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22.06.2026 à 10:35

Le prix du macronisme

Kurteas

Le macronisme promettait le plein emploi, la prospérité et la modernisation du pays. Près de dix ans après les premières réformes d’Emmanuel Macron, le chômage demeure élevé, la pauvreté progresse et les inégalités se creusent. Dans le même temps, les milliardaires français n’ont jamais été aussi riches et les mouvements sociaux ont fait face à une répression d’une ampleur inédite depuis des décennies. Retour sur un bilan bien éloigné des promesses initiales. Longtemps présenté comme le cœur du projet porté par Emmanuel Macron, le redressement économique de la France devait passer par une série de réformes destinées à relancer l’emploi, réduire durablement le chômage et renforcer l’attractivité du pays. Flexibilisation du marché du travail, réforme de l’assurance chômage, baisse de la fiscalité sur le capital, suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières, réforme des retraites : pendant près d’une décennie, ces mesures ont été justifiées par une même promesse. Celle d’une économie plus dynamique dont les bénéfices finiraient par profiter à l’ensemble de la société. Près de dix ans après l’arrivée à Bercy de l’ancien ministre de l’Économie, quel bilan peut-on tirer de cette politique ? Le plein emploi promis n’est jamais arrivé Selon les données de la DARES, la France comptait au premier trimestre 2026 environ 6,64 millions de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail, catégories A à E confondues. Vingt ans plus tôt, en 2006, ce chiffre s’élevait à 4,32 millions. Cette comparaison brute mérite d’être nuancée par l’évolution démographique. La population française est passée de 62,9 millions…
Texte intégral (1898 mots)

Le macronisme promettait le plein emploi, la prospérité et la modernisation du pays. Près de dix ans après les premières réformes d’Emmanuel Macron, le chômage demeure élevé, la pauvreté progresse et les inégalités se creusent. Dans le même temps, les milliardaires français n’ont jamais été aussi riches et les mouvements sociaux ont fait face à une répression d’une ampleur inédite depuis des décennies. Retour sur un bilan bien éloigné des promesses initiales.

Longtemps présenté comme le cœur du projet porté par Emmanuel Macron, le redressement économique de la France devait passer par une série de réformes destinées à relancer l’emploi, réduire durablement le chômage et renforcer l’attractivité du pays. Flexibilisation du marché du travail, réforme de l’assurance chômage, baisse de la fiscalité sur le capital, suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières, réforme des retraites : pendant près d’une décennie, ces mesures ont été justifiées par une même promesse. Celle d’une économie plus dynamique dont les bénéfices finiraient par profiter à l’ensemble de la société.

Près de dix ans après l’arrivée à Bercy de l’ancien ministre de l’Économie, quel bilan peut-on tirer de cette politique ?

Le plein emploi promis n’est jamais arrivé

Selon les données de la DARES, la France comptait au premier trimestre 2026 environ 6,64 millions de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail, catégories A à E confondues. Vingt ans plus tôt, en 2006, ce chiffre s’élevait à 4,32 millions.

Cette comparaison brute mérite d’être nuancée par l’évolution démographique. La population française est passée de 62,9 millions d’habitants en 2006 à 69,1 millions au 1er janvier 2026 selon l’Insee.

Rapporté à la population active, le taux de chômage atteint néanmoins 9,61 % au premier trimestre 2026. Un niveau proche de celui observé au deuxième trimestre 2014, période à partir de laquelle le chômage avait dépassé les 9 % sans véritablement redescendre sous ce seuil, à l’exception d’une parenthèse en 2023. En 2006, ce taux était de 6,87 %.

L’évolution apparaît également limitée lorsqu’on la rapporte aux différentes fonctions exercées par Emmanuel Macron :

  • Ministre de l’Économie (août 2014) : 9,2 % de chômage ;
  • Président de la République (mai 2017) : 9,9 % ;
  • Fin du premier mandat et début du second : 9,0 % ;
  • Premier trimestre 2026 : 9,61 %.

Après dix années de flexibilisation du marché du travail, de réformes de l’assurance chômage et d’allègements consentis aux entreprises au nom de la compétitivité, la France demeure loin du plein emploi promis.

