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04.10.2026 à 19:41

Iryna Borovets
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L’Assemblée générale n’a pas dissipé l’incertitude sur les négociations. Elle a toutefois confirmé une chose : face aux hésitations américaines, l’Europe reste l’arrière-garde essentielle de l’Ukraine.

<p>Cet article Pas les mains vides, mais sans illusion a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1818 mots)

La 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations Unies s’est tenue du 18 au 28 septembre 2026 sur le thème « Restaurer la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations unies au service de tous ». Y ont été discutés notamment les conflits en Europe et au Moyen-Orient. Iryna Borovets décrit ce que les échanges lors de l’Assemblée générale ont apporté à l’Ukraine : quelques résultats significatifs, mais sans illusion.

On peut difficilement qualifier l’Assemblée générale d’organe décisionnel. Il s’agit plutôt d’une vitrine de la politique mondiale et d’un rendez-vous annuel incontournable pour les dirigeants mondiaux. Mais pour l’Ukraine, elle reste un lieu important pour faire avancer son programme visant à mettre fin à la guerre de manière juste, ainsi qu’ à obtenir le soutien nécessaire pour tenir bon et négocier en position de force. La délégation ukrainienne s’est rendue à New York avec un agenda très concret : obtenir un renforcement de la défense aérienne pour l’hiver ; des fonds pour la défense ; le maintien des sanctions ; un mécanisme viable pour une trêve énergétique, au moins partielle ; un accord élargi sur les drones ; le déblocage des ports et la reprise des exportations de céréales. Et, surtout, elle souhaitait obtenir une idée claire de ce que seront réellement les règles de toute future négociation, si tant est qu’elles aient lieu. Qu’a-t-elle obtenu ?

Le volet des négociations : Trump et les signaux envoyés à Moscou

L’agenda ukraino-américain a éclipsé le reste du programme de l’Ukraine à l’ONU. La rencontre entre les deux présidents en marge de l’assemblée a clairement montré dans quelle direction s’oriente le processus de négociation principal – et si la dynamique en faveur de la paix penche davantage vers les conditions de la Russie ou celles de l’Ukraine. Trois éléments sont ressortis. Premièrement, une position ukrainienne claire : Zelensky a déclaré que l’Ukraine était prête à mettre fin à la guerre et à entamer toute forme de négociation, y compris une trêve énergétique, c’est-à-dire un moratoire conjoint sur les frappes à longue portée visant les infrastructures énergétiques. Deuxièmement, Trump a promis une nouvelle fois que la guerre prendrait fin bientôt – peut-être plus tôt que prévu. Troisièmement, Washington a l’intention de s’appuyer sur la pression économique comme levier principal.

Le secrétaire d’État Marco Rubio a transmis en marge de la réunion les propositions ukrainiennes de trêve énergétique au ministre russe des Affaires étrangères, M. Lavrov. M. Rubio a déclaré que les deux parties avaient manifesté leur intérêt pour un cessez-le-feu limité portant sur les céréales et l’énergie. M. Lavrov, pour sa part, a affirmé que la Russie n’avait aucune intention de suspendre les hostilités pendant les négociations.

Pourquoi une trêve énergétique revêt-elle une telle importance pour Washington ? Les États-Unis s’inquiètent de plus en plus de l’impact des guerres sur les prix mondiaux de l’énergie. Du point de vue américain, cela concerne moins l’Iran que la guerre qui fait rage en Europe. Trump avait déjà exhorté l’Ukraine à ne pas frapper les raffineries de pétrole russes, avertissant que cela pourrait faire grimper les prix mondiaux du diesel.

Il est toutefois trop tôt pour considérer la réponse initiale de la Russie comme définitive. Une piste russo-américaine plus discrète se déroulait en parallèle : l’émissaire du Kremlin, Kirill Dmitriev, est arrivé à New York pour jouer le rôle de contrepartie « constructive » de M. Lavrov, dans le cadre de canaux de communication officieux et informels. Il a mené des discussions à huis clos avec le cercle restreint de Trump. Quant à savoir ce qu’ont réellement donné ces conversations, nous ne pourrons le deviner qu’à partir des prochaines actions des deux parties.

L’hiver, la défense aérienne et l’arrière-garde européenne

La délégation ukrainienne a mené un véritable marathon de négociations avec ses principaux partenaires européens et le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, afin de mettre en place un bouclier de défense aérienne pour l’hiver. Zelensky a exposé un besoin clair : 300 missiles intercepteurs pour la période hivernale – une demande qui s’imposait d’elle-même, étant donné que les réunions se déroulaient sur fond d’attaques constantes de drones et de missiles balistiques russes sur Kyïv.

Le résultat n’a été qu’un succès partiel. Les États-Unis ont accepté d’autoriser la production de missiles Patriot en collaboration avec Raytheon, mais n’ont pris aucun engagement concret concernant des intercepteurs supplémentaires. L’Europe a toutefois rééquilibré la donne : la France a proposé des systèmes SAMP/T et des missiles, ainsi qu’une collaboration sur le programme antibalistique FREYJA ; l’Allemagne a confirmé la fourniture de missiles IRIS-T supplémentaires et un accord portant sur 600 intercepteurs Patriot jusqu’en 2027–2028 ; la Finlande a annoncé un nouveau programme de défense de 290 millions d’euros et un accord «Drone Deal » ; la Norvège a financé la protection du réseau énergétique ukrainien ; même l’Australie, pourtant lointaine, a signé un accord de sécurité de 60 millions de dollars.

Autre point positif : cette fois-ci, Trump n’a pas critiqué l’Europe. Il a qualifié l’OTAN de plus forte que jamais et a vanté un accord entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland visant à étendre la présence militaire américaine dans l’Arctique, ce qui est perçu comme une manœuvre de Washington pour verrouiller l’Arctique avant les négociations avec la Chine. Pour l’Ukraine, c’est une lueur d’espoir : moins de tensions avec l’OTAN, davantage de pression sur la Russie au nord.

Résilience financière : l’Europe reste essentielle

La réunion de New York l’a confirmé une fois de plus : l’Europe est le principal bailleur de fonds de l’Ukraine, et ce soutien fait bel et bien partie de sa capacité de défense – ce qui est précisément ce dont Zelensky a discuté avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Le déficit budgétaire de l’Ukraine, lié aux dépenses de défense, s’élève à environ 27 milliards de dollars, et Kyïv compte sur le soutien de l’UE pour le couvrir. Les fonds sont disponibles à Bruxelles, mais assortis de conditions : Ursula von der Leyen a réaffirmé que tout soutien supplémentaire – 37 milliards d’euros disponibles cette année – dépendra des progrès des réformes votées par le Parlement ukrainien. Zelensky a remercié l’UE pour sa décision d’accorder un prêt de 90 milliards d’euros et a souligné que l’Ukraine respecterait les obligations qui y sont liées.

