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09.10.2026 à 18:45

Vivian PETIT
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Votre nouveau livre, Le paria et le colon, est sous-titré « Une autre histoire de l’antisémitisme ». À quelle histoire de l’antisémitisme s’oppose votre « autre histoire » ? Le sous-titre de ce livre, et le contenu de l’ouvrage, sont liés au fait que les dirigeants israéliens et ceux qui les soutiennent, malgré les crimes contre l’humanité et le génocide […]
Texte intégral (3829 mots)

Votre nouveau livre, Le paria et le colon, est sous-titré « Une autre histoire de l’antisémitisme ». À quelle histoire de l’antisémitisme s’oppose votre « autre histoire » ?

Le sous-titre de ce livre, et le contenu de l’ouvrage, sont liés au fait que les dirigeants israéliens et ceux qui les soutiennent, malgré les crimes contre l’humanité et le génocide à Gaza, s’acharnent à réécrire l’histoire. Ils répètent sans arrêt que l’antisémitisme, ce sont les Arabes et les musulmans, et que, en France, l’antisémitisme c’est le mouvement de solidarité avec la Palestine et LFI. Ils minimisent ou nient le rôle central de l’extrême droite dans une histoire qui a abouti au génocide nazi et, chez nous, au régime de Vichy. Quand 43 % des Français d’Israël votent pour Zemmour au premier tour des élections présidentielles de 2022, alors que celui-ci affirme que « Pétain voulait sauver les Juifs », on comprend la réécriture de l’histoire qui est à l’œuvre.

Quelles sont selon vous les formes majoritaires de l’antisémitisme contemporain ?

Les formes anciennes de la haine des Juifs n’ont pas disparu. L’antijudaïsme chrétien est encore d’actualité. Ainsi la cathédrale de Vannes honore toujours Saint-Vincent Ferrier (Vincent Ferrer), le principal artisan de l’élimination des Juifs espagnols au XIVe, célébré pour avoir « converti » 22 000 Juifs (en réalité c’était ça ou le bûcher). Les stéréotypes antisémites fleurissent toujours (« ils ont de l’argent », « ils veulent dominer le monde », « ils complotent en permanence », etc.) et ces stéréotypes ont abouti à certains meurtres. Mais incontestablement, le fait que ceux qui prétendent représenter les Juifs (le CRIF, le Consistoire, des artistes, des intellectuels …) mélangent sciemment juif et sioniste, ou juif et Israël, tout ceci met en danger les Juifs. Des esprits faibles  en veulent à tous les Juifs pour ce soutien à un État génocidaire. Quand le grand rabbin Korsia appelle Israël à « finir le travail à Gaza », un tel propos n’est pas seulement criminel, il ne peut qu’alimenter la haine des Juifs.

Vous écrivez que les mouvements de soutien à la Palestine ne sont pas antisémites, et que les expressions antisémites au nom du soutien aux Palestiniens sont le fait d’« infiltrés ». Je suis évidemment d’accord avec le refus de l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme ; je crois aussi que dans les mouvements de solidarité avec la Palestine l’antisémitisme est plutôt plus faible qu’ailleurs, puisque beaucoup de militants pro-palestiniens sont aussi engagés dans des mouvements antiracistes et sont plus informés que la moyenne des gens. Cela dit j’ai des doutes sur l’usage du terme « infiltré » : même si c’est marginal, lors de réunions publiques sur la situation en Palestine il m’est parfois arrivé d’entendre, venant d’une personne dans la salle, une question ou une remarque qui s’appuyait sur des préjugés antisémites, par exemple reliant les Juifs à l’argent ou à la manipulation. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’une « infiltration », plutôt du fait que les stéréotypes continuent à circuler assez largement dans la société et à avoir des répercussions, y compris à gauche, bien qu’encore une fois ils y sont moins présents qu’ailleurs. J’ai tort ?

S’il n’y avait pas l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix) et aujourd’hui Tsedek, il y aurait certainement des expressions antisémites nombreuses dans le mouvement de solidarité. Il y avait au début des années 2000 des antisémites (j’enlève le terme « infiltrés ») dans le mouvement de solidarité. Avec d’autres, nous avons fait le travail. Les idées brunes de Soral ou Dieudonné ont été marginalisées.

Je me souviens d’une manifestation au moment de « Plomb Durci » (à l’hiver 2008-2009) où des manifestants avaient des panneaux croix gammée = étoile de David. Nous sommes allés leur parler. Nous leur avons dit que l’étoile de David était bien sûr le symbole d’un État meurtrier mais que nos familles étaient entrées dans la chambre à gaz avec ce symbole. Presque tous ont retiré le panneau et se sont excusés. Sauf les adeptes d’un groupe déjà identifié comme infréquentable.

Comme Juifs anticolonialistes, nous sommes totalement reconnus par le mouvement de solidarité. Et à Gaza, lors de notre séjour de 2016, nous nous sommes présentés partout comme « Union Juive Française pour la Paix » et la réponse unanime était « nous sommes contre l’occupation, nous n’avons rien contre les Juifs ». Les stéréotypes persistent, il faut les combattre dès qu’on les identifie mais ceux qui disent avoir entendu « Mort aux Juifs » dans des manifestations sont des menteurs qui cherchent à blanchir l’horreur du génocide à Gaza.

Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui en Europe l’extrême droite historiquement antisémite tienne à afficher un soutien à Israël mais aussi une solidarité supposée avec les Juifs ?

Le soutien de l’extrême droite au sionisme remonte aux origines de cette idéologie. Theodor Herzl affirmait que l’antisémitisme était inéluctable, qu’il était inutile de le combattre. Lui-même traitait les « ostjüden » (les Juifs de l’Est) de « youpins », preuve qu’il partageait les préjugés antisémites. Il a été l’ami proche des antisémites de son époque (Édouard Drumont, l’empereur Guillaume II, le ministre russe organisateur des grands pogroms Plehve), avec l’idée, commune aux sionistes et aux antisémites, que les Juifs devaient quitter l’Europe.

Le sionisme chrétien existe depuis le XVIIe siècle dans le monde anglo-saxon avec la théorie suivante : les Juifs doivent rentrer en Terre Sainte, chasser le mal (les Arabes) puis se convertir à la vraie foi, sinon ils seront exterminés. Balfour, dont la déclaration a « donné » la Palestine aux sionistes, était chrétien sioniste. Ces derniers sont des dizaines de millions aux États-Unis et ils sont au pouvoir. Ces antisémites ont financé l’essentiel de la colonisation.

L’extrême droite israélienne, au pouvoir presque sans discontinuer depuis 1977 en Israël, se réfère à Vladimir Jabotinsky qui fonde vers 1920 le « courant révisionniste » du sionisme. Celui-ci était un fasciste, grand ami de Mussolini. La radio des révisionnistes était en Italie ; la milice de Jabotinsky (le Bétar) s’entraînait en Italie. Le secrétaire de Jabotinsky était le père de Nétanyahou. Et le groupe Stern, issu du courant révisionniste, assassinera des soldats anglais pendant toute la deuxième guerre mondiale, et fera des offres de collaboration aux Nazis.

Vladimir Jabotinsky

Aujourd’hui, Israël est l’État rêvé de tous les néo-fascistes : un exemple d’enfermement et de massacres contre les populations réputées dangereuses, une start-up technologique fabriquant les armes les plus perfectionnées, un exemple de reconquête coloniale, un moyen de dominer (avec les États féodaux arabes), une région stratégique…

On dit aujourd’hui des musulmans ce qui était dit des Juifs dans les années 1930. L’islamophobie remplace l’antisémitisme comme dénominateur commun de toutes les idéologies de haine et d’exclusion. Alors, l’extrême droite peut dire que le problème, ce sont les Arabes, les Noirs, le « grand remplacement », mais que les Juifs sont devenus de « bons blancs ». Ce qui est terrible, c’est le nombre de Juifs amnésiques qui tombent dans ce traquenard.

Vous revenez sur l’histoire des mouvements révolutionnaires juifs en Europe, comme le Bund, qui n’étaient pas sionistes et défendaient l’émancipation des Juifs dans le cadre d’une révolution sociale au sein de leurs pays respectifs. Pensez-vous que cet exemple puisse faire réfléchir ceux qui associent automatiquement la protection des Juifs à la défense de l’État d’Israël ? Ils pourront objecter que de tels mouvements n’existent plus, et que par ailleurs ils n’ont pas réussi à empêcher l’extermination des Juifs d’Europe…

En 1881, 60 % des Juifs du monde entier vivent dans un seul pays : l’Empire russe. Ceux-ci forment 10 % de la population de la « zone de résidence » (pays baltes, Biélorussie, Ukraine, Moldavie). Pour endiguer la montée de la Révolution, le régime tsariste déclenche contre les Juifs des pogroms. Cela va provoquer le départ de plus de deux millions de Juifs vers l’Ouest mais aussi, pour beaucoup, la perte de la religion (qui prône l’acceptation de la persécution) et l’engagement dans de nombreux mouvements progressistes ou révolutionnaires. L’UJFP porte la mémoire de cette période où de très nombreux Juifs considéraient que leur émancipation comme minorité opprimée passait par celle de l’humanité. Il y a eu un débat parmi ces Juifs révolutionnaires. Pour beaucoup, avec la Révolution, l’émancipation passait par la disparition des Juifs en tant « qu’altérité ».

Le Bund, parti révolutionnaire juif athée, a prôné « l’autonomie culturelle », c’est-à-dire l’égalité totale, politique, économique, culturelle (individuelle et collective) sans territoire. C’est le contraire de la séparation et de la conquête coloniale que le sionisme entame. Je considère que ce concept « d’autonomie culturelle » mérite d’être étudié pour toutes les minorités : l’égalité n’implique pas la disparition de l’altérité.

Union générale des travailleurs juifs (BUND)

Le Bund a été farouchement antisioniste. Il considérait les sionistes comme le « parti de la bourgeoisie ». Il sera nettement majoritaire dans les zones à forte population juive en Pologne ou en Lituanie jusqu’en 1939. Le génocide nazi n’a pas seulement tué les deux tiers des Juifs européens. Il a détruit le « Yiddishland » et le Bund a quasiment disparu avec la disparition de son territoire…

En 1945, les vainqueurs ont décidé de régler la question juive en faisant payer le prix de 2 000 ans de persécution et d’un génocide majeur au peuple palestinien. C’est un crime abject. Et, bien évidemment, les Juifs ne seront jamais en sécurité dans un État né d’un nettoyage ethnique prémédité et qui commet les pires exactions depuis 80 ans.

Vous avez déjà raconté avoir été d’abord sioniste et avoir séjourné dans un kibboutz durant votre jeunesse, en 1967. À partir de quand avez-vous commencé à vous mobiliser en solidarité avec les Palestiniens ?

Je suis un ancien soixante-huitard. Très jeune, je me suis engagé, avec des conceptions communistes libertaires, contre la guerre du Vietnam, pour l’avortement libre et gratuit, pour le soutien aux victimes des dictatures, dans le syndicalisme révolutionnaire. Dès les années 1970, je vois bien qu’Israël est du mauvais côté partout : avec l’impérialisme américain, avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, avec la dictature argentine. En 1973, je soutiens la Syrie et l’Égypte qui veulent récupérer leurs territoires. J’ai beaucoup de sympathie pour les Palestiniens du FPLP. Mais je garde un certain nombre d’illusions : que nous serions les descendants des Juifs de l’Antiquité, qu’il fallait bien un « havre de paix » pour les Juifs persécutés, etc.

Mon premier texte écrit en tant que Juif date de 1982, au moment de Sabra et Chatila. Je me demande comment les « descendants d’Auschwitz » peuvent faire de telles horreurs. Je ne savais pas à l’époque que les dirigeants israéliens n’étaient pas les descendants des victimes du judéocide mais les descendants des collabos.

En 2002, à Marseille, je fais une conférence intitulée « Les Juifs, le sionisme et Israël ». J’y déclare que « pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu tuer le Juif ». J’adhère à l’UJFP et je serai d’entrée un de ceux qui feront que l’association deviendra antisioniste.

Depuis, j’ai étudié l’histoire, j’ai même constaté que, bien sûr, le kibboutz où j’avais séjourné en 1967 était bâti sur un village bédouin rayé de la carte. J’ai multiplié entre 2006 et 2016 les voyages en Palestine et notamment deux séjours à Gaza. Là, il n’est plus question de se contenter du slogan « Pas de crime en notre nom ». La réalité saute aux yeux : défendre les droits du peuple palestinien, ce n’est pas un supplément d’âme, c’est défendre l’humanité.

Si vous vous opposez au sionisme, c’est non seulement par anticolonialisme et solidarité avec les Palestiniens, mais aussi parce que « le judaïsme n’a pas de territoire ». Pouvez-vous développer ?

C’est l’idée directrice de mon dernier livre. La Bible hébraïque est un livre religieux mais ce n’est pas un livre d’histoire. Elle raconte une épopée, un peu comme l’Iliade et l’Odyssée. C’est brodé sur quelques faits, mais c’est un récit mythique. Archéologues et historiens n’ont rien trouvé sur le prétendu royaume unifié de David et Salomon. Le seul royaume juif « historique », c’est la dynastie hasmonéenne au deuxième siècle avant Jésus Christ. Jusqu’à la prise de Jérusalem (70 après JC) par les Romains, le judaïsme est une religion du temple qui a converti de nombreux fidèles dans tout l’Empire. Quand le temple est détruit, le rabbin Ben Zakkaï obtient des Romains l’autorisation de créer une école rabbinique à Yavné. C’est ainsi que le judaïsme a survécu. C’est désormais le judaïsme rabbinique.

Pendant 2 000 ans, on est juif, de religion et/ou de culture, là où l’on vit, sans territoire. Les religieux attendent le pardon avec l’arrivée du Messie. Le « peuple élu » a été choisi par Dieu pour « réparer » le monde. Tant que le Messie n’est pas arrivé, il est interdit de « retourner » en Terre Sainte et l’hébreu est réservé à la synagogue. Au XVe siècle, quand les Juifs chassés d’Espagne sont accueillis dans l’Empire ottoman, ils iront à Salonique, à Smyrne, à Sarajevo mais pas à Jérusalem, c’est interdit dans la religion.

Pour les Juifs « laïques » qui apparaissent au 19e siècle, on se bat pour l’égalité et le maintien de sa façon de vivre sur place. Le sionisme a inventé le peuple, la langue et la terre. Le peuple, parce que dire qu’un Juif yéménite et un Juif polonais c’est le même peuple, c’est une construction idéologique. La langue, parce qu’il y avait des langues juives, mais ce n’était pas l’hébreu. Et surtout, la Terre.

Le fascisme vient de là. Ben Gourion aurait dit : « Dieu n’existe pas mais il a donné cette terre au peuple juif ». Smotrich et Ben Gvir font une interprétation ultra-nationaliste de la Torah. Mais la réalité est têtue : pendant 2 000 ans, la très grande majorité des Juifs ignoraient tout de ce territoire.

Avec Sarah Katz, vous vous étiez rendus au nom de l’UJFP à Gaza il y a dix ans. Je crois savoir que vous avez encore des contacts sur place. Pouvez-vous nous en parler et nous faire part des informations qui vous arrivent du terrain ?

C’est plus que des contacts. Sarah a vécu deux ans à Gaza. J’y suis allé en 2013 et avec elle en 2016. Nous avons fait des dizaines de rencontres, dont tous les partis politiques. Les paysans du Sud-Est de la bande Gaza nous ont demandé de les aider. Nous avons appris ce que peut être la solidarité, épaule contre épaule. Eux débattaient, définissaient leurs besoins. Et l’UJFP se chargeait de collecter l’argent, de l’envoyer (ce qui a toujours été compliqué) et de populariser les réalisations.

