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▸ Les 11 dernières parutions

26.03.2026 à 08:00

« L’infini des possibles » cinématographiques

Dans La Disparue du cinéma , la romancière, poétesse et photographe Laurence Mouillet, également rédactrice pour Arte, prend un fait divers qui bouleversa Strasbourg il y a une trentaine d’années, et le transforme en une fiction poignante – mais elle ne s’arrête pas là, et c’est justement ce qui fait tout le prix de son livre. « Claire a vingt ans », nous dit la quatrième de couverture. « Elle est étudiante et travaille dans un cinéma en fin de semaine. Un jour de mai 1995, sa collègue Sandra sur le point d’accoucher disparaît . » Cela suffirait à faire un roman policier, un thriller, un drame psychologique. Ce très bref résumé ne nous dit pas tout cependant : car, au-delà de ce noyau narratif, Laurence Mouillet nous donne surtout à découvrir à la fois sa vision du monde cinématographique et sa vision cinématographique du monde. Et cela rejaillit sur son écriture même, où elle pratique volontiers des techniques optiques comme la vue à vol d’oiseau. Un récit bien monté « J’ai compris plus tard : on ne voit une personne dans son ensemble que lorsqu’elle s’éloigne et qu’elle devient minuscule », dit l’exergue, emprunté à Alberto Giacometti. C’est nous inviter à lire ce récit nous aussi avec une certaine distance. Cette question de la distance est d’ailleurs omniprésente : distance entre le narrateur et les personnages, distance entre l’événement qui a déclenché le récit et ses conséquences (on pourrait appeler cela, tout simplement, le suspense), distance aussi entre les différentes séquences du livre. Car ce livre a tout d’un récit bien monté . Le cinéma y est partout, il y pervertit (au sens heureux du terme) tout. Par moments, le lexique est technique, mais c’est seulement pour rapprocher « une succession d’émotions à la cadence des vingt-quatre images par seconde ». Le cinéma est une boîte à fictions qui, jointe au fait divers, réveille en chacun la Shéhérazade qu’il porte en lui : « La disparition de Sandra fait parler et l’écho des voix se répercute de loin en loin. Les collègues, les familiers du cinéma, les curieux qui ont ouï dire, chacun y va de son commentaire. Les hypothèses les plus folles, les plus sordides, les plus racistes, les plus sadiques circulent. Tous les registres de l’horreur sont convoqués. » Il n’y a pas de limite au désir de raconter, au désir d’imaginer, semble nous dire l’auteure. Le tout, pour autant, ne forme pas un livre inutilement savant, que ce soit dans ses références ou dans sa structure d’ensemble. Ce qui le rend convaincant, si l’on peut dire, c’est d’abord les personnages, qui tous, principaux ou secondaires, sont attachants, voire fascinants. Claire n’arrête pas de se faire des films ; Lionel se sent mieux au cinéma que chez lui ; et puis il y a Marianne à la « coupe garçonne », Hélène la « blonde platine tendance post-punk », ou encore Jacques et Annie, qui, « très amoureux, gardent pourtant comme une distance » (on y revient) « polie l’un vis-à-vis de l’autre ». On suit les personnages dans l’intimité de leur imagination – consciente ou mécanique : « Instinctivement, Claire se met à l’affût. Son stylo esquisse des dessins automatiques. » Eux-mêmes, d’ailleurs, s’interrogent (habitués qu’ils sont à découvrir derrière les images réputées superficielles du cinéma les profondeurs de l’âme humaine) sur les raisons profondes des attitudes en apparence les plus anodines de la vie quotidienne : « Quel intérêt a-t-il à formuler cette phrase exactement comme ça ? », se demande de la sorte Claire au sujet de Lionel. Le livre, en fait, sait atteindre une forme d’évidence, et nous faire découvrir la part la moins abstraite des personnages, au moyen de techniques élaborées. Quand, par exemple, l’auteure décrit Claire qui nage, on a accès à la fois au mouvement fini, aussi limpide que l’eau où il se déploie, et à la décomposition de chaque geste, dans une superposition qui n’est pas sans faire penser à Eadweard Muybridge et à son zoopraxiscope, ou à