23.09.2026 à 11:40
Je m’abstiens généralement de parler des romans que je n’ai pas aimés. C’est une règle que je me suis fixée et dont je tire une grande fierté. J’ai donc refermé C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien1, avec la ferme intention de la fermer. Puis j’ai appris que L’Humanité avait aimé (je n’ai rien dit). Que Le Figaro avait aimé (toujours rien dit). Que Le Monde avait aimé (j’ai commencé à trouver mon silence admirable). Puis que le roman était en cours de traduction dans une vingtaine de langues. Et, maintenant, qu’il figurait sur la première liste du Goncourt (à ce stade, il m’est soudainement apparu que mon silence n’était pas de la noblesse d’esprit mais de la pleutrerie, mon incapacité à assumer publiquement une opinion à contre-courant).
C’était ça ou mourir raconte l’histoire de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Port-au-Prince. Pour échapper à la violence des gangs, il quitte sa maison et entame un voyage qui le conduira en République dominicaine, au Brésil, en Colombie, dans les griffes de l’ICE, puis jusqu’au Canada. Partout, Jonas tombe plus bas. Et chaque fois qu’on pense qu’il a atteint le fond, le roman lui trouve une trappe.

Jonas perd tout, sauf son sac Carrefour en plastique, son recueil de poèmes, son sourire, sa répartie et une fascinante aptitude à fournir, au moment opportun, une phrase qui résume la condition humaine. Car Jonas ne vit jamais simplement les choses. Il en tire toujours une leçon. Il a faim : aphorisme. Il a peur : métaphore. Il traverse une frontière : maxime. Quelqu’un lui parle : sentence sur l’exil. Quelqu’un ne lui parle pas : sentence sur le silence. Il pleut : probablement quelque chose sur les larmes du monde.
Le livre est une fiction, mais Orélien – Haïtien installé au Québec après le tremblement de terre de 2010 – l’a construite à partir de témoignages d’exilé·es qu’il a recueillis et compilés. Il en tire une sorte de roman picaresque et tragi-comique, dans lequel Jonas Dorléon avance de pays en pays, de galère en galère, de passeur en policier, de frontière en centre de détention.
Le roman semble craindre qu’une expérience laissée à elle-même ne soit pas suffisamment émouvante. Il faut donc la souligner. La métaphoriser. Puis, au cas où nous n’aurions toujours pas compris, en extraire une vérité éternelle. À mesure que les métaphores prolifèrent, les phrases raccourcissent. Parfois beaucoup. Très beaucoup. Une idée – une phrase. Une autre idée – une autre phrase. Et soudain une image. C’est là que l’auteur m’a perdu : je vois les procédés avant de voir ce qu’ils sont censés me montrer. À force de vouloir produire de l’émotion, son écriture m’en éloigne.
Reste le propos politique : le roman ne prend pas de risque. Son message est le suivant : les migrants ne sont pas des envahisseurs. Ils ne viennent pas voler nos emplois, imposer leurs coutumes ou égorger nos filles et nos compagnes. Ils fuient la misère, la violence et la dictature. Ils méritent notre compassion. Fort bien.
Mais il existe au fond deux manières, pour les Blancs, de se représenter les migrants. La première est celle du Blanc raciste : le migrant comme menace. Il est dangereux, violent, ingrat. Il faut s’en protéger. La seconde est celle du Blanc progressiste : le migrant comme victime. Il est courageux, résilient, digne malgré les épreuves, reconnaissant envers ceux qui lui tendent la main. Dans un cas, nous construisons des murs. Dans l’autre, nous ouvrons nos bras. Dans les deux cas, les Blancs restent au centre de la photo.
C’était ça ou mourir plait beaucoup, si j’en crois les échos, à la seconde catégorie. Jonas est la bonne victime. Il souffre énormément mais correctement. Il ne nous reproche rien. Il ne nous emmerde pas. Il ne réclame pas grand-chose. Il ne débarque pas avec une théorie de l’impérialisme, une conviction politique ou des revendications sur la régularisation. Il endure. Il plaisante. Il remercie les gens qui l’aident.
Il pourrait être en colère et il l’est par moments mais d’une colère qui laisse intact le cours du monde. Une colère qui ne vise pas les États qui ferment leurs frontières. Pas le capital qui organise sa clandestinité pour mieux l’exploiter. Pas l’inégale distribution de la sécurité, de la richesse et de la possibilité de circuler selon l’endroit où l’on a eu la bonne ou la mauvaise idée de naître. Il pourrait devenir revendicatif, ingrat, antipathique. Il pourrait même ne pas être résilient. Mais non. Jonas souffre et reste lumineux.