En 2016, un grand château d’eau est construit à Khuza’a. Les paysans écriront en haut « UJFP » (de leur propre chef). Par la suite, il y aura des canalisations, une maison des paysans intitulée « quartier général UJFP ». Nous subventionnerons le prix de l’eau pour que tous les paysans puissent jouir de cette réalisation. Avec l’organisation Humani’Terre, une grande pépinière de légumes sera construite, utilisée par un millier de fermes. Une voiture (avec le calicot « Union Juive ») sera achetée. Avec les paysans, nous en étions à une réflexion pour ne plus utiliser les pesticides et passer à l’agro-écologie. Nous avions aussi des actions de solidarité avec les pêcheurs. La philosophie de l’UJFP a toujours été de soutenir les producteurs puisque l’occupant veut les détruire pour casser le lien social.

Avec le génocide, presque tout a été détruit. Nos interlocuteurs ont eu de nombreux morts parmi leurs proches. Les paysans se sont regroupés dans des camps d’Al Mawasi.

Malgré la fermeture de notre compte bancaire par le Crédit Coopératif (qu’on se rassure, nous avons un nouveau compte et nous continuons à envoyer de l’argent à Gaza), nous avons envoyé, de façon totalement transparente, des sommes très importantes et nous continuons à le faire. Nous invitons les lecteurs de ce texte à aller sur le site de l’UJFP et à alimenter notre collecte.

Tous les jours, notre correspondant, Mutasem Eleiwa, dit Abu Amir, le représentant de l’UJFP à Gaza, décrit les actions permanentes : des repas collectifs pour des milliers de personnes, la scolarisation des enfants jusqu’à 13 ans, l’aide psychologique pour les femmes, le redémarrage de l’agriculture là où c’est possible. Il y a aussi des aides quand les tentes sont endommagées par les intempéries ou quand les camps sont envahis par les ravageurs.

L’UJFP a publié les textes de notre représentant. Le livre s’appelle Gaza au bord d’un temps incertain (éditions Syllepse). Il décrit la vie sous blocus et génocide, et il analyse depuis Gaza le monde qui laisse faire.

Les Gazaouis sont épuisés, mais deux millions de personnes continuent de vivre, et donc de résister, dans les pires conditions. Les camps se sont donné des noms, ils organisent ce qui peut l’être : l’approvisionnement en eau, l’évacuation des déchets. Gaza vit, et continuera à vivre !

07.10.2026 à 18:08

Vivian PETIT
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Au bord des routes qui séparent l’aéroport Ferenc Liszt du centre de Budapest, les derniers morceaux d’affiches électorales qui n’ont pas été arrachés rappellent la tension qui a accompagné la dernière campagne législative, à l’issue de laquelle l’extrême droite de Viktor Orbán a perdu sa majorité au Parlement. Sur l’un des visuels de soutien au […]
Texte intégral (9689 mots)

Au bord des routes qui séparent l’aéroport Ferenc Liszt du centre de Budapest, les derniers morceaux d’affiches électorales qui n’ont pas été arrachés rappellent la tension qui a accompagné la dernière campagne législative, à l’issue de laquelle l’extrême droite de Viktor Orbán a perdu sa majorité au Parlement. Sur l’un des visuels de soutien au Premier ministre sortant, un montage fait figurer Péter Magyar, le futur vainqueur, aux côtés de Volodymyr Zelensky. Le président ukrainien était considéré par Orbán et ses partisans comme une figure repoussoir, le symbole de la guerre dans laquelle la Hongrie risquait d’être embarquée si son mouvement, le Fidesz, s’inclinait. En bas des affiches, il est précisé qu’elles ont été éditées par le gouvernement, signe de la confusion entre les moyens de l’État et ceux du clan Orbán qui a caractérisé son exercice du pouvoir.

Péter Magyar et Viktor Orban, en 2024 au Parlement européen (source : Wikipédia)

On ne regrettera pas Orbán

À Budapest, aucune des personnes avec qui j’échange ne regrette l’ancien chef du gouvernement. La mairie y est dirigée par Gergely Karácsony, membre du Parti des Verts, de centre gauche. En avril dernier, avec près de deux tiers des voix, le parti Tisza (« Respect et liberté ») de Péter Magyar, représentant d’une droite libérale, a bénéficié du vote utile et remporté la totalité des seize sièges de députés de la capitale.

Gergely Karácsony, maire de Budapest, cofondateur du Parti du dialogue pour la Hongrie (Hungary Today)

Le Fidesz, issu de l’« alliance des jeunes démocrates » opposée à l’URSS durant les années 80, a été un temps classé au centre gauche. C’est sous la direction d’Orbán qu’il a viré à droite puis à l’extrême droite au cours de la décennie suivante. Sa rhétorique nationaliste a débouché sur une nouvelle Constitution entrée en vigueur le 1er janvier 2012. La nation hongroise y est présentée comme millénaire, définie sur une base ethnique et religieuse. Cette conception n’a aucunement été l’objet de débats lors de la dernière campagne législative, Magyar se bornant à promettre la fin de la corruption et le retour de la démocratie.

Lorsqu’il m’accueille dans les bureaux d’Amnesty International Hongrie, dont il est responsable de la communication, Áron Demeter décrit les pressions subies par les opposants à l’extrême droite. Dès 2000, date du début du premier mandat d’Orbán, est publiée une « liste noire » de personnalités accusées d’avoir transmis des « informations diffamatoires » aux médias étrangers. En 2010, une loi prévoit des amendes réprimant la publication de contenus qui ne seraient pas « équilibrés politiquement ». Un conseil des médias est créé, regroupant cinq personnes, toutes membres du Fidesz. En 2020, dans le contexte de la pandémie de Covid, l’exécutif crée une autorité, là aussi dirigée par des cadres du parti alors au pouvoir, chargée de sanctionner les médias coupables d’avoir diffusé des informations « non nuancées ». Une autre loi menaçe de cinq ans de prison ceux qui propagent des « informations erronées » sur les mesures gouvernementales.

Budapest, 2018 (source : Amnesty international)

Comme me l’explique Áron Demeter, « dans son plan pour changer le pays, Orbán a fait en sorte de n’être comptable de rien, de supprimer les contre-pouvoirs, les instances de contrôle et l’indépendance de la Justice. C’est une partie de ce qui caractérise son bilan ». En 2013, des amendements à la Constitution ont ôté à la Cour constitutionnelle son rôle de contrôle de la constitutionnalité des lois, ainsi que la possibilité de se référer à la jurisprudence. Aussi, le Conseil national de la magistrature a été soumis à l’Office national de la magistrature, lié au gouvernement.

Une version light de la Russie de Poutine

Pour le responsable de l’ONG, la politique d’Orbán a été une « version light » des mesures imposées dans la Russie de Poutine : « Beaucoup de ce qui a été imposé en Russie a connu une déclinaison ici, hormis le fait de nous tuer ou de nous mettre en prison. Des lois ont été adoptées pour faire taire les ONG de défense des droits humains et de lutte contre la corruption, des numéros fiscaux ont été suspendus pour empêcher les associations de recevoir des dons ou de payer les salaires, des fonds ont été gelés et de nombreuses campagnes de dénigrement ont été menées dans les médias contrôlés par le pouvoir ».

En 2025, plusieurs organisations ont été classées terroristes par le régime. D’abord, le mouvement « antifa » en général et les Allemands d’Antifa Ost en particulier (du fait de leur participation supposée à un affrontement avec des néo-nazis à Budapest en 2023). Ensuite, la Vulkangruppe, collectif libertaire et écologiste (dont le nom fait référence à Vulcain, patron des forgerons, dieu romain du feu, des volcans et de la forge). Enfin, la Earthquake Faction, groupe anti-impérialiste et antisioniste qui a revendiqué plusieurs sabotages contre l’industrie de l’armement liée à Israël. Les personnes suspectées d’être liées à ces réseaux peuvent voir gelés leurs avoirs en Hongrie ou être ciblées par des mesures d’expulsion ou d’interdiction d’entrée sur le territoire. Par ailleurs, dans sa répression des militants, le pouvoir peut s’appuyer sur une loi votée sous Orbán qui supprime toute limite de durée à la détention provisoire.

Bien que ces dispositions soient encore en vigueur, à Budapest, les personnes que je rencontre, souvent jeunes et diplômées, insistent sur le « changement d’ambiance », le fait qu’on « respire mieux ». Elles espèrent aussi la fin d’une ère de corruption généralisée.  Pour le reste, la précarité demeure. À Budapest, le salaire médian plafonne à 1300€ net (contre 1100€ dans le reste du pays), quand le loyer pour un 30m² avoisine les 700€ mensuels. Si la finance et l’informatique peuvent offrir des revenus élevés, les rémunérations restent faibles dans le tourisme, la restauration et l’éducation. Un enseignant en début de carrière gagne à peine plus de 1000 € et plusieurs des professeurs rencontrés travaillent l’été en tant que guides touristiques ou employés d’institutions culturelles.

En plus de dénoncer l’absence de probité d’Orbán et son régime, Magyar s’est fait élire en promettant de remettre sur pied les services publics de l’éducation et de la santé. Le précédent gouvernement s’était singularisé en confiant nombre d’écoles communales à l’Église et en consacrant plus d’argent aux institutions privées qu’aux écoles publiques. Les hôpitaux ont vu leur financement baisser, favorisant l’essor des cliniques privées et, pour ceux qui n’avaient pas les moyens de s’y rendre, l’augmentation du nombre de décès liés à un retard de prise en charge. Pour l’instant, les changements d’ampleur se font attendre.

Corruption et kleptocratie

Comme de nombreux Hongrois, Áron Demeter considère que  « le principal objectif du régime d’ Orbán était le pillage des ressources. Le vol permettait l’enrichissement personnel, d’acheter des biens immobiliers et de rouler en voiture de sport, mais il servait aussi des buts politiques, notamment en achetant des journaux ou des chaînes de télévision grâce à l’argent détourné. Le pouvoir économique leur a permis de rester longtemps au pouvoir ». Lőrinc Mészáros, ami d’enfance de l’ancien Premier ministre, incarne ce système. Avec une fortune multipliée par 50 grâce aux marchés publics pour atteindre les 5 milliards d’euros, il est aujourd’hui le Hongrois le plus riche. De nombreux contrats ont été obtenus sans appel d’offres, ou avec des appels d’offres orientés. L’affairiste a également bénéficié de la privatisation de terres qui appartenaient auparavant à l’État. En 2014, celui qui a démarré sa carrière comme plombier déclarait devoir son enrichissement à « Dieu, la chance, et Viktor Orbán ». Grâce à ses liens avec le Premier ministre, il a été nommé à la tête de la banque MKB (devenue plus tard MBH), celle-là même qui a accordé un prêt de 10,5 millions d’euros à Marine Le Pen en 2022. Il détient aujourd’hui de nombreuses parts dans les banques, les assurances, les fonds d’investissements, l’énergie, l’hôtellerie, les vins et les médias.

Áron Demeter (source : Validity Fondation)

La famille d’Orbán s’est, elle aussi, grandement enrichie dans le cadre des marchés publics du secteur de l’énergie ou de la construction de ponts, de chemins de fer, d’infrastructures touristiques. Plus des trois quarts des appels d’offres émis par l’État ont été financés par des fonds européens. L’échelon municipal a aussi été impliqué dans diverses combines. De 2011 à 2015, István Tiborcz, gendre d’Orbán, a pu signer des dizaines de contrats avec des mairies dirigées par le Fidesz et leur surfacturer des lampadaires à la qualité médiocre, l’argent de l’Union européenne lui permettant de devenir millionnaire avant ses 30 ans. Des pots-de-vin étaient par ailleurs fréquemment payés par les sous-traitants des entreprises liées au clan Orbán. Plus modestement, des amis ou membres des familles des ministres, des influenceurs d’extrême droite, des partenaires commerciaux et des hommes politiques ont pu s’enrichir grâce à la vente de tabac, dont les licences de vente n’étaient accordées qu’aux propriétaires de magasins proches du pouvoir.

Áron Demeter décrit le système comme « une toile avec Orbán au centre, sans aucun contrôle possible sur la façon dont les budgets étaient alloués. » C’est ainsi que le ministère de l’Éducation a été supprimé et que le financement de la recherche a été sorti du budget de l’État pour être transféré à des fondations privées, administrées par des ministres ou des cadres du Fidesz. Des milliards d’euros d’actifs publics ont été transférés à ces fondations, qui acceptaient ou refusaient les demandes de subvention sur la base de critères liés à la loyauté des universitaires ou à la conformité idéologique de leurs écrits. Le financement des études de genre était par ailleurs interdit par la loi. Autre signe d’une confusion des registres, en 2025, le groupe énergétique MOL versait 650 millions d’euros au Mathias Corvinus Collegium, centre de formation des élites en Hongrie et think tank d’extrême droite à l’international. Des fonds publics ont aussi servi à financer des médias proches du pouvoir, dont le contenu complétait la propagande des médias d’État. Aujourd’hui, Magyar Nemzet (Nation Hongroise), principal quotidien proche du Fidesz, n’existe plus que dans sa forme numérique, la majorité de ses journalistes l’ont quitté et, comme le résume Áron Demeter, « ils ne comprennent pas pourquoi l’entourage d’Orbán ne les soutient pas, pourquoi l’argent détourné ne leur profite plus. »

« Le prix du vote »

La base sociale du Fidesz au pouvoir était constituée, en plus des représentants de la bourgeoisie d’affaires qui se sont enrichis grâce à leur proximité avec Orbán, des commerçants, des chrétiens conservateurs, des personnes âgées et des habitants des campagnes les plus démunies. C’est en partie à ces derniers que Magyar et ses militants ont réussi à s’adresser, dans le cadre d’une tournée en van qui l’a menée dans 700 des villages les plus pauvres. La mise en récit est désormais rodée : l’entourage de l’ancien haut fonctionnaire raconte qu’il a longuement écouté, découvert les réalités les plus difficiles du peuple hongrois, et, dont il saurait se rappeler dans son exercice du pouvoir.

Réalisé par un collectif hongrois de cinéastes et de militants anti-corruption, le documentaire Le prix du vote, diffusé pendant la dernière campagne électorale et vu des millions de fois (dans un pays qui ne compte que 9,5 millions d’habitants), a mis en exergue la politique d’achat de voix par le Fidesz dans les villages les plus défavorisés. Dans certaines localités, le Fidesz organisait le covoiturage des électeurs et, après avoir identifié les besoins de chacun lors des semaines précédentes, distribuait alcool, nourriture, fournitures scolaires ou drogues de synthèse. Des subventions à l’électricité et au bois de chauffage ont été par ailleurs retirées aux villages qui refusaient de voter pour le parti au pouvoir, et des coupures d’eau ou d’électricité ont pu cibler des opposants à titre individuel.

Dans les campagnes les plus pauvres, les « emplois communaux » financés par l’État et prioritairement accordés aux municipalités dont le maire et les habitants soutenaient le parti au pouvoir sont un autre exemple de corruption. Le maire étant parfois le seul employeur possible, les plus pauvres pouvaient accepter de transmettre une photographie de leur bulletin attestant qu’ils avaient coché le nom du bon candidat ou demander l’aide d’un assesseur membre du Fidesz en prétextant ne pas savoir lire. Dans certaines localités, il est arrivé que l’unique médecin du village refuse de recevoir ou de prescrire les médicaments nécessaires aux patients qui refusaient de voter « ouvertement », c’est-à-dire en dehors de l’isoloir. Cet ensemble de pratiques explique en partie le vote pour Orbán d’une partie des plus pauvres, dont de nombreux Roms, malgré une politique hostile et stigmatisante à leur endroit.

Péter Magyar, Premier ministre et renégat de l’orbánisme

Si Péter Magyar, à la tête du nouveau gouvernement, s’est fait depuis 2024 le héraut de la lutte contre la corruption, il a été pendant longtemps un rouage du système Orbán. Avocat de formation, il a travaillé en tant que haut fonctionnaire au sein du ministère des Affaires étrangères, puis comme membre de la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, avant de rejoindre le cabinet de Viktor Orbán alors Premier ministre.

