22.09.2026 à 19:38
Louis Puel
L’accord entre les États-Unis et le Danemark pourrait mettre un terme au prétentions territoriales du président américain
L’article Au Groenland, la stratégie européenne pour résister à Trump a fini par payer est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Les États-Unis, le Danemark et le Groenland ont signé aujourd’hui, mardi 22 septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, un accord qui devrait mettre fin à près de deux ans de menaces du président américain concernant le territoire arctique.
Publié sur le site de la Maison-Blanche avec un long intitulé intégralement en majuscules 1, il servira sans doute à la stratégie spectaculaire de Donald Trump, mais marque une victoire substantielle dans le rapport de force engagé par le Danemark et l’Union européenne, avec un soutien important de la France.
Donald Trump avait déjà annoncé le 18 septembre la conclusion d’un accord. Ce dernier fait suite à plusieurs réunions trilatérales secrètes organisées à Washington depuis janvier, au cours desquelles l’administration républicaine a formulé plusieurs revendications visant à établir sa souveraineté sur l’île.
L’accord signé reconnaît la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark et devrait continuer à s’appliquer même si le Groenland devient indépendant.
Il donne aux États-Unis un accès militaire élargi à l’île, qui était toutefois déjà prévu est possible dans le cadre de l’accord de 1951. Donald Trump a déjà annoncé la construction de deux nouvelles bases. L’accord mentionne également explicitement la construction du « Dôme d’or » (Golden Dome), le projet de bouclier antimissiles américain inspiré du dôme israélien et reconnaît une liberté complète des parties pour toute mesure nécessaire au Groenland pour défendre la zone du Traité de l’Atlantique Nord. L’accord ne peut être modifié que par consentement mutuel des parties.
En cas d’indépendance du Groenland, le gouvernement de l’île et le Danemark doivent garantir que le nouvel État restera dans l’OTAN, y compris en demandant son adhésion. L’accord prévoit d’ailleurs un engagement renforcé de l’Alliance dans la région arctique en matière de planification, de renseignement et d’exercices.
Le volet économique de l’accord est très limité, alors que la Maison-Blanche poussait depuis janvier pour renforcer sa « coopération » avec le Groenland dans le domaine des ressources naturelles, afin d’exploiter les gisements de pétrole, d’uranium, de terres rares et d’autres minéraux stratégiques de l’île. Le document ne mentionne finalement qu’à une seule reprise « la coopération minière », sans qu’aucune clause contraignante n’y soit attachée.
Le point le plus substantiel de l’accord en matière économique concerne les investissements étrangers. Celui-ci exclut tous les pays qui ne sont membres ni de l’OTAN ni de l’Union européenne d’exercer un contrôle, une influence « significative » ou d’obtenir un accès à des informations non publiques « susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public dans le cadre de secteurs ou d’activités particulièrement sensibles, décrites dans l’accord comme concernant notamment les infrastructures critiques et l’extraction de ressources sur le territoire du Groenland ». Cette clause devrait notamment limiter les investissements chinois et russes sur l’île.
Plusieurs acteurs de l’entourage proche du président ont déjà évoqué la construction de villes nouvelles au Groenland ou l’installation de data center.
L’accord entrera en vigueur une fois les procédures parlementaires nécessaires finalisées au Danemark et au Groenland.
Il permet de mettre fin à une source constante de tension au sein de l’OTAN et offre à Trump, alors que la guerre en Iran se prolonge et que la situation autour du détroit d’Ormuz empire, une victoire diplomatique.
Après avoir revendiqué une souveraineté américaine sur l’île et même menacé d’utiliser la force militaire, le président américain se satisfait d’un accord qui aurait pu être facilement obtenu par des pourparlers diplomatiques. Ce dernier est toutefois conclu dans le cadre d’une alliance atlantique considérablement affaiblie.
Le gouvernement des États-Unis d’Amérique (ci-après dénommé « les États-Unis ») et le gouvernement du Royaume du Danemark (ci-après dénommé « le Royaume du Danemark »), ainsi que le gouvernement du Groenland (ci-après dénommé « le Groenland »), ci-après dénommés collectivement « les Parties » et individuellement « une Partie » ;
Conscients des droits et obligations découlant du Traité de l’Atlantique Nord de 1949, et considérant que le Groenland, par l’intermédiaire du Royaume du Danemark, fait partie de l’OTAN depuis lors ;
Rappelant la longue histoire de coopération entre les Parties, fondée sur leur profond respect de la démocratie, des droits de l’homme et de l’État de droit, ainsi que les plus de quatre-vingts ans de coopération étroite en matière de défense entre elles, qui ont contribué à renforcer la sécurité et la stabilité des États-Unis, du Groenland et du reste de la zone couverte par le Traité de l’Atlantique Nord ;
Réaffirmant la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark, et reconnaissant que le peuple du Groenland constitue un peuple au sens du droit international, doté du droit à l’autodétermination ;
Notant que la procédure d’indépendance du Groenland est définie à l’article 21 de la loi n° 473 du 12 juin 2009 relative à l’autonomie du Groenland ;
Reconnaissant les obligations et engagements respectifs des parties en vertu du droit international ainsi que des cadres juridiques nationaux, y compris tous les accords existants entre les parties ;
Reconnaissant la nécessité de protéger l’environnement vierge du Groenland et réaffirmant l’article VI relatif à la protection de l’environnement du protocole d’accord de 1991, ainsi que la déclaration commune de 2004 ;
Reconnaissant les droits économiques, sociaux et culturels du peuple du Groenland, notamment en ce qui concerne ses terres et son mode de vie, y compris la chasse, la pêche et d’autres activités et développements traditionnels, culturels, historiques et futurs ;
Considérant que les accords de défense ont favorisé la stabilité et le bien-être dans la zone du Traité de l’Atlantique Nord en unissant les efforts des Parties en matière de défense collective et en préservant la paix et la sécurité, tout en renforçant leur capacité collective à résister à une attaque armée ;
Reconnaissant les contributions historiques et actuelles indispensables des États-Unis à la sécurité et à la défense du Groenland et du reste de la zone du Traité de l’Atlantique Nord, y compris les sacrifices considérables et les milliards de dollars dépensés pendant la majeure partie d’un siècle, depuis avant la Seconde Guerre mondiale et la création de l’OTAN, ainsi que le rôle irremplaçable que jouent les forces armées américaines dans la défense du territoire du Groenland, aujourd’hui et à l’avenir ;
Prenant acte de la réouverture du consulat des États-Unis à Nuuk et des contributions des États-Unis à la coopération et aux échanges mutuels dans les domaines scientifique et éducatif, à la coopération minière, à la coopération en matière de développement économique et de promotion des entreprises, ainsi qu’aux partenariats culturels et locaux avec le Groenland ;
Reconnaissant également la contribution du Groenland aux intérêts mutuels des Parties en matière de sécurité et le partage des risques et des responsabilités qui en découle, ainsi que l’engagement des Parties à poursuivre une coopération étroite au sein de l’OTAN pour garantir la sécurité de l’Atlantique Nord, comme le prévoit l’accord d’Igaliku de 2004 ;
Reconnaissant les défis en matière de sécurité dans l’Arctique et le Grand Nord posés par l’intensification des activités militaires des adversaires et leur intérêt stratégique croissant pour la région ;
Reconnaissant l’objectif commun des Parties que sont la paix internationale et la coexistence pacifique, et respectant l’importante contribution du Groenland à cet objectif ;
Réaffirmant l’objectif commun de maximiser les avantages réels, tangibles et substantiels que les zones de défense apportent à la population du Groenland ;
Constatant que la situation sécuritaire dans l’Arctique évolue et que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour y garantir la sécurité à l’avenir ;
Reconnaissant l’intérêt commun des Parties à permettre aux États-Unis d’avoir un accès militaire au territoire du Groenland dans la mesure nécessaire pour défendre la zone du Traité de l’Atlantique Nord, le Groenland et le continent américain, y compris par la mise en place d’un système de défense « Golden Dome » ; et
Souhaitant par conséquent modifier et compléter davantage les accords de défense, afin de les renforcer et de consolider leur caractère permanent,
Conviennent par la présente de ce qui suit :
Le présent accord modifiant et complétant les accords de défense vise à permettre aux Parties de prendre toutes les mesures nécessaires ou appropriées pour s’acquitter rapidement de leurs responsabilités respectives et conjointes au Groenland, y compris pour défendre la zone du Traité de l’Atlantique Nord, le Groenland et le continent américain, tout en respectant les intérêts de la société groenlandaise et en lui apportant des avantages.
Les Parties soutiennent un engagement accru de l’OTAN dans l’Arctique, notamment en matière de planification, de présence, d’exercices et de collecte conjointe de renseignements.
Aux fins du présent accord :
« Traité de l’Atlantique Nord de 1949 » désigne le Traité de l’Atlantique Nord signé à Washington le 4 avril 1949.
« Accord de défense de 1951 » désigne l’Accord conclu en vertu du Traité de l’Atlantique Nord entre les États-Unis et le Royaume du Danemark concernant la défense du Groenland, signé à Copenhague le 27 avril 1951.
« Protocole d’accord de 1991 » désigne le protocole d’accord entre les États-Unis et le Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, concernant l’utilisation de la base aérienne de Sondrestrom, de l’aérodrome de Kulusuk et d’autres questions liées aux activités militaires des États-Unis au Groenland, conclu à Copenhague le 13 mars 1991.
« Accord d’Igaliku de 2004 » désigne l’accord entre les États-Unis et le Royaume du Danemark, y compris le gouvernement autonome du Groenland, visant à modifier et à compléter l’accord de défense de 1951, ainsi que les accords ultérieurs pertinents s’y rapportant, signé à Igaliku le 6 août 2004.
On entend par « Déclaration commune de 2004 » la Déclaration commune sur la coopération en matière d’environnement au Groenland entre les Parties, publiée le 6 août 2004 à Igaliku.
On entend par « Notes diplomatiques de 2020 » l’échange de notes diplomatiques entre les États-Unis et le Royaume du Danemark concernant la passation de marchés, daté du 27 octobre 2020.
Le terme « zone de défense » désigne une zone du Groenland où les États-Unis établissent et/ou exploitent une base militaire conformément aux accords de défense.
Le terme « accords de défense » désigne l’accord de défense de 1951, ainsi que les accords modificatifs et complémentaires ultérieurs et les arrangements connexes non contraignants entre les Parties, tels qu’énoncés à l’annexe 1.
On entend par « loi sur l’autonomie du Groenland » la loi n° 473 du 12 juin 2009 relative à l’autonomie du Groenland.
On entend par « comité permanent » un comité créé en vertu du protocole d’accord de 1991 afin de faciliter la consultation et l’échange d’informations sur les questions relatives à la présence militaire des États-Unis au Groenland.
On entend par « secteurs ou activités particulièrement sensibles » les secteurs ou activités jugés particulièrement sensibles, y compris, sans s’y limiter, les infrastructures critiques et l’extraction de ressources.
On entend par « eaux territoriales » les eaux territoriales entourant le Groenland, telles que définies par la législation nationale du Royaume du Danemark conformément au droit international de la mer tel qu’il ressort de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Les Parties mettront pleinement à profit les procédures prévues dans les accords de défense, notamment l’Accord de défense de 1951 et l’Accord d’Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par les présentes, afin de permettre ce qui suit :
i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;
ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, conformément aux modalités et aux détails techniques à convenir d’un commun accord par les Parties ;
iii. Les États-Unis pourront établir des zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou installations militaires. Chacune des parties peut identifier la nécessité d’une nouvelle zone de défense pour la défense de la zone du Traité de l’Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette partie doit présenter une proposition décrivant l’emplacement, la portée, la taille et les types d’activités de la zone de défense proposée, ainsi que d’autres modalités telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du protocole d’accord de 1991 et de la déclaration commune de 2004. Les parties se réuniront immédiatement pour engager des consultations au sein du Comité permanent afin de décider des modalités de mise en œuvre d’un commun accord. Si aucun accord n’est conclu dans un délai de 90 jours au sein du Comité permanent, les consultations passeront au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres ;
iv. Les États-Unis attribueront, dans toute la mesure du possible, l’ensemble des marchés passés avec des entreprises commerciales pour des biens et services liés à la création, à l’entretien et à la maintenance — y compris, sans s’y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des zones de défense au Groenland à des prestataires groenlandais, en tenant compte des capacités et de la faisabilité de ces derniers à exécuter les contrats. Afin de garantir l’attribution des marchés à des prestataires groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.
Le Royaume du Danemark, conjointement avec le Groenland, examinera les demandes visant à établir des installations militaires sans personnel au Groenland en dehors des zones de défense, dans le cadre de procédures d’approbation gouvernementales accélérées. La demande doit inclure une proposition décrivant l’emplacement, la portée, la taille et les types d’activités de l’installation militaire sans personnel envisagée, ainsi que d’autres modalités telles que les mesures d’atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du protocole d’accord de 1991 et de la déclaration commune de 2004. L’article IV, point iv), du présent accord s’applique à la mise en place, à l’entretien et à la maintenance de ces installations militaires sans personnel.
En ce qui concerne l’accès des États-Unis au reste du territoire du Groenland (y compris les eaux territoriales), les dispositions suivantes s’appliquent :
Ces droits doivent être exercés de manière à respecter, dans toute la mesure du possible, la société groenlandaise et le mode de vie groenlandais, y compris la chasse, la pêche et les autres activités traditionnelles, culturelles, historiques et futures.
La mise en œuvre du présent article fera l’objet d’un examen régulier au sein du Comité permanent.
Les Parties conviennent que le territoire situé à proximité d’une zone de défense ne doit pas être utilisé d’une manière qui menace la sécurité de cette zone. Afin de mettre en œuvre cette exigence, les Parties entendent coopérer pour assurer la sécurité des zones de défense. Les États-Unis ont le droit de faire part de leurs préoccupations concernant la construction ou le changement d’affectation, d’une manière qui menace une zone de défense, de tout bâtiment, équipement ou installation situé à proximité de ladite zone. Dès réception d’une telle notification, les Parties détermineront d’un commun accord les mesures qui pourraient s’avérer nécessaires pour faire face à toute menace.
Les Parties collaboreront pour lutter contre l’espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume du Danemark resteront en contact étroit avec les autorités américaines compétentes et d’autres partenaires dans toute la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article.
Le Royaume du Danemark a renforcé et continuera de renforcer sa posture de sécurité dans l’Arctique grâce à une approche globale et multidomaine englobant des capacités terrestres, maritimes, aériennes et spatiales. Grâce à une présence renforcée, à une surveillance améliorée et à une coopération et une interopérabilité accrues avec les alliés de l’OTAN, le Royaume du Danemark continuera de faire face aux menaces émergentes et de contribuer à la stabilité et à la sécurité collectives dans la région arctique.
Aucun État non membre de l’OTAN n’est autorisé à établir ses propres installations militaires avec ou sans personnel au Groenland, ni à y maintenir une présence militaire permanente, sauf accord contraire des Parties.
Compte tenu de la menace pour la sécurité nationale et l’ordre public que représentent les efforts accrus déployés par des adversaires pour étendre leur influence et leur contrôle au Groenland, les Parties conviennent que les États ou les investisseurs d’un État qui n’est ni membre de l’OTAN, ni partenaire de l’OTAN, ni État membre de l’UE ne seront pas autorisés à exercer (i) un contrôle, (ii) d’une influence significative, ni (iii) d’un accès à des informations non publiques susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public dans le cadre de secteurs ou d’activités particulièrement sensibles sur le territoire du Groenland (y compris les eaux territoriales), sauf si les Parties conviennent que les activités de ces États ou investisseurs ne constitueraient pas une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public.
Cet objectif sera garanti par le Groenland en étroite coopération avec les autorités du Royaume du Danemark dans le cadre de l’application de toute loi actuelle ou future relative au contrôle des investissements.
Les autorités compétentes du Royaume du Danemark mèneront une consultation étroite avec les autorités compétentes des États-Unis et d’autres partenaires. Les modalités spécifiques de cette consultation étroite seront déterminées par les autorités compétentes.
Le présent accord n’a pas de date d’expiration et ne peut être modifié que d’un commun accord, conformément à l’article XIII de l’accord de défense de 1951.
Au cas où le Groenland exercerait son droit à l’autodétermination pour devenir indépendant, le gouvernement du Royaume du Danemark et le gouvernement du Groenland veilleront ensemble à ce que l’État groenlandais indépendant (i) accepte de rester au sein de l’OTAN, y compris en déposant une demande d’adhésion si nécessaire, et (ii) assume expressément, à compter de la date de son indépendance, l’ensemble des droits et obligations du Royaume du Danemark spécifiés dans le présent accord, y compris tout accord ou arrangement de mise en œuvre entre les parties, ainsi que les accords de défense.
Le présent accord entrera en vigueur à la date de la note diplomatique informant les États-Unis de l’achèvement des procédures parlementaires nécessaires par le Royaume du Danemark et le Groenland.
Fait à New York, le 22 septembre 2026, en trois exemplaires, en langues anglaise, danoise et groenlandaise. En cas d’ambiguïté ou de conflit entre les versions, la version anglaise prévaudra.
Les accords clefs des arrangements de défense comprennent, entre autres :
Accord principal :
Accords supplémentaires et arrangements connexes non contraignants :
Accords pertinents de l’OTAN :
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22.09.2026 à 19:14
Marin Saillofest
Enlisé en Iran, Trump a défendu et surenchéri son action internationale
L’article Les 5 points à retenir du discours néo-conservateur de Trump aux Nations unies est apparu en premier sur Le Grand Continent.
La guerre contre l’Iran a occupé une part importante du discours de Trump. Celui-ci a mentionné le pays à 17 reprises, soit autant de fois que le mot « Américain(s) ».
Réagissant aux appels de plusieurs acteurs américains de l’industrie de l’intelligence artificielle à ralentir son développement ou à mettre en place un cadre pour mieux réguler le secteur, Trump a dit « rejeter catégoriquement toute tentative visant à mettre en place un projet mondialiste destiné à contrôler » l’IA.
Trump a confirmé durant son discours des informations données par trois sources proches des négociations entre Washington et Copenhague, selon lesquelles les États-Unis prévoiraient de construire deux nouvelles bases militaires au Groenland.
Trump a mentionné à seulement trois reprises l’Europe dans son discours, et uniquement pour parler de la sécurité du continent : « Nous aurons la pleine capacité de faire ce qui est nécessaire pour défendre le continent américain, ainsi que l’Europe et d’autres endroits […] Cet accord protège aussi l’Europe en plus de l’Amérique, et les protège grandement […] Ils [l’Iran] ont fabriqué un missile capable d’atteindre l’Europe, et ils en étaient très fiers ».
Sur Cuba, le président américain a affirmé que la Maison-Blanche « cherchait à opérer un changement fondamental de la situation, où le régime communiste subit une pression considérable ».
Depuis plusieurs mois, la Maison-Blanche suit une stratégie consistant à asphyxier économiquement Cuba de manière à provoquer un soulèvement ou à contraindre le régime à accepter des concessions dictées par Washington.
