
01.09.2026 à 13:14
Bernard Marx
Comment faire face à la dette ? Comment libérer des moyens financiers à la hauteur des enjeux et des propositions des candidats ? Mélenchon et Glucksmann en disent plus. Et le débat est sérieux.
Tout juste déclaré candidat, Jean-Luc Mélenchon lançait à propos de la dette française détenue par la Banque de France : « Il suffit d’y aller, de la prendre et de la foutre au feu ». Une formule incendiaire qui ne favorise guère la contre-offensive sur l’ampleur de la dette, fer de lance des Thatchériens français. En août, la nouvelle montée internationale des taux d’intérêt sur les emprunts publics fait grimper les taux d’intérêt sur la dette française au-dessus de 4%. Très logiquement, le candidat insoumis relance le sujet et clarifie son propos : « La Banque centrale européenne peut et doit mettre au congélateur les dettes des États, en commençant par celle de la période covid ». Le débat prend une nouvelle tournure. 50 économistes prennent la plume pour soutenir cette proposition et assurer qu’« il ne s’agit pas d’un petit aménagement technique, mais la première pièce d’une architecture macrofinancière qu’il faut reconstruire en profondeur ». Plus question de « désobéir », la « mise au frigo » nécessite de transformer l’UE, avec d’autres alliés.
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L’économiste Éric Berr, rédacteur de la tribune collective, explicite la proposition de Jean-Luc Mélenchon. L’objectif, en fait, serait de limiter la dépendance des finances publiques vis-à-vis des marchés financiers. Il ne s’agit donc pas d’annuler la dette. Il s’agit d’obtenir que cette dette – et celles des autres pays de l’UE – soit automatiquement renouvelée lorsqu’elle vient à échéance. L’inverse de ce que fait la BCE qui, depuis 2022, réduit ses détentions au nom de la lutte contre l’inflation. Une partie de la dette serait ainsi soustraite aux aléas des marchés financiers diminuant leur pression sur l’ensemble de la dette publique. L’enjeu est de retrouver une capacité de financement des besoins collectifs en redonnant vie à un pôle public bancaire capable d’orienter l’épargne et le crédit vers des objectifs démocratiquement définis.
Pour Jean-Luc Mélenchon, la BCE et les banques nationales devraient reprendre une politique plus active de rachats de titres, ce qui faciliterait les investissements publics « faiblement rentables » pour la bifurcation écologique, la santé, l’éducation… L’insoumis prédit que la France ne serait pas isolée si elle conduit cette bataille.
Les propositions de Mélenchon et de Glucksmann peuvent sembler voisines. La différence entre ces propositions tient à la place et au pouvoir laissé aux marchés financiers. Chez Mélenchon, le pôle public est le cœur du projet. Les eurobonds prônés par Glucksmann sont quant à eux des titres émis par des autorités publiques sur les marchés financiers.
Interrogé sur France Inter, Raphaël Glucksmann a affirmé que la proposition de Jean-Luc Mélenchon ne sera jamais acceptée à l’échelle européenne. Raphaël Glucksmann opte quant à lui pour le développement des eurobonds, c’est-à-dire une dette publique européenne. En juillet, Raphaël Glucksmann avait déjà proposé la création d’un fonds européen de défense doté de 100 milliards d’euros. Il le préconise maintenant pour investir dans « la transition écologique et la révolution technologique ». L’accord des autres pays européens n’apparaît pas plus facile à obtenir. Friedrich Merz, le chancelier allemand, y est tout autant opposé.
Les deux propositions peuvent sembler voisines. Dans l’un et l’autre cas, il ne s’agit pas de proposition technique mais de réforme politique majeure pour la France et pour l’Union européenne. La différence entre ces propositions tient à la place et au pouvoir laissé aux marchés financiers. Chez Jean-Luc Mélenchon, le pôle public est le cœur du projet. Les eurobonds sont quant à eux des titres émis par des autorités publiques sur les marchés financiers.
L’enjeu, très politique, est donc double. Le premier est celui des conditions politiques pour l’une ou l’autre des propositions. Raphaël Glucksmann prétend avoir une majorité d’Européens avec lui. On demande à voir. L’autre enjeu majeur est celui de la place accordée aux marchés financiers et à leur puissance. Ces débats valent la peine d’être menés.
