
12.08.2026 à 07:00
Catherine Tricot
Que faire quand les temps chaotiques paraissent incompréhensibles ? Interroger Gus Massiah, acteur depuis 60 ans des luttes et des rêves du monde.
Regards. Comment comprenez-vous ce temps bouleversé ?
gus massiah. Nous sommes dans un moment de crise structurelle du mode de production capitaliste, un changement de période historique bien au-delà de l’élection de Donald Trump. Même si son élection dramatise la situation et introduit de nouvelles incertitudes. Le social, l’écologique, le démocratique sont interpellés et bouleversés et se redéfinissent aux différentes échelles, locales, nationales, des grandes régions et mondiale. Nous sommes dans une période de rupture, de crise structurelle du mode production capitaliste, mais il ne s’agit pas d’une sortie du capitalisme.
Quels sont ces bouleversements qui te permettent de parler de rupture ?
Je dirais : la décolonisation et la montée des Suds ; l’écologie ; la démocratie et enfin les nouveaux rapports sociaux, avec notamment le numérique. Une première conséquence : les classes sociales sont en mutation. À commencer par la bourgeoisie financière. Trump, Milei et Musk ont perdu toute mesure et c’est la première fois qu’on a une affirmation aussi violente du pouvoir des milliardaires. La classe productive est elle aussi en plein bouleversement avec la transformation du travail et des compétences. Et, à l’échelle mondiale et dans chaque société, la montée des précaires et de la classe moyenne. Une deuxième conséquence, en lien avec l’écologie, est la crise du productivisme. Mutations des classes et crise du productivisme se traduisent par une montée des mouvements sociaux, à la fois complémentaires et alternatifs aux classes sociales : le mouvement des femmes, l’écologie, l’antiracisme, l’immigration, les peuples premiers, le logement et la ville, l’éducation. Ces éléments me conduisent à dire que nous sommes dans une période de changement historique, de crise du mode de production.
« Toutes les crises structurelles du mode de production capitaliste ont commencé par une montée de l’extrême droite, suivie par des réponses de gauche puis par une mutation du capitalisme. »
La poussée de l’extrême droite partout dans le monde serait une réaction à ces mutations ?
Oui, en partie. Mais pas seulement. La montée de l’extrême droite tient, en partie, à la peur et au refus des mouvements sociaux qui bouleversent l’idéologie dominante. Quand Trump s’en prend aux femmes et aux trans, il exprime avec violence sa crainte de ces changements. Pour comprendre la montée de l’extrême droite, je me suis demandé ce qui s’était passé dans les changements et les crises précédentes du mode de production capitaliste. Je me suis rendu compte que toutes les crises structurelles du mode de production capitaliste ont commencé par une montée de l’extrême droite, suivie par des réponses de gauche puis par une mutation du capitalisme. Cette temporalité des crises est très frappante.
Pour identifier les crises du mode de production capitaliste, on peut partir des crises financières structurelles, celles de 1873, de 1929, de 1976, de 2008. Chaque crise financière marque une rupture ; elle est le point d’orgue d’une période de crise de vingt à quarante ans avec ses luttes sociales, idéologiques, culturelles, souvent accompagnées de guerres.
La crise de 1873 se prolonge par la longue dépression qui dure de 1873 à 1896 ; elle marque le passage du capitalisme libéral au capitalisme monopoliste avec la naissance des grands groupes industriels, la forte intervention des banques et le développement du capitalisme financier. La période commence avec l’extrême droite et Mac-Mahon et se poursuit, vers 1890, avec l’émergence de la nouvelle extrême droite avec Charles Maurras. Mais c’est pendant cette crise qu’interviennent la création de la Première Internationale, en 1864 à Londres, et la Commune, en 1871 à Paris. Ce sont les répliques de gauche à cette crise du capitalisme. Cette crise se prolonge par la seconde révolution industrielle, de 1880 à 1914 ; celle de l’électricité, du pétrole et de la chimie.
