16.10.2026 à 06:00
La répression meurtrière de la manifestation « des Algériens », commise sous la jeune Ve République, a été couverte puis dissimulée durant plus de trente ans. Il faudra attendre 1998 pour que la réfutation du discours officiel soit entendue. À l'occasion des 65 ans de la tragédie, retour sur la fabrication d'une impunité. Deux morts. C'est le bilan officiel au lendemain de la manifestation, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu imposé aux seuls « Français musulmans d'Algérie ». Hommes, (…)
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La répression meurtrière de la manifestation « des Algériens », commise sous la jeune Ve République, a été couverte puis dissimulée durant plus de trente ans. Il faudra attendre 1998 pour que la réfutation du discours officiel soit entendue. À l'occasion des 65 ans de la tragédie, retour sur la fabrication d'une impunité.
Deux morts. C'est le bilan officiel au lendemain de la manifestation, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu imposé aux seuls « Français musulmans d'Algérie ». Hommes, femmes, enfants, ils sont plus de vingt mille à marcher pacifiquement dans la capitale, à l'appel de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). La répression qui s'abat sur le cortège est d'une violence terrible : 11 500 manifestants, selon les forces de l'ordre, sont raflés et détenus dans des centres de détention improvisés. D'autres, dont le nombre reste indéterminé, subissent tabassages, matraquages, assassinats par balle, noyades, étranglements et pendaisons. Plusieurs jours après, leurs corps, jetés dans la Seine, sillonnent encore les canaux.
Avec l'arrivée de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police en 1958, auréolé de ses faits d'armes dans le Constantinois depuis deux années, au plus dur de la guerre d'Algérie, l'État français parachève le transfert en métropole des méthodes répressives forgées dans les terrains coloniaux. La police, encore constituée de membres déjà en poste sous le régime de Vichy – dont Maurice Papon a été un collaborateur zélé –, a pour mission de contrôler la population algérienne1. Le FLN, qui a importé la lutte d'indépendance en métropole, procède à des sabotages d'infrastructures et à des attaques de policiers – qui font 88 morts2.
En août 1961, le contexte politique est celui d'une fin de conflit : l'Algérie sera bientôt indépendante, mais les négociations patinent. Chaque camp veut s'asseoir à la table en position de force. La préfecture de police veut définitivement démanteler la Fédération de France du FLN, dont les cotisations des travailleurs constituent la principale source de financement de la lutte d'indépendance.
Le climat social, lui, est bouillonnant : la police traque tout ce qui est perçu comme Algérien. Le 2 octobre, lors des obsèques d'un policier, Maurice Papon déclare : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ! » Le soir du 17 octobre, toutes les conditions d'un « massacre au faciès », selon la formule de Fabrice Riceputi3 sont réunies.
Sept victimes seront par la suite identifiées dans les registres de la police judiciaire. En 1998, trente-sept ans après les faits, vingt-cinq autres victimes sont officiellement reconnues. Un bilan bien en deçà des estimations des historiens4 qui évaluent entre cent et trois cents le nombre de victimes de la répression de l'automne 1961.
La censure, massive, déployée dans les médias en ce début de Ve République, permet au récit officiel de s'imposer. L'événement tombe dans l'oubli.
Il est exhumé trente-six ans plus tard, avec un sens du calendrier et du décorum particulièrement affûté : le 16 octobre 1997, à la cour d'assises de la Gironde, à Bordeaux, où se tient le procès Papon5.
Jean-Luc Einaudi y est appelé comme témoin des parties civiles sur la période algérienne de Papon. Cet éducateur avait entrepris à partir de 1987 une enquête fouillée sur la répression de la manifestation, qui l'avait mené jusqu'en Algérie pour récolter des témoignages sur les victimes et le fonctionnement du FLN. Il en a publié les conclusions dans La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, aux éditions du Seuil, en 1991. Lui recense 389 morts et disparus.
Lorsqu'il confronte l'ancien préfet, ordonnateur de la répression, à ces chiffres, dans la salle d'audience de la cour d'assises, la contradiction de la version officielle et de son bilan prend une dimension nouvelle. À partir de là, et en réaction, Jean-Luc Einaudi accédera aux premières archives officielles et le massacre sera amplement documenté. Mais la lumière peine à se faire entière.
Aucun procès ne s'est tenu, ni à l'époque ni par la suite. Pas le moindre policier n'a été jugé, encore moins condamné. La dissimulation de cette répression d'État, « la plus violente qu'ait jamais provoquée une manifestation de rue dans l'histoire moderne de l'Europe occidentale », selon les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster6, a depuis été largement documentée7. Elle constitue bel et bien un permis de tuer.
Des photographies de la répression policière le 17 octobre parviennent à circuler malgré la censure, notamment celles du photojournaliste indépendant Élie Kagan, spécialiste des clichés de rues, au cœur des manifestations politiques. Elles furent publiées dans quelques journaux les jours suivants. Mais elles ne suffisent pas à déclencher une réponse judiciaire. Le sommet de l'État, en la personne du général Charles de Gaulle, a besoin d'un appareil policier fort qui lui soit fidèle, alors que l'Organisation armée secrète (OAS) menace son intégrité.