Son revirement et la dénonciation d’un système généralisé de corruption datent en réalité du jour où son ex-épouse Judit Varga a renoncé à conduire la liste du Fidesz aux Européennes de 2024, alors qu’elle était visée par une polémique pour avoir contre-signé la grâce par la présidence de la République du directeur adjoint d’un foyer pour enfants, condamné pour ne pas avoir dénoncé les agressions sexuelles commises sur des mineurs par son supérieur. Péter Magyar démissionnait lui aussi de ses fonctions dans deux entreprises publiques et de son poste d’administrateur de la banque MBH, tout en soutenant son ancienne compagne.

Passant dans l’opposition, il témoignait des appels d’offres biaisés qu’il avait lancés en tant que haut fonctionnaire et dénonçait le contrôle des médias publics observé en tant que membre du cabinet du Premier ministre. Quelques semaines plus tard, il révélait un enregistrement dans lequel son ex-épouse attestait du rôle du cabinet d’Orbán dans la corruption du vice-ministre de la Justice, accusé d’avoir reçu des pots-de-vin de la part du président de la Chambre des huissiers de justice. Judit Varga ripostait en accusant Péter Magyar de violences conjugales et déclarait avoir tenu ces propos sous la menace.

Peu avant les élections européennes de juin 2024, Péter Magyar échangeait avec les différents partis politiques d’opposition avant de finalement rejoindre Tisza, organisation de la droite libérale jusqu’alors confidentielle, qu’il est arrivé à mettre à son service en vue des législatives de 2026. Si Magyar n’a pas intégré les autres mouvements d’opposition à sa longue campagne et ne leur a proposé aucun accord électoral, il a réussi à rallier leurs électeurs en tablant sur une campagne de longue durée, sur la pression du vote utile ainsi que sur le discrédit de la social-démocratie. Son électorat regroupe beaucoup de jeunes, de personnes diplômées, de membres des classes moyennes, d’habitants des grandes villes. Les députés du mouvement sont majoritairement des chefs d’entreprise, des médecins ou des avocats.

Une Hongrie « nationale, souveraine et bourgeoise »

L’objectif affiché de longue date par Orbán, celui d’une « Hongrie nationale, souveraine et bourgeoise », est partagé par Magyar, dont la critique se concentre sur le fait que cette formule a servi à masquer la captation des richesses par une poignée de familles. Selon le responsable d’Amnesty International, « avec Magyar, il s’agit de faire la même chose que le Fidesz mais sans la corruption, sans la propagande et sans les dérives. »

Bien que le nouveau Parlement ait pu adopter quelques mesures sociales comme la baisse de 20 % à 5 % de la TVA sur le bois de chauffage ou l’augmentation des allocations pour les enfants en bas âge, la majorité des réformes votées consistent pour l’instant à écarter les figures de l’ancien régime. Péter Magyar affirme détenir une liste des hauts fonctionnaires les plus compromis dans le système de corruption. Si certains ont quitté leurs fonctions, comme des membres de la Cour constitutionnelle, d’autres sont encore en poste. C’est par exemple le cas du président de la Cour suprême.

Aussi, la loi interdit désormais d’occuper le poste de Premier ministre pendant plus de huit ans et de siéger comme député au-delà de trois mandats, ce qui empêcherait Viktor Orbán d’occuper de nouveau ces postes. L’ancien président de la République, Tamás Sulyok, proche de l’ancien Premier ministre, a lui aussi été remplacé à la suite d’un vote du Parlement. La manifestation appelée par le Fidesz en protestation a peu mobilisé. Orbán a quant à lui passé l’été à l’étranger, notamment aux États-Unis. Ne disposant plus des budgets de l’État hongrois, il aurait tenté de trouver auprès de Trump une nouvelle source de financement pour divers réseaux d’extrême droite.

Alors que les actifs des institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche avaient été transférés à des fondations privées, dont les administrateurs étaient nommés dans le cadre du système Fidesz, les propriétaires d’une trentaine de structures viennent d’être expropriés et de voir leurs activités reprises en main par le gouvernement. 21 universités publiques ont aussi été réintégrées par l’État. Selon l’Office de recouvrement et de protection des biens, instance nouvellement créée pour effectuer un audit de la corruption et du favoritisme ainsi que pour retrouver les biens volés, dissimulés ou détournés, l’État pourrait récupérer entre 55 et 165 milliards d’euros.

Pourtant, alors que des expropriations ont eu lieu et que les dirigeants des entreprises publiques ont en majorité été démis de leurs fonctions, ce n’est pas le cas de la quasi-totalité des personnes à la tête des entreprises privées qui se sont enrichies avec l’argent de l’État. Comme l’expliquait Áron Demeter dans les bureaux d’Amnesty International en août dernier, « c’est maintenant une lutte, et nous allons voir si toutes les personnes qui ont fait fructifier leurs affaires grâce au gouvernement d’Orbán vont subir le changement de gouvernement ou si elles vont s’en sortir. Pour l’instant, la plupart d’entre elles sont encore là. » Plus globalement, les structures de l’économie, les lieux d’accumulation du capital et le manque de protection des travailleurs restent inchangés. Une réforme du code du travail votée sous Orbán autorise par exemple les employeurs à imposer la réalisation d’heures supplémentaires à leurs employés tout en ajournant de trois ans leur paiement. En outre, la constitution hongroise sanctuarise un taux unique d’imposition, quel que soit le niveau de revenus. Péter Magyar a affirmé plusieurs fois son refus d’un impôt progressif. Il envisage même de baisser le taux unique d‘imposition de 16 % à 9 % grâce à l’argent récupéré via la lutte contre la corruption, qui permettra par ailleurs à la Hongrie d’avoir de nouveau accès aux subventions européennes dont elle était privée suite aux nombreux détournements.

Péter Magyar, ni homophobe… ni soutien des luttes LGBT

Les lois anti-LGBT font partie des mesures laissées par Orbán que Magyar et sa majorité n’ont pour l’instant pas prévu d’abroger. La Constitution de 2012 définit le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme. Un amendement postérieur insiste sur le fait qu’il n’existe que deux sexes, et une loi votée en 2020 supprime la possibilité de changer de genre à l’état civil. Au comptoir du Ministry of Freedom, club LGBT friendly et organisateur de soirées BDSM, mes interlocuteurs ironisent sur le fait que József Szájer, ancien député européen et co-rédacteur de la Constitution, a participé en Belgique à des soirées chemsex entre hommes pendant les restrictions liées à la pandémie de Covid.

József Szájer, député européen de 2004 à 2020 et co-rédacteur de la constitution hongroise

Au Gólya Presszó, bar culturel et salle de concert sous forme coopérative, j’échange avec une femme d’une cinquantaine d’années, Hongroise vivant à New York depuis vingt ans. TV Moms, groupe de grunge new-yorkais, jouera ce soir après une première partie assurée par Wheelbite, formation punk locale. Plutôt amatrice de jazz, elle est venue vérifier que les lieux alternatifs existent encore après plus d’une décennie d’extrême droite et la gentrification accélérée du huitième arrondissement où nous nous trouvons. Sur les murs du bar, les drapeaux et les tags en soutien aux peuples palestinien et kurde sont là pour nous rassurer. Lorsque je la questionne sur le bilan d’Orbán, elle l’oppose à l’ambiance de liberté qu’elle a sentie dans les années 90. Peu après la chute du mur et l’effondrement de l’URSS, la faiblesse de l’État pouvait permettre aux minorités d’identifier des brèches dans lesquelles s’engouffrer. Sans que les procédures soient encadrées et les droits officiellement garantis, il était possible de modifier le sexe mentionné à l’état civil sur simple demande. De ce fait, la Hongrie pouvait attirer des personnes trans en quête d’autonomie.

Terrasse du Gólya Presszó à Budapest (source : Spotted by locals)

En 2021, Orbán a copié dans le contexte hongrois la loi instaurée par Poutine en 2012 contre la « propagande LGBT ». Sous couvert de protection des mineurs, la représentation ou l’évocation de l’homosexualité ou des minorités de genre est prohibée dans l’espace public. Les œuvres qui mettent en scène des homosexuels ou des transgenres doivent être commercialisées sous blister et ne peuvent être vendues à moins de 200 mètres d’une école ou d’une église.

Bien que Péter Magyar ait pu tenir quelques propos sympathiques à l’endroit des minorités sexuelles, aucune abrogation des dispositions discriminatoires n’est prévue pour l’instant. Les prides sont désormais autorisées au cas par cas, bien que la loi permettant de les interdire soit encore en vigueur. « On a déjà demandé l’abrogation de ces mesures à des dizaines de reprises », signale le représentant d’Amnesty International. Lors des différentes campagnes électorales, Magyar, qui s’apprêtait à devenir Premier ministre en s’adressant aussi aux déçus de l’orbánisme, s’est contenté d’observer les associations et la mairie de Budapest soutenir la cause LGBT.

Les associations de défense des droits humains, tout en s’associant aux mobilisations LGBT et en défendant l’égalité des droits, sont particulièrement prudentes dans leurs expressions. Quand ils s’expriment sur les discriminations qui visent les homosexuels, le plus souvent, les représentants de l’Union hongroise pour les libertés civiles (n, une ONG de défense des droits humains proche d’Amnesty International), préfèrent mentionner les « droits civiques » de l’ensemble de la population. Áron Demeter le précise : les campagnes d’Amnesty International sont sensiblement différentes en Hongrie : « Quand d’autres ONG en Europe vont donner la parole à des gens qui disent que les discriminations leur nuisent en tant que personne LGBT, on va quant à nous plutôt mettre en avant la famille, les amis, les collègues, qui vont expliquer que ce que fait l’État blesse quelqu’un de leur cercle proche. »

Politique familiale et natalisme

Au pouvoir, Viktor Orbán a su articuler attaques contre les minorités et discours de défense de la famille. « Sauf pour les familles rommes, évidemment », précise Áron Demeter. À maintes reprises, du fait d’une politique nataliste affichée, le leader du Fidesz s’est dépeint comme le plus grand soutien des femmes parmi les chefs d’État européens. Ainsi, depuis 2019, toute femme qui a élevé quatre enfants est exemptée à vie de l’impôt sur le revenu et les prêts de 30 000 euros aux couples mariés n’ont plus à être remboursés à partir de la naissance du troisième enfant. En France, le programme du Rassemblement National s’inspire de cette mesure, prévoyant de soutenir l’achat immobilier d’un jeune couple par l’octroi d’un prêt à taux zéro pouvant aller jusqu’à 100 000 euros, et de transformer en don le capital restant dû dès la naissance du troisième enfant. Orbán a par ailleurs rendu plus difficile l’accès à l’IVG. En plus de consulter un médecin, la femme qui souhaite avorter doit aujourd’hui se rendre chez un travailleur social qui tentera de l’en dissuader et écouter le battement de cœur de l’embryon ou du fœtus.

Malgré toutes ces mesures, la démographie hongroise est en chute libre. Conjuguée à l’émigration de nombreux jeunes (souvent vers l’Allemagne), la situation a conduit le pouvoir à recourir à l’immigration de travail. La loi hongroise rend impossible les demandes d’asile, empêche l’octroi de titres de séjour de longue durée aux travailleurs immigrés et interdit le regroupement familial. Elle considère en revanche qu’il existe des « travailleurs invités ». Ces personnes venues en majorité d’Asie vivent généralement dans des foyers et ne bénéficient ni de protection sociale ni d’accès à un système de soins. La précarité de leur statut et la faiblesse de leurs salaires sont une source de profit pour les dirigeants d’entreprises, souvent affiliés à l’État. Les « invités » qui ne travaillent pas comme livreurs sont généralement employés dans des usines chinoises et sud-coréennes de production de batteries. Compte tenu de l’absence de mesures sanitaires et écologiques encadrant cette industrie, l’emploi de travailleurs étrangers s’explique aussi par le fait que de nombreux travailleurs hongrois, craignant pour leur vie, refusent d’occuper de tels postes.

D’Orbán à Magyar, la politique anti-immigrés reste inchangée

Áron Demeter considère que Viktor Orbán a été au début de l’année 2015 « le premier politicien en Europe à percevoir l’intérêt politique de l’exploitation de la haine contre les demandeurs d’asile. Après le massacre de Charlie Hebdo, il a rapidement appelé à empêcher l’arrivée de musulmans en Europe, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, mais aussi en considérant que des non-chrétiens ne pouvaient pas vivre en Europe. Il a énormément capitalisé sur la peur d’un changement culturel. »

À l’été 2016, l’arrivée de réfugiés, venus majoritairement de Syrie et d’Afghanistan, qui rejoindront finalement l’Allemagne, a permis au gouvernement de franchir une étape dans le déploiement de discours et de pratiques xénophobes. Dès l’automne suivant, la frontière avec la Serbie était physiquement fermée et des barbelés posés. La Hongrie a mis en place des « zones de transit », sortes de prisons à ciel ouvert où les migrants sont détenus pendant des mois ou des années. La Cour européenne des droits de l’Homme décrit ces endroits comme des lieux de torture où les détenus manquent de nourriture et n’ont pas accès aux soins. Des peines de prison sont par ailleurs prévues pour le franchissement illégal de la frontière comme pour toute assistance aux réfugiés.

Entre 2016 et 2017, des rapports et enquêtes d’ONG ont attesté que la police et les gardes-frontières hongrois, parfois avec l’aide de ceux de l’agence européenne Frontex, procédaient à des tabassages et des refoulements sauvages. En dehors de toute procédure légale, des personnes sont renvoyées en Serbie, sans considération du pays d’où elles arrivent. Depuis 2021, seules les ambassades de Hongrie à Belgrade et à Kiev peuvent recevoir une demande d’asile. Cette politique migratoire ne montre « pas de changement majeur sur la question de l’asile depuis la victoire de Péter Magyar » observe Demeter : « Ce n’est pas un énoncé très populaire y compris dans nos cercles, mais la Hongrie n’accepte toujours aucun réfugié, nous sommes très loin d’avoir un système d’asile fonctionnel et aucune figure politique de premier plan ne questionne cela. La différence se limite au fait que Péter Magyar ne tient pas de propos ouvertement racistes et n’appelle pas à la haine ». Il relève également que la politique menée par l’État vis-à-vis des réfugiés ukrainiens est « plus humaine, ce qui montre que le traitement institutionnel ne découle pas seulement de la situation administrative, mais aussi de la distance entre les pays, de la culture et, disons-le, de la couleur de peau ».

On aperçoit parfois des « travailleurs invités », dans le centre, roulant à vélo, vêtus d’une veste d’Uber Eats, ou en périphérie de la ville, à proximité du stade de football du MTK Budapest, exténués, attendant près des bicoques délabrées ou devant les foyers de travailleurs. Difficile d’envisager une lutte pour la défense de leurs droits : là comme ailleurs, les obstacles sont multiples – précarité du statut, barrière de la langue et pauvreté qui empêche de fréquenter la majorité des lieux de sociabilisation. Áron Demeter mentionne toutefois les tentatives syndicales ou politiques autour des usines de production de batteries, notamment celle de Szikra (« L’Étincelle »), principal mouvement de la gauche radicale hongroise.

(source : Szikra)

Szikra : une gauche radicale issue des luttes

Le 29 août, à l’occasion de la fête de l’organisation de gauche, je rencontre Lella Arany, membre de la direction du mouvement. Nous échangeons peu avant le concert de Kale Lulugyi, groupe de flamenco lié aux cultures gitanes. Szikra regroupe aujourd’hui 200 militants actifs et plus d’un millier de soutiens et de sympathisants qui se joignent ponctuellement aux initiatives. Le mouvement s’appuie aussi dans ses campagnes sur d’autres structures existantes, associatives ou syndicales. L’organisation est née en 2020 dans le sillage de « Free Budapest », initiative de lutte contre la gentrification et pour le droit au logement. Szikra prône l’organisation à la base, à partir des problèmes quotidiens auxquels font face les travailleurs. En 2022, András Jámbor, membre du mouvement, a réussi l’exploit d’être élu député dans la sixième circonscription de Budapest après avoir gagné la primaire de l’opposition à Orbán. Au cours de son mandat, il a annoncé son souhait de ne pas se représenter pour se concentrer de nouveau sur la construction d’initiatives militantes et de luttes sur le terrain.