Deuxième grande crise, financière, celle de 1929 ; la grande crise, qui commence en 1914 et s’achève en 1945 et qui comprend deux guerres mondiales. Elle est marquée par la montée du fascisme. Mais elle voit aussi la montée du Front populaire. Elle se prolonge par le fordisme, nouvelle forme du capitalisme, qui s’imposera après la deuxième guerre mondiale et dominera jusqu’en 1976.
Troisième grande crise financière, celle qui commence en 1973 avec la crise pétrolière et le krach financier de 1976. Avec le coup d’État au Chili de Pinochet en 1973 et les dictatures dans plusieurs pays, c’est l’expérimentation et l’imposition du néolibéralisme. Elle se combine avec la montée du Sud. En 1989, la fin de l’Union soviétique laisse croire à la « fin de l’histoire » et à la victoire et l’éternité du capitalisme. Mais la crise de 2008 dément cette fausse certitude et ouvre la crise du néolibéralisme.
La crise de 2008 est vécue comme une surprise par tous ceux qui croyaient à « la fin de l’histoire » et à la victoire définitive du capitalisme. Les mouvements des Indignés, les Occupy, les révolutions arabes, les forums sociaux jusqu’à l’insurrection tunisienne de 2015 amorcent une réponse de gauche à cette nouvelle crise financière.
Puis vient la régression avec la répression. La montée de l’extrême droite actuelle n’est donc pas un phénomène exceptionnel. Elle fait partie des grandes séquences de mutation du capitalisme. Mais elle s’accompagne toujours de répliques de gauche et d’une mutation du capitalisme.
Voilà un optimisme réconfortant…
Oui, absolument. Les répliques de gauche n’ont jusque-là pas gagné complètement, mais elles modifient l’avenir. Par exemple, après la seconde guerre mondiale, il y a eu une transformation fordiste qui a laissé place à de nouveaux équilibres dans les rapports de classes et dans les rapports internationaux.
On peut en tirer une première conséquence : l’avenir n’est pas écrit et il sera contradictoire. Les issues des crises seront contradictoires. Il n’y aura pas d’avenir parfait et une résolution définitive des contradictions. Pas de catastrophe absolue non plus, même si des guerres sont possibles.
Revenons aux caractéristiques de notre moment historique. Vous introduisez une dimension inattendue : le fait décolonial.
En effet, je crois qu’une des caractéristiques majeures de la situation actuelle est que la décolonisation n’est pas terminée. En 1927, à Bruxelles, on assiste à une étape très importante de la décolonisation. C’est la réunion de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale, avec la présence de Nehru, Hô Chi Minh et Messali Hadj ; et comme membres honoraires, Sun Yat Sen, veuve du premier président chinois et Albert Einstein. En 1927, la montée des mouvements indépendantistes s’accélère avec Nehru et Gandhi et le Congrès national indien, avec la fondation par Soekarno du Parti du congrès indonésien et les mouvements nationaux au Maghreb et dans le reste de l’Afrique. C’est un moment fort de l’expression internationale de la décolonisation.
Ce mouvement s’exprime pleinement à la conférence de Bandung de 1955 qui réunit les premiers pays décolonisés, indépendants d’Afrique et d’Asie. Soekarno qui accueille Nehru, Zhou Enlai et Nasser ouvre cette rencontre. Zhou Enlai a cette formule éclairante encore aujourd’hui : « Les États veulent leur indépendance, les nations veulent leur libération, les peuples veulent la Révolution ». Il relie État, nation et peuple dans une complémentarité forte mais avec beaucoup de complexité et même d’ambiguïtés. Ainsi, la déclaration des Nations unies, celle donc des nations, commence par « Nous, les peuples », mais en fait ce sont les États qui siègent à l’Onu et composent les Nations Unies.