À cela s’ajoute un angle mort rarement évoqué dans les bilans gouvernementaux : celui des radiations administratives. France Travail procède à environ 55 000 radiations chaque mois, soit près de 600 000 par an. Sans remettre en cause leur légalité, ce phénomène nourrit les interrogations sur la manière dont sont produites les statistiques du chômage et sur le nombre réel de personnes durablement éloignées de l’emploi.

Dix ans de réformes pour rester dans la moyenne

À l’échelle européenne, la France demeure légèrement en dessous de la moyenne de l’Union en matière de taux d’emploi.

En 2024, celui-ci atteignait 68,8 % en France contre 70,8 % dans l’Union européenne.

Après dix années de réformes présentées comme indispensables au retour du plein emploi, la France reste en retrait par rapport à la moyenne européenne. Les sacrifices demandés au monde du travail au nom de la compétitivité n’ont pas produit les résultats promis.

La pauvreté progresse

Les indicateurs sociaux montrent une progression continue du taux de pauvreté monétaire fixé à 60 % du revenu médian.

Selon les données Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA :

  • 2014 : 13,7 % ;
  • 2017 : 13,8 % ;
  • 2023 : 15,4 %.

Autrement dit, après près de dix années de politiques justifiées au nom de l’emploi, de la croissance et de l’attractivité économique, la pauvreté n’a pas reculé. Elle a progressé.

Le principal argument mobilisé pour justifier les réformes successives du marché du travail était qu’elles finiraient par améliorer la situation de l’ensemble de la population. Les chiffres disponibles ne permettent pas de confirmer cette promesse.

Les riches plus riches, les inégalités aussi

Le niveau de vie annuel médian progresse néanmoins sur la période :

  • 2014 : 24 060 euros ;
  • 2018 : 24 530 euros ;
  • 2023 : 25 760 euros.

Cet indicateur signifie que la moitié de la population dispose d’un niveau de vie supérieur à ce montant et l’autre moitié inférieur.

Mais cette progression ne traduit pas une amélioration uniforme des conditions de vie.

L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est passé :

  • de 0,282 en 2014 ;
  • à 0,290 en 2018 ;
  • puis à 0,297 en 2023.

Le rapport interdécile D1/D9, qui compare les revenus des 10 % les plus riches à ceux des 10 % les plus pauvres, reste relativement stable autour de 3,5.

En revanche, les écarts entre les revenus les plus faibles et les plus élevés continuent de se creuser :

  • 6,91 en 2018 ;
  • 7,31 en 2023.

La question n’est donc pas celle de l’absence de richesse produite mais de sa répartition. Alors que davantage de ménages basculent dans la pauvreté et que le coût de la vie continue d’augmenter, les grandes fortunes françaises ont connu une croissance spectaculaire au cours de la décennie. Bernard Arnault est devenu l’un des hommes les plus riches du monde et les groupes du CAC 40 ont distribué des montants records à leurs actionnaires.

La promesse était que les avantages accordés au capital finiraient par bénéficier à l’ensemble de la société. Dix ans plus tard, les bénéficiaires de cette politique sont identifiables. Les perdants le sont également.

Une exception sociale française ? Pas vraiment

En 2023, le taux de pauvreté monétaire atteignait 16 % en France, soit un niveau proche de la moyenne de l’Union européenne.

La France se situe également à un niveau comparable à celui de l’Allemagne sur cet indicateur.

Ce constat relativise l’image d’une exception française en matière de protection sociale. Malgré l’importance de ses mécanismes redistributifs, le pays n’échappe pas aux dynamiques de précarisation observées dans une grande partie de l’Europe.

Pauvreté, précarité, répression : l’autre bilan du macronisme

Les chiffres économiques ne racontent cependant qu’une partie de l’histoire.

Le macronisme s’est également caractérisé par un niveau de conflictualité sociale rarement atteint depuis plusieurs décennies. Du mouvement des Gilets jaunes à la mobilisation contre la réforme des retraites, en passant par les luttes hospitalières, étudiantes ou écologistes, la dernière décennie a été marquée par une succession de contestations massives auxquelles le pouvoir a répondu en privilégiant l’affrontement plutôt que la négociation.

Le mouvement des Gilets jaunes constitue à cet égard un tournant majeur. Né d’une hausse de la fiscalité sur les carburants touchant d’abord les ménages dépendants de leur véhicule pour travailler, il a révélé l’ampleur de la fracture sociale traversant le pays. La réponse du pouvoir ne fut pas une remise en cause de sa trajectoire économique mais une répression d’une ampleur inédite depuis plusieurs décennies.