Des enquêtes sur la mort d'un « Nord-Africain » sont pourtant ouvertes, et ce, bien avant le 17 octobre. Des plaintes sont déposées contre des policiers. Des informations judiciaires sont confiées à des juges d'instruction8. Ceux-ci ordonnent alors des investigations à la police judiciaire et à l'Inspection générale des services (IGS, l'ancêtre de l'Inspection générale de la police nationale, IGPN). Mais la police – qui doit enquêter sur la police – ne les mène pas. En février 1962, 147 des 186 commissions rogatoires9 recensées ne sont pas encore exécutées, soit près de 80 % d'entre elles10.
Les informations judiciaires qui arrivent à leur terme débouchent sur des non-lieux. Les enquêtes préliminaires du parquet sont systématiquement classées sans suite, y compris lorsqu'il s'agit de mort brutale et suspecte. C'est le cas de Tahar Maadadi retrouvé noyé dans le canal Saint-Denis, le 26 septembre 1961, alors que « l'autopsie révélera des lésions de violences au niveau de la tête, du cou et de l'abdomen11 ».
Les dossiers instruits révèlent à plusieurs reprises une forte dépendance à l'enquête et au récit des policiers. Lorsque des versions contradictoires existent — celles du FLN, de témoins ou des victimes elles-mêmes —, elles ne conduisent pas à une remise en cause de la version policière.
C'est notamment le cas d'Abdelkader Bennehar, 42 ans, dont le visage représente à lui seul la répression du 17 octobre. Ce soir-là, il est violemment frappé à Nanterre. Élie Kagan prend des clichés de lui ensanglanté, puis le transporte à l'hôpital où il est accueilli d'un tonitruant : « Et un raton, encore un ! »
L'autopsie établit que sa mort le lendemain est consécutive à des fractures multiples du crâne. La version policière laisse quant à elle supposer qu'il a succombé à des coups de feu. L'information judiciaire, dont la commission rogatoire est confiée à l'IGS, aboutit à un non-lieu le 25 février 1963.
Le lendemain de la manifestation, Ahmed Delouche, vieil épicier du bidonville de Nanterre, est abattu dans sa boutique. Monique Hervo, écrivaine, alors travailleuse sociale au bidonville de la Folie, voit deux policiers entrer dans l'épicerie puis entend deux détonations. Cinq jours plus tard, un officier de police avance une hypothèse : l'épicier aurait ouvert son commerce malgré l'interdiction du FLN et aurait refusé de participer aux manifestations. Le rapport conclut qu'il « semblerait donc qu'il s'agisse d'une vengeance du FLN ». La commission rogatoire ne permet pas d'identifier le coupable et aboutit à un non-lieu le 2 novembre 1962. Maurice Papon lui-même présentera ce dossier comme un meurtre attribuable au FLN et dénoncera les plaintes contre la police comme étant « télécommandées par le FLN ».
Attribuer ces morts à des règlements de comptes du FLN est alors fréquent. L'accusation est d'autant plus facile que l'organisation a pratiqué l'élimination d'éléments réfractaires aux consignes collectives. Mais dans l'affaire Delouche comme dans bien d'autres, la version policière vise à opérer un triple déplacement. D'abord, elle fait peser sur les plaignants la charge de la contester et de proposer une autre piste. Ensuite, elle discrédite le mouvement nationaliste, présenté comme criminel et terroriste. Et enfin, elle discrédite la victime auprès de sa propre communauté.
La plupart des rapports de police mettent en avant la non-cotisation au FLN ou une prétendue trahison et pointent la réputation des victimes : condamnation pour vol, outrage à la pudeur, infraction à une interdiction de séjour. Ou encore « dénoncent » un rapport à l'alcool ou une conversion au christianisme. Autant d'éléments qui n'établissent en rien les circonstances de leur mort, mais visent à évacuer la responsabilité policière.
Les témoins n'échappent pas à cette opération. Une patronne de café affirmera que Mouloud Bouaris, 26 ans, retrouvé mort, avait la veille quitté son établissement emmené par cinq policiers. Le rapport de l'IGS mentionnera au sujet de ce témoin de première main qu'« elle se prostitue depuis l'âge de 18 ans et a eu plusieurs “souteneurs nord-africains” ». Il en conclut qu'« elle n'a pas les qualités morales nécessaires pour être le seul témoin à charge ». L'affaire aboutit à un non-lieu le 6 février 1963.
Il arrive toutefois que des policiers reconnaissent les faits. Ils invoquent alors la légitime défense. Le 18 septembre, après minuit, Alloua Belaïd, qui circule à pied à Saint-Denis, tente d'échapper à un contrôle de police. Il court et est abattu de deux balles. Dans son rapport, le commissaire de police de la ville arguera de la « manifeste » légitime défense des policiers, la cible ayant « port[é] la main à sa poche droite ». Pour autant « il n'a pas été trouvé d'arme sur le corps de Belaïd », reconnaîtra le même acte. L'affaire sera classée sans suite par le parquet de Paris.
L'affaire de la mort de Mohand Hamidi, travailleur algérien de 48 ans, est l'une des rares où la police reconnaît sa responsabilité. Elle est le fruit du combat judiciaire mené par son frère, lui-même incarcéré à la prison de Fresnes. Celui-ci porte plainte contre X pour homicide volontaire et se constitue partie civile, défendu par des avocats du collectif de défense du FLN.
Dans ce cas précis, le commissaire de l'IGS reconnaît des violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Un non-lieu sera rendu le 25 janvier 1963 en application de l'amnistie des infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. Cette amnistie, négociée dans le cadre des accords d'Évian en 1962, consacre officiellement l'impunité de la police.