la chronophotographie d’Étienne-Jules Marey : « Claire nage. Elle nage la brasse. Mue par le besoin impérieux de s’étirer, d’allonger ses muscles, de ressentir sa mécanique interne fonctionner, de sentir la plus petite des alvéoles de ses poumons expulser l’air vicié. L’eau effleure chaque millimètre carré de sa peau. Son corps entier est aimanté par une extrémité de la piscine, son esprit, lui, est absorbé par lui-même. Elle fait des lignes. Sur 25 mètres de long . » Et Laurence Mouilet de se saisir de cette expression, « faire des lignes », pour filer la comparaison avec l’écriture. Une comparaison d’autant plus convaincante que son écriture à elle allie, comme la nage telle que la pratique Claire, une très grande conscience des gestes qui la composent et une étonnante fluidité : « Faire des lignes. Comme avec sa machine à écrire portative reçue pour ses 10 ans. Des lignes sur papier blanc. De gauche à droite. Gling ! À la ligne. » Illusion et vérité Rien de plus logique, d’ailleurs, que cette alliance (en surface seulement contradictoire) de la technique et du « naturel » : le cinéma, en effet, est un lieu à la fois d’illusion et de vérité. La vie intérieure des personnages du roman est d’ailleurs profondément marquée par cette dualité. Loin de céder à l’évidence des images et des mots, ils doutent, ils creusent. Cela donne lieu, par endroits, à d’émouvantes professions de foi, ou à de beaux aphorismes : « Il suffirait d’affirmer cette force des mots pour établir sa propre vérité » ; « L’imposture involontaire crée une gêne ». Sans cesse, les figures que dessine Laurence Mouillet naviguent entre présence et absence – et l’on remarque alors aussi la prégnance de l’imaginaire photographique dans ce récit de l’évanouissement. Introuvable, Sandra sature pourtant le livre comme la vie des personnages d’une présence plus incontestable que jamais : « Bizarrement, la disparition inexpliquée de Sandra la rend plus présente dans l’existence de Claire. » On songe inévitablement à l’ombre qui fait ressortir la lumière, au noir qui met le blanc en valeur, dans une dialectique obsédante qui, bientôt, provoque une sorte de tournis fantastique : « Cependant, la mémoire a commencé son travail de sape : le visage vivant de Sandra se fixe maintenant avec l’expression de la dernière photo imprimée dans le journal. Souriante, la tête légèrement baissée, une mèche sombre tombant sur son visage. […] Claire s’est habituée à cette absence comme on s’habitue au mystère. Une fois établi, ancré dans les profondeurs, farouche, il demeure tapi pour rejaillir de temps en temps à travers le tissu des rêves, la nuit ; dans les ombres entre chien et loup ; et dans les sursauts à tout moment . » Les vertiges libérateurs de l’art Et l’on comprend ainsi que, décidément, au-delà du fait divers tragique qui fournit au récit son stimulus initial, ce que nous raconte Laurence Mouillet, c’est l’insondable vertige de l’art. Vertige que la photographie et le cinéma sont particulièrement capables de susciter ; mais que la littérature n’est pas moins à même de nous faire ressentir – et Claire le sait de reste, elle à qui il faut « de gros livres dont on a du mal à ressortir, quand on en sort  ». Pour autant, La Disparue du cinéma n’est pas un récit de l’enfermement dans la chambre ou la salle obscure, ni dans le labyrinthe de la bibliothèque. Car, en fin de compte, l’art – que ce soit celui des images visuelles ou celui des images verbales – se révèle libérateur. Claire, ainsi, déménage à Berlin, où elle se promène « le Minolta de son père accroché à son cou » : « Elle photographie. Ici une perspective à contre-jour, là des passants, un visage, la pluie qui tombe, des reflets dans une vitrine, les nuages, un détail. » Et, dans la capitale allemande « réunifiée », en une « matinée blanche comme une feuille de papier » (ce sont les derniers mots du récit), elle fait alors l’expérience de l’autre grand pouvoir de l’art, qui ne nous ensorcèle pas seulement, mais nous délivre aussi, et nous invite à explorer, selon une formule-clé du livre, « l’infini des possibles ».
