
26.07.2026 à 15:16
Des scénarios catastrophe sont brandis au nom de la « souveraineté » russe. L’historienne rappelle qu'il s'agit d'un droit d’ingérence sans limites.
<p>Cet article Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain a été publié par desk russie.</p>
Le célèbre hebdomadaire britannique The Economist a publié, le 9 juillet de cette année, le texte de l’oligarque russe Andreï Melnitchenko consacré à l’avenir de la Russie à l’issue de sa guerre contre l’Ukraine. Pour The Economist, cet homme « pourrait changer la Russie ». Pour Françoise Thom, il s’agit d’un « opus où le milliardaire prête sa voix au Kremlin ». Melnitchenko énumère des scénarios catastrophe au cas où les intérêts de la « souveraineté » russe ne seraient pas respectés. L’historienne rappelle que cette notion de « souveraineté » à la russe est à l’origine de la guerre : pour la Russie, c’est un droit d’ingérence sans limites.
Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche…
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1546-1548)
Si les hommes du Kremlin ont de quoi s’inquiéter devant la tournure récente des événements en Russie, ils peuvent se consoler avec une certitude : leur capacité de brouiller l’entendement des experts occidentaux est intacte. En témoigne le buzz médiatique qu’a provoqué l’opus de l’oligarque Andreï Melnitchenko publié à grand fracas dans la respectable revue The Economist, dont le numéro du 9 juillet 2026 porte le titre « The man who would change Russia ». Voyons de qui on nous demande d’attendre un changement en Russie.
Mais d’abord, pourquoi Melnitchenko ? Le rédacteur de The Economist Arkadi Ostrovski met en avant l’ascension brillante du personnage, son background de physicien spécialiste de la mécanique quantique, l’intuition qui l’a conduit à investir dans des secteurs négligés par les requins de l’ère Eltsine, le charbon et les engrais. Pendant des années, Melnitchenko a mené une vie d’oligarque russe typique, faisant de l’argent en Russie, vivant en France et en Suisse, épousant une Serbe, se prélassant sur son yacht de 119 mètres, bref, le type du milliardaire « globalisé » évoluant à son aise dans l’internationale des très riches. Mais patatras ! Le président Poutine se met en tête de jouer au « rassembleur des terres russes » et d’accélérer la « nationalisation des élites » entreprise en 2012. En février 2022, il lance une offensive contre l’Ukraine. L’Occident déchaîne le bazooka des sanctions. Melnitchenko est dans le champ de tir, il fait partie de « l’entourage proche de Poutine ».
À partir de 2023, l’horizon s’assombrit plus encore. Melnitchenko n’a pas seulement les sanctions occidentales à craindre, il redoute désormais la rapacité de la camarilla du Kremlin. Il se replie vers la Russie pour protéger ses actifs. En août 2023, le parquet entame une procédure de nationalisation de l’une de ses sociétés, Sibeko. Melnitchenko comprend le message. Selon The Economist, il verse 32 milliards de roubles – une somme équivalente au prix d’achat de Sibeko – au projet éducatif Sirius, parrainé par Poutine. La société Sibeko est sauvée – provisoirement. Melnitchenko comprend qu’il faut en faire plus. En mai 2025, il a une rencontre privée avec Vladimir Poutine, qui aurait duré plus d’une heure. C’est l’occasion pour Melnitchenko de se livrer à une autocritique abjecte. Il remercie le président Poutine de lui avoir ouvert les yeux. Il s’est convaincu que la principale erreur de l’élite russe avait été de dissocier son propre destin de celui de la Russie, car « on ne peut pas avoir un pays pour faire de l’argent et un autre pour la sécurité, l’avenir de sa famille et sa vie tout court ». Poutine boit du petit lait. Melnitchenko n’a plus qu’à prouver que son repentir est sincère.
L’opus publié par The Economist, dans lequel le milliardaire prête sa voix au Kremlin, est la démonstration de son empressement à remplir « les tâches confiées par le parti et le gouvernement », comme on disait à l’époque soviétique. Nombre de politologues russes émigrés sont convaincus que l’article signé par Melnitchenko a été rédigé au sein de l’administration présidentielle de Vladimir Poutine. Et en effet, tous ceux qui sont familiers avec la propagande du Kremlin y retrouvent des leitmotivs qui ne laissent aucun doute.

À commencer par la justification de l’agression contre l’Ukraine. Dans une interview au Financial Times en 2023, Melnitchenko imputait déjà le déclenchement de la guerre à l’Occident qui, selon lui, avait décidé que la Russie n’était « qu’une station-service rouillée », et au président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui avait « provoqué un voisin puissant et agressif ». Aujourd’hui encore, notre homme prend soin de passer sous silence le rôle moteur de Poutine dans la destruction de l’ordre international : « Le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait jadis aux grandes puissances de coexister au sein d’un système de sécurité unifié sans contester leur statut respectif. Lorsque ce mécanisme cesse de fonctionner, des considérations morales se substituent à l’architecture de sécurité et la punition est confondue avec la stratégie. » Sus aux considérations morales, aux sanctions ! Melnitchenko prend pour alibi sa formation scientifique pour nier la liberté humaine. L’invasion de l’Ukraine doit être perçue comme un phénomène météorologique : « Je ne suis ni un homme politique ni un idéologue. Les hommes politiques sont guidés par la volonté ; les idéologues par la foi. Mon univers est constitué de systèmes matériels complexes : la circulation des ressources naturelles, leur transformation en engrais et en électricité, la logistique qui organise ces flux et les horizons de planification à long terme. » Mais quand même, la faute est à l’Occident qui a lassé la patience du Kremlin : « À la suite des bouleversements politiques survenus en Ukraine en 2014, la Russie a conclu que la diplomatie avait épuisé toutes ses options et s’est alors tournée vers l’action – d’abord en Crimée et, huit ans plus tard, dans quatre régions de l’est et du sud de l’Ukraine. »
L’Ukraine doit être un pays à souveraineté limitée dans la mesure où Kyïv est sommé de reconnaître à la Russie le droit de faire ce qu’elle veut, y compris en Ukraine : « La souveraineté ukrainienne est réelle. Mais la sécurité de l’Ukraine est tout aussi précaire si elle repose sur le déni constant du droit souverain de la Russie à agir de manière indépendante. Un voisin dont les intérêts sont connus et dont le coût du respect des obligations est prévisible offre un niveau de sécurité radicalement différent de celui d’un voisin animé par un esprit de revanche ou un sentiment obsidional. » Cette dernière phrase est intéressante car elle laisse entendre que la Russie envisage une défaite : l’Ukraine aurait alors à craindre un voisin en proie à l’« esprit de revanche ».
