
21.08.2026 à 07:00
Catherine Tricot
Alors que ce siècle se profile sous l’égide du repli, de la frontière et du mur, que les nationalismes s’exacerbent et les racismes se revendiquent, Regards ressuscite le poète-philosophe Édouard Glissant qui revient, le temps d’un entretien, sur ses deux concepts éclairants : la créolisation et la mondialité. Un phare dans la nuit qui vient.
Propos recueillis et imaginés par Catherine Tricot, à partir des écrits et de la pensée d’Édouard Glissant.
Regards. Bonjour Édouard Glissant. Merci de nous accorder cet entretien, posthume, il va sans dire, puisque vous êtes décédé en 2011. Vous êtes un romancier et poète martiniquais et votre nom résonne désormais de plus en plus dans les débats politiques et philosophiques. Votre place ne cesse de grandir, même dans le grand public, en témoigne la multiplication des lieux publics qui portent votre nom. Cette importance de votre présence, la centralité de votre pensée doit vous étonner et pourtant, on ne vous connaît pas si bien que ça…
Édouard glissant. En effet… Je suis comme vous, étonné de cette nouvelle renommée, popularité même. On me connaît surtout comme le créateur de concepts comme la mondialité, la créolité… mais je suis d’abord un poète et un romancier. Il est vrai que j’ai suivi une formation déterminante de philosophie à la Sorbonne. Dans cette période étudiante, faite de ferveur artistique et révolutionnaire, je m’engage pour la décolonisation avec d’autres intellectuels et artistes, comme Frantz Fanon et Aimé Césaire. Au musée de l’Homme, je me lie avec le grand ethnographe et réalisateur Jean Rouch… et je deviens moi-même un peu ethnographe des Antilles.
J’ai poursuivi ces engagements tout au long de ma vie, au travers d’innombrables organisations, manifestations, articles de revues… J’ai participé à la création du Front antillo-guyanais pour l’autonomie qui n’a survécu que quelques mois avant sa dissolution par le pouvoir. En 1961, je signais le Manifeste des 121 sur le droit d’insoumission dans la guerre d’Algérie.
« Ce processus évident de création d’une nouvelle culture à partir de plusieurs cultures en présence est irréversible. Il ne se limite pas aux Antilles. Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise. »
Mais je n’ai pas délaissé l’écriture. Étudiant, je participais activement à la Fédération des étudiants africains noirs. Le prix Renaudot que j’ai obtenu en 1958, à l’âge de trente ans, avec le roman La Lézarde a été une première étape dans ce métier d’écrivain, jusqu’à ce que mon nom soit suggéré pour le prix Nobel de littérature. Mais cessons là l’évocation de ces prix, je n’en parle que pour rappeler que l’écriture et la poésie sont le fil conducteur de ma vie. Il s’entremêle avec mon travail pour penser la singularité de mon île et de son histoire. Pour cela, j’ai forgé des concepts, notamment celui d’antillanité et de créolisation.
Parlons-en, justement, de cette « créolisation ». Ce concept phare de votre œuvre a notamment été repris à son compte par Jean-Luc Mélenchon pour nommer sa vision de la transformation du monde en cours…
C’est un concept en fait assez ancien que j’ai forgé dès les années 50 à partir d’un mot, créole, qui désigne la langue inventée au fil du temps par les locuteurs des langues des pays colonisateurs (le français, le portugais, l’espagnol), celle des indigènes et celle des esclaves. C’est une invention d’abord orale produite par des emprunts, des métissages et une création linguistiques. Toutes les langues qui sont nées de la colonisation, comme les langues créoles, sont des langues fragiles. Le ressortissant de la langue dominée est davantage sensible à la problématique des langues.
Ce processus évident de création d’une nouvelle culture à partir de plusieurs cultures en présence est irréversible. Il ne se limite pas aux Antilles. D’une certaine façon, la créolisation rend compte de la transformation du monde qui voit les cultures se rencontrer physiquement au travers des migrations ou par les échanges culturels. La créolisation est sensible à « l’imprévisible » du monde. J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre. Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise.
Vous avez pris vos distances avec la négritude, mouvement et concept forgés par vos amis Senghor et Césaire. Pourquoi ?