Trump s’est félicité de la création en janvier de son organisation internationale baptisée le « Conseil de la paix », qui compterait aujourd’hui « près de 30 pays ».
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22.09.2026 à 18:20
Louis Puel
L’étrange histoire de la République et des papes
L’article Comment la France est devenue la fille déclassée de l’Église est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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En 1980, lors de son premier voyage apostolique en France, Jean-Paul II lançait à la foule rassemblée au Bourget : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Cette interpellation célèbre dit quelque chose à la fois d’une attente et d’une relation particulières de la papauté à la France, qui a existé au moins jusqu’au début du XXe siècle, et en même temps d’une perte d’influence, sinon de prestige, de la France dans le monde catholique et spécialement auprès du Saint-Siège, observable au cours du XXe siècle 2.
Ces quelques lignes de réflexion, qui ne prétendent pas épuiser le sujet, portent sur cette relation ambiguë, en se concentrant sur la période qui s’étend du milieu du XIXe siècle (les prémices de ce qu’on a appelé la « question romaine ») jusqu’à la fin du XXe siècle : un siècle et demi parfois méconnu, mais dont il est pourtant fondamental de démêler les fils, afin de mieux comprendre où nous en sommes, à la veille de la visite en France du pape Léon XIV.
Dans cette période, on peut identifier deux temps principaux. D’abord entre le printemps des peuples, en 1848, et la rupture des relations diplomatiques avec la France, en 1904, la papauté et la France entretiennent des relations singulières, fondamentalement marquées par le rapport à l’héritage de 1789. En second lieu, entre la Séparation de 1905 et la Seconde Guerre mondiale, les rapports entre les papes et la France sont marquées par une réconciliation progressive et aussi par les conséquences d’une lente perte d’influence de la France dans la catholicité. Quelques remarques conclusives portent enfin sur la seconde moitié du XXe siècle où, dans le sillage du concile Vatican II, s’accélère le décentrement de l’Église par rapport aux vieilles puissances européennes.
Il faut préciser que ces questions ont fait l’objet d’une ample production historiographique, notamment liée à l’ouverture progressive des archives du Saint-Siège (à partir de 1884, Léon XIII ouvre une partie des archives du Vatican, antérieure à 1814). À partir du pontificat de Pie XI, l’habitude se prend d’ouvrir les archives pontificat par pontificat, jusqu’à la dernière ouverture par le pape François, en 2020, des archives du pontificat de Pie XII. Des travaux ont été menés, en particulier, au sein de l’École française de Rome dans les dernières décennies : de nombreuses publications s’intéressent à l’histoire de la papauté et à ses enjeux mondiaux, sans se limiter aux relations avec la France.
Au milieu du XIXe siècle, le rapport de la papauté à la France hérite de décennies chahutées à la suite de la Révolution française. Outre, bien entendu, la persécution des clercs qui caractérise la période la plus violente de la Révolution, ce qui préoccupe les papes, ce n’est pas d’abord le changement de régime politique. Au XIXe siècle, les papes s’expriment peu sur ce sujet, et ne succombent que rarement à la tentation d’une explication en clef eschatologique de la chute de la royauté, à la Burke ou à la de Maistre (ce dernier, en revanche, réservant dans son système contre-révolutionnaire une place prééminente au pape).
Ce qui occupe d’abord les papes durant la période révolutionnaire et les années suivantes, c’est la préservation de la primauté du pape et de son autorité sur les évêques. C’est tout l’enjeu du conflit ouvert par la Constitution civile du clergé, qui peut être lue au moins autant comme une rupture issue de la Révolution que dans la continuité d’une forme de gallicanisme aux racines plus anciennes. Âprement négocié, le concordat de 1801, même s’il est assorti des « articles organiques » qui limitent les prérogatives pontificales, et malgré une tentative de réforme avortée sous la Restauration (1817), se révèle finalement un compromis qui traverse tout le siècle et ses différents régimes, jusqu’en 1905.
Il ne faudrait pas penser, néanmoins, que Rome a une appréciation juridique des conséquences de la Révolution. Les premières décennies du XIXe siècle sont l’occasion pour la papauté de commencer l’élaboration d’un corpus de doctrine sur les rapports entre l’Église et la modernité, entre l’Église et le libéralisme – qui, au moins en matière philosophique et politique, tend à être assimilée à l’héritage des Lumières et de la Révolution française. C’est ainsi qu’on peut comprendre, notamment, la première condamnation du « catholicisme libéral » par l’encyclique Mirari vos de Grégoire XVI en 1832.
On fait souvent du XIXe siècle français, dans le catholicisme, le théâtre d’une opposition entre catholicisme libéral et intransigeant. Mais c’est une illusion d’optique. Il s’agit plutôt de deux périodes du catholicisme, qui correspondent certes à deux tendances. La monarchie de Juillet et la courte Deuxième République sont le grand moment du catholicisme libéral, à forte connotation intellectuelle (Lamennais, Montalembert, Lacordaire, Ozanam autour du journal L’Avenir).
Le catholicisme libéral n’a rien d’un progressisme. Il est résolument ultramontain – ce qui rend d’autant plus douloureuse la condamnation – et s’il plaide pour une stricte séparation des sphères politiques et religieuse, et même pour l’abandon du concordat, c’est d’abord pour assurer la liberté de l’Église. Après la condamnation par Grégoire XVI du libéralisme sous toutes ses formes et de la séparation de l’Église et de l’État, les meneurs du catholicisme libéral n’en continuent pas moins de dominer l’intelligentsia catholique en France ; ils s’orientent vers la défense de plusieurs causes dont la plus connue est la défense de l’école catholique.
L’avènement en 1846 de Pie IX, perçu comme libéral parce qu’il a été élu contre le candidat soutenu par l’Autriche, grande puissance catholique conservatrice dans l’Europe du Congrès de Vienne, puis la Révolution de 1848, exempte d’anticléricalisme, suscitent un grand espoir chez les catholiques libéraux. Début 1848, alors que ce qu’on appelle le « printemps des peuples » commence dans le royaume de Naples et s’étend à la péninsule italienne, Pie IX annonce la rédaction d’une constitution pour les États pontificaux. Mais le refus de cautionner le soulèvement contre la domination autrichienne dont le roi du Piémont prend la tête dans le Nord de l’Italie, conduit le pape à changer de position, et à entraîner le roi de Naples dans une logique répressive qui gagne bientôt la péninsule.
Durant plus de vingt ans, la France de Louis-Napoléon Bonaparte, élu président de la République en 1848, devenu Napoléon III en 1852, se fait la garante de la survie d’un État pontifical de plus en plus menacé par l’unification de la péninsule. L’intensité du soutien militaire du Second Empire à la papauté varie en fonction des courants que Napoléon III cherche à gagner à sa cause en politique intérieure, et des ambiguïtés de sa politique italienne : car en réalité, l’Empereur est sensible à la cause de l’unité italienne, et il y voit surtout une façon de remettre en cause la prééminence autrichienne et l’ordre européen issu du Congrès de Vienne. En 1849, l’envoi d’un corps expéditionnaire pour réinstaller à Rome un Pie IX chassé par la « République romaine » de Giuseppe Mazzini scelle l’alliance entre Louis-Napoléon Bonaparte et les conservateurs. En 1859, alors que Napoléon III tente de faire évoluer son pouvoir vers un « Empire libéral », il s’allie avec Cavour et fait en Italie du Nord une guerre contre l’Autriche qu’il arrête brusquement, mais qui permet à Cavour d’obtenir, grâce à une vague de soulèvements dans la péninsule, de nombreux rattachements au royaume de Piémont par plébiscite. Fin stratège, Cavour sait agiter auprès de Napoléon III la menace que fait peser sur le pape l’expédition des Mille de Garibaldi en mai 1860, pour obtenir de l’Empereur l’accord pour une occupation préventive des États pontificaux par le Piémont, et leur annexion à l’exception du Latium.
Le Second Empire continue pourtant de défendre cet État pontifical réduit à peau de chagrin contre la menace garibaldienne pendant dix ans, jusqu’à la chute du régime lors de la guerre de 1870 : le rapatriement de la garnison française à Rome permet alors l’entrée des Piémontais par la brèche de la Porta Pia (à quelques pas de l’actuelle ambassade de France près le Saint-Siège), et l’installation à Rome de la capitale de l’Italie entièrement unifiée. Pie IX ordonne de livrer Rome sans bataille et s’enferme définitivement dans le palais du Vatican, refusant de faire dépendre le pape de « loi des garanties » que le gouvernement italien prend à son sujet en 1871. C’est le début de la « question romaine » à proprement parler, qui dure près de soixante ans.
Les années 1860, pendant lesquelles Pie IX apparaît particulièrement menacé, marquent le début d’une relation de plus en plus étroite entre les catholiques français et le pape. Celle-ci s’incarne dans l’engagement des zouaves pontificaux au service du pape. Après la bataille de Castelfidardo, la grande défaite des Pontificaux face aux Piémontais en 1860, l’armée du pape, commandée par le général de Lamoricière, issu d’une famille nantaise monarchiste, bénéficie d’une mobilisation confessionnelle internationale sans précédent, qui permet l’organisation d’un bataillon puis d’un régiment de zouaves pontificaux. Entre 1860 et le licenciement du régiment en 1870, 10 000 volontaires ont fait partie des zouaves pontificaux, issus de vingt-cinq nationalités, majoritairement des Hollandais, des Français et des Belges. En France, tous les départements participent, mais c’est la Bretagne, en particulier le diocèse de Nantes, qui est la pourvoyeuse majoritaire des zouaves (devant le Nord de la France). La bataille de Mentana, en 1867, est la grande victoire des zouaves contre les garibaldiens (et du reste la seule, car les zouaves passent en réalité beaucoup de temps à attendre l’occasion de combattre…).
Derrière l’engagement militaire des zouaves, on assiste à un engagement polymorphe des catholiques français derrière le pape et son pouvoir temporel, un engagement spirituel, mais aussi financier (avec la réactivation en 1859 du Denier de Saint-Pierre). C’est vraiment autour de la figure de Pie IX (y compris de manière très concrète, avec la diffusion de son image, de ses messages, permise par les techniques modernes) que s’affirme la construction d’une papauté révérée et omniprésente dans le monde catholique, ce que Philippe Boutry a appelé le « mouvement vers Rome ».
En France, c’est le moment où se forme cette synthèse entre héritage contre-révolutionnaire, ultramontanisme, opposition au libéralisme et à la sécularisation qu’on appelle « intransigeantisme » ou « catholicisme intransigeant » (l’expression a été définie par Émile Poulat), qui devient progressivement dominante dans le catholicisme français dans la seconde moitié du XIXe siècle. La perception du pape comme d’un souverain au trône menacé est fondamentale. Des figures comme Louis Veuillot, directeur du journal L’Univers, qui n’ont pas la carrure intellectuelle, il faut le dire, des grands meneurs du « catholicisme libéral », sortent alors de l’ombre de ceux-ci et deviennent les porte-voix de la défense du « pape-roi ». Pie IX, en retour, s’exprime très régulièrement au sujet de la France, et approuve de nombreuses fois explicitement les prises de position de Louis Veuillot.
Chez Pie IX, on trouve aussi cette conviction forte que la papauté est assiégée par une monarchie, le Piémont, libérale et anticléricale (c’est bien la coloration qu’a voulu lui donner Cavour dans les années 1850, pour s’assurer la collaboration de la bourgeoisie du Nord de l’Italie à l’œuvre d’unification autour du Piémont) ; le Piémont incarne la modernité dans tout ce qu’elle a de condamnable, et au fond l’héritage de 1789. La confrontation du Saint-Siège avec l’Italie libérale est une explication fondamentale de la dimension intransigeante qu’assume la papauté à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, et au moins jusqu’au début du XXe siècle. Et la tierce position occupée par la France, aussi bien le pouvoir officiel de Napoléon III, qui souffle le chaud et le froid sur les États pontificaux, que le catholicisme français qui évolue vers un ultramontanisme de plus en plus marqué, a tout autant une influence majeure sur l’élaboration de la pensée du pape en matière politique.
C’est ainsi que la publication du fameux Syllabus en annexe de l’encyclique Quanta cura de décembre 1864 (qui reprend plusieurs dizaines de propositions condamnant la modernité, le libéralisme et l’héritage de la Révolution, déjà publiées dans des documents pontificaux antérieur) doit en partie être comprise dans le contexte de la « question romaine ». Quoiqu’il ait été préparé depuis une dizaine d’années, la publication du Syllabus est une réaction directe à la conclusion, trois mois auparavant, d’un accord franco-italien prévoyant (sans consultation de Pie IX), un retrait progressif des troupes françaises qui protègent ce qu’il reste de l’État pontifical. Du reste, Napoléon III interdit la lecture publique du texte qui est bien perçu comme une attaque de son régime et de sa politique. Le Syllabus, par ailleurs, apparaît aux catholiques intransigeants comme une confirmation de leurs engagements et, par le clivage que suscite sa réception dans le catholicisme français, est souvent décrit comme le véritable acte de naissance de l’intransigeantisme catholique, face aux positions libérales une nouvelle fois condamnées.
Le Syllabus, qui devient une véritable charte de l’intransigeantisme catholique en France à la fin du XIXe siècle, ne fonctionne pas seulement comme un repoussoir qui figerait la position catholique dans un refus unilatéral de la modernité. Il suscite aussi, sous la Troisième République, une dynamique d’innovations intellectuelles, politiques et sociales par lesquelles le catholicisme veut trouver sa propre réponse aux « erreurs modernes ». C’est le cas en particulier du « catholicisme social », qui est une réponse fondée dans l’intransigeantisme, souvent légitimiste, aux évolutions sociales issues de la révolution industrielle mais aussi une réponse à la peur de la révolution tout court suscitée par la Commune de Paris (1871). L’expérience et les réflexions des « catholiques sociaux » de Belgique, de Suisse, d’Allemagne et surtout de France, est à l’origine de l’encyclique Rerum novarum (1891), pierre de fondation de ce qu’on appelle aujourd’hui la « doctrine sociale de l’Église ».
La distinction qu’on aime bien faire, pour la période qui nous intéresse, entre des papes diplomates ou réalistes et des papes intransigeants, doit être nuancée. L’intransigeantisme est alors, à Rome également, devenu un fond de doctrine dans le rapport à la modernité libérale. Ce qui change, c’est la question de savoir s’il faut l’attaquer de manière directe (comme le fait Pie IX, ou encore Pie X, d’une certaine manière, en 1906-1907) ou indirecte, par une sorte de reconquête par le bas de la société, de rechristianisation par les œuvres (c’est la stratégie privilégiée par Léon XIII ou Pie XI). Et là encore le rapport aux affaires de France est un révélateur fondamental. Léon XIII n’a rien d’un pape libéral. Il reprend la posture élaborée par Pie IX du pape « prisonnier au Vatican ». Le « mouvement vers Rome » se confirme sous son pontificat ; la multiplication des pèlerinages, facilités par le développement des chemins de fer, est aussi une façon, pour les pèlerins, de montrer leur attachement au pape, d’occuper la ville de Rome spoliée par le royaume d’Italie et de rappeler son rôle de capitale du catholicisme.
Mais alors qu’il se montre inflexible vis-à-vis du royaume d’Italie, Léon XIII adopte vis-à-vis de la France une posture pragmatique. Très informé, il reçoit beaucoup de visiteurs venant de France, que ce soient des « catholiques sociaux » marqués par le légitimisme ou des intellectuels catholiques aux convictions libérales (Étienne Lamy, Ferdinand Brunetière). Depuis 1879, les républicains ont pris le pouvoir en France, après près d’une décennie d’exercice du pouvoir par les monarchistes qui échouent à rétablir la royauté. La mort du principal prétendant, le comte de Chambord, en 1883, puis les victoires électorales répétées du camp républicain, écartent de manière durable la possibilité d’une restauration. Pendant près de quarante ans, la droite est écartée du pouvoir. Les républicains accomplissent dans les années 1880 une œuvre considérable qui comporte un programme de laïcisation de la société et d’abord de l’école.
Durant toute la Troisième République, l’anticléricalisme (qui d’ailleurs prend surtout, dans les années 1880, la forme d’un anti-congréganisme) apparaît comme le ciment d’un ensemble républicain dont les options sont, pour le reste, de plus en plus diversifiées. Dans les années 1890, le développement de courants politiques aux ambitions plus avancées d’un point de vue social – les radicaux et même les socialistes – fissure le camp républicain, certains modérés se trouvant repoussés vers le centre.
De façon symétrique, certains catholiques, encore très minoritaires, considèrent que l’opposition inconditionnelle au régime est stérile et qu’une intégration dans le jeu politique, par des alliances avec les modérés, est nécessaire face au péril social. C’est cette évolution que Léon XIII veut favoriser en encourageant le « ralliement » des catholiques à la République, notamment par l’encyclique Au milieu des sollicitudes (1892), fidèle à la pensée de ses prédécesseurs qui n’ont jamais marqué de préférence pour le régime monarchique, mais soucieux de rendre aux catholiques une capacité d’action politique. Mais l’appel au « ralliement » est mal reçu par la majorité des catholiques engagés en politique, qui préfèrent quitter l’arène parlementaire que désobéir au pape, certains investissant l’action sociale.
Que retenir de cette seconde moitié du XIXe siècle ? D’abord un lien fort, pour le meilleur ou pour le pire, entre la France et les papes, sans équivalent dans le reste de l’époque contemporaine. Le pape joue un rôle important dans la politique menée par la France. Il est de plus en plus présent dans le catholicisme français à mesure que triomphe un ultramontanisme nourri, entre autres, par l’image d’un souverain martyrisé. En retour la France est présente dans les audiences et dans la pensée des papes, et c’est un élément majeur pour comprendre l’élaboration de la position pontificale face à la modernité, qui d’ailleurs, paradoxalement, débouche d’une certaine manière sur la doctrine sociale de l’Église.
La première moitié du XXe siècle, qui s’ouvre avec la séparation de l’Église et de l’État, est marquée à l’inverse par une prise de distance d’avec la France, en perte d’influence dans le monde catholique. L’affaire Dreyfus tourne définitivement la page de l’état d’esprit favorable au « ralliement » dans les années 1890. Elle entraîne une nouvelle polarisation très forte entre gauche républicaine et droite nationaliste. Conséquence, entre autres, de l’antidreyfusisme tapageur (et bien sûr volontiers antisémite) de certaines voix et organes de presse catholiques (notamment ceux des Augustins de l’Assomption), l’anticléricalisme redevient un élément fondamental des coalitions de gauche qui gouvernent la France à partir de 1899.
On assiste à la reprise d’une politique plus virulente encore que celle des années 1880, encore une fois tournée prioritairement contre les congrégations. C’est le cas avec la loi de 1901, qui prévoit un régime de liberté pour toutes les associations, sauf les congrégations religieuses, qui doivent obtenir une autorisation par la loi – refusée dans la grande majorité des cas. L’arrivée au pouvoir en 1902 d’une majorité radicale (le Bloc des gauches), dirigée par le président du Conseil Émile Combes, entraîne une interprétation très sévère de la loi, la fermeture de nombreuses écoles et le départ de nombreuses congrégations pour le chemin de l’exil.