La première phase de la décolonisation fut bien celle de l’indépendance des États. Elle s’est à peu près achevée sauf pour la Palestine et les 23 colonies, dont une liste a été définie par les Nations unies, notamment la Nouvelle-Calédonie et le Sahara occidental. On passe donc de la première phase de la décolonisation à la seconde : les nations veulent leur libération. La question du nationalisme ne se limite plus à l’État-nation et aux nations définies par des États. Elle pose les questions de l’identité et de la souveraineté. On le voit bien avec la manière dont l’extrême droite met en avant l’identité nationale, et la nature de l’État, à partir d’une relecture historique des identités. Cette nouvelle phase de la décolonisation commence avec la montée des nationalismes identitaires. Elle se traduit par la centralité de la question des migrations.
Est-ce que tu veux dire que le découplage entre la nation et l’État relativise la place de la politique au bénéfice de l’identité ?
La définition de la nation devient première. Ce n’est pas nécessairement d’extrême droite, mais cela explique la montée des nationalismes. On comprend pourquoi les États-Unis se crispent sur une définition de la nation américaine blanche, même pour celles et ceux qui ne le sont pas. La remise en cause du droit du sol en France comme aux États-Unis participe de ce mouvement de (re)définition de la nation. Auparavant, les enjeux se cristallisaient autour de la question de l’État et la définition de la politique qui en découlait.
Dans le cas français, la politique et l’identité se mêlent dans la mesure où, avec la Révolution, la citoyenneté fonde la nation française. La place des migrants – non citoyens – vient apporter une forte perturbation à cette définition de l’identité française. Dans toutes les enquêtes auprès des Français, la question des migrations ne ressort pas comme une question essentielle mais elle est reprise dans le débat politique comme telle. C’est une manière pour la droite ou l’extrême droite de construire le nouveau nationalisme. Il nous faut trouver une réponse de gauche et regarder comment poser autrement la question de l’identité, comme une façon de faire société et d’inventer une identité commune. On doit trouver des identités communes qui tiennent compte des origines et d’une culture commune sans tomber dans les exclusions nationalistes. La question des migrations doit partir de la compréhension de l’état du monde et non des identités.
Il faut intégrer dans cette réflexion deux éléments majeurs de l’état du monde qui caractérisent la nature des migrations. Le premier est la transformation du monde paysan et de la sédentarité. Depuis la Mésopotamie, il y a environ 5000 ans, la population sédentaire était la population agricole. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, la population agricole compte moins de 5% de la population en Europe, Amérique du Nord et Japon. Elle est de 15 à 40% (et en baisse) en Chine, en Amérique du Sud et en Inde ; et déjà de moins de 50% en Afrique et en Asie du Sud-Est. La population sédentaire dans les campagnes, dont la population agricole, joue toujours un rôle important, notamment symbolique. Mais les populations urbaines évoluent différemment. Ce qui provoque des différenciations très fortes entre villes et campagnes et se traduit par exemple dans les différences de votes. Les migrations, exodes ruraux ou migrations internationales, jouent un rôle majeur dans les cultures urbaines.
L’autre élément majeur de notre époque pour la population est la scolarisation massive. C’est un phénomène lui aussi mondial. En France, 80% de la nouvelle génération a le bac. Au Congo Kinshasa, en 1960, à l’indépendance, il y avait trois bacheliers, dont deux à Bruxelles. En 2021, il y avait, au Congo Kinshasa 328 000 bacheliers. Les migrants, comme la population mondiale, sont de plus en plus qualifiés ; les migrations vont façonner le monde et sont à la base de la nouvelle culture mondiale. Ce bouleversement est incroyable et on ne sait pas ce qu’il va donner. On comprend qu’il puisse susciter des craintes ; il joue sur les rapports économiques en particulier Nord/Sud, les rapports démographiques, culturels. La deuxième phase de la décolonisation n’est pas seulement la fin de la domination du Sud par l’Occident, c’est aussi l’évolution qualitative de la population mondiale.
Comment cette nouvelle donne change notre pensée des relations entre États, entre le Nord et le Sud, et le droit international ?
Cette phase de la décolonisation soulève une question importante : celle des rapports entre peuples colonisés et peuples colonisateurs. Je me suis posé la question par rapport à la situation entre la Palestine et Israël. La décolonisation signifie-t-elle le départ des colonisateurs ?