Les victimes évoquées ici ont été inhumées au cimetière parisien de Thiais, à la demande de l'administration médico-légale et dans le plus grand secret, comme une grande partie des victimes de la répression de l'automne 1961. Elles sont plus de cent cinquante, dont des dizaines non identifiées, spécifiquement étiquetés « X-FMA » ou « Inconnu NA », des catégories raciales désignant un Français musulman d'Algérie ou un Nord-Africain. Enterrées « comme des chiens », dira Jean-Luc Einaudi lors de son témoignage au procès de Maurice Papon.
Interpellée en 2022 par l'ancienne députée Rachel Keke (La France insoumise), la mairie de Paris, gestionnaire du cimetière, indique que les dépouilles des victimes ont été exhumées en 2019 et 2021 pour des raisons de place ; les ossements ont été transférés à l'ossuaire du cimetière.
Des collectifs et des familles sont en train de s'organiser pour obtenir l'identification des défunts et pour que les restes des victimes soient restitués à leurs proches. Une exigence de vérité et de réparation. Associations et historiens se mobilisent également pour que le cimetière abrite un mémorial, une étape de plus vers une reconnaissance au plus haut niveau de ce crime d'État.
Le 15 octobre 2026, une trentaine de maires appellent à ce que la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 soit officiellement reconnue comme un « crime d'État ». Ils réclament que la date soit une journée nationale d'hommage aux victimes et que les archives relatives à cette période soient totalement ouvertes. Parmi les signataires de cet appel, le maire de Montreuil Patrick Bessac (Parti communiste français), le maire divers gauche d'Aubervilliers Sofienne Karroumi, ou encore Emmanuel Grégoire, maire de Paris (Parti socialiste) ou Édouard Denouel, maire de Bagnolet (Écologiste).
Une commémoration nationale des 65 ans de la tragédie est organisée samedi 17 octobre 2026 à 14 heures au cimetière parisien de Thiais, division 97.
1Lire les travaux d'Emmanuel Blanchard à ce sujet, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau monde, 2011.
2« Une guerre dans la guerre : la lutte FLN/MNA en France », Kader Abderrahim, Histoire coloniale.
3Dans Ici, on noya les Algériens, Le Passager clandestin, 2021, réédition en 2024.
4Jim House et MacMaster estiment le bilan des victimes autour de 150. Emmanuel Blanchard à une centaine au moins.
5À l'issue duquel ce dernier est condamné à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l'humanité pour la déportation de 1 690 juifs et juives entre 1942 et 1944.
6Dans Les Algériens, la terreur d'État et la mémoire, Gallimard, 2021.
7Notamment dans le documentaire 17 octobre 1961, Dissimulation d'un massacre, Daniel Kupferstein, 2001.
8Jean-Luc Einaudi recense 84 informations judiciaires ouvertes par le parquet de la Seine entre octobre et décembre 1961. Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011 (annexes).
9Enquête de police diligentée par un juge d'instruction.
10Selon le rapport Géronimi, commandé en 1998 par Élisabeth Guigou, ministre de la Justice. Celui-ci porte sur les archives judiciaires relatives aux violences commises contre les Algériens en 1961.
11Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961, Un massacre à Paris, Pluriel, 2011. Les cas étudiés dans cet article sont issus de cet ouvrage.
15.10.2026 à 06:00
Un an après l'émergence du mouvement de la génération Z, les manifestations massives se sont éteintes, mais pas la répression. Les procès s'enchaînent, les appels sont constamment reportés et les mineurs restent détenus sans jugement. Notre présence derrière les barreaux, le procès de nos frères de la génération Z et ce que subissent tous les gens honnêtes confirment que nous sommes dans la même tranchée, et que notre combat contre l'autoritarisme et la corruption est un combat décisif (…)
- Magazine / Maroc, Élections législatives, Mouvement populaire, Justice, Parti authenticité et modernité (PAM), Rassemblement national des indépendants (RNI)
Un an après l'émergence du mouvement de la génération Z, les manifestations massives se sont éteintes, mais pas la répression. Les procès s'enchaînent, les appels sont constamment reportés et les mineurs restent détenus sans jugement.
Notre présence derrière les barreaux, le procès de nos frères de la génération Z et ce que subissent tous les gens honnêtes confirment que nous sommes dans la même tranchée, et que notre combat contre l'autoritarisme et la corruption est un combat décisif qui n'admet ni recul ni compromis.
En lisant ces mots, la voix de Zineb El Kharroubi, jeune militante du mouvement GenZ 212, tremble légèrement. Ce sont ceux de Nasser Zefzafi, le leader du mouvement du Hirak du Rif. Depuis la prison de Tanger 2, où il a encore onze ans à purger, il les adresse à cette génération qui « tient la braise entre ses mains ».
Derrière les barreaux, Zineb aurait bien pu s'y retrouver aussi. Au Maroc, en juin 2026, elle a été condamnée à six mois de sursis pour « incitation à commettre des crimes ou délits par voie électronique ». Elle pratique pourtant son activisme depuis la France, où elle réside. Le 27 septembre 2026, la jeune femme participait à une table ronde devant une dizaine de personnes réunies au Doc, dans le 19e arrondissement de Paris, pour célébrer le premier anniversaire du mouvement GenZ 212, ainsi que « pour soutenir les personnes bloquées à Sebta [Ceuta] ».
