
11.06.2026 à 12:34
Roger Martelli
L’avenir de la Corse se joue-t-il dans une révision constitutionnelle ? Pour l’historien Roger Martelli, la focalisation sur le statut institutionnel risque d’occulter beaucoup de défis de l’île : pauvreté, logement, services publics, inégalités territoriales ou emprise mafieuse. Une autonomie démocratique n’a de sens que si elle s’inscrit dans une République fondée sur l’égalité et la solidarité.
Le 27 septembre 2025, à l’invitation du Parti communiste corse, l’historien Roger Martelli participait à un débat public avec des représentants du PC et de la CGT, des élus nationalistes – dont le député Paul-André Colombani et Wanda Mastor, professeur de droit public et inspiratrice des propositions institutionnelles de la Collectivité de Corse.
Je lis depuis longtemps les réflexions de Wanda Mastor sur la Corse et je respecte vivement sa compétence, sa rigueur et son honnêteté intellectuelle. Elle défend avec brio une autonomie que je ne cherche pas moi-même à remettre en question. Comme elle, je ne considère pas que l’autonomie est incompatible avec l’idée d’une République unie et indivisible. Moi aussi j’estime qu’il faut dépasser une certaine conception de l’égalité qui considère que, pour que nous soyons tous égaux, nous devrions être tous pareils. Enfin je m’inscris dans une tradition jacobine qui ne fait pas de moi un centralisateur : en effet la centralisation à la française n’est pas d’essence jacobine, comme cela se dit à tort, mais elle est profondément bonapartiste.
Malgré ces convergences, je demeure en désaccord sur plusieurs points et je reste très critique à l’égard du résultat des négociations menées depuis 2022 entre les représentants de l’État et la Collectivité de Corse.
Je regrette tout d’abord qu’un texte de portée constitutionnelle légitime un peu plus les notions discutables d’identité et de communauté. À mes yeux, elles simplifient la réalité à outrance et elles figent les spécificités irréductibles des individus et des groupes humains, au risque de les cristalliser en différences et de sanctuariser ainsi les clôtures qui les délimitent.
Au lieu de faire, d’un peuple, une libre association d’individus dotés de la citoyenneté, construisant leur personnalité par la multiplicité de leurs appartenances, ces notions nous renvoient à une société de communautés plus ou moins fermées, auxquelles les individus seraient tenus de s’intégrer pour être reconnus. Une société dont les droits, en totalité ou en partie, seraient ainsi tributaires de l’insertion dans un groupe, une classe, un ordre, une ethnie, une religion, une langue ou une histoire. Dans un monde et dans un moment où dominent les crispations identitaires, les replis frileux et les vertiges de puissance, je trouve ce choix plus dangereux que jamais.
Je regrette de même que la référence univoque à une identité ancrée dans son lien à la terre ignore ce qui est un élément majeur de l’identification des Corses depuis bientôt deux siècles et demi : l’imbrication de ces deux référents que sont le peuple corse et le peuple français. Je plaide pour l’idée selon laquelle priver les Corses d’un pan de cette double identification, quel que soit ce pan, serait une nouvelle mutilation affective et une souffrance pour bien des Corses, sur l’île comme dans la diaspora.
Certes, tout peuple a le droit de rompre avec une histoire, même longue. Je suis toutefois convaincu que les Corses perdraient beaucoup à s’écarter de ce compagnonnage de source démocratique. Corse, français, républicain : l’avenir est toujours dans l’intrication de ces trois dimensions. La Corse a donc bien moins besoin d’une reconnaissance formelle que de l’avènement d’une République du respect, pleinement démocratique et sociale, fondée sur l’égalité et la solidarité, appuyée sur une citoyenneté élargie. Or il est inutile de fermer les yeux sur l’évidence : nulle portion du territoire français ne peut, à elle seule, faire entrer une telle République dans la vie.
Ce qui me conduit à une troisième ligne de critique à l’égard du processus engagé et du texte qui le légitime constitutionnellement. L’indispensable autonomie ne peut pas se penser sans ces principes complémentaires, qui sont la solidarité, l’égalité concrète de traitement des individus, la sanctuarisation des services publics, le socle évolutif de droits que garantit la loi nationale, la péréquation des ressources distribuables à l’échelle de la nation. Cette autonomie peut inclure une adaptation législative, elle devrait inclure la possibilité plus large de participer en amont à l’écriture de la loi votée par le Parlement. Elle peut instituer une certaine autonomie financière (l’utilisation des ressources), mais surtout pas une autonomie fiscale (la définition de l’impôt global) qui ignore l’exigence de péréquation et autorise tous les dérapages inégalitaires. Si ces conditions ne sont pas réunies, aucun des problèmes majeurs posés à la Corse ne sera résolu dans un esprit de dignité et de justice.