Quand on se pose la question des situations possibles après une décolonisation, on trouve historiquement trois situations qui caractérisent les relations entre peuples colonisés et peuples colonisateurs. Première situation, les peuples colonisateurs anéantissent les peuples colonisés. Ce fut le cas de l’Amérique du Nord, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande… du moins, c’était l’idée que l’on s’en faisait. Mais, contrairement à ce que l’on a pensé, les autochtones ne disparaissent pas, ils renaissent et aujourd’hui réaffirment leur présence.
Deuxième situation, les colonisés gagnent leur indépendance et les colonisateurs partent, soit parce qu’ils ne supportent pas l’indépendance, soit parce qu’on les expulse. C’est ce qui s’est passé dans la période de décolonisation et des indépendances, par exemple en Algérie, au Vietnam et dans de très nombreux pays.
Y-a-t-il d’autres situations ? Historiquement, il y a eu d’autres situations de cohabitation, difficiles, contradictoires mais qui ouvrent de nouvelles perspectives. J’en citerai trois : le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud. Premier exemple, le Mexique. Il est dominé économiquement mais pas politiquement. Le Mexique a réussi à éviter la situation des Indiens des Amériques lors de la conquête des États-Unis. Le Mexique aurait pu être colonisé comme les États-Unis ; il a été dominé économiquement, mais il a réussi à éviter la colonisation et à construire son indépendance politique. Deuxième exemple, le Brésil. La décolonisation n’a pas été conduite par le peuple autochtone mais par un autre peuple colonisé, les anciens esclaves noirs. Ces trente dernières années, il y a eu une transformation, un métissage extraordinaire. Le Brésil est une des hypothèses de la mondialisation en cours. Enfin, il y a un troisième exemple, le cas de l’Afrique du Sud. Elle ouvre une voie nouvelle et très singulière parce que Nelson Mandela, Walter Sisulu, Thabo Mbeki et Joe Slov – juif blanc ukrainien, secrétaire du PC sud-africain –, membres de la direction de l’ANC, l’African National Congress, ont décidé d’éviter l’expulsion des Blancs et de construire, avec les autres composantes de la société sud-africaine, une Afrique du Sud multiraciale.
Mexique, Brésil, Afrique du Sud : ces trois grands pays très divers, vivent une situation de vie commune sur la même terre. On peut donc dire aux Israéliens « à certaines conditions, qu’il faut inventer ensemble avec les Palestiniens, vous pouvez rester ». Une situation Palestine-Israël à deux États reste possible ; elle est difficile à imaginer dans l’immédiat, mais elle reste possible et elle permettrait de préparer des solutions plus viables. Par exemple, une région ou une confédération rassemblant la Palestine, la Jordanie, Israël et le Liban. Dans un avenir plus lointain, et si l’avenir s’oriente vers des grandes régions, comprenant mais ne se limitant pas aux formes actuelles des États-nations, il y aurait une grande région possible avec la Syrie, l’Irak et peut-être même l’Égypte. Tous ces pays ont connu une histoire commune et partagent dans une certaine mesure une langue et une culture.
Épouses-tu l’idée de la reconstitution de formes de grands empires ?
Pas du tout, l’avenir ne reprend pas le passé. Je pense qu’on va vers de grandes régions formées de pays qui ont des histoires, des géographies et un avenir possible en commun qui les relient. Ces régions regrouperont des États qui ne seront pas des États-nations. En Asie, il y a trois ou quatre grandes régions – la grande région chinoise, la grande région indienne, le Sud-Est asiatique et enfin le Japon avec la Corée. Il y a aussi le Pacifique. Il y a l’Amérique du Nord. En Amérique du Sud, il y a l’Amérique centrale avec le Mexique et les pays qui l’entourent. Le Brésil et l’Argentine avec le Chili, ensemble ou pas. La question de la langue est prégnante. Enfin, les Caraïbes sont, elles aussi, unies par l’histoire et la culture. Le Moyen-Orient est une région en recomposition qui pourrait échapper aux convoitises et aux guerres qui y sont menées. De même en Afrique, il y a quatre grandes régions : l’Afrique du Nord plus ou moins reliée au Moyen-Orient, l’Afrique de l’Ouest et centrale, l’Afrique de l’Est et l’Afrique du Sud. L’Europe avec la Russie et une à deux autres régions européennes. Une vingtaine de grandes régions qui recomposeraient l’espace des 195 États sans les annuler. Cette évolution prendra du temps comme celle du passage des empires aux États-nations. Un des chantiers le plus important est celui du droit international, qu’il faut défendre, renouveler et faire avancer car il est remis en cause par les extrêmes droites nationalistes.