En avril dernier, l’élection législative ne comportant qu’un seul tour, Szikra a préféré ne pas présenter d’autre candidat pour ne pas disperser les voix de l’opposition à Orbán. Lella Arany note par ailleurs que le candidat investi par Tisza dans cette circonscription n’apparaissait pas comme un repoussoir absolu pour la gauche : « notre discours a consisté à expliquer qu’on ne choisissait pas un gouvernement dans lequel placer notre confiance, mais celui contre qui on allait lutter. Nous faisons le pari que la situation ouverte par l’arrivée au pouvoir de Magyar est plus favorable aux luttes des travailleurs. » Elle considère pour autant qu’attendre que Péter Magyar défende des mesures sociales ou environnementales serait une erreur. Le Premier ministre s’en tient pour l’heure à des déclarations vagues, il se présente d’une part comme un dirigeant politique volontariste et d’autre part, dès lors qu’on évoque la moindre mesure de progrès social, renvoie vers l’avis des « experts » et l’étude des « conditions de faisabilité ».

Parmi les luttes menées ces six derniers mois, Lella Arany mentionne l’intervention des militants de son organisation en soutien à des travailleurs en grève de la faim pour obtenir le paiement de leurs derniers mois de salaire dans le contexte de la fermeture de leur usine. Cette lutte a été victorieuse en juin. Szikra appuie aussi, par ses expressions publiques et ses manifestations, la parole des travailleurs des usines de production de batteries ainsi que celle des habitants du village inquiets des nuisances environnementales.

Les multinationales implantées en Hongrie ont généralement été attirées par les exonérations fiscales, l’absence de contrôle étatique sur les conditions de production, les menaces de l’État contre les opposants et sa tolérance pour la répression patronale contre les tentatives de créer un syndicat. En 2019, les habitants de Göd avaient élu un maire issu de l’opposition pour protester contre l’implantation de Samsung. En représailles, l’État avait soustrait la zone industrielle à la commune, la privant à la fois des taxes payées par l’entreprise et des possibilités de contrôle de ses activités. Sous pression, les habitants de la ville ont élu en 2024 un nouveau maire, soutenu par le Fidesz. Récemment, des enquêtes journalistiques ont révélé que l’État avait fermé les yeux sur le fait que l’usine Samsung de Göd intoxiquait ses employés en les exposant à des substances cancérogènes, à des taux 500 fois supérieurs au seuil légal.

Dans les prochains mois, Szikra entend peser sur la réécriture de la Constitution. Le mouvement espère notamment arracher une reconnaissance pleine et entière du droit de grève, aujourd’hui très restreint. Les principales grèves d’ampleur de ces dernières années ont eu lieu dans les grandes usines de fabrication d’automobiles allemandes et chez les professeurs, qui ont été l’objet d’une répression administrative brutale.

Impôt progressif et lutte contre la gentrification

La fête organisée par Szikra réunit en cette fin d’été une centaine de personnes de tous âges. C’est évidemment l’occasion de mettre en avant les mesures défendues par l’organisation. Depuis plusieurs années, Szikra mène campagne pour en finir avec le taux d’impôt unique et le remplacer par un impôt à plusieurs tranches, auquel s’ajouterait une taxe sur la fortune des milliardaires. Cette campagne a rencontré un écho important ces dernières années, malgré la répression de ses militants sous Orbán. Dans le cadre de la procédure judiciaire contre les antifascistes qui se sont opposés en 2023 à la marche néo-nazie qui commémorait le combat commun de soldats hongrois, de membres de la Wehrmacht et des Waffen-SS, une militante de Szikra a ainsi été détenue pendant plus de deux semaines.

À la discussion sur le régime d’imposition succède un débat relatif aux luttes contre l’augmentation du coût du logement à Budapest. Dans la capitale, le processus de gentrification a commencé au début des années 2000, la saturation du quartier d’affaires du cinquième arrondissement orientant le marché vers le centre historique, rempli d’habitations construites au XIXᵉ siècle et jamais rénovées. À la tribune, le maire centriste du sixième arrondissement, où est situé l’Opéra, défend sa mesure d’interdiction des locations en Airbnb pour remettre les appartements à disposition des Budapestois. Les processus de rénovation urbaine soutenus par Orbán et par ses proches, pour certains à la tête d’entreprises du BTP, ont consisté à détruire et réhabiliter des appartements grâce aux fonds européens destinés aux quartiers en difficulté, entraînant de nombreuses expulsions locatives liées à l’augmentation des loyers. Le statut légal des habitations a aussi changé, des logements sociaux devenant des « locations conventionnées ». Les loyers ne sont plus encadrés en fonction des besoins sociaux mais fixés à partir des prix du marché, les bailleurs facturant aux habitants des coûts de rénovation déjà financés par l’Union européenne. C’est dans ces quartiers qu’est née Szikra, au cœur de la lutte contre l’augmentation du coût du logement.

Géopolitique à Budapest

Sur les questions internationales, probablement du fait de la position géographique de la Hongrie autant que du fait de leur opposition à la proximité d’Orbán avec Poutine, les militants de Szikra ont adopté des positions sensiblement différentes de celles des mouvements de gauche radicale en Europe de l’Ouest. Le mouvement est membre de l’Alliance de la gauche verte d’Europe centrale et orientale aux côtés d’organisations tchèque, roumaine, lituanienne, polonaise et ukrainienne. Dans sa déclaration fondatrice de janvier 2024, l’alliance insiste sur la nécessité de défendre « l’intégration européenne » dans le cadre d’une « Europe sociale et démocratique », dont la mesure fait plus écho aux promesses de la social-démocratie qu’au vocabulaire des luttes contre le capitalisme. La coalition définit « la lutte contre l’agression russe, qui détruit l’Ukraine et constitue une menace pour l’ensemble de la région » comme « l’une [de ses] principales priorités », sans critiquer le réarmement de tous côtés et les menaces d’une guerre généralisée. Moins déstabilisant pour les sympathisants de la gauche radicale d’Europe de l’Ouest, ces dernières années, Szikra a dénoncé le génocide à Gaza et s’est opposé à la visite de Netanyahou en Hongrie ainsi qu’au soutien d’Orbán au « Conseil de la paix » de Donald Trump.

Viktor Orbán et Donald Trump à la Maison Blanche en 2025 (source : Wikipédia)

Si Péter Magyar se montre plus nuancé dans ses propos que son prédécesseur, sa politique internationale s’annonce, là aussi, d’une relative continuité. La nouvelle ministre des Affaires étrangères, Anita Orbán (sans lien de parenté avec l’ancien Premier ministre), est comme Magyar une ancienne membre du Fidesz. « Péter Magyar n’aime pas autant Poutine que ne le faisait Orbán« , remarque Aron Déméter : « Il n’appuiera pas non plus Israël de façon si forte. Cela dit, même s’il ne les décrira pas comme ses meilleurs amis ou qu’il n’aura pas de loyauté à tout prix, il ne soutiendra pas réellement les Ukrainiens et il n’entrera pas en conflit avec Netanyahou, d’autant plus que la majorité des Hongrois sont pro-israéliens. »  Le responsable d’Amnesty International revient sur le fait que les manifestations de soutien au peuple palestinien ont été interdites à partir d’octobre 2023 sous prétexte de lutte contre la menace terroriste. Le 21 août dernier, un rassemblement de plusieurs dizaines de personnes a pourtant pu se tenir en solidarité avec le docteur Hussam Abu Safiya, directeur d’hôpital gazaoui détenu et torturé par Israël pour avoir ignoré les ordres d’évacuation et continué de soigner ses patients. L’absence d’interdiction d’une manifestation initiée par des Palestiniens de Budapest a déclenché l’indignation des médias proches du Fidesz.

Rencontre avec des supporters israéliens « de gauche »

Moins d’une semaine plus tard, dans la rue, dans des cafés ou au musée, je croise à plusieurs reprises des supporters du club de football de l’Hapoël Tel Aviv, dont les matchs d’Europa League sont délocalisés en Hongrie pour des raisons de sécurité. La réputation de ces supporters les situe à gauche, contrairement à leurs rivaux du Maccabi Tel Aviv qui, en novembre 2024, agressaient des habitants d’Amsterdam et défilaient au cri de « Mort aux Arabes ». Les ultras de l’Hapoël collent des autocollants antifascistes dans le centre de Budapest et arborent pour certains des t-shirts sur lesquels les logos de la police israélienne et d’organisations d’extrême droite sont barrés. Le lendemain du match, j’échange avec plusieurs d’entre eux, croisés par hasard au Budapest Jazz Club à la fin d’un concert. L’alcool aidant, je me présente d’emblée comme engagé dans les mouvements de soutien à la cause palestinienne. Ces jeunes hommes très politisés disent batailler au sein du réseau de supporters pour que les ultras de l’Hapoël restent ancrés à gauche. Ils sont opposés au gouvernement israélien, à l’extrême droite et à la police. Quand je note l’absence de l’institution militaire dans cette énumération, tous assument s’apprêter à rejoindre l’armée israélienne et décrivent un État d’Israël encerclé et attaqué par ses voisins. Les objecteurs de conscience sont pour eux « des gens sympas », peu réalistes ou trop radicaux.

(source : Spice of Europe)

Ils voteront bientôt pour le Parti travailliste et regrettent que la majorité des partis « arabes israéliens » ne reconnaissent pas la légitimité du projet d’« un État juif pour les Juifs ». Le Hadash, qui regroupe le Parti communiste israélien et des organisations de Palestiniens citoyens d’Israël, est une coalition « surtout arabe » pour laquelle ils n’imaginent pas voter.  Ils éprouvent plus de sympathie pour Ra’am, mouvement certes conservateur et proche de l’islam politique, mais qui a le mérite de ne pas s’opposer au projet sioniste et d’être prêt à participer à un gouvernement israélien.

Lecteurs quotidiens de Haaretz, ils regrettent la mort de civils palestiniens tout en niant, en dépit de l’amoncellement de preuves, l’existence d’un génocide et même le ciblage intentionnel des civils à Gaza. Ils consentent à regretter que les décisions de bombarder soient parfois prises sans égard pour les personnes situées à proximité des combattants, mais nient que les habitants de Gaza soient visés en tant que tels. Je mentionne les enquêtes et les témoignages des snipers israéliens eux-mêmes, qui attestent du ciblage spécifique des enfants et des femmes enceintes à Gaza, l’organisation intentionnelle de la famine et la destruction des lieux de soin par l’armée de leur pays. Ils regrettent la situation tout en niant l’intentionnalité, rendent le Hamas responsable, me reprochent un discours unilatéral et peinent à prononcer une phrase où ne figure pas le mot « terroriste ».

Puisque selon eux, « la guerre a commencé quand le Hamas s’en est pris à des civils innocents », j’entame un monologue décrivant la bande de Gaza avant le 7 octobre, en précisant que j’y ai séjourné en 2013. Je décris le siège, les pénuries organisées, les bombardements d’infrastructures civiles, les attaques contre les pêcheurs et les paysans pour empêcher l’indépendance des Palestiniens. Après m’avoir laissé prononcer quelques phrases, ils m’interrompent pour insister sur la « menace terroriste ». Je remonte à l’expulsion des Palestiniens quarante ans avant la fondation du Hamas et à l’attaque du Liban en 1982. J’insiste sur le fait que c’est l’invasion du Liban qui entraîna la fondation du Hezbollah, et la colonisation de Gaza et de la Cisjordanie celle du Hamas. Je prends de nombreuses précautions, répète que je comprends leurs angoisses, que je ne cautionne pas la prise pour cible de civils et que je n’ai pas grand-chose à voir avec le projet idéologique de l’islam politique. Ils me renvoient au refus palestinien du « plan de partage », aux opérations des fedayin menées à partir du Liban et considèrent « problématique » mon usage des termes « nettoyage ethnique » et « colonisation ». Cultivés, largement au fait des dates et de nombreux événements, ils listent les différentes attaques contre Israël menées par des groupes palestiniens au cours des décennies, remontent jusqu’au aux émeutes de 1929 contre la colonisation sioniste qu’ils désignent comme un « pogrom ». Parallèlement, ils semblent s’étonner lorsque je mentionne les déclarations de dirigeants israéliens refusant de définir les frontières de leur État, dont David Ben Gourion qui, avant même la reconnaissance d’Israël par l’ONU, exprimait sa volonté de conquérir le plus de territoires possibles et d’en expulser le plus grand nombre de Palestiniens.

Ces jeunes israéliens semblent tiraillés entre leur sensibilité de gauche et la défense d’une position sociale corrélée à l’existence du projet sioniste. Le droit au retour des Palestiniens expulsés et de leurs descendants est selon eux un danger qui remettrait en cause les équilibres démographiques. Ils ne comprennent pas que le statut de réfugié puisse se transmettre d’une génération à l’autre. Je demande au nom de quoi des Juifs de Budapest ou de Paris auraient plus de légitimité à venir habiter en Palestine que ceux dont les ascendants en ont été chassés. Alors, ils mentionnent à l’unisson, probablement comme leurs parents quelques décennies plus tôt, l’idée que le retour des réfugiés pourrait avoir lieu au sein d’un État palestinien, en paix et en sécurité aux côtés d’Israël. Je réponds que la colonisation et le morcellement du territoire ont enterré le projet. Je rappelle que des mouvements révolutionnaires juifs ont historiquement lutté contre l’antisémitisme et refusé le sionisme, que les Palestiniens ne sont aucunement responsable du génocide des Juifs d’Europe et qu’Israël est défendu par de nombreux antisémites, par exemple dans le pays où nous nous trouvons. Ils en semblent conscients, sans savoir quoi faire de ce constat.

Il est une heure et quatre pintes, la jam session a laissé la place à un dialogue de sourds et mes trois interlocuteurs s’apprêtent à se diriger vers l’aéroport. Ils me demandent de comprendre qu’ils font partie des 10 % les plus à gauche des citoyens israéliens. J’en ai conscience et c’est précisément ce qui m’inquiète.

Abstractions ou solidarités concrètes

Ces trois Israéliens, sionistes de gauche selon leurs propres termes, n’ont pas été convaincus par mes arguments. Ils ne l’ont pas été non plus par les faits qui prouvent, a minima, la commission de crimes contre l’humanité par l’armée israélienne. Quelques jours plus tôt, j’interrogeais Áron Demeter quant à la stratégie d’Amnesty International, qui répertorie les violations des droits humains et défend l’État de droit dans un monde où il n’est plus la norme. Il m’expliquait que l’approche adoptée par Amnesty International en Hongrie est différente de celle suivie dans d’autres pays. « On ne peut pas utiliser le même langage aujourd’hui que lors des 50 ou 60 dernières années », poursuivait-il. « Ce n’est pas suffisant de dire que Trump viole les droits humains, puisqu’il l’assume. Aussi, les conventions internationales  ne sont pas une référence pour le plus grand nombre et elles n’ont pas la même autorité morale qu’auparavant. Nous sommes en majorité des juristes, alors nous pouvons avoir la tentation de considérer qu’on atteindra nos objectifs en répertoriant les entraves aux lois et aux traités. Mais évidemment, pour la plupart des gens, ça n’a aucun sens d’appeler à signer une pétition en disant que Trump et Netanyahou violent la convention sur la prévention du génocide. »

En Hongrie, Amnesty International essaie de s’appuyer sur les réseaux associatifs existants, sur les solidarités déjà présentes et de développer une nouvelle manière de s’exprimer. Áron Demeter cherche à élaborer un discours qui fait écho aux valeurs auxquelles adhère la majorité de la population : « Je crois que la plupart des Hongrois, quelles que soient leurs opinions politiques, sont attachés à deux valeurs centrales. Premièrement, ils se sentent particulièrement liés à leur famille et n’accordent généralement pas leur confiance en dehors du cercle familial proche. Deuxièmement, la préoccupation pour la sécurité est très importante. Quand on aborde la question des droits humains, on essaie donc de parler du fait que des gouvernants entravent la possibilité de vivre sereinement en famille et qu’ils mettent en danger la sécurité des individus, y compris la sécurité financière. » Sans disposer d’informations qui me permettraient d’évaluer l’efficacité de cette stratégie discursive, il faut en noter l’originalité au sein d’une association comme Amnesty International. Et plus largement, garder un œil sur les luttes à venir dans la Hongrie post-Orbán.

