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Le Grand Continent Publié par le Groupe d’études géopolitiques ACCES LIBRE

08.03.2021 à 13:10

8-mars : quelles perspectives pour l’égalité femmes/hommes ?

Matheo Malik

Le vaste programme de ce 8 mars après une année 2020 marquée par une pandémie qui a accentué les inégalités femmes/hommes et obligé les sphères de la décision à réfléchir à plus d'inclusion.

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Texte intégral 559 mots

Le 8 mars 2021, l’ONU consacre la Journée internationale des femmes (Journée internationale des droits des femmes en France) à la thématique du « Leadership féminin » en formant le vœu d’un « futur égalitaire dans le monde de la Covid-19 ». L’objectif ? favoriser la « participation pleine et effective des femmes à la prise de décisions dans la sphère publique, élimination de la violence, réalisation de l’égalité des sexes et autonomisation de toutes les femmes et de toutes les filles. » Vaste programme après une année 2020 marquée par une pandémie qui a accentué les inégalités femmes/hommes et obligé les décideurs à réfléchir à plus d’inclusion.

  • Jeudi dernier, la Commission a appelé à la transparence sur les salaires et à la mise en œuvre d’amendes dissuasives par les États en cas de discrimination de salaire entre hommes et femmes pour un travail égal. Deux graphes et une carte permettent de prendre la mesure du problème :

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08.03.2021 à 10:54

Le genre de la gouvernance économique et monétaire : un défi global

Matheo Malik

La Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international sont dirigés par des femmes. Pourtant, une série d'études révèlent que le genre est une dimension quasi absente de la gouvernance économique et monétaire internationale. Dans cette perspective, les autrices plaident pour une meilleure intégration des inégalités de genre dans la gouvernance globale.

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Texte intégral 4256 mots

Roberto Campos Neto, le président de la Banque centrale du Brésil (BCB), a débuté agréablement l’année 2021. Il a été récompensé pour la qualité de ses réponses à la crise du Covid-19 avec le prix «  Global Central Banker of the Year 2021  ». Ce prix est attribué par The Banker, une publication réputée du groupe britannique Financial Times

En 2020, la BCB a promu des initiatives puissantes pour transformer le système financier brésilien. L’autorité monétaire a lancé un programme audacieux pour soutenir une économie durable. Son objectif : positionner le pays à la pointe des marchés financiers mondiaux. Si tel est le but de la BCB, il y a, toutefois, un sujet qui reste encore absent de ses programmes : l’équité de genre.  Pourtant, l’égalité porte en elle non seulement le potentiel d’une meilleure stabilité financière pour le pays, mais son intégration à la nouvelle orientation de la BCB vers une économie durable  marquerait définitivement l’autorité comme une institution « dynamique, ouverte » et internationale.

L’histoire de la BCB est caractérisée par une très faible représentation des femmes à sa tête. Depuis 1965, l’autorité monétaire n’a connu que quatre femmes parmi 113 gouverneurs (ce qui représente une proportion de seulement 3,54 %). Aucune d’entre elles n’a jamais assumé la présidence de la banque. Actuellement, le conseil des gouverneurs ne compte que deux femmes parmi ses neuf membres.

En l’absence d’une stratégie politique destinée à corriger ce grave problème institutionnel, la parité ne serait atteinte qu’en 2070. Cependant, cette estimation doit être considérée avec prudence puisque la présence des femmes à la tête de la BCB est si réduite qu’il est impossible de construire une projection cohérente du rythme de leur inclusion dans ce qui est l’une des plus importantes autorités du pays. Pour changer cet état de fait, il faudrait une prise de conscience politique forte puisque, selon la Constitution brésilienne, les membres du conseil des gouverneurs de la BCB doivent être nommés par le Président de la République et approuvés par le Sénat fédéral.

En l’absence d’une stratégie politique destinée à corriger ce grave problème institutionnel, la parité ne serait atteinte qu’en 2070 à la Banque centrale du Brésil.

Camila Villard Duran, Andréa Gobbato, Isabelle Campos et Larissa Margarido

Toutefois, les banques centrales, notamment la BCB, peuvent aussi jouer un rôle fondamental pour changer cet état de fait : celui de former et de faire confiance à des femmes pour des postes à responsabilités pour qu’elles puissent, un jour, dépasser cet obstacle institutionnel. 

Aller au-delà de la gouvernance du genre, penser le genre de la gouvernance économique et monétaire

En 2010, la Banque centrale européenne (BCE) a publié une déclaration favorable à la diversité de genre et a adopté plusieurs mesures pour soutenir l’équité — mesures qui ont été renforcées en 2020. Depuis, une étude empirique a mis en évidence l’un des impacts de cette politique : la réduction de la disparité femmes-hommes. Aujourd’hui, parmi les 56 postes de managers et secrétaires générales, 17 sont occupés par des femmes (30,36 %). Cependant, parmi les 25 membres du conseil des gouverneurs de la BCE, composé par le directoire et les dirigeants des autorités monétaires de la zone euro, on ne compte que deux femmes : ​​Christine Lagarde et Isabel Schnabel.

En 2014, la Banque d’Angleterre a quant à elle mis en place un plan stratégique dont le premier pilier était d’élargir la diversité de ses collaborateurs. L’objectif ambitieux de 35 % de femmes accédant à des postes hiérarchiques supérieurs a presque été atteint. En effet, la Banque a enregistré une proportion de 32 % en 2020, alors qu’il n’atteignait que 17 % en 2013. Actuellement, sur les 13 postes de direction, six sont occupés par des femmes.

Depuis 2015, l’Official Monetary and Financial Institutions Forum, un think tank international dédié aux banques centrales et à la politique économique, publie un rapport annuel sur la parité femmes-hommes. En 2020, l’Espagne est arrivée en tête du classement mondial : les femmes occupent huit des dix-huit postes du conseil des gouverneurs. En Amérique Latine, les pays qui montrent le plus important taux de parité sont ceux de l’Amérique Centrale et des Caraïbes : Aruba, les îles Caïmans, Trinité-et-Tobago, Belize et Cuba.

