LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Regards a pour objet la diffusion d’informations et d’idées. Il contribue au débat démocratique. Il n’a aucun caractère commercial.

▸ Les 10 dernières parutions

06.08.2026 à 10:34

TRIBUNE. « Gueux, impressionnistes, suffragettes… et woke : ces insultes devenues des étendards »

Etienne Roche

La bataille politique est aussi une bataille du langage. En revenant sur l'histoire de mots retournés contre leurs auteurs, Étienne Roche, délégué général adjoint du Parti radical de gauche, plaide pour que la gauche cesse d'abandonner le terrain lexical à ses adversaires.
Texte intégral (1333 mots)

La bataille politique est aussi une bataille du langage. En revenant sur l’histoire de mots retournés contre leurs auteurs, Étienne Roche, délégué général adjoint du Parti radical de gauche, plaide pour que la gauche cesse d’abandonner le terrain lexical à ses adversaires.

Il existe une loi discrète dans l’histoire des mots : l’injure est un boomerang. Lancée pour humilier, elle revient parfois aux mains de ceux qu’elle visait, qui la brandissent comme un drapeau. L’histoire a vu la manœuvre réussir plus d’une fois. Un retournement est pourtant en cours qui ne ressemble à aucun autre.

Antioche, milieu du Ier siècle. Une secte juive dissidente reçoit de l’extérieur un sobriquet forgé sur le nom de son chef supposé, avec le suffixe latin qui désigne les partisans : christianoi, ceux de Christ. Eux se nommaient entre eux les disciples, les frères, ceux de la Voie. Le mot vient des autres, et il n’est pas tendre : Tacite parle de « ceux que le vulgaire appelait chrétiens ». Il devient vite un chef d’accusation à lui seul, au point que sous Trajan, répondre oui à la question « es-tu chrétien ? » suffit à faire condamner. C’est là que le retournement s’opère, et il a eu lieu à Lyon : en 177, dans l’amphithéâtre des Trois Gaules, l’esclave Blandine répond à ses juges qu’elle est chrétienne et que chez eux il ne se fait rien de mal. Le mot qui condamnait devient la formule par laquelle on se déclare. Deux mille ans plus tard, on ne compte plus ceux qui le portent.

Bruxelles, avril 1566. Trois cents nobles des Pays-Bas viennent supplier la régente Marguerite de Parme d’adoucir l’Inquisition. Un courtisan, le comte de Berlaymont, aurait glissé à la régente inquiète : « N’ayez pas peur, Madame, ce ne sont que des gueux. » Le mot, rapporté, fait fortune : les pétitionnaires s’en emparent dans l’ivresse d’un banquet, se coiffent de l’écuelle de bois et de la besace des mendiants, et « Vivent les gueux ! » devient le cri de ralliement de la révolte. Six ans plus tard, ce sont des « gueux de mer » qui prennent La Brielle et soulèvent la Hollande ; l’insurrection durera quatre-vingts ans et accouchera des Provinces-Unies. Le mépris d’un homme de cour avait fourni son étendard à une nation.

Paris, 1792. « Sans-culottes » : le ricanement des salons aristocratiques devant ces hommes du peuple qui portaient le pantalon et non la culotte de soie. Le peuple s’en fait un titre : les sections sans-culottes deviennent le fer de lance de la Révolution, et le sobriquet vestimentaire, un brevet de civisme. Les Américains avaient fait de même avec Yankee Doodle, chanson des soldats anglais moquant les coloniaux mal fagotés : les insurgés l’entonnèrent eux-mêmes en marchant sur les Anglais. 

Paris, avril 1874. Dans les colonnes du Charivari, le critique Louis Leroy visite l’exposition d’un groupe de peintres refusés des salons et s’arrête, goguenard, devant un Monet intitulé Impression, soleil levant. « Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine », persifle-t-il, avant de coiffer son article d’un titre qu’il croit assassin : « L’Exposition des impressionnistes ». Trois ans plus tard, les intéressés s’affichent eux-mêmes « impressionnistes » à leur troisième exposition : la risée est devenue le nom d’une révolution picturale, apprise depuis dans toutes les écoles du monde. Et le seul titre de gloire qui reste à Leroy est d’avoir baptisé, sans le vouloir, ce qu’il voulait enterrer.

