
09.04.2026 à 14:28
Pablo Pillaud-Vivien
Quatre cosmonautes rejouent en ce moment une vieille histoire : celle d’Ulysse, entre départ et retour, puissance et déracinement. À travers Artemis II, la conquête spatiale révèle moins un rêve d’empire qu’une condition humaine faite d’errance et de dépendance.
Ils sont quatre, enfermés dans une capsule, suspendus à plus de 400 000 kilomètres au-dessus de nos têtes. Ils tournent autour de la Lune sans s’y poser, comme une promesse différée. La NASA appelle cela « Artemis II ». Dix jours de voyage, près de 700 000 kilomètres parcourus, une trajectoire en forme de fronde : partir, contourner, revenir.
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Mais qu’est-ce qui fascine les dizaines de millions de spectateurs qui les regardent en live ? Sûrement pas l’action, ni même la technique ou seulement l’exploit. C’est autre chose : nous sommes avec eux. Dans cette nacelle, il y a nous tous.
Depuis la Terre, nous regardons ces images – la Lune en surplomb, la Terre réduite à une bille fragile – et quelque chose se déplace. Les cosmonautes s’éloignent plus loin que n’importe quel humain ne l’a jamais fait. Ils voient toute notre planète d’un seul regard. Nous aussi, par procuration. Et pourtant, ce n’est pas eux qui partent : c’est nous qui les envoyons. Nous avons construit la fusée, décidé la mission, projeté notre désir d’ailleurs. Cette capsule, c’est une condensation du monde, de ses savoirs, de ses budgets, de ses puissances.
Dans une conférence lumineuse, le penseur américain Daniel Mendelsohn rappelait que le voyage d’Ulysse raconté dans L’Odyssée d’Homère est toujours double : partir, mais aussi revenir ; à la fois conquérant et déraciné. Ulysse n’est pas seulement le héros qui explore ; il est aussi celui qui erre, qui dépend des autres, qui n’est jamais complètement chez lui. C’est ce que rejoue Artemis II.
Dans le silence spatial, sans gravité, sans sol, sans horizon stable, l’humain redevient ce qu’il est fondamentalement : un corps vulnérable, dépendant, déplacé. Un migrant. Pas au sens administratif. Au sens existentiel.
D’un côté, une mission de puissance : tester, maîtriser, préparer la conquête. L’objectif est clair : retourner sur la Lune, s’y installer durablement, ouvrir la voie à Mars. De l’autre, une expérience d’exil. Dans cette capsule, les cosmonautes dorment comme des chauves-souris, accrochés dans le vide, loin de tout. Ils dépendent d’un fil invisible qui les relie à la Terre. Ils ne possèdent rien, sinon leur trajectoire. Ils sont à la fois colons et migrants.
Artemis est un programme de puissance. Il s’inscrit dans une compétition internationale, dans une projection de souveraineté, dans une volonté d’appropriation symbolique – et déjà matérielle – de l’espace. Nommer des cratères, cartographier, préparer l’installation. Comme si la Lune était déjà une extension naturelle de nos territoires.
Mais en même temps, il y a une autre vérité plus fragile. Dans le silence spatial, sans gravité, sans sol, sans horizon stable, l’humain redevient ce qu’il est fondamentalement : un corps vulnérable, dépendant, déplacé. Un migrant. Pas au sens administratif. Au sens existentiel. Quelqu’un qui traverse, qui n’appartient pas, qui doit négocier avec un environnement hostile, qui transporte avec lui ses souvenirs – comme ce moment où les cosmonautes dédient un cratère à une disparue, emportant leurs morts avec eux.
Si Artemis II fascine autant, ce n’est pas seulement parce que c’est grand et inhabité. C’est aussi parce que c’est une image politique de nous-mêmes. Une humanité capable de se projeter comme empire et en même temps condamnée à sa fragilité.
Alors peut-être que la véritable question n’est pas « Irons-nous à nouveau sur la Lune ou quand y vivrons-nous ? » Mais « Qui serons-nous quand nous y irons ? » Des colons reproduisant les logiques d’appropriation terrestre ? Ou des migrants conscients de leur humanité commune ? Ulysse ne conquiert jamais vraiment : il survit, apprend et raconte. Dans la nuit cosmique, c’est peut-être cette seconde figure qui nous attend.
