01.09.2026 à 19:00
Nadia Meziane
Né de la volonté de porter dans l’espace francophone une autre voix sur la Turquie, l’islam et la Palestine, Nouvelle Aube revendique aujourd’hui son identité de média musulman, turc et francophone. Avec plus de 120 millions de vues mensuelles et une audience désormais majoritairement africaine, le média a largement dépassé le cercle auquel certains auraient voulu le cantonner. Dans cette première partie de notre entretien, David Bizet , journaliste et historien revient sur la naissance de Nouvelle Aube, sa ligne éditoriale, les attaques qu’elle suscite et son ambition : être engagé sans renoncer à la rigueur journalistique.

Nadia Meziane : Comment est née Nouvelle Aube ?
David Bizet : Nouvelle Aube est née d’une volonté claire : internationaliser la marque Yeni Şafak dans le paysage médiatique francophone. Ce marché, largement dominé par des rédactions réactionnaires, islamophobes et parfois ouvertement racistes, manquait cruellement d’un espace éditorial qui puisse porter une voix différente, documentée, assumée, mais libre des œillères qui structurent une grande partie du traitement médiatique français sur ces sujets.L’idée était donc de transposer, dans l’espace francophone, l’expérience et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en construisant une ligne éditoriale propre, indépendante de la rédaction turque, pensée spécifiquement pour un lectorat francophone confronté quotidiennement à des récits biaisés sur des sujets comme la Turquie, l’islam et la Palestine.
Nouvelle Aube est aussi née dans un contexte politique inquiétant : celui de la montée de l’extrême droite, de la banalisation des discours fascisants et de la normalisation d’un racisme médiatique qui désigne sans cesse les mêmes populations comme des menaces. Face à cela, notre rôle est de participer à une lutte intellectuelle et éditoriale contre le fascisme, contre l’islamophobie, contre la hiérarchisation des vies et contre toutes les formes de déshumanisation. Il ne s’agit pas seulement d’informer, mais aussi de refuser que certains récits deviennent les seuls récits possibles.
N.M.:Quel besoin cherchiez-vous à combler ?
Le besoin était double. D’un côté, il fallait combler un vide informationnel criant : donner accès, au lectorat francophone, à une couverture fiable et documentée de la Turquie, de l’islam et de la cause palestinienne, des sujets systématiquement déformés ou traités avec un prisme hostile dans le paysage médiatique français dominant. De l’autre, il s’agissait de démontrer qu’on pouvait tenir une ligne éditoriale assumée sans jamais sacrifier la rigueur journalistique. Beaucoup pensent que ligne éditoriale marquée et exigence factuelle sont incompatibles. Nouvelle Aube prouve le contraire, en produisant à la fois des articles journalistiques solides, des contenus exclusifs sur différents terrain sans jamais transiger sur la vérification des faits. Il y avait enfin un besoin plus profond, celui de donner une voix à ceux qui en sont privés. Nouvelle Aube comble ce manque : un espace où l’on peut être rigoureux sans être neutre, engagé sans être malhonnête.
Quelles étaient les ambitions du départ ?
Au départ, l’ambition était avant tout de bâtir une crédibilité solide, article après article. Il y avait aussi l’ambition de couvrir un spectre large : produire à la fois du journalisme de fond, des contenus intéressants afin de toucher un public plus vaste que le seul lectorat déjà acquis à la cause, et des formats pensés pour les réseaux sociaux, là où se joue une bonne partie de la bataille de l’information aujourd’hui. L’idée n’était pas de prêcher uniquement des convaincus, mais d’aller chercher un lectorat plus large, curieux, parfois hostile au départ, et de le convaincre par la solidité du travail plutôt que par le seul discours. Enfin, installer Nouvelle Aube comme une référence incontournable sur les sujets que nous traitons dans l’espace francophone. Un média qu’on ne peut plus ignorer ni disqualifier facilement, précisément parce qu’il a fait ses preuves sur la durée et qu’il s’appuie sur l’expérience et la solidité d’un groupe de presse qui a lui-même traversé trente ans d’histoire mouvementée en Turquie.

Quels sont les obstacles rencontrés en France ?
