
10.04.2026 à 17:17
Selim Ben Abdallah
La récente condamnation du visage de la lutte antiraciste et de la défense des migrants en Tunisie montre une volonté du pouvoir de s’en prendre aux corps intermédiaires. Elle s’inscrit dans la continuité d’une répression autoritaire d’une opposition morcelée.
Hatem Nafti est chercheur à l’IREMAM, Université d’Aix-Marseille et auteur de plusieurs ouvrages sur la vie politique en Tunisie depuis la révolution.
La militante antiraciste Saadia Mosbah, figure de proue du combat pour la défense des migrants en Tunisie, a récemment été condamnée à huit ans de prison pour « malversations financières ». Cette condamnation est-elle une décision plus politique que juridique ?
Hatem Nafti : C’est assurément une décision politique. La justice tunisienne a perdu toute son indépendance. Après son coup d’État en 2021 au cours duquel il avait dissous le Parlement et s’était arrogé les pleins pouvoirs, le président Kais Saied a supprimé le Conseil supérieur de la magistrature et révoqué arbitrairement 57 magistrats pour avoir une justice à ses ordres.
Il y a une campagne de dénigrement à l’encontre de Saadia Mosbah : elle est accusée par les proches du pouvoir de vouloir « coloniser la Tunisie par des migrants subsahariens ». Cette campagne reprend les mêmes calomnies qui touchent les associations qui viennent en aide aux migrants ou qui luttent contre le racisme en Tunisie. Évidemment, le dossier ne porte pas du tout sur cela, mais sur des supposées malversations financières. C’est pour cela que je parle de procès politique : on laisse dérouler, sur les réseaux sociaux, des mensonges sur la nature de cette affaire, de manière totalement impunie. Tandis que de l’autre côté, on va traquer et condamner, sur la base dudécret 54 (un décret, largement instrumentalisé par le pouvoir, qui punit la diffusion de fausses informations, ndlr), la moindre critique émise à l’égard du gouvernement.
A noter que, à la différence de beaucoup d’affaires similaires, toutes les personnes condamnées ici sont noires, y compris Saadia Mosbah. Et que cela a une incidence sur le déferlement de haine, notamment sur les réseaux sociaux… haine qui reste impunie malgré la loi de 2018 – pionnière dans le monde arabe – qui réprime l’expression raciste.
La justice en Tunisie est-elle instrumentalisée ?
Oui. Et le pouvoir ne s’en cache même pas. Lors de l’affaire dite de « complot contre la sûreté de l’État », (procès géant visant une quarantaine de prévenus dont principalement des opposants politiques, ndlr), on a entendu le président Saied affirmer que tout magistrat qui les innocentera sera complice. La plupart des juges ont obtempéré, et ceux qui ont été récalcitrants ont été mutés ou suspendus.
Que nous dit cet événement du climat politique en Tunisie et de la répression autoritaire du régime de Kais Saied ?
Aujourd’hui, la scène politique tourne exclusivement autour du chef de l’Etat, Kais Saied. Ses pouvoirs sont très étendus, davantage que ceux de Ben Ali ou de Bourguiba. Les défenseurs et défenseuses des droits humains ne font que réagir à ses décisions, notamment par des mobilisations pour libérer les prisonniers d’opinion… Rappelons qu’une bonne partie des dirigeants politiques de toutes les oppositions sont emprisonnés.
Il y a aussi le combat contre le racisme. En 2023, sous l’impulsion de la première ministre italienne Giorgia Meloni, la Tunisie a signé un mémorandum avec l’Union européenne portant sur la gestion migratoire. Le régime de Kais Saied a accepté de jouer les gardes-frontières et cet accord a servi de modèle au pacte migratoire européen qui s’en est suivi, et aux politiques d’externalisation des frontières que mène l’UE.
