24.09.2026 à 06:00
Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux. La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance (…)
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Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux.
La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance des États-Unis et de leur capacité protectrice. C'est pourquoi les banques centrales et les acteurs privés du monde entier ont toujours cherché à détenir et à accumuler des dollars au détriment d'autres monnaies ou actifs. Cette forte demande finance depuis plusieurs décennies le gigantesque déficit commercial des États-Unis ainsi qu'un mode de vie caractérisé par un taux de consommation élevé, pour la très grande majorité des habitants. Enfin, vecteur essentiel du principe d'extraterritorialité, qui permet aux décideurs états-uniens d'imposer aux autres pays des sanctions unilatérales, la devise états-unienne possède également une indéniable fonction punitive.
L'anatomie du dollar évoque ainsi les trois fonctions des sociétés indo-européennes telles que théorisées par l'anthropologue Georges Dumézil : une fonction sacrée comme première monnaie de réserve, une nourricière grâce au financement du déficit commercial états-unien et une guerrière comme arme des sanctions. Toutefois, les tensions qui existent entre ces différentes fonctions constituent un des signes de son déclin. En témoigne l'ambiguïté des objectifs de l'administration Trump dans le conflit entre États-Unis et Iran. Un des enjeux de cette guerre, très peu évoqué, réside dans la lutte pour le contrôle des flux et avoirs financiers non conventionnels, tels que les cryptoactifs*, face auxquels la législation états-unienne, assise sur le contrôle du système bancaire, dispose d'une capacité d'action restreinte.
En effet, le Corps des Gardiens de la révolution islamique cherche à contourner l'embargo sur le pétrole iranien, source essentielle de revenus pour le régime, en utilisant des flottes fantômes1, des devises autres que le dollar ou des cryptomonnaies pour assurer les transactions. Le blocus du détroit d'Ormuz par Washington visait précisément à empêcher cette circulation et à tarir cette source de revenus. C'est également le sens des mesures appliquées, en janvier et en juillet 2026, par l'Office of Foreign Assets Control (Bureau du contrôle des avoirs étrangers)2 sur la personne, les biens et le réseau de Babak Zanjani, une des figures centrales de l'architecture du blanchiment d'argent pour les Gardiens de la révolution, ou sur d'autres acteurs iraniens de cette « guerre dans la guerre » tels que Siavash Kayvanpour, Alireza Derakhshan et Arash Estaki Alivand3.
Néanmoins, l'opération « Economic Outcast » (« Paria économique ») imposée par Washington à l'endroit de Téhéran implique des exigences de plus en plus contraignantes pour les pays à la fois partenaires de l'Iran et des États-Unis, au premier rang desquels la Chine, les Émirats arabes unis (EAU) ou encore la Turquie. Cela pousse ces derniers à diversifier leurs moyens de paiement au détriment du dollar et au profit d'autres devises ou actifs, tels que l'or ou des monnaies digitales. La Chine, dont certaines banques et entreprises se voient menacées de sanctions secondaires en raison de leurs liens supposés avec l'Iran, n'hésite d'ailleurs pas à dénoncer « l'illégalité des sanctions unilatérales » sans « aucun fondement légal au regard du droit international »4.
Avec World Liberty Financial, leur société de stablecoins* (« cryptomonnaie stable »), la famille Trump offre une opportunité de conserver le « privilège exorbitant » du dollar, tout en enrichissant le clan présidentiel. Mais pas sans risques.
L'économie iranienne, confrontée au poids des sanctions du Trésor états-unien depuis plusieurs décennies auxquelles s'ajoutent celles de l'ONU et aux nouvelles mesures punitives actuelles, connaît à intervalles réguliers des épisodes d'inflation particulièrement critiques, dévorant l'épargne et les revenus des Iraniens. Dans un article récent du média qatari Al-Jazira5, des Iraniens déplorent l'appauvrissement généré par l'écart entre les revenus versés en rials, dont le cours ne cesse de s'effondrer, d'une part, et d'autre part, les dépenses qui sont largement indexées sur la valeur du dollar. Face à cette situation, nombre d'entre eux sont tentés d'investir dans les cryptomonnaies ou même d'épargner des dollars. Selon le Trésor états-unien et pour la seule année 2024, près de 9 milliards de dollars (7,8 milliards d'euros) seraient ainsi passés des États-Unis à l'Iran par des circuits bancaires complexes, impliquant notamment la filiale émiratie de la banque égyptienne Misr6.