Le principal obstacle, ce sont les calomnies. Dès qu’un média affiche une ligne clairement pro-Turquie, pro-Islam et pro-Palestine, il devient immédiatement une cible : on nous accuse d’être un organe de propagande, un relais officieux d’un pouvoir étranger, alors même que Nouvelle Aube n’a aucun lien avec la rédaction turque de Yeni Şafak et fonctionne en toute indépendance éditoriale. Mais la nuance n’intéresse pas ceux qui préfèrent disqualifier plutôt que de débattre sur le fond.D’ailleurs, nous ne traitons pas la politique intérieure de la Turquie. Ce qui nous intéresse, ce sont avant tout des sujets variés, capables de parler à notre lectorat francophone. Il est d’ailleurs assez révélateur de constater que ce sont souvent les médias les plus hostiles à la Turquie qui consacrent le plus d’énergie à sa politique intérieure, parfois même davantage qu’à celle de la France.
Ce qui est presque réjouissant, avec le recul, c’est de regarder qui sont précisément ceux qui nous attaquent. On retrouve systématiquement soit des relais proches d’Israël, soit des rédactions qui, par ailleurs, ne traitent quasiment jamais les causes musulmanes, mais trouvent soudain l’énergie de nous attaquer dès qu’on ose en parler.Ce silence sélectif, suivi d’une hostilité tout aussi sélective à notre égard, en dit long : il confirme, en creux, que nous touchons un point sensible et que nous occupons un espace que beaucoup refusent d’assumer.Ce qui rend ces attaques particulièrement ironiques, c’est qu’elles viennent souvent de milieux qui se drapent dans le discours de la liberté de la presse, tout en pratiquant eux-mêmes une forme de censure informelle : écarter, disqualifier ou faire taire toute voix qui sort du cadre convenu sur la Turquie, l’islam ou la Palestine. C’est un paradoxe que j’ai appris à assumer avec le temps, et même à transformer en moteur : si notre existence dérange autant ces acteurs, c’est probablement parce qu’elle révèle leurs propres angles morts.
Nouvelle Aube est un média clairement opposé à l’extrême droite, au racisme, à l’islamophobie et à toutes les formes de déshumanisation. Nous ne soutenons aucun parti politique en France, mais nous défendons des principes : la dignité des peuples, le refus du deux poids deux mesures, la liberté de parole pour ceux que l’on voudrait rendre invisibles, et le droit de nommer les injustices sans être immédiatement caricaturés.Quant aux accusations d’antisémitisme, de radicalisme ou même de nazisme que certains agitent pour nous discréditer, elles relèvent souvent d’une inversion accusatoire. Ceux qui refusent de regarder en face les violences coloniales, les crimes de guerre ou la déshumanisation des Palestiniens préfèrent parfois accuser les autres pour éviter d’interroger leurs propres compromissions. Nous ne tomberons pas dans ce piège. Notre réponse restera la même : travailler sérieusement, documenter, donner la parole, et ne pas laisser l’extrême droite ni ses relais imposer seuls les termes du débat.
À quel moment as-tu eu le sentiment que le média dépassait son public d’origine ?
Le sentiment s’est installé progressivement, à travers plusieurs signaux concordants. D’abord, nous avons vu nos articles circuler bien au-delà du cercle des lecteurs déjà convaincus. Certains contenus étaient repris, commentés ou partagés par des personnes qui ne nous connaissaient pas forcément, mais qui trouvaient chez Nouvelle Aube un angle, une information ou une lecture qu’ils ne voyaient pas ailleurs.Le vrai déclic, c’est aussi d’avoir constaté que certains confrères occidentaux nous lisaient attentivement, au point parfois de nous envoyer des messages. Ce genre de retour ne trompe pas : quand des journalistes d’autres rédactions suivent votre travail d’aussi près, c’est que vous n’êtes plus seulement dans un cercle militant. Vous devenez une référence, y compris pour des personnes qui ne partagent pas nécessairement votre ligne éditoriale.Il faut aussi souligner le rôle de nos lecteurs. Beaucoup de sujets que nous traitons viennent directement d’eux. Certains nous contactent avec des histoires personnelles, d’autres avec des injustices vécues, et d’autres encore parce qu’ils estiment qu’un sujet serait mieux compris, mieux contextualisé et mieux valorisé par Nouvelle Aube que par les médias classiques.C’est ce lien direct avec le public qui nous a permis d’obtenir de nombreuses exclusivités sur des sujets très variés. Et, à un moment, cela a commencé à déranger. Certains confrères ont même tenté de nous discréditer auprès de nos interlocuteurs ou de nos intervenants. Mais, paradoxalement, ce type de réaction confirme aussi que Nouvelle Aube avait franchi un cap : nous n’étions plus seulement observés, nous étions devenus un acteur médiatique avec lequel il fallait compter.