Ce même jour, des évènements ont aussi été organisés à Casablanca, Rabat, Madrid, ou encore à Bruxelles. Derrière ces derniers, il y a le collectif « Free Koulchi » — « Libérez-les tous » — un slogan hérité du Hirak. Car Nasser Zefzafi a peut-être dix-sept ans de plus que Zineb El Kharroubi, ils ont en commun un engagement fondé sur la revendication de droits fondamentaux… et qui est sévèrement réprimé. « Le fait que sa parole nous parvienne, depuis sa cellule, ça ne fait que prouver qu'ils ne peuvent pas arrêter la parole libre. Ça nous donne vraiment beaucoup de force, on se dit qu'on est sur le bon chemin et qu'on doit continuer », confie la jeune femme.
En 2017, le Hirak avait protesté pendant des mois pour réclamer des hôpitaux, des routes et des universités dans la région enclavée du Rif, au nord du Maroc. Le mouvement GenZ 212, lui, n'aura duré qu'un mois. Né à la fin de l'été 2025, il a émergé après un choc : à l'hôpital public d'Agadir, en une semaine, huit femmes sont décédées à la suite de césariennes. Un peu partout dans le royaume, des jeunes se sont alors mobilisés pour réclamer de meilleurs systèmes de santé et d'éducation, la fin de la corruption, puis la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch.
Affaiblie par plus de 5 000 arrestations, la mobilisation urbaine s'est éteinte. La répression, elle, ne s'est pas arrêtée. Alors que plusieurs procès de militants sont encore en cours, les arrestations se poursuivent et s'élargissent, notamment au monde artistique. À l'évènement « Free Koulchi » organisé à Rabat, une banderole rappelle le cas du graffeur Yassir Mounbir, alias 3ozayr. Détenu provisoirement depuis quatre mois dans l'attente de son procès, il est poursuivi pour « outrage à une institution constitutionnelle » et « outrage à un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions », après avoir réalisé des caricatures de Mohammed VI publiées sur Instagram.
« On ne devrait pas se réjouir d'avoir “que” du sursis », estime Zineb, qui pense à tous ceux qui n'ont pas eu la même « chance » qu'elle. « Les gens qui sont derrière les barreaux comptent sur nous. Le minimum qu'on puisse faire, c'est de ne pas les oublier, de continuer à parler d'eux, et de réclamer leur libération », affirme-t-elle à Orient XXI.
Depuis un an, le mouvement GenZ 212 est paralysé par les affaires judiciaires qui s'enchaînent. Hakim Sikouk, président de l'antenne Rabat de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) analyse :
Les autorités ont mobilisé tous leurs appareils pour tuer le mouvement dans l'œuf… afin que le fantôme du mouvement de la jeunesse du 20 février 2011 ne revienne pas, pour que la portée des protestations ne s'élargisse pas, et aussi pour qu'ils servent d'exemple pour toute tentative future.
Dès les premiers jours du mouvement, l'AMDH avait dénoncé des violations dans les procédures d'arrestation. Elle note que celles-ci se sont intensifiées lors des deux nuits de vandalisme, du 1er au 3 octobre 2025, en marge des manifestations pacifiques. La répression avait atteint son paroxysme dans la nuit du 1er au 2 octobre, à Lqliâa, lorsque des tirs de gendarmes avaient tué trois jeunes hommes. L'association réclame toujours que toute la lumière soit faite sur les circonstances de ces décès par l'ouverture d'une enquête indépendante.
De son côté, le ministère de l'intérieur marocain recensait près de 2 480 personnes poursuivies en justice, dont la moitié en état de détention, à la fin octobre 2025. Huit mois plus tard, la Délégation générale à l'administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) indiquait que 662 personnes étaient toujours derrière les barreaux, dont 567 condamnés pour des crimes – sans préciser lesquels – et 95 pour des délits.
Face à l'ampleur des arrestations, le Comité national de soutien aux familles des détenus GenZ 212 est désemparé. Il a récemment alerté sur la situation de plusieurs mineurs détenus dans l'établissement pénitentiaire de Tamesna. Hakim Sikouk, également coordinateur du comité, raconte :
Dès leur arrestation, ces mineurs ont été violentés dans les commissariats de police parce qu'ils ont refusé de signer les procès-verbaux d'audition qui étaient déjà prêts et qui leur imputaient de lourdes charges. Les mères ont été trompées lorsqu'on leur a demandé de signer à la place de leurs fils, en leur faisant croire qu'ils seraient libérés.
« S'ajoute à cela le mauvais traitement à l'intérieur de l'établissement pénitentiaire et la perte d'une année scolaire entière pour les élèves et les étudiants », précise-t-il. Poursuivis pour rassemblements non autorisés, jet de pierres sur les forces auxiliaires ou encore incendie de voitures de police, ces mineurs n'ont toujours pas été jugés. « La détention préventive sans jugement est une forme de torture méthodique pour eux et leurs familles », dénonce Hakim Sikouk, qui y voit une pratique « répressive et vindicative » de la part des autorités.
Ces mineurs ne sont pas les seuls à attendre une audience qui n'arrive pas. Mohammed Khalif, une des figures des manifestations casablancaises, a vu son procès en appel reporté à plusieurs reprises, après avoir été condamné, en première instance, à trois ans de prison pour « incitation à commettre des crimes et délits ». Le rappeur engagé Hamza Raid a été arrêté à deux reprises tout au début du mouvement. Poursuivi pour « incitation à commettre des crimes et des délits », et « participation à un rassemblement non autorisé », il a été condamné à un mois de prison avec sursis en novembre 2025. Il attend toujours son procès en appel.