Émile Combes reprend le thème de la séparation de l’Église et de l’État, cher à la majorité radicale, qui renvoie à la Révolution française et à la Commune de Paris. Dans un premier temps, cependant, il s’agit surtout d’un thème mobilisateur et d’un moyen de faire pression sur le pape. Ce que cherche Combes en 1902-1903, au contraire de la séparation, c’est de pouvoir utiliser le concordat comme un moyen plus efficace de contrôle sur l’Église et en particulier sur les nominations épiscopales. Il compte pour cela abolir par la force les habitudes de conciliation entre le gouvernement et le Saint-Siège qui ont été prises depuis le début du XIXe siècle, ce qu’on appelle « l’entente préalable » pour la nomination des évêques, et imposer une version plus radicale du droit de nomination reconnu au gouvernement par le concordat tel qu’interprété par les « articles organiques », le pape devant dans cette interprétation se contenter d’accorder « l’investiture canonique ».
Combes s’engage dans un bras de fer avec Pie X dès 1902, nommant ou déplaçant unilatéralement des évêques ; le pape refuse de céder et de conférer les investitures. Les relations avec le Saint-Siège se dégradent jusqu’en 1904. Combes déclenche volontairement un incident diplomatique en laissant organiser la visite à Rome du président de la République Émile Loubet (dans le cadre de la politique d’alliances orchestrée par le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé visant à isoler l’Allemagne) : or, c’est la première fois depuis 1870 qu’un chef d’État catholique vient rendre visite au roi d’Italie à Rome, sans visite au pape. La même année, Pie X convoque à Rome deux évêques français, dont l’un est un républicain revendiqué, pour qu’ils puissent se défendre dans le cadre d’affaires de mœurs ou de gestion : Émile Combes exige le retrait des convocations qu’il estime contraires au concordat, le Saint-Siège refuse, le gouvernement annonce donc la rupture des relations diplomatiques, l’ambassade de France près le Saint-Siège est fermée et le nonce apostolique quitte Paris. Combes agite toujours, espérant ainsi faire céder Pie X, la menace de la séparation, même après son départ du pouvoir en janvier 1905. C’est ainsi, d’une certaine manière, qu’emportée par son propre élan, la séparation de l’Église et l’État devient une réalité.
La loi de 1905 est aujourd’hui considérée comme un monument du système juridique français, qui reconnaît de grands principes. D’abord, en son article 1, elle garantit la liberté de culte. Il est fondamental de rappeler qu’elle commence ainsi : c’est en vertu de ce principe que le gouvernement se trouve contraint de tout faire pour permettre l’organisation du culte catholique alors même que, dans un premier temps, l’Église refuse la loi. Et puis l’article 2 de la loi affirme l’absence de reconnaissance et de financement des cultes par les collectivités publiques. La loi de 1905 ne crée pas la laïcité (d’ailleurs le mot est absent du texte, et ne devient d’usage habituel qu’à partir de l’entre-deux-guerres), elle achève plutôt une œuvre de laïcisation progressive commencée vingt-cinq ans auparavant.
Il est fondamental de ne pas oublier que la loi de 1905 a toujours fait l’objet de divergences d’interprétation, entre l’interprétation maximaliste portée lors des débats par certains à gauche et à l’extrême-gauche, qui veulent faire de la loi un outil pour favoriser l’affaiblissement voire l’implosion de l’Église catholique, et une interprétation libérale qui met l’accent sur la liberté de culte et cherche, dans la mesure du possible, à rendre la loi acceptable par l’Église. C’est cette seconde interprétation, par l’œuvre d’Aristide Briand, le rapporteur du texte, qui prévaut dans le texte de la loi. En ce qui concerne l’esprit du texte, en revanche, les deux interprétations ont continué de s’opposer, de diverses manières, navigant parfois de façon inattendue entre les sensibilités politiques, jusqu’à nos jours. C’est pourquoi il est sage de se garder de prétendre posséder une définition univoque de ce qu’on appelle aujourd’hui la « laïcité » : ce que peut apporter l’historien, c’est précisément une historicisation de ce concept complexe, qui mette en valeur la diversité de ses interprétations et de ses évolutions dans l’histoire.
La raison pour laquelle Pie X refuse fermement le texte, ce n’est pas d’abord en raison de la rupture unilatérale du concordat qu’il représente (ce que les opposants présentent comme un « divorce »). C’est bien le fond du texte et l’institution des « associations cultuelles », qui sont le cœur du texte, que le pape refuse. Outre la suppression du budget des cultes, l’objet principal de la loi de 1905 est de faire passer l’organisation juridique des cultes du droit public (selon le régime des « établissements publics du culte », en vigueur depuis le concordat) au droit des associations, les « établissements publics du culte » étant appelés à former des associations particulières, dites « cultuelles », qui doivent leur succéder. La question du maintien de l’autorité épiscopale sur ces associations, qui doivent être constituées de laïcs, est au cœur des débats en 1905.
Dans l’encyclique Vehementer nos, publiée en février 1906, Pie X condamne ces associations, estimant que les droits de l’autorité hiérarchique ne sont alors aucunement garantis. L’année 1906 se passe en débats passionnés, la majorité des évêques et de l’intelligentsia catholique, prenant acte de la condamnation en principe de Pie X, étant tout de même favorable à un accommodement en pratique, devant le risque d’une perte de la plus grande partie des biens d’Église en cas d’absence d’associations cultuelles pour recevoir ceux-ci. En mai 1906 se tient à la demande de Pie X la première assemblée plénière de l’épiscopat français (de telles réunions étaient exclues en régime concordataire) et elle se prononce en faveur de l’essai d’associations dites « canonico-légales », c’est-à-dire d’associations cultuelles qui, garantissant l’autorité épiscopale, seraient conforme au droit canonique. Mais Pie X préfère condamner toute conciliation de ce type dans une seconde encyclique, Gravissimo officii, en août 1906. L’Église catholique entre pour près de vingt ans dans une sorte de vide juridique, et perd à l’occasion une grande partie de ses biens.
Pie X est particulièrement marqué par l’intransigeantisme français, qui a sur lui une forte influence. Le pape est un grand lecteur de Mgr Pie, le défunt évêque de Poitiers, grand défenseur de l’infaillibilité pontificale et figure de l’intransigeantisme ; il reprend parfois ses textes littéralement dans ses homélies. La période 1904-1907 correspond aussi exactement au nœud de la crise moderniste : l’encyclique Pascendi, qui condamne l’usage des méthodes de critique historique pour l’étude de la Bible, date de 1907. Tout cela est lié dans l’esprit de Pie X et des interlocuteurs intransigeants à qui il prête l’oreille : à ses yeux, la France de 1900 sombre à nouveau, et de manière encore plus radicale que sous Pie IX, dans le sécularisme, le naturalisme, le scientisme, et il importe d’en préserver l’Église.
On entre dans une décennie au moins de raidissement intellectuel du magistère, qui se caractérise par la lutte antimoderniste. Le courant dit « intégriste » qui se forme alors (étudié par Émile Poulat) plonge ses racines dans un intransigeantisme radical et n’est pas sans lien, politiquement, avec l’Action française. Il n’est pas inutile de rappeler que l’Action française a été particulièrement mobilisatrice dans le cadre des manifestations contre les inventaires des biens ecclésiastiques, début 1906, à Paris, qui ont convaincu le pape de publier Vehementer nos. Ces réseaux s’entrecroisent, notamment dans l’entourage français de Pie X. L’intransigeance dont fait preuve le magistère suscite durant cette décennie des divisions dans le clergé et parmi les intellectuels catholiques en France, entre ceux qui la soutiennent et ceux qui la déplorent.
La Première Guerre mondiale, même si les appels à la paix de Benoît XV, considérés comme pro-allemands, sont particulièrement mal reçus y compris chez les catholiques, est une période de réconciliation nationale dans l’expérience du feu, qui scelle l’intégration des catholiques dans la République. La querelle religieuse ne retrouve pas la place centrale qu’elle a eue régulièrement à la période précédente (la politique anticléricale du Cartel des gauches en 1924, marquée par des velléités d’appliquer la séparation à l’Alsace-Moselle et de rompre à nouveau les relations diplomatiques avec le Saint-Siège, fait figure d’exception, mais elle rencontre une très vive opposition des catholiques conservateurs, groupés dans la Fédération nationale catholique du général de Castelnau).
C’est que l’élection en 1919 d’une majorité de centre-droit (pour la première fois depuis quarante ans), le Bloc national, permet une politique de pacification religieuse marquée par la tolérance au retour des congrégations, et surtout par le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège en 1920-1921. Cette reprise permet d’aboutir, en 1924, à un accord sur le statut juridique de l’Église en France, fondé sur la constitution d’« associations diocésaines » (cela aurait été possible, et avait été envisagé, dans le cadre des « canonico-légales » de 1906), et sur la concession par le pape d’une procédure dite de « notification préalable » qui remplace l’« entente préalable » dans le cadre de la nomination des évêques.
Sous Pie XI, l’atmosphère semble être à une réconciliation avec la République, ce que des historiens ont appelé le « second ralliement », marqué notamment par la condamnation de l’Action française en 1926 – un événement vécu très douloureusement, mais souvent dans l’obéissance, par les catholiques concernés. Le pontificat de Pie XI correspond à une longue période de concorde, en ce qui concerne les relations officielles avec la France, notamment autour du thème de la paix, surtout lorsqu’Aristide Briand est ministre des Affaires étrangères (de manière quasi-inamovible dans les années 1920). Briand mène à la fois une politique résolue d’apaisement religieux et de réconciliation franco-allemande qui en fait désormais un interlocuteur particulièrement apprécié des nonces apostoliques, Bonaventura Cerretti et Luigi Maglione.
Mais Pie XI n’en est pas moins un pape marqué par l’intransigeantisme. Son pontificat est structuré par une vaste théologie politique placée sous la figure du Christ-Roi. L’objectif est d’assurer une reconquête chrétienne de la société, mais par le bas, par les œuvres, en particulier à travers le développement de l’Action catholique, qui est un axe majeur du pontificat. Pie XI défend une stricte autonomie de la sphère religieuse par rapport à la sphère politique, dans le contexte d’une affirmation plus forte que jamais du pouvoir du pape et de son autonomie par rapport aux États. Sous Pie XI, le Saint-Siège sait tirer parti à la fois de la perte du pouvoir temporel, et de la recomposition de l’ordre international consécutif à la fin de la Première Guerre mondiale et à l’émergence du multilatéralisme, pour achever de s’affirmer comme une puissance morale et diplomatique sans équivalent, qui entend négocier d’égal à égal avec les États. Le cardinal Gasparri, secrétaire d’État de Benoît XV puis Pie XI, use largement du nouveau Code de droit canonique (1917) comme d’un droit commun opposable aux États et garantissant les prérogatives pontificales, et qui imprègne désormais les nombreux concordats signés avec les États.
Cette évolution du Saint-Siège au début du XXe siècle, qui a échappé à la diplomatie française, est à l’origine d’une forme de malentendu au moment de la reprise des relations diplomatiques. Le Quai d’Orsay reste dans les années 1920 tributaire d’une mentalité concordataire qui le pousse à espérer retrouver, avec les relations diplomatiques, la possibilité de faire ratifier par le Saint-Siège un certain nombre de décisions, et ainsi une forme de contrôle sur la hiérarchie catholique. Ces espoirs sont le plus souvent déçus. Par ailleurs, pour ces relations diplomatiques de l’entre-deux-guerres, beaucoup des enjeux les plus importants concernaient les espaces coloniaux et missionnaires en général – et c’est aussi en prenant en compte ces espaces qu’on peut se rendre compte de l’affaiblissement de la position française.
En effet, à partir de la fin du XIXe siècle, parler de la France, ce n’est pas seulement évoquer Paris et la métropole, et pour le Saint-Siège c’est fondamental : il y a l’espace colonial à proprement parler, dont la structuration sous la Troisième République favorise l’implantation des missionnaires ; au-delà de l’espace colonial français lui-même, il y a les cohortes de missionnaires, hommes et femmes : un missionnaire catholique sur deux dans le monde est français en 1900. Enfin il y a ce qu’on appelle le « protectorat catholique » de la France, aux origines obscures et de plus en plus contesté par les autres puissances (notamment l’Italie), en vertu duquel la France revendique d’assurer la « protection consulaire » sur les catholiques de tous rites, dans l’Empire ottoman et en Extrême-Orient. La Troisième République, malgré la législation laïque, et même après la loi de 1905, continue de vouloir s’appuyer sur ce formidable outil d’influence que sont la présence missionnaire outremer et le « protectorat catholique ».
Mais cette attitude ambiguë se heurte à deux obstacles dans la première moitié du XXe siècle : d’abord, la diminution rapide de la proportion de missionnaires français, dont la première cause est la fermeture des maisons de formation suscitée par la loi de 1901, et aussi le carnage de la Grande Guerre. Deuxième obstacle : l’évolution de l’attitude du Saint-Siège lui-même, qui cherche à centraliser l’organisation missionnaire sous son autorité (comme du reste l’ensemble de l’Église, sur le fondement du Code de droit canonique). Il se montre de plus en plus critique à l’égard de la convergence entre mission et colonisation qui s’est dessinée au tournant du siècle (l’historien Claude Prudhomme parle d’une « nationalisation des missions »). C’est déjà l’objet de la lettre apostolique Maximum illud (1919) de dénoncer le nationalisme des missionnaires français.
La centralisation à Rome des œuvres missionnaires françaises (dont l’Œuvre de la Propagation de la foi, principal organisme de levée de fond pour les missions à l’échelle mondiale) au sein d’une nouvelle structure ad hoc, les Œuvres pontificales missionnaires, en 1922, très mal reçue du gouvernement français, est un témoignage évident de la perte d’influence de la France dans le monde missionnaire, et de la liberté nouvelle acquise par le Saint-Siège. Mais une telle décision est-elle alors contestable ? Depuis la guerre, les dons récoltés en France ne sont même plus majoritaires au sein des fonds levés par l’Œuvre, où les Américains deviennent majoritaires. De manière générale, depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à nos jours, l’influence du catholicisme américain sur le Saint-Siège s’affirme progressivement, notamment par la mobilisation financière par l’intermédiaire de puissantes organisations comme les Knights of Colombus.
En dernière analyse, la première moitié du XXe siècle marque un tournant dans les relations entre la France et la papauté. Tandis que pour les catholiques s’achève le « mouvement vers Rome », dans le contexte d’une centralisation sans précédent de l’Église autour du pape, d’un point de vue institutionnel la position de la France s’affaiblit, la législation laïque l’empêchant durablement de garder dans le monde catholique une place que pourtant – suprême ironie – le Quai d’Orsay se serait bien vu garder.
Quelques mots plus rapides, qui auront valeur de conclusion, sur la période qui suit la Seconde Guerre mondiale, qui est sans doute mieux connue. Deux idées : depuis la guerre, la France reste l’objet de la préoccupation des papes, mais cette préoccupation est aussi un souci.
Le thème d’une « vocation chrétienne » de la France, déjà présent chez Léon XIII, se fait de plus en plus présent dans le discours des papes, à mesure que la sécularisation de la France s’accentue et semble rendre cette « vocation » moins évidente. Pie XII en parle volontiers, et cela dès avant son pontificat. S’il ne visite pas la France en tant que pape, le cardinal Pacelli, alors secrétaire d’État, y est envoyé deux fois en visite officielle en tant que légat pontifical, en 1935 à Lourdes, et en 1937 à Lisieux et Paris, à l’occasion duquel le cardinal prononce un sermon mémorable à Notre-Dame sur la vocation de la France.
Jean-Paul II, qui accède au trône pontifical alors que la France se trouve plongée dans la « crise catholique » (Denis Pelletier) qui se caractérise par un effondrement durable de la pratique (comme l’historien Guillaume Cuchet l’a récemment montré) et une accélération de la sécularisation, reprend souvent ce thème d’une vocation de la France au cours de ses sept visites apostoliques sur le sol français, y compris le terme de « fille aînée de l’Église ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette expression fameuse n’est pas sans connotation politique : transposition contemporaine du titre de « fils aîné de l’Église », qui s’était répandu à l’époque moderne pour désigner le roi de France, l’expression de « fille aînée » s’est diffusée dans le discours catholique, pour désigner la France, au moment de la politique laïque des débuts de la Troisième République.
La relation entre le catholicisme français et les papes est aussi intellectuelle, en particulier avec Jean XXIII (qui a été très introduit dans les milieux intellectuels alors qu’il était nonce à Paris après la guerre) et plus encore avec Paul VI, personnellement lié à de nombreuses personnalités de la « nouvelle théologie » ou du milieu des « Sources chrétiennes » (Congar, Bouyer, mais aussi Guitton, Gilson et Maritain, qui a incarné comme ambassadeur près le Saint-Siège en 1945, notamment avec la fondation du Centre Saint-Louis, cette dimension intellectuelle et culturelle des relations France-Saint-Siège).
En 1964, entre deux sessions du concile, Paul VI, en visite à Saint-Louis-des-Français, déclare que « La France est le four où se cuit le pain intellectuel de la chrétienté tout entière. » En réalité, tous les papes évoqués ici ont une forme de proximité culturelle, intellectuelle et même linguistique avec la France, que Joseph Ratzinger (Benoît XVI), élu membre associé de l’Académie des sciences morales et politiques en 1992, incarne encore de manière éminente. Mais force est de constater que la situation n’est plus la même aujourd’hui.
Après la guerre, la France est aussi un sujet de préoccupation pour le pape, alors que la sécularisation fait de celui-ci une figure considérée avec plus de distance voire d’hostilité, y compris chez certains catholiques. Les années 1950, 1960, 1970 sont des années de polarisation que le catholicisme français incarne tout particulièrement, y compris au sujet du rapport au pape : de la condamnation des prêtres-ouvriers (1954) à la structuration d’un progressisme catholique dans les milieux syndicaux et d’Action catholique (notamment à l’occasion de la guerre d’Algérie), jusqu’aux réactions au concile, notamment avec la fondation de la Fraternité Saint-Pie X (1970), la figure du pape est vénérée ou rejetée (ou les deux à la fois, d’une certaine manière, par une prouesse qui caractérise les lefebvristes).
Mais à partir de l’encyclique Humanae vitae (1968) qui condamne la contraception, très mal reçue chez de nombreux catholiques, y compris membres du clergé, ce sont les questions de « bioéthique » qui constituent la pomme de discorde fondamentale : du PACS au « mariage pour tous », qui crée une mini-crise diplomatique du temps du président Hollande et du pape François ; de l’avortement au « suicide assisté », auquel Léon XIV pourrait faire allusion.
Le clivage que représentent ces questions se remarque du point de vue des relations officielles entre la France et le Saint-Siège, mais surtout, plus généralement, du point de vue des relations entre l’Église et la société française qui, comme la plupart des sociétés occidentales, devient de plus en plus étrangère au référentiel moral que défendent la papauté et l’Église hiérarchique dans sa majorité. Mais dans le petit reste du catholicisme français, au sein duquel la sensibilité que Yann Raison du Cleuziou a appelée les « observants » tend à être perçue comme dominante, l’importance de la figure du pape et l’ambition affichée d’être fidèle à son enseignement, en particulier en matière morale, sont des marqueurs.
