
14.04.2026 à 17:36
Roger Martelli
Derrière les chiffres d’une enquête Ipsos-BVA, une tendance lourde se confirme : la radicalité progresse, mais surtout à droite. Fragmentée et sans stratégie majoritaire, la gauche regarde le rapport de force se dégrader sans parvenir à l’inverser.
Ipsos-BVA publie une vaste enquête électorale, quelques semaines après la séquence des élections municipales. On ne redira jamais assez qu’un sondage ne prédit rien et que la politique en général ne relève pas de la fatalité. Cela n’empêche pas que ce sondage-là, à côté de quelques autres, n’est pas particulièrement réjouissant.
Au lendemain des municipales, le RN apparaît comme le grand gagnant des élections : 74 % des personnes interrogées estiment qu’il s’est renforcé, loin devant LFI (40 %) et LR (38 %). Le constat sans surprise s’inscrit dans un paysage politique à la fois éclaté et polarisé, où l’intérêt très fort pour la présidentielle à venir coexiste avec une tendance lourde à l’abstention.
Le dualisme de la droite et de la gauche persiste, bien sûr. Il est courant de se situer soi-même sur l’axe gauche-droite, et la position choisie influence significativement la direction des votes. Mais, depuis quelques décennies, la persistance s’accompagne d’un détachement très fort à l’égard des forces qui ont fait vivre le clivage des deux côtés. La polarité travaille désormais à l’intérieur des deux grandes familles. La tendance, nous redit le sondage, est à une radicalisation qui se révèle à nous par la combinaison de plusieurs indices1.
Le premier est celui du classique auto-positionnement sur l’axe gauche-droite : 21,5 % des Français se diraient « très à gauche » ou « très à droite ». Le parallèle est d’emblée déséquilibré : 6 % à l’extrémité gauche, 15,5 % à l’extrémité droite, soit en tout 5 points de plus qu’en 2021. Dans Le Monde, Gilles Finchelstein complète le tableau par les déclarations de sympathie partisane. France insoumise et RN recueillent respectivement 7,5 % et 22,5 % de sympathies. Si on y ajoute les formations « extrêmes » des deux côtés (Finchelstein n’y adjoint pas le PCF), on obtient 9 % pour la gauche « radicale » et 26,5 % pour l’extrême-droite. Total des « extrêmes » : 35,5 %. C’est une minorité, mais c’est elle qui est en dynamique et celle-ci, pour l’instant, joue en faveur du côté droit.
La radicalité n’est pas seulement dans la position sur un axe idéologique ou partisan. Elle se repère directement dans un rapport aux notions structurantes. Par exemple celle de « radicalité » (y en a-t-il trop ou pas assez ?) ou celle de « compromis » ou de « fidélité aux principes ». Qu’attend-on des personnalités qui concourent à l’élection ? Qu’elles acceptent de faire des compromis ou qu’elles restent fidèles à leurs principes ?
La radicalité – qui est associée à l’excès dans le vocabulaire courant – n’est approuvée qu’à 37 %. Elle est minoritaire dans tous les espaces de sympathie partisane, sauf trois : tout juste majoritaire (51 %) chez les proches de LFI, plus nettement du côté de Reconquête (29 %) et du RN (56 %). Il y a de la radicalité, mais qui s’exprime plus fortement à l’extrême-droite que dans la gauche dite pourtant « radicale ».
Il en est de même pour l’opposition du « compromis » et de la « fidélité aux principes». Le premier terme est certes majoritaire (choisi par 55 % des interrogés) ; mais, trop souvent associé à la « compromission » – il est en forte baisse sur une année (-9 %). La fidélité aux principes attire plus que la radicalité, mais le compromis est majoritaire partout, y compris chez les sympathisants LFI (54 %). Il n’y a que deux ensembles où il est minoritaire : chez les proches de Reconquête (21 %) et du RN (38 %), ni même chez ceux de LR (47 %). La radicalité et le dédain du compromis sont plus marqués à droite qu’à gauche. Le RN se dédiabolise, mais ne perd pas de son tranchant et de son image d’alternative attractive ; la FI clive, mais n’annihile pas le besoin de consensus.
Enfin, le sondage pousse les feux sur le rapport à la société : faut-il la laisser en l’état, l’aménager à la marge, la changer en profondeur ou la changer radicalement ? Les réponses sont sans appel : une minuscule fraction ne veut rien changer, une plus grande (22 %) veut changer radicalement, 27 % préfèrent aménager et 50 % demandent des changements profonds. Et, une fois de plus, les pourcentages les plus élevés du côté de la radicalité se repèrent chez les proches de Reconquête (54 %), du RN (44 %) et, loin derrière, de LFI (24 %). On ne croit plus guère aux changements cosmétiques, mais la radicalité du changement se trouve plus chez les « très à droite » que chez les « très à gauche ».