Le mot-clé de l’opus de Melnitchenko (bien peu scientifique) est celui de « souveraineté ». Les autorités russes ont eu raison de mettre en garde contre l’intégration mondiale, explique Melnitchenko, « non pas parce que la mondialisation n’existait pas, mais parce qu’elle n’a jamais été neutre ». « La déconnexion de la Russie d’avec les systèmes mondiaux – financiers, technologiques, juridiques et éducatifs – a confronté les classes créatives et professionnelles russes à un choix inattendu : soit émigrer complètement, rompant définitivement tous les liens avec la Russie, soit revenir à la question qu’elles avaient évitée pendant trois décennies : comment construire leur propre monde au sein de la Russie, selon leurs propres règles et conformément à leurs propres normes. Les restrictions sévères – pressions militaires, sanctions économiques, guerre de l’information – nous contraignent à agir avec la plus grande efficacité possible. Or cette efficacité n’est possible que si tous les secteurs de la société collaborent. » Car « leurs intérêts convergent sur l’essentiel : la préservation de la souveraineté. » Les choses sont claires : « Le débat occidental contemporain sur la Russie d’après-guerre, malgré toute la diversité des formulations politiques, se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale. » Ici les propagandistes du Kremlin tiennent littéralement la plume de notre oligarque. Le mot « souveraineté » est entendu dans le sens poutinien : la souveraineté est la capacité pour la Russie de faire n’importe quoi sans risquer des mesures de rétorsion. À partir de 2018, Poutine était fermement convaincu que la Russie, avec ses armes de l’apocalypse, était enfin souveraine, c’est-à-dire qu’elle pouvait tout se permettre, y compris détruire l’ordre international, tout comme elle faisait fi du droit de propriété chez elle. Pourquoi ce concept semble-t-il de nouveau occuper la première place dans les préoccupations des idéologues du Kremlin ? C’est que la Russie est en train de comprendre, les sanctions ukrainiennes aidant, que sa « souveraineté » était illusoire. Finis les beaux jours où elle pouvait impunément faire pleuvoir les drones et les missiles sur Kyïv. Aujourd’hui l’Ukraine répond du tac au tac. Plus d’impunité. Pour le Kremlin, le coup est dur. Afin de rétablir cette « souveraineté », il faut mettre fin à la capacité de rétorsion de l’Ukraine, et donc inciter les Occidentaux à empêcher l’Ukraine de frapper le territoire russe, comme c’était le cas dans les heureuses années du début de la guerre. Tel est l’objet immédiat de l’opus que nous avons sous les yeux.
Les idéologues du Kremlin ont recours au moyen ultime qui a toujours réussi : le chantage. « Quatre scénarios concernant l’avenir de la Russie après la guerre sont actuellement débattus en Occident » écrit Melnitchenko. « Le premier scénario envisage une Russie humiliée, reléguée définitivement à la périphérie du monde occidental. À long terme, cela engendrerait un revanchisme agressif. Dans le second scénario, la Russie se retrouve dans l’orbite de la Chine. Le troisième scénario est la désintégration de la Russie, qui deviendrait très rapidement incontrôlable. S’ensuivrait une lutte pour le contrôle de l’arsenal nucléaire, des ressources, des frontières et de l’héritage historique. » Ce serait la fin de la dissuasion nucléaire. « Le scénario final est celui d’une forteresse assiégée, d’un État fermé. Dans un état d’urgence permanent, la technologie, la science, le capital et la confiance du public ne peuvent se développer. »
Le risque d’escalade nucléaire est réel, insiste notre homme. Bref, pour échapper à ces scénarios apocalyptiques, les Occidentaux doivent se résigner à soutenir une Russie souveraine, en clair, empêcher les mesures de rétorsion pratiquées par l’Ukraine. Ils doivent accepter que « la question de la voie de développement interne de la Russie ne puisse être résolue de l’extérieur ». Et d’enfoncer le clou : « La manière dont la Russie organise son processus politique et les objectifs qu’elle poursuit en orientant sa souveraineté sont des questions qui ne peuvent être résolues qu’en Russie même, sans considération pour les préférences extérieures. Toute tentative de contrôle de ce processus depuis l’extérieur est non seulement vouée à l’échec, mais aussi contre-productive : elle détruit la condition même – la souveraineté – sans laquelle une paix durable est fondamentalement impossible. Il faut accepter cela non par sympathie pour la Russie, mais parce qu’il n’existe aucune autre solution. » En un mot, « la destruction de la souveraineté ne résout pas le problème de sécurité ; elle élimine le seul mécanisme permettant de résoudre ce problème. »
Mais l’Occident doit être sans illusions : « Pour les acteurs extérieurs, le choix ne se situe pas entre une Russie amie et une Russie hostile. Le choix se situe entre une Russie dont le comportement est prévisible et une Russie dont l’avenir est incertain. » Melnitchenko oublie de préciser pourquoi le pouvoir russe est « imprévisible » : justement parce qu’il est despotique. Vouloir un régime prévisible en Russie, c’est vouloir une révolution.
Ce texte doit être décrypté à plusieurs niveaux car ses objectifs sont multiples. Le premier message envoyé par le Kremlin est le choix du personnage chargé de cette « opération psychologique spéciale » : un oligarque repenti, un homme autrefois intégré dans la jet set internationale, que la guerre a détourné du « cosmopolitisme sans patrie », comme disait le camarade Staline. Son autocritique abjecte a pour but de faire comprendre aux Occidentaux qu’ils ont tort de compter sur une rébellion des élites. Le régime poutinien étale sa puissance comme le faisait le régime stalinien, en forçant ses victimes à s’accuser elles-mêmes tout en proclamant que le vojd était infaillible. On nous signifie que les grands du régime font bloc derrière Vladimir Poutine et brûlent de participer à sa guerre totale. Le blogueur Maxime Katz a raison de souligner la différence entre un milliardaire américain et un oligarque russe. L’Américain est un sujet politique, il finance le candidat de son choix, il influence les législateurs du Congrès etc. Le Russe est une créature qui vit dans la terreur, qui « n’ose pas se gratter le nez sans l’autorisation de Poutine », selon l’expression imagée de Katz ; il peut se voir confisquer toute sa fortune du jour au lendemain, voire être défenestré. Les prétendues confidences de Melnitchenko respirent cette servitude volontaire.

Le second objectif est encore plus important. Il s’agit de dicter et de contrôler les cadres conceptuels dans lesquels est pensée la Russie à l’heure actuelle, afin que les Occidentaux n’envisagent pour l’après-Poutine qu’une seule formule : le maintien à tout prix de l’autocratie moscovite. Car au fond, le terme de « souveraineté » ne veut pas dire autre chose dans la conception des idéologues du Kremlin.