Chaque année, plusieurs milliers demigrants arrivent en Tunisie depuis l’Algérie et la Libye, et se retrouvent empêchés de partir vers l’Europe. Ils se retrouvent coincés dans un pays sans aucun droit, et victimes du racisme de la population encouragé par le régime. Le pouvoir a popularisé, sur le modèle de l’extrême droite européen, une théorie du grand remplacement des Tunisiens par des migrants. Cette peur a toujours existé mais elle est désormais un sujet politique de premier plan. La situation crée une véritable bombe à retardement : à la fois, on empêche les personnes migrantes de quitter la Tunisie pour l’Europe, et à la fois ils continuent d’affluer… Mécaniquement, leur nombre ne va cesser d’augmenter.
Et la gauche tunisienne dans tout ça ? Peut-on comparer l’échiquier politique tunisien à ce que l’on connaît en France ?
En Tunisie, il y a traditionnellement une gauche démocratique et une gauche plus radicale. Mais la gauche n’a jamais pesé très lourd dans l’échiquier politique… À la différence des deux grandes familles politiques que sont les islamistes, réunis entre autres autour du parti Ennahdha, et les héritiers du parti nationaliste, le Destour, qui représente l’ancien régime. En dehors d’eux, il y a un une sorte de magma de partis qui ne se retrouvent ni dans l’un ni dans l’autre, allant du centre-droit à l’extrême gauche.
Une partie de la gauche tunisienne progressiste, les marxistes-léninistes ou les nationalistes arabes, soutient le régime de Kais Saied. Car il a un discours social, parfois quasiment altermondialiste et de gauche. Il a souvent opposé les libertés dites bourgeoises aux libertés sociales et annoncé vouloir purger la classe politique qu’il jugeait corrompue. Cela a plu à une partie de la gauche qui l’a alors soutenu mais qui s’est aussi mise dans l’impasse. Une partie très importante des forces démocratiques, du principal syndicat (l’UGTT) à la Ligue des Droits de l’Homme, a soutenu le coup d’État de Saied en 2021, en pensant qu’il allait les débarrasser des islamistes. Un espoir de courte durée.
Existe-t-il une certaine unité de l’opposition au pouvoir ?
Les oppositions sont divisées en trois blocs plutôt irréconciliables : les islamistes, les forces démocrates qui vont du centre-droit à l’extrême gauche, et enfin le parti de l’ancien régime réuni autour de la figure d’Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre emprisonnée depuis deux ans et demi. Dans ce triangle, chaque sommet est dans l’incapacité de converger avec les deux autres. Il y a une forte opposition au sein même des oppositions, ce qui rend quasi impossible leur unité. Même lorsqu’on essaye de trouver des points communs, comme la demande de libération des prisonniers d’opinion, cela paraît presque impossible – un passé ne passe pas. L’opposition finit complètement morcelée… au profit du régime en place et sans réelle perspective.
10.04.2026 à 14:28
Pablo Pillaud-Vivien
Gauche, primaire, présidentielle : la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, est l’invitée de #LaMidinale.
10.04.2026 à 14:21
Catherine Tricot
Comment concilier fin du monde et fin du mois ? La hausse vertigineuse des prix de l’essence met sous tension cette double exigence : sauver la planète, ne pas ignorer voire sacrifier le niveau de vie de la majorité des habitants.
Cela vient d’être annoncé : le gaz va augmenter de 15%, tandis que les prix moyens à la pompe dépassent bien souvent les 2,10€ le litre de sans plomb et approchent les 2,50€ pour le gazole. En dehors des grandes métropoles qui ont un bon réseau de transports en commun et qui bénéficient de la densité urbaine pour minorer les distances, ces hausses se traduisent par de très lourdes ponctions dans les revenus. Cela concerne très immédiatement ceux qui habitent loin de leur travail ou sont en horaires décalés, ceux qui travaillent avec un véhicule, les taxis, livreurs, aides à domicile, infirmières… Qu’on se le dise : si une hausse de quelques dizaines de centimes suffit à mettre en péril des millions de ménages, c’est bien que leurs budgets sont déjà à l’os. Le problème est moins celui du prix de l’essence que celui de la pauvreté.