C’est là que le roman, qui se veut évidemment humaniste, me paraît politiquement inoffensif. Il remplace un stéréotype (négatif) par un autre (positif). À la figure du grand-remplaçant, il oppose cette autre figure dont les sociétés occidentales raffolent : le grand-méritant. La victime qui a souffert sans devenir méchante. Qui a tout perdu sans rien réclamer. Qui arrive chez nous cabossée mais reconnaissante. Qui nous permet, lorsque nous lui tendons la main, de nous trouver formidables. Le raciste veut que le migrant reste chez lui. Le progressiste est prêt à l’accueillir, pourvu qu’il corresponde au personnage prévu pour lui.
Il faut cependant rendre au livre deux choses. La première, c’est son passage sur la République dominicaine. Il s’agit à mes yeux d’un des moments où le roman cesse enfin de nous expliquer ce qu’il faut penser pour nous montrer ce qu’il faut voir. Jonas y découvre un pays vendu aux touristes, un morceau de paradis posé sur la mer des Caraïbes, dont le confort repose sur le travail infernal et invisible des Haïtiens. Ceux qui servent les cocktails ne les boivent pas. Ceux qui construisent les hôtels n’y dorment pas. Ceux qui nettoient les cuisines, récurent les toilettes et portent les sacs sont absents de la carte postale.
Là, Orélien est juste. Il montre la coexistence obscène de deux mondes : devant, les bracelets all inclusive, les buffets à volonté et les piscines bleu chloré ; derrière, une main-d’œuvre haïtienne sous-payée, clandestinisée et jetable. Le paradis touristique n’abolit pas l’enfer : il en est l’envers. Il lui fait porter des plateaux, couler du béton et changer les draps. Dans ces pages, le roman n’a pas besoin d’ajouter une morale à la fin de la scène. L’exploitation raciale du travail s’en charge toute seule.
L’autre réussite arrive plus tard, à la frontière mexicaine, avec CBP One. Là encore, Orélien saisit quelque chose d’important : la frontière n’est plus seulement un mur, un grillage et des policiers. Elle tient dans un téléphone. Pour demander l’asile, il faut avoir le bon appareil, du réseau, de la batterie, comprendre l’application, passer par la reconnaissance faciale, obtenir un rendez-vous et patienter sans savoir si l’algorithme finira un jour par vous élire. Le droit d’asile prend la forme d’une notification qu’on rafraîchit compulsivement. L’administration transforme le migrant en utilisateur et l’utilisateur en donnée. Ces pages sont excellentes parce que l’absurdité n’a pas besoin d’être surlignée : elle est dans le dispositif. Avec CBP One, le progrès technologique accomplit un miracle bureaucratique : rendre la frontière à la fois plus moderne et plus cruelle. Le barbelé a désormais une interface utilisateur.
Ces deux passages font d’autant plus regretter le reste. Lorsque le roman laisse les situations parler, lorsqu’il montre un système plutôt qu’il ne fabrique une victime, il acquiert davantage de volume politique que toutes ses sentences sur l’exil.
J’en termine par un dernier problème, plus romanesque : autour de Jonas, personne n’a le temps d’exister. Ses compagnons d’infortune apparaissent, marchent quelques pages à ses côtés, racontent un bout de leur histoire, puis disparaissent aussi vite qu’ils étaient entrés. Les étapes de succèdent, les visages aussi. Le roman ne s’attarde jamais assez longtemps pour qu’une relation se constitue. Le cas de la cousine canadienne est symptomatique. Elle joue un rôle décisif dans le secours de Jonas, mais le narrateur la remercie comme on remercie un employé qu’on met à la porte. On aurait pu imaginer qu’après des milliers de kilomètres, la famille retrouvée devienne digne d’intérêt. Il n’en est rien. Jonas reste seul.
Ce serait moins gênant si Jonas lui-même avait une consistance. Or il m’a semblé conçu moins comme un personnage que comme une fonction : drôle quand le récit a besoin d’air, poète lorsqu’il faut une belle phrase, naïf lorsqu’il faut expliquer quelque chose au lecteur, lucide lorsqu’il faut produire une analyse. Il traverse douze mille kilomètres mais sa psychologie fait du sur-place. C’est peut-être, au fond, ce qui m’a le plus manqué : davantage de roman. Des personnages qui impriment. Des liens qui se tissent. Un protagoniste qui résiste au message que l’auteur – car il en va toujours ainsi – voudrait lui faire porter.