Alors que depuis 2013 se succèdent des papes qui ne sont pas originaires d’Europe, et que s’accélère, une globalisation de l’Église déjà en germe depuis le milieu du XXe siècle, la papauté semble décentrer son attention des vieilles puissances catholiques, entre autres de la France. On ne peut imaginer que la relation France-Saint-Siège retrouve la centralité qu’elle avait dans le magistère pontifical il y a cent ou cent cinquante ans. Évitant généralement d’évoquer officiellement les points de désaccord, le Saint-Siège et la France mettent en avant un certain nombre de convergences géopolitiques, sur le thème de l’écologie, de la paix (en particulier au Proche-Orient, où l’influence de la France, quoique déclinante, continue de jouer), ou encore de la défense d’un droit international menacé par la politique du président américain. Dans ce contexte, il sera intéressant d’être attentif, dans les discours que prononcera Léon XIV, aux deux faces de la relation entre la France et le Saint-Siège : peut-être sa fille aînée, mais en tout cas pas la plus fidèle, selon le mot ironique du pape François.
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22.09.2026 à 16:40
Marin Saillofest
Une telle mesure aurait des effets contre-productifs à long terme
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Un nombre croissant d’élus républicains appelle la Maison-Blanche à suspendre les exportations de carburant, et notamment de diesel, afin de contenir la hausse des prix aux États-Unis. Selon les données de l’Association américaine des automobilistes (AAA), le prix du gallon de diesel a dépassé les 6,5 dollars au mardi 22 septembre – soit près du double par rapport au début d’année (3,5 dollars environ).
L’administration Trump, qui a jusqu’à présent été opposée à une interdiction des exportations, a récemment signalé une certaine ouverture.
Une interdiction des exportations, si elle pourrait conduire à une baisse relative des prix aux États-Unis dans un premier temps, risquerait d’être contre-productive à moyen et long terme. Les raffineurs américains seraient en effet contraints de réduire leurs volumes de brut transformé, ce qui serait susceptible d’entraîner une hausse des prix de tous les carburants – diesel, essence et kérosène.
Une telle mesure réduirait l’offre mondiale, contraignant les acheteurs à se tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. Or, la production des pays du Golfe est profondément impactée par la guerre, le blocage du détroit d’Ormuz et les attaques des Houthis en Arabie saoudite, tandis que la Russie s’apprête à prolonger l’interdiction de ses exportations de diesel au-delà de la fin du mois de septembre.
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22.09.2026 à 06:30
Louis Puel
La puissance industrielle de Pékin menace nos fondements économiques. Pour y répondre, l’Union peut transformer son marché en instrument de puissance.
L’article L’Europe doit apprendre à dire non à la Chine est apparu en premier sur Le Grand Continent.
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Les chefs d’État et de gouvernement réunis en juin à Évian dans le cadre du G7 et du Conseil européen ont enfin nommé un problème que Bruxelles et de nombreuses capitales ont longtemps cherché à éviter : la puissance industrielle chinoise représente une menace systémique pour l’industrie européenne. « Notre déficit commercial avec la Chine s’élève aujourd’hui à 1 milliard d’euros par jour. Il a atteint un point de bascule. Certains disent que le second choc chinois est imminent. Nous le ressentons pourtant déjà », a renchéri Ursula von der Leyen lors de son discours annuel sur l’état de l’Union.
Le déficit commercial de l’Union avec la Chine ne cesse de se creuser et l’Europe est dépendante de Pékin dans des chaînes de valeur stratégiques. Une situation qui compromet la sécurité économique européenne, alors que Pékin utilise de plus en plus les flux commerciaux comme arme géopolitique.
Dans ce contexte, le commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, a engagé en juin dernier un nouveau Mécanisme de consultation sur le commerce et l’investissement avec son homologue chinois Wang Wentao, dans l’espoir de résoudre par le dialogue les déséquilibres structurels qui façonnent aujourd’hui cette relation commerciale. Les Européens estiment que le succès de ce dialogue réside dans l’obtention de mesures concrètes permettant de limiter les exportations chinoises vers l’Europe dans des secteurs sensibles, et non dans une simple amélioration de l’accès au marché chinois pour les entreprises européennes. L’échéance est fixée à début octobre et les chefs d’État et de gouvernement se réuniront à Bruxelles les 15 et 16 octobre. Ce sera un moment clef qui permettra de répondre à la question politique qui reste aujourd’hui entière : l’Europe se contentera-t-elle de quelques ajustements à la marge côté chinois, car une majorité d’États membres refusera de s’engager dans une « escalade », ou les États seront-ils prêts à mandater la Commission pour renforcer drastiquement notre politique de défense commerciale, notamment en adoptant de nouveaux outils législatifs pour tenter d’imposer un rééquilibrage de notre relation commerciale avec la Chine ?
Aucune de ces deux stratégies ne sera sans douleur. Opter pour le statu quo, c’est prendre le risque de voir disparaître des pans entiers de notre tissu industriel, qui n’a aucune chance de résister à l’offensive chinoise. Opter pour la riposte, c’est s’engager dans une voie où la Chine ne manquera pas d’exploiter nos vulnérabilités et de chercher à nous diviser. Les décideurs européens, publics comme privés, devront faire preuve d’une grande constance, car le pire serait de créer un rapport de force et de céder à la première difficulté ; d’une grande solidarité, car une épreuve de force fera nécessairement des gagnants et des perdants à court terme ; et d’une bien plus grande capacité d’innovation et d’investissement qu’aujourd’hui, car si le commerce extérieur avec la Chine est devenu si déséquilibré, c’est aussi parce que Pékin a réalisé les innovations que nous n’avons pas faites à temps. Mais la Chine n’est pas non plus sans faiblesses à notre égard, à commencer par sa dépendance aux exportations vers le marché unique, qui est un moteur essentiel de sa croissance économique, et donc de sa stabilité sociale.
Le diagnostic est désormais sans appel. En 2025, pour la première fois, l’ensemble des États membres ont enregistré un déficit commercial avec la Chine. À l’échelle de l’Union, ce dernier s’établit à 360 milliards d’euros pour les biens. Et les échanges de services ne permettent pas de compenser ce déficit, puisque l’Union dégage un excédent commercial de seulement 21 milliards d’euros 5. C’est là une différence notoire avec les États-Unis, où Donald Trump met l’accent sur le déficit américain avec l’Europe concernant les biens, qui est réel et s’élève à environ 200 milliards d’euros. Il se garde toutefois de rappeler que les États-Unis réalisent un excédent presque équivalent dans le commerce des services, d’environ 178 milliards d’euros 6. Avec la Chine, rien de tel : le commerce des services est presque équilibré, alors que celui des biens est ultra déficitaire pour les Européens. Un seul chiffre résume la gravité de la situation : selon la BCE, 29 millions d’emplois européens sont directement exposés à la concurrence chinoise, soit 27 % des emplois de la zone euro 7.
La Chine utilise son industrie comme levier de sa puissance. Sa politique industrielle, ses ambitions géopolitiques et son modèle économique sont alignés et coordonnés par l’État et le Parti communiste qui poursuit depuis des décennies une stratégie d’autonomie stratégique, voire d’autosuffisance. En 2015, Pékin a lancé son plan « Made in China 2025 » : un plan décennal visant à atteindre 70 % d’autosuffisance dans les industries stratégiques et à utiliser son marché intérieur pour faire émerger des champions industriels capables de rivaliser sur la scène mondiale 8. La Chine produit aujourd’hui 37 % des biens manufacturés mondiaux et pourrait atteindre 45 % d’ici 2030 9.Si la Chine s’est cantonnée pendant des décennies aux industries à faible valeur ajoutée telles que le textile, les jouets, l’assemblage bon marché, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, elle domine les principales chaînes de valeur stratégiques de la transition écologique et numérique, des matières premières à l’assemblage : batteries, panneaux solaires, matériaux critiques, etc. La Chine produit plus de la moitié de l’acier mondial, 40 % des produits chimiques et 80 % des panneaux photovoltaïques 10. Elle s’attaque désormais au terrain de jeu de prédilection des Européens, et notamment de l’Allemagne : l’automobile, les machines-outils, la chimie. Dans le secteur automobile, la Chine est ainsi devenue en 2023 le premier pays exportateur de voitures 11. Elle exporte aujourd’hui plus de voitures en Europe que les Européens en Chine. C’est un renversement historique pour l’industrie automobile allemande qui, depuis une vingtaine d’années, avait fait du marché chinois une source clef de revenus.
En 2001, la Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce, ce qui lui a permis d’accéder aux marchés mondiaux sans devoir renégocier cet accès chaque année. Ce statut apporte une prévisibilité qui stimule les investissements et les exportations de manière exponentielle : alors que la Chine ne représentait que 4 % des exportations mondiales en 2001 12, ce chiffre a plus que triplé en un peu plus de 20 ans pour atteindre 15 % en 2023, faisant d’elle de loin le premier exportateur mondial. Certains considèrent que son accession à l’OMC fut une erreur au regard de la situation actuelle. Il est toujours difficile de réécrire l’histoire, mais il est raisonnable de penser que cette adhésion a accéléré le développement économique du pays, sans pour autant produire la convergence vers le modèle de démocratie de marché occidentale qui était l’un des bénéfices attendus par les dirigeants européens et américains de l’époque.
Dès les années 1980, la Chine utilise l’accès à son marché intérieur comme un levier stratégique en imposant des coentreprises aux entreprises étrangères qui souhaitent y avoir accès. Elle force ainsi le transfert de technologies et de savoir-faire vers les entreprises domestiques. L’objectif est non seulement de permettre le rattrapage technologique mais, à terme, de faire des champions capables de dépasser les rivaux occidentaux. La plupart des constructeurs automobiles européens ont établi des coentreprises entre les années 1980 et 2000. En parallèle, la Chine a fait émerger des champions nationaux tels que BYD ou Geely. En 2010, Geely a même racheté le constructeur suédois Volvo. L’année dernière, les constructeurs chinois représentaient 60 % des ventes mondiales de voitures électriques 13. Leur coût de production est inférieur de 30 à 40 % à celui des constructeurs européens, grâce à une stratégie d’intégration verticale, à une rapidité dans le déploiement de l’innovation et à une automatisation plus poussée qu’en Europe, dans des usines plus récentes et donc plus productives 14.
La compétitivité en termes de coûts des entreprises chinoises s’explique également par le fait qu’elles sont massivement subventionnées, que ce soit par des aides d’État directes ou par le biais d’emprunts à taux préférentiels adossés au système bancaire étatique. Selon l’OCDE, 60 % des parts de marché gagnées par les entreprises chinoises depuis 20 ans ne s’expliquent ni par leur productivité ni par leur innovation, mais par les subventions publiques. Les entreprises chinoises reçoivent 3 à 8 fois plus de soutien étatique rapporté à leur chiffre d’affaires que leurs concurrentes européennes 15. Elles ne sont pas soumises à une norme implicite de rentabilité. L’objectif est la conquête de parts de marché, à n’importe quel prix. Un quart des entreprises chinoises qui opèrent aujourd’hui en Europe sont déficitaires 16. Parmi la trentaine de constructeurs de voitures électriques présents en Chine, seuls trois sont profitables 17. L’Europe ne peut rivaliser avec le coût du capital chinois, car la Chine n’est pas une économie de marché. Cette notion de « coût du capital » est largement absente des débats politiques, alors qu’elle est au moins aussi importante que le coût du travail ou celui de l’énergie. La compétitivité-coût repose aussi sur une politique de dévaluation de la monnaie. La BCE et le FMI estiment la sous-évaluation du renminbi à environ 15 % 18. La Chine utilise ainsi sa monnaie pour se créer artificiellement un avantage compétitif supplémentaire, face auquel aucun gain de compétitivité coût européen ne peut rivaliser.
Comme si cela ne suffisait pas, le déséquilibre commercial entre l’Union et la Chine se traduit également par des barrières à l’entrée pour les entreprises européennes sur le marché chinois. Résultat : les exportations depuis le marché unique vers la Chine diminuent. Elles ont en effet connu une baisse de 30 % en volume entre 2017 et 2024, alors que la Chine a connu une croissance de 40 % sur la même période 19. L’Union exporte aujourd’hui davantage vers la Suisse que vers la Chine, qui est devenue la quatrième destination des exportations de l’Union 20. Si les industriels européens exportent moins vers la Chine, c’est aussi le résultat de la montée en puissance de l’offre chinoise locale. Il y a vingt ans, la Chine achetait massivement des machines-outils et des voitures allemandes. Aujourd’hui, elle achète des voitures et des machines-outils chinoises. C’est une réalité : les industriels chinois ont innové et investi bien plus que leurs homologues européens au cours de la dernière décennie. Ils ont progressivement comblé leur retard et sont désormais, dans de nombreux domaines, tout simplement plus compétitifs.
Mais à cette réalité dont nous sommes responsables s’ajoutent les politiques chinoises qui faussent les conditions de la concurrence. Si bien que même lorsque les entreprises européennes sont plus performantes, elles perdent. Par exemple, la Chine applique des clauses de « Buy China » dans l’attribution des marchés publics, favorisant ainsi ses champions nationaux. Depuis le début de l’année 2026, le prix des produits chinois est artificiellement réduit de 20 % dans l’évaluation des offres 21.
Lorsque l’on rassemble l’ensemble des politiques chinoises visant à assurer la compétitivité hors coûts et la compétitivité coût, on mesure le danger mortel du tsunami auquel nous commençons tout juste à faire face.
Alors que Pékin a minutieusement construit une politique industrielle planifiée et coordonnée depuis plusieurs décennies, l’Europe a délibérément choisi le libre-échange comme stratégie de maximisation des gains : les entreprises européennes ont mondialisé leurs chaînes de valeur, optimisé les coûts et fait bénéficier les consommateurs européens de produits à prix plus compétitifs, tout en utilisant le marché chinois comme relais de croissance, à l’image des constructeurs allemands qui tirent encore aujourd’hui jusqu’à 30 % de leurs profits des ventes en Chine 22. Le choix de la Chine s’est avéré bénéfique tant pour les prix payés par les consommateurs que pour les dividendes des actionnaires des grandes entreprises européennes.
Les bénéfices du commerce avec la Chine sont peu mentionnés dans le débat français, car la France entretient un rapport presque exclusivement négatif à la mondialisation. Nous avons en effet l’un des déficits commerciaux les plus importants d’Europe depuis plusieurs décennies. Or, de nombreux pays européens, à commencer par l’Allemagne, ont au contraire fortement bénéficié de cette ouverture. Cette différence objective se traduit dans les débats actuels de politique européenne : les Français y voient une évolution naturelle, alors que les Allemands y voient une rupture, justifiée par la nouvelle donne pour les uns, et un engrenage dans une guerre commerciale pour les autres.
L’intégration des chaînes de valeur européennes avec la Chine, qui s’est construite depuis 2001, a produit des dépendances structurelles que Pékin utilise aujourd’hui comme instrument de pression économique. L’État chinois a progressivement imposé des systèmes de licences à l’exportation pour des métaux et des technologies critiques. En avril 2025, la Chine est même allée jusqu’à imposer des restrictions à l’exportation de terres rares lourdes et d’aimants permanents, indispensables aux moteurs électriques, à l’industrie éolienne et aux équipements de défense.
En 2026, la Chine a franchi une nouvelle étape en adoptant deux décrets supplémentaires : le décret 834 sur la « sécurité des chaînes industrielles et d’approvisionnement » et le décret 835 sur la « lutte contre l’exercice abusif de la compétence extraterritoriale par des États étrangers ». Ces règlements viennent compléter la panoplie d’outils coercitifs dont dispose la Chine et posent une nouvelle question stratégique à l’Europe. En effet, ces dernières années, nous nous sommes dotés d’un ensemble de réglementations visant à conditionner l’accès au marché unique au respect de certains standards européens. Celles-ci impliquent la récupération de données par les entreprises auprès de leurs fournisseurs, y compris non européens, afin de vérifier la conformité des produits entrant sur le marché unique. C’est le cas du règlement interdisant les produits issus du travail forcé, entré en vigueur fin 2024, du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, du règlement sur la déforestation, mais aussi du devoir de vigilance et du reporting extra-financier. Or, ces nouveaux décrets chinois compliquent sérieusement la tâche des entreprises européennes et de la Commission pour la collecte de ces données, puisque la Chine se réserve le droit d’interdire leur transfert pour des motifs de sécurité industrielle et de chaînes de valeur, sans en définir précisément le champ d’application, afin de laisser toute la place aux politiques discriminatoires. Le décret 835 a d’ailleurs déjà été utilisé en mai 2026 pour bloquer une enquête de la Commission sur la firme Nuctech au titre du règlement européen sur les subventions étrangères. Cette nouvelle politique chinoise pourrait empêcher les entreprises européennes actives en Chine de se conformer au droit européen, ce qui les placerait dans une situation juridique complexe. Elle rendrait également bien plus difficile pour la Commission européenne la conduite d’enquêtes aboutissant, par exemple, à la mise en place de droits de douane contre les produits chinois.
C’est une dimension moins visible que l’affrontement commercial basé sur les tarifs douaniers, mais tout aussi importante : la guerre des normes extraterritoriales. La Chine s’attaque frontalement à l’Europe en tant que puissance normative. Cela va au-delà de la seule question de la compétitivité industrielle, car cela vise un élément clef de notre souveraineté politique européenne : décider ce qui doit ou non entrer sur notre propre marché.
L’heure n’est plus seulement au diagnostic. La puissance industrielle chinoise a déjà des effets néfastes sur l’industrie européenne. Le logiciel européen, longtemps basé sur une ouverture commerciale jugée gagnant-gagnant, doit être repensé. La puissance européenne passera par deux impératifs indissociables : d’une part, investir pour produire et innover en Europe afin de réduire notre dépendance, et d’autre part, nous protéger lorsque des pays ne respectent pas les mêmes règles.
La Chine a compris avant l’Europe que l’électrification n’était pas seulement un impératif climatique, mais aussi un levier de compétitivité industrielle et de souveraineté énergétique. Comme l’Europe, la Chine est pauvre en ressources fossiles. Premier importateur mondial de pétrole brut, elle dépend à plus de 70 % des importations de pétrole, une vulnérabilité que les tensions autour du détroit d’Ormuz ont rappelée 23. En deux décennies, la Chine a fait de l’électrification une priorité stratégique. La part de l’électricité dans sa consommation finale d’énergie est ainsi passée de 10 % au début des années 2000 à plus de 30 % aujourd’hui. En comparaison, ce taux stagne en Europe autour de 20 % depuis vingt-cinq ans 24. En 2024, la Chine a atteint avec six ans d’avance son objectif de capacité éolienne et solaire fixé pour 2030 25, tout en investissant 625 milliards de dollars dans les énergies propres, soit le tiers des investissements mondiaux dans ce secteur 26. Dans le nucléaire, la Chine est également sur le point de dépasser les puissances nucléaires historiques. Le pays construit actuellement presque la moitié des réacteurs en chantier dans le monde 27, avec des délais de construction deux fois plus courts que la moyenne mondiale 28.
