
24.06.2026 à 15:47
Remi Boussemart
Dans une tribune, le président des Jeunes socialistes Rémi Boussemart alerte sur le risque d’un nouvel échec du camp progressiste si ses responsables persistent dans les divisions, les ambitions personnelles et l’absence de débouché politique pour la jeunesse.
Nous vivons un temps suspendu, un entre-deux historique que certaines générations sont conduites à connaître lorsque la société est dans l’obligation de se réinventer. On a souvent tendance à présenter la jeunesse comme l’âge de tous les possibles. L’âge où les horizons s’élargissent, l’âge où l’on s’émancipe, l’âge des premiers choix. Pourtant, nous étouffons dans un monde qui nous refuse, au sein d’une société qui n’a plus de place ni d’intérêt pour nous.
Regardons l’époque en face : 69 % des 18-34 ans ont aujourd’hui la conviction que leur existence sera plus âpre que celle de leurs parents1. Et qui pourrait leur donner tort ? Entre l’angoisse du réchauffement climatique dont nous portons déjà la brûlure dans nos corps et le poids d’une dette publique qui hypothèque chaque parcelle de notre avenir, le constat est sans appel. L’espoir d’un changement politique positif s’efface progressivement sous le poids de la fatalité.
Le désir de rupture et l’espoir, pourtant, demeurent et s’expriment. En 2024, le Nouveau Front Populaire était placé en tête des suffrages par les jeunes, qui votaient à près de 50% pour ses candidats2. La gauche constitue le débouché politique naturel du désir de rupture traversant les jeunes. Née des combats contre l’exploitation, elle a toujours refusé l’état de fait pour imaginer de nouveaux horizons. Sa tâche, aujourd’hui, alors que le vieux monde agonise et que le nouveau tarde à naître — laissant le champ libre aux monstres ainsi que les nommaient Antonio Gramsci — est plus que déterminante : elle est existentielle.
Pourtant, à moins d’un an d’une élection présidentielle qui scellera notre destin, la gauche n’est pas à la hauteur de l’histoire.
D’un côté, Jean-Luc Mélenchon préfère, comme il l’a toujours fait, l’aventure individuelle et personnifiée, qui ne pourra conduire à réunir une majorité autour de ses outrances. Sa candidature fait peser un risque inédit : condamner la gauche à la défaite en l’enchaînant à un homme rejeté par les Français, incapable de rassembler son propre camp et, dès lors, impuissant à rassembler la France.
De l’autre, les tenants du social-libéralisme pensent leur heure (re)venue, guettant les orphelins du macronisme déclinant. Grisés par des mirages sondagiers, ils ne voient pas que les nouvelles générations se détournent massivement de leur logiciel dépassé. Car on ne prépare pas l’avenir en embaumant le passé.
Au sein du Parti socialiste, les querelles internes ont trop longtemps éclipsé l’impératif de la conquête du pouvoir. Chez certains, se déclarant à coups de « moi je » sur les plateaux de télévision ou de radio, les ambitions d’appareil ont remplacé l’ambition de changer la vie. C’est avec un sentiment d’accablement que la jeunesse socialiste subit ce spectacle affligeant, qui ne fait que nourrir le poison de l’impuissance et de la défiance. Pourtant, c’est bien au sein de ce parti que se trouve la solution, la clé pour faire gagner la gauche et les écologistes. C’est en son sein que se battent des femmes et des hommes déterminés, fidèles à l’idéal qui les avait poussés à s’engager. Il est donc grand temps de se réunir et de se ressaisir.
Car malgré ce terreau fertile à la résignation, la fatalité n’atteint pas notre génération. Si 7 jeunes sur 10 se déclarent méfiants envers les responsables politiques, ce n’est pas par désintérêt pour la cité. C’est au contraire par besoin viscéral de vérité. C’est par rejet radical de la politique spectacle et des promesses sans lendemain.