02.10.2026 à 16:39

Guillaume ORIGNAC
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Trois saluts Culotté tout de même d’intituler son deuxième long-métrage « Notre salut ». Ironie ou prétention ? Il suffit pourtant de rappeler le mélange de malice et d’innocence propre au cinéma de Marre pour se dire que non, après tout, le titre sait où il nous embarque. Il faut, pour cela, en déplier la signification, qui offre […]
Texte intégral (2495 mots)

Trois saluts

Culotté tout de même d’intituler son deuxième long-métrage « Notre salut ». Ironie ou prétention ? Il suffit pourtant de rappeler le mélange de malice et d’innocence propre au cinéma de Marre pour se dire que non, après tout, le titre sait où il nous embarque. Il faut, pour cela, en déplier la signification, qui offre trois lectures du film. La première, littérale, est celle qui ouvre le récit : un homme débarque dans les salons et couloirs vichyssois aux premiers jours du régime de Vichy . Entre les mains, un exemplaire de son livre, rédigé au début de la guerre, et qui vante les mérites du management pour redresser la France. L’ouvrage s’intitule « Notre salut » et le film ne s’étalera pas dessus, mais on comprendra : ses thèses sur l’efficacité organisationnelle propulseront le héros dans la collaboration. Puis, deuxième sens, au deuxième degré : l’appel pétainiste à collaborer avec la puissance occupante devient le salut personnel de son personnage. L’homme cherche du travail, erre dans les couloirs jusqu’à se faire engager dans l’administration vichyssoise, moitié par conviction, moitié par opportunisme, et se montre en tout point volontaire et motivé.

On ne saura rien de son sort à la Libération, le film préférant s’arrêter avant, sur une promesse d’errance ou de fin sanglante, peu importe. Ne reste, dans les dernières images du film, qu’un personnage tiré d’un roman de Bove, attrapé au col par le néant après avoir caressé des rêves de réussite sous la plus crapuleuse des lumières. Et puis, enfin, troisième lecture qui nous concerne directement : le film de Marre est peut-être bien notre salut, à nous, après l’indigestion de plomb et de fond de teint blafard provoquée par Les Rayons et les Ombres, sorti quelques mois auparavant. Si l’on ajoute au film de Giannoli le diptyque patriopatapouf sur de Gaulle, nous voilà servis en rations d’anciens combattants. Du bon ou du mauvais côté de l’histoire, ces deux derniers films nous ont offert une lecture stéréotypée des évènements : chez les résistants, le plastron droit et l’allure fière, les fenêtres grandes ouvertes sur l’aventure de l’âme et du corps ; chez les collabos, la tremblante du mouton, la voix qui se fêle, champagne et partouze derrière les rideaux tirés. Enfer du film en costume, enfer de la franchouillardise et de ses ballets de grimaces.

Théorème du film en costume

Face à ces sons et lumières, Marre semble la jouer plus modeste. Son film reste entièrement collé aux basques de son personnage, qui déambule sans fièvre dans la grande histoire pour faire exister la sienne. Un fil anonyme tiré de la propre vie de l’arrière-grand-père du cinéaste, Henri Marre, pétainiste grisâtre joué par un Swann Arlaud endimanché pour tenir ses ambitions, mais au regard traversé d’un grand vide. Le cinéaste a donc ouvert les malles du grenier familial, tiré quelques exemplaires d’un livre et des liasses de courrier pour composer une partition neuve sur la période. Car derrière sa façade de réalisme à ras de tampons administratifs, le film résout tranquillement le théorème du film en costume, énoncé par Daney dans sa critique d’Uranus, le film de Claude Berri. Rappelons-en le principe : dans une scène, Danièle Lebrun feuilletait un magazine Cinémonde. Un vrai magazine d’époque, faisait remarquer Daney, une « pièce de collection aux pages lissées et au papier jauni ». Soit, donc, le vieux pour dire l’ancien. D’où cette formule lapidaire : « quand le passé devient à ce point décoratif, c’est qu’il a cessé de travailler notre présent ».

Formule qui va d’ailleurs comme un gant aux images du film de Giannoli, par sa manière d’affirmer faire du sale alors que tout sent le savon. On prédit que sa brocante pétainiste lui vaudra le César des meilleurs costumes sinon du meilleur Cinémonde. Daney avait, lui, une autre solution à offrir : tout mettre au propre pour que ça ressorte sale. Il suffisait de glisser un fac-similé tout neuf du Cinémonde dans les mains de Danièle Lebrun. Pour son personnage, le numéro venait de paraître. « Grâce à ce détail infime, écrivait-il, on aurait eu, pendant une ou deux secondes, le sentiment du présent de 1945. C’est-à-dire l’histoire sans majuscule, aléatoire. »

Belle idée que cette histoire aléatoire, où tout vaque au fil de l’eau sans la connaissance de ce que nous savons de la suite. Belle idée qui sied parfaitement au film de Marre, qui, pourtant, ne joue pas tout à fait la carte du neuf, ni du vieillot. Laquelle alors ?

Le neuf n’est pas le présent

Pour le comprendre, il faut déjà entendre ce que veut dire le neuf dans un film en costume. Prenons le film de Jonathan Glazer, quand il filmait la vie domestique d’un chef de camp nazi dans The Zone of Interest. Le film avançait comme un montage d’images de vidéosurveillance, à la profondeur de champ infinie et aux couleurs pastel. Une coupe franche venait suturer ce passé au présent d’Auschwitz, sous le même regard d’une neutralité clinique. Mais cette netteté produisait moins une sensation du présent qu’une projection du futur : une forme d’hyperréalisme des formes qui faisait du monde nazi non pas un présent reconduit, mais un avenir attendu. Rien de surprenant chez Glazer, dont le cinéma semble toujours dériver vers la science-fiction, qu’il filme le deuil d’une femme, la découverte de la sexualité ou la glaciation horrifique de toute déshumanisation. Transportées au cinéma, les images sorties des caméras vidéo d’aujourd’hui ont l’air d’être celles de demain.

C’est que le présent vécu au cinéma se nourrit d’une autre familiarité : celle des images que nous fabriquons nous-mêmes. Avant-hier le super 8, hier le Hi8 et la MiniDV, aujourd’hui les séquences tournées au téléphone. Des images dont nous reconnaissons la matière parce qu’elle appartient à nos vies. Précisément celles qu’employait Marre dans son court-métrage D’un château l’autre tourné pendant la campagne présidentielle de 2017.

Un film situé dans les années de la collaboration pose un autre problème : comment filmer sans donner le sentiment d’une archive, ni céder à cette fausse transparence naturaliste ? Dès les premières séquences, Marre va cueillir ce monde ancien dans une texture photographique et granuleuse. Souvenirs de pellicules, souvenirs des photographies prises au flash comme si Nan Goldin avait traîné son œil dans les soirées vichyssoises. Et puis, dès la première séquence, une chanson d’Alphaville qui surgit dans le salon lambrissé d’un appartement d’époque. L’anachronisme se fait très vite oublier : cette musique, on la connaît, un tube taillé dans les années 80 du turbolibéralisme et dont le succès ne s’est jamais démenti depuis dans les fêtes d’école de commerce ou de Sciences Po. Le réalisme de Marre est un réalisme fondé sur les souvenirs et les affects. La texture des images et la chanson font communiquer des époques que la reconstitution tient habituellement à distance. Un pied dans le passé, l’autre dans nos souvenirs, et tout le corps se trouve dans le présent. Rien d’étonnant à ce qu’il cite la série américaine The Office parmi ses influences : cette comédie de bureau empruntait aussi les formes du documentaire pour saisir ses figures extravagantes dans la vie ordinaire.

Nan Goldin, Nan on Brian’s lap, Nan’s birthday (New York City, 1981)

L’ordinaire des temps horrifiques

Cet irremplaçable sentiment de vérité poussé dans les terres de l’ordinaire finit par produire les scènes les plus stupéfiantes sur la période. On n’a jamais vu de nazis comme ceux de Marre au cinéma. Un nazi, jusqu’ici, c’était toujours un homme à la sale tête fermée de toute part, engoncé dans d’épais manteaux gris et parlant allemand comme on le crie. Chez Marre, rien de tout cela : deux rieurs débonnaires, alléchés par une tarte aux pommes sous un soleil renoirien. Première nouvelle : il peut faire beau quand on filme des nazis. Deuxième : la scène peut ressembler à nos vacances chez papi et mamie, avec des becs sucrés et des parfums d’aubépines. Ce qui n’empêche pas nos deux officiers de discuter avec le petit fonctionnaire pour envoyer des gens au STO, ou dans les camps. C’est la Shoah en partie de campagne, comme elle a dû l’être : Marre décape d’un coup des décennies de clichés pour raconter la collaboration comme une négociation au jour le jour. Autant dire la vie de bureau ordinaire. Rien que pour cela, il aura déjà notre salut.

Notre salut d’Emmanuel Marre

Mais son cinéma ne se réduit pas à la qualité d’une antenne judicieusement tournée vers les ondes d’un pur présent. De film en film, Marre creuse la même obsession : la lente descente de ses personnages au fond de la solitude. Visage perdu dans la foule, silhouette calée contre un mur, regard porté dans le dos des grappes humaines : l’œuvre de Marre est le chant mémoriel des mal-logés de l’existence humaine, le roman sec des figures solitaires qui tentent le pire pour se sauver d’elles-mêmes, de leur tristesse et de leur empêchement. Henri Marre, son arrière-grand-père, devait donc être le premier d’une lignée d’êtres perdus et esseulés, retrouvé au fond d’une malle familiale.

De cette malle, son arrière-petit-fils a fait une œuvre pénétrante sur la disparition des hommes dans la foule. Avec elle, il a fait un film sur la bêtise et la veulerie, sur la lâcheté au jour le jour qui mène à la catastrophe. Son Henri Marre, ainsi, ne voit plus sa femme. Ou plutôt, il ne la voit qu’à distance, protégé, par les mots, d’un rapport humain véritable, à travers les lettres qu’ils s’échangent. Quand elle finit par le rejoindre, il cesse tout à fait de la regarder. Il voit autre chose : le silence et la solitude jusqu’au dépérissement qu’il finira par trouver. C’est là le motif central d’un film qui raconte comment vient aussi le fascisme : pas sur un « boum« , mais sur un murmure.

29.09.2026 à 12:17

Manuel CERVERA-MARZAL
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À huit mois de l’élection présidentielle, la plupart des sondeurs et des éditorialistes s’interrogent : qui accompagnera Marine Le Pen au second tour ? Édouard Philippe, longtemps présenté comme le mieux placé, semble s’essouffler. Gabriel Attal ne parvient pas, pour l’instant, à récupérer la majorité de l’électorat macroniste. Raphaël Glucksmann espère profiter de cet affaiblissement mais reste […]
Texte intégral (2111 mots)

À huit mois de l’élection présidentielle, la plupart des sondeurs et des éditorialistes s’interrogent : qui accompagnera Marine Le Pen au second tour ? Édouard Philippe, longtemps présenté comme le mieux placé, semble s’essouffler. Gabriel Attal ne parvient pas, pour l’instant, à récupérer la majorité de l’électorat macroniste. Raphaël Glucksmann espère profiter de cet affaiblissement mais reste devancé, dans la plupart des enquêtes, par Jean-Luc Mélenchon, désormais crédité de 20% des intentions de vote. Les commentateurs autorisés scrutent donc les écarts et spéculent sur les effets du vote utile. À force de regarder les candidats séparément, ils passent cependant à côté de l’information la plus étonnante contenue dans les derniers sondages : la gauche, prise dans son ensemble, n’a jamais été aussi haute depuis dix ans.

Le chiffre apparaît dans le baromètre Ifop-Fiducial réalisé le 24 août dernier. L’institut a testé sept configurations, en raison des incertitudes pesant sur plusieurs candidats. Dans les scénarios où Mélenchon, Glucksmann, Roussel et Tondelier se présenteraient toustes les 4, le total de la gauche oscille entre 38 et 42%. Ce score est confirmé par le sondage Cluster 17 pour Politico du 24 septembre. Il s’agit d’un étiage anormalement élevé.

La gauche n’a jamais été aussi haute depuis 10 ans

Pour en prendre la mesure, j’ai examiné les séries de sondages de premier tour compilées pour les trois dernières élections présidentielles, celles de 2017, 2022 et 2027. La comparaison doit être menée avec précaution. L’offre électorale n’est pas la même, certains instituts testent plusieurs scénarios et il convient évidemment de ne pas additionner deux hypothèses incompatibles. J’ai donc retenu, dans chaque configuration, l’ensemble des candidatures situées à gauche du macronisme : extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, communistes, écologistes, Parti socialiste et ses alliés. Je n’ai pas compté Emmanuel Macron parmi les candidats de gauche en 2017, même si une partie de la presse et certains électeurs le percevaient alors encore comme tel.

À partir de là, un constat émerge : on ne trouve, dans les séries publiées depuis 2016, aucun sondage où le total de la gauche atteigne le niveau observé aujourd’hui. Au printemps 2016, au moment où François Hollande, Jean-Luc Mélenchon et les écologistes disposaient chacun d’un espace électoral significatif, certaines configurations approchaient les 35%. Ainsi, dans une enquête BVA de juin 2016, selon le candidat de droite testé, Arthaud, Poutou, Mélenchon, Duflot et Hollande totalisaient entre 33 et 35%. Après la primaire socialiste de 2017, la remontée de Benoît Hamon a brièvement permis à la gauche de retrouver une trentaine de points, mais jamais quarante.

MomentNiveau de la gauche
Printemps 2016, parmi les configurations les plus favorablesautour de 35%
Premier tour de 201727,7%
Premier tour de 202231,9%
Ifop, 24-25 août 2026, scénario Édouard Philippe36%
Ifop, 24-25 août 2026, scénario Bruno Le Maire42 %
Cluster 17, 24 septembre 202640%

Quid de la présidentielle de 2022 ? La gauche y présentait une profusion de candidats : Mélenchon, Jadot, Hidalgo, Roussel, Poutou, Arthaud et, pendant une partie de la campagne, Christiane Taubira. Cette abondance de l’offre n’a pas produit de poussée de l’électorat de gauche. Fin janvier 2022, lorsque sept candidatures de gauche étaient simultanément testées, leur addition se situait sous les 30%. Au cours des dernières semaines, lorsque Mélenchon progressa fortement, le total augmenta peu, car ses gains s’accompagnaient du recul des autres candidats de gauche. Le 8 avril, deux jours avant le vote, Ipsos donnait par exemple Mélenchon à 17,5%, Jadot à 5%, Roussel à 3%, Hidalgo à 2%, Poutou à 1% et Arthaud à 0,5%, soit 29% au total. Au soir du premier tour, Mélenchon fit mieux qu’annoncé et l’ensemble de ces candidatures atteignit finalement 31,94%. Ce niveau constituait un redressement de 4 points par rapport à 2017. Il reste néanmoins dix points en dessous des 42% mesurés en cet fin d’été 2026 par l’Ifop.

Cette fois, Mélenchon ne déshabille pas le reste de la gauche

Le plus intéressant, dans la percée sondagière actuelle du candidat insoumis, n’est pas la percée elle-même mais ce dont elle résulte. En 2017 comme en 2022, les progressions de Jean-Luc Mélenchon se sont produites tardivement et se sont nourries pour une bonne part du vote utile à gauche. Au printemps 2017, Benoît Hamon s’effondre tandis que Mélenchon décolle ; cinq ans plus tard, le même phénomène se reproduit aux dépens d’Anne Hidalgo, Yannick Jadot et des autres candidats de gauche. La progression de LFI modifiait alors le rapport de forces interne à la gauche, sans augmenter la superficie de la gauche elle-même. Pour le dire autrement, Mélenchon obtenait une part de plus en plus grosse d’un gâteau dont la taille ne variait pas.