Or, nous savons tous que ces problèmes sont nombreux et de plus en plus aigus : les records de pauvreté, les contraintes de l’insularité et de la vie montagnarde, les inégalités territoriales internes, le manque de logements, la dérive mafieuse, etc. Aucun de ces problèmes ne sera résolu pleinement, sainement et démocratiquement, s’il n’y a pas conjonction pleine et entière de l’inventivité corse et de la solidarité nationale. La valorisation de l’insularité est un outil ; elle ne peut pas être une panacée.
Prenons garde alors à une possibilité redoutable : si les problèmes demeurent ou s’aggravent, il en résultera de nouvelles désillusions, une colère indifférenciée, des risques de nouvelles violences. Les unes et les autres pourraient alors alimenter de façon croissante un ressentiment populaire dont on sait qu’il a été, toujours et partout, le carburant historique de toutes les aventures, des fascismes d’hier comme de leurs héritiers d’aujourd’hui.
En laissant entendre que la solution est dans l’autonomie en elle-même, en focalisant les débats sur la seule formulation constitutionnelle et en ne mettant pas au centre du débat démocratique les solutions concrètes aux problèmes de l’île, on court un double danger : celui d’une aggravation de la situation et celui d’une division accrue des citoyennes et des citoyens, en Corse et sur le continent. Ce serait un formidable cadeau aux forces antidémocratiques et je ne pense pas, hélas, que leur menace en Corse soit un pur effet de l’imagination… Le peuple corse, pas plus que le peuple français dont il est une composante, ne mérite pas une telle mésaventure.
Les exécutifs, à Paris et en Corse, ont décidé de mener de longues négociations avant de donner la parole à la population corse sur le seul volet de la modification constitutionnelle. C’est le contraire qu’il faudrait faire : consulter en amont la population corse, directement et en toute transparence la population corse, à la fois sur le bilan de quelques années de mise en place du dispositif institutionnel existant, sur le profil des modifications institutionnelles nécessaires et sur la loi organique qui donnera le mode d’emploi véritable des nouvelles règles constitutionnelles.
J’ajoute qu’à Paris comme à Ajaccio, on a choisi d’ajouter un paragraphe à une Constitution qui s’avère chaque jour un peu plus moribonde. On ouvre ainsi la porte à un futur mille-feuille institutionnel, où, peu à peu, on devra peut-être graver dans le marbre constitutionnel le champ d’autonomie de tout territoire qui en demandera l’inscription. Il aurait mieux valu faire ce qu’on n’a jamais vraiment fait depuis longtemps : considérer que la France n’a rien à gagner à parcelliser constitutionnellement les conditions d’une autonomie démocratique de tous ses territoires. L’exigence démocratique, l’effectivité de la souveraineté populaire et donc l’aspiration à évaluer et à décider pleinement là où les problèmes se posent, tout cela vaut pour la nation dans toutes ses composantes. Les règles pour le rendre possible devraient donc se déployer à l’échelle de la nation, pour que chaque individu qui y vit soit sous la protection de la loi commune, sans limitation qui résulterait de la position géographique, de la naissance, de la nationalité, de la culture, de la confession ou de l’opinion. L’idée d’une préférence régionale n’est pas plus acceptable que cette « préférence nationale » vantée par l’extrême droite sur tout le continent européen.
Une véritable constitution démocratique se doit d’énoncer le cadre général, ainsi que les prérogatives et les obligations qui en résultent pour les pouvoirs publics à tous les niveaux de territoires. Et, en tout cas, soyons persuadés que c’est en s’insérant dans le grand œuvre de l’émancipation humaine et d’un nouvel âge démocratique que la Corse et les Corses trouveront la voie de leur épanouissement. Sans la solidarité nationale et sans la refonte démocratique globale, l’autonomie risque fort de n’être qu’un triste miroir aux alouettes. Ce serait du gâchis.
11.06.2026 à 12:24
Roger Martelli
L’Assemblée nationale débattra du projet de loi constitutionnelle dotant la Corse d’un statut d’autonomie renforcé le 16 juin prochain. On peut approuver l’idée de donner plus de poids à l’autonomie et émettre pourtant de sérieux doutes sur la procédure suivie pour y parvenir.