Cette « dollarisation par le bas » de l'économie iranienne, qui répond à un besoin de stabilité monétaire, constitue sans nul doute une opportunité pour les plateformes d'émission de stablecoins, dont le cours est en général adossé à celui du dollar. En s'implantant dans les EAU et le Pakistan, deux pays voisins et partenaires économiques de l'Iran, particulièrement investis dans les produits financiers non conventionnels, World Liberty Financial s'introduit au cœur des circuits de contournement de sanctions imposées par Washington. Fondée en septembre 2024 par Donald Trump, Steve Witkoff, actuel envoyé spécial des États-Unis au Proche-Orient, et leurs fils respectifs, l'entreprise est dès janvier 2025 — c'est-à-dire dès l'investiture du président états-unien — massivement financée par des sociétés liées à la famille régnante d'Abou Dhabi. Si les EAU sont notoirement connus pour abriter ou faire transiter d'importants avoirs du régime iranien, le choix du Pakistan, très différent de la petite pétromonarchie, peut néanmoins surprendre.
Certes, Islamabad connaît des épisodes d'inflation chroniques, or une des vertus du stablecoin est d'offrir une valeur refuge contre l'inflation à une population que l'on cherche à détourner de son régime, ou à d'autres investisseurs dans une situation analogue. Le Pakistan est d'ailleurs identifié comme le troisième pays au monde en matière de croissance du secteur des cryptomonnaies en 2025. Mais ce n'est sans doute pas la principale raison de ce rapprochement.
En proposant à ses clients d'investir dans des stablecoins, World Liberty Financial donne accès à des actifs échappant à la surveillance des protocoles bancaires et à la traçabilité des transactions effectuées par le système de communication interbancaire SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication)*. Ainsi Donald Trump et les membres de son entourage, qui sont en mesure de déclencher le châtiment des sanctions par leur pouvoir exécutif, proposent une solution pour les contourner. Juges et partis, ils peuvent faire l'objet de nouvelles accusations de conflit d'intérêts.
World Liberty Financial doit une part significative de ses fonds d'origine, sa technologie et son poids actuel dans l'économie des stablecoins à l'entreprise Binance, la plus grande plateforme d'échange de cryptomonnaies au monde. Celle-ci fut condamnée par la justice états-unienne en 2023 pour blanchiment d'argent, notamment au bénéfice de l'Iran et de ses proxys. En octobre 2025, son fondateur sino-canadien Changpeng Zhao fut officiellement gracié par Donald Trump. Contrainte de retirer sa branche principale du marché états-unien, Binance demeure un partenaire très impliqué de World Liberty Financial comme de la République islamique d'Iran.
Selon un article du New York Times7, 1,7 milliard de dollars (1,4 milliard d'euros) auraient été versés, entre mars 2024 et août 2025, à des comptes liés au régime iranien par le biais de cette plateforme. Dans la foulée, entre la fin 2025 et fin février 2026, Binance aurait licencié des analystes qui auraient signalé les flux financiers vers des portefeuilles détenus par des entités liées aux Gardiens de la révolution8. Or, le poids de Binance dans l'entreprise de la famille Trump est considérable : 87 % des stablecoins dits USD1, émis par World Liberty Financial, sont détenus en fonds propres par Binance ou sur des comptes enregistrés sur cette même plateforme9. Et c'est peut-être là le point le plus critique.
Le clan Trump est donc massivement associé à une entreprise suspectée de servir de canal de financement au régime iranien, et son entreprise, World Liberty Financial, émet des actifs circulant sur cette plateforme, sans autre régulation (ou presque) que celle décidée par Binance.
Même mélange des genres avec le Pakistan. Le 12 décembre 2025, le gouvernement pakistanais signait un accord avec Binance, via une officine d'État dédiée à la supervision des cryptomonnaies, Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority (PVARA). Un mois plus tard, le 14 janvier 2026, il en paraphait un autre avec SC Financial Technologies, filiale de World Liberty Financial. Dans les deux cas, l'intermédiaire clé fut Bilal Bin Saqib, Anglo-Pakistanais, conseiller stratégique de World Liberty Financial pendant plusieurs mois, devenu dirigeant de la PVARA le 2 décembre 2025. Les accords avec Binance et SC Financial Technologies furent donc conclus quelques jours après sa prise de fonctions pour le premier, et quelques semaines plus tard pour le second.