Quid des frontières reconnues internationalement ?
À mon avis, l’évolution des États-nations vers des grandes régions est une évolution structurelle. On peut garder les frontières et les États ; il faut par contre dépasser l’État-nation comme forme exclusive du sujet historique. Il y a des endroits plus avancés dans cette évolution. L’Europe est institutionnellement plus avancée mais ses difficultés structurelles sont lourdes. Elle porte une mosaïque de langues et de souvenirs de guerre. La Russie doit construire des liens de confiance avec l’Europe, trouver des projets communs qui ne se résument pas à un marché commun capitaliste et à la recherche d’une position dominante. En revanche, le Moyen-Orient, l’Iran, la Turquie et les pays arabes peuvent construire un espace commun. L’histoire n’est pas écrite.
Dans un changement de période, comme celui que nous vivons, les contradictions s’aiguisent. À commencer par les contradictions du capitalisme mondialisé. Elles s’expriment dans la tension entre l’écologie et le productivisme, la démocratie et l’autoritarisme, les nouveaux rapports de production et le numérique. Les mouvements se radicalisent à l’exemple du mouvement des femmes, de l’écologie, de l’antiracisme, de l’immigration, des peuples premiers, du logement et de la ville, de l’éducation. Il n’y a pas aujourd’hui de stratégie de progrès du capitalisme. Faute de stratégie, on libère les milliardaires, les Trump, Milei, Modi… et Musk. La seule liberté tolérée est celle des capitaux. L’idée même de démocratie est remise en cause et combattue. L’alter-mondialisme est confronté à la mondialisation renouvelée qui met en avant le nationalisme et le retour du souverainisme. Pour renouveler l’altermondialisme, il faut reprendre la proposition d’Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau : opposer la mondialité à la mondialisation.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.
10.08.2026 à 07:00
Pablo Pillaud-Vivien
Dans tous les domaines de la vie publique, la guerre s’immisce. Pas seulement son vocabulaire martial quand il s’agit d’une pandémie, mais concrètement, les gouvernements s’arment, se menacent, envers et contre tout.
Le Pentagone ne sera plus le « ministère de la défense américaine » mais le « ministère de la guerre ». Cette nouvelle dénomination le dit simplement : la guerre est désormais un projet. Cela fait longtemps qu’elle occupe les imaginaires et les discours politiques. L’Allemagne proclame son objectif de redevenir la première armée conventionnelle européenne ; le Japon révise sa constitution pacifiste et porte au pouvoir une première ministre révisionniste. Tous les pays européens se préparent à consacrer 5% de leur PIB à l’achat d’armes aux États-Unis. Partout, on assiste à une acceptation sans discussion de la militarisation. Cette présence de la guerre ne commence pas avec Donald Trump et ne se limite pas aux États-Unis.
Depuis trois ans, elle fait rage en Ukraine. Elle transgresse tout à Gaza. Sa menace pèse sur les budgets. La guerre s’est glissée au cœur de la politique dans une époque obsédée par la puissance et hantée par l’ennemi. Elle est proclamée ad nauseam. Guerre contre le terrorisme, guerre contre le covid, guerre contre la dette, guerre contre l’inflation, guerre aux narcotrafiquants, etc. La guerre deviendrait la mesure de toute politique. Prétendre moins serait ne rien vouloir faire. Les gouvernants brandissent ce vocabulaire martial dès qu’il s’agit de discipliner ou de tétaniser les esprits. La guerre, fantasmée comme un moment d’unité nationale, permet de désigner un ennemi commun et d’appeler à serrer les rangs. Peu importe désormais que cet ennemi soit extérieur ou intérieur : la guerre moderne efface cette distinction. Le « terroriste islamiste » d’hier, l’« étranger envahissant » d’aujourd’hui, le « musulman suspect » en permanence, le « Russe forcément agressif » ou le « Chinois nécessairement rival » de demain : tous sont désignés comme les adversaires pour cimenter un peuple que l’on voudrait uni dans la peur.