Londres, 1906. Un journaliste du Daily Mail forge « suffragette », diminutif condescendant — une pincée de –ette pour rapetisser ces femmes qui réclamaient le droit de vote. Les militantes d’Emmeline Pankhurst retournent la condescendance comme un gant : elles s’approprient le sobriquet, le portent en bannière et baptiseront leur journal The Suffragette. L’histoire a tranché : c’est le mot forgé pour les moquer qui est entré au panthéon, et l’anglais distingue toujours les sages suffragists des irréductibles suffragettes. Le diminutif est devenu un superlatif.

Plus près de nous, queer (« bizarre », « tordu ») fut pendant un siècle l’injure crachée aux homosexuels du monde anglo-saxon. À la fin des années 1980, en pleine épidémie de sida, des militants décident de la ramasser plutôt que de la fuir : « We’re here, we’re queer, get used to it », scande Queer Nation dans les rues de New York. Le mot est aujourd’hui une bannière, et un intitulé de chaires universitaires.

La mécanique de ces retournements est toujours la même, et elle tient du judo. L’injure dit la peur de celui qui la lance plus que la honte de celui qui la reçoit ; la ramasser, c’est la désarmer. Que reste-t-il à cracher à qui porte fièrement le crachat ? Il y a plus : le sobriquet moqueur est presque toujours meilleur que l’étiquette officielle. Il est concret, sonore, imagé. Les trouvailles de l’adversaire ont du génie verbal, et se les approprier, c’est capturer son énergie. Qu’on en fasse l’inventaire : gueux, sans-culottes, yankees, impressionnistes, suffragettes, queer. Chaque fois, un seul trajet, du bas vers le haut, de la moquerie à la fierté.

Reste un septième mot, et son cas est unique : woke n’a pas une transition à faire, mais deux. Car lui est né étendard. Stay woke (« restez éveillés ») circule dès les années 1930 dans l’argot afro-américain : le bluesman Lead Belly l’emploie en 1938 pour avertir ses frères traversant l’Alabama de la ségrégation ; Martin Luther King en porte l’esprit dans son appel de 1965 à « rester éveillé » face à la grande révolution des droits civiques ; le hashtag #StayWoke accompagne Black Lives Matter en 2014. Puis le mot est confisqué : à partir de 2016, il est retourné en insulte fourre-tout, jamais définie par ceux qui l’emploient. Dire « c’est woke » dispense désormais d’argumenter et permet de disqualifier d’office. La méthode n’est pas neuve : dès 1981, le stratège républicain Lee Atwater expliquait comment gagner les voix des racistes sans paraître raciste — abandonner les mots infréquentables (comme « négro ») pour des abstractions présentables (le « transport scolaire imposé », les « droits des États »…). Les gueux avaient reçu leur nom de leurs adversaires ; aux éveillés, on a volé le leur.

C’est pourquoi le retournement à accomplir n’est pas une conquête mais une restitution. Il ne s’agit pas de s’approprier le mot de l’ennemi : il s’agit de reprendre un mot volé à ceux qui l’ont dévoyé. Les gueux n’ont pas plaidé qu’ils n’étaient pas des gueux ; les impressionnistes n’ont pas exigé des excuses du Charivari : ils ont peint. La querelle de cet été autour d’un film — L’Odyssée de Christopher Nolan — accusé de tous les « wokismes » le rappelle assez : fuir le mot, c’est laisser l’adversaire écrire le dictionnaire. L’histoire offre le mode d’emploi, et il tient en une ligne : cesser de fuir le mot, le porter haut, le remplir de ses propres raisons. Les mots sont des places fortes : abandonnés, ils servent à l’ennemi ; tenus, ils protègent tout ce et ceux qu’ils nomment. Éveillés, et fiers de l’être.