Parmi les 25 membres du conseil des gouverneurs de la BCE, composé par le directoire et les dirigeants des autorités monétaires de la zone euro, on ne compte que deux femmes : ​​Christine Lagarde et Isabel Schnabel.

Camila Villard Duran, Andréa Gobbato, Isabelle Campos et Larissa Margarido

Toutefois, même si ces initiatives existent, la tendance mondiale est moins optimiste : si l’on regarde les banques centrales membres du Fonds Monétaire International (FMI), par exemple, seules treize parmi 189 banques sont présidées par des femmes (environ 7 %). Cela représente moins de 30 % de l’économie mondiale si on prend en compte aussi l’autorité monétaire de Cuba, dirigée par Marta Sabina Wilson González. Toutefois, ce taux tombe à 4 % si l’on exclut la BCE, présidée par Christine Lagarde.

Globalement, l’intégration d’une démarche soucieuse d’équité consiste à « évaluer les incidences pour les femmes et pour les hommes de toute action envisagée, notamment dans la législation, les politiques ou les programmes, dans tous les secteurs et à tous les niveaux » (Conclusions concertées de 1997 du Conseil économique et sociale des Nations Unies). Elle a été établie en tant que stratégie globale par le Programme d’action de Beijing de 1995, qui a été ratifié par tous les États membres des Nations Unies. On estime que la diffusion mondiale des principes de l’intégration de la dimension « genre » a été bien accueillie par les diverses agences des Nations Unies, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), la Banque mondiale et, depuis 2013, aussi par le FMI.

Mais le genre de la gouvernance est-il un facteur important pour assurer une gestion économique et monétaire sensible à l’équité ? Quel est le rôle des organisations internationales dans ce domaine ? Peuvent-elles influencer les autorités nationales ou régionales ?

Des études montrent que la diversité est l’un des facteurs influençant la qualité des actions menées par les institutions publiques et les organisations privées. La diversité de genre peut être corrélée à la diversité cognitive et donc améliorer le fonctionnement des institutions.

Depuis 2006, l’OCDE, basée à Paris, publie de nombreux articles sur le sujet. L’OCDE souligne que la présence de femmes aux postes de direction renforce la performance des autorités publiques. Les économies nationales sont plus résilientes et plus productives lorsqu’elles réduisent les inégalités et soutiennent activement la participation paritaire femmes-hommes dans tous les domaines de la régulation.

La Banque Mondiale avait déjà adopté le slogan «  gender equality as smart economics  » depuis les années 2000, avec pour objectif de promouvoir l’émancipation économique des femmes dans les pays membres. Ainsi, la Banque Mondiale a déclaré que les études liées à aux effets de l’équité des genres sur le développement sont importantes pour deux raisons principales : premièrement, parce que l’égalité est importante en soi, vu qu’elle représente la capacité des personnes de choisir ; deuxièmement, parce qu’une plus grande égalité entre les sexes peut améliorer l’efficacité économique et plus globalement le développement des nations.

Des études montrent que la diversité est l’un des facteurs influençant la qualité des actions menées par les institutions publiques et les organisations privées.

Camila Villard Duran, Andréa Gobbato, Isabelle Campos et Larissa Margarido

En matière de politique monétaire et de régulation du marché financier, il faut mentionner que, depuis 2013, le FMI associe l’égalité des genres à la stabilité macroéconomique, tant dans ses recherches appliquées que dans ses recommandations aux pays membres. L’équité des genres au sein de la direction des autorités de supervision a été identifiée comme un facteur de stabilité du système financier. Aussi, les enquêtes du FMI soulignent que les banques commerciales qui ont une plus forte participation des femmes dans leur direction ont aussi des réserves de capital plus importantes, l’une des plus faibles proportions de défauts dans leurs portefeuilles et une plus grande résistance aux tensions économiques.

Le FMI a un rôle essentiel pour l’équité de genre au sein des banques centrales : la “traduction” des idées globales en recommendations sur la promulgation de règles et politiques publiques au niveau local

Le FMI est une institution très puissante, elle est chargée de superviser le système monétaire international. Elle doit également conseiller les décideurs des pays membres sur les questions économiques. Elle adresse des recommandations sur les réformes politiques et juridiques dans le domaine des finances publiques, de la politique monétaire et de la réglementation des marchés financiers et des capitaux. Elle a également un rôle de prêteur en dernier recours : le FMI fournit un soutien financier aux gouvernements en cas de crise. Dans ce cadre, le Fonds considère comme « caution » la mise en place d’un programme pour la relance économique. Ainsi, le Fonds élabore des règles et des politiques que les pays doivent adopter en contrepartie des aides reçues.

En 2013, Christine Lagarde, ancienne directrice générale du FMI, a prononcé un discours à Davos, affirmant que l’égalité de genre était essentielle à la croissance : « l’inégalité excessive est corrosive pour la croissance ; c’est corrosif pour la société… quand les femmes vont mieux, les économies vont mieux » (Lagarde, 2013). Lors du Forum économique mondial, ce discours a inauguré un nouveau principe pour le Fonds : l’égalité de genre est importante pour la stabilité macroéconomique.

Compte tenu des annonces publiques de l’actuelle directrice générale, Kristalina Georgieva, la politique de soutien de l’égalité de genre a tendance à persister en tant que priorité de l’organisation. En 2020, elle a affirmé qu’il était crucial que les décideurs politiques nationaux adoptent des mesures pour limiter les effets préjudiciels de la crise du Covid-19 sur les femmes (Georgieva et al., 2020).

Le FMI a inauguré et maintenu ses idées en se fondant sur la recherche et les travaux politiques sur la création d’emplois et la « croissance inclusive ». Ainsi, l’augmentation de la participation féminine à la population  active  est  importante  pour  favoriser  une « croissance inclusive et réduire la pauvreté et les inégalités de revenus » (FMI, 2013, p. 5). 