La guerre d’aujourd’hui se fait à distance, dans les villes, dans les réseaux numériques. Elle brouille les frontières entre civil et militaire, entre paix et guerre, entre propagande et réalité.
Mais l’ennemi n’est pas toujours un fantasme et la guerre n’est pas qu’une métaphore. Elle s’impose avec une brutalité extrême au Proche-Orient, où l’armée israélienne a attaqué six pays en six mois et poursuit une offensive génocidaire sur Gaza et la colonisation méthodique de la Cisjordanie. La guerre frappe ailleurs : au Soudan, au Yémen, au Congo…. Trump, Xi, Modi, Milei, Netanyahou : chacun mobilise pour imposer son ordre.
La France n’échappe pas à cette logique. Depuis le covid et surtout depuis l’invasion de l’Ukraine, Emmanuel Macron en a fait sa grammaire politique : « tenir son rang », « bâtir une Europe puissance », « assumer la guerre en Ukraine », multiplier les opérations militaires sur le continent africain, assurer que « l’arme atomique reste la garantie de notre liberté »… Ce discours et cette politique guerrière sont d’autant plus inquiétants qu’ils forcent à penser dans ces termes et à accepter que les richesses matérielles et intellectuelles y soient englouties.
80 ans après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki qui ont révélé la menace de la destruction de notre planète, la guerre se ramifie. On fait la guerre autant pour l’eau que pour les territoires. Les États-Unis se font ouvertement menaçants pour accaparer pétrole, ressources en eau et richesses du sous-sol. On fait la guerre avec les armes conventionnelles et avec les armes interdites, chimiques, famines ou menaces nucléaires. On fait la guerre avec les drones et en détruisant les systèmes informatiques à distance. La guerre d’aujourd’hui se fait aussi à distance, dans les villes, dans les réseaux numériques. Elle brouille les frontières entre civil et militaire, entre paix et guerre, entre propagande et réalité. Elle menace les usines chimiques, les centrales nucléaires faisant d’infrastructures civiles de possibles armes de destruction massive. La guerre se démultiplie.
Partout s’impose l’idée que la sécurité ne s’obtient que par l’armement, que la paix ne peut être que le produit de la puissance. Au nom de notre protection, nos dirigeants détruisent ce qui fonde réellement la cohésion sociale – nos services publics, nos solidarités, notre capacité à affronter collectivement les crises, notre appartenance voulue et aimée à l’humanité.
Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.
07.08.2026 à 07:00
Roger Martelli
Au moment où l’on se prépare plus que jamais à la possibilité d’une nouvelle ère de conflits, une question peut légitimement se poser : avons-nous vraiment quitté l’état de guerre, à un moment ou à un autre ? Analyse de Roger Martelli.
Pour les historiens, le « court 20ème siècle » (1914-1991) s’est achevé avec la fin de la guerre froide qui, elle-même, succédait au cataclysme de deux guerres mondiales. Après un siècle guerrier, le temps semblait venu d’un « nouvel ordre mondial », sous la houlette de fait des États-Unis et sous l’égide théorique de l’ONU. C’était enfin le temps de la démocratie triomphante, du marché libre et de « la fin de l’Histoire » qu’annonçait l’économiste américain Francis Fukuyama.