On parle désormais d’un électrostate, par opposition aux pétrostates qui ont bâti leur puissance sur le pétrole, à l’image des États-Unis. La Chine ne se contente pas de déployer des capacités de production d’électricité décarbonée à toute vitesse, elle organise tout son système électrique de manière à en faire un levier de compétitivité industrielle. Elle développe un réseau intelligent et décentralisé qui permet de transformer chaque point de consommation en potentiel de flexibilité. Plus d’un milliard de compteurs intelligents ont été installés. En octobre 2024, un marché spot interprovincial de l’électricité a été lancé, permettant pour la première fois d’ajuster les prix en temps réel afin de faire coïncider consommation et production décarbonée compétitive à l’échelle nationale. À Shanghai, qui compte environ 25 millions d’habitants, le premier test à grande échelle de « vehicle-to-grid » vise à démontrer la faisabilité d’utiliser les voitures électriques comme des batteries sur roues capables de rendre des services au réseau électrique.
Avec l’électrification, la Chine compte également exploiter le continuum de l’automatisation et de la modernisation de l’appareil industriel. Au Forum de Davos, le vice-Premier ministre chinois, He Lifeng, a fortement insisté sur le fait que la transition verte est au cœur de la stratégie de croissance chinoise, liant clairement la décarbonation à l’innovation et au développement des nouvelles technologies de pointe. En effet, l’électrification crée les conditions technico-économiques permettant le déploiement à grande échelle de la robotisation et de l’automatisation des procédés industriels 29. Elle permet ainsi aux industries, qui traditionnellement reposent sur des systèmes énergétiques fossiles, de réaliser des gains de productivité. En 2024, 54 % des robots industriels étaient installés en Chine, selon la International Federation of Robotics. L’électrification et la modernisation industrielle vont donc de pair.
On le sait, l’objectif géopolitique ultime du Parti communiste chinois est de forger un nouvel ordre mondial dont la Chine serait le centre, à l’image de ce que les États-Unis ont fait au XXe siècle et l’Europe avant eux. Or, la dépendance de la Chine aux énergies fossiles, dont les États-Unis sont le premier producteur et exportateur mondial, rend cela impossible. C’est pour cette raison que devenir un électrostate est un élément clef de la stratégie chinoise, car c’est la condition de sa suprématie.
Côté européen, la Commission vient de publier une nouvelle stratégie d’électrification pour le continent. La guerre au Moyen-Orient a une nouvelle fois rappelé le coût de notre dépendance aux énergies fossiles importées, ainsi que l’intérêt sécuritaire et économique pour l’Europe de procéder rapidement à cette transition. Ce plan a pour objectif d’électrifier près de la moitié de notre économie d’ici 2040, ce qui permettrait de réaliser jusqu’à 260 milliards d’euros d’économies par an 30. Grâce à sa production électrique déjà largement décarbonée, à son réseau électrique interconnecté et à son industrie nucléaire mature, l’Europe a les moyens de rejoindre le club des électrostates. C’est une stratégie gagnante sur tous les plans : pour la souveraineté européenne, la compétitivité industrielle et la sécurité. L’enjeu pour les Européens est de déployer simultanément la production des technologies propres essentielles à cette électrification, tout en réunissant un consensus politique autour de cet objectif. C’est là le cœur du choix que les chefs d’État et de gouvernement européens doivent opérer : voulons-nous faire de l’Europe un électrostate, condition de sa puissance face aux puissances fossiles que sont les États-Unis et la Russie ? Tant que cette question n’aura pas été tranchée, nous manquerons cruellement d’une vision stratégique et d’un cap clair.
Si l’Europe fait aujourd’hui face à un déficit de compétitivité, c’est en partie le résultat d’un sous-investissement chronique des grandes entreprises européennes dans leurs capacités productives, au regard de leurs résultats financiers. L’Europe dispose d’un appareil industriel composé d’outils productifs amortis qui génèrent de la rente à court terme, mais qui condamnent la compétitivité à moyen terme s’ils ne sont pas modernisés. En face, la Chine a construit des usines ultramodernes, automatisées et optimisées. En Europe, pour chaque euro de profit réalisé, la part réinvestie dans de nouvelles capacités productives a diminué de plus de la moitié en vingt-cinq ans, passant de 18,9 % en 2000 à seulement 7,4 % en 2024 31. En parallèle, dans les 300 plus grandes entreprises non financières européennes, le taux de distribution aux actionnaires est passé de 27 % à 68 % des bénéfices nets sur la même période 32. Les versements aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions dépassent désormais structurellement l’investissement productif.
La pression exercée par l’industrie chinoise sur les parts de marché et les prix, combinée à l’exigence de distribution immédiate de dividendes et de rachats d’actions pour faire monter les cours, pousse les dirigeants européens à privilégier le très court terme au détriment de l’investissement. Cumulé sur vingt-cinq ans, ce choix explique en partie pourquoi l’Europe se retrouve aujourd’hui en position de faiblesse face à une Chine qui a fait le pari inverse, sans contrainte de rentabilité à court terme. Le système chinois de financement de l’innovation permet à des centaines de jeunes entreprises d’émerger autour d’un même enjeu technologique. Financées à la fois par l’État central et les provinces, elles se font ensuite concurrence. Les champions qui se dégagent de cette compétition font alors l’objet d’une attention particulière de la part du pouvoir central, qui les transforme en leaders mondiaux pendant que les autres disparaissent.
L’Union n’a donc d’autre choix que d’investir beaucoup plus qu’aujourd’hui, en commençant par faire émerger des capacités de production européennes dans les secteurs stratégiques. Développer une industrie de la batterie, des terres rares ou encore de la chimie verte est indispensable pour garantir notre compétitivité et notre souveraineté à moyen terme. Si l’Europe ne peut pas concurrencer la Chine sur le terrain de la compétitivité prix, elle doit se concentrer sur l’innovation et les technologies de rupture. Prenons l’exemple des batteries. La Chine contrôle et maîtrise parfaitement les technologies des batteries lithium-ion et lithium fer phosphate. Elle produit des batteries de qualité à des prix ultra-compétitifs. CATL, leader mondial incontesté, reconnaît lui-même aujourd’hui n’être qu’au niveau 4 sur 9 de l’échelle de maturité industrielle de la technologie des batteries solides 33. Ce qui signifie que la compétition est encore ouverte. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’Europe doit abandonner complètement la bataille industrielle sur les technologies actuelles, car l’innovation ne se construit pas sur du sable, mais sur un écosystème industriel installé et agile, capable de l’amener à l’échelle industrielle. L’exemple d’ASML aux Pays-Bas est très parlant : c’est l’expertise de l’entreprise Philips, un géant historique dont de nombreux métiers ont disparu, mais qui a su faire émerger en son sein un nouveau savoir-faire et des compétences qui ont contribué à faire d’ASML le leader mondial de la fabrication de machines de lithographie, indispensables à la production de semi-conducteurs. Ce qui n’était qu’une filiale de Philips est devenu l’une des plus grandes et des plus stratégiques entreprises européennes. Si l’Europe se désindustrialise, elle perdra sa capacité à être un champion industriel de demain. Nous voyons aujourd’hui avec l’industrie de la batterie que créer des compétences prend du temps, plus de temps que prévu, et nécessite des efforts financiers encore plus significatifs qu’anticipés. Mais sans cette nouvelle base industrielle susceptible de générer des innovations de rupture, nous n’aurons plus aucune chance dans la compétition avec la Chine.
La souveraineté industrielle européenne passera également par le déploiement de technologies qui nous rendront moins dépendants de la Chine, notamment en ce qui concerne les matières premières critiques. C’est pourquoi l’innovation doit également porter sur leur substitution. C’est d’ailleurs le pari de certaines entreprises européennes, comme Skeleton Technologies en Estonie, qui produit des batteries sans cobalt ni graphite, ou Renault, pionnier des moteurs électriques sans terres rares. Cet objectif stratégique doit maintenant être généralisé grâce à des outils financiers dédiés qui pourraient être concentrés au sein de la Commission européenne dans le nouveau Fonds de compétitivité prévu dans le nouveau budget européen à partir de 2028.
Il faut également rappeler que la préservation d’une base industrielle européenne n’est pas seulement un enjeu de compétitivité économique. C’est aussi une question de souveraineté et de puissance géopolitique. En effet, il existe des fondations communes entre l’industrie civile et l’industrie de défense. La production de batteries, de terres rares ou de semi-conducteurs est par exemple aussi importante pour les applications de défense. En cas de conflit armé, il faut pouvoir mobiliser la production civile d’acier ou de carburants alternatifs pour faire fonctionner l’aviation militaire. Une industrie de défense de pointe a également besoin des synergies, des compétences et du savoir-faire de l’industrie civile. Cette culture du double usage civil et militaire est encore trop peu présente en Europe pour des raisons historiques, alors qu’elle a parfaitement été intégrée par la Chine dans sa propre politique industrielle, à l’instar des États-Unis, notamment dans les domaines du spatial et du numérique.
Certains rappellent que la transition écologique génère elle-même de nouvelles dépendances vis-à-vis de la Chine : les batteries des voitures électriques, les terres rares, les panneaux solaires, etc. Toutefois, il ne faut pas mettre ces nouvelles dépendances sur le même plan que la dépendance européenne aux énergies fossiles. Dans un monde carboné où la maîtrise de l’énergie est une arme, l’Europe n’a tout simplement pas les moyens de rivaliser, car elle ne produit pas, et ne produira jamais, de pétrole ni de gaz. Elle est obligée d’accepter un rapport de force qui lui est défavorable et ne peut que gérer son risque en diversifiant ses approvisionnements. Dans le domaine des matières premières critiques, la situation n’est pas aussi figée. La domination chinoise n’est pas géologique ; elle est le produit d’une politique industrielle délibérée. L’Europe a les moyens de réduire sa dépendance en investissant dans l’extraction, le raffinage et le recyclage de ces matières. Prenons l’exemple du lithium. L’Europe est capable d’assurer une production européenne de lithium, car il y a des ressources géologiques de lithium en Europe et car elle pourra, à terme, recycler le lithium des batteries de voitures électriques en fin de vie, de manière à utiliser des matières premières secondaires produites sur place. La dépendance actuelle à la Chine ne porte d’ailleurs pas tant sur l’extraction que sur le raffinage et la transformation, c’est-à-dire sur des capacités industrielles et non sur des rentes géologiques contre lesquelles nous sommes impuissants.
Ce choc d’investissement pour faire émerger en Europe les chaînes de valeur industrielle de demain ne peut se produire que si nos entreprises sont confrontées à une concurrence loyale. Or, les conditions d’une concurrence loyale avec la Chine ne sont pas remplies. Le marché européen est inondé par des surcapacités massivement subventionnées. Le précédent du secteur solaire, où la Commission avait établi des marges de dumping 34 de 88 % dès 2013, a coûté la vie à la filière photovoltaïque européenne. L’enquête de la Commission sur les voitures électriques a quant à elle abouti à l’application de droits compensateurs pouvant aller jusqu’à 35 % depuis 2024. Mais il faut cesser de raisonner au cas par cas, souvent trop tard, pour passer à une logique stratégique multisectorielle. C’est la décision politique qui reste à prendre, et chaque mois perdu est un mois de retard.
Avec le Pacte vert, l’Europe a poursuivi une ambition claire : se décarboner tout en assurant un cadre de concurrence équitable aux industries européennes afin d’éviter le dumping climatique de ses concurrents. Le principe est simple : les partenaires commerciaux doivent être soumis aux mêmes règles que nos entreprises et respecter les normes européennes pour accéder au marché. C’est cette logique d’équité de traitement qui nous a conduits à adopter, en 2023, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, afin de mettre un prix sur les émissions de CO₂ importées, ainsi que les critères de traçabilité et d’empreinte carbone dans le règlement batteries. C’est la première manière pour l’Europe de défendre ses intérêts industriels, par la norme d’accès au marché, une approche efficace puisque l’Union européenne est l’un des premiers marchés au monde.
En parallèle, l’Europe a également renforcé sa boîte à outils de défense commerciale, les outils traditionnels antidumping et antisubventions ayant atteint leurs limites pour traiter la distorsion de concurrence systémique imposée par la Chine. Ces mesures, conçues dans les années 1990, se sont révélées trop lentes, trop ciblées et trop réactives, et pas assez anticipatrices. Les procédures d’enquête peuvent parfois durer jusqu’à trois ans. Dans le droit européen, les droits antidumping sont encadrés par la règle dite du « droit moindre », ce qui signifie qu’ils répondent à une mesure de dumping non pas par un droit de douane équivalent, mais par un droit de douane suffisant pour compenser les effets économiques réels de ce même dumping. Par exemple, selon ce principe, un droit de douane européen de 15 % en réponse à un dumping chinois de 25 % sur l’acier peut être suffisant pour « combler » le dommage subi par l’industrie et remettre tout le monde sur un pied d’égalité. La règle du droit moindre « répare » l’impact du dumping sur le marché, mais elle n’égalise pas les termes du dumping en lui-même. Cette règle a pour but d’éviter les guerres commerciales et de prévenir les situations où notre industrie n’aurait pas ou plus les moyens de produire ce que nous consommons. Toutefois, force est de constater que face à un acteur comme la Chine, où le dumping fait partie d’une stratégie de conquête massive, son caractère dissuasif laisse à désirer. Surtout, il s’agit d’une règle que nous nous imposons nous-mêmes : tous les pays membres de l’OMC n’optent pas pour cette approche. C’est notamment le cas des États-Unis, qui ont une politique beaucoup plus dissuasive et alignent, dans la très grande majorité des cas, leurs droits de douane sur le niveau de dumping du pays en question.
Par ailleurs, les enquêtes de la Commission sont extrêmement ciblées, produit par produit, ce qui empêche de prendre en compte la dimension systémique de la distorsion qui peut impacter plusieurs segments d’une même chaîne de valeur. Ces cinq dernières années, l’Europe a déployé de nouveaux outils plus adaptés pour répondre à l’instrumentalisation des flux commerciaux par la Chine à des fins coercitives. En novembre 2023, l’Union s’est notamment dotée d’un instrument anti-coercition lui permettant de répondre aux pratiques coercitives de pays tiers. Elle a également renforcé le filtrage des investissements étrangers en adoptant, en juin 2026, un règlement révisé. Adopter de tels instruments est une bonne chose, mais il est encore mieux de les utiliser. C’est le cœur de la décision politique à prendre à l’automne 2026, comme l’a indiqué Ursula von der Leyen en déclarant : « Nous utiliserons tous les outils dont nous disposons pour rééquilibrer notre relation. » 35
Ces instruments témoignent d’un début de changement du logiciel européen. Il ne suffit plus de conditionner l’accès au marché au respect des normes européennes par nos partenaires commerciaux. Il faut parfois avoir la capacité de restreindre ou de limiter les flux commerciaux, même s’ils sont conformes aux règles européennes. Ce tournant est explicitement assumé dans la Stratégie de sécurité économique européenne de juin 2023 et dans la communication de la Commission de décembre 2025. Cette dernière reconnaît pour la première fois que le commerce et l’ouverture économique ne peuvent plus être systématiquement considérés comme des facteurs positifs, et que des pays tiers peuvent exploiter l’interdépendance économique à des fins stratégiques et coercitives. C’est une rupture conceptuelle majeure dont il faut se féliciter, et à laquelle la France n’est pas étrangère, loin s’en faut.
Par ailleurs, une réflexion est également amorcée au sein des institutions européennes sur la nécessité de se doter de nouveaux outils plus agiles et plus structurels, afin de ne plus prendre de retard dans la protection légitime de notre industrie face à une concurrence objectivement déloyale. S’il faut corriger certains principes obsolètes, comme celui du droit moindre, il convient surtout de déployer de nouveaux outils plus systémiques et adaptés à la nature des risques commerciaux auxquels nous faisons face avec la Chine. C’est le sens de l’appel du président de la République Emmanuel Macron, lors du Conseil de juin 2026, en faveur d’un « équivalent européen de la Section 301 américaine », qui permet la mise en place rapide des droits de douane après décision directe du président américain si une action d’un gouvernement étranger entrave ou restreint le commerce américain de manière déraisonnable ou injustifiable. Si l’utilisation de cette section par l’administration Trump est plus que contestable, car totalement arbitraire, force est de constater qu’elle confère de l’agilité politique pour se prémunir contre l’impact des surcapacités que nous constatons aujourd’hui avec la Chine, et peut-être demain avec l’Inde, et qui ne peuvent être appréhendées correctement par nos instruments de défense commerciale actuels. Nous avons déjà, dans le droit européen, une première brique qui ressemble à la Section 301 pour les surcapacités, avec l’instrument de sauvegarde pour l’acier. Tout l’enjeu est désormais de s’inspirer de la Section 301 américaine pour créer un instrument de sauvegarde contre les surcapacités dans tous les secteurs. Le débat sur la forme exacte de cet outil est ouvert, mais la direction est claire : l’Europe a besoin d’un instrument à la hauteur du défi posé par la Chine, un instrument capable de traiter les distorsions de manière systémique et qui soit agile.
Le renforcement du volet protection ne doit pas servir d’excuse pour défendre une industrie européenne rentière et polluante, ni pour ralentir la transition climatique. Grâce à des technologies vertes matures et compétitives, la Chine accélère aujourd’hui la transition climatique à l’échelle mondiale, notamment dans les pays qui n’ont ni les moyens ni l’ambition de développer leurs propres filières industrielles de voitures, de batteries ou de panneaux solaires, par exemple. Pour de nombreux pays, l’offre chinoise constitue une solution et un accélérateur de la décarbonation. Sur ces marchés, l’Europe peut jouer un rôle si elle est capable de proposer ses propres solutions vertes à un prix compétitif. Par ailleurs, de nombreux pays qui accueillent aujourd’hui des investissements chinois massifs cherchent aussi à diversifier leurs partenaires pour ne pas devenir dépendants de Pékin. C’est le cas, par exemple, du Brésil et de l’Australie. L’Europe a donc une carte à jouer pour créer un espace de coopération avec ces pays et devenir un partenaire alternatif crédible. En Europe, une politique de protection assumée doit poursuivre un objectif clair : permettre, à terme, de produire les mêmes technologies à un coût compétitif que la Chine, ou bien de produire différemment, avec des innovations plus chères, mais supérieures sur d’autres critères : durabilité, performance, sécurité, etc. La compétitivité hors coût peut devenir un positionnement assumé de l’Union, lui permettant de rivaliser sur les innovations de rupture, à l’instar de la Chine il y a 20 ans.
Ni l’Europe ni la Chine n’ont intérêt à une guerre commerciale. Les chaînes de valeur européennes sont très dépendantes de la Chine et les exportations chinoises dépendent fortement du marché européen, d’autant plus depuis la fermeture relative du marché américain. Mais le statu quo n’est pas une option, car il conduirait à une agonie industrielle du continent. L’Europe doit explorer une troisième voie pour rétablir un équilibre dans sa relation commerciale, en identifiant et en exploitant ses forces pour construire la réciprocité.