Des élus démocrates, tels que Ron Wyden, Elizabeth Warren ou Richard Blumenthal ont engagé des procédures destinées à mettre en évidence ces liens et la possibilité de conflits d'intérêts entre la figure présidentielle et les sources de financement de World Liberty Financial, et notamment Binance.
Mais ce conflit d'intérêts ne constitue en définitive que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers mondiaux. Le recours à Binance relève indéniablement de l'enrichissement des fondateurs de World Liberty Financial, mais aussi et surtout d'une logique d'encerclement et de colonisation des flux de financement parallèles.
Au cours de son mandat, Donald Trump a compté parmi ses conseillers du plus haut niveau des figures telles que Stephen Miran ou David Sacks, notoirement liées à l'industrie des cryptomonnaies. Au sein de celle-ci, la plateforme Coinbase ou le fonds Andreessen Horowitz s'imposent comme d'importants donateurs des campagnes électorales états-uniennes, alors que les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre 2026. Signe des temps, le Sénat a rejeté, le 15 septembre 2026, le projet de loi « Clarity Act » qui visait à légitimer le secteur des cryptomonnaies et l'accroissement de son poids au détriment du secteur bancaire traditionnel. Le texte interdisait au président ou à son épouse de détenir des cryptoactifs, mais pas aux autres membres de la famille d'un représentant fédéral ni au cas où les fonds seraient placés dans un qualified blind trust* (« fonds de dépôt aveugle »). Ces deux exceptions apportaient des marges de manœuvre largement exploitables par le président et presque conçues spécifiquement à sa mesure.
Capter les ressources de l'épargne mondiale est un enjeu stratégique pour Washington, car celle-ci permet de payer le déficit commercial du pays (et donc de l'alimenter). Dans un contexte où les épargnants pourraient être amenés à investir de manière croissante dans des cryptomonnaies, les États-Unis pourraient-ils conserver la capacité à militariser leur monnaie contre des nations ou régimes désignés comme ennemis ? En d'autres termes, le secteur des cryptoactifs qui produit des alternatives au dollar peut-il maintenir le lien organique qui a longtemps prévalu entre le secteur financier états-unien et l'État fédéral ? La capacité à articuler les trois fonctions fondamentales de la mythologie indo-européenne à partir du dollar a constitué une des conditions de la domination états-unienne depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971.
Le pari extrêmement risqué de l'administration Trump n'est pas dénué d'atouts, au regard des difficultés économiques des Iraniens. Ailleurs, d'autres populations sont également frappées par les conséquences inflationnistes du conflit et surtout du blocus du détroit d'Ormuz. Mais la guerre contre l'Iran incite déjà massivement les pays tiers à limiter leurs engagements dans les domaines diplomatiques, économiques et militaires avec les États-Unis. Le secteur financier états-unien demeure particulièrement attractif et a très certainement de très beaux jours encore devant lui. Mais peut-on en dire autant du dollar, ou du moins de son monopole sans partage sur ce secteur ?
Quant à Donald Trump, brandissant dans une main les sanctions et avançant dans l'autre l'opportunité d'un « deal » en stablecoins, il peut être assimilé au pharmakon, (ce qui signifie à la fois poison et remède) pour la population iranienne, mais également pour le régime iranien, voire pour l'économie mondiale. Néanmoins, comme le rappelle l'anthropologie de la violence, le pharmakon peut devenir pharmakos, le bouc émissaire sacrifié afin d'apaiser la communauté.
* Les termes suivis d'un astérisque sont définis dans l'encadré ci-dessous
Les mots pour le dire
➞ Cryptoactif : terme générique qui désigne un actif (monnaie, action, bons du Trésor, objet de collection ou même part d'un projet) qui est numérique et n'a aucune forme physique. Il ne transite pas par une banque.
➞ Stablecoin : Monnaies créées et gérées par des entreprises privées, adossées sur une monnaie essentiellement le dollar, censé assurer sa stabilité. Les plus connus : USDT (60 % environ des stablecoins), émis par la société Tether longtemps basée aux Îles Vierges et à Hongkong, désormais au Salvador.