Ce mécanisme n’est plus à l’œuvre aujourd’hui. De ce point de vue, la comparaison entre deux enquêtes du même institut est instructive. Les 7-8 juillet, l’Ifop teste une configuration dans laquelle Édouard Philippe est le principal candidat du bloc central : Mélenchon est à 15%, Glucksmann à 9%, Roussel à 3%, Tondelier à 3,5% et Arthaud à 0,5%. Ensemble, ils représentent 31% des intentions de vote. Les 24-25 août, dans une configuration analogue où Édouard Philippe est toujours le candidat central le mieux placé, Mélenchon passe à 17%, Glucksmann à 12%, Roussel reste à 3%, Tondelier est à 3% et Arthaud à 1%. La gauche totalise désormais 36%. En six semaines, elle gagne cinq points – du côté de Cluster 17, sur la même période, la gauche gagne six points. Mélenchon en gagne deux, Glucksmann en gagne trois. La progression du premier ne s’effectue pas au détriment du second. Même les candidatures communiste et écologiste restent stables.

C’est le point décisif. Depuis des années, le débat stratégique à gauche repose sur l’idée implicite que son électorat constitue un stock fixe et que les transferts de voix se font à somme nulle. Si Mélenchon monte, les socialistes baissent ; si Glucksmann progresse, c’est qu’il prend des électeurs à LFI ; si les écologistes retrouvent des couleurs, c’est au détriment de l’un ou de l’autre. De cette représentation découle une obsession compréhensible pour les rapports de forces internes, les primaires, l’unité de la gauche et le fameux risque de « dispersion ». Les sondages actuels dessinent pourtant un scénario différent : plusieurs gauches peuvent progresser simultanément, parce que le périmètre de la gauche recommence à s’élargir. On peut considérer avec raison qu’entre Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann les divergences programmatiques et stratégiques sont immenses. Du point de vue électoral, cela ne change rien : pour la première fois depuis longtemps, leurs électorats ne fonctionnent plus uniquement comme des vases communicants.

Des abstentionnistes et des macronistes qui reprennent le chemin de la gauche

D’où viennent alors ces électeurs supplémentaires ? Il faudrait disposer d’études de flux plus précises pour répondre, et il faut se garder de confondre la comparaison de deux sondages avec une enquête longitudinale. Les données disponibles fournissent néanmoins un indice. Dans son enquête de juillet, Elabe observe que l’essentiel des soutiens de Jean-Luc Mélenchon proviennent de l’électorat du Nouveau Front populaire. Raphaël Glucksmann, lui, mord dans un espace différent : 16% des électeurs d’Ensemble déclarent vouloir voter pour lui. Quelques mois auparavant, Elabe observait déjà que 22% de l’électorat macroniste se tournait vers Glucksmann. Autrement dit, la progression actuelle de la gauche provient à la fois du retour d’électeurs qui l’avaient quittée pour le centre et de citoyens qui s’étaient réfugiés dans l’abstention.

On peut évidemment présenter la séquence actuelle comme une nouvelle guerre des gauches : Mélenchon contre Glucksmann, gauche de rupture contre gauche sociale-démocrate, NFP contre centre gauche. Cette lutte existe et elle sera féroce. Mais elle masque un second mouvement, plus décisif. Lorsque Mélenchon passe de 15 à 20% tandis que Glucksmann passe de 9 à 14%, ce n’est plus la même histoire qu’en 2017 ou en 2022. LFI n’est pas en train de prospérer sur les ruines du reste de la gauche. Son espace électoral se consolide pendant qu’à côté d’elle une autre composante de la gauche récupère des électeurs qui avaient rejoint le macronisme. A mesure que le centre s’érode et que les classes populaires reprennent espoir, la gauche cesse d’être confinée dans le couloir des 25-30 % auquel on la croyait condamnée.

2017-2027 : l’extrême centre, dernier souffle de l’oligarchie

2017 avait précipité l’effondrement simultané du Parti socialiste et des Républicains – les deux partis qui s’étaient partagé le pouvoir depuis les début de la Vème République. Emmanuel Macron avait réussi ce dont rêvaient les centristes depuis des décennies : construire un espace politique suffisamment puissant pour disloquer le clivage gauche-droite. Il avait attiré vers lui une part considérable de l’ancien électorat socialiste, puis agrégé des électeurs venus du centre droit et de la droite libérale. Le face-à-face PS-LR avait laissé place à un système dominé par le centre.

Cette décennie centriste apparaît à présent pour ce qu’elle est : une parenthèse fragile, le dernier souffle d’une oligarchie à l’agonie, dont les différentes fractions (de droite et de gauche) ont fusionné pour tenter de prolonger leur règne de quelques années. Sauver le capitalisme par une union au centre de ses valets politiques – le macronisme en France, la coalition CDU-SPD en Allemagne, le gouvernement technique de Monti en Italie, etc. – est une option qui a échoué. Pris en étau entre des intérêts antagoniques, les dirigeants d’extrême centre n’ont fait que retarder l’heure du choix. Leur domination électorale craque de partout. En Allemagne (avec une percée simultanée de Die Linke et de l’AfD), en France (avec le duel RN / LFI), aux Etats-Unis (avec Trump et les Socialistes Démocrates d’Amérique), un même scénario est à l’œuvre : le bloc central est, a été, ou est en train, de se faire déborder sur sa gauche et sur sa droite.

« Socialisme ou barbarie » : la formule, reprise à Karl Kautsky et popularisée par Rosa Luxembourg, est à nouveau à l’ordre du jour. Les compromis économiques et politiques qui ont tant bien que mal présidé au fonctionnement des sociétés occidentales au cours des deux dernières décennies se fissurent. L’avenir s’ouvre. On nous dit que le monde est complexe. Il n’a en vérité jamais été aussi simple. L’avenir est ouvert. L’alternative qui s’offre à nous oppose l’avènement d’une société émancipée et la régression dans la barbarie. L’effondrement du centre, la résistible ascension du RN et l’élargissement du socle de la gauche ne sont qu’un symptôme – au plan électoral – parmi beaucoup d’autres des gros temps dans lesquels nous entrons.

Sondages mobilisés dans le texte :

BVA / Salesforce pour Orange et l’Union de la presse régionale – présidentielle 2017

BVA pour Orange et RTL – présidentielle 2022, vague 5

Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde – ultime enquête avant le premier tour de 2022

Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche – présidentielle 2027, vague de mars 2026

Ifop-Fiducial pour LCI, Le Figaro et Sud Radio – présidentielle 2027, 7-8 juillet 2026

Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche – présidentielle 2027, juillet 2026

Ifop-Fiducial pour LCI, Le Figaro et Sud Radio – présidentielle 2027, vague 5

Cluster 17 pour Politico – présidentielle 2027, 24 septembre 2026

23.09.2026 à 11:40

Manuel CERVERA-MARZAL
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Je m’abstiens généralement de parler des romans que je n’ai pas aimés. C’est une règle que je me suis fixée et dont je tire une grande fierté. J’ai donc refermé C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, avec la ferme intention de la fermer. Puis j’ai appris que L’Humanité avait aimé (je n’ai rien dit). […]
Texte intégral (2894 mots)

Je m’abstiens généralement de parler des romans que je n’ai pas aimés. C’est une règle que je me suis fixée et dont je tire une grande fierté. J’ai donc refermé C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien1, avec la ferme intention de la fermer. Puis j’ai appris que L’Humanité avait aimé (je n’ai rien dit). Que Le Figaro avait aimé (toujours rien dit). Que Le Monde avait aimé (j’ai commencé à trouver mon silence admirable). Puis que le roman était en cours de traduction dans une vingtaine de langues. Et, maintenant, qu’il figurait sur la première liste du Goncourt (à ce stade, il m’est soudainement apparu que mon silence n’était pas de la noblesse d’esprit mais de la pleutrerie, mon incapacité à assumer publiquement une opinion à contre-courant).

C’était ça ou mourir raconte l’histoire de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Port-au-Prince. Pour échapper à la violence des gangs, il quitte sa maison et entame un voyage qui le conduira en République dominicaine, au Brésil, en Colombie, dans les griffes de l’ICE, puis jusqu’au Canada. Partout, Jonas tombe plus bas. Et chaque fois qu’on pense qu’il a atteint le fond, le roman lui trouve une trappe.

Thélyson Orélien (photo : François Couture / source : Wikipédia)

Un roman picaresque

Jonas perd tout, sauf son sac Carrefour en plastique, son recueil de poèmes, son sourire, sa répartie et une fascinante aptitude à fournir, au moment opportun, une phrase qui résume la condition humaine. Car Jonas ne vit jamais simplement les choses. Il en tire toujours une leçon. Il a faim : aphorisme. Il a peur : métaphore. Il traverse une frontière : maxime. Quelqu’un lui parle : sentence sur l’exil. Quelqu’un ne lui parle pas : sentence sur le silence. Il pleut : probablement quelque chose sur les larmes du monde.

Le livre est une fiction, mais Orélien – Haïtien installé au Québec après le tremblement de terre de 2010 – l’a construite à partir de témoignages d’exilé·es qu’il a recueillis et compilés. Il en tire une sorte de roman picaresque et tragi-comique, dans lequel Jonas Dorléon avance de pays en pays, de galère en galère, de passeur en policier, de frontière en centre de détention.

Le roman semble craindre qu’une expérience laissée à elle-même ne soit pas suffisamment émouvante. Il faut donc la souligner. La métaphoriser. Puis, au cas où nous n’aurions toujours pas compris, en extraire une vérité éternelle. À mesure que les métaphores prolifèrent, les phrases raccourcissent. Parfois beaucoup. Très beaucoup. Une idée – une phrase. Une autre idée – une autre phrase. Et soudain une image. C’est là que l’auteur m’a perdu : je vois les procédés avant de voir ce qu’ils sont censés me montrer. À force de vouloir produire de l’émotion, son écriture m’en éloigne.

Un migrant sur mesure

Reste le propos politique : le roman ne prend pas de risque. Son message est le suivant : les migrants ne sont pas des envahisseurs. Ils ne viennent pas voler nos emplois, imposer leurs coutumes ou égorger nos filles et nos compagnes. Ils fuient la misère, la violence et la dictature. Ils méritent notre compassion. Fort bien.

Mais il existe au fond deux manières, pour les Blancs, de se représenter les migrants. La première est celle du Blanc raciste : le migrant comme menace. Il est dangereux, violent, ingrat. Il faut s’en protéger. La seconde est celle du Blanc progressiste : le migrant comme victime. Il est courageux, résilient, digne malgré les épreuves, reconnaissant envers ceux qui lui tendent la main. Dans un cas, nous construisons des murs. Dans l’autre, nous ouvrons nos bras. Dans les deux cas, les Blancs restent au centre de la photo.

C’était ça ou mourir plait beaucoup, si j’en crois les échos, à la seconde catégorie. Jonas est la bonne victime. Il souffre énormément mais correctement. Il ne nous reproche rien. Il ne nous emmerde pas. Il ne réclame pas grand-chose. Il ne débarque pas avec une théorie de l’impérialisme, une conviction politique ou des revendications sur la régularisation. Il endure. Il plaisante. Il remercie les gens qui l’aident.

Il pourrait être en colère et il l’est par moments mais d’une colère qui laisse intact le cours du monde. Une colère qui ne vise pas les États qui ferment leurs frontières. Pas le capital qui organise sa clandestinité pour mieux l’exploiter. Pas l’inégale distribution de la sécurité, de la richesse et de la possibilité de circuler selon l’endroit où l’on a eu la bonne ou la mauvaise idée de naître. Il pourrait devenir revendicatif, ingrat, antipathique. Il pourrait même ne pas être résilient. Mais non. Jonas souffre et reste lumineux.

Un récit inoffensif

C’est là que le roman, qui se veut évidemment humaniste, me paraît politiquement inoffensif. Il remplace un stéréotype (négatif) par un autre (positif). À la figure du grand-remplaçant, il oppose cette autre figure dont les sociétés occidentales raffolent : le grand-méritant. La victime qui a souffert sans devenir méchante. Qui a tout perdu sans rien réclamer. Qui arrive chez nous cabossée mais reconnaissante. Qui nous permet, lorsque nous lui tendons la main, de nous trouver formidables. Le raciste veut que le migrant reste chez lui. Le progressiste est prêt à l’accueillir, pourvu qu’il corresponde au personnage prévu pour lui.

Il faut cependant rendre au livre deux choses. La première, c’est son passage sur la République dominicaine. Il s’agit à mes yeux d’un des moments où le roman cesse enfin de nous expliquer ce qu’il faut penser pour nous montrer ce qu’il faut voir. Jonas y découvre un pays vendu aux touristes, un morceau de paradis posé sur la mer des Caraïbes, dont le confort repose sur le travail infernal et invisible des Haïtiens. Ceux qui servent les cocktails ne les boivent pas. Ceux qui construisent les hôtels n’y dorment pas. Ceux qui nettoient les cuisines, récurent les toilettes et portent les sacs sont absents de la carte postale.

Là, Orélien est juste. Il montre la coexistence obscène de deux mondes : devant, les bracelets all inclusive, les buffets à volonté et les piscines bleu chloré ; derrière, une main-d’œuvre haïtienne sous-payée, clandestinisée et jetable. Le paradis touristique n’abolit pas l’enfer : il en est l’envers. Il lui fait porter des plateaux, couler du béton et changer les draps. Dans ces pages, le roman n’a pas besoin d’ajouter une morale à la fin de la scène. L’exploitation raciale du travail s’en charge toute seule.

L’autre réussite arrive plus tard, à la frontière mexicaine, avec CBP One. Là encore, Orélien saisit quelque chose d’important : la frontière n’est plus seulement un mur, un grillage et des policiers. Elle tient dans un téléphone. Pour demander l’asile, il faut avoir le bon appareil, du réseau, de la batterie, comprendre l’application, passer par la reconnaissance faciale, obtenir un rendez-vous et patienter sans savoir si l’algorithme finira un jour par vous élire. Le droit d’asile prend la forme d’une notification qu’on rafraîchit compulsivement. L’administration transforme le migrant en utilisateur et l’utilisateur en donnée. Ces pages sont excellentes parce que l’absurdité n’a pas besoin d’être surlignée : elle est dans le dispositif. Avec CBP One, le progrès technologique accomplit un miracle bureaucratique : rendre la frontière à la fois plus moderne et plus cruelle. Le barbelé a désormais une interface utilisateur.

Ces deux passages font d’autant plus regretter le reste. Lorsque le roman laisse les situations parler, lorsqu’il montre un système plutôt qu’il ne fabrique une victime, il acquiert davantage de volume politique que toutes ses sentences sur l’exil.

J’en termine par un dernier problème, plus romanesque : autour de Jonas, personne n’a le temps d’exister. Ses compagnons d’infortune apparaissent, marchent quelques pages à ses côtés, racontent un bout de leur histoire, puis disparaissent aussi vite qu’ils étaient entrés. Les étapes de succèdent, les visages aussi. Le roman ne s’attarde jamais assez longtemps pour qu’une relation se constitue. Le cas de la cousine canadienne est symptomatique. Elle joue un rôle décisif dans le secours de Jonas, mais le narrateur la remercie comme on remercie un employé qu’on met à la porte. On aurait pu imaginer qu’après des milliers de kilomètres, la famille retrouvée devienne digne d’intérêt. Il n’en est rien. Jonas reste seul.

Ce serait moins gênant si Jonas lui-même avait une consistance. Or il m’a semblé conçu moins comme un personnage que comme une fonction : drôle quand le récit a besoin d’air, poète lorsqu’il faut une belle phrase, naïf lorsqu’il faut expliquer quelque chose au lecteur, lucide lorsqu’il faut produire une analyse. Il traverse douze mille kilomètres mais sa psychologie fait du sur-place. C’est peut-être, au fond, ce qui m’a le plus manqué : davantage de roman. Des personnages qui impriment. Des liens qui se tissent. Un protagoniste qui résiste au message que l’auteur – car il en va toujours ainsi – voudrait lui faire porter.

