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07.04.2026 à 06:00

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Sarra Grira
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Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)

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Texte intégral (3407 mots)

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

03.04.2026 à 06:00

« Si le Hamas est désarmé, c'est la guerre civile à Gaza »

Rami Abou Jamous
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique. Lundi 30 mars 2026. Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement (…)

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Texte intégral (1606 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.

Lundi 30 mars 2026.

Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.

Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.

Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.

Ce que cherchent les Israéliens : le chaos

Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.

Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.

Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.

La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.

Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement

Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.

L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.

Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

30.03.2026 à 06:00

La stratégie iranienne, moyens limités, impact maximum

Akram Zaoui
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Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain. Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis (…)

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Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain.

Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis sur le terrain de la géoéconomie, autrement dit à la confluence des sphères de la géopolitique et de l'économie.

Cette option est d'autant plus surprenante si l'on tient compte de deux données. La première est que ce sont deux pays cumulant des nœuds géoéconomiques1 de premier plan et profondément interconnectés qui lui livrent depuis le 28 février 2026 une guerre existentielle. La seconde est que la position de l'Iran aux marges de la mondialisation s'explique par la mobilisation à son encontre d'un instrument géoéconomique par excellence – celui des sanctions.

Or, en arsenalisant la géographie économique de son environnement immédiat, l'Iran a procédé à un renversement : porter la guerre qu'on lui fait sur son territoire – et dont l'enjeu est sa survie en tant qu'État souverain2 – au cœur de l'économie internationale, et au sein du système politique et du tissu socioéconomique états-unien.

Faire de nécessité vertu

C'est peu dire que le rapport de force économique et technologique, qui informe la capacité à financer et mener la guerre, est défavorable à l'Iran. Face à l'échelle et à l'interconnexion des complexes militaro-industriels, écosystèmes d'innovation et marchés de capitaux des États-Unis et d'Israël, l'Iran fait figure de périphérie.

Même en faisant abstraction des États-Unis3, Israël constituerait sur les plans économique et technologique un adversaire supérieur à la République islamique. En 2024, le produit intérieur brut (PIB) israélien était ainsi près de 14 % supérieur à celui de l'Iran, alors que la population iranienne est plus de neuf fois plus élevée.

Cette situation est en partie le résultat d'une articulation réussie d'Israël à trois grands pôles de l'économie politique états-unienne – politique, financier et technologique –, à savoir Washington, New York, et la Silicon Valley. C'est à Washington que se décide le soutien militaro-financier à Israël, premier pays récipiendaire de l'aide états-unienne – 300 milliards de dollars (260 milliards d'euros) en termes réels4 depuis sa fondation en 1948, et 21,7 milliards de dollars (19 milliards d'euros) entre octobre 2023 et octobre 2025. À New York, Israël est le troisième pays étranger le plus représenté à l'indice boursier Nasdaq, intense en valeurs technologiques. Quant à la Silicon Valley, elle est le siège d'entreprises technologiques ayant réalisé des investissements conséquents en Israël. En 2025, les seules entreprises israéliennes de cybersécurité Wiz et CyberArk ont été acquises pour une enveloppe de 57 milliards de dollars (50 milliards d'euros)5.

À l'inverse, par une idéologie glorifiant l'autosuffisance et du fait des sanctions qui lui sont imposées, l'Iran se trouve largement isolé des flux commerciaux, financiers et technologiques internationaux. Cette situation a dégradé le potentiel de croissance, d'innovation et donc de défense de l'Iran. Elle a poussé le pays à développer des programmes d'armement appuyés sur des capacités de recherche-développement domestiques et des chaînes d'approvisionnement alambiquées, à l'efficacité réduite. Or ces programmes ont eux-mêmes souffert d'un contexte économique déprimé par une mauvaise gestion économique dont les résultats délétères ont été amplifiés par le choc macro-économique des sanctions. Ainsi, le PIB iranien s'est contracté de plus du tiers entre 2012 et 2024.

En faisant de nécessité vertu, l'Iran décide de mener une « guerre pauvre ». Un des emblèmes de cette stratégie est le modèle de drone Shahed 136, production de son industrie de la défense, dont le coût unitaire est estimé entre 20 et 50 000 dollars (entre 17 et 43 000 euros). Son interception peut quant à elle coûter plusieurs millions de dollars. L'usage de drones navals ou celui, possible, de mines flottantes pour bloquer le détroit d'Ormuz, où transitent près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et 19 % du commerce de gaz naturel liquéfié, s'inscrirait dans la même logique de rendement maximal.

La centralité du détroit d'Ormuz

Porter la guerre dans les monarchies du Golfe, dont le PIB cumulé équivaut à près de cinq fois celui de l'Iran, pousse la même logique à de nouveaux degrés.

L'extension du conflit à leur territoire implique, pour les États du Golfe, trois niveaux de dommages : les dégâts matériels directement subis, les pertes de revenus d'exportations de biens et services et les coûts futurs – par exemple, en matière d'investissements directs étrangers non-réalisés ou de primes d'assurance renchéries – liés à la dégradation de la réputation de ces pays comme environnements sûrs et propices aux affaires.