➞ SWIFT : Réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée ; il est devenu l'instrument central des sanctions financières.
➞ Qualified blind trust : Système qui permet à un dirigeant ou élu états-unien de transférer ses actifs à un tiers théoriquement indépendant pour éviter (ou cacher) les conflits d'intérêts.
1NDLR. Réseau clandestin de pétroliers et de sociétés écrans.
2« Treasury Further Dismantles Iranian Financier Zanjani's Network », US Department of Treasury, 24 juillet 2026.
3« Treasury Sanctions Crypto Exchanges Funding Iran's IRGC and Enabling Illicit Finance », US Department of Treasury, 7 août 2026.
4Ma Tong, « China's opposition to illegal unilateral sanctions is consistent and unequivocal : FM on possible US sanctions on Chinese banks over Iran ties », Global Times, 28 août 2026.
5« Les “dollars domestiques“…Voici comment les Iraniens échappent à l'érosion de leurs salaires » (en arabe), Al-Jazira, 5 septembre 2026.
6« FinCEN Identifies $9 Billion of Iranian Shadow Banking Activity in 2024 », Financial crime enforcement network, US Department of Treasury, 23 octobre 2025.
7David Yaffe-Bellany et Michael Forsythe, « Binance Employees finds $1.7 billions in crypto was sent to Iranian entities », New York Times, 23 février 2026.
8Leo Schwartz et Ben Weiss, « Exclusive : Binance fires top investigators who claim to have uncovered evidence of Iranian sanctions violations », Fortunes, 13 février 2026.
9Zach Everson, « Conflict Coin : How the Trumps' Billion-Dollar Crypto Stake Depends on a Company That Helped Iran Evade Sanctions », Public Citizen, 27 avril 2026.
23.09.2026 à 06:00
À La Haye, le Nicaragua tente d'obtenir, devant la Cour internationale de justice, l'ouverture d'un procès sur la responsabilité de l'Allemagne dans les crimes commis à Gaza. En même temps, douze gouvernements occidentaux tentent de donner une traduction économique à leur condamnation de la colonisation israélienne. Les deux événements posent la question de la responsabilité d'États tiers dans le génocide contre les Palestiniens. De notre envoyée spéciale à La Haye Devant la Cour (…)
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À La Haye, le Nicaragua tente d'obtenir, devant la Cour internationale de justice, l'ouverture d'un procès sur la responsabilité de l'Allemagne dans les crimes commis à Gaza. En même temps, douze gouvernements occidentaux tentent de donner une traduction économique à leur condamnation de la colonisation israélienne. Les deux événements posent la question de la responsabilité d'États tiers dans le génocide contre les Palestiniens.
De notre envoyée spéciale à La Haye
Devant la Cour internationale de justice (CIJ), la question posée lors des audiences qui ont lieu du 7 au 10 septembre 2026 n'est pas encore de savoir si l'Allemagne porte une responsabilité dans le génocide en cours à Gaza. Les juges doivent d'abord trancher un préalable : la procédure engagée par le Nicaragua peut-elle se poursuivre ?
Le 1er mars 2024, Managua entame une procédure contre Berlin, l'accusant d'avoir manqué à ses obligations internationales en continuant à autoriser des exportations militaires vers Israël et en suspendant son financement à l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) entre janvier et avril 2024. Le Nicaragua invoque notamment la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, le droit international humanitaire, le droit du peuple palestinien à l'autodétermination et les interdictions de la discrimination raciale, de la ségrégation et de l'apartheid. Il demande de juger l'État européen sur ce qu'il savait et sur les mesures qu'il a prises ou s'est abstenu de prendre.
De son côté, l'Allemagne fait valoir un vice de procédure pour soutenir que la Cour ne serait pas compétente, que certaines demandes seraient irrecevables et qu'aucun différend juridique suffisamment constitué n'existait avec le Nicaragua lorsqu'il a déposé sa requête. Surtout, l'Allemagne estime que la Cour ne peut statuer en l'absence de l'État d'Israël, dont on l'accuse d'être complice.