L’objectif principal du Fonds est de soutenir le travail rémunéré des femmes. Par conséquent, les politiques de l’organisation tenant compte de la problématique femmes-hommes ont été formulées en tant que mesures de dépense sociale (par exemple, prestations de soins aux personnes âgées et aux enfants), de transferts monétaires destinés à l’éducation des filles, d’investissements dans les infrastructures et les technologies de l’information, ainsi que de réformes des systèmes fiscaux qui impactent les femmes (FMI, 2019, p. 22).

Les idées du FMI sur l’égalité de genre peuvent impacter la gestion des économies nationales, mais sont-elles justes pour les femmes ?

D’une part, le FMI contribue à sensibiliser les pays à l’inégalité entre les sexes. Le Fonds fournit des données analytiques convaincantes et de précieuses analyses politiques sur l’impact des inégalités dans les économies avancées, émergentes et en développement. Son autorité intellectuelle est un outil puissant. Le recours au discours et à l’expertise macroéconomiques tend à « résonner » au sein des autorités nationales, les principaux canaux de dialogue entre le Fonds et les bureaucraties nationales étant les ministères des finances et les banques centrales.

Le recours au discours et à l’expertise macroéconomiques tend à « résonner » au sein des autorités nationales, les principaux canaux de dialogue entre le Fonds et les bureaucraties nationales étant les ministères des finances et les banques centrales.

Camila Villard Duran, Andréa Gobbato, Isabelle Campos et Larissa Margarido

En revanche, dans la pratique, le Fonds n’évalue pas régulièrement les impacts distributifs sur les femmes de son immense catalogue de politiques macroéconomiques. Les politiques pouvant impacter  différemment  les femmes et les hommes, elles peuvent renforcer des inégalités. Le Fonds a tendance à adopter une «  approche compensatoire  » au lieu d’incorporer la question de genre dans ses politiques. L’accent est donc mis sur la compensation pour les perdants (par exemple, pour ceux qui sont classés dans les « groupes sociaux vulnérables » en général et, en particulier, pour les femmes) plutôt que de remettre en question les réformes  structurelles  elles-mêmes et leurs effets inhérents (par exemple, repenser le cadre  de l’austérité budgétaire, les femmes fournissant des services non-rémunérés de soins, supportant les coûts de l’austérité dans la sphère privée ; on pourrait entre autre repenser ce qui est considéré comme une valeur économique et comptabilisé dans le calcul du Produit intérieur brut, entre autres).

À partir de cette perspective compensatoire, la vision de la problématique du genre est particulièrement limitée : les femmes ne sont pas considérées comme des titulaires de droits, mais plutôt comme des acteurs dans l’économie de marché. Les femmes sont un instrument pour la croissance économique. Leur bien-être n’est pas considéré comme un objectif en soi.

Le discours du FMI sur l’égalité révèle également un autre aspect de sa vision du genre : la non prise en compte de l’intersectionnalité, c’est-à-dire la façon dont les différents aspects de la discrimination sociale, raciale et politique se chevauchent avec le genre. Pourtant, il s’agit de plusieurs aspects importants de la vie des femmes. 

Il existe des facteurs qui unissent et divisent les femmes, et ils doivent être pris en compte par les règles et les politiques. La répartition inégale du pouvoir entre les femmes et les hommes dans les sphères publique et privée est un problème courant (bien qu’il existe des différences en termes de degré selon les pays). Néanmoins, il existe des facteurs qui contribuent à aggraver l’effet de cette inégalité sur  les femmes. Ils sont liés à l’âge (responsabilités familiales, accès aux ressources ou contrôle des ressources), à la classe sociale et à la situation économique (travailleuses dans les zones urbaines et rurales, accès aux ressources financières et au crédit, accès à l’éducation), à l’origine ethnique, à la structure familiale (familles hétéro ou homosexuelles, les ménages dirigés par la femme, familles multigénérationnelles ou élargies), à la nationalité (travailleuses migrants ou autochtones), à la culture nationnale et la religion (valeurs et conceptions du rôle des femmes dans la famille et la société), ainsi que leur sexualité et identité de genre.

Actuellement, il existe une certaine forme de silence dans le discours du Fonds sur la manière dont ces différences affectent l’efficacité de ses recommandations politiques. Cet aveuglement peut être le résultat du cadre conceptuel particulier adopté : la séparation de l’économie de marché par rapport à ses aspects politiques, sociaux et juridiques, qui sont pourtant constitutifs. L’impact du discours, cependant, est réel : cette forme d’aveuglement peut réduire à la fois les résultats positifs pour le bien-être des femmes une fois appliqué au niveau local et le potentiel de changement des programmes planifiés par le Fonds.

Le Fonds a tendance à adopter une «  approche compensatoire  » au lieu d’incorporer la question de genre dans ses politiques. L’accent est donc mis sur la compensation pour les perdants (par exemple, pour ceux qui sont classés dans les « groupes sociaux vulnérables » en général et, en particulier, pour les femmes).

Camila Villard Duran, Andréa Gobbato, Isabelle Campos et Larissa Margarido

Le Brésil : un géant émergent dont le développement durable dépend de l’égalité sociale, y compris de genre

Autant la performance de la BCB au cours de la première année de la pandémie causée par le Covid-19 a été saluée au niveau international, autant il paraît évident qu’elle a une tendance à ignorer l’aggravation des multiples dimensions des inégalités sociales préexistantes dans le pays. Cela ne ferait pas partie de son mandat.

Aujourd’hui, il n’y pas d’encadrement juridique poussant la BCB à conduire des études évaluant l’impact de sa politique. Malgré la récente confirmation par le Congrès National d’un projet de loi d’autonomie de l’entité, il n’y a pas de mécanisme suffisamment robuste qui assure que la BCB communique, ou prend en compte, les effets de sa politique sur inégalité sociale, y compris de genre. Il n’y a pas de règle non plus qui assure la parité des femmes dans son conseil – ce qui renforce l’aveuglement de la BCB par rapport aux inégalités présentes dans l’économie et le système financier du pays.