Nous sommes une majorité dans notre génération à rester convaincus que nous avons le pouvoir de changer la politique par nos actions ou notre engagement. Le monde associatif demeure un terrain d’action fort pour la cause écologique, ou encore la lutte contre les discriminations. Notre désir profond de mettre du sens dans nos études et notre vie professionnelle en témoigne également.
Déjouer la victoire annoncée de l’extrême-droite et porter la rupture pour que, enfin, les Français puissent vivre mieux : voilà le mandat historique de la gauche et des écologistes. Mais en continuant comme nous le faisons depuis quelques mois, nous allons dans le mur. Ce ne sont pas des accords d’appareil négociés à quelques-uns dans une salle sombre qui créeront l’élan populaire nécessaire à la victoire.
Nous avons besoin d’un processus démocratique et citoyen, grand, ouvert à l’ensemble des partisans du camp du progrès social, au sein du Parti socialiste et au-delà : une primaire. C’est la seule méthode pour faire émerger une candidature incontestable, capable de franchir le premier tour et de terrasser les forces de la réaction. Ce rassemblement doit se faire sur une ligne de rupture et un programme ambitieux de transformation sociale, fidèle au projet socialiste pour le 21ème siècle coordonné par Chloé Ridel.
Quatre-vingt-dix ans après le Front Populaire de 1936, nous exigeons que nos partis sachent surmonter les égos et les divisions pour réinventer l’espoir. Ce n’est qu’ainsi que nous surmonterons la défiance généralisée envers les responsables politiques. Il ne s’agit pas de balayer les partis politiques ; les dérives récentes ont assez prouvé le danger des structures gazeuses, hyper-verticales et captives d’un seul homme. Mais les partis de gauche doivent accepter de s’ouvrir à un élan plus large afin de poser les conditions du rassemblement. Refuser d’entendre l’appel de la jeunesse à la responsabilité signerait la défaite de celles et ceux qui prennent aujourd’hui les décisions pour les générations qui viennent.
23.06.2026 à 11:02
Loïc Le Clerc
Ce lundi, la cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu dans le scandale sanitaire du chlordécone. Il s’agit du deuxième non-lieu prononcé dans cette affaire qui traîne depuis 20 ans. Ce pesticide qui empoisonne la nature pour 600 ans, la France l’utilise depuis 1972. Classé potentiellement cancérogène par l’OMS en 1979, il a été interdit dans l’hexagone en 1990, mais les Antilles ont eu une dérogation pour l’utiliser encore jusqu’en 1993. Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire, plus de 90% de la population adulte en Guadeloupe et Martinique est contaminée, avec des risques pour les grossesses et les nourrissons. Les avocats des parties civiles vont saisir la cour de cassation « pour qu’elle tranche les questions de droit que la cour d’appel n’a pas eu la volonté d’examiner jusqu’au bout ». La loi du 12 juin 2026 reconnaît la responsabilité de l’État dans ce scandale. La France « a l’élégance de reconnaître et réparer […] quand la majorité des victimes, ultramarines ou majoritairement non blanches, sont décédées », ironise l’avocat Georges-Emmanuel Germany. La décolonisation est loin d’être terminée.
23.06.2026 à 10:51
Roger Martelli
Marc Bloch et son épouse Simone entrent au Panthéon ce mardi 23 juin. L’historien Roger Martelli nous raconte pourquoi cet honnête homme devenu héros y a toute sa place.
Marc Bloch sera donc le premier historien français à entrer au Panthéon. Soldat combattant et décoré à deux reprises, une seconde fois engagé à 56 ans, résistant torturé et fusillé, enseignant et chercheur inlassable, créateur d’une prestigieuse revue historique, intellectuel aigu, juif persécuté… Marc Bloch était tout cela et de ce patchwork, il a su faire un tout cohérent, jusqu’au sacrifice suprême.