PDF

05.08.2026 à 07:00

« La guerre n’est plus ce qu’elle était »

Pablo Pillaud-Vivien

Avec le 21ème siècle, la guerre n'est plus un simple affrontement entre États : elle implique les sociétés, les réseaux civils et, parfois, les acteurs transnationaux. Pour Bertrand Badie, politologue et spécialiste des relations internationales, comprendre la guerre contemporaine, c’est comprendre la rivalité entre États mais aussi la mobilisation sociale qui échappe au contrôle des armées.
Texte intégral (2885 mots)

Avec le 21ème siècle, la guerre n’est plus un simple affrontement entre États : elle implique les sociétés, les réseaux civils et, parfois, les acteurs transnationaux. Pour Bertrand Badie, politologue et spécialiste des relations internationales, comprendre la guerre contemporaine, c’est comprendre la rivalité entre États mais aussi la mobilisation sociale qui échappe au contrôle des armées.

Regards. Qui fait la guerre aujourd’hui ? Il fut un temps où poser cette question aurait été incongrue. Pourquoi ?

Bertrand Badie. Autrefois, poser une telle question aurait semblé presque inutile, voire absurde. La guerre était l’apanage des États et, plus encore, l’une de leurs expressions fondamentales. La logique de l’époque était simple : un État est défini par sa capacité de lever une armée, de percevoir l’impôt pour l’entretenir, de contrôler son territoire et, le cas échéant, de s’étendre ou de se défendre par la force. La guerre était donc, pour un souverain, une nécessité institutionnelle et une utilité pour son développement : non seulement elle était légitime, mais elle faisait partie de l’ADN de l’État moderne.

Hugo Grotius, au début du 17ème siècle, avait théorisé ce principe avec clarté : dans un monde de souveraineté, la guerre n’est rien d’autre que le moyen principal – souvent le seul – par lequel les États pouvaient régler leurs différends. Il ne s’agissait pas d’une simple violence ponctuelle, mais d’un instrument quasi juridique, inscrit dans le droit international naissant de l’époque. Dans ce contexte de souveraineté absolue et illimitée, il n’existait pas de voie alternative crédible pour résoudre les conflits : la guerre était la continuation obligée de la politique par d’autres moyens, pour reprendre une formulation devenue célèbre plus tard avec Carl von Clausewitz.

« Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus seulement interétatiques, elles sont sociales, transnationales et, souvent, impossibles à circonscrire dans la logique traditionnelle du champ de bataille. La géométrie de la « guerre classique » a volé en éclats.» 

Or ce modèle ne fonctionne plus aujourd’hui. La Seconde Guerre mondiale, paradoxalement, fut à la fois l’aboutissement et le point de rupture de cette logique. Elle a montré, dès les années 1940, que l’État ne détenait plus le monopole exclusif de la violence organisée. Les mouvements de résistance, les forces clandestines, les réseaux civils ont prouvé qu’une société pouvait peser considérablement sur le cours d’un conflit. Mais la véritable rupture se produit avec les guerres de décolonisation : on voit alors s’opposer des États à des non-États, à des dynamiques sociales autonomes. Ces guerres démontrent que la logique militaire est soudain confrontée à une résistance sociale défiant le canon et donc la puissance classique.

Ce phénomène ne s’est pas arrêté avec la fin de la colonisation. Il s’est élargi à d’autres formes de conflictualité : guerres d’intervention, guerres civiles internationalisées, conflits de fragmentation, mobilisations transnationales… Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus seulement interétatiques, elles sont sociales, transnationales et, souvent, impossibles à circonscrire dans la logique traditionnelle du champ de bataille. La géométrie de la « guerre classique » a volé en éclats.

Pour illustrer ce bouleversement, prenons deux exemples brûlants de notre époque : l’Ukraine et Gaza. En quoi ces conflits reflètent-ils cette transformation de la guerre ?

