaux sur le reste du globe.
Progressivement, les capitalistes vont s’organiser à l’échelle du monde pour garantir la libre circulation et la protection du capital, notamment pour faire face aux risques de nationalisation de grandes entreprises dans les pays émergents. En 1965, la convention de Washington crée le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, le CIRDI, qui deviendra le cœur battant de l’arbitrage international. Malgré l’opposition des pays d’Amérique latine, 20 États signent la convention dès 1965, rejoints par 143 autres depuis. Résultat : la globalisation de l’arbitrage est en marche. Les « clauses arbitrales » permettant de faire appel à l’arbitrage international prolifèrent partout : dans les contrats commerciaux entre entreprises privées, bien sûr, mais aussi, progressivement, dans les accords entre les États eux-mêmes.
On appelle ces contrats les « traités bilatéraux d’investissement » (TBI). Conclus entre deux États pour accorder des protections à leurs investisseurs respectifs, ils vont se multiplier dès la fin des années 1960. Mais il faudra attendre 1990 pour que la clause d’arbitrage soit activée pour la première fois sur le fondement d’un de ces TBI, dans l’affaire qui oppose le Sri Lanka à l’entreprise britannique AAPL (Asian Agricultural Products Ltd). La société AAPL avait investi dans une usine d’élevage de crevettes au Sri Lanka, qui s’est trouvée incendiée lors d’une opération militaire des forces militaires sri lankaises. Imputant la responsabilité de la perte de son investissement à l’État sri lankais, AAPL saisit le CIRDI sur le fondement du TBI signé entre le Sri Lanka et le Royaume-Uni conclu en 1980. Contre toute attente, le tribunal arbitral se déclare compétent et condamne le Sri Lanka à indemniser l’entreprise britannique pour les dommages causés à son investissement. Cette affaire marque un tournant pour le monde de l’arbitrage : désormais, une entreprise peut non seulement attaquer un État en justice sur la base d’un contrat qu’elle a passé avec lui, mais également sur la base d’un simple traité économique conclu entre deux États, sans aucun lien avec l’entreprise elle-même.
Suite à cette affaire, sans surprise, les traités bilatéraux explosent. Au début des années 1990, il existait 385 TBI dans le monde. Il y en a désormais 2500 : leur nombre a été multiplié par 7 en une trentaine d’années. La prolifération de ces traités relève d’une ambition claire : « concevoir un marché mondial homogène où l’entreprise bénéficie en tout temps et en tout lieu des mêmes avantages et garanties grâce à la discipline des États », résume Amina Hassani. Malgré sa discrétion, l’arbitrage d’investissement est ainsi un des rouages clés de l’imposition du néolibéralisme et de la discipline de marché à l’échelle mondiale.
Cette « justice du capital » détient un pouvoir immense : celui de contraindre les gouvernements à adopter des politiques favorables aux intérêts des grandes entreprises, sous peine de devoir s’acquitter de compensations financières considérables. Son fonctionnement favorise structurellement le capital et échappe à tout contrôle démocratique, explique l’autrice Amina Hassani.
Les décisions rendues par les tribunaux d’arbitrage ne sont pas rendues publiques. Leurs juges ne sont ni élus ni nommés – comme ceux de la Cour Pénale internationale ou de la Cour Européenne des Droits de l’Homme – mais seulement désignés par les entreprises et les États, au cas par cas. Ainsi les « arbitres » peuvent être successivement juge ou avocat des entreprises au gré des affaires. Une telle interchangeabilité des rôles est inimaginable dans la justice publique, note Amina Hassani, où le principe de séparation stricte entre les fonctions de magistrats et d’avocats prévaut pour garantir la neutralité et l’indépendance. Surtout, ces « arbitres » exercent généralement dans quelques grands cabinets d’avocats d’affaires internationaux – des « multinationales du droit » anglaises ou américaines, qui dominent le marché de l’arbitrage mondial et font vivre un véritable business de l’arbitrage.