Thélyson Orélien est désormais accusé, sur les réseaux sociaux, d’avoir fait rédiger tout ou partie de son roman par une intelligence artificielle. L’accusation est partie d’un compte confidentiel qui a soumis plusieurs passages de C’était ça ou mourir au logiciel Pangram et obtenu des scores très élevés de probabilité d’écriture par IA. Depuis, la presse de droite, puis la presse généraliste, s’est emparée de l’affaire. Et comme souvent, plus une accusation circule, plus le conditionnel perd des plumes en chemin.
Je dois commencer par confesser que je me suis posé la même question lorsque j’ai lu le roman, et ce dès le premier tiers du livre. C’est même une des raisons pour lesquelles son écriture m’a agacé. Les rythmes ternaires. Les antithèses impeccablement équilibrées. Les constructions du type « pas ceci, pas cela, mais ceci ». Une syntaxe si bien calibrée qu’on entend presque la machine faire ding à la fin. Bref : plusieurs des tics que nous avons appris, depuis trois ans, à reconnaître comme du Claude ou du ChatGPT.
J’ai eu un sérieux doute. Mais plutôt que de demander à une machine si Orélien avait utilisé une machine – vertige épistémologique que je n’ai osé affronter –, je suis allé lire ses textes anciens, disponibles sur son blog. Et là, problème pour l’accusation : dans ses poèmes et chroniques des années 2008-2014 – sur lesquels je ne parviens plus à remettre la main car son blog est désormais inaccessible (depuis quand ? je n’en sais rien !) – Orélien écrivait déjà par anaphores, oppositions, phrases nominales et structures ternaires.
Le style qu’on nous présente aujourd’hui comme la preuve que l’auteur écrit avec ChatGPT existait chez lui quinze ans avant ChatGPT.
Quelques mots aussi sur les fameux détecteurs. Je leur ai donné des textes que j’ai écrits moi-même, entièrement. Verdict : 30%, 40%, parfois 60% d’IA. J’ai essayé avec Rimbaud, Simenon, Despentes. Résultats identiques. J’invite chacun·e à faire le test. Je lis ici et là que Pangram a été testé par le MIT et présente un taux de faux positifs extrêmement faibles. On a dit la même chose de ses prédécesseurs. Ces logiciels anti-IA sont, à mes yeux, quelque part entre « défaillants » et « nullissimes ». Ils traquent des régularités statistiques (lexique, syntaxe, rythme, prévisibilité). Lorsqu’un texte humain ressemble au profil qu’ils ont appris à associer aux modèles génératifs, ils le signalent.
Il y a aussi quelque chose de loufoque dans le modèle économique de ces logiciels. On vous propose, dans la même boutique, de détecter l’IA puis d’« humaniser » le texte pour qu’elle ne soit plus détectée, moyennant abonnement. Détecteur à gauche, « humanizer » à droite, carte bancaire au milieu. Comme si le douanier qui vous annonçait que votre passeport est douteux possédait, dans la pièce d’à côté, une petite imprimerie de faux papiers.
Enfin, on notera que la campagne d’accusation qui cible Thélyson Orélien depuis hier a été lancée et massivement relayée par des comptes et des personnalités d’extrême droite. Le zèle avec lequel on entreprend de démontrer qu’un écrivain noir couvert de succès n’a pas pu écrire le livre pour lequel il est récompensé appartient à une histoire qui ne commence pas avec l’IA. Je pense notamment à Yambo Ouologuem. Son Devoir de violence comportait bien des emprunts à d’autres textes et l’histoire éditoriale de ces emprunts est complexe. Le scandale a vite débordé la question du plagiat pour devenir une affaire d’authenticité, de légitimité et de droit d’un écrivain africain à occuper la place qu’il venait de conquérir.

Je pense aussi, beaucoup plus récemment, au sociologue et universitaire britannique Jason Arday, auquel Norman Ajari vient de consacrer un texte indispensable dans nos colonnes, pour pointer les deux racismes ayant conduit à sa mort : la négrophobie scientifique soutenue économiquement par l’extrême droite et le cynisme des intellectuels progressistes qui instrumentalisent les personnalités noires. Quand un écrivain ou un universitaire noir connaît le succès, il se trouve souvent quelqu’un pour aller vérifier, avec un étrange enthousiasme, s’il n’aurait pas un peu triché pour arriver jusque-là. On attend avec curiosité de semblables campagnes de détection appliquées aux écrivains blancs consacrés.