Le Nicaragua fonde une partie de sa démonstration sur le caractère préventif de la Convention sur le génocide. Selon Managua, l'obligation d'agir ne naît pas lorsque le crime est définitivement établi, mais lorsque l'État sait ou devrait normalement savoir qu'il existe un risque sérieux qu'il soit commis. Elle s'appuie pour cela sur l'ordonnance rendue par la CIJ le 26 janvier 2024 et qui reconnaît le risque plausible de génocide à Gaza, un risque suffisamment grave pour rendre l'inaction allemande difficilement justifiable. Berlin refuse que la décision de la CIJ soit interprétée comme une interdiction automatique de ses exportations. Elle affirme que ses licences étaient contrôlées, que tous les équipements ne constituaient pas des armes offensives et qu'il faudrait, pour engager sa responsabilité, établir un lien entre ses exportations militaires et les actes commis spécifiquement à Gaza.
À l'audience, l'avocat Alain Pellet a insisté sur ce point. Attendre la fin d'un génocide pour évaluer la passivité d'un État reviendrait, selon lui, à rendre le devoir de prévention contradictoire avec sa finalité. L'obligation de prévenir est une obligation de comportement : elle ne garantit pas que le crime sera empêché, mais elle impose à l'État qui dispose de moyens d'influence de les utiliser de manière raisonnable. Quant aux raisons de cette offensive nicaraguayenne contre l'Allemagne spécifiquement, elles tiennent au soutien inconditionnel que celle-ci a montré à l'égard d'Israël, notamment à la suite de la plainte déposée par l'Afrique du Sud pour crime de génocide.
Pour étayer sa requête, le Nicaragua s'est appuyé sur les données allemandes relatives aux licences d'exportation militaire vers Israël. Selon les chiffres rendus publics par Berlin, l'Allemagne a autorisé près de 800 millions d'euros d'exportations militaires vers Israël au cours des cinq premiers mois de 2026, dont environ 508,8 millions relevant de la catégorie « armes de guerre ». Ces licences concernent notamment un projet de défense maritime, ainsi que des munitions, projectiles, charges propulsives et autres composants militaires. En faisant le calcul, Managua affirme que le total des autorisations accordées depuis le 7 octobre 2023 dépasse 1,5 milliard d'euros.
En avril 2024, la CIJ avait refusé d'ordonner les mesures conservatoires demandées par le Nicaragua pour éviter un dommage irréparable avant le jugement définitif. La Cour a néanmoins rappelé les obligations des États concernant les transferts d'armes vers une partie à un conflit, notamment lorsqu'il existe un risque de violations graves du droit humanitaire. Pour Managua, Berlin ne pouvait donc pas traiter cette ordonnance comme une autorisation générale de poursuivre ses exportations.
La défense allemande s'appuie notamment sur le principe dit de « l'or monétaire »1. Selon cette règle, la CIJ ne peut pas trancher une affaire sans la présence de l'État dont le comportement représente l'objet du litige. Pour Berlin, le raisonnement nicaraguayen obligerait la Cour à déterminer au préalable si Israël a commis les actes qui auraient été facilités ou insuffisamment prévenus par l'Allemagne. Il serait impossible, selon cette thèse, d'établir la responsabilité allemande sans statuer sur celle d'Israël.
Alors que les avocats plaident à La Haye, onze pays européens ainsi que le Canada annoncent une initiative coordonnée visant les produits, services ou activités liés aux colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. La liste comprend la France, le Royaume-Uni, le Canada, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, l'Irlande, l'Islande, la Norvège, la Pologne, le Portugal et la Suède.
Le calendrier donne à cette annonce une portée particulière. Elle intervient pendant la deuxième journée des audiences de la CIJ, au moment où les obligations des États tiers sont précisément au centre des débats.
La France dit préparer un projet de loi visant les produits, les services, les financements et les activités qui contribueraient à la colonisation. Le texte annoncé entendrait notamment atteindre les opérations économiques qui ne se limitent pas à la vente de marchandises fabriquées dans les colonies : financement, investissement, prestations, construction, publicité ou participation à des infrastructures pourraient être concernés.
Il faut cependant distinguer trois niveaux. Une déclaration politique fixe une orientation. Une intention gouvernementale annonce une future mesure. Une loi entrée en vigueur crée une obligation juridique opposable, après son adoption, sa promulgation et la publication des textes nécessaires à son application. Tant que cette dernière étape n'est pas franchie, il est inexact de présenter le dispositif comme une interdiction déjà applicable dans toutes ses composantes.