Des milliers de personnes ont été blessées lors des manifestations, plusieurs ont subi des mutilations irréversibles et les méthodes de maintien de l’ordre françaises ont suscité des critiques répétées d’organisations nationales et internationales de défense des droits humains.

La réforme des retraites de 2023 a prolongé cette logique. Rejetée par une majorité de la population selon les enquêtes d’opinion, contestée pendant plusieurs mois dans la rue et combattue par l’ensemble des principales organisations syndicales, elle a finalement été imposée grâce à l’article 49.3.

Les principales réformes conduites sous les gouvernements Macron ont précisément concerné les mécanismes de protection du salariat : droit du travail, assurance chômage, retraites. À mesure que progressaient la pauvreté, les inégalités et certaines formes de précarité, les espaces permettant de contester collectivement cette évolution semblaient se réduire.

La question n’est donc pas seulement de savoir si les réformes ont produit les résultats annoncés. Elle est aussi de savoir quel prix démocratique a été payé pour les imposer.

Le prix du macronisme

Les soutiens d’Emmanuel Macron invoquent régulièrement la pandémie mondiale, l’inflation, la crise énergétique, le retour de la guerre sur le continent européen ou encore le ralentissement économique international pour expliquer les résultats obtenus.

Ces crises sont réelles. Mais après près de dix ans d’exercice du pouvoir, elles ne peuvent plus servir d’explication unique.

Le chômage de masse demeure, la pauvreté progresse, les inégalités se creusent et les protections collectives du monde du travail ont été affaiblies. Dans le même temps, les patrimoines des milliardaires atteignent des sommets historiques et les dividendes versés aux actionnaires battent record sur record.

Le macronisme s’est présenté comme une politique d’efficacité économique. Ses défenseurs affirment que ses bénéfices apparaîtront à long terme. Pourtant, après une décennie de réformes, les résultats observés ne peuvent plus être attribués aux seules circonstances. Ils constituent aussi le produit des choix effectués.

Pour des millions de travailleurs, de retraités, de chômeurs et de familles populaires, la décennie macroniste ne se mesure ni aux performances du CAC 40 ni aux classements internationaux sur l’attractivité économique. Elle se mesure à la dégradation de nombreux services publics, à la difficulté croissante de se loger, à l’allongement de la durée du travail, à l’incertitude face à l’emploi et à l’augmentation continue des dépenses contraintes.

Le prix du plein d’essence qui a déclenché la colère des Gilets jaunes était censé n’être qu’un épisode. Dix ans plus tard, il apparaît surtout comme l’un des symboles les plus précoces d’un divorce durable entre les promesses du macronisme et l’expérience quotidienne d’une grande partie de la population. 

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17.06.2026 à 18:39

France : une justice contre la Palestine

François Burgat

Le juge français contre la Palestine ? La condamnation dont j’ai moi-même fait l’objet, le 29 avril dernier, devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence (à 17 000 euros d’amende pénale et de dommages et intérêts aux associations pro israèliennes parties civiles) pourrait constituer une bonne illustration de l’évolution préoccupante du traitement judiciaire de la question palestinienne en France. J’y reviendrai peut-être un jour. Mais un autre dossier mérite aujourd’hui davantage d’attention. Parce qu’il est …pire. Parce qu’il est plus révélateur. Parce qu’il est plus difficile à caricaturer. Et surtout parce qu’il éclaire une mutation profonde de la justice française face à la Palestine. En mars 2026, la chambre criminelle de la Cour de cassation, la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire français, a validé la condamnation de Mohamed Makni, entrepreneur, père de famille et adjoint au maire d’Échirolles. Le propos qui lui était reproché tenait en une phrase :« Ils s’empressent de qualifier de terrorisme ce qui, à nos yeux, est un acte de résistance évident. ». Cette phrase ne provenait pas d’un chef militaire palestinien. Elle ne provenait pas davantage d’un responsable du Hamas. Elle reprenait les propos d’Ahmed Ounaïs, ancien ministre tunisien des Affaires étrangères, (ancien ambassadeur de ZA Ben Ali en Russie et en Inde), une personnalité située à mille lieues de toute rhétorique révolutionnaire. Pour avoir relayé cette analyse politique, Mohamed Makni a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et à quatre mois d’inéligibilité. La Cour d’appel d’abord puis la Cour de cassation ensuite…
Texte intégral (1064 mots)

Le juge français contre la Palestine ?