On peut estimer qu’il y a une négligence structurelle sur tout ce qui concerne l’analyse des effets sur le genre de la politique monétaire et de la régulation du système financier au Brésil. Les impacts liés au genre ne sont ni pris en compte dans les études empiriques produites ni pris en compte dans la formulation et l’évaluation des politiques de la BCB.

Le Brésil est pourtant la plus grande économie de L’Amérique Latine. Pour cette raison, sa banque centrale ne peut rester en retrait de ce processus global de changement institutionnel. Des actions supportant l’équité des genres devraient être considérées, sachant qu’il s’agit de l’un des dix-sept objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies. La diversité devrait faire partie du programme de la BCB, en particulier dans le contexte actuel de renforcement du réseau de coopération des banques centrales en la matière de développement durable.

Dans un pays avec une économie émergente et inégale, des précautions supplémentaires doivent être prises. L’inégalité de genre au Brésil est intrinsèquement liée aux différences sociales et raciales. Alors que l’égalité des droits à l’éducation et à la santé des femmes brésiliennes s’améliore, le Brésil présente encore des écarts colossaux entre les genres, notamment parmi le marché du travail, dans sa représentation politique et au sein des autorités de régulation économique. L’association du racisme et du sexisme fait des femmes noires le groupe social le moins bien rémunéré et le moins représenté politiquement.

On peut estimer qu’il y a une négligence structurelle sur tout ce qui concerne l’analyse des effets sur le genre de la politique monétaire et de la régulation du système financier au Brésil.

Camila Villard Duran, Andréa Gobbato, Isabelle Campos et Larissa Margarido

L’intersectionnalité d’une série de marginalisations, qui, dans le cas brésilien, se concentrent principalement autour des marqueurs de genre, de race, de classe et de territorialité – avec le regroupement des populations féminines noires, autochtones et immigrées, majoritairement pauvres, dans les régions périphériques, sans accès aux services de santé publique, de sécurité, d’éducation ou d’assainissement de base -, affecte non seulement la position de ces professionnels sur le marché du travail, mais aussi leur capacité à faire face aux conséquences du Covid-19.

Sans surprise, ces femmes ont connu, depuis 2020, une plus grande  charge domestique, la nécessité de prendre la responsabilité des soins non rémunérés en milieu privé, et ont «  [eu] moins d’opportunités d’emploi, [étaient] plus au chômage, ont des revenus beaucoup plus faibles, des conditions de sécurité de l’emploi plus mauvaises et peu de continuité et de permanence  », puisqu’ils sont insérés de manière disproportionnée dans les secteurs informels, particulièrement affectés par le retrait des activités économiques et les politiques de détachement social.

Les règles juridiques et les politiques publiques qui assurent plus de diversité au sein des bureaucraties économiques brésiliennes devraient assurer la prise en compte des inégalités de genre et l’impact sur les femmes des politiques économiques. L’obligation de conduire des approches intégrées du genre dans la conception et l’évaluation des politiques économiques et monétaires est une mesure indispensable pour assurer le développement durable du pays. Sans cette démarche, le pays est condamné à connaître des périodes de croissance inégalitaires, avec l’instabilité qui en résulte et les crises à répétition qui caractérisent son histoire. 

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07.03.2021 à 18:09

55 ans après, quel est l’état la relation atlantique ?

Giovanni Collot

Le 7 mars 1966, le général de Gaulle annonçait le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN : 55 ans après, qu’en est-il de la relation atlantique ?

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Texte intégral 524 mots

Le 7 mars 1966, le général de Gaulle annonçait le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN : 55 ans après, qu’en est-il de la relation atlantique ? 

  • Conférence de Munich : trois visions de l’atlantisme. Les trois dirigeants de l’Allemagne, de la France et des États-Unis se sont récemment exprimés lors de la conférence de Munich sur la sécurité. Cette dernière a mis en évidence leurs trois positionnements différents quant à l’avenir de l’atlantisme : pour Biden, accélération sans déviation ; pour Merkel, décélération sans déviation ; et pour Macron, accélération avec déviation.1
  • Construire une doctrine de défense. « Parler d’une armée européenne est prématuré et constitue une distraction coûteuse par rapport au véritable travail de renforcement des capacités sur le champ de bataille : une doctrine de défense cohérente et la concentration sur des domaines limités mais à forte valeur ajoutée, où l’Europe peut contribuer à la sécurité dans son voisinage », écrit Anthony Gardner.2
  • Des crises pour l’Europe. « Ce qui se passe au Sahel est une menace de la porte Sud de l’Europe. Ce sujet-là n’est pas au cœur des préoccupations américaines. Il faut bien que quelqu’un s’y intéresse », a déclaré la ministre des Armées lors de notre dernière table ronde sur le sujet. 
  • Pourquoi choisir ? « Hésiter entre autonomie stratégique et alliance atlantique, c’est un peu comme demander à un enfant s’il préfère sa mère ou son père », a conclu la ministre des Armées.

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07.03.2021 à 17:19

Erdoğan, architecte : la nouvelle fracture turque

Matheo Malik

La révolution que le président turc souhaite mettre en œuvre ne concerne pas la religion mais l'espace urbain. Pourquoi les transformations physiques des villes turques, voulues par Erdogan depuis plusieurs années, sont-elles en train de devenir le marqueur et la nouvelle ligne de front de sa politique ?

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Texte intégral 5058 mots
Key Points
  • À Istanbul et ailleurs dans le pays, l’espace urbain a épousé la ségrégation sociale à travers la multiplication d’immenses projets immobiliers de gated communities.
  • Dans le même temps, la capitale économique turque est devenue depuis deux décennies la capitale mondiale des centres commerciaux, abrités dans des bâtiments modernistes impressionnants qui transforment le paysage urbain.
  • Longtemps ignorée par l’opposition, cette dimension de la politique de puissance d’Erdoğan est la nouvelle ligne de fracture politique en Turquie.