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22.03.2026 à 09:00

Poulenc et Escaich au Théâtre des Champs-Élysées

Au Théâtre des Champs-Élysées, la soirée réunissant La Voix humaine de Francis Poulenc et Point d’orgue de Thierry Escaich offre un diptyque d’une rare intelligence dramaturgique. Conçu comme un jeu de miroirs entre deux époques et deux écritures musicales, le spectacle imagine la prolongation du célèbre monologue conçu par Jean Cocteau : après la solitude déchirante de la femme abandonnée, la scène s’ouvre à une confrontation à trois, comme si la musique elle-même cherchait autant à prolonger qu’à réparer la fracture du couple. La première partie, portée par la partition de Poulenc, reste un moment de théâtre musical d’une intensité insoutenable. Dans cet opéra en un acte, une femme tente de maintenir un lien fragile avec l’homme qui la quitte, suspendue à un téléphone devenu l’instrument d’une tragédie intime. La musique se plie aux inflexions de la parole, tantôt délicate, tantôt hargneuse, exposant toutes les nuances de la détresse d’un amour obstiné. La seconde partie, Point d’orgue , mise en musique par Escaich d’un texte d’Olivier Py, se présente comme la résonance contemporaine de ce cri solitaire. Le monologue s’y mue en affrontement : la voix masculine, longtemps absente, fait enfin irruption, transformant la scène en lieu de dévoilement et de vérité. Py a adopté la métrique du dodécasyllabe, et l’oreille, attentive à ces quasi-alexandrins, perçoit immédiatement la pulsation. Il en naît un effet saisissant, comme si surgissait, à travers cette écriture tendue, l’écho inattendu d’un Péguy traversé par une énergie pasolinienne… La mise en scène d’Olivier Py accompagne ce passage de l’isolement au dialogue avec une grande sobriété. Elle laisse respirer la musique et le texte, tout en donnant au spectacle une cohérence dramaturgique rare : ce qui n’était qu’une voix esseulée devient peu à peu une conversation impossible. Loin de trahir l’esprit de Poulenc, Escaich prolonge l’émotion initiale grâce à une écriture orchestrale dense et lumineuse, où l’échange entre les trois protagonistes prend une dimension presque métaphysique. L’écriture est foisonnante, faite d’éléments hétérogènes dialoguant, s’entrelaçant et se heurtant, comme pour mieux rendre la complexité des personnages. Une même chanson, placée au début et à la fin de l’œuvre, agit tel un fil conducteur et irrigue l’ensemble de l’opéra. Le compositeur a de temps à autre inséré des irruptions stylistiques inattendues — un jazz déstructuré, une évocation de tango —, tandis qu’un choral structure et nourrit plusieurs épisodes. Les contrastes d’atmosphère se trouvent intensifiés par une orchestration kaléidoscopique riche en timbres et en effets : le clavecin distille une ironie mordante, le xylophone vient idéalement ponctuer le discours, les cuivres éclatent en appels tantôt rugueux, tantôt chaloupés, tandis que les cordes s’envolent en vastes masses compactes. L’univers harmonique, majoritairement ancré dans la tonalité, s’ouvre à la tension, renouvelant sans cesse l’écoute grâce à la diversité des traitements vocaux : du récitatif à la vocalise, en passant par de courts ensembles. La distribution sert admirablement le projet. La présence scénique incandescente de Patricia Petibon donne à l’héroïne une intensité presque palpable, tandis que Jean‑Sébastien Bou et Cyrille Dubois enrichissent la seconde partie d’une puissante tension dramatique. Sous la direction d’Ariane Matiakh, l’Orchestre National de France déploie des couleurs orchestrales d’une grande finesse, passant avec naturel du lyrisme douloureux de Poulenc à la modernité expressive d’Escaich. Théâtre des Champs-Élysées. Du 9 au 17 mars 2026
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18.03.2026 à 11:00

Explorer le Maghreb : les défis d'une région en mouvement