︎22.09.2026 à 19:05
Tintin, visage le plus reconnaissable et le plus admiré de ce massif de la culture populaire européenne qu’est la bande-dessinée franco-belge, est tout l’inverse d’une figure controversée. Certes, on se souvient plus ou moins clairement des errements coloniaux de l’album Tintin au Congo ; certes il se chuchote que son démiurge Georges Rémi, alias Hergé, n’aurait pas été tout à fait clair durant la période de l’occupation nazie. Toutefois, l’idée qu’il puisse y avoir derrière ces quelques faits éparses un véritable problème politique semble à première vue peu crédible. Généralement, on s’en sort à bon compte en décrétant qu’Hergé était un « homme de son temps », pétri de préjugés omniprésents. Ainsi, on feint d’oublier que ce « temps » était un moment d’histoire hautement conflictuel où, précisément, aucune prise de position n’allait de soi. Où toute décision impliquait nécessairement le rejet énergique d’une option inverse.

En tous cas, ces vagues souvenirs ou rumeurs quant au passé d’Hergé n’ont pas empêché un réalisateur de blockbusters d’origine juive et grand donateur du parti démocrate étatsunien d’adapter avec délectation les aventures de Tintin. Cela n’empêche pas davantage le bédéiste français Joann Sfar, qui a placé son identité juive au cœur de son œuvre et de ses engagements politiques, de présenter dans Le Figaro la carrière du père de Tintin comme un parcours de rédemption1. Ailleurs, il va même jusqu’à s’identifier à lui : « Peut-être qu’Hergé disait des conneries quand il dessinait Tintin au pays des Soviets, mais Tintin reporter, ça se veut du journalisme. Hergé nous informait sur l’état d’esprit de l’époque. Et peut-être que j’informe, moi aussi, sur l’état d’esprit de mon époque2. »

À une époque où les invitations à séparer l’artiste de son œuvre sont de plus en plus souvent reçues avec scepticisme, le regard excessivement charitable que nous portons sur la trajectoire d’Hergé peut surprendre. À ce titre, le passionnant ouvrage du journaliste Sébastien Bourdon, Tintin au pays des fascistes3, entreprend un salutaire effort de clarification en retraçant le parcours du dessinateur dans l’occupation, mais surtout le rôle de ses accointances et influences fascistes dans la genèse des albums. Ce faisant, Bourdon ne s’enferme pas dans une posture iconoclaste mais procède avec méthode, en agençant preuves et arguments. Le livre se garde de réduire la saga à un tract fasciste. Cependant, il fait la démonstration du caractère matriciel du fascisme dès l’origine des aventures de Tintin, tant sur un plan matériel (c’est-à-dire économique et médiatique) que sur un plan intellectuel.

Trois raisons expliquent que les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui soient si peu sensibles à l’esprit fasciste lié à ces albums. Premièrement, de nombreux albums ont été remaniés pour en expurger les caricatures antisémites ou faire disparaitre les jurons négrophobes de la bouche du capitaine Haddock. Bourdon précise que ces modifications étaient à l’initiative de l’éditeur Casterman mais jamais du dessinateur qui les acceptait sans enthousiasme, par opportunisme, et en s’en plaignant à l’occasion dans sa correspondance.
Deuxièmement, la conception du divertissement pour enfants propre à Hergé ne tolère pas une lourde armature idéologique. La lecture peut facilement se laisser aller au plaisir d’assister à une lutte du bien contre le mal et de la vertu contre les vices, sans que de forts signaux politiques ne viennent jamais troubler l’évidence du drame.
Enfin, les contextes culturels de l’entre-deux guerres et de l’occupation belges sont aujourd’hui loin derrière nous, et nous ont rendus aveugles à certains éléments de contexte, mais aussi à certains points d’intrigue, qui de toute évidence sont le fruit de puissantes influences fascistes. Autrefois évidentes, elles sont parfois devenues méconnaissables. Si l’ouvrage de Bourdon fait habilement le point sur les deux précédents aspects, c’est la complexité de ce troisième motif qu’il éclaire de la façon la plus détaillée.
La pièce à conviction la plus décisive, mais aussi la plus déroutante, de cette enquête réside en un ouvrage posthume de l’ancien capitaine de la SS Wallonie : l’intarissable et égocentrique hâbleur Léon Degrelle. Intitulé Tintin mon copain, le texte entreprend de prouver que l’aventureux reporter ne serait qu’un simple décalque de son auguste personne. La houpette et les pantalons de golf, la profession et la propension au voyage, l’existence intrépide en somme, cela aurait été emprunté à la biographie de l’officier nazi.