Recep Tayyip Erdoğan est l’architecte de la yeni Türkiye, la nouvelle Turquie. Au cours des vingt dernières années, Istanbul est devenue un chantier à ciel ouvert : des ponts, des mosquées, de nouveaux quartiers, des projets immobiliers démesurés ont été construits. Dans certains endroits, les gratte-ciel se sont multipliés. Les centres commerciaux sont devenus la marque d’un nouveau mode de vie. Les gated communities ont considérablement accentué le phénomène de ségrégation spatiale. Le processus de gentrification et l’urbanisation effrénée ont sapé le tissu social de quartiers entiers. Les secteurs du transport et de la construction ont connu une révolution historique. Tout cela, c’est l’or de la Turquie, fortement souhaité par le président turc et qui, désormais, en raison d’une grave crise économique et sanitaire, pourrait cesser de briller.

Les gated communities, qui ont dès le début accueilli les Turcs riches, sont nées au milieu des années 1980 : une période qui marque la première vague de déplacement vers les banlieues urbaines à la recherche d’un environnement plus propre et plus sain pour y vivre. Leur nombre s’est multiplié à la fin des années 1990 grâce à une forte promotion de ces banlieues comme espaces adaptés à un mode de vie aisé. Dans les années 2000, leur nombre a encore augmenté et leur structure s’est transformée, devenant plus moderne et futuriste. Istanbul est aujourd’hui parsemée de ces nouvelles agglomérations résidentielles. Il suffit de remonter le Bosphore pour apercevoir ces îlots architecturaux du bien-être, tant sur la rive asiatique que sur la rive européenne. Les complexes résidentiels sont actuellement très demandés, parce qu’ils sont devenus le signe de reconnaissance d’une classe sociale aisée. Sur le plan architectural, ils apparaissent comme d’immenses blocs d’immeubles résidentiels protégés et entourés de hauts murs, dont l’accès n’est possible qu’en passant par des postes de contrôle de sécurité. À l’intérieur de ces enceintes, on trouve souvent des piscines, des courts de tennis, des gymnases, des espaces de loisirs et de socialisation. Dans les compound, la gouvernance urbaine est de plus en plus privatisée selon une série de caractéristiques principales : une absence de relation avec la ville ; un isolement dans la sphère domestique et familiale ; une peur de ce qui se trouve à l’extérieur de sa propre enceinte résidentielle ; un repli sur sa propre famille ; un besoin de sécurité poussé à l’extrême. L’isolement social et spatial est le signe d’un nouvel urbanisme qui s’est désormais installé en Turquie.

Les gated communities ont considérablement accentué le phénomène de ségrégation spatiale. Le processus de gentrification et l’urbanisation effrénée ont sapé le tissu social de quartiers entiers. Les secteurs du transport et de la construction ont connu une révolution historique. Tout cela, c’est l’or de la Turquie, fortement souhaité par le président turc et qui, désormais, en raison d’une grave crise économique et sanitaire, pourrait cesser de briller.

GIOVANNA LOCCATELLI

Göktürk représente un cas d’étude très intéressant : c’est à part entière une petite ville fermée au sein de la métropole. Le vieux village de Göktürk, qui couvre une superficie de 25 kilomètres carrés, ressemble désormais à une île, entourée de lotissements séparés. Il y a plus de 4000 unités de logement, réparties en 34 compounds. Le premier compound – qui est également l’exemple le plus représentatif d’une gated community à Istanbul – s’appelle Kemer Country et a été construit en 1989. Une décennie plus tard seulement, la ruée des riches familles turques vers Göktürk avait commencé. Le complexe résidentiel suivant a été construit en 1997 ; d’autres ont suivi en 1999. Le reste a vu le jour dans les années 2000. Le rythme croissant de développement dans la zone en question va de pair avec le nombre croissant de gated communities dans d’autres parties d’Istanbul. Elle est peuplée de personnes dont le revenu minimum est au moins vingt fois supérieur au salaire minimum officiel. Les ménages se ressemblent beaucoup : ce sont des personnes qui font leurs courses dans les mêmes endroits, mangent dans les mêmes restaurants, envoient leurs enfants dans les mêmes écoles – privées –, regardent des films dans les mêmes cinémas et passent leurs week-ends à faire des activités similaires. Ce qui renforce, sur le plan visuel, les marqueurs physiques de séparation, ce sont à la fois la surveillance étroite aux portes d’entrée et le personnel de sécurité à l’intérieur des compound, dotés de dispositifs de surveillance de haute technologie.

Kemer Country Hotel © Booking.com

Les styles architecturaux des différents compound sont très variés : certains imitent l’architecture ottomane, d’autres sont des bâtiments extrêmement minimalistes. Alors qu’Istanbul s’est développée géographiquement et démographiquement, les zones fréquentées et habitées par les Turcs riches se sont progressivement réduites au fil des ans. Pour le dire autrement : les classes aisées s’enferment dans une ville de plus en plus petite, fréquentent des espaces de plus en plus restreints, et évitent méticuleusement tout contact avec les autres classes sociales. Les caractéristiques dominantes de la plupart des espaces desquels les beyaz Türkler (ou Turcs blancs, comme on appelle les Turcs urbains sécularisés) sont familiers, y compris leurs quartiers résidentiels, sont l’anonymat, l’artificialité et l’indistinction. Les complexes résidentiels de Göktürk – comme les centres commerciaux, les chaînes de cafés et de restaurants, les salons de coiffure, et tous les autres endroits qu’ils fréquentent – peuvent être décrits comme des « non-lieux« . C’est-à-dire des lieux sans histoire, qui se ressemblent tous et qui peuvent être facilement reproduits à l’infini dans différents espaces. Ce sont de véritables gated communities que l’on pourrait trouver dans n’importe quelle autre ville, même en dehors de la Turquie, car elles n’ont rien de l’âme d’Istanbul. 