Dans le texte soumis aux députés, l’autonomie de la Corse se justifie par des « intérêts propres, liés à son insularité méditerranéenne et à sa communauté historique, linguistique, culturelle, ayant développé un lien singulier à sa terre ». La formulation a ainsi le défaut de donner valeur constitutionnelle à la notion plus que discutable de « communauté », assignant les individus à des identifications qui les déterminent de façon absolue.
Renforcée par la référence au « lien singulier à la terre », cette façon de voir établit potentiellement une hiérarchie entre les natifs enracinés en un lieu sur plusieurs générations et les allogènes qui ne sont admis que s’ils font totalement allégeance à une histoire qui n’a pas été la leur. On peut ajouter qu’elle ignore que l’identification corse, depuis 1789, se définit doublement, par un rapport à la spécificité historique d’une île et par l’insertion dans la nation citoyenne de la Déclaration des droits. En tournant le dos à cette double identification, indissociablement corse et française, la loi mutile alors même qu’elle a vocation à promouvoir une originalité trop longtemps dévalorisée.
À lire le texte constitutionnel, on constate par ailleurs que la délimitation de l’autonomie met en exergue trois types d’acteurs : la Collectivité de Corse – une Assemblée et un exécutif – qui a pouvoir d’adapter la loi nationale et de décider localement de normes applicables en Corse ; le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel qui contrôlent ; le gouvernement, qui peut légiférer par ordonnances. Il est dès lors difficile de ne pas constater la grande absence : celle du peuple lui-même, qui délègue mais qui n’est pas consulté en amont, qui ne décide qu’à la marge et qui n’est pas partie prenante de l’évaluation. Un peuple que l’on autorise du bout des lèvres à entériner un texte fondamental, rédigé sans sa participation directe et dont l’application concrète – c’est-à-dire l’essentiel ! – est renvoyé à une future loi organique non soumise à ratification populaire…
Enfin, la lecture du projet ne peut que nourrir un immense malaise. Il nous parle des « intérêts propres » de la Corse, mais il ne dit rien de ses problèmes. On les connaît pourtant, des records de pauvreté aux dérives mafieuses, en passant par le manque de logement, la spéculation foncière, les contraintes du cadre montagnard ou les inégalités territoriales internes. Comment s’imaginer que la Corse va disposer à elle seule des moyens de remédier à ces difficultés, sans s’appuyer sur les atouts de la solidarité nationale et des règles de la péréquation ?
Au fond, les domaines qui vont relever de la compétence normative de la Collectivité de Corse (aménagement du territoire, tourisme ou développement économique) sont ceux pour lesquels les régions ont d’ores et déjà des compétences élargies. Toutes en tirent-elles bénéfice et pour tous leurs habitants ? Par là même, alors que le texte de la loi veut promouvoir une autonomie fondée sur la spécificité corse, il ne fait que montrer les carences de démocratie qui enlisent les dynamiques territoriales sur l’ensemble du territoire national, et pas seulement en Corse. Auquel cas, on est fondé à se dire que l’on a pris le problème à l’envers.
Au lieu de partir d’un véritable projet de décentralisation démocratique, à l’intérieur duquel pourrait se penser la spécificité corse, on s’est enfermé dans le cadre insulaire, au risque de le priver des atouts d’une solidarité nationale refondée et renforcée. Au risque encore de voir ultérieurement d’autres régions réclamer un statut particulier et son inscription dans un texte constitutionnel devenu un interminable patchwork, alors que sa fonction est avant tout d’énoncer le commun, et donc ce qui rapproche et pas ce qui distingue.
Au risque enfin de laisser triompher, en Corse comme ailleurs, les normes de l’argent-roi, la course aux profits, les inégalités, les discriminations et, à l’arrivée, le poids du ressentiment et le recours aux aventure extra-démocratiques. Qui, à Paris comme en Corse, peut jurer que l’île des Lumières et du soulèvement antifasciste de septembre 1943 en est à tout jamais préservée ?
10.06.2026 à 15:08
Moumou
En compagnie de Guillaume Meurice, je lance Mon Œil, votre rendez-vous hebdomadaire de critique média, en partenariat avec Regards !
Mon Œil est un média indépendant, et comme Regards, ça ne se fera pas sans vous. Si vous aimez notre travail, et que, comme nous, vous pensez qu’un rendez-vous de critique médias est indispensable pendant cette année présidentielle où tous les coups seront permis, alors soutenez-nous sur Ulule.