Après avoir demandé – en vain – le départ du gouvernement Akhannouch, la Gen Z n'a pas été au rendez-vous politique le plus important du royaume : les élections législatives. Pour participer au scrutin du 23 septembre 2026, les 18-24 ans ne représentaient que 4 % des 15,8 millions d'inscrites sur les listes électorales, contre 8 % en 2021, alors qu'ils forment presque 11 % de la population totale. Et parmi la totalité des inscrits, peu sont allés jusqu'aux urnes : l'abstention n'a jamais été aussi haute depuis 2007, atteignant 61,98 %. « Les abstentionnistes ont toujours formé le premier parti au Maroc », rappelle Maâti Monjib, historien et politologue marocain. « La majorité de la population considère que les députés ne servent à rien. Ces derniers n'y peuvent rien, car le gouvernement issu du Parlement ne gouverne pas. Ce sont les hommes du palais qui gèrent sur le plan stratégique du pays », estime-t-il.
L'abstention de cette jeunesse peut aussi s'expliquer par le choix du boycott des élections, prôné notamment par le parti d'extrême gauche Annahj Addimocrati (La voie démocratique travailliste) — dont plusieurs militants ont été arrêtés pendant qu'ils distribuaient des tracts — ou encore les islamistes d'Al-Adl wal-Ihsan (Justice et spiritualité), comme à leur habitude. « Leur appel a eu de l'effet certes, mais c'est loin d'être la principale motivation de l'abstention », modère Maâti Monjib. « Une bonne partie des gens ont voté pour recevoir ce qu'ils appellent Zarqalaf [en référence à la couleur bleue (zarka en arabe) du billet de 200 dirhams (environ 18 euros), NDLR]. Ce terme fait partie, pour ainsi dire, de l'outillage conceptuel des élections au Maroc, depuis une quinzaine d'années, quand c'était le prix moyen des voix », poursuit l'historien.
Peu de partis ont mené une véritable campagne pour la libération des détenus politiques, à l'instar de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) et du Parti socialiste unifié (PSU), qui ont formé l'Alliance de gauche en s'efforçant d'intégrer les revendications des jeunes dans son programme social et économique. Celle-ci a obtenu huit sièges (sur 395), soit quatre fois plus qu'en 2021… mais est arrivée loin derrière le trio déjà au pouvoir. Cette fois, le parti Authenticité et Modernité (PAM) de Fatima Ezzahra El Mansouri a terminé en tête, avec 97 sièges. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), précédent vainqueur, a essuyé un revers cinglant, n'obtenant que 66 sièges contre 102 en 2021, de justesse devant le parti nationaliste Istiqlal (65). Alors que GenZ 212 dénonçait la corruption de certains ministres, le Maroc se retrouve avec Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête de l'exécutif – ex-ministre et maire de Marrakech, elle est mise en cause par des allégations de conflit d'intérêts dans le cadre d'une affaire foncière révélée à partir de documents divulgués en juillet 2025 par le groupe de hackers « Jabaroot ».
Sur la page militante « Morocco Youth Voice », on ironise : « Comment une personne sensée pourrait-elle croire qu'un peuple raisonnable voterait pour ces gens-là ? » Ce compte Instagram, qui rassemble près de 51 300 followers, fait partie de ces quelques pages anonymes qui font perdurer l'esprit du mouvement GenZ, en veille sur l'avancée des procédures judiciaires des détenus, appelant parfois à se réunir devant les tribunaux. « La répression a transformé cette jeunesse idéaliste, démocratique, et un peu libertaire sur les bords, mais non radicale, en une force antisystème. Tous les efforts du régime d'amadouer ces activistes comme individus ont échoué », avance Maâti Monjib. Il poursuit :
Le gouvernement avait décidé de rembourser 75 % des frais de campagne électorale aux candidats de moins de 35 ans. En même temps, le ministère des affaires religieuses avait fait dire aux imams pendant plusieurs vendredis de demander aux Marocains « d'intéresser leurs enfants à la chose publique ». C'était un fiasco total.
Après deux semaines de tractations, Fatima Ezzahra El Mansouri a annoncé ce 12 octobre former sa majorité avec l'Istiqlal, l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et le parti du Progrès et du socialisme (PPS). Les deux derniers partis avaient fait partie de la « Koutla » (« bloc » en arabe) démocratique formée en 1992 pour faire face aux partis de technocrates. Dans le programme du PPS, on peut lire la volonté d'une « tolérance zéro à l'encontre de la corruption, du conflit d'intérêts et de l'enrichissement illicite », ainsi que la promesse « d'agir pour la libération des journalistes, influenceurs, détenus du Hirak et jeunes de la Gen Z ». Mais pour Maâti Monjib, ce sera sans doute un vœu pieux :
Ces partis ont changé de sociologie. Ils sont devenus prorégime, les notables peuplent leurs conseils nationaux… les dirigeants qui gardent une certaine indépendance d'esprit vis-à-vis du palais se comptent actuellement sur les doigts d'une seule main.
14.10.2026 à 06:00
Le 14 octobre 1953, Israël organise un raid sur le village palestinien de Qibya. Il commet alors son premier meurtre de masse d'État. Négation, manipulation des faits, création de groupes d'influence pro-israéliens : ce massacre annonçait déjà beaucoup de l'histoire de la violence à venir. « C'est Bibi [Benyamin Nétanyahou], pas Israël », disent les sionistes libéraux lorsqu'ils sont confrontés à la destruction de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Alors que la plupart des Juifs en Israël (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Cisjordanie, Armée, Histoire
Le 14 octobre 1953, Israël organise un raid sur le village palestinien de Qibya. Il commet alors son premier meurtre de masse d'État. Négation, manipulation des faits, création de groupes d'influence pro-israéliens : ce massacre annonçait déjà beaucoup de l'histoire de la violence à venir.