Si les dommages et pertes à date se chiffrent déjà à plusieurs dizaines de milliards de dollars, la banque Goldman Sachs a estimé qu'un prolongement de la guerre pendant deux mois pourrait entraîner des contractions du PIB pouvant atteindre 14 % du PIB pour le Koweït et le Qatar, plus dépendants du détroit d'Ormuz pour leurs exportations. Au-delà, les efforts de diversification des économies de la sous-région pourraient se trouver menacés, mettant en péril la prospérité des six monarchies dans l'ère de l'après-pétrole.

Cependant, les actifs des fonds souverains et fonds de pension publics des pays du Golfe, dont le montant dépasse les 6 000 milliards de dollars (5 200 milliards d'euros), devrait leur permettre de faire face à la crise et à l'incertitude à venir. Aussi, c'est l'insertion profonde des monarchies du Golfe dans la mondialisation, et la centralité du détroit d'Ormuz pour leurs exportations et le marché mondial de l'énergie, qui constituent l'enjeu principal de la guerre géoéconomique de l'Iran.

Au-delà de secteurs comme la logistique, le tourisme et les transports aérien et maritime, ce sont les désordres introduits dans le marché international de l'énergie – l'Agence internationale de l'énergie ayant décrit les perturbations actuelles comme le plus grand choc qu'ait connu le secteur dans l'histoire – qui ont logé la crise au cœur de la mondialisation. Plusieurs conséquences sont possibles. La première concerne une dégradation du pouvoir d'achat des consommateurs, notamment aux États-Unis, du fait d'une poussée inflationniste portée par la hausse des prix des carburants et autres dérivés des hydrocarbures (engrais, plastiques, autres produits chimiques). La deuxième verrait la crise se propager à la production, notamment en perturbant les chaînes d'approvisionnement industrielles, y compris dans des secteurs de pointe et pour des produits à haute intensité technologique, comme les semi-conducteurs. La troisième verrait la contamination s'étendre au secteur financier, la perspective d'une augmentation des taux directeurs par les banques centrales pour répondre à l'inflation déprimant le crédit, renchérissant les emprunts publics et pesant sur les cours boursiers.

Un pari coûteux et risqué

Par la guerre géoéconomique, l'Iran espère activer une série de forces de rappel pour freiner le président américain Donald Trump. Les consommateurs-électeurs, en cette année d'élections de mi-mandat aux États-Unis, les marchés financiers, les grands acteurs industriels – notamment dans le secteur de l'intelligence artificielle, gourmand en énergie – et des alliés européens et dans une moindre mesure, asiatiques seraient soudés dans leur mécontentement. Au-delà, l'Iran souhaite dissuader durablement les États-Unis de la tentation d'un changement de régime, provoquer une désolidarisation entre Washington et Tel-Aviv et forcer une négociation devant conduire au respect de sa souveraineté, à une acceptation de sa place dans la région et à une levée des sanctions économiques.

Mais cette stratégie n'est pas sans coûts. Elle nuit durablement aux relations entre l'Iran et ses voisins du Golfe. Elle pourrait aussi convaincre d'autres pays de se joindre à une coalition contre la République islamique pour mettre un terme à la prise en otage de l'économie internationale dont elle se rendrait coupable. Elle est également susceptible d'entraîner une pression supplémentaire sur les pays en voie de développement se relevant à peine des chocs économiques induits par la pandémie et la guerre en Ukraine, isolant l'Iran jusque dans le Sud global. Mais, acculé par une guerre existentielle, sans doute, ces coûts sont-ils apparus comme relatifs – et inévitables – à Téhéran.


1La notion de nœud géoéconomique décrit des espaces concentrant des infrastructures stratégiques pour l'accumulation et la projection de puissance, tels l'énergie, la finance, l'industrie, la technologie et le transport.

2Comme le rappelle le politiste étatsuno-iranien Vali Nasr dans une interview avec Bloomberg publiée le 13 mars 2026, la guerre actuelle n'est pas seulement existentielle pour le régime, mais aussi pour l'Iran. Donald Trump a ainsi déclaré que la carte de l'Iran pourrait changer. Et le soutien à des éléments séparatistes au sein des minorités a toujours été envisagé par Israël comme un moyen de déstabilisation. Voir «  Why Iran Isn't Breaking : Vali Nasr on the Uprising That Isn't Coming  », The Mishal Husain Show, podcast de Bloomberg, visible sur Youtube.

3Le PIB états-unien est supérieur de plus de 60 fois à celui de l'Iran, qui est inférieur à celui du Minnesota.

4NDLR. C'est-à-dire, en prenant en compte l'inflation.

5NDLR. Wiz a été racheté par Google pour 32 milliards de dollars (près de 28 milliards d'euros) en mars 2025, et CyberArk a été acquise par Palo Alto Networks pour 25 milliards de dollars (21 milliards d'euros) en juillet 2025.

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