Comment définirais-tu aujourd’hui sa ligne éditoriale ?
Je dirais que Nouvelle Aube est un média francophone, musulman et turc, et j’assume pleinement chacun de ces mots, sans les diluer ni les édulcorer pour paraître plus consensuel.Musulman, parce que notre regard sur le monde s’inscrit dans une sensibilité islamique assumée, sans complexe ni posture défensive. Cela ne signifie pas que nous parlons uniquement aux musulmans, mais que nous refusons de considérer l’islam comme un angle mort, un problème ou un sujet qu’il faudrait toujours traiter de l’extérieur.Turc, parce que nous portons l’héritage et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en fonctionnant en toute indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction turque de Yeni Şafak.Francophone, enfin, parce que notre mission est précisément de porter cette voix dans un espace médiatique qui dépasse largement l’Hexagone : la France, bien sûr, mais aussi la Belgique, la Suisse, l’Afrique francophone et toutes les diasporas qui suivent ces débats de près.Concrètement, cette ligne se traduit par un positionnement pro-Turquie et pro-Palestine assumé. Non pas par militantisme aveugle, mais parce que nous savons d’où nous parlons, ce que nous défendons et quels récits sont trop souvent invisibilisés ou déformés dans les médias dominants.
Nous ne cherchons pas à donner l’illusion d’une neutralité absolue, surtout là où elle n’existe pas. On ne peut pas être neutre face à l’islamophobie, au racisme, à la déshumanisation des Palestiniens ou à la montée de l’extrême droite. En revanche, on peut être rigoureux, honnête, documenté et fidèle aux faits.C’est peut-être cela, au fond, la singularité de Nouvelle Aube : assumer une ligne claire, tout en refusant le sensationnalisme. Nous ne cherchons pas à piéger les personnes que nous interviewons, ni à isoler une phrase pour éclipser l’essentiel d’un reportage. Nous ne gardons pas uniquement ce qui nous arrange pour fabriquer une polémique.Notre ambition est plutôt de restituer les idées avec loyauté, de donner de la profondeur aux sujets et de créer un espace où des voix souvent caricaturées peuvent enfin être entendues sérieusement.
Quel rôle Nouvelle Aube joue-t-elle désormais dans le paysage médiatique francophone ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes aujourd’hui. Nouvelle Aube dépasse les 120 millions de vues mensuelles toutes plateformes confondues. Ce n’est pas rien, surtout pour un média qui, au départ, aurait pu être cantonné à un public de niche. Notre audience se répartit à peu près à 30 % en France, le reste se situant majoritairement en Afrique francophone. Cela montre que nous avons bâti un lectorat bien plus large que le seul public français auquel on aurait pu nous assigner.Cette forte présence en Afrique francophone n’est pas anodine. Elle révèle un appétit immense pour une information qui ne soit ni occidentalo-centrée, ni condescendante, ni prisonnière des réflexes médiatiques parisiens. Sur ce continent, notre ligne trouve une résonance naturelle, parce qu’elle parle à des publics qui veulent être informés autrement, avec d’autres angles, d’autres priorités et d’autres sensibilités. La présence de nos reporters sur place joue aussi un rôle essentiel dans cette proximité.Avec nos interviews, nous touchons également un public plus large que nos lecteurs habituels. Ces formats permettent de sortir du simple article, d’installer une discussion, de donner de la profondeur aux sujets et d’attirer une audience qui ne venait pas forcément chercher un contenu engagé au départ.Aujourd’hui, Nouvelle Aube joue un rôle qu’on ne peut plus ignorer dans le paysage médiatique francophone : celui d’un média qui a démontré, par les chiffres comme par la constance de son travail, qu’une ligne éditoriale assumée peut construire une audience massive, sans sacrifier la rigueur, la liberté de ton ni l’indépendance éditoriale.Il faut aussi rappeler que Yeni Şafak est diffusé en plusieurs langues. Pour marquer notre indépendance vis-à-vis de la rédaction turque, nous avons été la seule édition à ne pas reprendre directement la marque Yeni Şafak. Nous avons choisi d’en traduire l’esprit en créant une nouvelle marque : Nouvelle Aube. Ce choix n’est pas seulement symbolique. Il dit quelque chose de notre positionnement : nous portons un héritage, mais nous construisons notre propre ligne, nos propres sujets et notre propre rapport au public francophone.Chacun peut d’ailleurs constater que les sujets que nous traitons, nos formats et nos priorités éditoriales ne sont pas calqués sur ceux de la rédaction turque. Nouvelle Aube n’est pas une simple déclinaison linguistique. C’est un média francophone à part entière, avec sa sensibilité, son terrain, son public et son rôle propre.