Des frictions sont également apparues. Zelensky a qualifié de contre-productives les déclarations concernant la levée des sanctions à l’encontre des oligarques russes Ousmanov et Fridman : lorsque tout devient un moyen de pression en vue de négociations potentielles, Moscou y voit un signe de faiblesse. Bruxelles semble toutefois avoir pris conscience de son erreur. En privé, des diplomates admettent que ce compromis a créé un dangereux précédent, et l’UE s’efforce désormais de limiter les dégâts, en révisant les règles de vote et en préparant une extension majeure de la liste noire.

Blocus naval et sécurité alimentaire mondiale

Un autre sujet clé a été le déblocage des ports ukrainiens sur la mer Noire. Les frappes russes sur des navires civils ont réduit la capacité portuaire de 93 %, menaçant de priver les marchés mondiaux de près de 24 millions de tonnes de céréales. La paralysie des exportations agricoles et la menace de pertes de recettes en devises se chiffrant en milliards aggravent la dépendance de l’Ukraine vis-à-vis de l’aide internationale. Les voies ferroviaires et fluviales traversant l’Europe ne peuvent pas compenser cette situation. Le port roumain de Constanța, après avoir traité un volume record de 60 millions de tonnes, a atteint ses limites logistiques.

À l’initiative de Kaja Kallas, 51 États membres de l’ONU ont signé une déclaration condamnant les frappes russes en mer Noire et recadrant la question comme une menace mondiale pour la liberté de navigation plutôt que comme un différend bilatéral. Dans ce contexte, la rencontre entre Zelensky et Erdoğan s’est avérée pragmatique : la Turquie reste l’un des rares acteurs à dialoguer encore à la fois avec Moscou et Kyïv. L’Ukraine s’est déclarée prête à une trêve maritime : si la Russie cesse de terroriser les ports, l’Ukraine met fin en contrepartie à ses frappes de longue portée similaires.

En somme, cette Assemblée n’a pas été une simple cérémonie pour l’Ukraine – elle a dressé un bilan sans concession de ses besoins avant l’hiver le plus rude qu’elle ait jamais connu. Kyïv n’est pas repartie les mains vides ni avec des illusions. Bien qu’elle n’ait pas obtenu de précisions sur la défense antimissile balistique, ni un calendrier de négociation ferme ou un véritable levier de pression sur Moscou, des progrès ont été réalisés concernant les licences de production de missiles, des engagements concrets en matière de défense aérienne hivernale, les promesses de financements de l’UE, tandis que l’idée d’une trêve énergétique est passée du stade de simple sujet de discussion à celui de véritable négociation. En clair, un succès limité, mais essentiel.

<p>Cet article Pas les mains vides, mais sans illusion a été publié par desk russie.</p>

04.10.2026 à 19:41

Evguenia Tchirikova
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L’idée de libérer des prisonniers politiques russes en échange d’un allègement des sanctions revient à faire des êtres humains une monnaie d’échange au bénéfice de l’agresseur.

<p>Cet article Non à l’allègement des sanctions américaines contre le Kremlin ! a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1221 mots)

Depuis des années, la défenseuse russe des droits humains Evguenia Tchirikova, qui vit en exil à Tallinn, se bat pour informer le monde sur le terrible sort réservé aux patriotes ukrainiens, mais aussi aux victimes civiles dans les territoires occupés de l’Ukraine. Elle a documenté les crimes russes dans une série de documentaires accessibles sur YouTube. Dans son appel, elle explique pourquoi elle s’oppose à l’idée récente d’obtenir la libération de prisonniers politiques russes en échange d’un allègement des sanctions américaines.  

En mai 2026, le prix Nobel de la Paix Dmitri Mouratov a rencontré John Cole, l’envoyé spécial de Donald Trump, à Washington. Mouratov lui a suggéré de s’inspirer des méthodes de la guerre froide (comme les échanges de prisonniers entre Reagan et Gorbatchev) et de répliquer la stratégie déjà employée par Cole au Bélarus, à savoir la libération de prisonniers politiques en échange de concessions, notamment d’un assouplissement des sanctions.

L’article de The Atlantic, écrit par le journaliste Simon Shuster et daté du 29 septembre dernier, confirme en effet que John Cole a proposé à Donald Trump d’appliquer à la Russie le « modèle bélarusse ». Donald Trump aurait donné son feu vert pour tester cette initiative, qui en est encore à ses débuts. De leur côté, John Cole et Dmitri Mouratov auraient commencé à dresser des listes de prisonniers politiques et de personnes condamnées en Russie pour leur opposition à la guerre en Ukraine. 

L’objectif semble noble : sauver les opposants qui croupissent dans des geôles russes. Il faut néanmoins voir à quoi cette pratique a conduit au Bélarus.

Depuis l’automne dernier, Alexandre Loukachenko procède activement à des échanges de prisonniers politiques contre la levée des sanctions. Sauf erreur, 386 personnes ont été libérées. Une victoire ? Voyons ! Rien qu’en juillet de cette année, selon les données du Centre Viasna, principale organisation de défense des droits humains au Bélarus, 80 personnes supplémentaires ont été inculpées pour des motifs politiques. Et en l’espace des huit derniers mois, 462 personnes ont déjà été ajoutées à la liste des « extrémistes » – soit plus que le nombre total de personnes libérées au cours de l’année dernière. Certains défenseurs des droits humains ont déjà reconnu ces personnes comme étant des prisonniers politiques, d’autres sont encore en train de le faire ; le processus n’est pas rapide. Ainsi, les sanctions sont levées, tandis que la répression politique se poursuit à un rythme effréné.

En revanche, le régime dictatorial obtient avant tout une légitimation en échange de la libération d’opposants,, outre des avantages économiques : la levée des sanctions, le déblocage des avoirs, l’accès des entreprises aux marchés, la reprise des échanges commerciaux.

Que fera le régime russe des millions de dollars obtenus grâce à la levée des sanctions américaines et au déblocage des avoirs ? Il s’agit là de sommes colossales, compte tenu de la flambée des prix du pétrole et des produits pétroliers provoquée par la guerre menée par Trump au Proche-Orient.