Ce rétrécissement spatial se traduit par une distance croissante entre les différents groupes et classes sociales. Comme le soutient Zygmunt Bauman, la proximité et la distance dans l’espace sont des concepts liés à ce que l’on sait et à ce que l’on ne sait pas, rien à voir avec la distance physique. À ce titre, « proche » est l’endroit où vous vous sentez chez vous ; « lointain » est ce qui est potentiellement – parce que vous ne le connaissez pas – nocif et dangereux. C’est exactement comme cela que les habitants de Göktürk à la fois les autres espaces et les autres groupes sociaux. Le seul contact qu’ils ont avec les classes ouvrières se fait par le biais des services qu’ils reçoivent des serveurs, des grooms, des porteurs, du personnel de sécurité et des caddies. Plus intimes et plus personnelles sont les relations qu’ils nouent avec les nourrices, les domestiques, les chauffeurs et les jardiniers. Pour les Turcs blancs, enfermés dans leurs ghettos dorés, la pauvreté est souvent associée à la criminalité. Dans un tel contexte, où le sentiment d’identité et d’appartenance est confiné et lié à un lieu sans identité, l’ordre et l’homogénéité sont les principes dominants. Les résidents de ces complexes résidentiels fermés ont non seulement des liens très faibles avec Istanbul et les différents groupes sociaux de la ville, mais ils vivent dans une bulle privatisée : une société de gestion privée organise les services nécessaires aux résidents et s’occupe de l’entretien et de la sécurité. Du point de vue de la municipalité locale, le développement de la communauté privée présente l’avantage que tous les services sont payés généreusement. 

Un individu résidant dans un complexe fermé donne un sens différent au concept de « liberté » : alors qu’un citoyen vivant immergé dans la polis trouve sa liberté dans l’anonymat, l’hétérogénéité, l’invisibilité, l’imprévisibilité et la sociabilité, l’habitant de Göktürk trouve sa liberté dans l’intimité, la familiarité et les nouvelles formes de visibilité que lui donne une surveillance continue et personnalisée. Tout ce qui se passe à Kemer Country est contrôlé par le grand œil de la surveillance : centres commerciaux, rues, restaurants, centres sportifs, lieux de socialisation et de divertissement, dans tous ces endroits la caméra est active 24 heures sur 24. Les résidents des gated communities se réjouissent de l’augmentation des distances sociales et spatiales entre les différents groupes et classes sociales. C’est précisément en raison de cette distance et de ce manque de connaissances que la ville est souvent vue comme un cauchemar, imaginée comme un chaos et une imprévisibilité perpétuels, et par conséquent génératrice de peur. Parfois, mais pas pour tout le monde, elle a aussi un certain quelque chose d’exotique qui stimule l’imagination et la curiosité. Les non-lieux, comme Göktürk, prolifèrent dans les grandes villes du pays. De nouveaux espaces de richesse et de pauvreté ont ainsi pu émerger avec force au fil des ans. Une tendance souhaitée et renforcée par le pouvoir politique de l’AKP. Dans un tel contexte, les deux extrêmes opposés de la société sont de plus en plus isolés socialement et spatialement, et mènent une vie urbaine fermée : les riches par choix, les pauvres par nécessité.

Un individu résidant dans un complexe fermé donne un sens différent au concept de « liberté » : alors qu’un citoyen vivant immergé dans la polis trouve sa liberté dans l’anonymat, l’hétérogénéité, l’invisibilité, l’imprévisibilité et la sociabilité, l’habitant de Göktürk trouve sa liberté dans l’intimité, la familiarité et les nouvelles formes de visibilité que lui donne une surveillance continue et personnalisée.

GIOVANNA LOCCATELLI

Un argument similaire s’applique aux centres commerciaux. Selon les estimations publiées par Jones Lang LaSalle (JLL), l’une des principales sociétés de services immobiliers au monde, Istanbul est devenue la capitale mondiale des centres commerciaux au cours des dernières décennies. Selon les chiffres publiés par JLL à Istanbul, il y aurait 123 centres commerciaux dans la métropole turque, et quinze en construction qui devraient être achevés d’ici fin 2021, soit un total de 138. Si l’on prend en considération l’ensemble de la Turquie, 431 centres commerciaux sont présents et ouverts au public dans tout le pays et 38 sont en construction. Les centres commerciaux se sont parfaitement intégrés dans le processus de modernisation du pays pour répondre aux besoins de tous les segments de la société. Ils sont devenus, ces dernières années, l’espace public qui remodèle la vie des citoyens turcs : habitudes, horaires, goûts, et plus généralement le mode de vie. Où et comment les Stambouliotes font leurs courses délimite les frontières non seulement entre les statuts sociaux mais aussi entre les orientations de valeurs “orientales/occidentales” ou « laïques/religieuses ». Comme le soulignent de nombreuses études dans ce domaine, l’éventail des services et des biens de consommation disponibles s’est considérablement élargi et la disparité de consommation entre les riches et le reste de la population est de plus en plus évidente. Le système est aujourd’hui divisé en plusieurs niveaux qui demeurent très séparés en ce qui concerne les modes de vie. Cette « croissance séparée » doit être prise au pied de la lettre dans une métropole comme Istanbul. 