Au cours des nombreux entretiens qu’il a eu le loisir de donner depuis son exil espagnol d’après-guerre, Degrelle n’a cessé de s’attribuer des inventions fabuleuses. À l’en croire, le livre de poche, les vacances pour les enfants ou l’enquête ouvrière seraient tous nés de son seul génie. Il est dès lors difficile ici de prendre au pied de la lettre sa revendication de paternité. D’ailleurs, Tintin au pays des fascistes passe ses arguments au crible, prouvant souvent leur mauvaise foi. Seulement, plusieurs faits importants demeurent et la proximité professionnelle aussi bien que personnelle entre les deux hommes est avérée. Il est en effet incontestable que le jeune journaliste Degrelle faisait partie du voisinage immédiat de Hergé à la naissance de Tintin et que ce voisinage lui-même était idéologiquement saturé de pensées et d’intérêts fascistes.
Dans les années 1980, au micro du journaliste français Jean-Michel Charlier, Degrelle se remémorait avec émoi son entrée en journalisme dans les colonnes du quotidien catholique Le Vingtième Siècle. Il y avait été convié à la fin des années 1920 par une future figure de la collaboration avec les Nazis : un abbé aux évidentes accointances fascistes du nom de Norbert Wallez. L’ambition de ce dernier était de faire prospérer en Belgique une politique influencée par Charles Maurras et l’Action française. Ainsi Degrelle décrivait-il la ligne qui avait été la sienne dès ses premiers articles du Vingtième Siècle : « Nous serions bientôt, nous, jeunes révolutionnaires de l’Europe qui naissait, les porteurs du véritable socialisme, réconciliant l’ordre indispensable de l’État et la justice sociale, dans la collaboration des classes artificiellement et criminellement dressées l’une contre l’autre par le marxisme et, tout autant, par l’hypercapitalisme4. » On reconnait la doctrine de la troisième voie, celle du corporatisme mussolinien, avec sa volonté de se distancier à la fois du communisme et du capitalisme anglo-américain.
L’abbé Wallez, qui exhibait fièrement une photo dédicacée du Duce dans son bureau du Vingtième Siècle, n’y avait pas mis en avant que Degrelle : c’est lui qui y a fait de Hergé un véritable dessinateur de presse. Auparavant, le jeune homme n’avait publié que quelques dessins en amateur (y compris des caricatures antisémites), notamment dans la presse scoute catholique. Pensé par Wallez, le supplément pour la jeunesse du Vingtième Siècle, titré Le Petit Vingtième, verra s’épanouir les premières histoires de Tintin – c’est d’ailleurs le journal où travaille le reporter dans la diégèse. Selon Bourdon, Le Petit Vingtième développe dans les années 1930 des thèmes antisémites à destination des enfants ainsi que des apologies d’Hitler et de Mussolini.
Les deux premiers albums de Tintin, d’abord publiés en feuilleton dans les pages du périodique pour enfants, sont le fruit d’une commande directe de l’abbé Wallez, en conformité avec sa vision sociale. En réalité, les trois premiers tomes dessinent à eux seuls une orientation doctrinale claire et conforme à la troisième voie chère à Degrelle.
Tintin au pays des Soviets inaugure la saga avec un brûlot anticommuniste qui définit d’emblée le marxisme et la révolution socialiste comme l’ennemi principal du Vingtième siècle. L’album suivant, Tintin au Congo, demeuré dans les mémoires pour son racisme forcené, est né de la suggestion de Wallez d’exalter la mission civilisatrice de la Belgique dans sa vaste colonie d’Afrique centrale. Tintin en Amérique, enfin, illustre l’anticapitalisme tronqué et compatible avec les théories du complot qui caractérise la pensée fasciste. Les figures du banquier et de la spéculation y servent toujours de bouc-émissaires, par contraste avec la saine économie industrielle et nationale.

Au-delà même du détail de leur contenu, les trois premières histoires de Tintin symbolisent à elles seules trois piliers du fascisme : l’anticommunisme et l’antimarxisme d’abord, la suprématie blanche et l’impérialisme ensuite, un anticapitalisme partiel, limité à une critique de la « finance apatride », enfin. Ces dimensions seront à l’occasion amendées et nuancées dans les épisodes suivants, mais jamais désavouées une fois pour toutes. C’est notamment le cas de la troisième : comme l’écrit Bourdon, l’antagoniste récurrent de Tintin, Roberto Rastapopoulos, riche producteur de cinéma et businessman à l’épais nez crochu, n’est pas juif. En revanche, de l’aveu même du dessinateur, il incarne une figure « apatride ». Hergé n’a pas besoin de recourir au nom Juif pour continuer à faire fructifier une critique du cosmopolitisme assortie de caricatures de provenance antisémite.

Commencée sous l’égide d’une revue de l’extrême-droite catholique, la carrière de Hergé a fortement bénéficié de l’occupation de la Belgique par les forces allemandes. Lorsque Le Soir, quotidien de référence du pays, bascule entre les mains des services de propagande allemands, il offre presque aussitôt l’asile à Tintin et à son créateur. Ce sont donc les tirages considérables, sans commune mesure avec ceux du Vingtième Siècle, qui vont catapulter la célèbre BD sous les yeux d’un maximum de jeunes lecteurs.