Cet argent se transformera en bombes et en missiles qui s’abattront sur les civils ukrainiens, leurs infrastructures, leurs maisons et leurs hôpitaux. De nouveaux civils ukrainiens – des enfants, des femmes, des personnes âgées – périront.

Cet argent servira également à l’annexion de nouveaux territoires ukrainiens, et à la mise en place d’un système de terreur dans ces régions : l’enlèvement, la torture, l’emprisonnement, le meurtre de civils ukrainiens dans les territoires occupés de l’Ukraine. Tout comme dans les territoires déjà occupés où des forces de sécurité impitoyables peuvent arrêter n’importe quel civil ukrainien et l’envoyer en prison.

Bien entendu, une partie de cet argent ira aux forces de sécurité chargées de traquer les dissidents en Russie même.

Je comprends parfaitement les sentiments des proches des prisonniers politiques, qui veulent à tout prix les faire libérer, et je ne me permets pas de condamner ceux d’entre eux qui saluent cette initiative de Cole et Mouratov. Mais nous devons prendre lucidement conscience des conséquences qu’entraîne le fait de négocier avec un régime dictatorial, impérialiste et terroriste. 

Malheureusement, il n’existe pour l’instant aucun mécanisme efficace pour mettre fin à la  répression et à la terreur. Selon les données de l’ONU, au moins 16 000 prisonniers civils ukrainiens se trouvent actuellement en captivité russe. Et la plupart d’entre eux sont détenus au secret : ils n’ont aucun contact avec le monde extérieur. Nous ne savons même pas combien de civils ukrainiens, parmi ceux qui ont été enlevés, sont morts sous la torture… Tous ces prisonniers sont des otages de la terreur russe et doivent être libérés non pas en échange de concessions économiques accordées au régime qui a déclenché la guerre et la terreur, mais sans aucune condition.

L’expérience du Bélarus montre que la libération de quelques centaines de prisonniers politiques ne met pas fin à la répression ; il en ira de même en Russie. Tant que l’appareil répressif existera et que tous les articles politiques du Code pénal n’auront pas été abrogés, la communication politique exploitant les tragédies humaines ne fera qu’entraîner une intensification de la répression. Car la demande détermine l’offre. Et la demande de libération de prisonniers politiques, en échange des allègements de sanctions, en fait partie. 

Pour cette raison, j’élève ma voix contre cette méthode qui relève du trafic d’êtres humains. Je rappelle également que l’Ukraine, pays agressé, s’oppose fermement à tout allègement des sanctions sans garanties de la fin de la guerre.

J’ai une contre-proposition à faire à John Cole et à son patron de la Maison-Blanche. Appliquez au plus vite « les sanctions diaboliques » déjà approuvées par le Congrès et le Sénat et signées par Donald Trump ! C’est cela qui peut pousser le régime criminel de Poutine à des concessions, dont celle de la libération des prisonniers politiques. 

Traduit du russe par Desk Russie

<p>Cet article Non à l’allègement des sanctions américaines contre le Kremlin ! a été publié par desk russie.</p>

04.10.2026 à 19:40

Sergi Kapanadze
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Un pacte réunissant les cinq États riverains non russes et l’UE pourrait renforcer la sécurité régionale, tout en faisant de la participation de la Géorgie un levier de démocratisation.

<p>Cet article La nécessité d’un nouveau pacte de la mer Noire a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (8363 mots)

La navigation sur la mer Noire, vitale pour le commerce mondial du grain, est en train d’être réorganisée par la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie, sans parler du rôle des drones ukrainiens et des fonds de l’Union européenne.  La Russie n’est pas partie prenante de cette réorganisation. La Géorgie, elle, s’est vu proposer une place à cette table, en raison de sa situation géographique C’est une première compte tenu de l’orientation pro-russe du pouvoir géorgien actuel. Mais pour adhérer au projet et jouir des privilèges qu’il inclut, le gouvernement du Rêve géorgien devra engager une démocratisation de la vie politique en Géorgie. Voudra-t-il jouer le jeu? 

Le 17 septembre 2026, un diplomate turc a évoqué auprès de l’Agence France-Presse le nouveau projet de mémorandum d’Ankara concernant la mer Noire. La Turquie propose deux couloirs maritimes protégés pour les navires civils : une route occidentale longeant les côtes roumaines et bulgares, et une route orientale traversant les eaux territoriales des États situés sur les rives est et sud de la mer. « Nous souhaitons utiliser les eaux territoriales des États riverains, déclare-t-il, y compris celles de la Turquie – et de la Géorgie, si celle-ci est disposée à participer. » Auparavant, en octobre 2025, l’UE avait convoqué une réunion ministérielle à Luxembourg sur la sécurité et la connectivité interrégionales, notamment la sécurité dans la région de la mer Noire. La ministre géorgienne des Affaires étrangères, Maka Botchorichvili, n’avait pas été invitée.

Une guerre qui a transformé la mer Noire

La mer Noire de septembre 2026 ne ressemble plus vraiment à celle de février 2022. À l’époque, c’était un lac russo-turc dont le littoral relevant de l’OTAN était limité. Aujourd’hui, comme le soulignent des analystes ukrainiens de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, le contrôle opérationnel russe de l’espace de combat maritime est passé d’environ 90 % à environ 25 %. La flotte russe de la mer Noire a perdu son navire amiral en 2022, sa base principale en 2023 et, après la frappe ukrainienne du 12 août sur Novorossiïsk, a vu ses frégates Admiral Essen et Admiral Makarov mises hors de combat – soit la majeure partie de ce qui restait de sa puissance de combat de surface cet été. C’est une flotte qui se cache dans ses ports et qui y est frappée.

Et pourtant, l’Ukraine est en train de perdre la guerre des exportations. Ce paradoxe définit la situation actuelle et doit constituer le point de départ de toute politique sérieuse concernant la mer Noire. Le déni d’accès maritime n’est pas le contrôle maritime. L’Ukraine a rendu la mer inutilisable pour la marine russe, mais elle ne peut pas protéger les grues et les silos d’Odessa contre les missiles et les Shaheds lancés depuis la terre ferme. La Russie a frappé les ports de l’agglomération d’Odessa plus de 180 fois au cours du premier semestre de cette année, dont 67 fois rien qu’en juillet. Le ministère ukrainien de l’Agriculture a revu à la baisse ses prévisions d’exportation de céréales ; ses entrepôts seront pleins d’ici novembre ; l’alternative du Danube est paralysée par la sécheresse.