La condamnation dont j’ai moi-même fait l’objet, le 29 avril dernier, devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence (à 17 000 euros d’amende pénale et de dommages et intérêts aux associations pro israèliennes parties civiles) pourrait constituer une bonne illustration de l’évolution préoccupante du traitement judiciaire de la question palestinienne en France. J’y reviendrai peut-être un jour. Mais un autre dossier mérite aujourd’hui davantage d’attention.

Parce qu’il est …pire. Parce qu’il est plus révélateur. Parce qu’il est plus difficile à caricaturer. Et surtout parce qu’il éclaire une mutation profonde de la justice française face à la Palestine. En mars 2026, la chambre criminelle de la Cour de cassation, la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire français, a validé la condamnation de Mohamed Makni, entrepreneur, père de famille et adjoint au maire d’Échirolles.

Le propos qui lui était reproché tenait en une phrase :« Ils s’empressent de qualifier de terrorisme ce qui, à nos yeux, est un acte de résistance évident. ». Cette phrase ne provenait pas d’un chef militaire palestinien. Elle ne provenait pas davantage d’un responsable du Hamas. Elle reprenait les propos d’Ahmed Ounaïs, ancien ministre tunisien des Affaires étrangères, (ancien ambassadeur de ZA Ben Ali en Russie et en Inde), une personnalité située à mille lieues de toute rhétorique révolutionnaire. Pour avoir relayé cette analyse politique, Mohamed Makni a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et à quatre mois d’inéligibilité.

La Cour d’appel d’abord puis la Cour de cassation ensuite ont validé cette condamnation. Il ne s’agit pas d’une décision ordinaire. Pour la première fois depuis le 7 octobre 2023, la plus haute juridiction française intervient directement dans la bataille politique et juridique autour de la qualification de la résistance palestinienne. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Depuis plus d’un siècle, la question palestinienne est traversée par une interrogation fondamentale : un peuple soumis à une occupation militaire prolongée dispose-t-il ou non du droit de résister ? Le droit international répond par l’affirmative. Une grande partie du monde arabe, africain, asiatique et latino-américain répond également par l’affirmative. La France officielle semble désormais répondre autrement. La condamnation de Mohamed Makni ne sanctionne pas un appel à tuer. Elle ne sanctionne pas davantage un appel à commettre des attentats. Elle sanctionne l’affirmation d’un lien entre occupation et résistance. Autrement dit, elle criminalise une grille de lecture politique partagée bien au-delà des seuls soutiens du Hamas.

Cette évolution n’est pas apparue spontanément.À la suite du 7 octobre 2023, le gouvernement français a choisi d’utiliser le délit d’apologie du terrorisme comme principal instrument de police du débat public relatif à la Palestine. Conçue à l’origine pour combattre la propagande de Daech et le recrutement djihadiste, cette incrimination a progressivement changé de fonction. Elle est devenue un moyen de discipliner les discours qui refusent de dissocier le 7 octobre de son contexte historique. Car le cœur du désaccord est là. Pour le narratif dominant chez les élites politiques occidentales, le 7 octobre doit être considéré comme un événement autonome, détaché de toute histoire antérieure. Pour une large majorité du reste du monde, il s’inscrit dans une séquence historique marquée par l’occupation, la colonisation, les déplacements forcés et le refus persistant des droits nationaux palestiniens. C’est cette seconde lecture qui se trouve aujourd’hui de plus en plus souvent placée sous surveillance judiciaire. La portée de l’affaire Makni dépasse de loin la personne de Mohamed Makni.

La criminalisation de toute mise en relation entre les actes commis en Israel le 7 octobre 2023 et les exigences de la résistance constitue en fait un véritable camouflet non seulement pour tous les Français d’origine étrangère qui ont choisi la voie de l’intégration républicaine, mais également pour toutes les élites politiques arabes, ou plus largement du Sud, qui partagent la lecture d’un ministre tunisien des Affaires étrangères, ancien ambassadeur de Z A Ben Ali, très éloigné de la rhétorique des Houthis yéménites. Elle est enfin un affront caractérisé à la pensée du plus prestigieux des hommes politiques français : en 1967, le Général de Gaulle, répétons-le sans nous lasser, avait très explicitement cautionné cette relation entre le droit de résister à une occupation illégale et la propension du colonisateur à qualifier cette résistance de “terrorisme”.