C’est vrai qu’assez tôt j’ai choisi une autre route. Je préfère des concepts plus précis à celui de négritude. La négritude me semble tellement générale qu’elle néglige le détail des particuliers. C’était avant même le temps où les systèmes et les idéologies ont défailli. Sans aucunement renoncer au refus et au combat que l’on doit mener dans un lieu particulier, prolongeons au loin l’imaginaire, par un éclatement et une répétition à l’infini des thèmes du métissage, du multilinguisme, de la créolisation.
Le Discours antillais, que j’ai publié en 1981, alors que j’étais revenu aux Antilles depuis plus de 15 ans, se voulait une étude à la fois anthropologique, sociologique, littéraire et historique. Je voulais explorer la réalité antillaise d’un point de vue endogène. Dès mes premiers romans, j’ai voulu contribuer à redonner à mon peuple des bouts de son histoire pour qu’il puisse aller dans le vaste monde avec quelque chose à partager.
Vous retrouvez-vous dans le courant de pensée postcoloniale ?
Oui, plutôt. On me prête d’avoir contribué à son émergence au travers des études postcoloniales. Mais je me méfie de tout enfermement dans des concepts fixes. Je suis plutôt intéressé par le mouvement du monde. J’utilise un nouveau mot, le « tout-monde » qui donna le titre d’un de mes romans. J’appelle « tout-monde » notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la vision que nous en avons. Il s’agit surtout d’une nouvelle manière de penser et de regarder le monde. Une parole ouverte.
Comment abordez-vous les débats sur l’identité ?
Je mesure leur intensité. Mais je me méfie beaucoup des termes actuels. Il est difficile à comprendre que l’on peut se maintenir tout en devenant autre. Aller à l’autre et se changer avec l’autre, ce n’est pas se perdre et se détruire. Les poètes mènent ce combat de cette unité-diversité. Contre l’identité issue d’une « racine unique », pour moi, l’identité est une identité-relation. L’idée de l’identité comme racine unique donne la mesure au nom de laquelle ces communautés furent asservies par d’autres, et au nom de laquelle nombre d’entre elles menèrent leurs luttes de libération. Récusons en même temps les retours du refoulé nationaliste et la stérile paix universelle des puissants. Dans un monde où tant de communautés se voient mortellement refuser le droit à toute identité, il est paradoxal que de proposer l’imaginaire d’une identité-relation, d’une identité-rhizome. Je crois pourtant que voilà bien une des passions de ces communautés opprimées, de supposer ce dépassement, de le porter à même leurs souffrances.
Et dans l’histoire que vous voulez rappeler, il y a celle de l’esclavage…
Oui, mais ce n’est pas une approche « nationaliste » ou « communautariste » dirait-on pour aller vite. Je ne perds pas le fil de mon engagement, l’ouverture aux autres, la convergence des mémoires. Dans le manifeste Tous les jours de mai… Pour l’abolition de tous les esclavages, je réaffirme mon engagement pour un rassemblement des mémoires : les mémoires des esclavages ne cherchent pas à raviver les revendications ou les réclamations avant toute chose. Dans le monde total qui nous est aujourd’hui imposé, la poétique du partage, de la différence consentie, de la solidarité des devenirs naturels et culturels nous incline vers un rassemblement des mémoires, une convergence des générosités, une impétuosité de la connaissance, dont nous avons tous besoin, individus et communautés, d’où que nous soyons. Conjoindre les mémoires, les libérer les unes par les autres, c’est ouvrir les chemins de la Relation mondiale.
« La mondialisation, c’est le monotone. C’est l’égalisation par le bas. Ce qui disparaît dans le monde, c’est le divers. Comment combattre la mondialisation ? Si vous vivez dans la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation. »
L’autre concept que vous avez mis sur notre table commune et dont on retrouve des échos dans ce numéro de Regards est celui de « mondialité ». Il est très proche de celui de « mondialisation » et pourtant il s’en éloigne radicalement, on peut même dire qu’il se veut son antidote. Dites-nous ce que vous entendez par mondialité ?
La mondialisation, c’est l’envers négatif de ce que j’appelle la mondialité. La mondialisation, c’est le nivellement par le bas, c’est le monotone. Tout le monde a les mêmes réactions, veut manger les mêmes choses, tout le monde parle anglais. C’est l’égalisation par le bas. Les poètes ont presque toujours raison et ils ont toujours dit que ce qui disparaît dans le monde, c’est le divers, la diversité. Comment combattre la mondialisation ? Il y a les combats concrets et il y a aussi le combat de l’imaginaire. L’imaginaire ne se change pas en se repliant sur soi-même. Si je ne suis pas dans la mondialité, si je me renferme sur moi-même, dans mes murs, ceux de ma cité, de ma nation, je ne peux combattre la mondialisation.