Cette dernière entreprise semble en bonne voie de réussite car l’on constate qu’aucune des assertions douteuses de cet opus n’a été relevée en Occident, à part l’insinuation que l’Occident était responsable de la guerre contre l’Ukraine. Personne n’a épinglé la flagrante contre-vérité centrale de ce texte. C’est au moment où la Russie s’est senti « souveraine », vers 2008, qu’elle a entrepris de démolir l’ordre international, avant de se lancer dans le chantage nucléaire explicite (dès 2018). Contrairement à ce qu’affirme Melnitchenko, la « souveraineté » proclamée de Moscou est devenue un risque majeur pour la communauté internationale. C’est l’ivresse de ce sentiment de « souveraineté » qui a rendu la Russie imprévisible. Tant que la Russie était dépendante économiquement de l’Occident, elle se contentait de manœuvres sournoises pour saper « l’hégémonie occidentale ». Dès qu’elle a cru avoir les mains libres, elle est devenue un facteur majeur de déstabilisation. Il s’ensuit qu’une décentralisation de la Fédération de Russie, c’est-à-dire la liquidation de la matrice autocratique moscovite, est sans doute la meilleure formule permettant d’assurer la sécurité européenne. Sans la prédation exercée par Moscou, les provinces de Russie deviendront prospères et l’enrichissement de la masse de la population russe stabilisera le pays bien mieux que le maintien de la dictature mafieuse exercée par la capitale, qui ne tient que par le lavage de cerveau xénophobe et belliqueux infligé à la population. L’objectif des Occidentaux doit être de transformer les serfs russes actuels convaincus que rien ne dépend d’eux en citoyens s’impliquant dans la chose publique. La Russie est une vaste colonie de la métropole moscovite. Les Russes ne s’émanciperont que s’ils apprennent le self government à l’échelle locale. La première mesure de réforme politique adoptée au moment de l’après-Poutine doit être l’élection réelle de gouverneurs et de maires parmi des candidatures multiples et sans ingérence de Moscou.
Passons aux quatre scénarios de cauchemar évoqués par le porte-plume du Kremlin. Le premier, « une Russie humiliée, reléguée définitivement à la périphérie du monde occidental » devrait réjouir les autocrates moscovites puisqu’ils n’auraient plus à craindre les « ingérences » des rapaces occidentaux, la Russie étant abandonnée à elle-même, autorisée à végéter tout à son aise et isolée de l’Occident maudit. Mais ce scénario ne convient pas aux dirigeants du Kremlin qui n’ont pas abandonné leur projet d’hégémonie en Europe. Attention, nous disent-ils, cette Russie sera revancharde et dangereuse. À quoi on peut répondre : en quoi serait-elle différente de la Russie poutinienne des vingt dernières années ? La Russie s’est elle-même « reléguée à la périphérie du monde occidental », c’est son choix. L’Europe en a pris acte. De quoi le Kremlin se plaindrait-il alors qu’il ne cesse de prêcher qu’il faut se couper de la contamination délétère de l’Occident ?
Le second scénario évoqué, une Russie « dans l’orbite » de la Chine, appelle le même commentaire. N’est-ce pas le désir de Poutine qui a tout fait pour se brouiller avec une Europe pourtant on ne peut plus complaisante, au risque de livrer la Russie pieds et poings liés au géant chinois ? Ce scénario ne plaît pas aux élites russes habituées à considérer les relations économiques comme un vecteur d’influence de Moscou, un moyen de créer au sein des pays européens une dépendance vis-à-vis de la Russie, une clientèle pro-russe. Avec la Chine c’est le contraire qui se produit : la Russie est vassalisée par la Chine à pas de velours, Pékin achète les élites russes comme Moscou avait coutume d’acheter les responsables européens. Écoutons l’homme d’affaires Dmitri Potapenko, « Nous avons voulu nous débarrasser de l’occidentalocentrisme et nous sommes tombés dans le sinocentrisme […]. Mais il y a une différence de poids : pour la Chine nous sommes du menu fretin, nous n’intéressons la Chine ni économiquement ni politiquement. L’Europe est un partenaire plus avantageux pour nous parce que nous sommes plus grands qu’elle […]. Elle nous permet de développer notre puissance. Avec Xi nous perdons notre indépendance et il nous remarque à peine… »
Le scénario le plus redouté au Kremlin est celui d’une désintégration de la Russie, qu’il faut plutôt comprendre comme une émancipation des provinces russes de l’emprise mortifère de Moscou. Les clans dirigeants craignent par-dessus tout que les Occidentaux ne se rallient à cette évolution, à l’abolition de la matrice autocratique tataro-mongole du pouvoir moscovite, qui est un frein au développement de la Russie depuis des siècles : évolution éminemment souhaitable à la fois pour les Russes et pour la paix européenne. La menace de la prolifération nucléaire a toujours eu l’effet de rallier les responsables occidentaux au pouvoir centralisé russe. Mais en quoi des régions russes affranchies de la tutelle du Kremlin seraient-elles plus dangereuses pour l’Occident qu’un régime dont les porte-paroles ne cessent d’appeler à des frappes nucléaires sur les capitales européennes ? Imagine-t-on un Karaganov ou un Soloviev de la région de Tambov ?
Le dernier scénario est celui de la Corée du Nord. Poutine voudrait sans doute réduire ses compatriotes à l’état de bétail docile mastiquant de l’herbe, cependant les Russes ont pris des habitudes de confort pendant les premières années de son règne, et l’idéal de « souveraineté » à la nord-coréenne admiré par Douguine a peu de chances de s’acclimater en Russie. N’oublions jamais que pour les dirigeants russes, l’objectif de la puissance est déterminant. Un pays végétant tristement dans son coin n’a rien pour attirer les élites du Kremlin. Ce scénario est un repoussoir servant à manipuler et à intimider à la fois les Russes et les Occidentaux.
Il reste à évoquer un scénario non mentionné par notre oligarque, beaucoup plus vraisemblable. On ne saurait exclure l’hypothèse que les décisions les plus outrancières du Kremlin, les campagnes contre Internet, les menaces de mobilisation, de guerre imminente contre un pays de l’OTAN soient tolérées, voire encouragées, afin de préparer l’opinion russe et l’opinion internationale à un successeur « réformateur » au Kremlin, un homme issu du sérail mais non compromis dans la guerre, tel Boris Nadejdine par exemple. Si ce successeur tient des propos raisonnables, s’il libère les prisonniers politiques, s’il accepte de négocier avec Kyïv, nous aurons droit à un tournant gorbatchévien de la propagande russe : surtout ne faisons rien pour déstabiliser le réformateur, pour provoquer une revanche des conservateurs ! Et dans ce cas, oublions les réparations à l’Ukraine, levons au plus vite les sanctions, restaurons le secteur énergétique russe aux conditions fixées par le « réformateur », encourageons la centralisation des pouvoirs dans les mains du « perestroïkiste » pour accélérer le « changement », et en avant le business ! Autrement dit, si le pouvoir russe prépare la succession de Poutine et veut s’assurer l’impunité pour les crimes passés, il a intérêt à mettre en scène au préalable un tableau d’apocalypse, une escalade démentielle, la folie du dictateur, les mouvements de troupes, les provocations de la guerre hybride etc. Dans ces conditions, le successeur qui montre un visage avenant sera accueilli à bras ouverts, avec un immense soulagement, et Moscou peut même espérer conserver les provinces arrachées à l’Ukraine, tout en sauvant l’essentiel à ses yeux, la matrice autocratique du pouvoir russe. La publication de l’opus de Melnitchenko peut fort bien aller dans le sens de ce scénario. En tous cas, une chose est sûre, comme l’observe l’économiste Igor Lipsitz : la publication de cet article dans The Economist montre que l’Occident n’a aucun projet pour la Russie post-Poutine et qu’il comprend si peu la situation russe qu’il se laisse avec empressement imposer les suggestions soufflées du Kremlin. Ce qui augure mal de l’avenir.