Pour développer leur activité et accroître leurs profits, ces cabinets traquent ainsi la moindre occasion d’attaquer les États en justice. Ils « stimulent la demande en indiquant aux entreprises qu’elles ont la faculté d’avoir recours à l’arbitrage lorsqu’une crise se présente. Une révolution, une pandémie, une guerre… chaque crise est une opportunité à saisir pour alimenter la justice du capital», explique Hassani. Ces grands cabinets d’affaires se sont par exemple illustrés lors des révoltes du Printemps arabe en 2011. En plein coeur de la guerre civile libyenne, responsable de milliers de morts, le géant des cabinets d’affaire d’arbitrage Freshfields Bruckhaus Deringer recommandait à l’époque aux entreprises étrangères présentes sur le territoire lybien de « poursuivre la Libye devant les tribunaux arbitraux pour avoir échoué à garantir la sécurité physique de leurs personnels et de leurs installations ».
Plus récemment, ces cabinets s’en sont pris à la gestion de la crise du Covid-19, en préconisant à leurs clients d’attaquer les États en justice en raison des mesures de protection sanitaire qui « interfèrent avec les droits privés d’un investisseur ». Au Pérou par exemple, après que le Parlement ait voté une loi de suspension des péages routiers pour faciliter le transport des biens de première nécessité au coeur de la crise, les grandes sociétés d’autoroutes n’ont eu qu’à menacer de saisir le tribunal d’arbitrage pour que la loi soit abandonnée et déclarée inconstitutionnelle.
Ce pouvoir dissuasif est d’autant plus fort que les tribunaux d’arbitrage ont des pouvoirs très vastes. D’une part, ils ont un pouvoir d’interprétation énorme, et peuvent considérer comme « atteintes aux investisseurs » un panel très étendu de situations. C’est le cas dans l’affaire qui oppose le Mexique à l’entreprise américaine Metalclad en 2000. Ici, le tribunal d’arbitrage a jugé que le refus du gouvernement méxicain de délivrer un permis d’exploitation d’une usine de traitement de déchets toxiques, en raison des risques écologiques et sanitaires encourus constituait une expropriation indirecte de l’investisseur, le privant de bénéfices futurs. Résultat : le Mexique a été condamné à lui verser 16,5 millions de dollars de compensation.
D’autre part, ils ont le pouvoir de déterminer le montant des compensations financières que les États doivent verser aux entreprises, qui peuvent aller jusqu’à mettre en péril l’économie et la stabilité d’un pays. En 2019 par exemple, le tribunal d’arbitrage à condamné le Pakistan à verser 5,84 milliards de dollars à l’entreprise Tethyan Copper pour avoir refusé de lui accorder une licence minière. Une somme qui représente 2 % de son PIB total !
Pour toutes ces raisons, l’arbitrage d’investissement est « une arme de dissuasion massive pointés vers les États » affirme Hassani, « qui craignent non seulement de devoir indemniser les entreprises, mais, pire, de disparaître de la carte de mobilité du capital que les milliers de contrats et traités de protection de l’investissement dessine » écrit Hassani. Là repose le cœur de l’arbitrage : aujourd’hui, les États sont en compétition les uns avec les autres pour attirer les investisseurs. Or, l’arbitrage d’investissement est aujourd’hui une des garanties essentielles d’un cadre stable et protecteur pour le capital.
| « [L’arbitrage d’investissement est] une machine qui gouverne ; une technique de pouvoir qui enferme les pays du Sud et qui sanctionne désormais tous les États en cas d’écarts au code de conduite édicté, les dissuadant d’adopter des mesures qui pourraient contrevenir aux intérêts du capital ». |
Cette « justice du capital » permet donc de soumettre la souveraineté politique aux intérêts particuliers des grandes entreprises. Ces dernières peuvent désormais s’immiscer dans la politique intérieure des États, et les empêcher de mener les politiques économiques, sociales ou encore écologiques pour lesquelles les peuples les ont élus démocratiquement.