La mondialité est une poétique active qui permet l’échange et qui permet le change. Si vous vivez la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation.
Vous venez de nous le redire, vous êtes un homme engagé. Pas seulement dans ses écrits. Vous avez été extrêmement actif dans les universités, les institutions comme l’Unesco. Vous avez collaboré à de nombreuses revues et même fondé en 2006 l’Institut du Tout-Monde à Paris, institut toujours actif et qui rassemble une foule de documents, d’interviews… Quelle est la source de cette énergie ?
C’est vrai que je n’ai jamais cessé de m’investir dans des lieux différents et d’en créer quelques-uns. En 1993, aux côtés de Christian Salmon, Adonis, Breyten Breytenbach, Jacques Derrida, Salman Rushdie et Pierre Bourdieu, je participe activement à la création du Parlement International des Écrivains, pour organiser une solidarité concrète avec les écrivains et intellectuels victimes de persécutions. Nous voulions « créer de nouveaux espaces de liberté, d’échange et de solidarité pour défendre la liberté de création partout où elle est menacée ». L’Institut du Tout-Monde est une autre aventure. Il se veut « une plate-forme où se rencontrent les imaginaires et les écritures du monde, un espace où se dit la créolisation, un observatoire des pas imprévisibles de la mondialité, et des incidences multiples et inattendues, des métamorphoses et des utopies des humanités contemporaines ». Je suis heureux qu’il continue aujourd’hui encore et qu’il fasse vivre ces combats communs. Il est une ressource ouverte à tous. Profitez-en.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.
19.08.2026 à 07:00
Roger Martelli
Vincent Tiberj, Étienne Ollion, Michel Feher et Michaël Foessel analysent, dans de récents ouvrages, la progression du Rassemblement national. Ils discutent l’inexorabilité de son ascension.
Quand ce magazine sera entre vos mains, la France sera toujours engluée dans une crise politique qui s’intensifie de jour en jour. En juillet 2024, au soir du second tour des élections législatives anticipées, le Rassemblement national n’a certes pas obtenu la majorité parlementaire que suggéraient plusieurs sondages et que les résultats du premier tour lui laissaient espérer. Il a progressé de dix points depuis 2017, parvenant par deux fois à des résultats historiques, aux européennes comme aux législatives. Mais il s’est heurté à un réflexe de « sursaut républicain » qui a confirmé sa prégnance dans l’espace politique, sans pour autant le porter au pouvoir. Simple pause dans une progression inexorable ou possibles prémices du reflux ?
En tout cas, l’extrême droite française et sa poussée sont tout naturellement devenues les objets d’une multitude d’études et de publications. Nous en retiendrons ici trois seulement, qui sont l’œuvre de quatre auteurs : un politiste (Vincent Tiberj), un sociologue (Étienne Ollion) et deux philosophes (Michel Feher et Michaël Foessel). Ils offrent une masse impressionnante d’analyses et de propositions, chacun invitant le lecteur à écarter le simplisme et les idées reçues. Vincent Tiberj met ainsi en question l’idée selon laquelle l’impact du RN n’est que l’effet d’une « droitisation » générale de la société française. Michel Feher nous met en garde contre la conviction selon laquelle la clé principale de l’attraction du RN est avant tout dans la colère sociale des catégories délaissées (les « fâchés-fachos »). Quant à Michaël Foessel et Étienne Ollion, ils ne veulent pas que l’on s’endorme dans l’idée que le sursaut républicain du second tour (produit par « la fidélité aux engagements d’hier ») est reproductible à l’infini.
Vincent Tiberj a pour lui d’avoir accumulé depuis des années les matériaux qu’il utilise à l’appui de ses démonstrations. Il se garde bien de nier la progression des idées d’extrême droite et l’attrait, y compris électoral, exercé par la galaxie des organisations situées de ce côté de l’échiquier politique. Mais il constate, chiffres à l’appui, que cette tendance est contredite par d’autres. Contrairement à ce que l’on croit parfois, les idées qui dominent dans la société ne vont pas toutes, loin de là, dans le sens des thématiques familières à l’extrême droite. C’est ainsi que la tolérance à l’égard des immigrés et de leurs descendants a progressé fortement depuis les années 1970. Les rôles de genre sont remis en question et l’acceptation des minorités sexuelles a fait un bond spectaculaire. Quant aux demandes de redistribution et d’égalité, elles gardent toute leur vigueur. Autant d’attitudes qui étaient autrefois largement liées à la gauche.