La guerre en mer s’est également étendue à tous les autres acteurs. Depuis fin juin, au moins 25 navires appartenant à des armateurs turcs ont été attaqués. Les entreprises turques exploitent environ 40 % des navires faisant escale dans les ports ukrainiens, ce qui expose les équipages turcs à des attaques ; certains ont déjà été blessés. Un drone a explosé à un kilomètre d’une station de compression du gazoduc Trans-Balkan en Bulgarie le 8 août ; des avions de chasse roumains ont détruit un autre drone près de la plateforme gazière de Neptun Deep le 20 août ; les exportations de pétrole du Kazakhstan via le terminal CPC de Novorossiïsk ont été suspendues pendant une semaine en juillet après que quatre pétroliers ont été touchés en quatre jours. La mer Noire n’est donc plus un théâtre d’opérations russo-ukrainien où les autres ne seraient que des spectateurs. Elle est devenue une mer partagée où les navires, les plateformes et les gazoducs de chaque État riverain sont vulnérables aux attaques de drones russes.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a appelé en août à un moratoire mutuel sur les attaques contre la navigation marchande, mais la Russie a rejeté cette proposition, la qualifiant de « demi-mesure ». La Turquie a alors discrètement commencé à refuser les autorisations de transit par les Dardanelles aux navires marchands à destination de Novorossiïsk – une mesure qui sort du cadre de la Convention de Montreux, laquelle régit notamment les navires de guerre. C’est l’une des actions les plus lourdes de conséquences qu’un État ait entreprises dans cette guerre sans l’annoncer.

Trente ans de formats de la mer Noire

Venons-en maintenant au mémorandum de septembre, avec ses deux voies et son invitation conditionnelle à la Géorgie.

La mer Noire ne manque pas d’institutions. Ce qui lui manque, ce sont des institutions qui fonctionnent, et les raisons pour lesquelles elles ne fonctionnent pas varient selon les périodes. La première génération de ces institutions, mise en place entre la fin de la Guerre froide et l’annexion de la Crimée, était inclusive par conception. L’Organisation de coopération économique de la mer Noire (BSEC), fondée à Istanbul en 1992, rassemblait onze États, dont la Russie, autour d’un principe de consensus. BLACKSEAFOR, une initiative turque de 2001, réunissait six marines – dont celle de la Russie – dans le cadre d’exercices conjoints et d’opérations de recherche et de sauvetage. Cette initiative a été suspendue après la guerre de 2008 en Géorgie et a pris fin après 2014. L’opération « Black Sea Harmony », la patrouille de sécurité maritime de la Turquie lancée en 2004, a invité la Russie à y participer deux ans plus tard, avant de sombrer dans l’oubli après 2015. L’Initiative céréalière de la mer Noire de 2022 fut la dernière de cette série : un accord négocié par l’ONU et la Turquie qui a fonctionné pendant un an et s’est effondré le jour où la Russie a décidé de s’en retirer. La leçon à tirer de la première génération est que chaque format incluant la Russie n’a fonctionné que tant que celle-ci y voyait un intérêt, et que le critère d’utilité pour la Russie était, comme l’ont observé Luke Coffey et Can Kasapoğlu, sa capacité à tenir l’OTAN à l’écart.

La deuxième génération d’institutions était occidentale, et la quasi-totalité de ses formats étaient très souples (voire inoffensifs). La « Synergie de la mer Noire » de l’UE de 2007 et le « Partenariat oriental » de 2009 étaient des politiques de coopération régionale et de voisinage dépourvues de véritable dimension sécuritaire capable de contrer des menaces réelles. Le GUAM, groupement réunissant la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie, a été créé en 1997 comme alternative à l’intégration menée par la Russie et n’a jamais disposé ni des ressources ni de l’attention de ses membres pour être autre chose qu’un simple communiqué. L’Initiative des Trois Mers de 2016 a relié la mer Adriatique, la mer Baltique et la mer Noire à l’intention exclusive des membres de l’UE, admettant l’Ukraine et la Moldavie en tant que partenaires mais excluant structurellement la Turquie et la Géorgie – les deux États dont les côtes revêtent la plus grande importance. Les « Neuf de Bucarest », fondés en 2015, ont donné au flanc oriental une voix au sein de l’OTAN, mais couvrent deux mers, présentant des schémas de menaces différents. L’OTAN elle-même, après le sommet de Varsovie en 2016, s’est contentée d’une «présence avancée sur mesure » en Roumanie – une brigade multinationale et un renforcement de la police aérienne – après que la proposition roumaine de créer une flotte alliée permanente en mer Noire eut été rejetée par la Bulgarie, dont le Premier ministre avait déclaré qu’il souhaitait voir des voiliers et des touristes en mer, et non des navires de guerre. Quant aux États-Unis, dont le Congrès a présenté une loi sur la sécurité de la mer Noire en 2023, ils se sont contentés d’une simple formulation dans un rapport obligeant le Département d’État à rédiger une stratégie en cinq piliers que ses propres partisans ont qualifiée de vaguement définie et dépourvue de financement, et qui n’a pas survécu au changement d’administration. La leçon à tirer de la deuxième génération est que les formats élaborés à Washington, à Bruxelles ou dans d’autres capitales européennes, soit ne disposaient d’aucun navire, soit incluaient les mauvais membres.

La troisième génération de dispositifs est celle du temps de guerre, fonctionnelle et ciblée. Le couloir unilatéral mis en place par l’Ukraine en 2023 a remplacé l’« Initiative céréalière » et a permis d’acheminer plus de deux cents millions de tonnes sans demander l’autorisation de quiconque.

Le groupe opérationnel de lutte contre les mines Turquie–Roumanie–Bulgarie (MCM Black Sea), mis en place en janvier 2024, a mené dix opérations sous un commandement tournant tous les six mois et, en juillet, il a modifié son mandat pour couvrir les infrastructures critiques. L’OTAN a lancé Eastern Sentry en septembre 2025 après que des drones ont pénétré dans l’espace aérien polonais, et la Roumanie abat depuis lors des drones au-dessus du delta du Danube et des gisements de gaz. Ce sont ces formats-là qui permettent d’agir concrètement.

Alignez ces trois générations et la nature du problème apparaît clairement. Les dispositifs  qui incluaient la Russie n’ont pas survécu au retrait de la Russie. Ceux qui étaient vastes n’avaient ni navires ni moyens de coercition. Ceux qui disposent de navires et d’armes ont un objet limité. Rien sur cette liste n’est à la fois suffisamment vaste pour couvrir l’ensemble du littoral non russe et suffisamment solide pour protéger ce qui y est construit et contrer les menaces réelles. Tel est le fossé, et c’est pourquoi il faut désormais quelque chose de plus ambitieux qu’une nouvelle conférence, une nouvelle plateforme ou un nouvel amendement au mandat.