Post-scriptum : quand l’IA s’en mêle

Thélyson Orélien est désormais accusé, sur les réseaux sociaux, d’avoir fait rédiger tout ou partie de son roman par une intelligence artificielle. L’accusation est partie d’un compte confidentiel qui a soumis plusieurs passages de C’était ça ou mourir au logiciel Pangram et obtenu des scores très élevés de probabilité d’écriture par IA. Depuis, la presse de droite, puis la presse généraliste, s’est emparée de l’affaire. Et comme souvent, plus une accusation circule, plus le conditionnel perd des plumes en chemin.

Je dois commencer par confesser que je me suis posé la même question lorsque j’ai lu le roman, et ce dès le premier tiers du livre. C’est même une des raisons pour lesquelles son écriture m’a agacé. Les rythmes ternaires. Les antithèses impeccablement équilibrées. Les constructions du type « pas ceci, pas cela, mais ceci ». Une syntaxe si bien calibrée qu’on entend presque la machine faire ding à la fin. Bref : plusieurs des tics que nous avons appris, depuis trois ans, à reconnaître comme du Claude ou du ChatGPT.

J’ai eu un sérieux doute. Mais plutôt que de demander à une machine si Orélien avait utilisé une machine – vertige épistémologique que je n’ai osé affronter –, je suis allé lire ses textes anciens, disponibles sur son blog. Et là, problème pour l’accusation : dans ses poèmes et chroniques des années 2008-2014 – sur lesquels je ne parviens plus à remettre la main car son blog est désormais inaccessible (depuis quand ? je n’en sais rien !) – Orélien écrivait déjà par anaphores, oppositions, phrases nominales et structures ternaires.

Le style qu’on nous présente aujourd’hui comme la preuve que l’auteur écrit avec ChatGPT existait chez lui quinze ans avant ChatGPT.

Détecteurs d’IA : quand le douanier fabrique les faux passeports

Quelques mots aussi sur les fameux détecteurs. Je leur ai donné des textes que j’ai écrits moi-même, entièrement. Verdict : 30%, 40%, parfois 60% d’IA. J’ai essayé avec Rimbaud, Simenon, Despentes. Résultats identiques. J’invite chacun·e à faire le test. Je lis ici et là que Pangram a été testé par le MIT et présente un taux de faux positifs extrêmement faibles. On a dit la même chose de ses prédécesseurs. Ces logiciels anti-IA sont, à mes yeux, quelque part entre « défaillants » et « nullissimes ». Ils traquent des régularités statistiques (lexique, syntaxe, rythme, prévisibilité). Lorsqu’un texte humain ressemble au profil qu’ils ont appris à associer aux modèles génératifs, ils le signalent.

Il y a aussi quelque chose de loufoque dans le modèle économique de ces logiciels. On vous propose, dans la même boutique, de détecter l’IA puis d’« humaniser » le texte pour qu’elle ne soit plus détectée, moyennant abonnement. Détecteur à gauche, « humanizer » à droite, carte bancaire au milieu. Comme si le douanier qui vous annonçait que votre passeport est douteux possédait, dans la pièce d’à côté, une petite imprimerie de faux papiers.

Enfin, on notera que la campagne d’accusation qui cible Thélyson Orélien depuis hier a été lancée et massivement relayée par des comptes et des personnalités d’extrême droite. Le zèle avec lequel on entreprend de démontrer qu’un écrivain noir couvert de succès n’a pas pu écrire le livre pour lequel il est récompensé appartient à une histoire qui ne commence pas avec l’IA. Je pense notamment à Yambo Ouologuem. Son Devoir de violence comportait bien des emprunts à d’autres textes et l’histoire éditoriale de ces emprunts est complexe. Le scandale a vite débordé la question du plagiat pour devenir une affaire d’authenticité, de légitimité et de droit d’un écrivain africain à occuper la place qu’il venait de conquérir.

Yambo Ouologuem (source : France culture)

Je pense aussi, beaucoup plus récemment, au sociologue et universitaire britannique Jason Arday, auquel Norman Ajari vient de consacrer un texte indispensable dans nos colonnes, pour pointer les deux racismes ayant conduit à sa mort : la négrophobie scientifique soutenue économiquement par l’extrême droite et le cynisme des intellectuels progressistes qui instrumentalisent les personnalités noires. Quand un écrivain ou un universitaire noir connaît le succès, il se trouve souvent quelqu’un pour aller vérifier, avec un étrange enthousiasme, s’il n’aurait pas un peu triché pour arriver jusque-là. On attend avec curiosité de semblables campagnes de détection appliquées aux écrivains blancs consacrés.

Pour prolonger

  1. C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (éditions Grasset, 2026) ↩︎

22.09.2026 à 19:05

Norman AJARI
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Tintin, visage le plus reconnaissable et le plus admiré de ce massif de la culture populaire européenne qu’est la bande-dessinée franco-belge, est tout l’inverse d’une figure controversée. Certes, on se souvient plus ou moins clairement des errements coloniaux de l’album Tintin au Congo ; certes il se chuchote que son démiurge Georges Rémi, alias Hergé, […]
Texte intégral (3548 mots)

Tintin, visage le plus reconnaissable et le plus admiré de ce massif de la culture populaire européenne qu’est la bande-dessinée franco-belge, est tout l’inverse d’une figure controversée. Certes, on se souvient plus ou moins clairement des errements coloniaux de l’album Tintin au Congo ; certes il se chuchote que son démiurge Georges Rémi, alias Hergé, n’aurait pas été tout à fait clair durant la période de l’occupation nazie. Toutefois, l’idée qu’il puisse y avoir derrière ces quelques faits éparses un véritable problème politique semble à première vue peu crédible. Généralement, on s’en sort à bon compte en décrétant qu’Hergé était un « homme de son temps », pétri de préjugés omniprésents. Ainsi, on feint d’oublier que ce « temps » était un moment d’histoire hautement conflictuel où, précisément, aucune prise de position n’allait de soi. Où toute décision impliquait nécessairement le rejet énergique d’une option inverse.

Tintin au Congo (1931)

En tous cas, ces vagues souvenirs ou rumeurs quant au passé d’Hergé n’ont pas empêché un réalisateur de blockbusters d’origine juive et grand donateur du parti démocrate étatsunien d’adapter avec délectation les aventures de Tintin. Cela n’empêche pas davantage le bédéiste français Joann Sfar, qui a placé son identité juive au cœur de son œuvre et de ses engagements politiques, de présenter dans Le Figaro la carrière du père de Tintin comme un parcours de rédemption1. Ailleurs, il va même jusqu’à s’identifier à lui : « Peut-être qu’Hergé disait des conneries quand il dessinait Tintin au pays des Soviets, mais Tintin reporter, ça se veut du journalisme. Hergé nous informait sur l’état d’esprit de l’époque. Et peut-être que j’informe, moi aussi, sur l’état d’esprit de mon époque2. »

Les Aventures de Tintin de Steven Spielberg (2011)

À une époque où les invitations à séparer l’artiste de son œuvre sont de plus en plus souvent reçues avec scepticisme, le regard excessivement charitable que nous portons sur la trajectoire d’Hergé peut surprendre. À ce titre, le passionnant ouvrage du journaliste Sébastien Bourdon, Tintin au pays des fascistes3, entreprend un salutaire effort de clarification en retraçant le parcours du dessinateur dans l’occupation, mais surtout le rôle de ses accointances et influences fascistes dans la genèse des albums. Ce faisant, Bourdon ne s’enferme pas dans une posture iconoclaste mais procède avec méthode, en agençant preuves et arguments. Le livre se garde de réduire la saga à un tract fasciste. Cependant, il  fait la démonstration du caractère matriciel du fascisme dès l’origine des aventures de Tintin, tant sur un plan matériel (c’est-à-dire économique et médiatique) que sur un plan intellectuel.

L’oubli des origines

Trois raisons expliquent que les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui soient si peu sensibles à l’esprit fasciste lié à ces albums. Premièrement, de nombreux albums ont été remaniés pour en expurger les caricatures antisémites ou faire disparaitre les jurons négrophobes de la bouche du capitaine Haddock. Bourdon précise que ces modifications étaient à l’initiative de l’éditeur Casterman mais jamais du dessinateur qui les acceptait sans enthousiasme, par opportunisme, et en s’en plaignant à l’occasion dans sa correspondance.

Deuxièmement, la conception du divertissement pour enfants propre à Hergé ne tolère pas une lourde armature idéologique. La lecture peut facilement se laisser aller au plaisir d’assister à une lutte du bien contre le mal et de la vertu contre les vices, sans que de forts signaux politiques ne viennent jamais troubler l’évidence du drame.

Enfin, les contextes culturels de l’entre-deux guerres et de l’occupation belges sont aujourd’hui loin derrière nous, et nous ont rendus aveugles à certains éléments de contexte, mais aussi à certains points d’intrigue, qui de toute évidence sont le fruit de puissantes influences fascistes. Autrefois évidentes, elles sont parfois devenues méconnaissables. Si l’ouvrage de Bourdon fait habilement le point sur les deux précédents aspects, c’est la complexité de ce troisième motif qu’il éclaire de la façon la plus détaillée.

La pièce à conviction la plus décisive, mais aussi la plus déroutante, de cette enquête réside en un ouvrage posthume de l’ancien capitaine de la SS Wallonie : l’intarissable et égocentrique hâbleur Léon Degrelle. Intitulé Tintin mon copain, le texte entreprend de prouver que l’aventureux reporter ne serait qu’un simple décalque de son auguste personne. La houpette et les pantalons de golf, la profession et la propension au voyage, l’existence intrépide en somme, cela aurait été emprunté à la biographie de l’officier nazi.

Léon Degrelle en Espagne, 1949 (source : Belgium WWII)

Au cours des nombreux entretiens qu’il a eu le loisir de donner depuis son exil espagnol d’après-guerre, Degrelle n’a cessé de s’attribuer des inventions fabuleuses. À l’en croire, le livre de poche, les vacances pour les enfants ou l’enquête ouvrière seraient tous nés de son seul génie. Il est dès lors difficile ici de prendre au pied de la lettre sa revendication de paternité. D’ailleurs, Tintin au pays des fascistes passe ses arguments au crible, prouvant souvent leur mauvaise foi. Seulement, plusieurs faits importants demeurent et la proximité professionnelle aussi bien que personnelle entre les deux hommes est avérée. Il est en effet incontestable que le jeune journaliste Degrelle faisait partie du voisinage immédiat de Hergé à la naissance de Tintin et que ce voisinage lui-même était idéologiquement saturé de pensées et d’intérêts fascistes.

Dans les années 1980, au micro du journaliste français Jean-Michel Charlier, Degrelle se remémorait avec émoi son entrée en journalisme dans les colonnes du quotidien catholique Le Vingtième Siècle. Il y avait été convié à la fin des années 1920 par une future figure de la collaboration avec les Nazis : un abbé aux évidentes accointances fascistes du nom de Norbert Wallez. L’ambition de ce dernier était de faire prospérer en Belgique une politique influencée par Charles Maurras et l’Action française. Ainsi Degrelle décrivait-il la ligne qui avait été la sienne dès ses premiers articles du Vingtième Siècle : « Nous serions bientôt, nous, jeunes révolutionnaires de l’Europe qui naissait, les porteurs du véritable socialisme, réconciliant l’ordre indispensable de l’État et la justice sociale, dans la collaboration des classes artificiellement et criminellement dressées l’une contre l’autre par le marxisme et, tout autant, par l’hypercapitalisme4. » On reconnait la doctrine de la troisième voie, celle du corporatisme mussolinien, avec sa volonté de se distancier à la fois du communisme et du capitalisme anglo-américain.

L’abbé Wallez, qui exhibait fièrement une photo dédicacée du Duce dans son bureau du Vingtième Siècle, n’y avait pas mis en avant que Degrelle : c’est lui qui y a fait de Hergé un véritable dessinateur de presse. Auparavant, le jeune homme n’avait publié que quelques dessins en amateur (y compris des caricatures antisémites), notamment dans la presse scoute catholique. Pensé par Wallez, le supplément pour la jeunesse du Vingtième Siècle, titré Le Petit Vingtième, verra s’épanouir les premières histoires de Tintin – c’est d’ailleurs le journal où travaille le reporter dans la diégèse. Selon Bourdon, Le Petit Vingtième développe dans les années 1930 des thèmes antisémites à destination des enfants ainsi que des apologies d’Hitler et de Mussolini.

Politique de Tintin

Les deux premiers albums de Tintin, d’abord publiés en feuilleton dans les pages du périodique pour enfants, sont le fruit d’une commande directe de l’abbé Wallez, en conformité avec sa vision sociale. En réalité, les trois premiers tomes dessinent à eux seuls une orientation doctrinale claire et conforme à la troisième voie chère à Degrelle.

Tintin au pays des Soviets inaugure la saga avec un brûlot anticommuniste qui définit d’emblée le marxisme et la révolution socialiste comme l’ennemi principal du Vingtième siècle. L’album suivant, Tintin au Congo, demeuré dans les mémoires pour son racisme forcené, est né de la suggestion de Wallez d’exalter la mission civilisatrice de la Belgique dans sa vaste colonie d’Afrique centrale. Tintin en Amérique, enfin, illustre l’anticapitalisme tronqué et compatible avec les théories du complot qui caractérise la pensée fasciste. Les figures du banquier et de la spéculation y servent toujours de bouc-émissaires, par contraste avec la saine économie industrielle et nationale.

Au-delà même du détail de leur contenu, les trois premières histoires de Tintin symbolisent à elles seules trois piliers du fascisme : l’anticommunisme et l’antimarxisme d’abord, la suprématie blanche et l’impérialisme ensuite, un anticapitalisme partiel, limité à une critique de la « finance apatride », enfin. Ces dimensions seront à l’occasion amendées et nuancées dans les épisodes suivants, mais jamais désavouées une fois pour toutes. C’est notamment le cas de la troisième : comme l’écrit Bourdon, l’antagoniste récurrent de Tintin, Roberto Rastapopoulos, riche producteur de cinéma et businessman à l’épais nez crochu, n’est pas juif. En revanche, de l’aveu même du dessinateur, il incarne une figure « apatride ». Hergé n’a pas besoin de recourir au nom Juif pour continuer à faire fructifier une critique du cosmopolitisme assortie de caricatures de provenance antisémite.

Ce que Hergé doit au fascisme

Commencée sous l’égide d’une revue de l’extrême-droite catholique, la carrière de Hergé a fortement bénéficié de l’occupation de la Belgique par les forces allemandes. Lorsque Le Soir, quotidien de référence du pays, bascule entre les mains des services de propagande allemands, il offre presque aussitôt l’asile à Tintin et à son créateur. Ce sont donc les tirages considérables, sans commune mesure avec ceux du Vingtième Siècle, qui vont catapulter la célèbre BD sous les yeux d’un maximum de jeunes lecteurs.

Là encore, le contenu des histoires est au diapason de la ligne politique du périodique collaborationniste. L’antagoniste de L’Étoile mystérieuse, qui parait en feuilleton dans le supplément jeunesse du Soir, est un banquier juif à l’appendice nasal caractéristique, nommé Blumenstein. Pour plus de discrétion, il sera renommé Bohlwinkel après-guerre. La caractérisation de ce comploteur perfide est bien conforme aux valeurs et à la vision du monde fascistes qui font consensus de Wallez à Degrelle, en passant par la nouvelle rédaction du Soir. Au cours de la période, Hergé se fend de quelques autres dessins antisémites où se bousculent des Juifs aussi similaires et interchangeables que l’étaient ses Congolais.