09.04.2026 à 13:48
Loïc Le Clerc
« S’il y a des projets qui sont poussés par des gens que j’aime bien, c’est d’une évidence sans nom que si je trouve le projet pertinent, je vais saucer le projet […] Si un projet est proposé par quelqu’un d’extrême droite, ben non ! » Deux phrases et le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) explose en plein vol. Ces mots sont de la streameuse Ultia, membre de la « commission d’attribution du fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales », fonds qui sert à financer des influenceurs et autres youtubers. L’extrême droite hurle à la propagande gauchiste et les menaces se multiplient. Le CNC cède. Ultia est exclue sans préavis de la commission pour manquement à son « obligation de neutralité » et tout le fonds se voit suspendu. Symptôme d’une force publique qui ne sait pas comment gérer l’ascension du RN. Un tapis rouge pour 2027.
08.04.2026 à 12:01
Pablo Pillaud-Vivien
Après avoir menacé de rayer l’Iran de la carte, Donald Trump annonce un cessez-le-feu et repousse une nouvelle fois son ultimatum. Mais on ne banalise pas une menace d’anéantissement sans en payer le prix : à force d’escalade, le recul devient lui-même instable.
Cette nuit, Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu avec Téhéran, tout en repoussant de deux semaines l’ultimatum qu’il avait lui-même fixé. Mais cet ultimatum n’avait rien d’un simple levier diplomatique : il formulait explicitement la menace de bombardements massifs contre les infrastructures vitales de l’Iran – énergie, eau, usines, ponts – avec, en toile de fond, l’idée assumée qu’un pays entier pourrait être « rayé de la carte » en quelques heures.
À cela, le ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot répond : « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». Non, justement. Cette formule ne décrit pas la situation : elle l’évacue. Elle permet de traiter la menace comme un simple excès de langage, une outrance sans conséquence – et donc de s’autoriser à ne rien faire. Mais c’est l’inverse : ici, l’excès n’est pas insignifiant, il est structurant.
Que signifie donc le recul apparent de Trump ?
À première vue, il semble confirmer une mécanique désormais bien identifiée, résumée par une formule ironique : TACO — Trump Always Chickens Out (Trump finit toujours par se dégonfler). Trump menace, dramatise, puis recule au dernier moment. Mais ce serait une erreur de s’arrêter là.
Car ce qui a été dit ne disparaît pas avec un cessez-le-feu. Quand un président des États-Unis explique qu’une civilisation pourrait « disparaître en une nuit », il ne s’agit plus d’une outrance : il formule une stratégie et assume que l’anéantissement d’une société est une option. Il banalise une logique de génocide.
On aurait tort de minimiser cela au nom du style Trump, de son goût pour la démesure et les outrances. Car c’est précisément ainsi que fonctionne sa politique : déplacer la frontière du dicible pour rendre pensable puis acceptable ce qui, hier encore, relevait de l’impossible. Dans ce cadre, le cessez-le-feu n’efface rien. Il suspend.
Car cette parole s’inscrit dans une escalade continue de la menace. Depuis des semaines, la mécanique est la même : promesses de destruction totale, ultimatums publics, dramatisation maximale. Chaque déclaration poussée plus loin que la précédente. Chaque menace appelle une surenchère.
À mesure que cette spirale s’emballe, une contradiction apparaît. Trump s’est construit une image de chef imprévisible et brutal. Dans les faits, il recule souvent. Il menace, puis diffère. Il annonce, puis reporte. Mais que devient cette logique quand la menace atteint le niveau d’un anéantissement civilisationnel ?
On ne sort pas facilement d’une promesse de destruction totale. Reporter un ultimatum n’efface pas la menace : cela la maintient, cela la prolonge, cela la rend plus pesante encore. Plus la parole est extrême, plus le coût politique du recul est élevé. Car Trump ne parle pas seulement à ses adversaires. Il parle à sa base. Une base nourrie de virilisme politique, de fantasmes de toute-puissance, et désormais d’une rhétorique quasi religieuse où le président se présente comme investi d’une mission supérieure. Dans cet univers, reculer n’est pas une option ; ce serait une humiliation.
Pour un pouvoir construit sur la démonstration permanente de force, sur la domination, sur l’idée d’un chef qui ne cède jamais, la fuite en avant devient presque inévitable. Autrement dit : plus Trump menace, moins il peut durablement ne rien faire. C’est toute la dangerosité du moment.
La question n’est donc plus de savoir si Trump bluffe ou non. Elle est de comprendre que son propre dispositif politique le pousse à transformer la menace en réalité. Car les mots deviennent des pièges et les menaces deviennent des trajectoires. Et c’est ainsi que l’irréversible commence.