Le problème n’est pas l’absence de stratégie

Il est tentant, mais erroné, d’affirmer que l’UE n’a pas de stratégie. L’Union européenne a adopté sa première approche stratégique pour la région de la mer Noire en mai 2025. Elle a publié un rapport de mise en œuvre en juillet 2026. Elle a lancé en juin une plateforme dédiée à l’agenda de la connectivité, qui devrait mobiliser jusqu’à deux milliards d’euros par l’intermédiaire d’institutions financières internationales pour le corridor transcaspien. Elle est convenue avec la Roumanie et la Bulgarie de construire un pôle de sécurité maritime de la mer Noire à Constanța et à Varna. Bruxelles dispose donc d’une stratégie, d’une ligne budgétaire et d’une capacité institutionnelle.

Ce qui manque à la partie non russe de la mer Noire, ce n’est pas une stratégie, mais un instrument de sécurité qui lui corresponde. Parmi toutes les institutions  mentionnées ci-dessus, une seule a mis des navires à la mer pour faire face à des menaces réelles : le cadre trilatéral sur le déminage, le plus modeste, qui n’implique aucune institution bruxelloise. La stratégie de l’UE elle-même le reconnaît : son projet phare en matière de sécurité est un centre de surveillance, et le document précise qu’il « coordonnera ses actions avec l’initiative trilatérale existante de déminage ». La stratégie sait qu’elle a besoin d’un niveau de sécurité qu’elle ne fournit pas elle-même.

Bruxelles dispose également de fonds. Elle peut théoriquement financer des infrastructures traversant une mer où des drones sont abattus au-dessus de platesformes gazières. À lui seul, le câble électrique Géorgie-Roumanie est estimé à 3,57 milliards d’euros ; il s’étendrait sur 1 100 kilomètres, dont 700 à des profondeurs supérieures à 2 000 mètres, à moins de 150 kilomètres de bases navales russes. Il s’agit là d’une contrainte majeure qui nécessite une assurance, très difficile à obtenir. Personne n’acceptera de couvrir ce câble contre les risques de guerre au prix actuellement estimé pour le projet.

L’approvisionnement est également soumis à des conditions. La Géorgie était un importateur net d’électricité en 2025, et la quasi-totalité de ses exportations se concentrait entre mai et juillet, ce qui limitait l’excédent fiable disponible à partir de son réseau existant, dominé par l’hydroélectricité. Certes, l’Azerbaïdjan a commencé à mettre en œuvre d’importants projets d’énergies renouvelables, mais son engagement de 2022 visant à fournir 8 GW d’énergie éolienne et solaire d’ici 2027, dont 80 % destinés à l’exportation, reste bien en deçà de sa production éolienne et solaire de 2025, qui n’atteignait que 0,77 TWh. L’approvisionnement potentiel du câble dépend donc de la mise en service simultanée de centrales supplémentaires, du renforcement du réseau et de la conclusion d’accords d’exportation.

Il en va de même, à plus petite échelle, pour les investissements portuaires en Géorgie et en Bulgarie, pour les primes de risque de guerre appliquées à chaque navire entrant à Odessa, et pour la plateforme Neptun Deep, qui est censée faire de la Roumanie le plus grand producteur de gaz de l’UE à partir de l’année prochaine.

L’Europe dispose donc d’une stratégie et de moyens financiers. Elle ne dispose toutefois d’aucun instrument permettant de garantir la sécurité des actifs qu’elle finance, ni d’aucun cadre politique engageant les cinq États riverains non russes à les défendre ensemble. Cet instrument pourrait être le Pacte.

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Navires de l’OTAN en mer Noire, au large de la Bulgarie // nato.int

Ce qu’est et ce que n’est pas un Pacte de la mer Noire

Le flou est le tombeau des propositions en matière de sécurité régionale. C’est pourquoi, lorsqu’on plaide en faveur d’un Pacte de la mer Noire, les détails comptent.

Le pacte devrait être un accord entre les cinq États riverains non russes – la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Ukraine et la Géorgie –, avec l’Union européenne comme partenaire, visant à mener conjointement quatre actions qu’aucun d’entre eux ne peut mener seul.

1) Protéger les infrastructures critiques. Câbles, pipelines, plateformes offshore et voies d’accès aux ports, grâce à une surveillance partagée, à un suivi des fonds marins et, avec le consentement d’un membre, à des patrouilles dans ses eaux territoriales. Ce n’est pas une idée nouvelle ; c’est ce que le groupe de lutte contre les mines, composé de trois États, était convenu de faire en juillet 2026 lorsqu’il a modifié son mandat, passant du déminage à la « surveillance et à la reconnaissance […] afin de prévenir les attaques délibérées contre les infrastructures critiques ». Le pacte étend ce mandat à cinq États et lui alloue un budget. La différence résiderait dans la participation de l’Ukraine, qui pourrait apporter de nouvelles technologies, de nouvelles capacités et une dimension anti-russe significative à cette initiative.

2) Mettre en place des couloirs protégés. Des couloirs de navigation civils le long des eaux territoriales des États membres – le couloir occidental le long de la Roumanie et de la Bulgarie, qui existe déjà dans la pratique, et le couloir oriental le long de la Turquie et de la Géorgie, qu’Ankara vient de proposer. L’Initiative céréalière de la mer Noire de 2022 a démontré que ce modèle fonctionne ; elle a également montré qu’un modèle qui dépend du consentement de la Russie meurt lorsque celle-ci retire son consentement. Ce n’est pas le cas des couloirs situés dans les eaux territoriales des États membres. Cela, surtout si l’Ukraine et la Géorgie y adhèrent, exclurait de fait la Russie des discussions sur le transit en mer Noire. Cela nécessiterait toutefois de nouveaux accords concernant le commerce illégal avec les régions occupées de Géorgie, qui s’effectue actuellement principalement depuis la Turquie. Plusieurs propositions à ce sujet ont été discutées il y a une quinzaine d’années, et leur intégration dans le mandat du Pacte permettrait de réduire l’influence économique russe dans les régions occupées.