En Europe récemment, plusieurs pays ont récemment fait les frais de l’arbitrage, notamment en raison du Traité sur la Charte de l’Énergie (TCE) qui comporte une clause arbitrale. Le cas le plus emblématique est celui de l’Allemagne qui, après l’accident de Fukushima en 2011, décide de sortir du nucléaire et se retrouve condamné à verser 2,8 milliards d’euros d’indemnisation aux entreprises du nucléaire suédoises. Mais ce n’est pas un cas isolé : aujourd’hui, l’Allemagne est à nouveau poursuivie par des investisseurs suisses à cause de sa volonté de sortir du charbon. L’Italie a elle aussi fait les frais de l’arbitrage d’investissement en 2017, après avoir voté un moratoire pour arrêter l’exploitation du pétrole et de gaz à proximité du littoral, sous la pression des mobilisations populaires locales. À cette occasion, elle a dû verser 187 millions de dommages et intérêts à la compagnie pétrolière britannique. L’Espagne est quant à lui le pays européen qui a été le plus poursuivi sur le fondement du TCE, et s’est acquitté d’1,2 milliards d’euros envers les différents investisseurs.
Mais le scandale ne s’arrête pas là. Plusieurs de ces États ont souhaité sortir du TCE, et ainsi se retirer des filets de l’arbitrage. Peine perdue, puisque le traité contient, à son article 47.3, une disposition qui permet aux entreprises de poursuivre les États devant les tribunaux même s’il se retire du traité, dans le cas où le différend concerne des investissements réalisés avant son retrait. Cette clause de survie, aussi appelée « clause zombie », est ainsi l’ultime pièce permettant aux entreprises d’outrepasser les décisions souveraines des États. L’Italie, qui s’est retirée du TCE en 2016, a à ce titre déjà fait les frais de 6 procédures d’arbitrage depuis et peut en faire l’objet jusqu’à 2036.
Notons que cette situation est particulièrement catastrophique du point de vue écologique, comme l’explique l’autrice. À ce jour, les industries fossiles ont déjà obtenu plus de 82,8 milliards de dollars de compensation grâce à l’arbitrage d’investissement. C’est le double du budget 2023 du ministère de la Transition écologique. En moyenne, elles réclament 1,3 milliards de dollars par affaires. Surtout, elles pourraient exiger jusqu’à 340 milliards de dollars au total, selon certaines estimations.
| « La dynamique à l’œuvre est celle de l’accumulation par dépossession. Cette justice souhaite étendre son périmètre à toutes les sphères de la société, et traiter de litiges qu’on pensait jusqu’alors hors de portée : les litiges en matière de droits humains ou ceux relatifs au changement climatique. D’une main, traiter les litiges du capital et de l’autre ceux qu’il engendre. » |
Avec cette enquête sur l’arbitrage d’investissement, Amina Hassani nous donne à voir l’ampleur insoupçonnée d’un phénomène tout aussi central que méconnu du grand public. Elle démontre son rôle clé dans le capitalisme globalisé : permettre au capital d’étendre toujours plus sa zone d’influence en le libérant de tout contrôle politique démocratique. Construit pour préserver la domination des États du Nord sur les pays nouvellement décolonisés, l’arbitrage d’investissement constitue toujours aujourd’hui un outil privilégié des puissances impérialistes dans le monde. À preuve, le Venezuela est aujourd’hui l’un des pays les plus poursuivis devant les tribunaux d’arbitrage, mis en cause par les compagnies pétrolières américaines pour « expropriations illicites ».
Mais il faut aussi retenir que l’arbitrage d’investissement joue désormais un rôle régulateur au sein même des États du Nord, en les dissuadant de mettre en œuvre toute politique économique défavorable au capital. Il est devenu un outil de discipline de marché généralisé qui n’épargne personne, d’autant que les récentes réformes, notamment menées au niveau européen, ne visent qu’à corriger les quelques « excès » de l’arbitrage pour obtenir son acceptabilité, sans aucunement remettre en cause ses principes structurels. Cette « justice du capital » fait ainsi partie intégrante des nombreux obstacles que la gauche de rupture doit se préparer à affronter dans la bataille pour la réaffirmation de la souveraineté populaire, la planification écologique et la rupture avec l’ordre social actuel.