À lire également :
Jean-François Bouthors. Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain »
<p>Cet article Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:16
Face au désengagement discret de ses alliés, Moscou mise sur la guerre des nerfs et semble préparer une opération sous faux drapeau.
<p>Cet article Quand la guerre de Poutine tourne mal a été publié par desk russie.</p>
Face à l’affaiblissement de la Russie, ses alliés et voisins – la Chine, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie – se désengagent discrètement. Cependant, la Russie n’a pas encore perdu la guerre. Une mobilisation en automne est de plus en plus probable. Une opération sous faux drapeau contre un pays de l’OTAN serait envisagée. Enfin, des opérations psychologiques contre les faiseurs d’opinion occidentaux prennent de l’ampleur, comme en témoigne le succès de « l’opération Melnitchenko ».
L’équipe de politique étrangère de Vladimir Poutine est sûrement nerveuse : parmi les mauvaises nouvelles récentes, le Parti communiste chinois a infligé un double camouflet au Kremlin. Premièrement, il refuse de fournir des systèmes de propulsion marine pour les navires nécessaires à la « route maritime du Nord » dans l’Arctique. Deuxièmement, le projet de gazoduc Force de Sibérie 2, d’une capacité de 50 milliards de mètres cubes, est pratiquement mort, en raison des exigences chinoises concernant le prix du gaz, que la Chine demande d’aligner sur celui payé par les consommateurs russes : 50 dollars [44 €] pour 1 000 mètres cubes.
Cela représente un cinquième de ce que proposait le Kremlin, alors qu’il accordait déjà une remise considérable à la Chine. Mais le parti-État chinois dispose d’autres options. Cela lui confère un pouvoir de négociation.
La Russie, en revanche, est à court de temps et n’a plus d’autres clients : ses ventes restantes de gaz par gazoduc à l’Union européenne prendront fin l’année prochaine. De surcroît, les frappes ukrainiennes sur ses raffineries obligent désormais la Russie à importer des produits raffinés de Chine : autant de cartes supplémentaires que Pékin peut jouer.
D’autres pays flairent également la faiblesse de la Russie et agissent en conséquence.
Le Kazakhstan vient d’interdire la plupart des importations de blé russe1. Le dirigeant azerbaïdjanais Ilham Aliev a ostensiblement soutenu l’Ukraine lors d’une récente apparition publique. L’Arménie poursuit unilatéralement les travaux de rétablissement des liaisons ferroviaires vers la Turquie et l’Azerbaïdjan, malgré les manœuvres dilatoires de la Russie, qui gère nominalement le réseau ferroviaire.
La Turquie espère vendre son système de défense aérienne S-400 de fabrication russe, dont elle ne veut plus, aux Émirats arabes unis, à la suite d’une visite fructueuse du président Donald Trump, lequel semble avoir débloqué la vente d’avions de combat F-35 de fabrication américaine. Cela marque un nouveau recul de Recep Tayyip Erdoğan par rapport à son long rapprochement avec le Kremlin.
Le sommet de l’OTAN à Ankara a également anéanti les espoirs russes de voir Trump exercer une pression sur l’Ukraine, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire des membres européens de l’alliance.
Le président américain aime les gagnants, pas les perdants. Trump semble également prêt à signer un nouveau projet de loi sur les sanctions contre la Russie, qualifié de « bombe économique » et promu par le sénateur américain Lindsey Graham, qui vient de décéder.
Ces revers diplomatiques ne sont pas décisifs, pas plus que ne le sont les succès de l’Ukraine sur le champ de bataille.
La Russie dispose encore d’options : économiques, politiques et militaires, bien qu’elles soient toutes mauvaises. Une mobilisation cet automne semble de plus en plus probable [NDLR: information confirmée par Volodymyr Zelensky le 24 juillet 2026]. Il en va de même pour une provocation à l’encontre des pays de l’OTAN, qui pourrait même survenir plus tôt, très probablement une attaque sous faux drapeau contre la Pologne à l’aide de drones « ukrainiens ».
Le 31 août 1939, des officiers SS déguisés en Polonais attaquaient la station de radio de la ville de Gleiwitz, qui appartenait alors à l’Allemagne. Ils diffusaient un bref message, laissant derrière eux des cadavres et fournissant ainsi à Adolf Hitler un prétexte pour attaquer la Pologne.
Des sources des services de renseignement américains, reprises par des responsables politiques, estiment que le Kremlin prépare une provocation similaire sous faux drapeau. Cette manœuvre impliquerait des drones ukrainiens (achetés ou détournés) sous commandement russe.
Ils pourraient frapper des cibles en Pologne, ce qui éloignerait encore davantage l’opinion publique et les autorités de l’Ukraine : les services de sécurité polonais sont déjà inquiets face aux méthodes musclées de leurs homologues ukrainiens.
Selon une autre variante, plus inquiétante, des drones ukrainiens, prétendument lancés depuis la Pologne ou les pays baltes, frapperaient des cibles (probablement civiles) à Kaliningrad.
La Russie accuserait alors ses voisins d’avoir facilité ces attaques et exigerait des contre-mesures : enquêtes, poursuites judiciaires, indemnités, etc. Au mieux, il s’agirait d’un chantage diplomatique. Au pire, ce serait un prétexte à une riposte russe sur le territoire de l’OTAN.
Une telle attaque serait probablement symbolique, sans faire de blessés ni de morts. Mais ensuite ? Ne rien faire créerait un terrible précédent. Si le pays pris pour cible par les Russes ripostait contre le territoire russe, les autres pays de l’OTAN le soutiendraient-ils, ou appelleraient-ils au « dialogue » ? De telles inquiétudes sont déjà déstabilisantes.
Le point le plus important à garder à l’esprit ici est qu’une telle opération sous faux drapeau ne peut en aucun cas servir de prétexte à une véritable guerre.
La Russie est trop faible militairement pour envahir un pays de l’OTAN. Elle met en place certaines infrastructures militaires, notamment à la frontière avec la Finlande, mais elle n’a pas de soldats à y déployer.
Même si elle commençait à rassembler tant bien que mal des forces provenant du front ukrainien pour les déployer à Kaliningrad, à Pskov ou n’importe où ailleurs sur sa frontière occidentale, les pays voisins s’en rendraient compte immédiatement. Ceux-ci, ainsi que leurs alliés, réagiraient en renforçant leurs effectifs, en se mobilisant et en rassemblant une puissance de dissuasion.
Quels que soient les projets de la Russie, ils relèvent d’un autre domaine : une guerre des nerfs, visant nos esprits, et non notre territoire.
L’un des objectifs est de présenter les États de première ligne comme des têtes brûlées, qui vont entraîner le reste de l’alliance dans une escalade et un désastre. Un autre objectif, complémentaire, consiste à faire douter ces États de la détermination de leurs alliés : ils doivent croire que le « vieil Ouest » les méprise secrètement et ne se battra pas pour eux.
Nikolaï Patrouchev, proche confident du Kremlin, défend cette ligne dans une récente interview explosive accordée à la Rossiïskaïa Gazeta, dans laquelle il accuse les responsables politiques lituaniens de vouloir entraîner toute l’Europe dans le « pari téméraire » d’une attaque contre Kaliningrad (ce plan, bien sûr, n’existe que dans l’imaginaire russe).