L’Histoire, justement, n’a pas attendu longtemps pour doucher les illusions. Dès 1993, un autre universitaire américain, Samuel Huntington, publie un article qui fait rapidement le tour du monde et impose la thématique du « choc des civilisations ». Désormais, explique le chercheur, le conflit le plus fondamental oppose, d’un côté un Occident riche mais en déclin démographique et, de l’autre côté, un islam démographiquement expansif et appuyé sur une doctrine religieuse unifiante et combative. Huntington installe une conviction qui va infuser profondément dans nos sociétés : l’Occident est fragilisé parce que des forces expansives érodent son identité ; il peut mourir, parce qu’il ne sait plus qui il est et parce que d’autres agissent pour qu’il ne soit plus ce qu’il était.
Tout se passe comme si on était passé du conflit Est-Ouest au face-à-face opposant the West et the Rest, avec deux protagonistes dominant le lot, les États-Unis et la Chine.
Le 11 septembre 2001, la destruction du World Trade Center à New York donne à la menace une densité spectaculaire. Le 18 septembre, le Congrès américain adopte une résolution proposant la mise en place d’une juridiction d’exception. Le 25 octobre, le Patriot Act concrétise son existence. « Guerre contre le terrorisme », « guerre globale contre la terreur » sont les maîtres mots de l’administration américaine. Cette logique s’élargit à la planète tout entière. En 2004, un rapport officiel de l’ONU explique que le terrorisme exige « une nouvelle norme prescrivant une obligation collective internationale de protection ». La sécurité fait fonction de « paradigme pour un monde désenchanté ». La peur finit par être promue au rang de lien politique.
Légitimée par la peur, la politique sécuritaire devient une ossature des politiques publiques, le critère ultime du « bon » gouvernement. Le travaillisme britannique a inventé une notion pour légitimer cette rigueur implacable : celle de « l’ordre juste », que Ségolène Royal va reprendre dans sa campagne présidentielle de 2007.
L’Europe n’échappe pas à la loi commune. En 2002, des décisions-cadres sont adoptées à propos du mandat d’arrêt européen et du terrorisme, tandis qu’un espace transatlantique se met en place pour organiser le profilage et le contrôle des passagers aériens. En France, où l’expérience du terrorisme est ancienne, le durcissement des législations criminelles, amorcé dans les années 1970, se produit dès le début du nouveau siècle, porté à la fois par la droite et par la gauche de gouvernement.
En octobre 2012, Manuel Valls affirme devant le Sénat que la « menace diffuse » des « ennemis de l’intérieur » justifie « un travail de surveillance constant et approfondi ». En janvier 2013, François Hollande reprend à son compte la formule de la « guerre contre le terrorisme » pour justifier l’intervention française au Mali. En novembre 2014, la loi fixe ainsi pour objectif de « renforcer les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme ».
Au lendemain des attentats meurtriers contre Charlie Hebdo, en janvier 2015, Manuel Valls affirme que « nous avons une guerre à mener » et Nicolas Sarkozy que « la guerre a été déclarée à la France, à ses institutions ». L’État affirme prendre des mesures exceptionnelles mais pas d’état d’exception. La vérité est que l’œuvre législative entérine une mutation décisive, de portée culturelle tout autant que judiciaire. Comme le souligne la juriste Mireille Delmas-Marty, le vocabulaire et les méthodes de la guerre tendent à se recouper de plus en plus avec ceux de la justice. On mène la guerre à tout moment, contre le terrorisme, le narcotrafic ou… le covid.
Terrorisme djihadiste aidant, l’ennemi du « choc des civilisations » est facile à identifier, du côté d’un islam prêt à enflammer les rancœurs. Mais, bientôt, les regards se déplacent. Alors que les États-Unis s’enferment dans leur guerre contre le terrorisme, certains pays du Sud connaissent un développement spectaculaire. En 2001, pour désigner les nouveaux acteurs de la scène mondiale, apparaît la notion de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) – devenue BRICS avec l’adjonction de l’Afrique du Sud. Coalisés pour tirer le meilleur parti de la mondialisation, les cinq États se mettent à contester les institutions pivots, monétaires et bancaires, de l’ordre américain. En quelques années, les rapports économiques mondiaux sont bouleversés. Dès 2012, le monde occidental ne compte plus que pour moitié dans la richesse mondiale et, désormais, la Chine occupe la première place du classement des PIB.