Alors que la société française « par en bas » est globalement plus ouverte et plus tolérante qu’il y a vingt ans, la société « par en haut » (la sphère des médias et des forces politiques) fait la part belle à des valeurs fortement droitisées.
Il y a bien un « bruit de fond » qui droitise la parole médiatique et la vie politique et qui alimente un véritable « conservatisme d’atmosphère ». Mais la société est loin d’être perméable à ce conservatisme. Vincent Tiberj nous propose donc de partir de ce qui est un véritable paradoxe : alors que la société française « par en bas » est globalement plus ouverte et plus tolérante qu’il y a vingt ans, la société « par en haut » (la sphère des médias et des forces politiques) fait la part belle à des valeurs fortement droitisées. Si l’on sait travailler sur le substrat de tolérance et d’ouverture que recèle la société elle-même, la percée de l’extrême droite est résistible. Il n’en reste pas moins que le décalage entre le tréfonds des opinions et la petite musique de la politique instituée interroge sur « la manière dont on fait de la politique en France ». Sur ce point, le constat du politiste est sans appel : nous nous heurtons à une culture politique qui continue « de se méfier des citoyens », quand il faudrait au contraire leur faire confiance.
Michel Feher, lui, ne scrute pas la société dans son ensemble, mais revient sur les ressorts du vote en faveur de l’extrême droite. Pour lui, le contexte général et les déterminants sociaux-économiques constituent certes des substrats majeurs de la mobilisation idéologique et politique en sa faveur. Ils ne se cristallisent toutefois que par la médiation d’un récit capable d’offrir une intelligibilité de la société et du monde, de promettre des satisfactions à ceux qui s’y reconnaissent et d’ouvrir vers un avenir désirable qui fidélise tendanciellement un électorat.
La force du lepénisme, nous dit-il, est de s’ancrer dans un fonds idéologique existant, dont il situe les prémices dans l’Angleterre des révolutions du 17ème siècle et qui parcourt depuis tous les continents, nourrissant au départ à la fois la gauche et la droite. Pour le nommer, il utilise un terme dérivé de l’anglo-saxon, le « producérisme » (producerism). Au cœur de ce dispositif mental se trouve la « valeur travail » qui repose sur l’opposition – elle fait le titre de son livre – entre le créateur de richesse (le « producteur ») et le prédateur qui l’accapare (le « parasite »).
C’est le clivage gauche-droite qu’il convient de cultiver. À condition que la gauche se décide à opposer, au récit lepéniste, un récit articulant ouvertement des propositions et des valeurs ancrées dans une histoire, celle qui a fondé le caractère populaire et expansif de la gauche française.
À partir de là peut se structurer un dispositif de pensée qui s’attache moins à la logique hiérarchique et donc verticale de production systémique des inégalités, qu’à l’inégalité horizontale injuste de la répartition. Couplée à l’acceptation naturelle de l’inégalité et à la méfiance à l’égard de la mise en commun, ce producérisme soutient la formulation d’un discours construit autour de la valorisation du producteur national menacé par la pression des parasites extérieurs, que stimulent l’éclatement des frontières par la mondialisation et qu’exacerbe « conflit des civilisations » opposant l’Occident à ses ennemis. La protection matérielle des « natifs » et l’espoir d’une société apaisée par le renforcement et le resserrement de la communauté nationale sont ainsi les vecteurs d’une adhésion positive, plus encore que le prurit négatif d’une colère sociale et d’un ressentiment.
Inquiets de la fragilité du « sursaut républicain », Michaël Foessel et Étienne Ollion partagent avec Michel Feher la conviction que l’existence d’un fort noyau de vote RN témoigne d’une adhésion à un récit. Mais ce qu’ils cherchent à comprendre est moins la cohérence discursive du discours lepéniste que le processus de construction de « synthèses inédites » par lesquelles le RN est parvenu à reprendre à son compte des thèmes (antisémitisme, République…) qui jusqu’alors étaient utilisés pour le discréditer.