Il a également affirmé que les Européens [de l’Ouest], menés par la Grande-Bretagne, avaient aiguisé leurs haines racistes à l’encontre de ce qu’ils considéraient comme les peuples «sous-humains » de la Baltique, ajoutant avec emphase qu’un ancien élève d’Eton College (l’école privée la plus prestigieuse de Grande-Bretagne) « ne considérera jamais un Estonien ou un Letton comme son égal ».
La réponse à ce barrage cognitif doit être assurée, disciplinée, rapide et sophistiquée.
Premièrement, il ne faut pas amplifier le message de l’ennemi (la Finlande est exemplaire à cet égard).
Deuxièmement, il faut veiller à ce que toute provocation soit attribuée de manière convaincante à sa véritable source : la Russie. Ce n’est pas parce que le Kremlin pourrait se procurer des drones ukrainiens, voire engager des Ukrainiens pour les faire voler, que l’Ukraine attaque la Pologne ou utilise la Pologne pour attaquer Kaliningrad.
Rappelons-le : la machine à mensonges russe fonctionne à grande vitesse et à plein régime.
Troisièmement, toute exigence ou menace russe ultérieure doit se heurter à une réponse diplomatique et militaire unie : toute attaque contre le territoire de l’OTAN, où qu’elle se produise et sous quelque prétexte que ce soit, devra être sévèrement punie.
Les dirigeants de l’OTAN devraient avertir le Kremlin de faire marche arrière et rappeler que les opérations sous faux drapeau peuvent se retourner contre leurs auteurs.
Gleiwitz est aujourd’hui la ville polonaise de Gliwice. Quel était l’ancien nom de Kaliningrad ? [NDLR : Königsberg, capitale de la Prusse orientale]
Le Kremlin mène également des opérations psychologiques visant les leaders d’opinion occidentaux. Il s’agit notamment d’avertissements à la fois crédibles en apparence et alarmistes sur la gravité du comportement de la Russie si elle se trouve acculée, et sur l’aggravation de la situation en cas de défaite : parmi les scénarios évoqués figurent l’anarchie, le totalitarisme, une dictature à la nord-coréenne ou la dépendance vis-à-vis de la Chine.
Associer des avertissements catastrophistes à des appels à la prudence touche les plus grandes faiblesses de l’Occident : l’ambition, la lâcheté, la désunion, la cupidité et la naïveté. Cela détourne l’attention de ce qui devrait être la priorité stratégique absolue : la victoire de l’Ukraine.
Au lieu de cela, l’enjeu majeur devient la manière de façonner la sécurité européenne pour les décennies à venir. Il suffit de trouver les bons « pragmatiques », qui s’imposeront dans une ère d’après-guerre et d’après-Poutine, et de commencer à les courtiser.
Commencer à réfléchir à un futur « grand compromis » (quelqu’un a-t-il dit « reset » ?) qui tienne compte des intérêts de la Russie (quelqu’un a-t-il dit « légitimes » ?). Peu importe ces «Européens de l’Est » embêtants et paranoïaques, est un jeu réservé aux grands pays. Songez donc à la somme d’argent colossale qui est en jeu.
De telles réflexions ne sont peut-être encore que des murmures. Mais la Russie les entend et les encourage, en paroles et en actes.
Les décideurs de Pékin voient le monde en termes impitoyables. Si la Russie se comporte de manière imprudente, il faut faire pression. Si la Russie est faible, il faut négocier plus durement. Il faut anticiper tous les changements de politique et de personnalité, en particulier les plus défavorables.
Telle devrait être l’approche européenne également.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Quand la guerre de Poutine tourne mal a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:15
Face à l’axe formé par la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, les démocraties ne manquent pas de puissance, mais de cap. Elles doivent replacer au cœur de leur stratégie la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.
<p>Cet article L’Axe totalitaire et les désaxés a été publié par desk russie.</p>
Cet essai est consacré à la définition même de la différence fondamentale entre les totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui et les démocraties. Ici, la notion des désaxés s’applique aux démocraties contemporaines qui ont, en quelque sorte, perdu leur boussole. Désorientées, elles répondent aux agissements de l’axe totalitaire (la Russie, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord) au coup par coup, sans respecter leur propre cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Retrouver ce cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.
Au tournant des années 1960, deux films de John Huston composent à distance une parabole de notre siècle. Dans Moby Dick, une baleine blanche est poursuivie d’océan en océan par un capitaine qui a fait de sa haine une religion ; dans Les Désaxés, quelques mustangs du Nevada sont rabattus au lasso pour finir en pâtée pour chien. Des hectolitres d’huile, une rancune, quelques dollars : la même vie sauvage et innocente, traquée pour des raisons qui ne valent pas ce qu’elles détruisent.
Achab n’est pas un homme sans orientation. Il en possède une, terrible et exclusive : Moby Dick est devenue le point fixe autour duquel il ordonne les hommes, les mers et les signes du ciel. Il contraint le monde à entrer dans sa haine. Ce qui ne la sert pas doit lui être sacrifié.
Sur un scénario d’Arthur Miller2 les personnages des Misfits (Les Désaxés) se trouvent à l’extrémité opposée. Le titre anglais parle d’êtres qui ne s’ajustent plus. La traduction française, Les Désaxés, ajoute qu’ils ont perdu leur centre. Un ancien aviateur, un cow-boy vieillissant, une jeune divorcée un peu paumée ne savent plus autour de quoi tenir ensemble. Ils ont perdu le monde qui leur donnait sens et ne voient pas que leur propre liberté disparaît avec celle des mustangs.
D’un côté, l’homme qui s’est fabriqué un axe absolu et plie tout ce qui vit à son mouvement ; de l’autre, ceux qui n’ont plus de centre commun et de valeurs. Entre Achab et les Désaxés se dessine la géométrie politique de notre temps.
Un axe s’est formé sous le regard de notre siècle. Il n’a ni traité fondateur, ni commandement commun, ni doctrine unifiée. Ses membres se défient mais se fournissent des armes, des marchés, des veto, des récits et des hommes. Ils ne proposent pas le même ordre ; ils travaillent ensemble à défaire le nôtre.
En face, les démocraties ne sont pas impuissantes : elles sont désorientées. Elles répondent à chaque crise sans toujours les relier, contiennent sans décider, négocient les moyens avant d’avoir nommé les fins. Il leur faut un pôle, une étoile qui permette de tenir leur cap : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne. Ce pôle n’abolit ni la puissance ni la stratégie ; il leur donne leur objet.
Un axe n’est pas une alliance : c’est ce autour de quoi le reste du monde est convié à tourner. Mussolini donna au mot son sens politique le 1er novembre 19363, devant le Duomo de Milan en présentant la « verticale Berlin-Rome », scellée la semaine précédente dans la capitale du Reich, comme « … un axe autour duquel peuvent collaborer tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix ». La langue de la paix enveloppait déjà la chose qui ferait la guerre, première inversion et matrice de toutes les autres. Milan clamait la paix, l’Éthiopie déjà conquise, les gaz déjà employés. L’intervention en Espagne, imminente, survint le 10 décembre. L’Axe fut une orientation avant d’être une signature : le Pacte d’acier vint en 1939, le Pacte tripartite en 1940.