L’affaire Makri concerne donc tous ceux qui refusent que la Palestine soit exclue du droit commun de l’Histoire. Tous ceux qui continuent de penser que les catégories de colonisation, d’occupation et de résistance demeurent pertinentes lorsqu’il s’agit du peuple palestinien. Tous ceux qui refusent enfin qu’un débat politique soit transformé en question pénale.

La question posée par cette décision est simple :

Peut-on encore, en France, rappeler qu’une occupation engendre des résistances sans être accusé d’apologie du terrorisme ? La Cour de cassation vient d’apporter une réponse inquiétante. Cette réponse permet de penser que non seulement les juridictions françaises fonctionnent aujourd’hui sous influence du gouvernement, mais que ce gouvernement fonctionne lui-même sous l’influence du narratuf israéluen . C’est précisément pour cette raison que cette affaire mérite d’être connue et dénoncée bien au-delà des frontières de la France.

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12.04.2026 à 18:39

Après la Catastrophe, une rencontre, contre toute attente.

Lignes de Crêtes

Ce qui ne devait pas arriverIl y a des rencontres que seule l’Histoire peut susciter.La rencontre entre Mustafa Cakici et moi-même est de celles-là.Elle est née du martyr de la Palestine et du génocide des Palestinien·ne·s de Gaza.À priori, pas grand-chose ne nous permettait de nous retrouver à militer ensemble. Moi, militant ouvrier dans deux groupes trotskystes depuis 50 ans. Syndicaliste en entreprise, en usine durant 12 ans, puis assistant social dans un hôpital psychiatrique. Athée, fils et petit-fils d’assassinés et de survivant·e·s de la Shoah. Et Mustafa, responsable d’une mosquée à Besançon, secrétaire du Conseil départemental du culte musulman du Doubs, dirigeant d’une petite entreprise. Plus jeune que moi de près de 30 ans. Apprendre à lutter ensemble Après le 7 octobre 2023, Palestine Amitié, principale association de solidarité avec le peuple palestinien de Besançon, a appelé à constituer un Collectif Palestine élargi sur la ville, regroupant des dizaines d’associations, de syndicats et de partis politiques.Mustafa et moi nous sommes rencontrés quelques semaines après le 7 octobre 2023, lors d’une réunion du Collectif qu’il avait demandé à intégrer avec plusieurs membres de la communauté musulmane.Nous, les militant·e·s du Collectif, avons appris à nous connaître, à passer outre nos préjugés, et nous avons commencé à militer ensemble.Dans les manifestations hebdomadaires, les actions de boycott de Carrefour, les projections de films autour de la Palestine. Nous avons surtout développé des liens de sororité et de fraternité dans la lutte commune contre le génocide à Gaza. Toutes et tous ensemble dans le…
Texte intégral (1834 mots)

Ce qui ne devait pas arriver
Il y a des rencontres que seule l’Histoire peut susciter.
La rencontre entre Mustafa Cakici et moi-même est de celles-là.
Elle est née du martyr de la Palestine et du génocide des Palestinien·ne·s de Gaza.
À priori, pas grand-chose ne nous permettait de nous retrouver à militer ensemble. Moi, militant ouvrier dans deux groupes trotskystes depuis 50 ans. Syndicaliste en entreprise, en usine durant 12 ans, puis assistant social dans un hôpital psychiatrique. Athée, fils et petit-fils d’assassinés et de survivant·e·s de la Shoah. Et Mustafa, responsable d’une mosquée à Besançon, secrétaire du Conseil départemental du culte musulman du Doubs, dirigeant d’une petite entreprise. Plus jeune que moi de près de 30 ans.


