
27.03.2026 à 13:20
Roger Martelli
Le score de La France insoumise a montré ses lignes de force… et marqué des limites. Quelle leçon tirera-t-elle des unes comme des autres ? D’ores et déjà, elle est dans les starting-blocks pour la présidentielle.
Cette année, La France insoumise avait mis le paquet pour les élections municipales : 276 listes contre 75 en 2020, 19 députés candidats et tous les responsables nationaux sur le terrain. Les insoumis ont concentré leurs efforts là où ils pouvaient obtenir les meilleurs résultats. Ils ont ravi Saint-Denis aux socialistes dès le premier tour, en alliance avec les communistes. Au second tour, leurs listes en compétition dépassent les 50% dans quatre villes (Roubaix, La Courneuve, Creil et Vaulx-en-Velin). Dans quatre autres, elles sont entre 40 et 50%.
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Officiellement, LFI emporte sept municipalités. Même là où elle n’est pas élue, elle enregistre entre 20 et 40% des suffrages dans 14 villes et entre 10 et 20% dans 18 autres. En tout, 41 villes sur les 276 où LFI se présentait placent les insoumis au-dessus des 10%. 19 de ces villes sont en Île-de-France, dont 10 en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne. Ces bons résultats dans les banlieues se retrouvent aussi dans des villes-centres importantes (Toulouse, Limoges, Lille, Angoulême, Montpellier, Clermont-Ferrand, Rennes, Caen, Rouen, Nancy, Saint-Étienne).
Dans presque tous les cas, les scores les plus élevés de LFI se retrouvent dans des villes qui ont fait partie de l’espace historique du communisme et du socialisme français. Sur les 27 villes où les insoumis obtiennent plus de 15%, 10 sont dans les vieilles zones de force du PC (Saint-Denis, La Courneuve, Vaulx-en-Velin, Argenteuil, Vénissieux, Pantin, Orly, Bezons, Champs-sur-Marne, Nanterre) et 13 dans celles du PS (Limoges, Roubaix, Creil, Bondy, Villeurbanne, Saint-Fons, Lille, Angoulême, Montpellier, Tourcoing, Créteil, Villeneuve-d’Ascq, Clermont-Ferrand). Les bras-de-fer de LFI se font avec la gauche, pas avec la droite ni l’extrême droite.
Dans presque tous les cas, les scores les plus élevés de LFI se retrouvent dans des villes qui ont fait partie de l’espace historique du communisme et du socialisme français. Les bras-de-fer de LFI se font avec la gauche, pas avec la droite ni l’extrême droite.
Les insoumis visaient prioritairement la « nouvelle France », celle de la jeunesse éduquée, revendicatrice et de ressources modestes, et celle des populations discriminées des périphéries métropolitaines. Sur ce terrain, ils ont incontestablement marqué des points. Mais la « nouvelle France » n’est pas la France entière et la France n’est pas seulement celle de la gauche historique.
Dans de nombreuses banlieues fortement marquées par la gauche, les électeurs les plus modestes peuvent voter massivement pour LFI, quand ce vote leur apparaît à la fois comme une réponse à leurs exigences de reconnaissance et de dignité et comme un vote utile face à la droite et à l’extrême-droite. Mais ces mêmes électeurs votent moins LFI, quand d’autres votes apparaissent politiquement plus utiles contre une droite menaçante. De façon significative, dans les grandes métropoles, à part Toulouse et Limoges, les mêmes groupes défavorisés se sont plutôt tournés vers les autres composantes de la gauche. Les électeurs populaires ont voté LFI en banlieue parisienne et lyonnaise contre la droite ; mais, à Marseille, ils ont choisi plutôt Payan que Delogu contre le Rassemblement national.