Quatre-vingt-cinq ans plus tard, le 4 février 2022, vingt jours avant l’assaut des chars sur Kyïv, Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », où « aucun domaine de coopération » n’est interdit, qui ne vise aucun pays tiers4. Même acte de parole : nommer une orientation, assurer des intentions pacifiques. Même aveu : la proclamation pacifique forme l’antichambre immédiate de la guerre.
Le communiqué de février a levé le voile sur ce qui se formait déjà : veto croisés au Conseil de sécurité, manœuvres navales communes, sauvetage à plusieurs mains du régime de Damas. Autour de Moscou et Pékin, Téhéran et Pyongyang complètent un système de suppléances : à la Russie la guerre ouverte, à la Chine la profondeur industrielle et diplomatique, à l’Iran la guerre par procuration et le seuil nucléaire, à la Corée du Nord les obus et les hommes. Ils ne s’accordent ni sur tout ni pour toujours. Mais ils ont le même intérêt qu’ils conjuguent à leurs ambitions impérialistes : affaiblir les normes qui permettent de juger les États de l’extérieur, interdire toute solidarité avec les populations qu’ils dominent. Ils se soutiennent moins parce qu’ils rêvent du même monde que parce qu’ils haïssent ensemble dans la même direction.
L’axe est totalitaire non parce que ses membres reproduisent à l’identique les régimes du XXe siècle, mais parce qu’ils sont reconnaissables à cinq mouvements : le monopole de la vérité publique ; la destruction des espaces sociaux autonomes ; la mobilisation idéologique ; la fabrication d’un ennemi objectif ; la prétention à refaire l’homme et l’ordre du monde.
La guerre devient défense, l’agression réunification, le camp centre de formation, la révolte complot étranger. Le mensonge ne dissimule plus le réel ; il lui substitue une version que chacun doit réciter. Il ne suffit pas davantage que les individus obéissent. Il faut qu’ils ne puissent former hors du pouvoir ni communauté, ni mémoire, ni vérité. Parti, police, appareil religieux ou militaire produisent la solitude pour réclamer l’adhésion : foules mobilisées, dénonciateurs, soldats, spectateurs consentants et par là complices.
En face se trouve l’ennemi objectif coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être : le dissident devient agent de l’étranger, l’Ukrainien nazi, l’Ouïghour terroriste, la femme dévoilée auxiliaire de l’Occident. L’accusation précède l’acte et permet de frapper une catégorie entière. Une telle domination ne trouve ni repos ni frontière ; elle découvre partout des consciences à corriger, des territoires à reprendre, des peuples à absorber ou à annihiler. L’existence extérieure d’une société libre est un démenti de sa vérité.
Ces caractères se répartissent inégalement. Pyongyang approche l’enfermement total, le fantasme du peuple Un5 ; Pékin associe monopole du parti, camps, et surveillance technologique ; Téhéran soumet la société à un appareil théologico-révolutionnaire qui règle les conduites privées et projette au-dehors sa guerre par relais ; Moscou réactive la vérité d’État, l’ennemi intérieur, la mobilisation impériale, la terreur policière et la militarisation de la mémoire. Aucun ne reproduit seul une forme historique, ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative.
L’ancien Axe tendait vers le bloc, le traité et la guerre coordonnée ; Le nouveau demeure lâche, asymétrique, sans centre institutionnel. Cette dispersion le rend plus difficile à saisir : chacun assure sa part de la suppléance, bénéficie du désordre produit par les autres et leur fournit ce qui leur manque.
Leur accord se lit d’abord sur les corps : assassinats politiques à Moscou, viols d’Evine, camps du Xinjiang, puis au-dehors, lorsque la torture et la mort des civils deviennent des instruments de guerre et même une stratégie. Ainsi que le souligne Jean-Sylvestre Mongrenier6, la masse eurasiatique leur donne profondeur, ressources et économies de guerre ; elle se penche pourtant vers les mers, car l’enjeu est aussi de tenir les passages : Taïwan, Ormuz, les mers Rouge, Noire, Baltique et de Chine du Sud. La géographie prolonge la politique : avaler les territoires, contrôler les gorges par où circule le commerce du monde.
L’axe de 2022 se couvre de la Charte des Nations Unies et de la victoire de 1945 ; Il nous emprunte jusqu’à la langue : souveraineté, droit des peuples, paix, majorité mondiale, « vraie démocratie ». L’Axe de 1936 se donnait pour un ordre nouveau ; celui-ci se présente comme le gardien de l’ordre qu’il travaille à renverser.
Ces régimes confisquent les mots comme on prend un territoire : s’en emparer détermine ce qu’il sera permis de faire. « Nazi » accolé à Zelensky retourne l’antifascisme contre l’antifasciste ; «terroristes » désigne les Ouïghours internés ; « agents de l’étranger », les jeunes Iraniens soulevés pour eux-mêmes ; « province chinoise de toujours », Taïwan fière d’être à quelques encablures le refuge de la liberté. Le signifiant garde son tranchant tandis que le signifié se vide.
La falsification se prononce comme un verdict, puis s’étend d’un gouvernement à un peuple et d’un peuple à quiconque lui est associé. Alors reparaît « l’ennemi objectif » d’Arendt7, coupable non de ce qu’il fait mais de ce qu’il est décrété être, sommé de se tenir au banc des accusés.
Le mot d’axe a resurgi, « axe des tyrannies », axis of upheaval8 et si l’analogie avec celui de 1936 a été analysée, l’analyse s’arrête souvent au seuil du concept : tyrannies, autocraties, puissances révisionnistes, presque jamais totalitaires. On consent à la géométrie ; on en refuse la substance.
La différence n’est pas de degré, mais de nature. Un pouvoir autoritaire exige l’obéissance et borne généralement ses fins ; un pouvoir totalitaire veut l’adhésion et un ordre sans frontières stables. Nommer seulement « autoritaires » les maîtres du Xinjiang, d’Evine et des colonies pénitentiaires de Sibérie promet un adversaire négociable. L’erreur de vocabulaire devient une erreur de stratégie : elle invite à marchander le prix de ce qui n’est pas à vendre.

La démocratie n’a pas d’axe : elle n’exige pas que le monde tourne autour d’elle. Elle a un pôle comme l’étoile qui n’attire pas le navire et pourtant le guide : la liberté des peuples et l’inviolabilité de la personne.
Au XXe siècle, l’axe et le pôle furent affirmés à un an de distance. En novembre 1935, Husserl, interdit de chaire par l’Allemagne nazie, prononce à Vienne et à Prague ses conférences sur la crise de l’humanité européenne9. L’Europe qu’il défend n’est ni un territoire ni une puissance : c’est une conscience et un effort pour soumettre la force à une raison commune et universelle. Le jeune secrétaire du Cercle philosophique qui l’accueille à Prague s’appelle Jan Patočka. Un an plus tard, Mussolini nomme son axe à Milan. Tandis que le vieux philosophe convoque le principe d’orientation que l’Europe est en train de perdre, le Duce fabrique un mouvement auquel tout devra se plier.