Sans réserve, le dessinateur se complait dans la collaboration aussi longtemps qu’elle dure. Ainsi, lorsque la perspective de la libération devient inéluctable, il confie dans sa correspondance qu’il s’attend à être fusillé pour trahison. En réalité, il n’en sera rien, et ce pour au moins deux raisons, toutes deux liées à sa profession. Premièrement, le tribunal tient pour dérisoire la production de dessins pour enfants et ne prend pas le cas d’Hergé très au sérieux. Deuxièmement, il reçoit l’appui d’un ancien résistant d’obédience royaliste, Raymond Leblanc, qui use de son aura et de son entregent pour le sauver de l’indignité. L’opération n’est pas sans arrière-pensée : Leblanc compte sur Hergé pour lui permettre de lancer une nouvelle publication destinée au jeune public. Le projet se concrétise avec l’hebdomadaire Tintin, dont le premier numéro parait en septembre 1946.

Malgré ce sauvetage inespéré, Hergé déplore l’injustice et la mesquinerie de l’épuration qui frappe nombre de ses amis. La rédaction de son journal se spécialise alors dans le recyclage des ex-collabos, auxquels Tintin offre l’hospitalité professionnelle. Au cours de cette période, Hergé continue d’entretenir une correspondance avec des figures françaises et belges de collaboration, à lire Degrelle et à confesser son admiration pour le capitaine SS. Ce que montre implacablement Tintin au pays des fascistes, c’est que le grand récit de rédemption de Georges Rémi relève du mythe opportunément construit pour des raisons de respectabilité et des impératifs commerciaux.

Subtile et détaillée, l’analyse de Sébastien Bourdon prend garde à ne pas mélanger les niveaux de lecture. Certes, écrit-il, « ni le personnage, ni ses aventures ne sont à proprement parler fascistes », mais la vision du monde d’Hergé qui s’y déploie « est résolument fascisto-compatible ». Ces albums passionnants et pleins de rebondissements sont ainsi traversés par l’ambivalence. Le fascisme parait occuper la même place pour les aventures de Tintin que le piédestal d’une sculpture. Il se fait oublier et n’attire pas trop le regard, tout en soutenant l’ensemble de l’œuvre.


  1. https://video.lefigaro.fr/figaro/actualite-france/herge-est-un-homme-qui-a-fait-du-chemin-il-etait-raciste-et-antisemite-et-il-est-devenu-humaniste-raconte-le-dessinateur-joann-sfar-20231031 ↩︎
  2. Joëlle Meskens & Daniel Couvreur, « Joann Sfar: L’absence de débat me terrifie », La Tribune de Geneve, 2024, https://www.tdg.ch/joann-sfar-labsence-de-debat-me-terrifie-955506698921 ↩︎
  3. Sébastien Bourdon, Tintin au pays des fascistes, Paris, Éditions Divergences, 2026. ↩︎
  4. Léon Degrelle, Persiste et signe : Interviews recueillies pour la télévision française par Jean-Michel Charlier, Paris, Éditions Jean Picollec, 1985, p. 48. ↩︎

17.09.2026 à 18:01

Galatée DE LARMINAT
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Lorsqu’on regarde la part d’enfants ayant vécu des violences sexuelles – 1 sur 5 – on en déduit rarement le nombre d’auteurs de violences. Comment comprenez-vous ce double aveuglement face à la masse de victimes mais aussi d’auteurs qui existent dans tous les milieux sociaux ? Est-ce que les figures de « monstres » cachent […]
Texte intégral (3065 mots)

Lorsqu’on regarde la part d’enfants ayant vécu des violences sexuelles – 1 sur 5 – on en déduit rarement le nombre d’auteurs de violences. Comment comprenez-vous ce double aveuglement face à la masse de victimes mais aussi d’auteurs qui existent dans tous les milieux sociaux ? Est-ce que les figures de « monstres » cachent la banalité de l’inceste et des violences sur les enfants ?

Le déni des violences fait entièrement partie des violences sexuelles. C’est la condition de possibilité de leur perpétuation. Si on regarde rationnellement les chiffres issus des enquêtes de victimation, on ne peut que se dire que les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais une norme sociale. Or la société, les institutions, la culture : tout fonctionne comme si les violences sexuelles étaient un écart à la norme. L’école fonctionne en punissant les enfants perturbateurs ou en laissant les enfants « bizarres » se faire harceler sans se dire que tous ces enfants disent avec leur corps ou leur comportement ce que la société ne veut pas entendre, et qu’ils ont besoin de protection, de soin et d’attention ; l’hôpital soigne les conséquences des violences sexuelles sans faire le lien avec l’origine des maux ; la psychiatrie, n’en parlons pas ; le cinéma et la culture populaire continuent de célébrer la famille comme un lieu de refuge et de joie alors que c’est le premier lieu des violences… Et tout le monde agit comme si l’amnésie traumatique n’existait pas : nous sommes donc entourés de personnes violentées dans l’enfance, la plupart du temps amnésiques des violences ou bien dans le déni et la minimisation des violences subies, et peut-être bien que nous-mêmes nous sommes amnésiques ou dans le déni.

Depuis #metooinceste et la CIIVISE1 néanmoins, les chiffres circulent un peu plus, mais le déni reste premier : on sait qu’il y a beaucoup de victimes, mais elles restent abstraites, n’ont jamais le visage de la familiarité et de la réalité. Et surtout, ce sont des victimes sans agresseurs en face : on ne se dit pas que pour violer 7 millions de personnes, il faut du monde. On va même jusqu’à répéter à l’envi que les violeurs font toujours plusieurs victimes, ce qui est vrai ; mais on ne vulgarise pas avec la même intensité le phénomène de revictimation qui fait qu’une victime de violence sexuelle enfant, si elle n’est pas prise en charge correctement, revivra de nouveau des violences sexuelles tout au long de sa vie. Donc on n’a pas les chiffres, mais on peut rationnellement supposer que la France abrite des millions d’auteurices de violences sexuelles. 

En terme de politiques publiques judiciaire et policière, qu’est-ce que cela impliquerait de vouloir mettre en prison tous les auteurs de violences sexuelles sur les enfants comme le souhaite cette loi ?

La loi nous est présentée comme une manière de lutter efficacement contre l’impunité des agresseur·euse·s sexuel·le·s d’enfants, avec l’idée qu’une fois en prison à vie, les violeurs ne pourraient plus violer d’enfants. Sauf qu’on a actuellement 87 000 prisonniers en France, et à peu près un·e surveillant·e de prison pour 3 prisonniers. Si l’on enfermait réellement à vie les millions de personnes qui ont commis des violences sexuelles sur enfants, il nous faudrait aussi plus d’un million de gardien·ne·s de prison.

Cela signifierait changer totalement d’échelle et passer à une société complètement totalitaire dont l’activité principale serait l’enfermement. Ça n’a aucun sens, et ça ne protègerait pas les enfants, parce que ce qui protège les enfants, c’est des adultes capables de reconnaître la violence (y compris la leur) et de chercher à la faire diminuer, pas de bâtir une société où la violence d’une partie de la population contre une autre devient la norme. Et vu que cette mesure a été votée sans augmentation du nombre de prisons ou d’effectifs de l’administration pénitentiaire, sans réflexion sur ce qu’est une preuve en matière de pédocriminalité, on peut donc dire que le projet de cette loi repose sur la conscience qu’a le gouvernement que moins de 3% des viols d’enfants aboutissent à une condamnation. C’est un effet d’annonce, qui ne règle pas le problème mais qui en crée un nouveau : il augmente la tolérance sociale à la violence d’État et prépare les esprits à une société de plus en plus totalitaire, donc violente. C’est catastrophique. 

La justice semble à la fois plus sévère avec certain·e·s auteur·ice·s, et sourde aux plaintes de certaines victimes. Que montrent les statistiques du fonctionnement de cette institution ?

 La plupart des personnes envisagent l’institution judiciaire de manière abstraite, comme l’incarnation du Bien (le Juste) qui punit le Mal. Mais c’est là que réside la naïveté : en réalité, l’institution judiciaire dans sa concrétisation matérielle est issue d’une société très inégalitaire (sexiste, raciste, classiste, lgbtphobe, validiste, adultiste…) et reproduit, comme toutes les institutions, ces inégalités en son sein. Ainsi, les personnes victimes de violences sexuelles n’arrivent pas à égalité dans les commissariats pour porter plainte : les personnes sans papiers, les personnes racisées, les enfants… sont d’entrée de jeu discréditées, voire revictimisées ou violentées par des agents recrutés sur des critères virils et autoritaires.

De même, la Justice juge en fonction des préjugés sociaux : les mères, très minoritaires, qui défendent leurs enfants victimes d’inceste sont traitées comme des coupables parce que leur récit remet en cause l’institution familiale patriarcale ; les hommes arabes ou noirs, sur lesquels pèsent le préjugé historique du violeur de femme blanche, sont jugés plus crédibles comme agresseurs que les hommes blancs, et donc sont davantage condamnés ; et enfin les mineurs sont jugés plus sévèrement que les agresseurs adultes parce qu’ils sont jugés par des adultes qui n’ont pas déconstruit leurs préjugés adultistes sur la jeunesse qu’il faut « dresser ». Ce qui fait que la moitié des auteurs de violences sexuelles sur enfants condamnés par la justice en France sont en fait des mineurs !

Source : Ministère de la justice/SG/SEM/SDSE — Fichier statistique Cassiopée : auteur dans les affaires traitées en 2020, selon l’âge et la nature de l’affaire.

Lecture : Parmi les instructions du parquet en 2020, 41, 6% des auteurs impliqués dans des affaires d’agression sexuelle sur mineur et 46,8% des auteurs impliqués dans des affaires de viols sur mineurs sont eux-mêmes mineurs2.

Les défenseurs de la loi postulent que la perpétuité dissuade les auteurs de violences et met fin à l’impunité. À l’inverse, vous mettez l’accent sur le potentiel dissuasif de cette loi sur la parole des victimes. Comment l’expliquer ?

Les viols sur enfants sont commis dans leur immense majorité par des très proches (familles, ami.es, profs…), c’est-à-dire par des personnes aimées des enfants. Or ce que veut un enfant, ça n’est pas que son frère, sa cousine ou son coach sportif aille en prison, c’est que les violences s’arrêtent. Augmenter la gravité des peines ne va jamais dans le sens des besoins des enfants victimes, cela répond à une attente des adultes qui ont besoin de se raconter que la société dans laquelle ils évoluent est juste et punit les méchants.

Mais une fois encore, cela ne fonctionne que tant que les « violeurs d’enfants » sont des êtres abstraits, imaginés comme monstrueux, qu’on n’a pas dans son entourage : dès qu’il s’agit de notre père, notre sœur, notre mari, notre collègue, c’est beaucoup plus compliqué et on commence à douter de la parole de l’enfant, à chercher à le faire taire, à le ou la culpabiliser. C’est ce qu’a montré la CIIVISE : en cas de révélation, seul.es 8 % des enfants reçoivent un soutien social positif, c’est-à-dire sont cru·e·s et protégé·e·s. C’est ça, la réalité des violences sexuelles. Et croire qu’on serait, soi, une exception à la règle n’a pas de sens. La norme, en cas de révélation, c’est de faire taire les enfants pour maintenir la famille, le clan, l’école, l’institution. Concrètement, la perpétuité sera utilisée comme un argument de plus pour dire aux enfants accusateur·ice·s : « c’est pas bien de mentir, à cause de toi, X risque la prison à vie ». 

Sortir du punitivisme et promouvoir le soin comme réponse aux violences, cela nécessiterait quel genre de mesures politiques par exemple ?

Étant donnée l’ampleur des violences sexuelles, cela nécessiterait une véritable révolution culturelle et sociale. Il s’agirait de mettre en place d’abord une politique de réduction des risques, comme on sait le faire avec d’autres problèmes tels que la sécurité routière, les incendies, etc. Or, les risques, en matière de violences sexuelles, augmentent avec la vulnérabilité des victimes : un·e enfant autiste non verbal, un·e enfant avec un handicap moteur, un·e enfant adopté·e, placé·e à l’ASE, un·e enfant dont les parents ne parlent pas français, un·e enfant trans… Tou·te·s ces enfants déjà victimes de discriminations et de préjugés sont les premières cibles des violences sexuelles, que ce soit au sein des familles, à l’école, au catéchisme ou dans n’importe quel cercle de sociabilité : Dorothée Dussy a montré que l’inceste était un viol d’aubaine, de la domination exercée sur de la vulnérabilité.

Donc, la première chose à faire pour lutter contre les violences sexuelles serait de lutter contre les discriminations, contre l’adultisme, et de mettre en place des politiques publiques qui diminuent la violence sociale : c’est l’inverse qui se passe aujourd’hui. Ensuite, on peut parler de renforcer la Sécurité Sociale pour rembourser les soins en santé mentale et les parcours de psychotrauma. On sait, par des décennies de littérature scientifique sur le sujet, que les violences sexuelles génèrent un cycle de reproduction de la violence : une étude récente de l’ONU réalisée sur près de 10 000 hommes dans des pays d’Asie-Pacifique montre que les hommes ayant subi conjointement des violences physiques et sexuelles pendant l’enfance présentent un rapport de risque 13,7 fois supérieur d’exercer, à l’âge adulte, des violences conjugales ; et cette étude par définition ne prend pas en compte l’amnésie traumatique des répondants.

Alors oui, les hommes reproduisent davantage la violence (notamment sexuelle) parce que la masculinité hégémonique est très marquée par des codes de virilité dominatrice et que la violence sociale patriarcale encourage et masque cette violence masculine. Mais les femmes adultes exercent aussi beaucoup de violences sur les enfants, pas repérées comme telles et donc non comptabilisées, car elles correspondent à la norme adultiste de la société. C’est un cycle infernal, et seule une prise en charge thérapeutique globale pourrait permettre d’enrayer cela. On en est très loin. 

Un parti s’est opposé à cette loi et a fait face à de nombreuses critiques : La France Insoumise. Et a notamment reçu des critiques de la part des milieux féministes et enfantistes. Comment avez-vous réagi à cette séquence politique et médiatique ?

Les milieux féministes et enfantistes pro-carcéraux sont un courant parmi d’autres : évidemment, c’est ce courant qui a l’oreille du gouvernement actuel, car leurs demandes correspondent à l’agenda sécuritaire de la Macronie. La proposition de loi intégrale portée par la Fondation des femmes a certes un volet prévention, mais zéro prise en compte globale du risque d’exposition aux violences sexuelles liées aux discriminations autres que le sexisme, et un gros volet répressif qui est précisément celui que retiendra le gouvernement pour pouvoir se targuer d’avoir entendu les féministes.

À l’inverse, LFI a tenu une ligne résolument de gauche, qui montre qu’il existe un féminisme et un enfantisme non carcéralistes qui prônent une prise en charge globale du problème. À mon sens, la séquence a eu pour mérite de faire exploser la façade progressiste de certaines organisations comme Mouv’Enfants ou de militantes comme Andrea Bescond : désormais, on sait que leur base idéologique ne remet pas en cause la prison ni la police, et ne prend pas en compte les vies les plus minorisées. C’est une bonne chose : ça a permis de donner plus de force à cet autre courant dont je fais partie, un courant abolitionniste du duo policeprison. 


  1. Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants. ↩︎
  2. Dans le même document on peut lire que « 86 % des condamnations pour agression sexuelle donnent lieu à une peine d’emprisonnement. En matière de viol, l’emprisonnement est prononcé dans 97 % des cas. Le quantum moyen ferme est de 10 ans et 11 mois en cas de viol sur mineur ». La sociologue Marie Romero remarque une surreprésentation des mineurs de moins de 13 ans dans les mineurs auteurs d’infraction à caractère sexuel par rapport à la population globale des mineurs délinquants. De plus, elle note la « sévérité de la réponse pénale » et « des mesures coercitives plus fréquentes » pour les mineurs impliqués dans des infractions à caractère sexuel puisque « près d’un mineur sur deux est condamné à une peine d’emprisonnement ». Source : Marie Romero « SYNTHESE – La prise en charge des mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel à la protection judiciaire de la jeunesse », DPJJ Synthèses, 2023. ↩︎
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