(Retrouvez sur regards.fr la suite de ce débat sur la dette, avec la présentation des controverses des économistes : Gabriel Zucman vs le patron du Medef Patrick Martin ; Matthieu Pigasse vs Patrick Martin, Olivier Blanchard et Jacques Attali)
01.09.2026 à 13:10
Pablo Pillaud-Vivien
Cinq rapporteurs spéciaux des Nations unies mettent directement en cause le traitement judiciaire réservé à l’eurodéputée LFI Rima Hassan. Dans une lettre adressée au gouvernement français, ils s’inquiètent du nombre de procédures engagées contre elle, la répétition de ses auditions et son placement en garde à vue, qu’ils jugent susceptibles de constituer un « harcèlement politique et judiciaire ». Ils questionnent aussi les fuites dans la presse concernant sa garde à vue, la surveillance de ses communications et déplacements, ainsi que le recours à l’infraction d’« apologie du terrorisme » pour sanctionner des prises de position sur la Palestine. Surtout, ils demandent à Paris d’expliquer comment ces pratiques peuvent être compatibles avec la liberté d’expression, le droit à la vie privée et les libertés de réunion et d’association. Une interpellation qui dépasse le seul cas de Rima Hassan : les experts alertent sur la répression qui touche les voix défendant les droits des Palestiniens… Tragique pour un pays comme la France qui aime se présenter comme l’un des berceaux des libertés publiques.
01.09.2026 à 12:07
Bernard Marx
La question de la dette enflamment les économistes. Après avoir été lancée par Mélenchon face au Medef, on vous résume les arguments des uns et des autres.
La dette publique française (État, collectivités territoriales, Sécurité sociale) a dépassé 3500 milliards d’euros au cours du premier trimestre 2026, en hausse de 200 milliards en un an. Elle correspond à 117% du PIB.
Sous Jacques Chirac, elle augmente de 8,6 points de PIB (55,5% à 64,1% du PIB). De 26,1 points (de 64,1 à 90,2% du PIB) sous Sarkozy. De 8,2 points sous Hollande (passant à 98,4% du PIB). Et de plus de 20 points de PIB sous Macron. En 2025, le déficit public a été de 5,1%. C’est avec la Belgique le plus élevé de la zone Euro, le quatrième de toute l’Union européenne.
La dette est détenue par des assureurs, des banques, des banques centrales ou des fonds de pension. Elle est détenue à 55% par des investisseurs étrangers et à 18% par la Banque de France dans le cadre de la politique monétaire européenne et de l’achat massif de dette publique entre 2015 et 2021.
La durée de vie moyenne de la dette française est de 9 ans. Chaque année, la dette venant à échéance est remboursée et renouvelée par un nouvel endettement aux conditions du marché. À quoi s’ajoute l’endettement nécessaire pour financer le déficit courant.
En août, le taux d’intérêt sur la dette à 10 ans est passé au-dessus de 4%. Mais il n’y a aucune fuite devant la dette publique française. À chaque émission du Trésor, les montants des demandes de titres de dettes publique française sont toujours très supérieurs à l’offre. La charge annuelle de la dette publique a été de 66 milliards en 2025. Soit un taux d’intérêt moyen de l’ordre de 2% et un poids dans les dépenses publiques de l’ordre de 4%. Ce poids augmentera si les déficits restent supérieurs à la croissance et du fait de taux d’intérêt plus élevés sur la dette nouvelle que sur l’endettement passé.
Les origines de la dette constituent un socle du débat. Trop de social ou trop d’inégalités et de super riches ? Gabriel Zucman ne fait pas partie des économistes signataires de la tribune « Mettre la dette au frigo ». Mais sa proposition de taxer à 2% les fortunes supérieurs à 200 millions d’euros a été violemment taclée par Patrick Martin à Roland-Garros. Le président du Medef a qualifié la proposition de « hold-up intellectuel et politique ». Gabriel Zucman lui a répondu :
« Vous procédez à un renversement de la réalité. Depuis quarante ans, c’est le Medef qui a réalisé un véritable ‘hold-up intellectuel et politique’. Au détriment des finances publiques, de notre protection sociale et des plus démunis. »
De fait, selon l’Insee, le taux effectif d’imposition des grandes entreprises est passé de 19,3% en 2016 à 14,3% en 2022 et il est plus élevé pour les PME que pour les grands groupes. Ces allégements de charges et d’impôts se traduisent par un manque à gagner considérable pour les finances publiques : de l’ordre de 20 milliards d’euros par an.
Depuis les années 1990, le Medef s’est battu pour réduire les cotisations sociales. Avec succès : les exonérations de cotisations sociales atteignent désormais 90 milliards d’euros par an, soit 3% du PIB. Ces exonérations ont creusé un trou considérable dans les finances publiques. Elles ont également forcé la Sécurité sociale à réduire son périmètre, laissant le champ libre aux assurances privées.
Elles ont atteint des montants tels qu’elles ne trouvent plus guère de soutien parmi les économistes, même les mieux disposés… Pourtant, le Medef demande 60 milliards supplémentaires, financés par la TVA.
Qu’attendre d’une telle politique ? La réponse de Gabriel Zucman :
« – Pour les classes populaires et moyennes en emploi, l’effet net est neutre ou faible : la hausse de la TVA efface la hausse du salaire net. On reprend à la caisse du supermarché ce qui a été donné sur les feuilles de paie.
– Pour les travailleurs à haut salaire et les actionnaires, qui ne consomment qu’une partie de leurs revenus, l’effet est positif : la hausse du salaire net et des profits dépasse la hausse de la TVA.