Dès lors, comment s’étonner de la dispersion, non des votes eux-mêmes – ils ne sont pas testés – mais des probabilités de vote ? Le pourcentage des votes « plutôt et très probables » va de 36 % pour le RN à 12 % pour Renaissance. Quant à la gauche, elle plafonne à 19 %pour le PS, 17 % pour les écolos et 14 % pour LFI.
Rebelote pour la satisfaction en cas d’accession à la présidence de la République… On se réjouirait de l’élection du tandem Bardella-Le Pen (36 et 33 % de satisfaits), suivi de Philippe (26 %) et des autres ténors de la droite. On le serait moins de la gauche : Glucksman est le premier à gauche (16 %) ; Roussel, Mélenchon et Faure sont en queue de peloton. D’un côté, une extrême droite en tête, mais qui rebute une majorité de votants ; de l’autre, une gauche fragmentée qui ne séduit pas et qui suscite de l’hostilité, en particulier envers Mélenchon (81 % de mécontents s’il accédait au pouvoir).
Où en est-on au bout du compte ? La crise profonde que nous vivons interdit le choix de l’immobilité, les demi-mesures et les faux-semblants. Le mariage de la carpe et du lapin, celui du social et du libéralisme, a failli tuer la gauche au temps du quinquennat Hollande. Le « et de gauche, et de droite » du macronisme a épuisé le centre. La course derrière le RN est en train de faire exploser la droite. L’extrême-droite tient donc la corde, parce qu’elle se repaît des désastres de la droite et de la gauche et parce qu’elle est dans l’air du temps. Elle n’a pas encore gagné la partie, mais elle menace.
Pendant ce temps-là, que fait la gauche ? Elle nous rejoue le grand air des gauches irréconciliables. Comme si une seule gauche pouvait occuper l’espace de toutes les gauches. Comme si c’était suffisant qu’une organisation ou une personnalité de gauche soit en tête pour qu’elle rallie ensuite tout le monde derrière elle. La gauche éparpillée et même la gauche dualisée laissent toute la gauche dans le maigre espace qui est le sien depuis 2017. Elle peut au mieux engranger des forces pour la suite ; elle n’a aucune chance de gagner.
La radicalité qui clive et qui exclut ne peut espérer atteindre la majorité, ni à court ni à long terme. Mais la gauche qui compose au nom du compromis ne crée pas de dynamique populaire et finit pas noyer le réalisme dans la compromission et les abandons. Une gauche dans cet état laisse le terrain à une droite qui présente le double visage d’être ultra-majoritaire et radicalisée vers son côté extrême. La France pourrait dès lors se trouver dans une situation à la hongroise : chez nous aussi, une droite conservatrice pourrait apparaître comme le recours ultime, face à cette négation démocratique que l’on nomme gentiment « illibéralisme ». Philippe en France, comme Magyar en Hongrie ?
Si l’on ne veut pas de cette fausse solution, il n’y a pas aujourd’hui d’autre solution qu’une gauche rassemblée. Le sondage Ipsos confirme que la solution de l’union reste le vœu largement majoritaire du peuple de gauche. Le problème est que ce vœu peut se heurter à la conviction inverse que l’union n’est pas possible et qu’il faut se résoudre à la penser en excluant une de ses composantes. Exclure les insoumis ? Certes, ils sont clivants. Mais, avec Mélenchon, ils ont redynamisé un pan important de la gauche entre 2012 et 2022 ; sans eux, la gauche ne peut pas gagner demain, ni au premier ni au second tour. Rassembler en excluant l’autre gauche, celle des renoncements tenus pour inéluctables ? Autant dire qu’on préfère la victoire du pire, pour éviter celle de la social-démocratie détestée. Or, nous ne sommes plus au temps des controverses à gauche du passé. La droite qui menace de gagner demain n’est pas la droite en général, mais la droite phagocytée par son extrême. Cela mérite d’y réfléchir à deux fois.
Le peuple de gauche veut l’union, mais les forces organisées qui la composent n’en veulent pas et chacune a l’illusion de penser qu’elle va finir par mettre toutes les autres à la raison. La déraison qui en résulte rend pessimiste dans l’immédiat. Mais qui pouvait croire, au printemps de 1934, que la France du Front populaire allait éclore à l’été ? Il n’est jamais trop tard… jusqu’au moment où l’on ne peut plus rien y faire.