Le Royaume-Uni est allé plus loin dans la formulation de son projet. Le ministre des affaires étrangères Ed Miliband a annoncé un « reset » de la politique britannique envers Israël et les territoires occupés palestiniens. Londres entend interdire le commerce de biens issus des colonies et élargir les restrictions aux entreprises, aux services, à l'immobilier et aux exportations qui contribueraient matériellement à l'occupation.
En réalité, les produits des colonies représentent une faible part des échanges commerciaux avec le Royaume-Uni, seulement 38 millions de livres (44,32 millions d'euros) des importations britanniques depuis les territoires occupés en 2025, soit 1 % du commerce entre le Royaume-Uni et Israël. L'enjeu concerne surtout les entreprises et les banques liées à l'extension des colonies. Miliband a désigné le projet E1, à l'est de Jérusalem, comme un point de rupture. La construction de milliers de logements dans cette zone coupe la Cisjordanie en deux et compromet la continuité territoriale d'un futur État palestinien. Londres rattache son initiative à l'avis consultatif rendu par la CIJ le 19 juillet 2024, qui juge illégale la présence continue d'Israël dans le territoire palestinien occupé et demande aux États de ne pas reconnaître la situation créée par cette présence et de ne pas prêter aide ou assistance à son maintien. L'avis consultatif n'est pas un arrêt contentieux condamnant un État tiers, mais il fournit un cadre juridique aux gouvernements.
Washington demeure le principal allié politique et militaire d'Israël et dispose d'une capacité d'influence supérieure à celle des pays européens pris séparément. Si les États-Unis ne s'associent pas aux sanctions, ils ne semblent pas chercher à dissuader les douze pays de les appliquer. Cette prudence peut s'expliquer par le calendrier politique états-unien et israélien, avec les élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre 2026, et les législatives israéliennes le 27 octobre.
L'initiative des pays européens peut produire un effet politique réel, mais elle ne remplace pas une politique commerciale européenne harmonisée. Elle risque aussi de créer des régimes différents selon les pays, avec des obligations et des contrôles inégaux pour les entreprises. La question est d'autant plus délicate que l'Union européenne est liée à Israël par un ensemble d'accords commerciaux et politiques. Modifier les relations économiques avec les colonies sans toucher aux échanges avec Israël dans son ensemble exige des définitions précises et des mécanismes de traçabilité. L'absence de consensus politique renforce la tentation de déclarations nationales, certes positives, mais elle limite leur efficacité collective, tandis que la Commission européenne condamne officiellement les agissements israéliens mais refuse de prendre des mesures concrètes dans ce sens.
À La Haye comme pour les onze États européens, la question centrale est celle du soutien indirect. Un État doit-il seulement s'abstenir de commettre lui-même un crime, ou doit-il également interrompre ses relations lorsqu'elles rendent possible, financent ou consolident l'accomplissement de ce crime par un autre État ? La réponse ne sera pas identique sur le terrain judiciaire et sur le terrain politique. Le calendrier rappelle néanmoins une réalité : les États ne peuvent plus traiter les colonies en se contentant de déclarations politiques. L'avis du 19 juillet 2024 de la CIJ a resserré l'espace juridique de la neutralité. Il n'impose pas automatiquement une liste universelle de sanctions, mais il établit que la présence israélienne dans le territoire palestinien occupé et les activités qui la prolongent ne peuvent être considérées comme une situation ordinaire.
1Issu de l'arrêt rendu en 1954 dans l'affaire dite de l'or monétaire pris à Rome en 1943.
22.09.2026 à 06:00
Désigné comme l'une des trois « zones pilotes » de l'accord-cadre signé en juin 2026 à Washington par Israël et le Liban, ce village largement détruit est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Mais les habitants peinent à croire à un véritable retrait israélien du Sud-Liban. Reportage. L'adhan (l'appel à la prière) résonne depuis la mosquée de Zawtar El-Gharbiyeh, partiellement détruite par les bombardements israéliens. Pendant quelques minutes, le chant religieux parvient à (…)
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Désigné comme l'une des trois « zones pilotes » de l'accord-cadre signé en juin 2026 à Washington par Israël et le Liban, ce village largement détruit est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Mais les habitants peinent à croire à un véritable retrait israélien du Sud-Liban. Reportage.