Comprendre le Maghreb depuis la Préhistoire jusqu'à nos jours s'avère être une tâche complexe. En effet, les frontières sont récentes, et malgré une langue et une histoire communes, la région n'apparaît pas forcément comme un espace homogène. La géographe Anne-Adélaïde Lascaux et l'historien Benjamin Badier proposent un atlas pour saisir toute la complexité du Maghreb.    Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur vos parcours de recherche respectifs et préciser les principaux objets et terrains qui structurent vos travaux ? Anne Lascaux : Je suis géographe, spécialiste des migrations, avec comme terrains de recherche les espaces ruraux, en France et au Maroc. Ma thèse s’est intéressée aux trajectoires entrepreneuriales d’anciens ouvriers agricoles marocains en Provence. Mes travaux de recherche actuels portent sur l’autonomisation des travailleurs agricoles dans le système de la migration temporaire sur plusieurs générations, avec une focale sur la région de Meknès. Benjamin Badier : Je suis pour ma part historien, spécialiste de l’histoire du Maghreb contemporain. Ma thèse portait sur la monarchie marocaine durant la colonisation et la décolonisation, à travers la figure du roi Mohammed V. Mes recherches portent actuellement sur une histoire croisée des décolonisations marocaine et tunisienne dans leur contexte maghrébin. Notre atlas associe donc une géographe et un historien. Cela explique que sa première partie soit consacrée à l’histoire longue du Maghreb, de la Préhistoire aux décolonisations. Les trois parties suivantes proposent une approche des sociétés maghrébines contemporaines par les sciences sociales (science politique, géographie, sociologie, anthropologie). On retrouve ainsi des thèmes phares comme les mobilisations politiques, les migrations, le travail, les rapports de genre ou encore les cultures populaires. Nous nous sommes répartis les thématiques selon nos spécialités et appétences, mais l’ensemble de l’ouvrage a été conçu par une collaboration constante entre nous, ainsi qu’avec le cartographe Guillaume Balavoine. Étant tous les deux à la fois chercheurs et enseignants, nous avions constaté un manque de supports pédagogiques concernant cette région du monde. Alors que les cours à l’université concernant les Suds, la Méditerranée ou encore les mondes musulmans ne sont pas rares, les manuels disponibles étaient souvent anciens ou incomplets et il était difficile de trouver des cartes sur la région. Nous avons voulu actualiser les données disponibles et présenter un panorama de cette région encore trop mal connue et mal comprise, afin de donner envie aux étudiants et aux collègues, mais aussi au grand public, de la découvrir au-delà du fait colonial et des clichés orientalistes.   Votre atlas interroge la définition même du Maghreb comme espace géographique et historique. Comment avez-vous arbitré entre les différentes définitions possibles ? Pourquoi avoir retenu cette délimitation du Maghreb, qui inclut la Libye et la Mauritanie ? Nous ne voulions pas considérer le « Maghreb » comme une évidence. Cette région a été définie et désignée de multiples manières. L’expression « Afrique du Nord » est encore courante ; elle présente l’intérêt de nommer la région par sa position continentale, mais elle conserve en France une connotation coloniale — d’autant que la Libye et l’Égypte n’y sont pas intégrées la plupart du temps. Une autre désignation possible, bien plus rare, est celle de « Tamazgha », le territoire des Amazighs, qui est utilisée par les militants berbères. Découper et nommer un territoire est donc toujours un acte politique. En ce qui nous concerne, nous avons retenu l’expression de « Maghreb », car il s’agit de la dénomination la plus courante aujourd’hui. Si le mot provient de l’arabe médiéval, il faut attendre la deuxième moitié du XX e siècle pour qu’il s’impose en arabe moderne ( al-maghrib al-‘arbi ) et en français. Dans cette dernière langue, le Maghreb est couramment compris comme l’ensemble formé par le Maroc (avec ou sans le Sahara occidental), l’Algérie et la Tunisie, soit les trois territoires anciennement colonisés par la France. Il existe une définition plus large, le « Grand Maghreb », qui inclut la Mauritanie et la Libye, au nom d’une unité historique, d’identités partagées (berbérité, arabité, islamité) et d’évolutions sociologiques proches, même si chacun de ces critères peut être débattu. Tout au long de l’atlas, à travers les cartes, nous discutons les limites