
23.06.2026 à 20:00
La guerre au Soudan vient d’entrer dans sa troisième année. Très peu traité dans les médias mainstream, le conflit a jeté sur les routes 15 millions de déplacés et généré la pire crise humanitaire au monde. Depuis quelques semaines, plusieurs collectifs tentent de porter devant la justice les responsables de cette crise : au Kenya, une plainte a été déposée contre dix responsables des Forces de soutien rapide (FSR), l’une des parties au conflit, quand plusieurs victimes ont déposé une requête auprès de la Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères pour l’ouverture d’une enquête sur les liens entre les Émirats arabes unis, premier acheteur d’armes françaises, et les mêmes FSR, soupçonnés de crimes contre l’humanité.
Le Soudan est en guerre depuis avril 2023. Deux factions militaires s'affrontent: l'armée régulière d'Al-Burhan et les Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Hémetti, déjà impliqué dans les massacres du Darfour sous Omar el-Béchir. Bilan: 150 000 morts, 15 millions de déplacés - le plus grand mouvement de population au monde - et une famine qui frappe des centaines de milliers de personnes dans des camps éparpillés à travers le pays.
Pour Youssef Abdelrahman, avocat franco-soudanais et membre du collectif SUDFA, l'origine du conflit est précise: «Il y avait comme un accord, une charte qui avait été approuvée par l'ensemble des parties prenantes, avec parmi les points l'intégration de la milice dans l'armée régulière et l'arrêt de la détention directe de certaines sociétés d'État par la milice. La milice a souhaité que ce délai soit allongé. L'armée régulière refusait. Personne ne pouvait s'attendre à ce que ça s'explose de cette manière-là en pleine capitale.»
La guerre est aussi une guerre contre les femmes. Zahra Suliman, étudiante en sciences politiques et militante pour les droits des femmes, est sans détour: «Quand l'armée de soutien rapide a pris une ville, la première chose qu'ils ont faite, c'était de voler la femme.» Le viol est une arme. Les cas documentés ne représentent qu'une fraction de la réalité: la honte et l'absence de sécurité condamnent la grande majorité des victimes au silence. Dans le même temps, les femmes soudanaises organisent les cuisines solidaires, maintiennent l'éducation des enfants, travaillent dans les hôpitaux sous les bombes - certaines prennent les armes pour défendre leur quartier ou rejoindre l'armée régulière.
Au cœur du conflit: les ressources. Or, terres agricoles, gomme arabique - cette dernière achetée à plus de 80% par deux sociétés françaises, selon Abdelrahman. Les Émirats arabes unis, premiers exportateurs d'or mondial «alors qu'ils n'ont pas d'or», financent les FSR en échange de minerais extraits à marché noir, et fournissent des armes. La France, qui les qualifie de «partenaire stratégique» et leur a vendu 31 milliards d'armements, ferme les yeux: «L'intérêt économique est bien au-dessus d'une possible condamnation ou d'un arrêt des relations diplomatiques avec les émirats.»
Le traitement médiatique achève de rendre cette guerre invisible. Pour Abdelrahman, ce n'est pas un hasard: «On s'est rendu compte qu'il y avait des similitudes entre le traitement médiatique des conflits africains par rapport à d'autres conflits. Des biais racistes, conscients ou inconscients, qui permettent d'isoler ce conflit dans une case uniquement remplie d'un nombre de déplacés, d'un nombre de morts, assez déshumanisés.» Et Suliman d'enfoncer le clou: «Beaucoup de fois, ils ont justifié que c'était une guerre civile. Depuis 2003 jusqu'à aujourd'hui, c'est le même acteur de guerre. C'est le même Hémetti, le même régime.»