
18.06.2026 à 12:43
Pablo Pillaud-Vivien
Un rapport publié cette semaine montre que les hommes noirs et arabes sont soumis à l’excès aux contrôles policiers, aux amendes et aux dettes. Une expérience de masse d’un État qui ne protège plus mais qui menace. Un danger pour notre démocratie.
Les travaux universitaires, les associations, le défenseur des droits et même certaines décisions de justice ont établi une réalité simple : les jeunes hommes noirs et arabes ont davantage de chances d’être contrôlés que le reste de la population. Le rapport publié cette semaine par Human Rights Watch, (Re)Claim et la Maison communautaire pour un développement solidaire en décrit certaines conséquences. Aux contrôles s’ajoutent des amendes : pour tapage, dépôt de déchets, crachat sur la voie publique ou autres atteintes à la tranquillité publique… Des infractions souvent constatées sans témoin, contestées parfois mais difficiles à remettre en cause.
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L’accumulation est vertigineuse : plusieurs milliers voire des dizaines de milliers d’euros pour certains jeunes avant même leur majorité, comme l’avait raconté Basta!. Ces amendes ne pleuvent pas par hasard. Depuis 2016, à la suite de la loi « justice du XXIè siècle », il est fait le choix d’étendre « les procédures simplifiées » au nom de l’efficacité. Les pouvoirs de verbalisation ont été élargis au fil des années pour désengorger les tribunaux, simplifier les procédures, sanctionner rapidement. Au nom de l’efficacité, l’État multiplie les procédures simplifiées, affaiblit les droits de la défense, réduit les possibilités de recours.
L’amende, cette peine administrative, ne conduit pas en prison mais à l’endettement. Pour éviter les saisies, certains jeunes quittent leur emploi, d’autres ferment leur compte bancaire ou travaillent illégalement. La dette devient un mécanisme de relégation qui enferme dans la précarité ceux qu’elle prétend « responsabiliser ». Ces amendes ne servent pas seulement à sanctionner des comportements mais à gérer des populations. La défenseure des droits parle d’une « politique institutionnelle d’éviction ». Le rapport publié aujourd’hui lui donne un contenu concret : il ne s’agit plus seulement de contrôler mais, sur des bases racistes, de décourager la présence de jeunes, de jeunes hommes, dans l’espace public.
La République peut-elle continuer à invoquer l’universalisme humaniste lorsque les expériences concrètes de l’État diffèrent aussi fortement selon l’origine réelle ou supposée, le lieu de résidence ou la couleur de peau ?
En mars dernier, la justice avait estimé que l’intention d’homicide ne pouvait être retenue contre le policier ayant tué Nahel. Une décision qui vient d’être annulée par la Cour de cassation. Les faits sont d’une autre gravité mais les amendes décrites par ce rapport et la mort de Nahel racontent une même histoire politique : celle d’une institution policière qui rencontre la jeunesse populaire presque exclusivement sous la forme du contrôle, de la sanction ou de la contrainte. Pour ces jeunes hommes noirs et arabes, l’État apparaît moins comme une protection que comme une présence qui surveille et qui les menace ; non pas un État qui protège, éduque ou émancipe, mais un État qui contrôle, verbalise, sanctionne et parfois tue.
Dans ces conditions, la République peut-elle durablement prétendre à l’égalité ? Peut-elle continuer à invoquer l’universalisme humaniste lorsque les expériences concrètes de l’État diffèrent aussi fortement selon l’origine réelle ou supposée, le lieu de résidence ou la couleur de peau ? Longtemps, une grande partie de la gauche a considéré les violences policières, les contrôles discriminatoires ou les abus de pouvoir comme des « bavures » exceptionnelles. La France insoumise en a fait une question politique. Beaucoup ont jugé cette stratégie électoraliste, vouée aux marges. Les faits leur donnent tort. Parce que cela concerne le sens de notre société, LFI tire un crédit politique de cet engagement.
Derrière la question des relations entre la police et la jeunesse populaire se cache une question essentielle : qui bénéficie de la protection de l’État et qui fait l’objet de sa surveillance ? La question policière n’est plus une question technique mais une question démocratique devenue centrale.
Une démocratie ne devrait pas accepter que des adolescents entrent dans l’âge adulte avec plusieurs milliers d’euros de dettes contractées auprès de l’État et le sentiment d’avoir été désignés comme suspects avant même d’être considérés comme des citoyens. À force de traiter certains jeunes hommes noirs et arabes comme un problème à gérer, on fabrique de la défiance, de l’exclusion et une citoyenneté à deux vitesses. Bref, on détruit la démocratie et la République.