Apprendre à lutter ensemble


Après le 7 octobre 2023, Palestine Amitié, principale association de solidarité avec le peuple palestinien de Besançon, a appelé à constituer un Collectif Palestine élargi sur la ville, regroupant des dizaines d’associations, de syndicats et de partis politiques.
Mustafa et moi nous sommes rencontrés quelques semaines après le 7 octobre 2023, lors d’une réunion du Collectif qu’il avait demandé à intégrer avec plusieurs membres de la communauté musulmane.
Nous, les militant·e·s du Collectif, avons appris à nous connaître, à passer outre nos préjugés, et nous avons commencé à militer ensemble.
Dans les manifestations hebdomadaires, les actions de boycott de Carrefour, les projections de films autour de la Palestine. Nous avons surtout développé des liens de sororité et de fraternité dans la lutte commune contre le génocide à Gaza. Toutes et tous ensemble dans le cadre du Collectif.
Pour moi, cela a été un moment fondateur dans ma vie de militant à Besançon.


Nommer le génocide


J’avais déjà mené de nombreux combats avec des camarades de diverses origines et confessions – dont des musulman·e·s – lorsque je travaillais en usine.
À Besançon, pour la première fois depuis 22 ans, je me battais aux côtés de nombreux et nombreuses musulman·e·s. Moi, militant européen issu du mouvement ouvrier traditionnel, coutumier des cortèges Bastille/République ou de leurs équivalents bisontins.
Nous avons milité ainsi jusqu’à l’automne 2024. Jusqu’au moment où un article publié sur un blog local, par un journaliste autoproclamé qui, en réalité, est un personnage trouble et extrêmement controversé dans la ville, se réclamant de l’antifascisme mais usant de méthodes quasi policières, a mis le feu aux poudres.


Quand le passé revient


Cet individu a rendu publiques des publications internet relayées par Mustafa, s’étalant de 2014 à 2025. Il n’y a aucun problème à dire que ces publications étaient très problématiques.
Ces publications ont déclenché une crise au sein du Collectif. C’était le but recherché par ce journaliste.
La mouvance PCF/CGT, le NPA-A, Solidaires 25, pour ne parler que des groupes les plus connus, à défaut d’être importants localement, ont exigé l’exclusion de Mustafa.
La majorité du Collectif a refusé cette exclusion, tout en lui demandant de s’expliquer sur ses positions passées et présentes. Mustafa a supprimé toutes les publications problématiques.
Cela ne fut pas suffisant pour les organisations citées plus haut, qui quittèrent le Collectif.


Prendre le temps de se dire


À partir de ce moment, bien des membres du Collectif ont manifesté une certaine défiance à l’encontre de Mustafa, sommé régulièrement de s’expliquer, de prouver qu’il n’était ni antisémite, ni homophobe…
Une charte – garante d’une absence totale d’antisémitisme, d’homophobie… – a été constituée ; signée par toutes et tous les membres du Collectif, Mustafa compris, évidemment.
Le Collectif de Besançon était composé de 14 organisations et de nombreuses et nombreux individus venant de divers horizons : religieux·ses musulman·e·s et catholiques, gauche traditionnelle, syndicalistes, trotskistes, associations de défense des droits humains, humanistes…


Ce qui se brise, ce qui tient


Quiconque milite dans une entreprise (cela a été mon cas durant 45 ans), dans une association de parents d’élèves, un collectif de défense de l’hôpital local, dans un mouvement de quartier… connaît cette configuration. On milite pour un but commun. En l’occurrence contre un génocide, malgré nos différences.
Je n’ai fait, au Collectif, que continuer ce que j’ai fait toute ma vie.
Avec des événements marquants comme les deux grèves pour les salaires que j’ai contribué à animer lorsque je travaillais à l’usine Belin/Danone d’Évry (91). L’une d’une semaine, l’autre au printemps 1995, de cinq semaines. Les deux dirigées par des comités de grève réunissant syndiqué·e·s et non-syndiqué·e·s, sous le contrôle permanent de l’assemblée générale des 600 grévistes.
Ces grèves furent victorieuses, et le fait de ne pas être dirigées par des syndicats mais par les grévistes elles et eux-mêmes permit de prendre conscience de la vraie force des travailleurs et travailleuses lorsqu’elles et ils débattent, décident et mettent en œuvre leurs décisions librement et démocratiquement. En toute égalité : hommes, femmes, Français·es ou non, athées ou non, politisé·es ou non. C’est dans ces moments que disparaissent les préjugés.
Plus tard, j’ai continué à l’hôpital. Pour exiger avec les ASH (femmes de ménage des hôpitaux) qu’elles soient reconnues comme membres des équipes de soins, pour organiser collectivement et horizontalement tout le personnel paramédical, administratif, ouvrier… face aux mauvais coups des directions. Pour permettre aux femmes (83 % du personnel hospitalier) d’avoir toute la place qui leur revient dans le syndicat…
L’unité totale dans la lutte, sans aucune distinction de genre, de sexe, de profession, d’appartenance syndicale, de nationalité, de religion, est la condition fondamentale de l’existence même de la lutte, indépendamment de son succès ou de son échec.