3) Partager la connaissance du domaine maritime. Cela signifierait concrètement la mise en place d’un centre de coordination Constanța–Varna, associé aux radars côtiers turcs et aux renseignements de champ de bataille ukrainiens. La Turquie fournit jusqu’à 67 % des informations de connaissance de la situation à l’OTAN et à l’Ukraine en mer Noire, tandis que l’Ukraine apporte une vaste expérience de combat en matière de drones maritimes, de brouillage électronique et de menaces pesant sur la navigation commerciale. Ce centre devrait transformer ces contributions complémentaires en une image de la situation mise à jour en continu : identifier les navires qui disparaissent des systèmes de suivi, surveiller les mouvements suspects à proximité des câbles et des plateformes gazières, et diffuser des alertes vérifiées concernant les mines à la dérive et les engins sans pilote. La présence d’officiers de liaison turcs et ukrainiens permanents, une veille 24 heures sur 24 et des règles convenues pour la diffusion d’informations sensibles permettraient de relier la détection à l’action, chaque alerte étant transmise à l’autorité nationale chargée d’enquêter ou d’intervenir. La coopération existante servira de base. L’Agence européenne pour la sécurité maritime a déjà fait la démonstration d’une surveillance maritime intégrée au large de Constanța, et l’Ukraine apporte ses enseignements opérationnels dans le cadre d’exercices de l’OTAN. La prochaine étape consiste à rendre ces échanges systématiques et suffisamment rapides pour protéger le transport maritime et les infrastructures.

4) Couvrir le risque. Le 16 septembre, le Joint War Committee (JWC) du marché londonien de l’assurance a étendu sa liste des « zones à risque de guerre » à la quasi-totalité de la mer Noire, en excluant uniquement les eaux territoriales de la Turquie, de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Géorgie – de sorte que tout navire entrant en haute mer doit désormais souscrire une couverture distincte contre les risques de guerre moyennant une prime supplémentaire, tandis que les navires restant dans les eaux de ces quatre pays n’en ont pas besoin. En substance, les assureurs ont fixé le prix de cet accord avant même que quiconque ne l’ait signé : les voies côtières sont la seule partie de la mer que le marché considère encore comme assurable, et la voie orientale traversant les eaux géorgiennes figure sur la carte du JWC avant même d’exister dans un quelconque accord.

Sur la base de cette tarification, un mécanisme de réassurance contre les risques de guerre soutenu par l’UE devrait offrir aux assureurs privés une garantie publique bien définie contre les pertes liées au transport maritime et aux infrastructures en mer Noire, avec des conditions distinctes pour les voyages individuels et pour les actifs à longue durée de vie tels que les ports, les câbles et les installations énergétiques offshore. Les mécanismes existants constituent un point de départ. Le mécanisme de garantie de 110 millions d’euros de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) soutient l’assurance contre les risques de guerre en Ukraine, et le mécanisme Unity couvre les navires transportant des cargaisons non militaires à destination et en provenance des ports ukrainiens, mais tous deux sont spécifiques à l’Ukraine et basés sur les transports, et aucun ne couvre les câbles, les plateformes ou les ports géorgiens. Un dispositif plus large devrait prévoir des limites de couverture, des franchises, des délais de déclaration de sinistre et des clauses d’annulation explicites, afin que les prêteurs et les opérateurs puissent évaluer les conséquences d’une attaque plutôt que celles d’une action en justice. Parallèlement, Bruxelles devrait négocier un accord unique de gouvernance du corridor pour le tronçon de la mer Noire du « Corridor central » : des documents douaniers électroniques interopérables, soumis une seule fois et réutilisés par toutes les autorités participantes ; des tarifs de bout en bout publiés couvrant le transport ferroviaire, la manutention portuaire et la traversée maritime ; des horaires coordonnés ; et un opérateur désigné chargé de résoudre les retards et les litiges tout au long du trajet. La Banque mondiale avait identifié en 2024 la coordination fragmentée et les procédures frontalières comme les principaux freins du corridor. Bruxelles ne peut réaliser tout cela seule, mais elle peut subordonner les garanties et le financement des infrastructures à des normes de service communes et à des tarifs transparents, apportant aux investisseurs et aux expéditeurs ce qui leur fait actuellement défaut en mer Noire : un prix identifiable, un interlocuteur responsable et une répartition convenue des risques – les trois éléments dont le JWC vient de leur dire qu’ils ne peuvent les obtenir nulle part en dehors des eaux territoriales des quatre pays.

Dans le même temps, le Pacte ne peut pas tout faire ; par exemple, il ne peut pas être un traité de défense collective ; personne ne devrait promettre d’entrer en guerre pour quiconque. Toutefois, ses membres pourraient se défendre mutuellement strictement en mer. Le Pacte ne doit pas se substituer à l’OTAN ni lui faire concurrence. Il ne doit pas déployer de navires de guerre non côtiers, et il ne doit pas modifier, réviser, réinterpréter ou remettre en cause la Convention de Montreux, même si nombreux sont ceux qui la jugent désormais obsolète. Le Pacte doit opérer en mer, entre les États riverains, selon le principe de l’appropriation régionale. Il devrait devenir, si l’on veut, le groupe trilatéral de lutte contre les mines, élargi à cinq membres, doté d’un mandat plus large, de fonds européens et d’une charte politique. Cela le rendrait très similaire à l’architecture de sécurité qui existe actuellement en mer Baltique.

Chacun doit apporter quelque chose

Les formats régionaux échouent généralement parce qu’ils ne sont que des forums de discussion. La solution réside dans un format où la contribution de chaque membre est spécifique et dont les autres ont besoin.

La Turquie apporte la seule véritable marine du bassin, le contrôle des détroits, le plus long littoral, l’industrie maritime la plus puissante, ainsi que le poids diplomatique nécessaire pour dialoguer simultanément avec Moscou et Kyïv. Sans la Turquie, ce pacte ne peut exister. En réalité, la Turquie a toutes les raisons de prendre la tête d’un tel pacte. Elle réaffirmera ainsi son rôle de premier plan dans la sécurité de la mer Noire, soutenue par des financements européens, sans pour autant renégocier la Convention de Montreux ni partager l’autorité sur les détroits. Les États côtiers fourniraient les navires et mèneraient les opérations ; l’UE contribuerait au financement des infrastructures, assurerait les risques commerciaux, financerait le Pôle de sécurité maritime et simplifierait le commerce dans les couloirs. Cela suit de près la répartition des tâches proposée par Mustafa Aydın et Aslı Aydıntaşbaş, qui ont plaidé en faveur de partenariats concrets entre les alliés côtiers, d’une coordination respectueuse de la Convention de Montreux et d’un engagement européen par le biais de la connectivité et des investissements.