L'adhan (l'appel à la prière) résonne depuis la mosquée de Zawtar El-Gharbiyeh, partiellement détruite par les bombardements israéliens. Pendant quelques minutes, le chant religieux parvient à couvrir le bourdonnement du drone de surveillance qui vole à basse altitude, si proche qu'il est visible à l'œil nu. Les fidèles se frayent un chemin à travers les décombres et commencent à prier dans l'une des salles encore intactes ; celle d'à côté a le toit effondré et le sol recouvert de gravats. Dans ce village du sud du Liban, la vie continue comme elle peut.
Depuis le 8 octobre 2023, Israël n'a pas cessé d'attaquer le sud du Liban, bien que le conflit avec le Hezbollah ait traversé des phases d'intensité variable. Après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Tel-Aviv a continué de mener des raids dans le sud et, parfois, contre Beyrouth, sans que le mouvement chiite riposte — jusqu'au 2 mars 2026, à la suite de l'assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei, deux jours auparavant. Le 26 juin, après plusieurs mois de combats et plus de 4 000 morts du côté libanais, les négociateurs israéliens et libanais ont signé à Washington un « accord-cadre » censé ouvrir la voie à la fin des hostilités.
L'accord ne mentionne aucune date pour le retrait de l'armée israélienne du sud du Liban, où elle occupe toujours une zone frontalière. Ce retrait est soumis à la condition du désarmement du Hezbollah, un objectif que le gouvernement de Beyrouth s'était déjà fixé l'été dernier, sans parvenir à l'atteindre. De son côté, le parti chiite refuse fermement de rendre les armes, et Tel-Aviv a confirmé à plusieurs reprises qu'il ne retirerait pas ses troupes avant d'avoir achevé sa « neutralisation » totale.

L'un des points les plus controversés de l'accord est celui des « zones pilotes », c'est-à-dire des zones du sud du Liban dans lesquelles les Israéliens doivent se retirer pour laisser la place à l'armée libanaise, qui « assumera progressivement la pleine et effective responsabilité sécuritaire ». Ces zones serviront de mécanisme « pour le redéploiement progressif et vérifié des forces israéliennes ainsi que pour le déploiement de l'armée libanaise ». L'objectif est d'y assurer le désarmement complet des groupes non étatiques et le démantèlement de leurs infrastructures. L'article 3 de l'accord ajoute également que « les États-Unis entendent travailler en étroite coopération avec les deux pays afin de vérifier et d'accompagner ce processus ». Le document désigne trois zones pilotes initiales : Fron, Srifa et Zawtar El-Gharbiyeh. D'autres localités doivent être sélectionnées par la suite d'un commun accord.
Le village de Zawtar El-Gharbiyeh est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Elle a établi un check-point à l'entrée et doit assurer la sécurité sur le terrain. « Nous ne comprenons pas pourquoi ils ont choisi Zawtar. Il n'y a jamais eu de véritable occupation ici, alors que des dizaines de villages du Sud sont toujours occupés », explique le maire, Abed Ezzeddine. Orient XXI l'a rencontré dans ce qu'il appelle son « bureau provisoire », installé dans un petit bâtiment préfabriqué après le bombardement de la mairie. Certes, poursuit l'édile, les Israéliens sont rentrés dans le village et il y a eu des affrontements, mais ils ne l'ont jamais occupé. Alors, comment peut-on parler de « retrait » ? « C'est de la poudre aux yeux », commente Karim El-Mufti, professeur de sciences politiques et de droit international à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth et à Sciences Po Paris. Il déplore un certain « amateurisme » de la diplomatie libanaise : « Personne ne connaît le sud du Liban dans le gouvernement. Le Hezbollah, lui, connaît très bien le terrain. Il est très bien encadré et a des tactiques qui lui permettent souvent de tirer son épingle du jeu, même si c'est au prix fort. »

Depuis le 21 juillet, date à laquelle les Forces armées libanaises ont pris le contrôle du village, une centaine de familles ont pu rentrer à Zawtar El-Gharbiyeh, sur un total d'environ 450. Selon une estimation de l'armée, 85 % des maisons du village ont été complètement détruites, tandis que les 15 % restantes ont été endommagées. Des troupes israéliennes sont toujours stationnées à quelques kilomètres de là et les bombardements se poursuivent tout autour. Le village voisin, Zawtar El-Charqiyé, fait l'objet de tirs israéliens quasi quotidiennement. Les deux villages homonymes sont seulement séparés par une route. Depuis la partie occidentale (Gharbiyeh, qui signifie « de l'ouest »), on peut observer les démolitions de bâtiments menées par l'armée israélienne dans la partie orientale (Charqiyé, qui signifie « de l'est »). Au loin, on aperçoit le château de Beaufort, une forteresse située sur une hauteur stratégique et occupée par Israël depuis fin mai.