« C'est Bibi [Benyamin Nétanyahou], pas Israël », disent les sionistes libéraux1 lorsqu'ils sont confrontés à la destruction de Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Alors que la plupart des Juifs en Israël croient sincèrement que la guerre d'Israël contre Gaza est juste, les sionistes libéraux répondent à une équation contradictoire : désavouer les actions israéliennes dans l'enclave tout en continuant de défendre la légitimité de l'État d'Israël. Et pour absoudre Israël et le sionisme de la destruction de Gaza, Benyamin Nétanyahou est la figure idéale. Selon le refrain habituel, le problème n'est pas le sionisme, mais une version du sionisme corrompue par des extrémistes messianiques. En d'autres termes, ce que l'armée israélienne fait à Gaza depuis le 7 octobre ne représente pas le « vrai » Israël.
L'histoire prouve pourtant le contraire : le meurtre indiscriminé de civils palestiniens est indissociable du sionisme depuis au moins 1948. Le massacre de Qibya en 1953 en est une démonstration implacable.
Dans cette période, plusieurs attaques sont menées par des Palestiniens ayant été chassés de leur territoire lors de la guerre de 1948. En représailles à l'une d'elles, l'armée israélienne planifie un raid meurtrier sur le village de Qibya, en Cisjordanie, et assassine des innocents.
Ce crime de masse est la preuve que le génocide à Gaza advient dans la continuité de l'histoire israélienne depuis son origine et qu'il n'y a, entre la destruction de Gaza et les politiques sionistes du passé, qu'une différence de degré et non de nature.
Le début des années 1950 est le terrain des répercussions de la guerre de 1948, au cours de laquelle plus de 700 000 Palestiniens sont chassés de leurs villages – ainsi que le démontrent des documents déclassifiés de l'armée israélienne –, leur territoire annexé formant les nouveaux contours de l'État israélien. De nombreuses familles palestiniennes tentent de revenir dans leur maison, reprendre leurs moissons, la culture de leurs terres. Elles en sont empêchées par Israël. David Ben Gourion, le père fondateur de l'État et premier ministre d'Israël, déclare sans ambiguïté en avril 1949 que « la position du gouvernement est qu'ils ne doivent pas revenir2 ».
Des milliers de Palestiniens traversent la ligne verte3 depuis le Liban, la Cisjordanie (sous contrôle jordanien) et Gaza (sous contrôle égyptien) vers le territoire désormais contrôlé par Israël. Yael Vered, une haute fonctionnaire du ministère israélien des affaires étrangères écrit en mars 1953 que « l'infiltration est, dans la plupart des cas, le résultat de difficultés matérielles, d'une situation de séparation de la source de revenus (par exemple des champs du mauvais côté de la frontière) ou de membres de la famille4 ». Elle conclut : « Rares sont les cas où les objectifs délibérés sont le meurtre et la vengeance. »
Les accrochages et confrontations militaires entre les combattants palestiniens et l'armée israélienne sont alors fréquents. Entre janvier et août 1953, les attaques menées par les Palestiniens causent la mort de trois civils israéliens. Le 13 octobre, des combattants palestiniens traversent la frontière depuis la Jordanie et attaquent la colonie israélienne de Yehoud, à 15 kilomètres à l'est de Tel-Aviv. Une mère et ses deux enfants sont tuées. Le prénom de la petite fille, Shoshana, sera repris pour désigner le raid militaire israélien lancé dès le lendemain.
À la traque des auteurs des attaques, Ben Gourion, au cours d'une réunion avec le ministre de la défense Pinhas Lavon, le chef d'état-major Mordehaï Makleff et l'officier en chef des opérations Moshe Dayan, préfère la vengeance et la dissuasion immédiates. Il cible le village de Qibya, 2 000 habitants, pourtant sans lien apparent avec l'attaque de la veille.
La nuit du 14 octobre, 103 soldats d'un bataillon de parachutistes et 20 de l'unité 101, une unité spéciale de l'armée fondée et commandée par le futur premier ministre Ariel Sharon, fondent sur le village. Ils ont reçu l'ordre « d'attaquer et d'occuper temporairement le village, de faire un maximum de destruction et de morts, dans l'objectif de chasser les villageois de leurs maisons ». Bilan : 69 villageois sont assassinés, dont une majorité de femmes et d'enfants, 45 maisons, une école et une mosquée sont détruites.
Les diplomates états-uniens en poste à Amman rapportent5 sans ambiguïté les événements à leur administration : « Les Israéliens ont systématiquement exterminé les personnes dans les maisons avant de les faire exploser. » Un télégramme de leurs homologues à Tel-Aviv indique que l'armée israélienne avait « ouvert le feu sur tous les bâtiments, tiré à travers portes et fenêtres, jeté des grenades dans les bâtiments et criblé de balles tout villageois tentant de s'enfuir ».