Là encore, le contenu des histoires est au diapason de la ligne politique du périodique collaborationniste. L’antagoniste de L’Étoile mystérieuse, qui parait en feuilleton dans le supplément jeunesse du Soir, est un banquier juif à l’appendice nasal caractéristique, nommé Blumenstein. Pour plus de discrétion, il sera renommé Bohlwinkel après-guerre. La caractérisation de ce comploteur perfide est bien conforme aux valeurs et à la vision du monde fascistes qui font consensus de Wallez à Degrelle, en passant par la nouvelle rédaction du Soir. Au cours de la période, Hergé se fend de quelques autres dessins antisémites où se bousculent des Juifs aussi similaires et interchangeables que l’étaient ses Congolais.

Sans réserve, le dessinateur se complait dans la collaboration aussi longtemps qu’elle dure. Ainsi, lorsque la perspective de la libération devient inéluctable, il confie dans sa correspondance qu’il s’attend à être fusillé pour trahison. En réalité, il n’en sera rien, et ce pour au moins deux raisons, toutes deux liées à sa profession. Premièrement, le tribunal tient pour dérisoire la production de dessins pour enfants et ne prend pas le cas d’Hergé très au sérieux. Deuxièmement, il reçoit l’appui d’un ancien résistant d’obédience royaliste, Raymond Leblanc, qui use de son aura et de son entregent pour le sauver de l’indignité. L’opération n’est pas sans arrière-pensée : Leblanc compte sur Hergé pour lui permettre de lancer une nouvelle publication destinée au jeune public. Le projet se concrétise avec l’hebdomadaire Tintin, dont le premier numéro parait en septembre 1946.
Malgré ce sauvetage inespéré, Hergé déplore l’injustice et la mesquinerie de l’épuration qui frappe nombre de ses amis. La rédaction de son journal se spécialise alors dans le recyclage des ex-collabos, auxquels Tintin offre l’hospitalité professionnelle. Au cours de cette période, Hergé continue d’entretenir une correspondance avec des figures françaises et belges de collaboration, à lire Degrelle et à confesser son admiration pour le capitaine SS. Ce que montre implacablement Tintin au pays des fascistes, c’est que le grand récit de rédemption de Georges Rémi relève du mythe opportunément construit pour des raisons de respectabilité et des impératifs commerciaux.
Subtile et détaillée, l’analyse de Sébastien Bourdon prend garde à ne pas mélanger les niveaux de lecture. Certes, écrit-il, « ni le personnage, ni ses aventures ne sont à proprement parler fascistes », mais la vision du monde d’Hergé qui s’y déploie « est résolument fascisto-compatible ». Ces albums passionnants et pleins de rebondissements sont ainsi traversés par l’ambivalence. Le fascisme parait occuper la même place pour les aventures de Tintin que le piédestal d’une sculpture. Il se fait oublier et n’attire pas trop le regard, tout en soutenant l’ensemble de l’œuvre.
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︎17.09.2026 à 18:01
Le déni des violences fait entièrement partie des violences sexuelles. C’est la condition de possibilité de leur perpétuation. Si on regarde rationnellement les chiffres issus des enquêtes de victimation, on ne peut que se dire que les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais une norme sociale. Or la société, les institutions, la culture : tout fonctionne comme si les violences sexuelles étaient un écart à la norme. L’école fonctionne en punissant les enfants perturbateurs ou en laissant les enfants « bizarres » se faire harceler sans se dire que tous ces enfants disent avec leur corps ou leur comportement ce que la société ne veut pas entendre, et qu’ils ont besoin de protection, de soin et d’attention ; l’hôpital soigne les conséquences des violences sexuelles sans faire le lien avec l’origine des maux ; la psychiatrie, n’en parlons pas ; le cinéma et la culture populaire continuent de célébrer la famille comme un lieu de refuge et de joie alors que c’est le premier lieu des violences… Et tout le monde agit comme si l’amnésie traumatique n’existait pas : nous sommes donc entourés de personnes violentées dans l’enfance, la plupart du temps amnésiques des violences ou bien dans le déni et la minimisation des violences subies, et peut-être bien que nous-mêmes nous sommes amnésiques ou dans le déni.