18.06.2026 à 12:34
Loïc Le Clerc
Le préfet de police de Paris, Patrice Faure, a tranché : la politique et la musique, ça ne va pas ensemble et La France insoumise n’organisera pas de concert pour la fête de la musique ce dimanche 21 juin. Au-delà du « scandale démocratique grave en période électorale » dénoncé par Jean-Luc Mélenchon, l’argumentaire questionne. Après avoir raconté que la déclaration en préfecture avait été effectuée hors du délai légal de quinze jours francs – les insoumis assurent l’avoir fait en avril –, le préfet justifie sa décision par les « prises de position controversées » des rappeurs Médine et Soso Maness et d’Assa Traoré (trois personnes qui ne sont pas programmées à l’événement), ce qui « risque d’attirer un public particulièrement hostile aux forces de l’ordre »… Et le préfet de citer le slogan « Tout le monde déteste la police ». Les personnalités citées sont-elles interdites de concert ou de meeting ? Non. Le slogan incriminé est-il illégal ? Non. Le non-respect du délai légal est-il un motif d’interdiction de manifestation ? Non. Finalement, il ne reste qu’un seul argument au préfet : les risques de troubles à l’ordre public à « l’approche de la prochaine élection présidentielle ». La porte ouverte à toutes les fenêtres ! LFI dépose un recours devant le tribunal administratif. Cette politisation répressive interroge… sauf Le Monde, qui y voit une aubaine pour Jean-Luc Mélenchon de se « poser en victime […] fidèle à ses habitudes » afin de « nourrir son discours antisystème ». Oulala, ça promet.
18.06.2026 à 10:18
Pierre Lebret
Pierre Lebret, politologue, spécialiste de l’Amérique latine, alerte sur l’invitation du patronat au président argentin. Même si ce dernier a décliné, cela en dit long sur la banalisation de l’extrême droite.
En invitant Javier Milei a ses universités d’été, le Medef ne reçoit pas seulement le président de l’Argentine. Il contribue à la banalisation d’un projet politique qui, partout où il progresse, fragilise les droits, attaque les solidarités et désigne les plus vulnérables comme responsables des difficultés collectives.
Car enfin, que célèbre-t-on exactement ? La baisse de l’inflation ? Le retour de la confiance des marchés ? L’équilibre budgétaire ? À quel prix ?
Depuis son arrivée au pouvoir, Javier Milei a imposé à son pays une thérapie de choc dont les conséquences sociales sont immenses : coupes dans la santé et l’éducation, asphyxie de la recherche publique, recul des aides sociales, précarisation des retraités, affaiblissement des services publics. Derrière les indicateurs que l’on applaudit dans certains cercles économiques, il y a des millions d’Argentins confrontés à une réalité plus rude, plus inégalitaire, plus incertaine.
Mais le plus préoccupant n’est peut-être pas là.
Car Javier Milei n’est pas seulement le porte-voix d’un ultralibéralisme sans frein. Il est devenu l’une des figures de proue d’une internationale réactionnaire qui s’en prend aux droits des femmes, stigmatise les personnes LGBTQIA+, discrédite les syndicats, attaque les chercheurs, méprise les contre-pouvoirs et transforme le débat démocratique en affrontement permanent.
Les actes parlent d’ailleurs plus clairement que les discours. En 2024, l’Argentine a été le seul pays au monde à voter contre une résolution des Nations unies en faveur des droits des peuples autochtones. Elle a également voté contre une résolution visant à renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes dans l’espace numérique. Voilà le camp que choisit Javier Milei lorsque sont en jeu les droits humains les plus fondamentaux.
On nous explique qu’il faudrait admirer son audace. Nous préférons juger un projet politique à sa capacité à élever une société plutôt qu’à la mettre à l’épreuve. Une économie n’est pas une salle des marchés. Une nation n’est pas un tableur Excel. La prospérité n’a de sens que si elle bénéficie au plus grand nombre. Elle n’a de valeur que si elle renforce la cohésion sociale au lieu de l’éroder.
L’histoire est riche de dirigeants qui ont présenté les protections sociales comme des obstacles, les droits comme des contraintes et les solidarités comme des dépenses inutiles. L’histoire est tout aussi riche des dégâts qu’ils ont laissés derrière eux.
À l’heure où les démocraties sont confrontées à la montée des extrêmes droites, dérouler le tapis rouge à Javier Milei n’est pas un acte neutre. C’est envoyer un signal. C’est dire que l’on peut s’attaquer aux droits, aux corps intermédiaires, aux institutions de la connaissance et aux plus fragiles sans perdre pour autant sa respectabilité internationale.
Le Medef avait d’autres choix. Il a choisi celui de la fascination. Ce choix est une faute.
Javier Milei a finalement annulé sa participation aux universités d’été du Medef. Mais son absence ne saurait exonérer l’organisation patronale de sa responsabilité.
La faute n’était pas dans la tenue de cette intervention ; elle résidait déjà dans l’invitation elle-même. En choisissant d’honorer et de promouvoir l’une des principales figures de l’extrême droite libertarienne mondiale, le Medef a révélé une fascination inquiétante pour un projet politique qui conjugue brutalité sociale, mépris des contre-pouvoirs et régression des droits.
Que Javier Milei ne vienne pas ne change rien à ce constat. Le débat demeure entier : pourquoi avoir voulu lui offrir cette légitimité ?
Car il est des tribunes que le Medef ne devrait jamais offrir à ceux qui s’emploient à fragiliser ce qui fonde notre République : l’égalité des droits, la dignité humaine et la solidarité.