La fin des années 1980 marque un tournant particulièrement important en termes de changement des modes de consommation dans le pays. Pour la première fois, la société peut jouir de nouveaux modes de vente au détail, tels que les hypermarchés et les centres commerciaux. Ces dernières sont le résultat de l’internationalisation du secteur de la grande distribution à la suite des politiques économiques libérales et à l’intégration au marché mondial prônées par Turgut Özal1. C’est la nouvelle classe moyenne, composée de professionnels et de cadres des grandes villes, qui est devenue l’acteur principal de cette nouvelle époque. Comme l’explique le sociologue Öncü, ce sont les catégories de consommateurs idéales de la nouvelle ère. Bien que le premier centre commercial ait ouvert en 1988, la prolifération des centres commerciaux a surtout eu lieu au cours de la dernière décennie. Ces malls sont conçus comme des espaces d’une vie citadine civilisée et de modernité, des lieux qui transcendent les limites du shopping et deviennent de fait des environnements de sociabilité et d’activités culturelles. Les centres commerciaux peuvent être classés principalement en fonction du lieu où ils sont situés. Akmerkez, Kanyon, Zorlu par exemple correspondent aux couches sociales les plus aisées, tandis que Nautilus, Cevahir, Carousel, Capitol, et Carrefour-Ümraniye sont plus accessibles aux classes inférieures et moyennes. Cela est également dû à la structure sociale des quartiers : Akmerkez est situé près des zones résidentielles pour Turcs riches, Kanyon est situé dans le quartier d’affaires de Levent ; tous deux sont fréquentés, également pour des raisons géographiques, par les Turcs blancs

Un exemple très représentatif d’un centre commercial de Turcs blancs à Istanbul est le Zorlu Center. Les hautes murailles sociales érigées, dans ce cas précis, sont bien représentées par sa forme architecturale : à première vue, le mall ressemble à une forteresse futuriste, entourée de puissants murs ou bastions et dotée de quatre très hautes tours. Son emplacement est très stratégique : il émerge du sommet d’une des collines de la ville à la manière d’une forteresse médiévale, mais au XXIe siècle. C’est la forteresse des beyaz Türkler. Il est situé près du premier pont et, venant du Bosphore, il s’agit du premier grand complexe architectural qu’on peut voir, avec toute la zone financière située dans la partie européenne derrière lui. À l’intérieur du complexe, on trouve des résidences de luxe réparties sur différents bâtiments aux terrasses en pente. Sur les quatre tours que compte le complexe, trois sont revêtues de verre et consacrées aux bureaux, tandis que l’autre, d’aspect identique, sert d’hôtel. Au centre se trouve une grande cour intérieure verdoyante de laquelle on accède aux boutiques de luxe. La zone piétonne centrale donne accès au centre commercial, aux immeubles de bureaux, aux magasins, aux salles de sport, aux services de restauration et aux cinémas sur plusieurs niveaux tout autour. On y trouve aussi de nombreux espaces de loisirs et de divertissement. Un théâtre a également été créé dans la partie souterraine du centre et accueille des manifestations théâtrales, des comédies musicales et des spectacles d’artistes internationaux à succès. À l’intérieur de la structure, il y a des jardins, des espaces de détente et des aires de jeux pour les enfants. À la manière d’une forteresse, la verdure enveloppe de l’extérieur tout le complexe et l’isole de tout le reste. Dans le cas du Zorlu Center, on peut parler d’une bulle dans la bulle : c’est-à-dire un lieu fermé, privilégié et doré, situé dans un quartier d’affaires central peuplé principalement de cols blancs. Une oasis où la richesse et les affaires coexistent parfaitement.

Zorlu Center © Emre Arolat Architecture

Les classes supérieures ont montré au cours de la dernière décennie une sorte de délire spasmodique lié au désir de vivre dans des complexes résidentiels fermés et de passer leur temps libre dans des centres commerciaux. De nombreux projets de construction pour la haute société ont été réalisés dans les quartiers d’affaires centraux et les zones urbaines émergentes. Avec une forte inclination pour des lieux traditionnellement populaires avec ce niveau de revenu : comme Etiler, Levent, Nişantaşı, Maçka et Bebek. Ces petits paradis architecturaux, comme le centre Zorlu, sont devenus le nouveau symbole du capitalisme urbain. Si, auparavant l’espace urbain était traversable, il est désormais fragmenté : de nouvelles frontières et de nouveaux murs – à plus petite échelle – ont émergé. Son enveloppe hermétique et inaccessible est principalement due à son emplacement : Zorlu est entouré d’autoroutes, impossible d’y accéder à pied depuis le centre-ville. Outre la voiture, le moyen le plus simple de se rendre au centre commercial est le métro. Très souvent, dans Istanbul, les infrastructures modernes relient des complexes architecturaux autrement isolés. 

L’étude de l’urbanisme est un des moyens de comprendre les changements politiques et sociaux à l’intérieur d’une société donnée – et donc, aussi, de relire l’histoire de cette société. Comme Atatürk, Recep Tayyip Erdoğan a compris très tôt que sa puissance et l’héritage de son empire résidaient principalement dans les transformations physiques concentrées dans la capitale économique du pays. Sur cette question, le réveil des oppositions a été tardif

Pour comprendre pourquoi, il faut prendre un peu de recul. Pendant longtemps, l’opposition à Erdoğan a principalement porté sur les craintes d’une islamisation progressive du pays. En raison de cette attitude, la politique s’est trouvée piégée dans un conflit entre laïcité et islamisme qui a dominé la sphère politique en Turquie pendant une décennie après le milieu des années 1990. Tout en entremêlant ces dialectiques politiques, l’AKP a travaillé avec détermination pour urbaniser le pays par le biais de politiques économiques et de l’administration publique. Sous le gouvernement AKP, les subventions agricoles ont été fortement réduites et le secteur a été ouvert à la concurrence étrangère. En outre, les unités administratives ont été organisées de manière à réduire encore les zones rurales. Cette stratégie n’a pas simplement consisté à étendre l’administration municipale aux périphéries. La définition même du terme « urbain » a changé : les villes sont devenues de plus en plus grandes, avec des banlieues toujours plus étendues et un besoin accru de développer une nouvelle politique d’urbanisme.

Comme Atatürk, Recep Tayyip Erdoğan a compris très tôt que sa puissance et l’héritage de son empire résidaient principalement dans les transformations physiques concentrées dans la capitale économique du pays.