Pour eux, la réponse se cherche dans deux directions. La première est dans le glissement qui s’opère au sein de larges fractions de l’espace politique – y compris du côté de la droite réputée « libérale » et d’une certaine gauche – vers des thématiques d’ordre, de sécurité et de protection nationale qu’ils avaient longtemps repoussées. Ainsi se distille dans la société ce « confusionnisme » dénoncé par nos deux auteurs, comme l’avait fait avant eux le sociologue et philosophe Philippe Corcuff. La seconde clé de réponse se trouve dans une capacité du lepénisme à se saisir de ces glissements avec une habileté telle qu’elle réussit, à la limite mieux que la droite classique, à incarner l’aspiration à « un ordre humain mais ferme ».
Face à cela, l’étude propose de tourner franchement le dos à l’idée du caractère obsolète du clivage droite-gauche. C’est au contraire ce clivage qu’il convient de cultiver. À condition toutefois que la gauche, passée du « scandale » (la condamnation des outrances de Jean-Marie) à la « sidération » (devant l’habileté de Marine), prenne la mesure de la « contamination du langage politique par l’extrême droite ». À condition qu’elle se décide à opposer, au récit lepéniste, un autre récit articulant ouvertement des propositions et des valeurs ancrées dans une histoire, celle qui a fondé le caractère populaire et expansif de la gauche française.
La lecture des trois livres conforte dans la certitude que ces temps de tempêtes nous obligent à nous débarrasser de la double tentation de se rassurer à bon compte (la société n’a pas intériorisé les discours du lepénisme) ou de se résigner (le RN a d’ores et déjà gagné).
L’extrême droite n’a pas gagné l’esprit et le cœur de l’ensemble de la population appelée à voter. Il y a, sur le terrain des idées intériorisées et des pratiques collectives et individuelles, des bases solides pour fonder une autre manière de vivre ensemble. Mais, pour l’instant ce substrat ouvertement progressiste n’a pas force politique. L’extrême droite a cette force, parce qu’elle a été longtemps écartée de la scène politique, parce qu’elle a su se renouveler sans rompre avec ses repères fondamentaux et parce qu’elle s’appuie sur un projet cohérent.
C’est en effet un récit simple et cohérent qu’elle peut raccorder à chaque expérience vécue. Ancré dans le tissu dense des inquiétudes populaires, dans une société éclatée et dans un monde instable et dangereux, ce récit articule la promotion d’une protection avant tout nationale fondée sur l’hermétisme de la frontière et la dénonciation de « l’assistanat » (les « parasites » de Michel Feher).
C’est ce récit à la fois combatif et rassurant qui, en France, comme dans une grande partie de l’Europe, soutient le dynamisme de l’extrême droite politique. Il y parvient d’autant plus que le reste de la droite vacille sur ses bases idéologiques, tiraillée entre la fascination ultralibérale persistante et les tentations dites « illibérales ». Sans compter que la gauche, de son côté, n’a pas pleinement digéré l’accumulation de ses échecs passés, l’écroulement du soviétisme, l’usure de la social-démocratie, l’épuisement du tiers-mondisme et les oscillations « insoumises », entre populisme, gauchisme et gauche bien à gauche.
Dans ce contexte, il convient au premier chef de valoriser le retour assumé au clivage de la droite et de la gauche. Mais il ne faut surtout pas s’imaginer qu’il suffit alors pour la gauche de « revenir » à la fibre populaire perdue, alors qu’il s’agit plus que jamais de la refonder. De même, on devrait se garder de l’idée simpliste que tout se joue désormais entre la gauche et l’extrême droite (comme, au début des années 1930, les communistes expliquaient qu’entre le fascisme et eux il n’y avait plus rien). Le glissement de la droite vers son extrême est hélas une dangereuse réalité, mais il est absurde de penser que l’achèvement du processus (la fusion de lepénisme et de la droite classique) porterait vers la gauche la fraction de la droite qui ne se résignerait pas à la fusion.
C’est en promouvant un corps de propositions légitimées par un grand récit émancipateur et en imposant l’image d’un processus maîtrisé de ruptures, partielles ou globales appuyées à tout moment sur des majorités, que la gauche parviendra à retisser le lien défait entre des attentes populaires concrètes, un mouvement social critique et une offre politique attractive.
Cette attractivité risque d’être limitée, si la gauche s’enlise dans les facilités des gauches déclarées irréconciliables, si elle s’abandonne au dilemme entre l’incantation de « la » rupture d’un côté et, de l’autre côté, un « réalisme » dérivé plus ou moins des abandons du « social-libéralisme » des dernières décennies.