| Le vote des catégories des 10% les plus pauvres dans les grandes villes (en % des inscrits) | |||
| Ville | LFI | Gauche hors-LFI | RN |
| Toulouse | 14 | 6 | 3 |
| Limoges | 13 | 7 | 8 |
| Lille | 16 | 18 | 4 |
| Rennes | 10 | 12 | 5 |
| Paris | 10 | 12 | 5 |
| Grenoble | 10 | 15 | 3 |
| Villeurbanne | 10 | 16 | 5 |
| Brest | 6 | 13 | 7 |
| Montpellier | 5 | 16 | 0 |
| Lyon | 8 | 9 | 3 |
| Strasbourg | 6 | 15 | 4 |
| Nantes | 5 | 16 | 3 |
| Bordeaux | 5 | 9 | 7 |
| Saint-Etienne | 7 | 12 | 8 |
| Marseille | 8 | 16 | 10 |
| Tours | 5 | 10 | 6 |
| Aix-en-Provence | 7 | 10 | 5 |
| Nice | 7 | 4 | 15 |
| Angers | 4 | 11 | 5 |
| Dijon | 4 | 20 | 6 |
| Le Mans | 3 | 23 | 8 |
| Perpignan | 5 | 12 | 21 |
| Reims | 3 | 5 | 10 |
| Annecy | 0 | 0 | 0 |
| Nîmes | 3 | 14 | 11 |
| Rouen | 2 | 18 | 7 |
| Toulon | 3 | 4 | 20 |
| Moyenne | 6,6 | 12,0 | 7,0 |
Étude menée au niveau des bureaux de vote par Youssef Souidi, co-auteur avec Thomas Vonderscher de Nouvelle cartographie électorale de la France, Textuel, 2026
Les insoumis ont fait la preuve de leur efficacité dans des territoires à la fois très populaires et historiquement marqués par la gauche. Là où la gauche est forte, ils peuvent concurrencer le reste de la gauche et parfois la battre. La candidature insoumise peut augmenter fortement à Lille entre les deux tours, parce que le danger de droite est totalement écarté. LFI est moins performante quand la droite est menaçante. Elle recule ainsi au second tour à Paris quand il s’est agi d’écarter la liste Dati.
La polarisation extrême sur la « nouvelle France » et le choix du clivage accentué entre LFI et le reste de la gauche sont-ils pertinents pour une campagne présidentielle? on peut en douter. Mais l’inverse n’est pas moins discutable. On peut ne partager ni la stratégie politique de LFI, ni ses expressions les plus outrancières, et considérer que l’apport des insoumis est indispensable pour relancer la gauche et éviter le pire. Les bons résultats insoumis, dans des segments importants de la jeunesse et des populations « racisées », dit quelque chose que la gauche doit entendre. Ils sont le miroir inversé de ses propres carences.
La France insoumise a tort de penser qu’elle est, à elle seule, la « vraie » gauche, la gauche « populaire ». Mais on a tort de s’imaginer que l’on peut réussir sans elle.
27.03.2026 à 13:00
Pablo Pillaud-Vivien
Dans une tribune publiée dans Libération, un collectif de personnalités – parmi lesquelles Étienne Balibar, Thomas Piketty, Dominique Bourg, Roger Martelli ou encore Vanessa Springora – appelle à l’organisation d’une primaire pour éviter un nouveau naufrage face au RN. Le texte insiste sur le caractère existentiel de l’échéance de 2027, rappelant que l’extrême droite demeure une menace directe pour l’État de droit et les libertés publiques, et que les divisions électorales ont déjà coûté cher. S’appuyant sur l’expérience récente du NFP, les signataires défendent une unité programmatique minimale comme condition d’un débouché majoritaire, tout en pointant les résistances persistantes des partis. Une interpellation claire, qui place la responsabilité de l’échec ou du sursaut du côté des organisations politiques elles-mêmes. Le texte reste ouvert à signatures : https://tally.so/r/rjAgol.
27.03.2026 à 11:35
Roger Martelli
Le Rassemblement national n’a conquis ni Marseille ni Toulon. Mais si les sommets de la pyramide urbaine se refusent encore à lui, à l’exception de Nice, les étages inférieurs sont souvent plus réceptifs. L’ascension du RN reste résistible. Encore faut-il bien ouvrir les yeux.
Comme LFI, l’extrême droite a mis des forces importantes dans la bataille municipale : 565 listes, 35 députés RN en lice, presque tous dans les zones de force du Nord, de l’Est et du littoral méditerranéen.