GIOVANNA LOCCATELLI

L’opposition laïque/moderniste, avec son élitisme inhérent, s’est longtemps désintéressée de la politique urbaine du gouvernement islamo-conservateur et a donc limité son opposition au gouvernement, en se concentrant presque exclusivement sur la défense du symbolisme républicain et d’un mode de vie moderne. Cette ligne d’opposition considérait que la menace ne concernait que le mode de vie bourgeois, malgré le fait que l’élite turque était en fait imperméable à l’islamisation de la vie quotidienne. L’AKP, conscient du problème, surtout après 2011, a été de plus en plus audacieux en prononçant des slogans ou en adoptant des mesures islamo-conservatrices pour enregistrer la réaction du public, des opposants et des partisans, ce qui a polarisé de plus en plus le débat public. Ainsi, alors qu’Erdoğan a sans aucun doute épousé les besoins d’une partie plus conservatrice de la population en soutenant ses revendications publiques et sociales, la crainte de voir un État théocratique s’établir dans le pays était généralement infondée. La révolution que le président turc a mise en place ne concerne pas la religion, mais l’espace urbain : il a transformé des quartiers entiers, des villes entières, un pays entier. Le réveil brutal de l’opposition s’est produit avec les émeutes de Gezi Park : ce moment a marqué le début d’une nouvelle prise de conscience, liée – cette fois – aux « projets fous » du dirigeant turc.

Policier réprimant les manifestations du Parc Gezi à Istanbul le 16 juin 2013 © Mstyslav Chernov

Au début des années 2000, le gouvernement AKP a présenté de nouvelles propositions de régénération urbaine dans l’intention de donner un nouveau sens et d’attribuer de nouvelles valeurs à l’espace public le plus important de la métropole : la place Taksim. Une vision qui s’est concrétisée par quatre projets : la piétonnisation de la place avec la réorganisation du trafic souterrain, la démolition du Centre culturel Atatürk et la construction à sa place d’un nouveau centre culturel qui abrite l’Opéra, la construction d’une mosquée et la reconstruction de la caserne d’artillerie à des fins commerciales à la place du Gezi Park. Tous ces projets ont été réalisés, à l’exception d’un (énième) centre commercial à la place du parc. Ces projets, fortement souhaités par l’AKP, voient le centre ville comme un espace uniquement dédié à la consommation, et où les lieux publics sont strictement contrôlés. Une connotation politique est également donnée au type d’architecture présent, à tel point qu’elle devient une marque qui sert à faire la publicité de l’espace public. Les mots d’ordre doivent être la consommation, la marchandisation, le tourisme, en restant toujours liés aux valeurs islamo-conservatrices de la Turquie. L’architecture devient ainsi hyperpolitisée : elle se transforme en un outil de reproduction de l’idéologie par la déformation idéologique de l’histoire. L’objectif ultime reste de vendre une métropole tout en la contrôlant le plus possible. 

À Istanbul, l’espace public que représente la place Taksim est le lieu de rencontre par excellence. C’est là que les différentes pratiques des acteurs se juxtaposent et interagissent. En juin 2013, la manifestation pour la défense du parc Gezi avait réuni des acteurs d’horizons divers : socialistes révolutionnaires, kémalistes nationalistes, militants kurdes, militants LGBT, écologistes, féministes et même des musulmans anticapitalistes. La défense du parc a été une cause simple, franche et sincère qui leur a permis de soulever leurs problèmes côte à côte. Au lendemain de la rébellion, ils ont tous ressenti le même sentiment qui a collé les nombreuses causes différentes les unes aux autres. Toutes les différentes batailles menées dans l’espace public avaient comme dénominateur commun l’exigence de démocratisation du processus de rénovation urbaine : elles condamnaient ouvertement l’approche du gouvernement islamo-conservateur, basée sur la rapidité d’exécution et le manque de participation des citoyens. Durant ces manifestations, on en  appelait à un dialogue ouvert et inclusif, qui a été totalement ignoré par les forces politiques au pouvoir. En même temps, Taksim a agi comme un « vide », un espace vide à remplir avec les demandes des citoyens. Un espace public, d’une importance symbolique, qui est bien plus qu’un lieu ou une simple scène pour l’action politique : la place est devenue un vide central que chacun a rempli par ses luttes personnelles et communautaires.

La révolution que le président turc a mise en place ne concerne pas la religion, mais l’espace urbain : il a transformé des quartiers entiers, des villes entières, un pays entier.

Giovanna Loccatelli

Les oppositions politiques ont changé d’attitude après les fameuses semaines de protestation. Les laïcs, qui ont toujours été préoccupés par une islamisation progressive de la société, ont commencé à s’intéresser à d’autres thèmes. Tout d’abord, comment contrer le fort autoritarisme du pays, qui est devenu de plus en plus évident suite à la répression policière violente, aux restrictions des réseaux sociaux, à la surveillance des télécommunications et au pouvoir croissant exercé par les unités de police et de renseignement. Un facteur positif a été la prise de conscience eu égard aux réseaux de pouvoir du gouvernement. La perception de la politique et de sa relation avec la sphère urbaine a radicalement changé. Les lignes d’opposition ont commencé à s’unir contre la marchandisation néolibérale de l’espace urbain et de l’environnement. Dans le sillage des protestations, une vision plus large et plus complète de la marchandisation de l’espace et de la politique économique par l’AKP a commencé à émerger. La gentrification urbaine, les méga-projets et la destruction de l’environnement sont devenus des questions débattues dans des sphères différentes, et non plus dans des niches. Les manifestations du Gezi Park sont le produit de l’urbanisation complète de la politique souhaitée par le gouvernement Erdoğan.

Le livre L’or de la Turquie2 rend compte des changements physiques qui ont traversé la Turquie au cours des deux dernières décennies. Et il explique les conséquences que ces changements ont eu sur la société. Mais s’il est vrai que l’héritage d’Erdoğan passe par la révolution urbaine, véritable protagoniste de sa politique, il est certain que le maintien du pouvoir en place dépend de la manière dont la Turquie parviendra à faire face à la crise économique, aggravée aujourd’hui par la pandémie de Covid-19. C’est le véritable test du gouvernement : tout cet empire naît, croît et se nourrit sur ces fondations.

L’article Erdoğan, architecte : la nouvelle fracture turque est apparu en premier sur Le Grand Continent.


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