L’Ukraine est exemplaire, mais paradoxale. À première vue, beaucoup pensent que ce conflit est une guerre « à l’ancienne » : un État puissant, la Russie, contre un État plus faible, l’Ukraine. C’est ce que l’on perçoit si l’on regarde uniquement les armées et le territoire. Mais dès que l’on examine la réalité sur le terrain, le schéma s’effondre. Les fragilités internes de l’Ukraine, les difficultés de Kiev à s’imposer dans les régions orientales, la diversité des identités locales et la présence de milices irrégulières pro-russes montrent que le conflit dépasse la simple logique interétatique. Ces milices, bien que captées par Moscou, n’étaient pas initialement des structures étatiques. Mais surtout, cette guerre s’est immédiatement socialisée,  impliquant l’ensemble de la société ukrainienne, pas seulement l’armée. Si nous étions dans un conflit classique, la puissance militaire russe aurait suffi à atteindre Kiev en quelques jours. Or cela ne s’est pas produit. Pourquoi ? Parce que la population ukrainienne, dans ses gestes les plus modestes – une vieille dame qui bloque un char, un passant qui transmet des informations sur les mouvements ennemis, des associations qui organisent des collectes et des missions hospitalières – a constitué une véritable force de résistance. L’efficacité militaire seule ne pouvait rien contre ce degré d’engagement social.

« Depuis Valmy jusqu’à l’Algérie ou le Vietnam, l’histoire démontre que la force militaire est efficace contre la force militaire, mais impuissante face à la mobilisation sociale. »

À Gaza, le phénomène est similaire mais exacerbé. L’armée israélienne est technologiquement supérieure et suréquipée. Pourtant, elle ne parvient pas à résoudre le conflit ni militairement ni politiquement. Les structures sociales locales – tunnels, réseaux de solidarité, mobilisations civiles – neutralisent, en partie, l’effet de la puissance militaire. Ici encore, la guerre ne se résume pas à des canons et des frappes aériennes : elle est une confrontation entre puissance étatique et énergie sociale, comme dans toute guerre de décolonisation, où le plus fort ne parvient jamais à gagner, à « éradiquer le terrorisme »…

Vous parlez de la socialisation de la guerre. Cette transformation affecte-t-elle aussi la manière dont on mène les combats ? La guerre d’aujourd’hui se fait-elle différemment de celle du 20ème siècle ?

Indiscutablement. Nous sommes confrontés à un déphasage entre les dirigeants et les sociétés. Les
premiers persistent à mener des guerres « classiques » : bombardements, chars, frappes aériennes, occupations. C’est le réflexe historique, celui où on retrouve Nicolas Machiavel et son Art de la Guerre, ou le stratège prussien du début du 19ème Carl von Clausewitz. Mais le monde social, lui, invente de nouvelles formes de conflictualité.

Prenons Vladimir Poutine ou Benjamin Netanyahou : leur conception de la guerre reste classique. Le canon, la force aérienne, la frappe ciblée sont au cœur de leur stratégie, comme censés tout régler… et si ça ne suffit pas, on en remet une dose ! Et pourtant, ces instruments ont montré leurs limites. Le canon détruit, mais ne transforme pas la société ; il écrase, mais ne convainc pas. Depuis Valmy jusqu’à l’Algérie ou le Vietnam, l’histoire démontre que la force militaire est efficace contre la force militaire, mais impuissante face à la mobilisation sociale.

« Autrefois, la guerre aboutissait, même imparfaitement, à un ordre politique nouveau. Aujourd’hui, elle produit des destructions infinies, un chaos durable et un conflit social irréductible sans déboucher sur un nouvel ordre… »

Ainsi, la guerre devient paradoxalement moins « rentable » politiquement. On peut tuer, détruire, faire souffrir, mais remodeler un ordre social à son profit reste hors de portée. Les conflits modernes sont caractérisés par cette inefficacité paradoxale : l’usage de la puissance ne produit plus les résultats escomptés.

Et cette inefficacité de la guerre militaire explique-t-elle la multiplication des conflits interminables ?

Oui et c’est un paradoxe terrible. Autrefois, une guerre se terminait par un traité, une frontière redessinée, une victoire tangible. Aujourd’hui, la plupart des conflits deviennent des cycles : violence, trêve, reprise des hostilités. Gaza, l’Afghanistan, l’Irak : autant d’exemples où l’effort militaire ne produit pas la paix.

La raison est simple : les conflits contemporains ne sont plus seulement militaires. Ils sont sociaux, économiques, identitaires. Réduire une guerre à un affrontement militaire, c’est ignorer sa cause profonde : la résistance d’une société à l’oppression, l’aspiration à l’autonomie, la mobilisation de ressources humaines et symboliques qui échappent au champ militaire.