La Chine dépend de l’Europe pour écouler ses surcapacités industrielles. L’économie chinoise est structurellement tournée vers l’exportation, car la demande intérieure est insuffisante. La Chine ne représente que 13 % de la demande mondiale de biens 36. Tout porte à croire que cette tendance va se maintenir au vu du 15e plan quinquennal, adopté en mars 2026. Un tiers de la croissance du pays repose aujourd’hui sur les exportations 37. Pour atteindre son objectif de croissance de 4,5 à 5 % pour 2026 38, la Chine devra continuer à miser sur ses exportations. L’Europe n’est pas le seul partenaire commercial de la Chine, mais c’est un partenaire de choix qui présente des opportunités que peu d’autres régions du monde sont en mesure d’offrir. L’Union est un marché de 450 millions de consommateurs et de 27 pays régis par un grand nombre de lois communes. Prenons l’exemple des panneaux solaires : la demande est tirée par un cadre réglementaire stable, les infrastructures de réseau sont disponibles et le marché est régulé, ce qui offre une certaine prévisibilité aux investisseurs. Aucune autre région du monde n’offre un tel ensemble.
L’Europe dispose également de technologies critiques que la Chine nous envie. C’est le cas des machines permettant de fabriquer les puces les plus avancées, produites par ASML, l’une des seules entreprises au monde à détenir cette technologie. L’Europe dispose d’un écosystème de pointe qui contrôle des technologies clefs de l’intelligence artificielle, comme les lasers de Trumpf et les miroirs de précision de Zeiss, indispensables aux machines ASML. D’ailleurs, un dispositif de restrictions à l’export a été mis en place depuis 2019. C’est un levier stratégique pour l’Europe si elle veut conserver son avance technologique sur la Chine.
Avec l’Industrial Accelerator Act, l’Europe propose d’utiliser son marché intérieur comme levier stratégique pour faire émerger des filières stratégiques. L’IAA introduit pour la première fois la préférence européenne dans les marchés et financements publics. La commande publique européenne représente environ 14 % du PIB de l’Union, soit plus de 2 000 milliards d’euros par an. L’Europe s’inspire ainsi de ce que font les États-Unis depuis des années avec le Buy American Act. Avec l’Inflation Reduction Act, les États-Unis ont poussé cette logique encore plus loin en conditionnant les aides publiques à l’origine américaine de certains composants. Bien que l’administration Trump ait supprimé une grande partie des crédits prévus pour les énergies propres et les véhicules électriques, les restrictions concernant les composants chinois ont été durcies dans le cadre du One Big Beautiful Bill Act. Le budget américain est ainsi utilisé comme une incitation forte au « derisking » des chaînes d’approvisionnement des entreprises. L’Europe peut reproduire cette logique, à condition de l’assumer comme une stratégie de puissance industrielle et non comme une simple politique de compétitivité, car ce derisking a un coût. C’est pour cela qu’il doit être appliqué de manière stratégique, en assumant qu’il s’agit du prix à payer pour que la valeur et la maîtrise technologique restent sur le sol européen. Et qu’à l’inverse, nous acceptions de ne pas vouloir « tout faire ». En effet, le rythme de la transition climatique dépend aussi de l’accès à des biens industriels à prix maîtrisés, comme les panneaux solaires. D’ailleurs, même lorsque le panneau solaire est fabriqué en Chine, sa pose, sa maintenance, etc., continuent de créer de la valeur en Europe. Il est donc nécessaire d’opérer une distinction entre les différentes technologies. Ce n’est pas un exercice politique facile, mais quand tout devient prioritaire, plus rien ne l’est.
L’IAA prévoit une autre mesure structurante en reproduisant ce que la Chine a mis en œuvre pendant des années. Pendant quarante ans, les entreprises européennes souhaitant accéder au marché chinois ont dû accepter les conditions de Pékin : coentreprises obligatoires, production locale, transfert forcé de technologies et de savoir-faire. Cela a largement contribué au rattrapage industriel du pays. Il faut toujours rappeler que ce rattrapage a ensuite servi de base à une vague d’innovations véritablement made in China, ce qui est à leur mérite, mais il ne faut pas oublier les conditions initiales posées par le régime chinois. La situation est aujourd’hui inversée : ce sont désormais des acteurs chinois qui souhaitent s’implanter en Europe. Le risque est que cela prenne la forme d’usines « tournevis » : des composants importés de Chine et assemblés en Europe, sans transfert de compétences, sans intégration dans les chaînes de valeur locales, sans création de valeur ajoutée réelle et avec, parfois, des bataillons entiers de travailleurs chinois, comme c’est le cas en Hongrie où la construction de l’usine BYD de Szeged a mobilisé des milliers d’ouvriers chinois. Ces implantations chinoises « hors sol » n’apportent rien à la souveraineté industrielle européenne. Si l’on veut que l’IAA protège efficacement nos industries, il faut revoir la définition du « Made in Europe » proposée par la Commission en mars dernier. En incluant jusqu’à 80 partenaires commerciaux dans cette définition, la Commission a créé une faille que la Chine pourrait exploiter. Par exemple, le Maroc pourrait se transformer en arrière-base industrielle de la Chine, qui exporterait des produits à des prix ultra-compétitifs vers l’Europe sous l’étiquette « Made in Europe ». Investir au Maroc permettrait aux entreprises chinoises d’avoir le meilleur des deux mondes : une structure de coûts bien plus basse qu’en Europe et un accès illimité, sans droits de douane, au marché unique. Et la Chine l’a bien compris, puisqu’elle a proposé au Maroc un accord de libre-échange. Au lieu de la proposition de la Commission qui labellise « Made in Europe » la production réalisée dans 80 pays, et donc « Made in Europe » un produit fabriqué au Vietnam ou en Turquie, l’Europe doit préférer une approche par cercle concentrique : un premier cercle limité aux pays de l’Union et de l’espace économique européen, un second cercle de réciprocité totale avec les quelques pays ayant des structures de coûts comparables, comme le Royaume-Uni, le Canada, le Japon et la Corée du Sud, et enfin une ouverture au cas par cas, en fonction de nos intérêts et des enjeux par chaîne de valeurs. Concrètement, cela reviendrait à labelliser « Made in Europe » ce qui est véritablement produit en Europe, et à accorder un traitement équivalent aux produits fabriqués dans les pays amis de l’Europe du cercle de réciprocité totale. Ensuite, les autres pays souhaitant bénéficier de l’équivalence « Made in Europe » devraient la négocier en échange de garanties réelles.
L’objectif de l’Union n’est pas de se fermer. L’IAA offre l’opportunité de construire des coalitions avec des partenaires touchés par le même choc industriel et partageant des intérêts similaires aux nôtres. Des pays comme le Japon, le Canada ou la Corée du Sud peuvent être des alliés qui renforcent notre position dans les négociations avec Pékin. L’IAA donnerait alors un contenu opérationnel à l’alliance des puissances moyennes que Mark Carney, premier ministre du Canada, appelle de ses vœux depuis son discours de Davos en janvier 2026. Cette alliance s’est concrétisée avec la présence de ce dernier mi-septembre lors du discours sur l’état de l’Union au Parlement européen, ainsi qu’avec la proposition d’Ursula von der Leyen de faire du Canada le premier membre associé de l’Union. Cette proposition a été acceptée par le Premier ministre canadien et nous allons maintenant y travailler. C’est une décision historique qui montre que, face aux tensions géopolitiques, l’Europe est capable de construire l’alliance des démocraties. Elle a un rôle majeur à jouer dans la recomposition géocommerciale du monde. Cela passera par la création d’un espace de coopération fondé sur des règles actualisées et une réciprocité réelle, que l’OMC n’est plus en mesure d’offrir. En effet, les règles de l’OMC ont été fondées sur un postulat qui ne tient plus : celui selon lequel le libre-échange profite à tous en raison des avantages comparatifs des pays. Or, ce postulat n’est plus valable aujourd’hui, car un seul pays, la Chine, concentre les capacités manufacturières des secteurs industriels clefs. Deuxièmement, l’OMC ne fonctionne que si tout le monde respecte ses règles. Or, si un acteur comme la Chine ne les respecte plus, alors c’est l’organisation tout entière qui ne fonctionne plus. On pourrait penser qu’il suffirait d’exclure la Chine de l’OMC. Mais il n’existe aujourd’hui aucun mécanisme permettant d’exclure un pays. Dans ce contexte, la création d’une OMC alternative avec les pays alliés partageant un intérêt similaire au nôtre ne serait-elle pas une meilleure solution ?
Cette troisième voie, qui se situe entre la guerre commerciale et le statu quo, nécessite un prérequis politique : l’unité européenne. La bonne nouvelle, c’est que les positions nationales évoluent. L’Allemagne, qui s’est longtemps illustrée par son opposition à un durcissement de la politique commerciale à l’égard de la Chine, commence à évoluer. L’économie allemande est fortement touchée par le choc industriel qui affecte ses secteurs historiques, comme l’automobile, les machines-outils et la chimie. Le déficit commercial de l’Allemagne avec la Chine a atteint 89,3 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 33,5 % par rapport aux 66,9 milliards d’euros enregistrés en 2024 39. L’Allemagne, qui bloquait les tarifs douaniers sur les véhicules électriques en 2024, est différente de celle qui est aujourd’hui ouverte aux discussions, aux côtés de la France, sur la réponse à apporter à la politique industrielle agressive de la Chine. Quant à l’Espagne, elle demeure dans une position ambiguë en raison de la multiplication des investissements chinois sur son sol qui ont été multipliés par quatre en un an, passant de 149 millions d’euros en 2024 à 643 millions en 2025 40. Madrid vante les mérites de son énergie propre et compétitive, ainsi que le coût de sa main-d’œuvre, pour se positionner comme un hub des technologies vertes. Résultat : le constructeur automobile Chery y a ouvert sa première usine du continent et CATL construit avec Stellantis l’une des plus grandes gigafactories de batteries d’Europe à Saragosse. Pour parvenir à une réponse collective, il sera certainement nécessaire de gérer l’asymétrie de l’impact d’une escalade commerciale sur les États membres. C’est le sens de la proposition de la Commission de créer un Fonds de solidarité européenne entre les États pour mutualiser en partie les gains et les pertes d’une stratégie plus offensive. Or, on le sait, cette mutualisation est l’un des sujets les plus sensibles au Conseil, où chaque gouvernement a tendance à défendre son intérêt individuel à court terme. Le rôle du Parlement sera clairement de défendre l’intérêt général européen, mais cela implique une majorité pro-européenne aujourd’hui mise à mal par la montée des partis nationalistes et de leur alliance de plus en plus fréquente avec la droite traditionnelle du PPE. Sans unité politique européenne, il est évident que la Chine exploitera nos divisions.
Mais le plus grand défi n’est pas forcément celui que l’on croit. Ce qui empêche aujourd’hui une réponse européenne ambitieuse, c’est le profond désalignement entre les entreprises européennes elles-mêmes. C’est le problème le plus sous-estimé du débat sur la sécurité économique et peut-être le plus difficile à résoudre. Beaucoup de très grandes entreprises ne souhaitent pas un durcissement des règles commerciales vis-à-vis de la Chine, soit par crainte de représailles sur leurs chaînes d’approvisionnement largement localisées en Chine, soit parce qu’elles ont une stratégie d’investissements en Chine pour ensuite produire pour le monde entier, y compris pour l’Europe. À titre d’exemple, le plus important investissement récent du géant allemand de la chimie BASF n’est pas en Europe, mais en Chine. En mars 2026, BASF a inauguré un nouveau site de production flambant neuf qui a nécessité un investissement de près de 9 milliards d’euros. C’est tout simplement le plus grand investissement de l’histoire du groupe. Une partie des exportations chinoises vers l’Europe provient d’entreprises européennes implantées en Chine, mais il n’existe aujourd’hui pas de données fiables permettant de quantifier ce phénomène. Il est clair que certains groupes ont pour stratégie à moyen terme de fermer leur base industrielle vieillissante en Europe pour ensuite exporter depuis la Chine vers l’Europe. Et comme ces géants ont un accès direct aux gouvernements, ils forment une force de lobbying qui freine une politique commerciale plus restrictive. Par ailleurs, chaque secteur réclame une protection, mais refuse que celle-ci s’applique à ses fournisseurs ou à ses clients par peur d’une augmentation des coûts. Le secteur de l’acier réclame une protection maximale, ce qui renchérit le coût des voitures, ce que refusent les constructeurs européens, déjà pris dans une concurrence féroce avec leurs concurrents chinois. Prise individuellement, chaque décision d’entreprise est parfaitement rationnelle, mais elle constitue un obstacle au consensus européen nécessaire sur notre doctrine de sécurité économique.
Il est donc essentiel d’instaurer une forme de coordination et d’alignement entre les pouvoirs publics et les entreprises européennes pour pouvoir jouer en équipe. La Chine n’a pas ce problème, car les entreprises privées opèrent sous la direction du PCC. L’alignement des intérêts privés et des objectifs stratégiques de Pékin passe notamment par la présence de cellules du PCC au sein des grandes entreprises privées. Aux États-Unis, on débat aujourd’hui de mécanismes qui assureraient le respect par les nouveaux leaders de l’IA des grands objectifs stratégiques nationaux. C’est dans ce contexte que Sam Altman a proposé de céder 5 % du capital d’OpenAI à l’État américain, dans le cadre d’une initiative plus large où les géants de l’IA alimenteraient un fonds souverain permettant de redistribuer les bénéfices de l’IA aux citoyens. Ce débat est aujourd’hui inexistant en Europe, alors qu’il est absolument central.
La réponse européenne à la puissance industrielle chinoise n’est pas seulement un défi industriel, mais aussi un test politique. Si les États membres se divisent et que les entreprises agissent contre les intérêts européens, l’Europe offrira alors à la Chine exactement ce qu’elle recherche. Le plus grand défi n’est pas de construire les bons instruments, mais d’avoir la vision et la volonté politique collective nécessaires pour y parvenir. La question est aujourd’hui de savoir si nous sommes prêts à assumer un choix collectif qui nous renforcera en tant qu’Européens, mais qui entraînera inévitablement des conséquences nationales asymétriques. Mais sans ce sursaut collectif, l’Europe s’expose à un avenir qui sera perdant sur tous les plans : pour les États membres, pour l’industrie européenne et pour la souveraineté européenne. Donc pour notre démocratie et pour nos libertés. Ce test politique, nous avons déjà été capables de le réussir par le passé. Lorsque nous avons créé le marché unique, lorsque nous avons créé l’euro ou encore lorsque nous avons mis en place le plan de relance à la suite de la pandémie de Covid. À chaque fois, le saut semblait impossible, mais l’Europe l’a fait. Et nous avons ainsi réussi à écrire notre avenir.
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22.09.2026 à 06:30
Ramona Bloj
20 mois depuis le retour de Trump, l’indice a gagné 28 % – contre 32 % sous Obama
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Durant les 600 jours passés au pouvoir de Donald Trump, entre janvier 2025 et septembre 2026, le S&P 500 – l’indice boursier qui représente les performances des actions des plus grandes entreprises américaines – a gagné 27,6 %, passant de 6 000 points à 7 700 environ. C’est 5 points de moins qu’Obama durant son premier mandat, et 1 point de moins que durant le premier mandat de Trump.
Le retour au pouvoir de Trump avait été accueilli avec optimisme par le monde des affaires, notamment en raison de ses politiques pro-business mises en place durant son premier mandat.
Trump considère le marché boursier comme l’un des principaux indicateurs de la santé de l’économie américaine. En juin, lors d’une cérémonie de remise de médailles à des militaires, il s’était félicité du « nouveau record historique » atteint par la bourse et de « l’effondrement » du cours du pétrole 3.
Les traders observent une hausse significative de la volatilité et de l’imprévisibilité de l’évolution du cours des indices depuis le retour au pouvoir de Trump.
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21.09.2026 à 18:37
Louis Puel
En Chine la course à l’IA est indissociable d’un impératif : préserver le contrôle du Parti
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Dans le monde entier, une prise de conscience émerge au sujet du développement incontrôlé de l’intelligence artificielle. Dans les derniers jours, les principaux dirigeants du secteur ont appelé à un ralentissement de la recherche à la frontière, qu’il s’agisse de Dario Amodei (Anthropic), d’Elon Musk (Grok) ou encore de Sam Altman, qui a même annoncé la suspension de l’introduction en bourse d’OpenAI. Dans son discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a même proposé un encadrement de l’utilisation de l’IA, alors que la souveraineté européenne dans ce domaine semble plus que jamais menacée.
À la différence de leurs homologues américains ou européens, les patrons chinois de la tech et les dirigeants du régime sont restés discrets au sujet de l’emballement du développement de l’IA. En Chine, le Parti communiste s’inquiète surtout des conséquences que cette technologie pourrait faire peser sur sa maîtrise du processus politique.
Un important article a été récemment publié par Chen Yixin 41, secrétaire du Parti et ministre du Département de la Sécurité d’État 42. Diffusé le 13 septembre sur le média China cyberespace 43, ce texte a été largement repris et analysé, autant en Chine qu’à l’étranger.
Le chef des services de renseignements chinois y adopte tous les codes du discours officiel. Il invoque l’« importante pensée de Xi Jinping sur l’édification d’une puissance cyber » et reprend les éléments de langage employés par le président chinois lors de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (WAIC), organisée le 17 juillet à Shanghai.
Chen Yixin aurait pu s’en tenir à un plaidoyer pour une gouvernance mondiale, d’autant que son texte paraît à dix jours de la visite d’État de Xi Jinping à Washington, où Donald Trump devrait proposer un cadre de dialogue bilatéral sur l’IA, aux contours encore flous. Il préfère se tourner vers des préoccupations intérieures et décrire un « champ de bataille » devenu « un nouveau terrain d’affrontement entre les grandes puissances ».
Le premier des six risques qu’il énumère est politique. « Diverses forces hostiles et individus aux intentions malveillantes » useraient de l’IA générative pour « inventer des rumeurs politiques, diffuser des informations malveillantes, inciter au conflit et attiser les tensions dans l’opinion publique », et cela « dans des proportions importantes et à des coûts très faibles ». Le ministre en tire une conclusion qui appelle à des mesures potentiellement drastiques : « Cette situation menace notre sécurité politique, la sécurité de notre système socialiste et la sécurité de notre idéologie. »
Vient ensuite l’espionnage. Selon le chef des services chinois, des agences étrangères « exploitent massivement » l’intelligence artificielle (IA) pour collecter « des données nationales stratégiques, des secrets commerciaux et des données personnelles », tandis que des utilisateurs chinois imprudents confient leurs « informations sensibles » à des modèles conçus hors du pays. L’aveu est savoureux. Deux jours avant la publication du texte, Anthropic accusait sept laboratoires chinois, dont Alibaba, DeepSeek et Moonshot, d’avoir « distillé » Claude à l’échelle industrielle au moyen de milliers de faux comptes et de plus de 150 millions d’échanges. La dépendance aux modèles américains devient, sous la plume de Chen Yixin, une vulnérabilité. Le soupçon s’est encore durci depuis que Donald Trump a autorisé, le 12 août, des corsaires numériques privés à mener des opérations offensives dans une cyberguerre que le ministre qualifie d’« industrialisée et automatisée ».