Le résultat s’est avéré probant. Au premier tour, les listes du RN et de ses alliés l’emportent dans 22 villes et sont au-dessus de 30% dans 154 communes regroupant près de 2,9 millions d’habitants. Au second tour, 275 listes portaient les couleurs de l’extrême droite : 17 obtiennent plus de 50% et 47 autres ont entre 30 et 40%. À l’arrivée, ce sont 63 communes qui tombent dans l’escarcelle du RN et de ses alliés, pour une population totale de 1,5 million d’habitants. Sans compter l’entrée en force du RN dans de nombreux conseils municipaux.
Sur ces 63 villes, 61 sont au-dessus de 3 500 habitants, 24 sont comprises entre 10 000 et 30 000 et 13 ont plus de 30 000 habitants. Leur répartition géographique, comme celle du vote, reflète l’état des forces mobilisées : la plupart des villes gagnées se trouvent dans les zones de force historiques du littoral méditerranéen, du nord et de l’est. Mais le RN commence à s’implanter en dehors de ces territoires propices, dans les régions du centre (Vierzon, Montargis, La Flèche), du sud-ouest (Castres, Montauban) et même de l’ouest (Harfleur).
La porosité entre la droite et l’extrême droite a été une donnée marquante du scrutin. Elle écarte peu à peu les préventions d’une partie de l’électorat de droite à l’égard de son extrême. Elle permet des transferts importants, dans les deux sens. L’électorat de droite le plus radicalisé peut considérer que le vote RN est finalement le mieux à même de satisfaire les demandes de protection, d’ordre et d’autorité. En sens inverse, l’électorat d’extrême droite peut aisément se reporter sur des listes de droite, idéologiquement de plus en plus proches, surtout s’il s’agit de chasser la gauche (Aubignan dans le Var, Liévin dans le Pas-de-Calais) ou de l’empêcher de gagner (Toulouse). En règle générale, c’est aussi bien la gauche que le centre (Tarascon dans les Bouches-du-Rhône, Saint-Avold en Moselle) qui font les frais de l’inquiétante conjonction.
L’échec final à Marseille et à Toulon rappelle que la dédiabolisation du RN n’a pas totalement annihilé la répulsion qui touche toujours les héritiers de Jean-Marie Le Pen. Mais la globalité des deux tours montre que cette répulsion s’étiole, surtout chez les couches sociales conservatrices et fortunées qui constituent encore le socle de la droite et du centre.
Quant aux catégories populaires, si elles ont pu se porter sur la gauche dans des zones marquées par la tradition de gauche socialiste et communiste, elles ont aussi montré que le poids de la tradition n’était pas toujours à même d’empêcher le refuge dans l’abstention ou la tentation du vote de ressentiment en faveur du RN.
Le temps est désormais compté pour faire, des fragilités persistantes de l’extrême-droite, des leviers pour une contre-offensive. Il ne faudra plus alors compter sur un « front républicain » en recul depuis 2024, quand il avait encore limité la progression du RN. Mais le « front antifasciste » a montré lui aussi ses limites, dès le premier tour.
Il est plus que jamais nécessaire de se convaincre que la légitime référence morale à l’antifascisme ne suffit pas. Pas plus aujourd’hui qu’hier, tous les antifascismes ne se valent pas. Celui des communistes du temps de « classe contre classe » ne valait pas celui du Front populaire ; celui de « l’autodéfense » peut aujourd’hui comme hier conduire au résultat inverse de celui espéré.
Face au pire qui menace, il n’y a pas d’autre chemin que celui du rassemblement le plus large, donc sans exclusion, sans ostracisme à l’égard de quiconque. Et pour dynamiser ce rassemblement, il convient que s’impose un projet alternatif, recevable par le plus grand nombre, fondé sur des valeurs humanistes d’émancipation, de libre déploiement des capacités humaines, d’égalité, de solidarité. La République démocratique et sociale : quatre-vingt-dix ans après le triomphe du Front populaire, on en est toujours là.