Vous parlez de la « tentation de la guerre ». Est-elle réellement plus forte aujourd’hui, malgré l’évidence de son inefficacité ?

Oui, paradoxalement. La guerre n’apporte plus de victoires claires, est de plus en plus coûteuse, mais elle continue de séduire. Pourquoi ? Parce qu’elle rassure les dirigeants. Elle leur donne l’illusion d’agir, de montrer leur force, de restaurer leur autorité. Elle leur permet de pérenniser leur propre pouvoir. Dans un monde fragmenté, où les États peinent à répondre aux crises sociales, à maîtriser les flux migratoires, à gérer les inégalités, la tentation de recourir à la force est grande.

C’est une logique de court-termisme politique : la guerre apparaît comme un instrument immédiat, tangible, spectaculaire, alors même qu’elle est inefficace à long terme. Elle est utilisée pour masquer les faiblesses institutionnelles, pour montrer que le pouvoir contrôle la situation. Mais derrière ce spectacle se cache une impuissance à résoudre les problèmes sociaux et économiques à l’origine des nouveaux conflits.

Cette transformation ne touche-t-elle pas aussi la notion de puissance ? La puissance est-elle encore synonyme de guerre ?

Pas nécessairement. Traditionnellement, puissance et guerre étaient intimement liées : un État puissant se définissait par sa capacité à imposer sa volonté par la force. Aujourd’hui, cette équation ne tient plus. La nouvelle puissance peut en revanche se manifester dans la mondialisation, par l’influence économique, culturelle, religieuse ou technologique, sans devoir nécessairement déclencher de guerre ouverte.

Cependant, ce que l’on observe, c’est que la réhabilitation de la puissance dans sa version traditionnelle – militaire – conduit à des contradictions majeures : elle est de plus en plus coûteuse, de plus en plus destructrice, et pourtant de moins en moins efficace. Prenons Israël au Moyen-Orient ou la Russie en Ukraine : la puissance militaire est utilisée de façon massive, mais elle ne crée pas de solution politique durable. Elle détruit, elle chaotise, mais elle ne construit pas.

Autrefois, la guerre aboutissait, même imparfaitement, à un ordre politique nouveau. Aujourd’hui, elle produit des destructions infinies, un chaos durable et un conflit social irréductible sans déboucher sur un nouvel ordre…

Et qu’en est-il des justifications habituelles de la guerre : ressources, identité, religion ?

C’est un point essentiel. Souvent, on croit comprendre la guerre par ses causes apparentes : un conflit pour le pétrole, une rivalité ethnique, une
querelle territoriale. Mais ces facteurs ne sont que des causes conjoncturelles, des prétextes. La cause profonde se trouve dans la rivalité entre États ou entre souverains : la compétition, l’ambition, le désir de ne pas céder à l’Autre. Nicolas Machiavel, Thomas Hobbes, Hugo Grotius l’avaient parfaitement compris.

Les identités, les religions, les ethnies ne sont pas la cause réelle de la guerre. Elles sont utilisées pour la justifier, pour mobiliser, pour légitimer le conflit. Ce sont des instruments. La religion n’a jamais été à l’origine d’une guerre, mais elle a servi à la faire accepter et à mobiliser les populations contre un ennemi. L’identité est une fiction organisée pour créer l’adversaire et structurer l’action collective.

Mais si la guerre est dans l’ADN des États, pourquoi observe-t-on des différences entre eux ? Par exemple, Israël et la Jordanie n’ont pas le même rapport à la guerre.

Exactement, il existe des variables intermédiaires. La première est la volonté politique : certains États choisissent de mobiliser leur puissance systématiquement, d’autres non. Israël, historiquement, a intégré dans sa stratégie la conviction que sa sécurité passait par la force militaire. D’autres États, même puissants, peuvent au contraire privilégier la diplomatie, l’intégration régionale ou la coopération multilatérale.

La seconde variable est contextuelle. Jamais personne, même les fondateurs de la pensée classique de la guerre, n’a considéré que l’on vivait dans une guerre permanente. La doctrine de l’équilibre des puissances était précisément le mécanisme permettant de limiter les conflits : si tous les voisins sont approximativement égaux, la guerre n’est plus une nécessité immédiate. Ce principe est peut-être moins déterminant aujourd’hui, mais il demeure…

Comment, dès lors, penser la paix dans ce monde où les conflits sont multiples, sociaux, transnationaux et asymétriques ?