L’accent mis sur l’idéologie et la sécurité intérieure doit être pris au pied de la lettre. Dans la grille marxiste-léniniste qui reste celle du Parti, l’algorithme se range du côté des moyens de production. Il alloue le travail (en Chine, les plateformes Meituan et Ele.me dictent à la seconde près les courses de plusieurs millions de livreurs), oriente le capital (les scores d’Ant Group, le géant de la finance numérique, ont ouvert le crédit à des centaines de millions d’emprunteurs hors du circuit bancaire) et fabrique quotidiennement l’opinion publique (le fil de recommandation de Douyin, l’équivalent de TikTok décide chaque jour de ce que voient plus de 700 millions de Chinois).
Dès 2019, les données ont été élevées au rang de facteur de production, puis l’IA classée parmi les « forces productives de nouvelle qualité » 44. Dans les termes de Xi Jinping, les rapports sociaux doivent « s’adapter aux exigences » de cet essor et il revient au Parti qui « dirige tout » de conduire l’ajustement avant que la technologie ne l’impose. En 2018, devant la Conférence nationale sur la cybersécurité, Xi Jinping avait prévenu ses cadres que le Parti, s’il « ne passe pas l’épreuve d’Internet, ne passera pas celle du maintien durable au pouvoir ».
Lénine prétendait tenir les « hauteurs dominantes » de l’économie sous la NEP, le Parti de Xi entend gouverner le processus algorithmique comme il gouverne le processus économique. D’où la première des sept mesures réclamées par Chen Yixin, qui consiste à « maintenir le rôle dirigeant du Parti » et « le contrôle exercé par le Parti sur Internet et les données », afin de « transformer les atouts de la direction du Parti en efficacité de la gouvernance de l’intelligence artificielle ». Le développement « sain et ordonné » qu’il appelle de ses vœux répond terme à terme à « l’expansion désordonnée du capital » 45 dénoncée par Xi Jinping à la fin de l’année 2020.
Le précédent est dans toutes les mémoires. En novembre 2020, le Parti suspendait l’introduction en Bourse d’Ant Group, et son fondateur, Jack Ma, disparaissait de la scène publique pendant près de trois mois. La campagne antimonopole qui s’ensuivit valut à Alibaba une amende record de 18,2 milliards de yuans et mit au pas l’ensemble des plateformes numériques. Aucun signal officiel n’indique pour l’instant que l’IA soit promise au même traitement. Le texte de Chen Yixin sonne néanmoins comme une mise en garde adressée aux champions nationaux comme aux services étrangers. Le Parti encourage toutes les technologies, tant qu’aucune ne menace son pouvoir.
« La sécurité, déclarait Xi Jinping il y a près de dix ans, est le préalable du développement. »
Nous vivons dans une époque où l’intelligence artificielle est en train de prendre la tête de toutes les révolutions technologiques et de tous les changements dans l’industrie. Ce secteur est devenu le principal champ de bataille de la concurrence technologique internationale, et un nouveau terrain d’affrontement entre les grandes puissances mondiales. Le Comité central du Parti accorde une grande importance au développement de l’intelligence artificielle. Le secrétaire général du Parti, Xi Jinping, s’est exprimé à de nombreuses occasions sur ce sujet. Il faut promouvoir de manière coordonnée l’innovation scientifique et technologique, favoriser le développement industriel, et il faut également concentrer tous nos efforts sur les applications habilitantes de l’intelligence artificielle. Nous devons aussi améliorer les mécanismes de supervision et de régulation de l’IA et renforcer sa gouvernance. Nous devons bien étudier et bien assimiler l’esprit qui s’incarne dans les instructions du secrétaire général Xi Jinping, mettre en œuvre sans relâche la vision globale de la sécurité nationale, accélérer la mise en œuvre d’un système de prévention et de contrôle des risques liés à l’intelligence artificielle, et favoriser le développement sain et ordonné de ce secteur dans notre pays.
L’expression « application habilitante » 46 fait référence à l’utilisation d’une technologie pour développer d’autres technologies. L’IA en Chine est surtout déployée dans l’industrie et notamment dans la robotique et l’automatisation des usines, et plus généralement dans l’Internet des objets (IoT). On retrouve ici le principe défendu par l’économiste chinois Lu Feng, celui du « maximalisme industriel ». Selon Lu Feng, à la différence d’une « utilisation capitaliste » de l’IA en Occident, qui privilégierait la finance spéculative, la Chine utiliserait l’IA pour favoriser la production industrielle et l’économie réelle.
Les principes fondamentaux à respecter dans la gouvernance de l’intelligence artificielle
Depuis le 18e Congrès du PCC en 2012 et son arrivée à la tête du Parti communiste chinois, Xi Jinping a fait plusieurs fois référence à l’intelligence artificielle. Il a par exemple déclaré qu’il fallait promouvoir le rattrapage technologique de notre pays, faire monter en gamme notre industrie et faire progresser les forces productives. Il a également déclaré qu’il fallait faire progresser la Chine dans la concurrence technologique internationale et améliorer la gouvernance internationale en matière d’IA. Pour mettre en œuvre ces instructions, nous devons travailler dans les huit domaines suivants :
Premièrement, la position stratégique de l’intelligence artificielle. Il faut bien saisir que l’intelligence artificielle est une technologie stratégique, c’est-à-dire qu’elle est à l’origine des nouvelles vagues de révolution technologique, et du changement des industries de notre époque. Dans son sillage, elle peut entraîner le développement de tous les autres secteurs. Les acteurs qui seront capables de saisir les opportunités économiques offertes par l’IA pourront avancer avec leur temps. C’est pour cette raison qu’il faut la considérer comme un secteur stratégique et la placer au cœur du programme de développement de notre pays.
Deuxièmement, il faut conduire des politiques stratégiques pour développer l’intelligence artificielle. Nous devons profiter au maximum de la supériorité de notre système national et saisir les opportunités offertes par son renouvellement. Il faut persévérer dans l’autosuffisance et donner la part belle à l’intelligence artificielle « appliquée ». Il faut que l’innovation devienne le premier moteur de notre économie, même si nous devons rester conscients que la sécurité constitue le principe le plus essentiel. Il faut aussi renforcer toutes les capacités de notre pays dans le domaine de l’IA.
Troisièmement, la question des valeurs de l’intelligence artificielle. Il est important de garder à l’esprit que l’IA doit contribuer au bien-être de l’humanité tout entière. Il faut donc favoriser un développement sain et ordonné de l’intelligence artificielle dans une direction bénéfique, sécurisée et équitable, sans jamais oublier que l’objectif ultime de l’innovation scientifique et technologique doit répondre aux aspirations du peuple à une vie meilleure. Il faut donc promouvoir une intégration étroite entre l’intelligence artificielle et l’amélioration des conditions de vie de la population, en vue de résoudre les difficultés rencontrées dans des domaines fondamentaux de l’existence humaine et notamment l’éducation, la santé, les soins aux personnes âgées et les transports.
Quatrièmement, la question de la gouvernance de l’intelligence artificielle. Il convient de coordonner les principes du développement et ceux de la sécurité, de renforcer notre travail dans l’élaboration et le perfectionnement des lois et réglementations, des systèmes de politiques publiques, et l’élaboration des systèmes d’application et des normes éthiques. Il faut mettre en place un système de surveillance technique, un système de prévention des risques et de réponses d’urgence. Il faut renforcer l’analyse et la prévention des risques potentiels liés au développement de l’intelligence artificielle, ainsi que préserver les intérêts de la population et la sécurité nationale.
Cinquièmement, les missions principales auxquelles doit servir l’intelligence artificielle. Il convient de renforcer la recherche fondamentale, de concentrer nos efforts sur la maîtrise des technologies les plus importantes comme les semi-conducteurs et les logiciels. Il faut aussi favoriser l’intégration entre l’innovation scientifique et technologique en matière d’IA et l’innovation industrielle, afin d’ouvrir de nouvelles perspectives pour les industries stratégiques et les industries du futur.
Sixièmement, il faut favoriser l’application de l’intelligence artificielle. Il faut mettre pleinement en œuvre l’opération « Intelligence artificielle + », faire en sorte que l’intelligence artificielle devienne le moteur d’une transformation des paradigmes de la recherche scientifique, renforcer l’intégration de l’intelligence artificielle dans le développement industriel, dans la construction de notre identité culturelle, mais aussi dans la protection des conditions de vie de la population et la gouvernance sociale. Nous devons prendre de l’avance dans les applications concrètes et industrielles de l’intelligence artificielle et développer des applications habilitantes dans tous les secteurs d’activité.
En août 2025, le gouvernement chinois a officiellement lancé l’initiative « Intelligence artificielle + » 47. D’après l’« Avis relatif à la mise en œuvre approfondie de l’initiative “Intelligence artificielle +” » 48, le déploiement des applications de l’IA doit suivre un calendrier progressif : leur « taux de pénétration » devra atteindre 70 % d’ici à 2027, 90 % d’ici à 2030, puis 100 % d’ici à 2035.
Septièmement, les garanties apportées par l’intelligence artificielle. Il convient de promouvoir la construction d’infrastructures de calcul informatique, d’approfondir l’exploitation et l’utilisation, l’ouverture et le partage des données. À ce titre, nous pouvons mettre à profit les atouts que sont le volume des données et la taille du marché chinois. Il faut aussi favoriser les politiques relatives à la propriété intellectuelle, à la fiscalité et aux commandes publiques, perfectionner les mécanismes de soutien à la recherche scientifique, à l’évaluation des compétences et à la formation des travailleurs hautement qualifiés.
Huitièmement, il faut développer la coopération internationale dans l’IA. L’intelligence artificielle doit être un « bien public mondial », elle doit être au service de l’humanité tout entière. Il convient de développer la coopération internationale afin d’aider les pays du « Sud global » à renforcer leurs capacités techniques et à réduire la « fracture numérique internationale ». Il faut encourager toutes les parties à renforcer la coordination entre leurs stratégies de développement, leurs règles de gouvernance et leurs normes techniques, afin de mettre en place, dans les plus brefs délais, un cadre de gouvernance mondiale et un système de normes faisant consensus.
« Bien public mondial », « Sud global », « fracture numérique », ce sont les mots du discours de Xi à Shanghai le 17 juillet, à l’occasion de l’installation de l’Organisation mondiale de coopération sur l’IA.
Toutes les interventions de Xi Jinping au sujet de l’IA se caractérisent par leur vision à long terme, la profondeur de leur réflexion et la richesse de leur contenu. Elles fonctionnent comme des orientations fondamentales, et il est important d’en saisir les principes essentiels. Il faut que nous les intégrions pleinement à tous les aspects de la gouvernance de l’IA.
Prendre pleinement conscience des risques liés à l’intelligence artificielle
Il faut aussi garder à l’esprit que l’intelligence artificielle, justement parce qu’elle est le moteur de nouvelles révolutions technologiques et de changements industriels, se retrouve à tous les niveaux de la société humaine. La diffusion de l’IA dans nos sociétés est très rapide, très profonde et couvre un large éventail de domaines. L’IA remodèle en profondeur la structure de l’économie mondiale, elle remet en question les rapports de force et les paradigmes d’innovation et de gouvernance sociale. Nous pouvons saisir les opportunités qu’elle nous offre, mais nous devons aussi identifier clairement les risques qu’elle fait peser sur nous et ne pas perdre de vue nos principes fondamentaux.
Premièrement, l’IA a des répercussions systémiques sur l’environnement politique et sécuritaire de notre pays. En juin 2026, le nombre d’utilisateurs de l’intelligence artificielle en Chine dépassait les 500 millions de personnes, avec un volume moyen de 140 000 milliards « d’appels de jetons » par jour. Les applications intégrant de l’intelligence artificielle se sont par ailleurs rapidement généralisées. Diverses forces hostiles et individus aux intentions malveillantes abusent désormais des technologies de l’IA générative, et produisent des faux enregistrements audio ou vidéo, des « deepfakes », des images et des textes générés par l’IA, ainsi que des « armées de trolls », en vue d’inventer des rumeurs politiques, de diffuser des informations malveillantes, d’inciter au conflit et d’attiser les tensions dans l’opinion publique.
Le terme chinois que l’on traduit par « armées de trolls » désigne les commentateurs rémunérés, pratique que Pékin reproche aux autres, mais dont il est lui-même accusé.
L’IA leur permet de mener ces actions dans des proportions importantes et à des coûts très faibles. Cette situation menace notre sécurité politique, la sécurité de notre système socialiste et la sécurité de notre idéologie.
Les « appels de jetons par jour » (token calls per day) désignent le volume quotidien d’unités élémentaires (mots, fragments de mots ou caractères), appelés tokens, traitées par les interfaces de programmation (API) des intelligences artificielles.
Deuxièmement, l’IA est de plus en plus utilisée pour conduire et prévenir des attaques informatiques. Comme en témoignent le programme Claude Mythos 5, ou encore le dernier système GPT-5.5-Cyber, récemment lancés par des entreprises technologiques américaines, les capacités des technologies d’IA ont considérablement progressé dans la détection des failles de sécurité informatique.
Claude Mythos est le modèle le plus avancé d’Anthropic. Ses capacités en cybersécurité ont conduit l’entreprise à en réserver l’accès, à partir d’avril 2026, à des organisations agréées chargées de détecter des failles dans les logiciels critiques. Le grand public dispose, depuis le 9 juin, de Claude Fable 5, un modèle identique dont les garde-fous bloquent les usages offensifs. Son concurrent chez OpenAI, GPT-5.5-Cyber, est spécialisé dans la détection de vulnérabilités et l’analyse de logiciels malveillants.
Elles peuvent aussi développer des logiciels malveillants et être utilisées comme des armes, tandis que les attaques informatiques peuvent même désormais être industrialisées et automatisées. On assiste même dorénavant à des affrontements entre IA. Certains pays et certaines organisations sont désormais capables d’identifier rapidement de grandes quantités de failles de sécurité, de se connecter automatiquement pour organiser des attaques informatiques et conduire des missions de piratage complexes.
La formule « certains pays » désigne notamment les États-Unis. L’usage diplomatique chinois veut que l’adversaire ne soit jamais nommé directement dans un texte de doctrine, ce qui permet d’ouvrir la voie à la négociation sans tromper aucun lecteur. Il est d’autant plus remarquable que Chen Yixin déroge à cette règle quelques lignes plus haut en citant nommément deux modèles américains.
Le seuil technique à atteindre et les coûts d’entrée pour mener ce type d’activités ont considérablement baissé, et cela fait peser de graves dangers sur les infrastructures informatiques stratégiques de notre pays.
Troisièmement, les risques de fuite d’informations confidentielles augmentent considérablement. Les services de renseignement étrangers exploitent massivement certaines technologies telles que les robots d’indexation intelligents, l’exploration intelligente des données et l’analyse intelligente d’images pour collecter à grande échelle des informations sensibles, notamment des données nationales stratégiques, des secrets commerciaux et des données personnelles de certains citoyens chinois. Certains utilisateurs chinois, qui n’ont pas été assez sensibilisés au sujet de la sécurité des données, utilisent des modèles d’intelligence artificielle étrangers pour traiter des informations sensibles, et exportent ainsi des données vers l’étranger, ce qui induit des fuites massives de données de notre territoire national. Les outils d’intelligence artificielle open source tels que « OpenClaw », qui ont connu un succès fulgurant au premier semestre 2026, sont également traversés par des problèmes structurels, et notamment le risque de prise de contrôle à distance des droits d’administration des appareils, ou encore la fuite d’informations sensibles sur leurs utilisateurs.
Un robot d’indexation intelligent (web crawler) est un programme automatisé qui parcourt Internet afin d’explorer, d’analyser et de répertorier des pages web. Les données ainsi recueillies peuvent servir aussi bien à l’indexation des sites qu’à l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle. À la différence de ChatGPT et d’autres modèles principalement conçus pour générer du texte ou des images, l’agent d’intelligence artificielle OpenClaw est capable d’exécuter des tâches concrètes. Une fois le logiciel téléchargé, l’utilisateur peut lui transmettre des instructions simples, qu’il traduit en actions, comme l’envoi d’e-mails. Au printemps 2026, OpenClaw a déclenché une véritable fièvre en Chine, baptisée « élever son homard », en référence au logo du logiciel. Étudiants, fonctionnaires et petites entreprises ont installé cet agent capable d’agir seul sur leur ordinateur, souvent avec tous les droits d’administration. La réaction des autorités a été immédiate. Le Centre national de réponse aux incidents informatiques (CNCERT) a publié une alerte le 10 mars, puis le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information a émis des recommandations le lendemain. Enfin, plusieurs universités ont exigé la désinstallation du programme. En citant ce cas dans un texte de doctrine, Chen Yixin en fait l’exemple type d’une technologie étrangère adoptée par la société plus rapidement que le Parti ne peut l’encadrer.
Quatrièmement, le phénomène de concentration monopolistique accentue les déséquilibres dans le développement scientifique et technologique. Certains pays, tirant parti des avantages qu’ils ont accumulés dans les domaines de la théorie fondamentale de l’IA, de l’architecture des modèles et de la puissance de calcul, limitent strictement l’accès à cette technologie, en ayant recours à des mesures comme l’établissement de « listes d’entités », la mise en place de contrôles technologiques, le monopole des normes industrielles et la création d’écosystèmes fermés.
L’expression Entity List désigne la liste des entités du département du Commerce américain qui interdit aux entreprises inscrites d’acheter des technologies américaines sans licence. Huawei y figure depuis 2019, et a été rejoint depuis par des centaines d’entreprises chinoises. Les « contrôles technologiques » désignent les restrictions à l’exportation décidées le 7 octobre 2022, puis durcies en 2023 et 2024, qui privent la Chine des puces les plus avancées de Nvidia ainsi que des machines nécessaires à leur fabrication. En présentant ces mesures comme une atteinte aux pays du Sud, Pékin transforme un contentieux bilatéral en cause universelle.
En utilisant l’argument de la sécurité nationale comme un prétexte, ils limitent l’accès des pays du Sud global aux équipements technologiques de pointe, et limitent ainsi le renforcement de leurs capacités d’innovation scientifique et technologique. Ces restrictions ont pour effet de fragmenter les chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales de l’intelligence artificielle.
Cinquièmement, des problèmes structurels affectent les systèmes de gouvernance sociale. Les applications de l’intelligence artificielle introduisent de nombreux facteurs d’incertitude dans la gouvernance sociale et l’ordre public : le caractère de « boîte noire » des algorithmes et le phénomène d’« empoisonnement des données » risquent d’amplifier les discriminations sociales. L’utilisation abusive des informations personnelles lors du traitement des données peut entraîner une crise de confiance chez les utilisateurs. La prise de décision automatisée par les systèmes pose aussi des problèmes dans l’attribution des responsabilités. Le développement fulgurant de l’intelligence artificielle a par exemple dépassé le cadre traditionnel de la gouvernance technologique. Les normes juridiques, les principes éthiques et les mécanismes de gouvernance existants sont souvent en retard sur l’IA, ce qui rend difficile la mise en place d’un système efficace de contraintes institutionnelles et de régulation.