Comment imagines-tu son avenir ?
Je vois plusieurs trajectoires pour Nouvelle Aube, portées par la dynamique déjà enclenchée. La première, c’est la consolidation naturelle de notre audience africaine, qui représente déjà la majorité de notre lectorat. Il y a un potentiel immense à approfondir cette présence et à devenir une référence incontournable pour un continent qui cherche une information qui ne soit ni occidentalo-centrée ni condescendante, et qui partage souvent notre sensibilité sur des sujets comme la Palestine, la souveraineté ou le rapport aux anciennes puissances coloniales.À plus long terme, j’imagine Nouvelle Aube comme un pont durable entre la Turquie et l’espace francophone. Pas seulement sur le plan de l’information, mais aussi comme le symbole de ce qu’un média peut accomplir lorsqu’il assume pleinement son identité, sa ligne éditoriale et son regard sur le monde, sans jamais sacrifier la rigueur factuelle.Pour cela, nous voulons renforcer notre présence sur le terrain, augmenter le nombre de journalistes, aller davantage à la rencontre du public et faire entendre des voix qui sont trop souvent absentes ou mal représentées dans les médias dominants. L’avenir de Nouvelle Aube passe par cette proximité : écouter, documenter, raconter, mais aussi créer un espace où des sensibilités aujourd’hui marginalisées peuvent s’exprimer avec sérieux et dignité.C’est d’autant plus nécessaire que, dans le contexte français actuel, la liberté d’opinion est souvent proclamée comme un principe, mais beaucoup moins garantie lorsqu’elle sort du cadre dominant. Certaines positions, notamment sur la Palestine, l’islam, la Turquie ou la critique de l’extrême droite, sont immédiatement caricaturées ou suspectées. Nouvelle Aube a donc vocation à devenir un espace francophone capable de tenir cette ligne avec calme, constance et exigence.

03.08.2026 à 19:31
Lignes de Crêtes
Le collectif Lignes de Crêtes apporte son plein soutien au Collectif La Méandre, menacé d’expulsion des anciens hangars du Port Nord de Chalon-sur-Saône. Il appelle à signer massivement la pétition demandant l’abandon de cette procédure et la régularisation du lieu.
Installée au Port Nord en 2011, La Méandre fait vivre une ancienne friche portuaire de 1 500 m² en bord de Saône. Le Collectif en a fait un espace autonome de création, de rencontre, de fête et de refuge, ancré dans la mémoire industrielle, ouvrière et populaire de la ville. Sa compagnie emploie chaque année une cinquantaine d’artistes et de technicien·nes. Plus de soixante projets de création et une trentaine d’événements publics y sont accueillis chaque année.
Ce travail patient, nourri de créations, de fêtes et de solidarités, a fait de La Méandre un lieu à part entière de la vie culturelle et populaire chalonnaise.
Un lieu culturel emblématique menacé d’expulsion
Après la décision de la CCI de ne pas renouveler son bail, La Méandre occupe les hangars sans droit ni titre depuis le 1er janvier 2025. Le 22 juillet 2026, un commissaire de justice est venu constater cette occupation en vue d’une procédure d’expulsion.