Depuis #metooinceste et la CIIVISE1 néanmoins, les chiffres circulent un peu plus, mais le déni reste premier : on sait qu’il y a beaucoup de victimes, mais elles restent abstraites, n’ont jamais le visage de la familiarité et de la réalité. Et surtout, ce sont des victimes sans agresseurs en face : on ne se dit pas que pour violer 7 millions de personnes, il faut du monde. On va même jusqu’à répéter à l’envi que les violeurs font toujours plusieurs victimes, ce qui est vrai ; mais on ne vulgarise pas avec la même intensité le phénomène de revictimation qui fait qu’une victime de violence sexuelle enfant, si elle n’est pas prise en charge correctement, revivra de nouveau des violences sexuelles tout au long de sa vie. Donc on n’a pas les chiffres, mais on peut rationnellement supposer que la France abrite des millions d’auteurices de violences sexuelles.
La loi nous est présentée comme une manière de lutter efficacement contre l’impunité des agresseur·euse·s sexuel·le·s d’enfants, avec l’idée qu’une fois en prison à vie, les violeurs ne pourraient plus violer d’enfants. Sauf qu’on a actuellement 87 000 prisonniers en France, et à peu près un·e surveillant·e de prison pour 3 prisonniers. Si l’on enfermait réellement à vie les millions de personnes qui ont commis des violences sexuelles sur enfants, il nous faudrait aussi plus d’un million de gardien·ne·s de prison.
Cela signifierait changer totalement d’échelle et passer à une société complètement totalitaire dont l’activité principale serait l’enfermement. Ça n’a aucun sens, et ça ne protègerait pas les enfants, parce que ce qui protège les enfants, c’est des adultes capables de reconnaître la violence (y compris la leur) et de chercher à la faire diminuer, pas de bâtir une société où la violence d’une partie de la population contre une autre devient la norme. Et vu que cette mesure a été votée sans augmentation du nombre de prisons ou d’effectifs de l’administration pénitentiaire, sans réflexion sur ce qu’est une preuve en matière de pédocriminalité, on peut donc dire que le projet de cette loi repose sur la conscience qu’a le gouvernement que moins de 3% des viols d’enfants aboutissent à une condamnation. C’est un effet d’annonce, qui ne règle pas le problème mais qui en crée un nouveau : il augmente la tolérance sociale à la violence d’État et prépare les esprits à une société de plus en plus totalitaire, donc violente. C’est catastrophique.

La plupart des personnes envisagent l’institution judiciaire de manière abstraite, comme l’incarnation du Bien (le Juste) qui punit le Mal. Mais c’est là que réside la naïveté : en réalité, l’institution judiciaire dans sa concrétisation matérielle est issue d’une société très inégalitaire (sexiste, raciste, classiste, lgbtphobe, validiste, adultiste…) et reproduit, comme toutes les institutions, ces inégalités en son sein. Ainsi, les personnes victimes de violences sexuelles n’arrivent pas à égalité dans les commissariats pour porter plainte : les personnes sans papiers, les personnes racisées, les enfants… sont d’entrée de jeu discréditées, voire revictimisées ou violentées par des agents recrutés sur des critères virils et autoritaires.
De même, la Justice juge en fonction des préjugés sociaux : les mères, très minoritaires, qui défendent leurs enfants victimes d’inceste sont traitées comme des coupables parce que leur récit remet en cause l’institution familiale patriarcale ; les hommes arabes ou noirs, sur lesquels pèsent le préjugé historique du violeur de femme blanche, sont jugés plus crédibles comme agresseurs que les hommes blancs, et donc sont davantage condamnés ; et enfin les mineurs sont jugés plus sévèrement que les agresseurs adultes parce qu’ils sont jugés par des adultes qui n’ont pas déconstruit leurs préjugés adultistes sur la jeunesse qu’il faut « dresser ». Ce qui fait que la moitié des auteurs de violences sexuelles sur enfants condamnés par la justice en France sont en fait des mineurs !

Source : Ministère de la justice/SG/SEM/SDSE — Fichier statistique Cassiopée : auteur dans les affaires traitées en 2020, selon l’âge et la nature de l’affaire.
Lecture : Parmi les instructions du parquet en 2020, 41, 6% des auteurs impliqués dans des affaires d’agression sexuelle sur mineur et 46,8% des auteurs impliqués dans des affaires de viols sur mineurs sont eux-mêmes mineurs2.
Les viols sur enfants sont commis dans leur immense majorité par des très proches (familles, ami.es, profs…), c’est-à-dire par des personnes aimées des enfants. Or ce que veut un enfant, ça n’est pas que son frère, sa cousine ou son coach sportif aille en prison, c’est que les violences s’arrêtent. Augmenter la gravité des peines ne va jamais dans le sens des besoins des enfants victimes, cela répond à une attente des adultes qui ont besoin de se raconter que la société dans laquelle ils évoluent est juste et punit les méchants.