C’est un défi colossal. La paix ne peut pas être simplement l’absence de guerre, ni le produit de traités temporaires qui créent un équilibre fragile. Pour accéder à la paix, il faut penser la coexistence, c’est-à-dire la capacité des sociétés à vivre ensemble malgré leurs différences, dans le respect mutuel et la reconnaissance de l’Autre.

Cela implique plusieurs dimensions : matérielle, politique et morale. Il ne s’agit pas seulement d’établir des frontières ou de négocier des cessez-le-feu. Il faut créer les conditions d’une interaction pacifique : infrastructures, institutions, justice sociale, reconnaissance politique et parité réelle des moyens. La paix est un processus complexe, qui se construit sur la durée et exige l’adhésion active des sociétés et des États.

Le multilatéralisme, mal conçu dès ses débuts par Woodrow Wilson et ses successeurs, avait pour ambition de créer ces conditions, mais a été dévoyé pour devenir en fait un club de puissance. En revanche, les agences internationales – FAO, PAM, HCR – incarnent heureusement cette tentative de bâtir un ordre de coexistence. Mais leur action reste limitée tant qu’elle n’est pas intégrée à la politique des États.

Alors, peut-on espérer que la paix devienne réaliste dans le siècle qui vient ?

Il y a des raisons d’espérer, mais elles sont fragiles. Trois facteurs peuvent induire un optimisme prudent :

1. la guerre devient de plus en plus coûteuse et de moins en moins rentable. Les États rationnels pourraient finir par comprendre que l’engagement militaire massif est contre-productif.

2. l’émergence de formes de pouvoir plus mesurées et la régression espérée du populisme, demandeur de puissance, devrait œuvrer en ce sens

3. la diversification des acteurs internationaux : la guerre n’est plus exclusivement affaire d’États. La société civile mondiale, les réseaux transnationaux, les ONG et les mobilisations citoyennes créent des contre-pouvoirs qui peuvent limiter la violence. Le poids de l’opinion publique pour contrecarrer le génocide à Gaza est remarquable : pourra-t-il déboucher sur du concret ?

Mais ces facteurs ne garantissent rien. La prudence est de mise. La guerre pourrait toujours exploser, et les sociétés devront rester vigilantes pour transformer ces forces en mécanismes de paix durable.

Que retenir pour notre époque ?

La guerre n’est plus ce qu’elle était : elle est socialisée, fragmentée, transnationale. La puissance militaire traditionnelle ne suffit plus à résoudre les conflits. Les causes profondes résident dans la rivalité entre États et la volonté de dominer. La paix, elle, ne peut donc pas se réduire à la cessation des hostilités : elle exige de penser la coexistence, la reconnaissance, l’égalité et la justice sociale.

Notre défi contemporain est donc monumental : intégrer dans la politique mondiale ces exigences de coexistence et de reconnaissance, autrement dit penser la paix comme une construction active, et non comme un simple prélude à la prochaine guerre.

Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.

PDF

03.08.2026 à 12:17

TRIBUNE. « Autoriser le survol de son territoire à Netanyahou, c’est bafouer le droit international »

Vincent Brengarth

En privilégiant les considérations diplomatiques au détriment de ses engagements internationaux, la France contribue à affaiblir la justice pénale internationale. L’avocat Vincent Brengarth décrypte les conséquences de ce choix. À plusieurs reprises, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a été autorisé à emprunter l’espace aérien français dans le cadre de visites officielles. Entre février et…
Texte intégral (916 mots)

En privilégiant les considérations diplomatiques au détriment de ses engagements internationaux, la France contribue à affaiblir la justice pénale internationale. L’avocat Vincent Brengarth décrypte les conséquences de ce choix.

À plusieurs reprises, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a été autorisé à emprunter l’espace aérien français dans le cadre de visites officielles. Entre février et juillet 2025, ce survol a ainsi été autorisé à au moins cinq reprises – les 2 et 9 février, les 6 et 8 avril, puis le 7 juillet –, à chaque fois à l’occasion d’un déplacement vers Washington.