La Roumanie apporte Constanța, le plus grand port de la mer Noire et la porte d’entrée de l’UE sur cette mer ; la partie de Constanța du Pôle de sécurité maritime ; la base de l’OTAN en expansion à Mihail Kogălniceanu, appelée à devenir la plus grande de l’Alliance en Europe ; et, à partir de 2027, Neptun Deep – une installation offshore suffisamment importante pour que sa protection relève d’un intérêt européen plutôt que roumain. La Roumanie apporte également un esprit d’initiative politique : le pôle de sécurité était une proposition roumaine, portée par la ministre des Affaires étrangères Oana Toiu en octobre 2025, jusqu’à ce que la Commission l’approuve en janvier.

La Bulgarie apporte une continuité le long de la rive occidentale et la capacité de rendre le pacte moins dépendant d’un seul port ou d’un seul pays. Son littoral se situe entre la Roumanie et la Turquie : la surveillance, le déminage et la réponse aux incidents dans les eaux bulgares font donc partie du même problème de sécurité côtière. Sofia a déjà apporté une contribution concrète, en prenant le commandement de l’opération MCM Black Sea en juillet 2026 et en acceptant d’acquérir sept navires supplémentaires de lutte contre les mines auprès de la Belgique et des Pays-Bas. La partie du pôle relevant de Varna pourrait relier cette expertise à la surveillance partagée, aux informations hydrographiques et à la formation maritime. Sur le plan commercial, Varna et Burgas offrent des points d’accès supplémentaires pour les céréales, les conteneurs, les marchandises industrielles et les approvisionnements énergétiques, tandis que la raffinerie et les terminaux de Burgas génèrent leurs propres besoins en matière de protection. Leur valeur ne réside pas dans une capacité de réserve illimitée : la BEI a constaté que l’insuffisance des infrastructures empêchait Varna d’absorber les cargaisons lorsque Constanța était saturée, et a soutenu un investissement de 50 millions d’euros dans un terminal céréalier afin de remédier à cette faiblesse. La Bulgarie relie également la mer à des voies terrestres alternatives. L’accord de décembre 2025 sur le corridor Bulgarie-Grèce-Roumanie envisage un axe oriental reliant Alexandroupolis à Constanța en passant par Burgas et Varna, offrant ainsi une base pour la diversification commerciale et la mobilité militaire. Cet accord devrait confier à Sofia des responsabilités spécifiques et financées, telles que le déminage, la résilience portuaire, le soutien à la réparation et des procédures frontalières interopérables, dont la mise en œuvre pourra perdurer malgré les changements de gouvernement. L’importance de la Bulgarie réside dans la continuité de ces services le long de la côte occidentale.

La participation de l’Ukraine peut changer la donne. Ce sont les drones navals ukrainiens, et non un quelconque déploiement de l’OTAN, qui ont écarté la flotte russe de l’équation. L’Ukraine apporte une expertise opérationnelle dans un type de guerre qu’aucune marine des pays membres n’a pratiqué ; elle apporte le corridor occidental, qui a acheminé plus de deux cents millions de tonnes depuis 2023 ; et elle apporte, à travers les programmes « Sea Baby » et « Magura », une base industrielle dédiée précisément aux systèmes sans pilote que la protection des infrastructures exige désormais. Les analystes ukrainiens en matière de défense ont fait valoir que l’expérience de leur pays devrait être intégrée à la doctrine alliée plutôt que d’être admirée de loin. Le Pacte pourrait permettre d’y parvenir.

Et la Géorgie ? La Géorgie apporte la côte orientale. C’est tout ce qu’elle apporte – et, comme nous le démontrons ci-dessous, cela suffit néanmoins. Du moins pour l’instant.

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Drones navals ukrainiens. Photo : SBU

La Géorgie : un consommateur, pas un fournisseur

La Géorgie n’est pas un garant de la sécurité en mer Noire. Elle ne dispose ni d’une marine, ni de capacités de lutte contre les mines, ni d’une défense aérienne intégrée, ni d’une surveillance maritime au-delà d’un service des garde-côtes. La Russie occupe une grande partie de son littoral et construit actuellement une base navale à Ochamchire sur ce tronçon. La Géorgie n’a pas combattu en mer, n’a pas contribué à l’accord trilatéral et – depuis deux ans – n’a pas été invitée aux initiatives liées à la mer Noire. Ce que la Géorgie apporte au Pacte de la mer Noire, ce n’est pas la force.

Elle apporte un territoire, et trois faits rendent ce territoire indispensable à l’heure actuelle.

Premièrement, le câble électrique Géorgie-Roumanie, projet phare de l’UE en matière de connectivité maritime, débarque à Anaklia. Il n’existe pas de version de ce projet excluant la Géorgie, ; l’objectif même est de relier l’électricité de la mer Caspienne et du Caucase au réseau européen via la mer Noire, dont la Géorgie constitue le point d’accès.

Deuxièmement, le « corridor central » ne dispose que d’un seul point d’entrée en mer Noire desservi par le rail, et il est en Géorgie – Poti, Batoumi et, s’il est un jour construit, Anaklia. Le président du Kazakhstan a déclaré en juin que les volumes transitant par ce corridor avaient quintuplé pour dépasser les quatre millions de tonnes, l’objectif étant d’atteindre dix millions de tonnes. Chacune de ces tonnes à destination de la mer Noire doit traverser la Géorgie.

Troisièmement, et c’est le plus urgent, la voie orientale de la Turquie traverse les eaux territoriales géorgiennes. L’alternative est un itinéraire qui longe uniquement la côte turque et s’arrête avant les ports du corridor – un itinéraire qui ne mène nulle part.

Mais que se passerait-il si la Géorgie déclinait la proposition ? En effet, la Géorgie a refusé de conclure tout accord allant à l’encontre des intérêts de la Russie en matière de sécurité. L’ensemble du projet s’effondrerait-il dans un tel cas ?

La réponse est non. La raison en est que le cœur sécuritaire du Pacte se situe sur les côtes occidentales et méridionales, là où se déroule la guerre, là où se trouvent les navires, là où le MCM Black Sea opère déjà. Si la Géorgie reste en dehors, la voie occidentale fonctionne, le Hub s’ouvre, le trilatéral devient un quadrilatéral avec l’Ukraine, et Neptun Deep est défendu. Ce qui échouerait dans ce cas, c’est la connectivité orientale : le câble, le tronçon de la mer Noire du corridor, la voie orientale. Et la partie qui a le plus à perdre de cet échec n’est ni Bruxelles ni Ankara, c’est la Géorgie.