En dépit de quelques voix dissidentes, la classe politique et militaire israélienne, avec à sa tête David Ben Gourion et le futur chef d'état-major Moshe Dayan, soutient la logique de représailles à grande échelle visant à soumettre par la violence toute résistance palestinienne. S'inscrivant dans une recherche de paix durable, sans toutefois remettre en question aucune orientation fondamentale de la politique israélienne, le ministre des affaires étrangères Moshe Sharett plaide, lui, pour des opérations militaires ciblées associées à une action diplomatique. Les voix minoritaires comme la sienne sont systématiquement marginalisées ou ignorées. Alors même que Sharett est à ce moment-là premier ministre par intérim, il n'est pas invité à prendre part aux discussions qui mèneront à l'opération militaire contre le village de Qibya.
La condamnation internationale du massacre de Qibya est unanime. En Jordanie, de grandes mobilisations populaires appellent à des représailles. L'Irak propose de déployer des troupes en Cisjordanie. Le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU) condamne Israël, tandis que les États-Unis gèlent leurs versements d'aide à l'État israélien. La Grande-Bretagne envisage de déployer des troupes pour rassurer la Jordanie. Le vice-chef d'état-major impérial déclare que les Britanniques « ne [souhaitent] pas combattre les Israéliens », mais devront « manifestement le faire s'ils mènent une attaque directe sur la Jordanie ».
Face à cette crise diplomatique, Israël prend la décision de mentir. Sur l'insistance de Ben Gourion, les diplomates israéliens annoncent que le massacre n'a pas été commis par l'armée mais par des civils israéliens d'une colonie voisine, dont « la patience avait atteint ses limites », appuie Ben Gourion dans un discours radiodiffusé6. « Une enquête est en cours, mais il ne fait aucun doute que pas une seule des unités de l'armée ne se trouvait hors de sa base la nuit de l'attaque de Qibya », assène-t-il.
Y compris parmi les alliés d'Israël, bien peu d'acteurs internationaux croient à cette version. La manipulation des faits n'est pas une nouveauté pour le gouvernement israélien. En 1948, l'expulsion de 700 000 Palestiniens avait été documentée par l'armée elle-même, ce qui n'avait pas empêché Israël d'affirmer sans relâche que les réfugiés palestiniens étaient partis volontairement, et que l'État israélien n'en portait aucune responsabilité.
Au fil du temps, les mensonges de ce type allaient devenir un trait caractéristique des relations publiques israéliennes face aux critiques extérieures.
Qibya n'est ni le premier ni le dernier des massacres commis par Israël à cette époque. Mais c'est la première fois qu'un meurtre de masse est perpétré par les forces armées officielles israéliennes sur ordre explicite des dirigeants de l'État. Les précédents massacres de cet ordre, comme celui de l'hôtel King David à Jérusalem en 1946 ou celui du village de Deir Yassin en 1948, avaient été le fait de groupes paramilitaires sionistes7.
La coalition au pouvoir au moment du massacre était dirigée par le Mapaï (Parti des travailleurs de la terre d'Israël, devenu en 1968 le Parti travailliste), qui dominait le Yishouv juif d'avant 1948 et la politique israélienne des trois premières décennies. Le gouvernement avait à sa tête David Ben Gourion et comptait des ministres comme Moshe Sharett, Golda Meir et Levi Eshkol. Tous trois passeront par le poste de premier ministre au cours des années suivantes. Moshe Dayan, aujourd'hui vénéré comme héros militaire, était alors le chef des opérations de l'armée et sera nommé chef d'état-major à peine deux mois après le massacre de Qibya. Ariel Sharon, qui deviendra premier ministre un demi-siècle plus tard, était à la tête de l'unité qui avait perpétré le massacre. Ceux qui ont approuvé, planifié et commis le massacre de Qibya ne sauraient mieux représenter cet Israël idéalisé des premières années.
Si le massacre de Qibya a été condamné à l'international, il en a été autrement à l'échelle du pays. La presse et les partis politiques ont exprimé un soutien quasi unanime à l'opération des forces armées israéliennes.
À l'exception du quotidien antisioniste Kol Ha'am, détenu par le Maki, le parti communiste, qui titre « Meurtre de masse commis dans le village arabe de Qibya », tous les grands journaux israéliens reprennent le récit du gouvernement, des médias proches de la droite ultraorthodoxe et nationaliste aux journaux indépendants, centristes ou de gauche comme Haaretz et Davar.
Dans les jours et les semaines qui suivent Qibya, aucun d'entre eux n'emploie le mot « massacre », préférant parler d'« incident » ou d'« événement ». La plupart, après avoir timidement déploré les « malheureuses pertes en vies humaines », désignent les gouvernements arabes ou occidentaux comme véritables responsables du massacre pour n'avoir pas su contenir les « infiltrations ». Les rares critiques de l'opération militaire ont trait à ses conséquences néfastes pour l'image d'Israël à l'étranger. Francis Evans, ambassadeur britannique à Tel-Aviv, frappé par l'ampleur de l'adhésion populaire à l'attaque de Qibya, commente ainsi la situation : « Le gouvernement d'Israël a rarement reçu un soutien aussi unanime de la part de la presse israélienne que lors de cet événement particulièrement indigne. »
Le cas de Moshe Sharett est des plus révélateurs. Bien qu'il manifeste une forte réprobation, écrivant dans son journal8 : « Le fait que nous soyons capables d'une telle tuerie restera gravé dans les mémoires et ne s'effacera pas. Ce fait ne pourra pas être retiré », il finit par se ranger à la ligne officielle. Il sera même un infatigable défenseur d'Israël durant la crise diplomatique de Qibya.