Le 3 septembre, Israël a annoncé avoir pris le contrôle de la zone d'Ali Taher, une colline surplombant Nabatiyeh, l'une des plus importantes villes du Sud et qui est située à neuf kilomètres du village. Au-dessous de cette hauteur (600 mètres) assiégée se trouverait une importante base du Hezbollah ainsi qu'un réseau de tunnels. L'armée israélienne a confirmé avoir utilisé plus de 1 100 tonnes d'explosifs pour détruire les tunnels sous la colline, provoquant un séisme de magnitude 4,1. Dans ce contexte, beaucoup d'habitants de Zawtar El-Gharbiyeh ne se sentent toujours pas en sécurité. « Il y a quelques jours, une forte explosion a été entendue en provenance d'un village voisin », explique le maire, ajoutant que cela a poussé certains résidents à partir, craignant une nouvelle escalade.
Pour ceux qui ont décidé de retourner dans le village, les conditions de vie restent précaires : de nombreuses maisons sont trop endommagées pour être habitables et les services essentiels sont limités. « L'armée libanaise a installé des panneaux solaires pour fournir de l'électricité et gère également l'approvisionnement en eau en collaboration avec la Protection civile », poursuit Abed Ezzeddine. « Nous avons beaucoup de respect pour l'armée », déclare Fadel, un habitant sexagénaire qui a servi dans les Forces armées libanaises pendant près de trente ans. « Sans eux, nous n'aurions rien. Ils font de leur mieux pour nous permettre de retrouver une vie normale. Mais ils ne reçoivent aucune aide. »
Cet ancien soldat explique qu'il n'y a même pas de marché où acheter de la nourriture. Les habitants dépendent de l'aide humanitaire qu'ils reçoivent ainsi que de celle des villages voisins. Une partie de la famille de Fadel est toujours déplacée à Kfar Nebrakh, un village de montagne du Chouf, à environ 50 kilomètres au sud-est de Beyrouth. Pour l'instant, explique Fadel, « les conditions ne sont pas réunies pour que les autres membres de la famille puissent rentrer vivre ici ». Avec son neveu Abbas, âgé de 17 ans, il essaie de réparer les dégâts subis par leur maison. Le jeune garçon contribue aux dépenses familiales en ramassant du cuivre et du fer, qu'il vend quelques dollars le kilo, mais il devrait bientôt reprendre ses études. « Mon école à Mayfadoun [un village voisin, ndlr] a été bombardée, alors les cours se font en ligne », explique-t-il. Il aime les langues étrangères et apprend le français. À l'avenir, il souhaite poursuivre ses études et aller à l'université. « Les gens pensent que nous n'avons pas d'ambitions ou de rêves ici, mais ce n'est pas le cas. »

Malgré les destructions, les habitants s'engagent pour retrouver une certaine normalité. Les plus jeunes participent aux opérations de nettoyage. Il y a quelques semaines, des volontaires de la communauté ont participé aux travaux de restauration de l'église catholique Notre-Dame de l'Annonciation, dans ce village à majorité chiite.
« Nous en avons marre de la guerre », lance Fadel. « Nous avons perdu nos enfants, nous avons perdu nos maisons. Il ne nous reste plus rien. » Pour de nombreux habitants du Sud-Liban, la situation actuelle rappelle celle qui a suivi le cessez-le-feu instauré en novembre 2024 : une trêve de façade, tandis que sur le terrain le statu quo se consolide avec la poursuite des opérations militaires et de l'occupation. Beyrouth et Tel-Aviv poursuivent les négociations — les dernières sessions se sont tenues cet été à Rome et devraient reprendre en octobre —, mais pour l'instant, la situation semble figée dans une impasse. « Le gouvernement a promis de nous aider, mais nous avons besoin de résultats concrets, sinon ce ne seront que des paroles en l'air », dit le maire de Zawtar El-Gharbiyeh.