du Maghreb, qui ne se cantonnent pas forcément aux frontières étatiques. La Libye, par exemple, apparaît tantôt comme aux confins du Maghreb, tantôt comme un espace de transition entre cette région et l’Égypte, tournée vers le Moyen-Orient. Pour toutes ces raisons, nous avons opté pour une définition ouverte et variable du Maghreb, adaptée à notre fil rouge, qui est l’intégration de la région à l’échelle globale. Nous avons travaillé avec une définition et des limites souples, et nous avons traité, selon les thématiques, aussi bien du Maghreb à trois États que du Maghreb à cinq. Nous voulions sortir du cliché d’une région isolée, pour la penser au contraire dans ses liens avec d’autres espaces, comme le Moyen-Orient (puisque maghrib signifie en arabe « ce qui est à l’ouest », relativement au machriq ), la Méditerranée, ou encore le reste du continent africain. Plutôt que de l’analyser comme un espace clos, cette approche nous a conduit à appréhender le Maghreb comme la superposition des différentes aires géographiques auxquelles il peut être rattaché. Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la réalisation de l’atlas ? Avez-vous adopté des démarches innovantes et intégré des sources inédites ? Nous avons été confrontés dès le départ à plusieurs difficultés. L’une d’entre elles tient à la littérature scientifique existante, puisqu’il s’agit avant tout d’un ouvrage de synthèse. Il existe de nombreux spécialistes du Maghreb, dans toutes les disciplines, mais la région est moins étudiée que d’autres, comme le Moyen-Orient. Par ailleurs, certaines périodes (la colonisation) et certains territoires (les métropoles) ont bénéficié de plus d’attention, aux dépens d’autres thématiques ou régions, comme les espaces ruraux. L’atlas reflète l’état de la recherche, surtout francophone, sur le Maghreb. Il nous était impossible de couvrir l’ensemble des territoires, mais nous avons cartographié des espaces et des thématiques représentatifs de phénomènes géographiques généraux. L’accès aux données pour réaliser les cartes et les infographies a constitué une autre difficulté. Les États du Maghreb disposent dans l’ensemble d’instituts statistiques efficaces, mais dont les méthodes et les échelles de précision ne coïncident pas toujours. Si le Maroc a publié des résultats détaillés de son dernier recensement (2024), les chiffres disponibles pour l’Algérie sont souvent plus anciens. Quant à la Libye, sa situation politique depuis 2011 compromet la production de données. Nous nous sommes donc souvent rabattus sur les données produites par les institutions internationales, comme la Banque mondiale. Enfin, et il s’agit d’un reflet de la nature autoritaire des différents régimes, certaines sources comme les sondages n’existent pas, si l’on excepte les travaux de l’Arab Barometer. Cartographiquement, la principale difficulté était évidemment la question sensible du Sahara occidental. C’est l’exemple archétypique de conflit cartographique, le Maroc refusant toute représentation considérée comme « partielle » de son territoire national (à ce seul titre, l’atlas est invendable au Maroc). Plutôt que de chercher à refléter les ambitions de tel ou tel acteur, nous avons choisi de représenter une réalité géographique : le Sahara occidental est toujours contesté, son statut international reste incertain, et son territoire partagé et militarisé. Sur les cartes, la région est donc délimitée par plusieurs lignes en pointillés. Comme tous les atlas Autrement, chaque thématique est abordée dans une double page par un texte de synthèse illustré de deux à trois infographies très colorées. Certaines étaient attendues, comme la carte du Rif, le conflit au Sahara occidental ou le plan d’Alger. Parfois cependant, lorsque les sources disponibles ne nous permettaient pas d’avoir une représentation spatiale suffisamment aboutie, nous avons dû concevoir des cartes inédites, comme celle des massacres durant la guerre civile algérienne, les croquis sur la mobilité des femmes en milieu urbain ou des chansons dans le monde arabe. Nous avons aussi cherché à représenter des espaces moins attendus, comme la ville de Zouerate en Mauritanie ou l’arrière-pays rural