Cette position, qui consiste à désapprouver l'action d'Israël sur le plan moral tout en continuant de le défendre, est la norme chez les sionistes libéraux en Israël. Mapam, le parti sioniste le plus à gauche du spectre politique israélien (et prédécesseur du parti Meretz) réduit également ses critiques au strict minimum, se concentrant sur le risque que le massacre puisse donner aux « ennemis d'Israël une excuse pour présenter les victimes comme des agresseurs9 ».
Rose Halprin, ancienne dirigeante de Hadassah, puissante organisation féminine sioniste aux États-Unis, déclare que l'attaque « [est] à l'opposé de la force éthique et morale de [la] tradition [juive]. Il ne se [trouve] pas un sioniste ni un juif qui ne [soit] mortellement blessé par Qibya10 ». La force de cette réaction s'inscrit dans la tradition de défense par les juifs états-uniens du libéralisme politique et des droits humains aux États-Unis et à l'étranger.
Mais comme leurs homologues en Israël, les sionistes libéraux états-uniens se rallient à la défense d'Israël. Une délégation de notables juifs, dont Maxwell Abbell, président d'United Synagogue of America, et Philip Klutznick, président de la branche internationale du B'nai B'rith, la plus ancienne organisation juive états-unienne, rencontre rapidement des responsables du Département d'État pour tenter de mettre fin au gel de l'aide à Israël. L'ampleur de la crise diplomatique entraîne la création de nouvelles organisations juives pour mieux défendre les intérêts d'Israël, dont l'American Zionist Committee for Public Affairs (AZCPA) qui deviendra plus tard l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac), incontournable groupe de pression pro-israélien aux États-Unis. On peut considérer que Qibya a constitué la genèse du lobby pro-israélien aux États-Unis tel que nous le connaissons aujourd'hui.
Bien qu'en petit nombre, des juifs et des juives se sont levés contre la sauvagerie exercée par l'armée israélienne à Qibya. Yeshayahou Leibowitz, intellectuel israélien et juif orthodoxe, a désigné Qibya comme « une punition massive et cruelle de personnes innocentes pour un crime commis par d'autres11 » et s'est interrogé sur « ce qui avait pu donner naissance à cette génération de jeunes qui n'éprouvaient aucune inhibition ni aucun remords en commettant une telle atrocité ». Isaac Steinberg − un territorialiste qui avait, durant l'Holocauste, cherché un refuge pour les juifs ailleurs qu'en Palestine − a condamné le massacre, mais aussi « la réaction indifférente ou satisfaite à cet événement de la part de la population juive en Israël12 ». Il a ajouté que l'événement « avait été rendu “casher” en mobilisant tous les arguments stratégiques, politiques et sentimentaux possibles », et que « la question morale avait été totalement ignorée ».
Les mots de Steinberg sonnent plus juste que jamais devant l'indéfectible soutien des sionistes libéraux à Israël depuis le 7 octobre 2023, alors que leurs arguments − en premier lieu celui consistant à dénoncer Nétanyahou et sa coalition d'extrême droite – sonnent tout aussi creux aujourd'hui qu'en 1953.
1À titre d'exemples, non exhaustifs : l'auteur et journaliste Yossi Klein Halevi, qui écrit dans « Our season of reckoning : Israel's moral crossroads in Gaza », The Times of Israel, le 7 septembre 2025 : « Le gouvernement Nétanyahou, une coalition de fanatiques et de corrompus, déshonore l'État juif » ; le sénateur démocrate juif Chuck Schumer, qui déclare dans le Boston Globe le 14 mars 2024 : « En conséquence, [Nétanyahou] a trop volontiers toléré le bilan humain civil à Gaza, ce qui fait chuter le soutien à Israël dans le monde entier à des niveaux historiquement bas » ; J Street, le lobby « progressiste » pro-israélien, qui reste sur son site résolument sioniste malgré ses critiques récurrentes de Nétanyahou et de « sa guerre » à Gaza.
2Cité dans Tom Segev, 1949 : The First Israelis, Free Press, 2018)
3Ligne d'armistice de 1949 conclue entre Israël d'une part, et la Syrie, le Liban, la Transjordanie et l'Égypte d'autre part, à l'issue de la guerre de 1948.
4Citée par Benny Morris dans Israel's Border Wars 1949-1956 : Arab Infiltration, Israeli Retaliation, and the Countdown to the Suez War, Oxford University Press, 1993.
5Ibid, p. 247.
6Repris par Moshe Sharett dans son journal, cité dans « The 1953 Qibya Raid Revisited : Excerpts from Moshe Sharett's Diaries », Journal of Palestine Studies, vol. 31, 2002.
7L'Irgoun, dirigé par Menahem Begin (qui sera premier ministre de 1977 à 1983) rejoint pour le second par le Lehi.
8Lire « Le Raid de 1953 sur Qibya », extraits du journal de Moshe Sharett commentés par Walid Khalidi et annotés par Neil Caplan, disponible en ligne.
9Benny Morris, « The Israeli Press and the Qibya Operation, 1953 », Journal of Palestine Studies, vol. 25, 1996.
10Benny Morris, Israel's Border Wars 1949-1956 : Arab Infiltration, Israeli Retaliation, and the Countdown to the Suez War, Oxford University Press, 1993.
11Yeshayahou Leibowitz, Judaism, Human Values, and the Jewish State, Harvard University Press, 1995.
12Gur Alroey, Zionism Without Zion, Wayne State University Press, 2016.