︎14.04.2026 à 15:06
Pablo Pillaud-Vivien
Toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique : par l’arbitraire qu’elle introduit, la proposition de loi Yadan menace l’État de droit et nos libertés fondamentales.
Ce jeudi, les députés examineront la « proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », portée par la députée macroniste Caroline Yadan. Qui peut s’opposer à un tel objectif ? L’antisémitisme, ancien et protéiforme, demeure une réalité bviolente, parfois meurtrière, qu’il faut combattre sans relâche. Mais comme souvent, c’est dans les moyens proposés que le bât blesse. Et ici, il blesse profondément.
Car cette proposition de loi n’est pas une réponse juridique à un phénomène réel : elle est un objet politique. Un texte conçu pour produire du clivage. Elle fonctionne comme un marqueur idéologique, plus que comme une réponse solide et cohérente à un problème précis.
Depuis 2014, le délit d’« apologie du terrorisme » permet de poursuivre et de condamner des propos jugés favorables à des actes terroristes. Ce délit ne bénéficie pas de définition précise. Il a déjà permis de condamner à des peines de prison avec sursis des personnes ayant exprimé une analyse politique du conflit israélo-palestinien, affirmant que les massacres du 7 octobre avaient pour origine l’occupation coloniale des territoires palestiniens par Israël. L’enjeu se déplace. Il est celui de la frontière entre expression politique et infraction pénale. Or cette frontière est devenue floue, dangereusement floue.
L’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose pourtant que « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée », autrement dit une loi claire et précise. Nous en sommes loin. Et c’est là que la proposition de loi Yadan franchit un cap inquiétant. Elle entend notamment élargir le champ des incriminations de la provocation à la haine ou à la violence à l’implicite. « , même implicitement, » est-il écrit dans la proposition de loi : vertige juridique. Qu’est-ce qu’une provocation implicite ? L’État de droit et le droit pénal moderne se construisent contre l’arbitraire et donc contre les intentions supposées ou évasives. Ils exigent des faits, des mots, des actes. Introduire l’implicite dans le champ pénal, c’est ouvrir la porte à toutes les subjectivités, à toutes les instrumentalisations. Ces précautions ont déjà été écartées dans la qualification floue d’association de malfaiteurs. Une incrimination aussi vague ne peut satisfaire aux exigences de clarté et de prévisibilité de la loi.
Le texte de Caroline Yadan a certes franchi le premier filtre du Conseil d’État. Mais on peut penser que le Conseil constitutionnel, présidé par Richard Ferrand, censurera tout ou partie de ces dispositions. Dès lors, à quoi sert ce texte ? Il place les juges dans une position intenable, sommés d’interpréter des intentions. Il expose des citoyens à des poursuites pour des propos dont ils ne pouvaient raisonnablement prévoir la qualification pénale. Et il alimente une polarisation du débat public. Car derrière la lutte contre l’antisémitisme, c’est la question du conflit israélo-palestinien, de sa critique, de ses mots, qui se retrouve juridiquement encadrée et restreinte.
La dérive ne s’arrête pas là. Le texte entend pénaliser la négation du droit à l’existence d’un État. Une rédaction aussi large est juridiquement et politiquement explosive. En prétendant lutter contre l’antisémitisme, le législateur fait ici entrer dans le champ pénal des analyses ou des prises de position politiques (comme la proposition d’un État binational). Même logique concernant la Shoah : alors que la loi Gayssot réprime déjà clairement le négationnisme, le texte veut étendre l’incrimination à des formes vagues de « banalisation » ou de « relativisation », au risque d’introduire une nouvelle zone grise, propice à l’arbitraire.
Au fond, cette proposition de loi repose sur une fuite en avant pénale : toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique. On finit par exposer chacun à des poursuites imprévisibles. L’arbitraire devient possible et l’État de droit fragilisé.
14.04.2026 à 15:04
la Rédaction
Au Sénat, la « justice rapide » promise par la droite et le gouvernement continue d’avancer ses jalons avec l’extension du plaider-coupable aux crimes. Inspiré du modèle anglo-saxon, le plaider-coupable consiste à permettre à un accusé reconnaissant les faits d’éviter un procès complet en acceptant une peine proposée par le procureur, généralement réduite, ensuite validée rapidement par un juge. C’est un basculement historique : derrière l’argument de l’engorgement judiciaire, c’est une justice négociée qui se profile, où l’audience (moment de vérité, de contradiction et de reconnaissance pour les victimes) serait remplacée par un « deal » pénal expéditif, validé en quelques heures. Faute d’investir, l’exécutif choisit de contourner le procès.