tunisien. Nous avons cherché à diversifier le format des cartes et des infographies : graphiques, schémas, coupes transversales, modèles et cartes en anamorphoses. L’idée était d’illustrer, formellement, la diversité du Maghreb et d’en proposer de nouvelles représentations. Les transformations socioculturelles (urbanisation, jeunesse, migrations) sont centrales dans votre analyse. Quel panorama peut-on en dresser dans le Maghreb contemporain ? Quels en sont les défis ? Notre intention était de sortir des images communément associées au Maghreb. Trop souvent, les représentations sur cet espace se réduisent à des clichés orientalistes ou portent sur des préoccupations sécuritaires ayant trait à l’islam, au djihadisme, aux migrations en Méditerranée. Tous ces thèmes sont bien sûr traités dans l’atlas, mais du point de vue des sociétés maghrébines et sans y résumer la région. Nous avons ainsi voulu dresser le portrait de sociétés en mouvement, avec une attention particulière portée aux Maghrébins eux-mêmes, depuis le Maghreb et les diasporas. Loin d’être figées, les sociétés maghrébines ont beaucoup évolué ces dernières décennies, avec une accélération des évolutions au tournant des années 2000. Les jeunes générations sont le miroir de ces transformations : la majorité des habitants sont désormais urbains et la scolarisation est la norme, avec une progression considérable du nombre de diplômés du supérieur. Partout, les normes familiales ont été recomposées et le statut de la femme a évolué : l’âge du premier mariage a reculé (il avoisine les 30 ans, contre moins de 18 en 1960), le nombre d’enfants par femme a diminué (le Maroc et la Tunisie sont passés en dessous du seuil de renouvellement des générations au début des années 2020) tandis que les femmes entrent progressivement sur le marché du travail (leur taux d’activité était d’environ 30 % en 2021 contre 60 % pour les hommes). À moyen terme, la baisse de la natalité crée un risque de vieillissement de la population. Toutefois, les inégalités persistent, voire s’accroissent, entre les classes sociales, mais aussi entre les territoires. En Algérie, par exemple, seuls 13 % des revenus sont officiellement perçus par des femmes (contre 35 % à l’échelle mondiale). Les grandes villes littorales concentrent la population, la richesse et les équipements, tandis que les espaces ruraux intérieurs cumulent les difficultés d’accès aux soins, à l’éducation et aux réseaux de communication. De plus, les individus évoluent dans des cadres politiques et sociaux contraints par les autoritarismes, le manque de perspectives professionnelles, les inégalités de genre et des logiques économiques traversées à la fois par la financiarisation et l’informalité, qui représente selon l’Organisation Internationale du Travail plus de 30 % du PIB des pays. Plusieurs lignes de tensions traversent les sociétés maghrébines. Les jeunes générations manquent de perspectives et la migration des harraga , ces jeunes en situation irrégulière qui se dirigent vers l’Europe, apparaît souvent comme la seule échappatoire au chômage. Quinze ans après les « Printemps arabes », qui ont débuté en Tunisie, l’autoritarisme persiste, malgré des périodes d’ouverture et des fragilités politiques (la Libye en est le meilleur exemple), et les mouvements de revendication sont encore largement réprimés (Hirak du Rif, Hirak algérien, GenZ 212). Les questions identitaires persistent : les populations amazighes portent encore de nombreuses revendications tandis que les personnes d’origine subsaharienne sont l’objet d’un racisme anti-noir. Enfin, le Maghreb est une des régions du monde qui se réchauffe le plus vite. Vulnérables, les populations sont particulièrement exposées aux changements globaux (submersion marine, sécheresse, inondations), comme l’ont montré les sécheresses consécutives, puis les inondations qui ont frappé la région entre 2018 et 2026. Vous faites le choix, dans votre ouvrage, d’une approche centrée sur la mondialisation. En quoi peut-on la qualifier, comme dans votre sous-titre, de « contrariée » ? Nous avons choisi, dès le début de notre travail, le terme de « mondialisation contrariée », car il nous semble