Voilà donc les États-Unis en situation de perdre leur leadership face à un Sud que l’on qualifie de « global ». La globalité masque l’extrême diversité des Suds, mais elle dit aussi que tous ces pays ont en commun de vouloir mettre un terme à une longue domination occidentale qui ne reflète plus la réalité du monde tel qu’il est. Les deux conflits majeurs, en Ukraine et à Gaza, radicalisent ainsi l’image d’un monde redevenu inexorablement dual. Aujourd’hui sans pouvoir réel, l’ONU reste la scène où les équilibres se mesurent. Tout se passe comme si on était passé du conflit Est-Ouest au face-à-face opposant the West et the Rest, avec deux protagonistes dominant le lot, les États-Unis et la Chine. L’image du Sud global est une caricature et un piège, mais elle nous dit un état du monde, angoissant.
Nous voilà en effet dans une période où s’entremêlent la peur des dominants menacés et les rancœurs des dominés qui ne veulent plus l’être, la fébrilité d’une Amérique en déclin, l’appétit des puissances de second plan (Russie), l’exacerbation universelle des nationalismes et la crise absolue du multilatéralisme de 1945.
La conviction s’installe que la paix a affaibli l’Occident et que, pour qu’il survive, il doit à tout prix accroître sa puissance et se préparer à la guerre. Tout ce qui freine cet objectif doit être éradiqué, même s’il faut pour cela revenir sur de vieilles valeurs et convictions. Si la politique économique n’est pas à la hauteur, on la réoriente, y compris en bousculant les limites posées au déficit des États. Si la recherche de la sobriété écologique est un frein, on se débarrasse de ses normes, brutalement taxées de liberticides. Si le tracé des frontières corsète la puissance, on le modifie, par la force ou par le chantage. Si la logique de la délibération démocratique fait perdre du temps et menace la rapidité du réarmement global, on tourne le dos aux procédures démocratiques. Si l’esprit public valorise trop le pacifisme et l’esprit de compromis, on anesthésie ces facteurs de faiblesse et on exalte le retour du nationalisme de puissance. Si les oppositions fragilisent l’homogénéité du corps social, on les contrôle, on les circonscrit ou on les brise. Si l’idéal pacifiste des lendemains immédiats de la Seconde Guerre mondiale a affaibli les puissances et si les institutions onusiennes sont des boulets, on les contourne ou, mieux, on les démantèle. En bref, le degré d’agressivité devient le critérium de toute pratique, économique, sociale, politique, diplomatique.
La géopolitique se déploie de plus en plus dans son expression la plus rudimentaire : le primat de la realpolitik et l’affrontement des puissances. Tout peuple qui ne se plie pas à la règle est voué à la dépendance et au déclin. Qui n’en accepte pas la nécessité est aussitôt taxé d’angélisme, quand ce n’est pas de soumission pure et simple à l’agresseur. Accélérer la production d’armement, subordonner l’économie à la logique de la guerre, instituer l’Europe en puissance : tel est désormais l’horizon proposé des politiques publiques. On est sommés d’être pour ou contre.
Ces postulats devraient être reconsidérés. Intérioriser l’impératif de puissance, c’est tolérer que s’impose l’univers mental des forces qui font de la peur le carburant des pires régressions. Mais le monde n’est pas fait de blocs et de camps. Des États, différents par leur taille et l’ampleur de leurs ressources, n’éprouvent guère d’enthousiasme à s’enliser dans la course épuisante à la puissance. Des institutions internationales et des ONG mondiales continuent de proposer d’autres normes, d’autres critères, d’autres méthodes que celles de la puissance. Des mouvements critiques, pacifistes et démocratiques continuent de vivre et de lutter et s’inquiètent de ce que le primat de la force rejette dans l’ombre l’impératif de la justice sociale, de la dignité et des droits. C’est de leur côté que se trouve le véritable réalisme.
Cet article est extrait de notre numéro « AVANT GUERRE », paru en octobre 2025.