Là où l’histoire l’a porté, sous l’occupation, puis sous le communisme, Patočka continue Husserl. Il nomme « solidarité des ébranlés » la communauté de ceux que l’épreuve a délivrés des illusions ordinaires et rendus responsables les uns des autres10. Porte-parole de la Charte 7711, il meurt après un « interrogatoire » de trop12. Václav Havel donne à cette solidarité sa forme politique : vivre dans la vérité, ramener la politique à sa source, mettre la moralité en actes, soustraire des existences au mensonge officiel.
Cette « politique antipolitique » n’est ni un refus de la puissance ni un pacifisme. Dans Anatomie d’une réticence13, Havel récuse la paix qui ne serait que le nom honorable de la capitulation : la conscience ne remplace pas la force, elle décide de son usage et fonde sa légitimité.
La Conférence d’Helsinki montra que cette généalogie pouvait devenir stratégie14. En 1975, Brejnev croyait obtenir la consécration des frontières issues de Yalta ; quant à Kissinger, il tenait les engagements sur les droits humains pour un ornement : « Ils peuvent l’écrire en swahili s’ils le souhaitent15 ». On les avait rangés dans ce que le langage de la négociation appelait la troisième corbeille – contacts entre les personnes, circulation des idées et des informations. Les dissidents les prirent au mot : groupe Helsinki de Moscou, Charte 77, Solidarność. Les conférences de suivi firent du respect des textes une question diplomatique permanente. Les régimes avaient signé des mots qu’ils ne purent domestiquer. La victoire sur le bloc soviétique ne sépara pas les valeurs de la diplomatie : elle fit des premières un instrument de la seconde.
Oleksandra Matviïtchouk16 est l’héritière politique de cette chaîne par la logique de son action. De Husserl, elle prolonge l’idée que l’Europe n’est fidèle à elle-même qu’en défendant une norme valable pour chaque personne ; de Patočka, la solidarité de ceux que l’épreuve oblige à comprendre ; de Havel, la conviction que rendre aux victimes leur nom et leur vérité atteint le pouvoir au centre de son mensonge. Mais elle ajoute à cet héritage l’expérience du crime documenté : recueillir les témoignages, identifier les responsables, transformer la souffrance en preuve et la preuve en obligation politique.
Sa pensée est limpide. La violence intérieure annonce la violence extérieure : l’État qui torture les siens finit par menacer les autres. L’impunité n’est pas une absence de politique, mais une permission : chaque crime laissé sans réponse – Tchétchénie, Géorgie, Syrie – enseigne au Kremlin que le suivant sera toléré. Enfin, une paix sans justice n’est pas une paix imparfaite. Pour ceux qui restent sous la domination de l’agresseur, elle est une occupation consolidée.
Mais Oleksandra Matviïtchouk reprend aussi, presque à la lettre, l’intuition de Havel sur le pouvoir des sans-pouvoir. « Nous avons pris l’habitude de penser l’histoire dans les catégories des grandes puissances, des gouvernements et des organisations internationales », comme si elle s’écrivait nécessairement au-dessus des peuples. Elle rappelle au contraire que « des êtres ordinaires peuvent accomplir des choses extraordinaires, que leurs paroles et leurs actes pèsent davantage qu’ils ne l’imaginent », parfois davantage que les institutions supposées gouverner le monde. « L’avenir n’est ni garanti ni déjà écrit : il dépend de ceux qui refusent de le tenir pour joué et agissent pour le changer17. » Les droits humains ne sont donc pas un supplément d’âme ; ils sont à la fois une connaissance de l’adversaire, une puissance rendue aux individus et la boussole qui permet de choisir l’avenir.
C’est ce pôle que les démocraties ont déposé. À Hong Kong, une population se leva pour la liberté qu’un traité lui avait promise ; la loi de sécurité nationale referma la ville, le vieux Jimmy Lai, organisateur de la liberté d’expression, croupit en prison18 et les chancelleries tournèrent la page. À Téhéran, « Femme, Vie, Liberté » prononça en persan le principe même des démocraties ; le nom de Mahsa Amini traversa le monde, puis la saison passa et les exécutions continuèrent. Les peuples de Hong Kong et d’Iran furent plus fidèles au pôle démocratique que les démocraties elles-mêmes. Le désaxement se mesure à cet écart.

Désaxer, c’est rompre un équilibre et une harmonie. Le désaxement procède de deux renoncements : ne plus reconnaître la nature totalitaire de l’adversaire ; ne plus tenir la défense des droits humains et de la liberté des peuples pour le cœur de la stratégie.
Hermann Broch a écrit l’anatomie de cette rupture dans le roman et essai Les Somnambules19, publié au tournant des années trente : quand se défait le système qui tenait un monde ensemble, chaque fragment s’érige en absolu et pousse sa logique jusqu’à son terme – la guerre est la guerre, les affaires sont les affaires –, chacun irréprochable dans son ordre et aveugle à tout ce qui n’est pas lui. Il suffit d’y joindre le membre que notre époque a forgé – la diplomatie est la diplomatie – pour reconnaître la pseudo-Realpolitik. La diplomatie ne nie pas le Mal, et ne l’approuve pas, elle s’y accoutume et l’accepte comme un fait de climat, puis décrète qu’il n’est pas diplomatique de le nommer20.
Or une diplomatie qui ne peut nommer le Mal ne peut défendre ses victimes, car la victime se définit précisément par ce qu’on lui fait. La poignée de main tendue à l’exécuteur21 n’est donc ni une faute de protocole ni même un cynisme : c’est le geste assuré d’un somnambule dans un système où la vie morale s’est retirée.
Le second renoncement se donne pour du droit. Ce que le régime totalitaire inflige à son peuple relèverait de ses « affaires intérieures » – formule où la souveraineté devient une cloison morale. Kant avait pourtant posé, dès le Projet de paix perpétuelle22, que la constitution intérieure des États gouverne leur conduite au-dehors ; Arendt a montré23 que le totalitarisme en est la preuve extrême : la domination totale ne peut se stabiliser dans des bornes, puisqu’elle exige la refonte de l’ordre et des valeurs du monde, aussi la guerre n’est pas un choix de politique étrangère, elle est son métabolisme. Tolérer le Mal « chez eux », c’est lui concéder ses métastases sur le champ de bataille futur.
L’axe ne brise pas le droit, il l’occupe. La frontière devient carapace, et ce qui s’accomplit derrière elle – le million d’internés, les pendaisons, les révoltes noyées dans le sang, la torture des détenus – est placé juridiquement hors du monde.
Clausewitz plaçait au principe de la stratégie24 la recherche du centre de gravité de l’adversaire, ce point dont dépend l’édifice. Celui de l’axe est politique : c’est le contrôle des populations, il ne remplace ni les arsenaux, ni les hydrocarbures, ni l’industrie de guerre ; il les rend disponibles. C’est à l’intérieur que l’axe prélève les corps, les ressources et le silence, avant de porter au-dehors les méthodes éprouvées chez lui.