bien résumer les processus en cours dans les territoires du Maghreb. La mondialisation, en tant que processus pluriséculaire de mise en relation des sociétés du monde entier, est une notion fourre-tout très utilisée en géographie. Cependant, les géographes ont eu tendance à se concentrer sur certains types d’espaces, comme les grandes métropoles ou les stations touristiques, et des territoires, comme le Maghreb, peuvent apparaître plus en retrait de ces analyses. Nous souhaitions aussi déconstruire l’idée encore trop répandue du Maghreb comme un monde clos et figé. En nous intéressant à la mondialisation par ses marges, nous avons souhaité décentrer le regard sur ce phénomène. Alors qu’elle est souvent présentée comme un processus économique et linéaire arrimé aux progrès techniques, nous avons voulu en montrer une autre facette, plus intime. Si la mondialisation se fixe dans des lieux précis, bien identifiables, comme le port de Tanger Med ou les métropoles comme Tunis et Alger, elle affecte aussi, dans un versant plus discret, les individus et les familles. Par exemple, la double page sur le Sahara illustre comment l’importation de nouvelles pratiques dans le désert, comme le tourisme ou la culture intensive du palmier-dattier, ont profondément recomposé les modes de vie des populations sahariennes (sédentarisation, dégradations environnementales, dépendance aux importations). Pour illustrer les changements sociaux en cours dans le Maghreb mondialisé, nous avons proposé une analyse des territoires à toutes les échelles, du global au local, en passant par le régional, en délaissant quelque peu l’échelle nationale, bien souvent faute de données disponibles. Nous avons privilégié une entrée par thématiques, sélectionnant celles qui nous ont semblé les plus représentatives. Par exemple, la carte du couscous peut sembler reprendre un topos classique de la région. Pourtant, elle montre une facette résolument moderne et vivante du Maghreb, où la patrimonialisation est à la fois un outil de soft power mobilisé par les États pour rayonner et un vecteur de reconnaissance de pratiques quotidiennes communes. Les variantes locales des recettes mettent en lumière la circulation ancienne des savoirs, des objets et des individus dans la région. L’expression de « mondialisation contrariée » a aussi été un outil pour penser les évolutions et les lignes de tensions qui traversent les sociétés maghrébines, et qui nous semblent caractéristiques de la région. L’accès à l’éducation ne cesse de progresser, mais le chômage persiste ; les échanges avec le reste du monde n’ont jamais été aussi importants, tandis que les circulations sont de plus en plus contrôlées, surtout dans le sens Sud-Nord (le tourisme étant lui favorisé) ; les projets d’aménagement font des grandes villes des vitrines de modernité, pourtant les écarts entre les classes sociales augmentent ; l’accès à la culture s’élargit, alors que les régimes autoritaires continuent de restreindre les libertés. L’adjectif “contrariée” permet de revenir sur les discours occidentalo-centrés sur la mondialisation en montrant que celle-ci n’est pas toujours synonyme d’émergence et de multiplication des possibles dans le Sud global. Nous avons aussi parlé de mondialisation « sous conditionnalité » ou « subalterne », en reprenant les termes d’Ali Bensaâd, pour illustrer les logiques de hiérarchisation sur lesquelles repose l’insertion des territoires du Maghreb dans les chaînes de valeur mondiales et dans la diplomatie internationale, où il occupe une place de second rang, excepté en Afrique. Le Maghreb est un espace périphérique de la mondialisation, qui s’y intègre à deux vitesses : « par le haut », c’est-à-dire par les États et les investisseurs, mais aussi « par le bas », à travers des initiatives moins formelles, à hauteur d’individus. Enfin, l’ouverture du Maghreb au monde est confrontée à de nombreuses aspérités, comme la fermeture des frontières, les autoritarismes, la pauvreté, mais aussi la persistance d’un héritage colonial encore structurant, la France restant un partenaire privilégié malgré une prise de distance des États.
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