La gauche, aujourd’hui encore, est diverse et éclatée, alors qu’elle devrait être plurielle et rassemblée. Du coup, elle reste encalminée. Cadeau suprême, pour un RN qui semble n’avoir plus qu’à attendre le moment de dévorer une droite qui, à vouloir naviguer entre la realpolitik et l’illusion de l’opposition aux « deux extrêmes », finit par ne plus savoir qui elle est et où elle veut aller.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.
17.08.2026 à 07:00
Louis Mollier-Sabet
Comment comprendre les alliances baroques entre libertariens et nationaux-conservateurs ?
Dans un texte intitulé « Comment j’ai rejoint la Résistance », publié en 2020 dans le magazine catholique américain The Lamp, J. D. Vance met en scène sa conversion au catholicisme. Le nouveau vice-président américain y retrace ses pérégrinations théologiques : de la culture protestante traditionnelle transmise par sa grand-mère à son adhésion progressive au catholicisme sauce Saint-Augustin, en passant par un athéisme fugace au moment de ses études à Yale. A posteriori, le sénateur de l’Ohio met ce rejet passager de la religion sur le compte d’une « arrogance randienne », renvoyant ainsi la philosophe libertarienne Ayn Rand à la suffisance de ses petits camarades de l’Ivy League contre lesquels ce « hillbilly » [péquenaud] a construit toute son image politique.
Il pourrait à première vue paraître étonnant que le vice-président de Donald Trump rejette ainsi l’héritage de la sainte-patronne de ce que toute l’Amérique compte de libéraux, de pro-business et de dérégulateurs. Pourtant, depuis sa première élection en 2016, ce sont bien les réseaux conservateurs et nationalistes qui s’activent pour donner une armature idéologique au trumpisme. Cette vitalité idéologique a pris la forme d’une « radicalisation conservatrice », d’après Valentin Behr, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des réseaux conservateurs en Europe et aux États-Unis. Celle-ci repose d’après lui « sur une critique beaucoup plus ouverte et assumée du libéralisme, culturel évidemment, mais aussi politique ».
C’est une dimension que l’on retrouve à la National Conservatism Conference (« NatCon »), qui se tient tous les ans depuis 2019 sous l’égide de Yoram Hazony, président de la fondation Edmund Burke. Ce philosophe théorise depuis des années la mort du consensus libéral-conservateur qui caractérisait les droites occidentales, totalement incohérent du point de vue idéologique selon lui. Pour ce juif orthodoxe, le libéralisme – parce qu’individualisme – fragilise intrinsèquement la famille, la communauté religieuse et la nation. Invité assidu de la NatCon, J. D. Vance est un autre théoricien important d’une recomposition des solidarités communautaires exclusives autour du triptyque famille, religion, nation.
C’est le diagnostic de l’affaiblissement de l’Occident par le libéralisme qui arrive à réconcilier et à rassembler nationalistes, conservateurs et libertariens de tous bords.
« Vance est presque dans une vision théocratique », analyse Valentin Behr, rappelant la proximité du nouveau vice-président américain de toute la galaxie des intellectuels (souvent catholiques) « post-libéraux », comme Patrick Deneen, Rod Dreher (converti lui aussi) ou Adrien Vermeule. Ce dernier, professeur de droit constitutionnel à Harvard, s’est donné pour mission d’échafauder un système politique permettant de faire fonctionner, aux États-Unis, une théocratie catholique qui reviendrait sur l’héritage des Lumières.
C’est précisément ce diagnostic de l’affaiblissement de l’Occident par le libéralisme qui arrive à réconcilier Vance et le spectre d’Ayn Rand ; et à rassembler nationalistes, conservateurs et libertariens de tous bords. Les penchants réactionnaires de la droite à l’encontre du libéralisme culturel, dont la critique du « wokisme » n’est que l’instanciation la plus récente, n’ont pas grand-chose de nouveau. Ce qui est un peu plus neuf – et peut-être plus matriciel – c’est la critique explicite du libéralisme politique, qui agit comme un véritable ciment pour une Internationale « contre-Lumières » en ordre de marche. Sa force réside dans sa capacité à se déployer aussi bien dans les austères salles de classe des professeurs conservateurs des Ivy League américaines que dans les salons plus rutilants où grenouillent les grands de ce monde au forum de Davos.