De là l’asymétrie de la guerre cognitive : l’axe agit sur nos opinions et nos élections ; nous hésitons à agir sur son terrain, là où il craint ses peuples autant que nos armes. Le démenti et la vérification courent derrière le mensonge sans le devancer. Havel avait fixé la règle inverse : faire circuler la vie dans la vérité, rendre voix et visage à ceux que les régimes emmurent. Oleksandra Matviïtchouk a donné la forme judiciaire et stratégique : documenter, nommer, poursuivre, empêcher que l’impunité ne devienne le prochain permis de tuer.
Atteindre ce que ces régimes protègent d’abord – leur droit prétendu à disposer des êtres humains – est un objectif stratégique.
Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines s’emparent de Nicolás Maduro ; le dictateur d’un régime haï, appendice latino-américain de l’axe, se retrouve incarcéré à New York. Mais à sa place, ce n’est pas le peuple que l’on installe : c’est la vice-présidente, Delcy Rodríguez, hier encore ministre du Pétrole. Le robinet des hydrocarbures s’ouvre plus vite que les portes des prisons : les détenus politiques sortent au compte-gouttes, les chefs de l’opposition, comme la prix Nobel de la paix Maria Corina Machado, restent en exil. On a retranché la personne du despote sans toucher à l’appareil du despotisme. La vieille politique du « he’s a son of a bitch but he’s our son of a bitch25 » s’est ici simplement féminisée sans changer de doctrine. Frappés par un tremblement de terre en juillet 2026, les Vénézuéliens n’ont pas la possibilité dans leur pays dévasté de décider des voies de leur salut.
En laissant intact l’appareil chaviste – ses attaches cubaines, russes, iraniennes et chinoises en sommeil –, il en préserve le retour possible. Ce qui est trahi, c’est la liberté d’un peuple, une fois de plus subordonnée au calcul.
En Ukraine, le désaxement se vérifie dans la durée : Géorgie amputée en 2008 sans autre prix qu’un communiqué ; Crimée saisie et Donbass embrasé en 2014 contre des sanctions calculées pour ne fâcher personne ; Minsk en 2015, où l’agresseur s’installa dans le fauteuil de l’arbitre, tandis que ses bombardiers apprenaient l’impunité sur les corps syriens. Chaque fois, la leçon fut mieux apprise à Moscou qu’à Bruxelles.
En face se bat en Ukraine une trinité démocratique accordée : un peuple à qui nul n’a eu besoin d’expliquer la guerre, une armée qui apprend plus vite que toutes les écoles, un gouvernement dont la raison politique tient en deux mots : durer libre. Les Ukrainiens sont des ébranlés, au sens de Patočka. Ils savent ce que recouvre la défaite : la liste du FSB, l’école changée en centre de torture, l’enfant emmené.
La guerre des mots s’acheva quand le lexique de Moscou passa dans la bouche de Trump et Vance : à Washington, Zelensky fut accusé d’avoir « commencé la guerre » et traité de « dictateur » et l’on négocia par-dessus sa tête entre copropriétaires du monde. Dans le même mouvement disparaissent les enfants déportés et les civils otages au fond des geôles, le cœur génocidaire de la guerre, dont le retour n’est jamais posé en préalable.
Les enfants viennent après les arpents, et les civils après un hypothétique cessez-le-feu fragile. Le temps carcéral existe-t-il pour les alliés de l’Ukraine ?
La chimère n’est pas d’espérer le silence des armes, mais de l’attendre d’un régime qui n’a renoncé à aucun de ses buts, en traitant les êtres captifs comme une annexe de la paix.
L’appareil iranien ne se prête pas au marché vénézuélien et à la désastreuse diplomatie du deal. Idéologique autant que mafieux, il tient par la croyance autant que par les rentes et la peur. Plusieurs fois, le peuple s’est levé en cherchant des yeux les démocraties. En 2009, la vague verte demandait où était passé son vote ; l’Occident, absorbé par le nucléaire, détourna le regard. En 2022, « Femme, Vie, Liberté » perça le mur du régime ; les démocraties saluèrent les Iraniennes, puis retournèrent à la négociation qui leur importait. En janvier 2026, la jeunesse fut mitraillée dans les rues ; les frappes censées l’aider survinrent trop tard, et le peuple n’entra jamais dans les buts de guerre américains tandis que les Européens brandissaient le droit international pour justifier leur inaction.
Signé le 17 juin, au château de Versailles, entre deux services d’un dîner offert par un hôte français approbateur, le mémorandum de quatorze points ne contenait pas une ligne pour les droits humains, pas un mot pour les prisonniers politiques, pas un prénom de femme. Mieux : le deuxième paragraphe engage les signataires à ne pas s’ingérer dans leurs « affaires intérieures ». Et pendant qu’on paraphait, on pendait à Evine.
En février, on avait promis aux Iraniens que l’heure de leur liberté avait sonné. En juin, on n’avait « jamais tenu au changement de régime ». En juillet, le mémorandum avait fait long feu.
En Ukraine comme en Iran, les démocraties se sont battues contre. Contre une défaite, contre une bombe. Jamais pour. Or le contre sans le pour peut contenir ; il ne termine rien, car finir exige de savoir ce que l’on veut voir exister après. Retrouver un cap, c’est rendre à la victoire un contenu : des peuples libres, des prisonniers rendus, des enfants retrouvés.
Il faut relire, dans Moby Dick, le chapitre de l’Aiguille26. L’orage a retourné les compas du Pequod, et Achab (Gregory Peck à l’écran), devant l’équipage assemblé, forge de ses mains une aiguille neuve, la déclare vraie et se proclame seigneur des aimants. C’est le geste totalitaire à l’état pur : ne dépendre d’aucun pôle, se fabriquer son orientation, être à soi-même son axe.
Quelques jours plus tard, le Pequod croise la Rachel, dont le capitaine supplie qu’on l’aide à chercher ses enfants perdus en mer. Achab refuse : sa baleine passe avant les enfants des autres. On sait la suite. Le Pequod sombre corps et biens, et c’est la Rachel, revenue chercher ses enfants disparus, qui recueille Ismaël survivant. Le navire qui cherche les enfants est le seul qui sauve.
À l’inverse, dans la nuit du Nevada, les Désaxés ont dételé l’étalon ; les mustangs sont libres. Roslyn (Marilyn Monroe) demande : « Comment retrouve-t-on son chemin dans le noir ? » ; Gay (Clark Gable) répond : « File droit sur cette grande étoile. La route est dessous. Elle nous ramène à la maison27. » Entre ces deux gestes passe toute la différence entre l’axe et le pôle – et le chemin du retour.
Au moment de conclure cet essai, le Représentant Steve Cohen, depuis la Commission d’Helsinki, demande à l’OSCE28 qu’aucun cessez-le-feu n’abandonne les captifs et fait des personnes la condition première – put people first. L’étoile, on le voit, n’a pas pâli : Helsinki, qu’on disait lettre morte, persiste, et continue d’indiquer le seul nord qu’on ne forge pas.
<p>Cet article L’Axe totalitaire et les désaxés a été publié par desk russie.</p>