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Après 1940, il pouvait vivre la vie feutrée des élites, se réfugier dans le silence des bibliothèques, faire profil bas et se taire, ou partir aux États-Unis pour échapper aux brimades et aux proscriptions. Mais cet homme, qui ne se vivait comme juif que face aux antisémites, a tourné le dos à la vie protégée. Il a choisi la clandestinité, la noire incertitude de l’angoisse, la vie de l’ombre, errante mais choisie, le combat de l’esprit pour donner du sens au fracas des armes.
Historien de ces siècles reculés que l’on désigne sous le nom de Moyen Âge, il a su écrire l’histoire du temps présent, porté par la rage d’une défaite vécue dans l’impuissance. Il n’évoqua pas en 1940 la fatalité, mais l’incurie des responsables, l’impréparation, la courte vue des états-majors et des gouvernants. Il ne fut pas un acteur majeur du Front populaire, mais il préférait l’enthousiasme joyeux des foules françaises de 1936 aux masses fanatisées de Nuremberg ou de Rome.
Marc Bloch avait le mérite d’être engagé, tout en répugnant aux postures figées. Patriote à l’extrême, il détestait les nationalismes cocardiers. Intellectuel hors pair, il ne séparait pas ses idées et ses actes. Pacifiste par l’horreur vécue de la guerre, il n’acceptait pas une paix acquise au prix du renoncement et de la honte. Figure tutélaire d’une nouvelle histoire, il ne fut pas le gardien d’une doxa contre d’autres. Ce classique par excellence ne craignit jamais la novation.
Marc Bloch ne jouait pas de l’opposition de deux France tenues pour incompatibles. Il était au contraire de ceux qui pouvaient refuser la guerre des camps et s’engageaient pourtant dans le combat contre la tentation fasciste.
Depuis 2007, on utilise beaucoup une phrase tirée de son Étrange défaite. Elle a été maintes fois reproduite, souvent en partie. Elle vaut d’être lue en entier : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». C’est de cette phrase et de ses premiers mots que se réclament toutes celles et ceux qui, de Nicolas Sarkozy à Marion Maréchal, se gargarisent d’une « identité française » multiséculaire et pourtant toujours menacée.
Ils ignorent que Marc Bloch ne jouait pas de l’opposition de deux France tenues pour incompatibles, mais disait tout simplement que l’on ne pouvait saisir la trace française des siècles si l’on fermait sa sensibilité à une des grandes inflexions qui ont façonné l’originalité d’une histoire particulière. Ils veulent oublier que Marc Bloch, l’historien des siècles lointains, refusait de dresser face à face le mythe de l’âge d’or et les turpitudes de la modernité, mais que, dans le même temps, il ne voulait pas de la mièvre facilité du « ni-ni ». Il était au contraire de ceux qui pouvaient refuser la guerre des camps et s’engageaient pourtant dans le combat contre la tentation fasciste d’un effacement de cent cinquante ans d’histoire démocratique.
Comment alors ne pas voir la modernité persistante de ce parti pris ? Il est certes toujours périlleux de préjuger de ce que ferait tel protagoniste d’hier dans les fracas d’aujourd’hui. Il n’en est pas moins déraisonnable de laisser dire que le patriotisme ouvert de Marc Bloch peut être une caution pour les replis identitaires qui empoisonnent notre air du temps.
Dans un essai devenu un livre de chevet pour les historiens, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, il se plaisait à reprendre une phrase d’un de ses prédécesseurs, Henri Pirenne : « Si j’étais antiquaire, je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie. » Cet homme modeste était ce que les Grecs anciens appelaient kalos kagathos, beau et bon, que les classiques traduisaient par « honnête homme ». Il était à ce point honnête homme qu’il est devenu un héros, symbole du pari démocratique, de la raison et du libre arbitre. Aux côtés de Jean Moulin, de Missak Manouchian, de Simone Veil et de Joséphine Baker, Marc Bloch a décidément toute sa place dans le temple de la mémoire nationale.