Ces autorisations interviennent alors que M. Netanyahou fait l’objet d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale (CPI). Il est suspecté d’être responsable des crimes de guerre consistant à affamer délibérément des civils comme méthode de guerre et à diriger intentionnellement des attaques contre la population civile, ainsi que de crimes contre l’humanité, notamment des meurtres, des persécutions et d’autres actes inhumains, commis entre le 8 octobre 2023 et, au moins, le 20 mai 2024.

La France affirme respecter le droit international en soutenant que le Statut de Rome ne lui impose aucune obligation concernant le simple survol de son territoire par un aéronef d’État transportant une personne visée par un mandat d’arrêt. Une telle interprétation est pourtant particulièrement restrictive et contribue à entretenir une mécanique d’impunité. En autorisant ces survols malgré l’existence d’un mandat d’arrêt international, la France fait prévaloir des considérations diplomatiques sur les exigences de la justice internationale.

Or, si les États ne font pas preuve de courage politique, cette situation est vouée à perdurer.

L’article 86 du Statut de Rome prévoit que « les États parties coopèrent pleinement avec la Cour dans les enquêtes et poursuites qu’elle mène pour les crimes relevant de sa compétence ». En vertu de l’article 89, la Cour peut demander à tout État sur le territoire duquel une personne est susceptible de se trouver de procéder à son arrestation et à sa remise.

Toute la question réside donc dans la définition de la présence sur le territoire. Il est vrai que la jurisprudence internationale fait généralement dépendre les obligations de l’État de l’existence d’un pouvoir et d’un contrôle effectifs sur la personne concernée.

Sur ce point, la Chambre préliminaire II de la CPI a apporté une clarification déterminante. Dans sa décision du 24 octobre 2024 constatant le manquement de la Mongolie à ses obligations à l’occasion de la visite de Vladimir Poutine, elle a rappelé qu’aucune immunité, y compris celle attachée à la qualité de chef d’État d’un État non partie au Statut de Rome, ne fait obstacle à l’exécution d’un mandat d’arrêt de la Cour. La position française, qui limite la portée de l’article 89 au seul cas d’un atterrissage sur son territoire, entre ainsi en tension directe avec l’interprétation retenue par la Cour elle-même.

La CPI ne disposant d’aucune force de police propre, son efficacité repose entièrement sur la coopération des États. Si ceux-ci refusent d’assumer les obligations qui leur incombent, la justice pénale internationale se trouve, de fait, privée de tout moyen d’action.

Par ailleurs, les États exercent une souveraineté complète sur leur espace aérien, en application notamment de l’article 1er de la Convention de Chicago de 1944.

La position française révèle ainsi une tendance à interpréter le droit international au gré des circonstances et des impératifs diplomatiques. En 2013 déjà, la France avait été soupçonnée d’avoir refusé le survol de son territoire par l’avion du président bolivien Evo Morales, en raison des soupçons selon lesquels le lanceur d’alerte Edward Snowden se trouvait à bord, après ses révélations sur les programmes de surveillance de masse américains.

Cette lecture restrictive n’est d’ailleurs pas partagée par l’ensemble des partenaires européens de la France. L’Espagne et la Belgique ont publiquement indiqué qu’elles procéderaient à l’arrestation de toute personne visée par un mandat de la CPI ; leur espace aérien n’a d’ailleurs jamais été emprunté lors des déplacements de M. Netanyahou vers les États-Unis. À l’inverse, la Hongrie a choisi, en avril 2025, de recevoir le Premier ministre israélien sur son territoire tout en annonçant son retrait du Statut de Rome, illustrant, elle aussi, une conception à géométrie variable des engagements internationaux.

La gravité des crimes poursuivis ne saurait justifier une interprétation du droit international qui s’éloigne des objectifs mêmes qu’il poursuit, au premier rang desquels figure la lutte contre l’impunité des auteurs des crimes les plus graves.

Il appartient désormais à la France de choisir entre la fidélité à ses engagements conventionnels et la poursuite d’accommodements diplomatiques qui vident de sa substance l’idée même de justice pénale internationale.

PDF
3 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