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On le sait, ces hausses ont pour origine la guerre en Iran et les tensions sur l’approvisionnement. Pourtant, les barils achetés à prix d’or ne sont pas encore dans les stations. Comme toujours, chaque hausse est appliquée par anticipation – et non l’inverse – pour le plus grand bénéfice des compagnies pétrolières. Selon une enquête du Financial Times et un rapport de Greenpeace, rien qu’au mois de mars, les compagnies pétrolières européennes ont réalisé un sur-profit de 2,5 milliards d’euros – 870 millions d’euros de bonus pour le seul TotalEnergies. Pour ce qui concerne Total, ces bénéfices sont logés dans des paradis fiscaux et, depuis des années, cette société ne paie plus d’impôt sur les sociétés en France. À ces profiteurs de guerre s’ajoutent les spéculateurs et les très bien informés : 15 minutes avant l’annonce du cessez-le-feu par Donald Trump, une nouvelle fois des millions de barils ont été échangés en deux minutes pour bénéficier de la probable baisse des cours. La suspicion d’un délit d’initié est majeure.
Dans une telle situation qui compromet l’activité et les revenus, cinq pays européens (l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche) ont demandé à la Commission européenne de taxer les bénéfices exceptionnels réalisés par les entreprises énergétiques. La France ne s’est pas associée à la demande. Sans doute, une fois encore, le gouvernement français a-t-il voulu défendre les intérêts de Total, en faisant mine de les confondre avec ceux du pays. Insoumis et communistes réclament le blocage des prix à la pompe. Dans l’urgence, c’est une mesure simple et efficace. Elle est un premier pas dans une stratégie qui doit intégrer l’immédiat, le court terme et le moyen terme.
À court terme, il faut mettre en place des mesures d’aides ciblées qui ne reposent pas entièrement sur les finances publiques, c’est-à-dire en bloquant et récupérant les marges des compagnies pétrolières. À moyen terme, cette politique d’aide doit être orientée vers l’électrification des usages. C’est-à-dire l’exact contraire des décisions prises par l’UE.
À court terme, il faut mettre en place des mesures d’aides ciblées qui ne reposent pas entièrement sur les finances publiques, c’est-à-dire en bloquant et récupérant les marges des compagnies pétrolières. Quelques courtes semaines doivent permettre de mettre au point ces mécanismes. On peut prendre appui sur les chèques énergies et en redéfinir leur périmètre afin d’intégrer des critères de métiers et de localisations. Des aides aux TPE-PME doivent faire mieux qu’un prêt à 3,8% !
À moyen terme, cette politique d’aide doit être orientée vers l’électrification des usages. C’est-à-dire l’exact contraire des décisions prises par l’UE qui vient d’assouplir les règles qui visaient à accélérer l’électrification du parc automobile. Les reculs sur les aides à l’isolation des logements, la baisse des dotations aux collectivités locales, le quasi abandon du leasing social (la location de véhicule électrique à 100 euros par mois) sont la version française de ces errements et reculs européens concernant l’écologie et la politique industrielle. L’annonce par EDF d’un fonds doté de 260 millions pour accompagner cette électrification n’est qu’un symbole. Les besoins se comptent en milliards et dizaines de milliards. Les économistes Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, auteurs d’un rapport pour Élisabeth Borne en 2023, chiffrent les besoins de la transition énergétique à 66 milliards d’euros nets en moyenne par an sur sept ans. Au niveau européen, le rapport Draghi préconise un investissement en faveur de l’écologie de 300 milliards d’euros annuels, sur cinq ans.
Ces décisions sont incontournables. Telle est la stricte réalité : le prix de l’essence restera supérieur à ses cours initiaux et probablement au-dessus des deux euros le litre. Et c’est pour une part, souhaitable : le pétrole tue la planète, son coût ne peut être banalisé. Il faut en sortir, au plus vite. La gauche doit tenir cette double exigence d’une aide immédiate et d’une grande politique d’électrification.