Nul besoin de lire entre les lignes pour déceler le ralliement d’un libertarien comme le président argentin Javier Milei à ce post-libéralisme dans le discours qu’il a donné lors de la dernière édition du Forum économique mondial. Au même pupitre en 2024, le président argentin nouvellement élu avait prononcé six fois le mot « libertarien ». Dans son discours de 2025, on ne trouve pas de trace de cette allégeance idéologique qu’il revendique habituellement. En revanche, y figurent seize occurrences du mot « wokisme » et six références à la « civilisation ». Milei fait ainsi de l’anti-wokisme une guerre civilisationnelle interne à l’Occident, qui ne s’arrête pas à une critique réactionnaire du libéralisme culturel.
Pour lui, « le wokisme n’est ni plus ni moins qu’un plan systématique de l’État-parti pour justifier l’intervention de l’État et l’augmentation des dépenses publiques ». Ainsi, l’idée même de justice sociale (« sinistre, injuste et aberrante ») aurait perverti le libéralisme en justifiant l’interventionnisme d’État et progressivement affaibli l’Occident « vaincu par sa propre complaisance » après la chute du mur de Berlin. Ce faisant, Milei dessine un arc international « anti-wokiste » qui peut allier haine de l’État social et du progressisme, et ainsi rassembler « du merveilleux Elon Musk à la féroce dame italienne, ma chère amie, Giorgia Meloni ; de Bukele au Salvador à Victor Orbán en Hongrie ; de Benjamin Netanyahou en Israël à Donald Trump aux États-Unis ».
Le ciment idéologique de l’Internationale d’extrême droite réside dans le fait de jouer la force de la communauté, déclinée sous le triptyque famille-religion-nation, contre la faiblesse des démocraties occidentales et l’ingérence inefficace de l’État.
Pourtant, le libertarianisme – dans sa version classique – se construit sur l’idée d’éliminer au maximum l’emprise de l’État au profit du marché. Ainsi, chaque individu serait maître de sa propre existence, au sens où la marchandisation de l’espace social permet à chacun de choisir. Concrètement, les drogues, les relations sexuelles, l’avortement, les organes, mais même la sécurité ou la justice ne sont qu’un marché de plus où le signal prix permet de coordonner les acteurs. Dans La rébellion est-elle passée à droite ? (Ed. La Découverte), Pablo Stefanoni estime qu’à partir des années 1980, cette version du libertarianisme a été effacée par une « convergence entre libertariens et réactionnaires » et entre « antiétatistes et néoautoritaires », réunis dans une vision visant à « renforcer les Églises, la famille et les entreprises comme contrepoids à l’État dans une logique postdémocratique ». C’est la naissance du paléolibertarianisme de Murray Rothbard, disciple d’Ayn Rand, qui quitte le parti libertarien à la suite d’échecs électoraux dans les années 1970. Son espoir était de construire un populisme de droite censé conquérir les masses, en revenant aux référents à la culture occidentale, en abandonnant l’athéisme militant et en jouant sur une coalition anti-establishment face à l’Etat, les grandes entreprises et les Ivy League. Ça vous dit quelque chose ?
Au-delà des cercles libertariens, dont il ne faut pas surestimer l’influence, c’est le ralliement plus diffus des milieux économiques américains au trumpisme et l’abandon du progressisme de façade du « woke capitalism » qui est déterminant. Au fur et à mesure que le vent commençait à tourner pendant la campagne, les gages d’allégeance se sont multipliés. Zuckerberg a mis en scène son retour au masculinisme et Jeff Bezos a fait censurer un éditorial pro-Kamala Harris dans le Washington Post, le premier quotidien centriste du pays. Un ancien donateur important de la campagne d’Hillary Clinton, Patrick Soon-Shiong a même fait licencier le comité de rédaction du LA Times, l’un des quotidiens les plus progressistes des États-Unis afin de « faire plus de place aux idées conservatrices ». C’est donc bien au-delà de la figure d’Elon Musk que les milliardaires américains se sont ralliés au pire des conservatismes avec le zèle des convertis.
L’avant-garde de ce mouvement a un nom : Peter Thiel. Premier milliardaire américain à soutenir Trump (dès 2016), le fondateur de PayPal a fait office de rabatteur trumpiste dans les milieux de la Tech. Homme de réseau, c’est lui qui a réussi à placer J. D. Vance – son ancien employé au sein du fonds de pension Mithril Capital – sur le « ticket » présidentiel en 2024. Plus charpenté idéologiquement que certains de ses congénères suivant les intérêts du capital, il déclarait dès 2009 se considérer encore comme « libertarien », mais « avoir radialement changé d’avis sur la façon d’atteindre cet objectif », ne croyant plus « que la liberté et la démocratie sont compatibles ». Thiel fait du suffrage universel la « racine du mal » et a progressivement réussi à faire graviter autour de l’administration Trump toute une galaxie de personnages ouvertement critiques de la démocratie, comme l’informaticien Curtis Yarvin. Sorti des tréfonds de « substack » (une plateforme de blogging américaine) par l’élection de Donald Trump, l’informaticien a pu déverser ses thèses soutenant l’avènement d’une monarchie américaine dirigée par un « CEO » dans les colonnes du New York Times le 18 janvier dernier.