En réalité, le caractère indispensable de la Géorgie à long terme est évident, mais il est actuellement gâché par le Rêve géorgien, qui préfère faire chanter l’Occident en affirmant : vous avez plus besoin de nous que nous n’avons besoin de vous. Friedrich Conradi a fait valoir à Carnegie en avril que le « corridor central » pourrait s’avérer être « une impasse » en raison de la paralysie politique de la Géorgie. Si l’Occident, et en l’occurrence l’UE, joue correctement ses cartes, il pourrait rallier la Géorgie à sa cause et même inverser certaines tendances antidémocratiques observées ces dernières années.

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Travaux de dragage pour le port en eau profonde d’Anaklia, sur la côte géorgienne de la mer Noire. Photo : Jelger Groeneveld / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Pourquoi imposer des conditions à la Géorgie, et non à Bakou ou à Astana ?

Si cet accord est vital et que la Géorgie est indispensable, la solution évidente semblerait être de laisser la politique de côté. L’Union européenne ne subordonne pas son partenariat énergétique avec l’Azerbaïdjan à l’état de la démocratie azerbaïdjanaise, ni ses investissements dans le corridor au Kazakhstan aux élections kazakhes. Elle traite avec ces deux pays sur une base transactionnelle, et les deux parties en comprennent les termes. Beaucoup se demandent : pourquoi la Géorgie devrait-elle être traitée différemment ? Parce qu’elle bénéficie du statut de pays candidat, ou parce qu’elle est suffisamment petite pour être malmenée ?

Il y a trois raisons à cela. La première concerne le choix des Géorgiens. L’Azerbaïdjan et le Kazakhstan n’ont jamais demandé à adhérer à l’Union européenne. La Géorgie l’a fait. Elle a négocié un accord d’association et une zone de libre-échange ; elle a obtenu l’exemption de visa sur la base d’engagements spécifiques en matière d’État de droit ; elle a inscrit l’intégration européenne dans l’article 78 de sa Constitution ; enfin, en décembre 2023, elle a demandé et obtenu le statut de pays candidat, une relation définie par des conditions. Les conditions imposées à la Géorgie ne constituent pas une sanction morale infligée à un État faible. Elles correspondent au contenu de la relation que la Géorgie elle-même a exigée. Bruxelles ne les applique pas à Bakou, car Bakou ne s’y est jamais engagée. Les abandonner pour la Géorgie reviendrait non pas à traiter la Géorgie comme l’Azerbaïdjan, mais à considérer le choix constitutionnel de la Géorgie comme une fiction.

Le deuxième point concerne l’intérêt même de l’Europe. Approfondir la coopération avec la Géorgie en matière de transit et d’infrastructures au prix d’un abandon des exigences démocratiques pourrait apporter à l’Union européenne un avantage géo-économique à court terme. Toutefois, la dérive de la Géorgie vers les concurrents de l’UE, ainsi que l’influence croissante de ces derniers sur les infrastructures stratégiques du pays, jettent le doute sur la valeur à long terme de cet avantage. Dans ces conditions, les investissements européens risquent de renforcer la position des rivaux de l’UE dans la région. Le respect des principes démocratiques et des exigences institutionnelles dans les relations avec la Géorgie ne constitue donc pas une distraction par rapport aux intérêts économiques et stratégiques de l’UE. Il s’inscrit au contraire dans la défense de ces intérêts.

Regardons les faits. Le gouvernement qui a passé deux ans à démanteler les institutions que Bruxelles lui avait demandé de mettre en place est le même qui a attribué la concession d’Anaklia à un consortium dirigé par une entreprise d’État chinoise sanctionnée par les États-Unis, qui a renforcé son « partenariat stratégique » avec Pékin ce printemps, et qui a rétabli des relations de travail avec Moscou tout en criant au scandale contre Bruxelles. Le recul démocratique et la mainmise sur les infrastructures stratégiques par les concurrents de l’UE ne sont pas deux problèmes distincts. Il s’agit d’un seul et même problème vu sous deux angles différents. Une Union européenne qui finance sans conditions le débarquement d’un câble à Anaklia n’achète pas de l’influence en Géorgie, mais finance une ligne électrique destinée à un port chinois.

La troisième raison est que la Géorgie, sous le gouvernement du Rêve géorgien, n’est en réalité pas si facile à manipuler – et les faits le prouvent. Ce régime a ignoré toutes les conditions européennes pendant deux ans, au prix d’un statut de candidat gelé, d’une suspension de l’exemption de visa pour ses responsables en mars, d’un avertissement adressé à l’ensemble de la population en décembre indiquant que ce serait leur tour ensuite, et d’une non-reconnaissance de ses élections par le Parlement européen par 444 voix contre 72 en 2024. Rien de tout cela n’a ébranlé Bidzina Ivanishvili. Ce qui distingue la connectivité, c’est qu’il s’agit du seul bien européen que le gouvernement du Rêve géorgien souhaite réellement : les ports, le câble, les fonds destinés au corridor, les investissements qui maintiennent l’économie à flot et assurent la pérennité du clientélisme. Il convient d’opter pour la conditionnalité en matière de connectivité car, pour la première fois depuis 2022, Bruxelles détient quelque chose que Tbilissi ne peut obtenir ailleurs.

Quant aux conditions, elles sont bien connues, et nous les avons abordées en détail dans cette revue. En résumé, elles comprennent la libération des prisonniers politiques, l’abandon de l’interdiction de partis politiques, l’abrogation des lois non démocratiques et la réforme du cadre électoral, afin de permettre aux citoyens géorgiens privés de leurs droits de choisir leur gouvernement dans le cadre d’un processus concurrentiel normal.

Aucune de ces mesures ne nécessite de mission d’observation ni ne prendra une décennie. Chacune d’entre elles est une décision que leRêve géorgien pourrait prendre dès lundi prochain, et que Bruxelles pourrait vérifier le vendredi suivant. C’est ce qui en fait des conditions appropriées pour un accord et ce qui les distingue des critères d’adhésion. C’est également ce qui les rend honnêtes : un gouvernement qui refuse de prendre quatre décisions réversibles ne peut pas prétendre qu’on lui en demande trop. Il indique ainsi à tout le monde quel type de modèle de gouvernance il privilégie pour la mer Noire.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article La nécessité d’un nouveau pacte de la mer Noire a été publié par desk russie.</p>

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