Nous soutenons sans condition les demandes portées par le Collectif :
· l’abandon immédiat de la procédure d’expulsion ;
· la réouverture d’un dialogue avec la CCI, la Ville de Chalon-sur-Saône, le Grand Chalon, la préfecture et Voies navigables de France ;
· la régularisation de la présence de La Méandre par une convention d’occupation ;
· une prise de position claire et publique de chacune de ces institutions.
L’absence actuelle de titre d’occupation ne peut effacer quinze années d’utilité culturelle et sociale. Elle impose au contraire aux propriétaires et pouvoirs publics de rechercher une solution permettant à La Méandre de poursuivre son activité.
Une fête de clôture encerclée puis réprimée
Quelques jours après l’annonce de la procédure d’expulsion, La Méandre a subi une intervention policière d’une violence effrayante.
Organisée à La Méandre depuis 2018, la fête du dernier soir de Chalon dans la rue rassemble artistes, équipes techniques, professionnel·les du spectacle et festivalier·es. Le 26 juillet 2026, elle était aussi devenue une fête de soutien au Collectif.
Ce soir-là, une vingtaine de policiers municipaux et nationaux et de membres de la BAC ont bloqué les accès au Port Nord vers 1 h 30. Face à ce déploiement, La Méandre a agi avec responsabilité : ses membres ont maintenu le dialogue avec les autorités, assuré un travail de médiation et organisé eux-mêmes le départ du public dans le calme.
Les CRS ont pourtant chargé sur le quai, sans sommation ni nouvelle possibilité de dialogue. Des membres du Collectif ont été frappés, insultés et contraints de se réfugier dans les hangars. Des personnes qui quittaient les lieux ou rejoignaient leur véhicule ou leur hébergement ont également été poursuivies, frappées et exposées à des tirs de gaz lacrymogène, y compris à proximité de tentes et de caravanes.
Le Collectif fait état de nombreuses blessures par contusion et de deux interpellations. Contrairement à ce qu’a affirmé la préfecture, aucune barricade n’avait été dressée et le public se dispersait sans opposer de résistance. La Méandre a depuis mis en place une ligne d’écoute, de soin et d’orientation pour les personnes marquées par ces violences.
Nous dénonçons ces faits graves, qui témoignent une nouvelle fois d’un usage irraisonné de la force contre des citoyen·nes. Nous demandons aux autorités de rendre publiquement compte des ordres donnés et des raisons ayant conduit à déployer une telle violence contre un public qui quittait les lieux. Les responsabilités doivent être établies et ces violences clairement condamnées.
Cette intervention ne visait pas seulement une fête. Elle a réprimé une manifestation de solidarité avec un lieu menacé d’expulsion. Elle porte ainsi atteinte aux libertés de réunion et d’expression, comme au droit de se mobiliser contre une décision contestée. Danser, se retrouver et faire la fête peuvent aussi être des manières de prendre la parole, de faire corps et d’affirmer un refus politique.
Un nouveau recul des libertés publiques
La répression de cette soirée s’inscrit dans un mouvement plus large visant les cultures festives autonomes. Depuis la loi sur la sécurité quotidienne de 2001 et l’amendement Mariani, les free parties sont soumises à un régime d’exception autorisant interdictions préventives, dispersions et confiscations du matériel de sonorisation.
Le texte RIPOST, adopté par le Parlement le 21 juillet 2026 mais non encore promulgué, en raison de la saisine du Conseil constitutionnel, franchit une nouvelle étape. Il abaisse de 500 à 250 personnes le seuil de déclaration et prévoit jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour l’organisation d’un rassemblement musical non déclaré ou interdit. La simple participation pourrait être punie de six mois de prison et de 7 500 euros d’amende.
Nous dénonçons un texte qui transforme organisateur·ices et participant·es en délinquant·es. Au-delà des free parties, il renforce une conception de l’ordre public qui autorise à traiter toute fête libre, autonome ou militante comme une menace à prévenir et à réprimer.
Défendre La Méandre, c’est défendre une liberté commune
La menace d’expulsion et la répression de la soirée de soutien font partie d’une même séquence qui vise à fragiliser un lieu, puis à tenter d’étouffer la solidarité qui se forme autour de lui.