Mais une fois encore, cela ne fonctionne que tant que les « violeurs d’enfants » sont des êtres abstraits, imaginés comme monstrueux, qu’on n’a pas dans son entourage : dès qu’il s’agit de notre père, notre sœur, notre mari, notre collègue, c’est beaucoup plus compliqué et on commence à douter de la parole de l’enfant, à chercher à le faire taire, à le ou la culpabiliser. C’est ce qu’a montré la CIIVISE : en cas de révélation, seul.es 8 % des enfants reçoivent un soutien social positif, c’est-à-dire sont cru·e·s et protégé·e·s. C’est ça, la réalité des violences sexuelles. Et croire qu’on serait, soi, une exception à la règle n’a pas de sens. La norme, en cas de révélation, c’est de faire taire les enfants pour maintenir la famille, le clan, l’école, l’institution. Concrètement, la perpétuité sera utilisée comme un argument de plus pour dire aux enfants accusateur·ice·s : « c’est pas bien de mentir, à cause de toi, X risque la prison à vie ».
Étant donnée l’ampleur des violences sexuelles, cela nécessiterait une véritable révolution culturelle et sociale. Il s’agirait de mettre en place d’abord une politique de réduction des risques, comme on sait le faire avec d’autres problèmes tels que la sécurité routière, les incendies, etc. Or, les risques, en matière de violences sexuelles, augmentent avec la vulnérabilité des victimes : un·e enfant autiste non verbal, un·e enfant avec un handicap moteur, un·e enfant adopté·e, placé·e à l’ASE, un·e enfant dont les parents ne parlent pas français, un·e enfant trans… Tou·te·s ces enfants déjà victimes de discriminations et de préjugés sont les premières cibles des violences sexuelles, que ce soit au sein des familles, à l’école, au catéchisme ou dans n’importe quel cercle de sociabilité : Dorothée Dussy a montré que l’inceste était un viol d’aubaine, de la domination exercée sur de la vulnérabilité.
Donc, la première chose à faire pour lutter contre les violences sexuelles serait de lutter contre les discriminations, contre l’adultisme, et de mettre en place des politiques publiques qui diminuent la violence sociale : c’est l’inverse qui se passe aujourd’hui. Ensuite, on peut parler de renforcer la Sécurité Sociale pour rembourser les soins en santé mentale et les parcours de psychotrauma. On sait, par des décennies de littérature scientifique sur le sujet, que les violences sexuelles génèrent un cycle de reproduction de la violence : une étude récente de l’ONU réalisée sur près de 10 000 hommes dans des pays d’Asie-Pacifique montre que les hommes ayant subi conjointement des violences physiques et sexuelles pendant l’enfance présentent un rapport de risque 13,7 fois supérieur d’exercer, à l’âge adulte, des violences conjugales ; et cette étude par définition ne prend pas en compte l’amnésie traumatique des répondants.
Alors oui, les hommes reproduisent davantage la violence (notamment sexuelle) parce que la masculinité hégémonique est très marquée par des codes de virilité dominatrice et que la violence sociale patriarcale encourage et masque cette violence masculine. Mais les femmes adultes exercent aussi beaucoup de violences sur les enfants, pas repérées comme telles et donc non comptabilisées, car elles correspondent à la norme adultiste de la société. C’est un cycle infernal, et seule une prise en charge thérapeutique globale pourrait permettre d’enrayer cela. On en est très loin.
Les milieux féministes et enfantistes pro-carcéraux sont un courant parmi d’autres : évidemment, c’est ce courant qui a l’oreille du gouvernement actuel, car leurs demandes correspondent à l’agenda sécuritaire de la Macronie. La proposition de loi intégrale portée par la Fondation des femmes a certes un volet prévention, mais zéro prise en compte globale du risque d’exposition aux violences sexuelles liées aux discriminations autres que le sexisme, et un gros volet répressif qui est précisément celui que retiendra le gouvernement pour pouvoir se targuer d’avoir entendu les féministes.
À l’inverse, LFI a tenu une ligne résolument de gauche, qui montre qu’il existe un féminisme et un enfantisme non carcéralistes qui prônent une prise en charge globale du problème. À mon sens, la séquence a eu pour mérite de faire exploser la façade progressiste de certaines organisations comme Mouv’Enfants ou de militantes comme Andrea Bescond : désormais, on sait que leur base idéologique ne remet pas en cause la prison ni la police, et ne prend pas en compte les vies les plus minorisées. C’est une bonne chose : ça a permis de donner plus de force à cet autre courant dont je fais partie, un courant abolitionniste du duo policeprison.

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