– Enfin pour les personnes qui ne sont pas en emploi – retraités, chômeurs, allocataires du RSA, etc. – l’effet est très négatif : ces derniers subissent de plein fouet la hausse de la TVA, sans aucune compensation. »
Vouloir mettre fin au privilège fiscal des milliardaires n’est en rien un « hold up », conclut Gabriel Zucman. En revanche, affaiblir nos finances publiques déjà exsangues, importer en France le modèle américain d’assurances privées et redistribuer les revenus au détriment des plus démunis, voilà le véritable « hold up intellectuel et politique ».
À la veille du débat entre présidentiables de Roland-Garros, placé par le Medef sous le signe du courage, l’homme et banquier d’affaires Matthieu Pigasse s’est dit favorable à la proposition de Jean-Luc Mélenchon. Patrick Martin l’a ciblé sur France Inter : « Monsieur Pigasse, qui a fait une énorme fortune grâce à la faillite des États, songe peut-être à la même chose pour la France ».
Matthieu Pigasse lui a répondu sur X : « Le courage, ce n’est pas de demander de l’argent public pour soi et d’exiger l’austérité pour les autres. Le courage, ce serait de reconnaître que dix ans de cadeaux fiscaux n’ont produit ni croissance ni emploi. Ce serait d’admettre que gonfler les dividendes en gelant les retraites, c’est du confort de classe habillé en nécessité économique. Le courage, ce serait de demander plus à ceux qui ont plus, d’augmenter les salaires, et de partager les richesses. Mais on peut visiblement être président du Medef et ne pas comprendre l’économie… Contrairement à ce que prétend Patrick Martin, personne n’a proposé d’annuler la dette publique détenue par les créanciers privés. Personne. La proposition porte sur les titres de dette publique détenus par l’Eurosystème… »
Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI de 2008 à 2015, entre dans la danse. Pour lui, la proposition de Jean-Luc Mélenchon ne résoudrait rien : « Imaginons tout d’abord que la Banque de France détienne des obligations du Trésor et décide d’annuler cette dette et les intérêts qui y sont afférents. Cela aboutit à une diminution des profits de la Banque de France, qui ne touche plus les intérêts sur la dette, et donc à une diminution des transferts de la Banque de France au Trésor. Cette diminution des transferts correspond exactement à la diminution initiale des intérêts payés par le Trésor à la Banque de France. Par conséquent, du point de vue des revenus nets de l’État, c’est zéro ! C’est une simple question d’arithmétique. C’est un peu plus compliqué dans le cas de la BCE. En effet, si elle décidait d’annuler la dette française et que cela diminuait ses profits globaux, l’Allemagne et d’autres pays en feraient partiellement les frais. Cela étant politiquement impossible, la BCE serait contrainte de diminuer la dette de tous les pays dans les mêmes proportions et on en revient alors au même argument que j’ai avancé précédemment. Effet nul. »
Matthieu Pigasse lui répond avec trois arguments :
– Il ne faut pas minimiser les effets macroéconomiques des politiques budgétaires restrictives. Il rappelle à cet égard, la très lourde erreur d’analyse du chef économiste du FMI lors de la crise grecque et ses graves conséquences. L’argument vaut toujours.
– La proposition vise au minimum à ce que la dette détenue par le système de la BCE soit maintenue à leur échéance : « S’ils ne sont pas réinvestis par l’Eurosystème, l’État doit les refinancer sur les marchés, aujourd’hui à des taux beaucoup plus élevés, supérieurs à 4% ». Donc cela évite un coût supplémentaire.
– La banque centrale est une institution publique. La monnaie est un bien public. Son fonctionnement et ses missions doivent être au cœur du débat démocratique.
Selon Jacques Attali, « si la France le faisait, on ne pourrait pas empêcher tous les autres pays membres de l’euro d’en faire autant, détruisant ainsi la base même de la monnaie unique. C’est ça qu’on veut ? Ou c’est toujours la même idée débile : la France peut faire ce qu’elle veut, pas les autres. L’annulation unilatérale de la dette publique française est l’autre nom du Frexit. »
Réponse de Matthieu Pigasse : « Être européen ne signifie pas considérer les traités comme des textes sacrés et intangibles… L’actuelle présidente de la BCE le disait elle-même au moment de la crise grecque, lorsqu’elle était ministre de l’Économie : ‘Nous avons violé toutes les règles parce que nous voulions faire bloc et sauver la zone euro.’ Qualifier toute volonté de transformation de ‘Frexit’ est une caricature dangereuse : elle nourrit l’extrême droite avec l’idée que l’on ne peut rien faire, qu’à l’intérieur de l’Europe, on ne pourrait plus rien décider, plus rien changer. Je refuse cette résignation. La politique, c’est l’art de rendre possible ce qui ne l’était pas encore. La bataille culturelle, c’est de rendre évidente une idée radicale. »
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