Défendre La Méandre, c’est défendre le droit de créer, de se rassembler, de danser et de faire la fête. C’est aussi défendre le droit de contester, d’exprimer sa solidarité et de résister collectivement. C’est défendre les lieux qui rendent à la vie collective des espaces délaissés et font vivre une culture fondée sur l’hospitalité, la solidarité et la responsabilité collective.
Nous appelons toutes les personnes, associations, organisations culturelles, syndicales et politiques attachées aux libertés publiques à soutenir La Méandre, à relayer son combat et à signer sa pétition :
Signer la pétition pour l’arrêt de la procédure d’expulsion et la régularisation de La Méandre
A Chalon sur Saône, pas de Port Nord sans La Méandre.
La Méandre vivra.

23.07.2026 à 12:35
François Burgat
Pourquoi, sur Mediapart comme au Caire, on dit « Vive la Palestine » le matin, et « A bas les Palestiniens » le soir.

Où la très fragile solidarité occidentale à l’égard de la Palestine prend-elle systématiquement fin ?
Où la duplicité d’un grand nombre de gouvernants arabes à l’égard de la Palestine plante-t-elle ses profondes racines? Pourquoi le surréalisme de l’accord de capitulation imposé au Liban laisse-t-il de marbre tant d’observateurs régionaux ? Ce dernier bastion de la “Hasbara”, c’est celui de la criminalisation émotionnelle, irrationnelle, aveugle, sectaire du Hamas (ou de ses homologues dits “islamistes”) . Pourquoi cette représentation résiste-t-elle alors que tant d’autres récits israéliens ont perdu leur crédibilité ? Croisé au Caire en 1990, un journaliste essayiste français, (biographe de Hô Chi Minh, qu’il avait essayé de dédiaboliser dans l’opinion française) répondit à une allusion que je faisais à la répression consensuelle dont le Front Islamique de Salut algérien était la cible après ses succès électoraux, en me disant : “François, j’ai fait tout le chemin jusqu’à Nasser, ne me demandez pas d’aller plus loin”. “Plus loin” voulait dire : “de Nasser ou des baathistes au FLN algérien, j’ai reconnu la génération des nationalistes arabes dits “laïques”, ne me demandez pas de faire preuve d’empathie à l’égard de leurs challengers/successeurs… islamistes”. De fait, sur le terrain de la compréhension de la Palestine, la majorité des intellectuels et militants européens semble être demeurée, dans un même état d’inachèvement de la reconnaissance de l’Autre.
Les progressistes français veulent bien “aimer les arabes”, mais encore faut-il qu’ils ne soient pas vraiment “musulmans”. Du centre jusqu’à l’extrême gauche, ils veulent bien ainsi aider les Palestiniens mais…à se libérer du Hamas autant sinon plus qu’à se libérer de l’occupant sioniste. Ils semblent avoir achevé la décolonisation de leur regard jusqu’au nationalisme arabe, mais non jusqu’à l’islam politique. Le Palestinien demeure acceptable tant qu’il parle le langage de la gauche, du marxisme ou du nationalisme ; il cesse de l’être dès qu’il mobilise celui de la religion.
Cette contre-performance de l’intelligentsia occidentale en général mais française en particulier m’a été décrite et dénoncée par certains de ceux qui en ont été les victimes. Au Caire, en 1992, le grand Tarek al Bishri, immense magistrat égyptien dont la trajectoire intellectuelle et politique d’abord nassériste l’avait progressivement conduit jusqu’à une certaine proximité avec les Frères Musulmans, me fit remarquer : « Tant que nous avons exprimé nos ambitions nationalistes et émancipatrices avec le langage du marxisme ou du nationalisme, il se trouvait toujours en Occident une famille politique, les Chrétiens, les Communistes ou d’autres, même à droite, pour nous comprendre, parfois même nous soutenir. Dès lors que nous avons employé, pour exprimer très exactement les mêmes attentes, le lexique de la religion musulmane, la rupture est devenue totale. Nous étions seuls”.
Les mêmes aspirations, y compris les plus “profanes” d’entre-elles, deviennent ainsi inaudibles lorsqu’elles s’expriment dans un vocabulaire “islamique”.