Décider, malgré tout


Voilà quelle a été notre politique, à Mustafa, à moi et aux autres camarades sincères, pour mener le combat contre le génocide.
Mustafa a proposé un rendez-vous, sentant bien une défiance à son encontre, à chacune des organisations sortantes, aux individus qui le souhaitaient. Sans aucune réponse.
J’ai été le premier à accepter une discussion de trois heures avec Mustafa.
C’est là que nous avons fait connaissance. Nous avons fait l’inventaire de nos importantes divergences mais aussi de nos convergences fondamentales pour lutter ensemble contre un génocide.
J’ai décidé de me solidariser avec Mustafa face aux attaques et calomnies dont il commençait à être victime. J’ai décidé de ne pas m’appuyer sur ses publications passées – bien que les désapprouvant – pour me battre aux côtés d’un homme au comportement irréprochable jusqu’à aujourd’hui.


Continuer, après


Mustafa a apporté toutes ses compétences au Collectif.
Il a fait vivre BDS Besançon jusqu’à notre exclusion totalement antidémocratique.
Il a organisé une conférence avec les humanitaires de Palmed et de Caravanes solidaires. Une conférence qui a rassemblé plus de 250 personnes à Besançon, l’une des plus importantes affluences.
Mustafa a organisé l’accueil des blouses blanches en grève de la faim, lui-même jeûnant comme les autres militant·e·s.
Il a fait confectionner un martyrologe de milliers de noms et organisé la lecture de ces noms simultanément avec de nombreuses villes…
J’ai découvert l’homme, le militant, l’humaniste, le père de famille.
J’ai changé. Moi, le bouffeur de curés pour qui « la religion est l’opium du peuple », le juif assimilé, trotskiste. J’ai découvert un homme tolérant, ouvert à l’autre. Que demander de mieux dans la vie ?
Une vraie confiance s’est instaurée entre nous. Une vraie franchise aussi pour évoquer nos désaccords.
Notre relation, que l’on peut qualifier d’amicale, a résisté au lynchage médiatique de Mustafa après les publications de StreetPress et Mediapart, suscitées par le journaliste bisontin.
Mustafa s’est excusé publiquement pour ses publications passées. Le Collectif s’est autodissous fin 2025, après la tempête médiatique qui a suivi et sali durablement Mustafa.
Cela n’a en rien signé la fin du combat pro-palestinien à Besançon.
Nous continuons à nous réunir régulièrement. Nous manifestons toujours deux fois par mois. Nous organisons toujours des conférences, dont la dernière avec Raphaël Porteilla, universitaire dijonnais et professeur à l’université de Bir Zeit, en Cisjordanie. Cette conférence a réuni 100 personnes.
Nous sommes allé·e·s manifester à Paris, à Dijon. Nous nous sommes réuni·e·s à quelques-un·e·s autour d’un repas, pour que Mustafa nous raconte ses semaines sur la flottille de l’automne 2025 et l’arraisonnement de son bateau, puis son transfert dans le Néguev par les sionistes.
En fait, tout a continué comme avant la dissolution du Collectif, pour la cause palestinienne, à Besançon.


Ce que la lutte transforme


J’ai souffert pour Mustafa, et souffre encore de son ostracisation de la flottille, après toutes les souffrances qu’il a endurées, de sa mise au ban du milieu militant, presque de l’humanité que certain·e·s semblent lui souhaiter.
Mustafa et moi sommes différents et nous n’avons ni la même culture, ni les mêmes traditions. Il y a des sujets qui pourraient nous fâcher – comme le génocide arménien – mais la lutte contre le génocide des Palestiniens a scellé une proximité, qui n’était pas évidente, entre lui et moi.
Cette amitié a résisté aux attaques, aux calomnies, à la déshumanisation venant de partout – y compris de mon milieu politique et syndical. Elle s’est renforcée dans l’adversité.
J’en suis fier.
L’honneur de Mustafa doit être réhabilité.
C’est le but de cette tribune.
Norbert Nusbaum

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