Au fond, le ciment idéologique de cette Internationale d’extrême droite réside dans le fait de jouer la force de la communauté, déclinée sous le triptyque famille-religion-nation, contre la faiblesse des démocraties occidentales et l’ingérence inefficace de l’État. Toutefois, il ne faut pas non plus surestimer l’importance de la cohérence idéologique dans cette lame de fond mondiale, rappelle Valentin Behr : « Ce qui fait tenir ensemble tous ces gens, c’est une vision du monde profondément inégalitaire et des ennemis communs. Mais il faut bien distinguer le monde des idées et la pratique du pouvoir. À cet égard, le fascisme a toujours montré une grande flexibilité par rapport à son corpus doctrinal, sans même jamais spécialement chercher à justifier ses revirements. »
Spécialiste de think-tanks conservateurs et libertariens en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, Anemona Constantin rappelle que « tous ces gens sont des anti-intellectualistes, qui ont une culture assez transactionnelle qui vient du business ». Par conséquent, ces mutations idéologiques doivent aussi être analysées en termes d’intérêts stratégiques des acteurs à un moment donné. La postdoctorante à l’Université Libre de Bruxelles résume : « Tous ces gens jouent sur une ambiguïté idéologique stratégique. Ils sont unis par ce qu’ils détestent, mais ils ne souhaitent pas créer une parfaite cohérence. Ils ont compris la force de l’alliance et ils flirtent avec tout type de gens, des chrétiens démocrates aux plus radicaux. »
Cela n’étonnera donc personne que le leader de l’anti-Internationale soit le maître incontesté de cette « ambiguïté idéologique stratégique ». Plus à l’aise dans les deals que dans les débats doctrinaux et peu embarrassé par la frénésie erratique des courtes punchlines répétées qui forment sa pensée, Donald Trump constitue le parfait réceptacle de ces dynamiques idéologiques mondiales. Dans cette configuration politique, tout ce que l’on a pu reprocher à Trump sur son inconstance et son manque de projet politique clair s’est avéré un atout formidable pour coaguler ce bouillonnement idéologique a priori disparate. Le trumpisme n’a ni corpus, ni programme, pourtant il est bien là. Pour en comprendre les ressorts et la puissance ce n’est donc pas un manifeste qu’il faut chercher, mais un hymne.
« Rich Men North of Richmond » a été publiée sur YouTube le 8 août 2023 par Oliver Anthony, un parfait inconnu jusqu’alors. Aujourd’hui, la vidéo comptabilise presque 200 millions de vues sur la plateforme après avoir été propulsée au cœur de la galaxie MAGA (Make America Great Again) en Pennsylvanie en octobre dernier. Plutôt que de s’adonner à une séance de questions-réponses en clôture de meeting à Oaks, Donald Trump a préféré diffuser 39 minutes de chansons aux sympathisants présents, misant sur la communion musicale plutôt que sur la galvanisation par le discours. Avant-dernier morceau de la playlist, « Rich Men North of Richmond » était aussi le seul titre contemporain y figurant, avec une recette musicale simple : une guitare et une voix qui résonnent sur une tonalité country.
On retrouve tout au long de la chanson la critique orthodoxe des prélèvements obligatoires et de l’ingérence de l’État, associée à une complainte conservatrice (« vivre dans un monde nouveau avec l’esprit des anciens »). Le tout rythmé par l’opposition aux « rich men north of Richmond » (« les riches au nord de Richmond »), du nom de la capitale de la Confédération pendant la Guerre de sécession. Anthony replace donc cette division Nord-Sud dans un contexte contemporain entre les élites urbaines mondialisées et l’Amérique rurale conservatrice, une thématique éculée des paléoconservateurs américains. Idéologiquement peu novatrice, la chanson joue sur des affects politiques puissants, activés par évocation et références implicites plutôt que par un discours articulé et direct. L’hymne de l’extrême droite du 21ème siècle.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.