Au même titre que tous ceux qui avaient entrepris d’affirmer la légitimité de leur «parler musulman», j’ai moi-même, en tant que chercheur, toutes proportions gardées, été stigmatisé et ostracisé pendant de longues années sous l’accusation d’empathie avec cet objet “islamiste” que je m’étais refusé à criminaliser. Quel est le secret de la longévité de blocage ? Il est paradoxalement relativement simple : le prurit anti-islamiste est tout d’abord ancré en profondeur dans l’imaginaire colonial des Occidentaux. Les islamistes sont “pires” en effet que les nationalistes de la première génération puisqu’ils ne refusent pas seulement de respecter les limites des “indépendances” et des “nationalisations” mais, tout autant, d’user de ce lexique même que l’Occident pensait avoir imposé comme unique moyen d’expression de l’universel. ”Islamisme” ? Une déclaration d’indépendance impossible à avaler ! Dans le domaine légitimement sensible des droits de la femme, les islamistes portent seuls la responsabilité du conservatisme social dont les élites dites “occidentalisées” se sont très formellement et très sélectivement abstraites.
L’autre vrai secret est sans doute que l’anti-islamisme des Occidentaux reçoit de très précieux encouragements de l’étranger.
Sans surprise d’Israël – qui bien sûr n’est en rien “étranger” à l’Occident – et dont on connaît la façon terriblement efficace, pour discréditer la résistance à son expansionnisme, de la “dépolitiser” et pour ce faire de la confessionaliser : “les Palestiniens nous résistent non point parce qu’ils sont occupés mais parce qu’ils sont musulmans.” Pour mesurer l’inanité de l’argumentaire israélien, il suffit pourtant de rappeler que son suprémacisme n’a aucunement attendu l’”islamisation” de la résistance palestinienne pour la criminaliser. Ou qu’il réprime la Cisjordanie où aucun Hamas ne regne, avec la même bestialité. Et de se souvenir de la comparaison assénée par le général Sharon aux Occidentaux, en 2001, au lendemain des attentats du WTC, c’est à dire bien avant l’émergence du Hamas : “Vous avez Ben Laden, nous avons… Yasser Arafat”.
Mais le pire est sans doute que l’anti-islamisme obsessionnel des Occidentaux reçoit de puissants encouragements depuis le cœur même des sociétés où cet islamisme s’enracine. Le discours épidermiquement “anti-Hamas” ou “anti-Hizbollah” produit dans le monde arabe ne le cède en rien à son homologue occidental et israélien en irrationalité et en “dépolitisation”. L’anti-islamisme structurel est bel et bien devenu la panacée de nombre de pouvoirs autoritaires en butte à des résistances populaires. Tandis que les raccourcis islamophobes de la classe politique française mobilisent la haine de l’étranger oriental pour lutter non point contre le spectre qu’ils qualifient de “spectre du populisme” (qui s’associe moins complètement à la condamnation des leaderships islamistes) mais contre celui de l’alternative démocratique qui malménerait leur pouvoir. A l’ombre des régimes autoritaires arabes, de Sissi en Egypte à Ben Salmane en Arabie sans oublier bien sûr, celui des Emirats de Ben Zayed, la criminalisation de n’importe quel opposant/résistant labellisé “islamiste” est un produit de très grande consommation : il sert aussi bien à l’intérieur que dans la communication avec les Européens.
Reçu il y a quelques mois chez un dirigeant libyen qui voulut sans doute affirmer sa proximité avec un interlocuteur occidental qu’il ne connaissait pas, j’eu la surprise de l’entendre évoquer les dirigeants du Hamas, comme “les plus grands criminels de l’Histoire”.Le Hamas peut être critiqué, comme toute organisation politique. Mais faire de cette critique la condition préalable à la reconnaissance des droits fondamentaux des Palestiniens revient à suspendre l’universalité même du droit. Aucun peuple ne se voit reconnaître son droit à l’existence à condition de choisir d’abord les dirigeants qui conviennent à ses voisins ou aux puissances étrangères. Les Palestiniens ne font pas exception. Leur représentation politique leur appartient. À nous revient seulement une responsabilité : défendre leur droit de choisir librement leurs représentants et, plus urgemment encore, leur droit d’exister.
François Burgat (paru en langue arabe sur Al. Jazeera net)
illustration de couverture : quelques unes des dernières victimes du « cessez le feu » israélien.