Le caractère de « boîte noire » d’un algorithme renvoie à son opacité : si les données qui lui sont fournies en entrée (inputs) et les résultats obtenus en sortie (outputs) sont aisément identifiables, les mécanismes internes qui expliquent leur fonctionnement sont toutefois difficiles à comprendre. Les « attaques par empoisonnement » consistent, quant à elles, à altérer le comportement d’un système d’intelligence artificielle en introduisant des données corrompues lors de sa phase « d’entraînement ».
Sixièmement, l’IA modifie en profondeur la nature des conflits armés. Les technologies d’intelligence artificielle font entrer la guerre dans « l’ère de l’intelligence ». Celui qui parvient, grâce à des algorithmes, à acquérir une perception plus fine, à un jugement plus précis et à des frappes plus exactes, possédera un avantage sur le champ de bataille. On l’a vu notamment dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran : l’application militaire de l’intelligence artificielle a donné naissance à l’intégration intelligente des renseignements, à l’assistance intelligente dans la prise de décision, à l’identification intelligente des cibles et au soutien intelligent au combat. L’intelligence artificielle est en train de passer d’un rôle secondaire à un rôle décisif sur le champ de bataille.
Mesures à prendre pour faire progresser la gouvernance de l’intelligence artificielle
Face aux risques liés à l’évolution rapide des technologies d’intelligence artificielle, nous devons nous appuyer sur les nombreux exposés importants du secrétaire général Xi Jinping, mettre en œuvre les mesures de réforme prévues dans le 15e plan quinquennal (2026-2030) visant à moderniser le système et les capacités de sécurité nationale, accélérer l’amélioration de la gouvernance de l’intelligence artificielle et prévenir et résoudre efficacement les risques de sécurité dans ce domaine.
Premièrement, il faut maintenir le rôle dirigeant du Parti. Il convient d’étudier et d’appliquer la « Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises dans la nouvelle ère », en particulier les idées importantes de Xi Jinping au sujet de la construction d’une grande puissance numérique. Il convient aussi de maintenir le contrôle exercé par le Parti sur Internet et les données, intégrer la gouvernance de l’intelligence artificielle dans le cadre plus global de la construction d’une grande puissance numérique et d’une « Chine numérique », améliorer le cadre de la gouvernance, maintenir une orientation correcte, et transformer les atouts de la direction du Parti en efficacité de la gouvernance de l’intelligence artificielle. Il faut guider l’intelligence artificielle vers le progrès et le bien, afin qu’elle évolue de manière durable.
Deuxièmement, il faut renforcer la capacité d’action coordonnée de notre système. Il convient de consolider les fondements de la conception globale de notre sécurité nationale, d’intégrer en profondeur la sécurité de l’intelligence artificielle dans les efforts de sécurité menés dans les autres domaines stratégiques, tirer pleinement parti des avantages du nouveau système national, mettre en place des mécanismes de collaboration interdisciplinaire et interministérielle, renforcer la mise en commun et le partage des capacités en matière de données, optimiser en permanence les mécanismes de concertation, de coordination et de conseil en matière de décision, d’évaluation des risques et d’analyse sécuritaire. Il faut aussi promouvoir de manière coordonnée l’amélioration des systèmes juridiques, stratégiques, politiques et de prévention des risques.
La « Conception globale de la sécurité nationale » est la doctrine formulée par Xi en avril 2014 et qui étend la sécurité à une vingtaine de domaines et place la sécurité politique au fondement.
Troisièmement, il faut renforcer la détection et la prévention des risques. Il faut mettre en place et perfectionner une plateforme de supervision et de régulation de la sécurité de l’intelligence artificielle, enrichir les évaluations et les analyses de menaces, approfondir la recherche sur les questions majeures comme les tendances du développement de l’intelligence artificielle, analyser de manière scientifique les risques potentiels liés aux technologies émergentes, cerner avec précision les lois, les évolutions qui les concernent, et agir en amont sur les failles et les risques potentiels. Nous devons publier régulièrement des guides de prévention des risques sécuritaires, afin de fournir des orientations aux différents acteurs, notamment aux entreprises du secteur et aux services gouvernementaux.
Quatrièmement, intensifier les efforts en matière d’innovation scientifique et technologique. Intensifier la recherche scientifique sur les principes fondamentaux du domaine de l’intelligence artificielle et sur les technologies clés telles que les semi-conducteurs, les cadres de développement et les logiciels d’application ; accélérer la mise en place d’infrastructures d’intelligence artificielle, notamment les pools de données nationaux et locaux ainsi que le réseau de coordination « Projet de transfert de données Est-Ouest » ; encourager et orienter les différents acteurs (pouvoirs publics, entreprises et instituts de recherche) à renforcer leur collaboration ; favoriser la synergie entre l’industrie, l’enseignement supérieur et la recherche pour construire un écosystème d’intelligence artificielle ; garantir l’autonomie et le contrôle des technologies clés ; assurer fermement la souveraineté technologique ; et parvenir à une interaction positive et à une avancée concertée entre l’innovation et la gouvernance en matière de sécurité.
Le projet de « transfert des données de l’Est vers les capacités de calcul de l’Ouest » 49 correspond à un programme d’infrastructures numériques lancé par le gouvernement chinois en février 2022. Il a pour ambition de rééquilibrer la répartition géographique des centres de données, aujourd’hui largement concentrés dans les provinces du littoral. Le projet prévoit ainsi de transférer une partie des activités de calcul vers les régions de l’Ouest chinois et de l’intérieur, moins peuplées, mieux dotées en énergies renouvelables et caractérisées par des coûts fonciers et énergétiques plus faibles.
Cinquièmement, perfectionner le système de garanties juridiques. Il faut mettre pleinement en œuvre la « Loi de la République populaire de Chine sur la cybersécurité », et la « Loi de la République populaire de Chine sur le contre-espionnage », accélérer l’adoption de lois et de règlements spécifiques relatifs à la recherche et développement, à l’application et à la réglementation des technologies d’intelligence artificielle, et, en ce qui concerne les questions telles que la sécurité des algorithmes, la protection des données, les normes éthiques et le respect de la vie privée, nous devrons mettre en place un système complet de règles et de normes de régulation. Celui-ci devra couvrir l’ensemble de la chaîne, en partant de la recherche et développement dans le domaine technologique jusqu’à la mise en œuvre pratique, en passant par la prévention et le contrôle des risques ainsi que l’identification des responsabilités. Nous devrons donc améliorer les mécanismes de contrôle et d’application de la loi, renforcer les responsabilités juridiques des différents acteurs, notamment les autorités de régulation sectorielles et les entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle. Nous devrons aussi sanctionner, conformément à la loi, les activités illégales et criminelles comme le vol de données ou la création et la diffusion d’informations préjudiciables à l’aide de l’intelligence artificielle.
Sixièmement, innover dans les formes de propagande et de mobilisation. En tirant parti d’événements importants comme la Journée nationale de l’éducation à la sécurité nationale du 15 avril 50 et la Semaine nationale de sensibilisation à la cybersécurité, il convient d’utiliser les médias traditionnels et les plateformes des nouveaux médias pour diffuser largement les discours importants du secrétaire général Xi Jinping sur la gouvernance de l’intelligence artificielle. Il faut également approfondir le travail d’explication des politiques, d’interprétation des lois, d’analyse de cas concrets et de prévention des risques, tout en dénonçant avec force les agissements de certains pays qui érigent des barrières technologiques et utilisent l’intelligence artificielle pour s’infiltrer dans notre pays et y voler des informations sensibles, et en ripostant aux calomnies, au dénigrement, à la répression et au blocus dont nous pourrions être victimes.
Septièmement, renforcer la coopération internationale. En adhérant à la vision d’une gouvernance mondiale de la sécurité fondée sur la consultation, la construction conjointe et le partage, il convient d’approfondir la coopération internationale en matière de science et de technologie, de s’opposer fermement à toute forme d’hégémonisme, aux barrières techniques et au cloisonnement, d’établir un système international de règles équitables et ouvertes en matière d’intelligence artificielle, de promouvoir les échanges technologiques ainsi que l’ouverture et le partage des résultats, de favoriser un développement inclusif et équilibré, de réduire la fracture numérique et de veiller à ce que l’intelligence artificielle profite davantage aux peuples et au monde entier.
« Hégémonisme » est un terme de la langue maoïste. Dans les années 1970, il visait les deux superpuissances (URSS et États-Unis). Il désigne aujourd’hui la politique américaine, en particulier les sanctions et les restrictions technologiques. Associé aux « barrières techniques » et au « cloisonnement », il classe les contrôles sur les puces dans la continuité d’une politique d’endiguement que Pékin affirme subir depuis la guerre froide.
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21.09.2026 à 18:22
Marin Saillofest
Les gardes-frontières estoniens n’ont pas été informés en amont
L’article La Russie impose un couvre-feu à sa frontière avec l’Estonie est apparu en premier sur Le Grand Continent.
La semaine dernière, le Service fédéral de sécurité (FSB) russe a annoncé la mise en place d’un couvre-feu nocturne – qualifié dans le communiqué de « mesure de prévention » – dans les districts de Slantsy et de Kingissepp, frontaliers de l’Estonie, situés dans l’oblast de Léningrad, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Saint-Pétersbourg 51.
Trois interdictions distinctes sont actuellement en vigueur :
Il ne s’agit pas de la première fois que la Russie restreint les mouvements dans la zone frontalière avec l’Estonie. Selon le représentant estonien à la frontière russo-estonienne, Andris Viltsin, l’accès à la ville russe d’Ivangorod est déjà soumis à autorisation en temps normal, et les autorités russes imposent de telles restrictions « de temps en temps, selon la situation », à des fins « préventives ou dans le cadre d’exercices » 52.
Cette mesure suscite néanmoins des inquiétudes à Tallinn.
La possibilité d’une action militaire ne semble également pas à exclure.
La ville estonienne de Narva fait partie des potentielles cibles identifiées par les analystes comme pouvant faire l’objet d’une tentative de prise de gage territorial. Parmi les autres hypothèses figurent la ville lettone de Zilupe, le corridor de Suwalki, entre la Pologne et la Lituanie, ou bien l’archipel norvégien du Svalbard, en mer du Groenland.
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21.09.2026 à 12:08
Marin Saillofest
Le vote pour Russie Unie aurait été gonflé d’environ 16 points
L’article Le parti de Poutine obtient le plus grand nombre de sièges de son histoire à la Douma est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Sur la base de plus de 95 % des bulletins dépouillés, la Commission électorale centrale russe a annoncé lundi 21 septembre des résultats préliminaires donnant la victoire au parti Russie Unie aux élections législatives, qui se sont tenues du 18 au 20 septembre. Le parti présidentiel obtiendrait 57,8 % des voix, et le taux de participation s’élèverait à 59,3 %.
Le parti de Poutine remporterait ainsi le plus grand nombre de sièges au Parlement de son histoire.
Selon une analyse suivant la méthode Chpilkine, sur la base des résultats de plus de 20 000 bureaux (sur environ 89 000), le vote aurait été gonflé d’environ 16 points en faveur de Russie Unie.
Le graphique ci-dessous distingue clairement deux groupes :
En l’absence d’observateurs indépendants, la manipulation des résultats est devenue quasi systématique en Russie. Lors de sa dernière réélection, en 2024, Poutine s’était artificiellement attribué plus de 20 millions de voix, faisant du scrutin le plus truqué de l’histoire récente du pays.
La manipulation des résultats électoraux vise à réaffirmer la légitimité du régime, récompenser les fidèles et renouveler une partie des élites.
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21.09.2026 à 07:20
Louis Puel
L’ancien Major général des armées sort de son silence pour poser un diagnostic et une feuille de route
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Avec le CEPR 59 nous lançons un nouveau projet structurant : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050. Pour suivre cette initiative et soutenir notre revue indépendante, abonnez-vous à la revue
Le premier problème de la défense européenne n’est pas un problème d’argent mais de cohérence. Or la cohérence, contrairement à un budget, ne peut pas être votée tous les ans. Les lignes qui suivent visent à montrer que si l’Europe veut être capable de se défendre en 2050, elle ne doit pas uniquement y consacrer un budget hors norme, mais aussi aligner sa recherche, son équipement, ses ressources humaines, sa doctrine et sa volonté stratégique de façon à former un tout cohérent et crédible.
L’Europe a vécu une parenthèse historique de vingt-cinq ans, le temps d’une génération. La fin de la Guerre froide semblait confirmer la thèse de Francis Fukuyama annonçant la fin de l’histoire 60 : la démocratie libérale et le marché s’étaient imposés, nous étions à l’aube d’un monde où l’économie supplanterait la géopolitique et la politique, l’interdépendance aurait raison des conflits, et les rapports de force qui dominaient les États depuis des siècles disparaîtraient. L’Europe, plus que ses pairs, était l’incarnation flamboyante de cette promesse puisqu’à l’origine c’était une puissance civile et un marché commun, un projet pacifique fondé sur l’idée d’intégration, abrité sous le parapluie américain, mais ignorant largement le fardeau de sa défense.
La parenthèse est en train de se refermer. L’histoire se rappelle à nous suivant ce que Robert Kagan appelle « le retour de l’histoire et la fin des rêves » 61, autrement dit, le retour des rapports de force que cette parenthèse promettait d’abolir : les guerres de haute intensité qui se déroulent sur le continent européen, la coercition due aux dépendances, la conditionnalité des alliances que l’on croyait permanentes, la concurrence ouverte visant à dominer l’ordre international. Trente ans plus tard, il ne s’agit pas de dire que Fukuyama avait tort, la démocratie libérale n’a rien perdu de son pouvoir de séduction, mais que ce qui, d’après lui, était un état défini n’était qu’un moment.
La trêve de la politique de puissance a été une exception qui ne pouvait pas durer. Or l’Europe s’est organisée en vue de cette exception, si bien qu’elle n’est pas préparée à ce retour à la règle. Dans son essai, Le labyrinthe des égarés : L’Occident et ses adversaires Amin Maalouf 62 commence par un avertissement emprunté à Faulkner : « The past is never dead. It’s not even past », « Le passé ne meurt jamais, il ne faut même pas le croire passé ». C’est exactement ce que la défense européenne doit avoir en tête.
On interprète souvent ce retour comme une succession de coups de semonce. C’est une image pertinente, mais qui a tendance à les comprendre comme des crises distinctes, surmontables, dont chacune serait suivie par un retour à la normale. C’est oublier que le terrain a lui-même changé. La « normale » que sous-entend ce retour n’existe pas. En 1887, Albert Robida imaginait déjà un siècle où la guerre ne serait plus un événement exceptionnel mais un état permanent, une condition à partir de laquelle la vie collective se réorganiserait tranquillement 63. Cette satire paraît un diagnostic aujourd’hui. Pour la défense, les conséquences sont dramatiques. L’Europe, conçue comme une parenthèse civile, post-stratégique et dépendante, doit réapprendre ce que signifie le pouvoir.
Il serait tentant d’évaluer cet effort à l’aune du volume des ressources engagées, mais ce serait une erreur. Les budgets de la défense européenne ont beau augmenter dans tous les pays, ils ne donneront lieu qu’à des capacités fragmentées et des chaînes de production qui feront double emploi, le tout sans vision politique coordonnée.
Commençons par l’état des lieux qui, honnêtement, fait réfléchir. L’Europe ne peut pas se défendre si elle n’a pas le soutien ni les moyens des États-Unis. Nous savons comment se traduit cette dépendance : facilitation stratégique, renseignement, surveillance et reconnaissance, transport, parapluie nucléaire. Pourtant dans les milieux de la défense la dépendance la plus structurelle, et la moins évoquée, est de nature numérique.
La puissance militaire moderne est de plus en plus liée à l’informatique. Le commandement et le contrôle, le ciblage, la fusion du renseignement, la guerre électronique, la logistique et la connectivité du champ de bataille reposent sur une infrastructure désormais essentiellement digitalisée ainsi que sur les personnes ou les programmes qui la configurent et l’entretiennent. C’est là que le bât blesse. Une défense qui ne contrôle pas son code ne contrôle pas ses forces. Si l’Europe ne maîtrise pas sa propre infrastructure numérique et ne garantit pas les compétences dont dépend sa souveraineté, elle se condamne à une vassalisation pure et simple. Notons la dimension humaine de cette nécessité. On peut toujours se procurer du matériel, en revanche on ne peut pas se procurer une génération d’ingénieurs du jour au lendemain.
Nous parlons ici d’une dépendance concrète qui devient de plus en plus visible. Les forces armées européennes et les États qui les soutiennent s’appuient sur l’infrastructure numérique américaine : le cloud et les services numériques sont fournis par les hyperscalers américains, ainsi que la majorité des logiciels de bureautique et de travail collaboratif. Cette fragilité n’a rien de théorique. En Ukraine, la connectivité par satellite commercial d’une zone de combat a déjà fait les frais du bon vouloir d’un fournisseur. Une étude datée de 2026 a évalué la hausse du prix des logiciels cloud à 140 milliards d’euros par an pour l’Europe entre 2026 et 2030, dont 93 milliards qui n’auront pas le moindre bénéfice pour l’économie européenne. Une défense qui sous-traite son réseau numérique s’expose à des coupures imposées par un tiers. Deux exemples récents le montrent. En août 2021, Google a suspendu les services en ligne du gouvernement afghan dans la minute qui a suivi la prise de Kaboul par les talibans, ce qui revient à appuyer sur le bouton d’un État entier au motif que le pouvoir a basculé. Le 20 août 2025, le Trésor américain a sanctionné Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, en lui coupant l’accès aux services numériques américains, avec le même effet à l’échelle individuelle. Ce type d’ingérence est donc possible et envisageable, la seule inconnue est l’échelle à laquelle il sera mis en œuvre 64.
À cette dépendance s’ajoute une seconde faiblesse : la fragmentation. D’un côté, nous avons une puissance qui n’utilise qu’un seul système, de l’autre, une Europe où prolifèrent des systèmes incompatibles entre eux. Les chiffres, désormais avérés, sont accablants : l’Union européenne exploite environ 178 systèmes d’armes distincts dont une douzaine de familles de chars de combat et autant de modèles de frégates, alors que les États-Unis en exploitent une trentaine 65. 18 % à peine des dépenses européennes en équipements sont liées à des programmes de coopération, et environ 1 euro sur 2 revient à des fournisseurs situés hors d’Europe, dont un tiers aux États-Unis.
Samuel Faure parle d’« archipélisation » de la défense européenne pour désigner cette multiplicité de pôles nationaux qui ont les mêmes objectifs mais agissent sans se concerter, à tel point que plutôt que de faire des économies d’échelle, leurs budgets peuvent augmenter et se retourner contre l’Europe 66. Chaque doublon correspond à une chaîne de production distincte, une logistique distincte et un parcours de formation distinct, si bien qu’à chaque fois, les économies d’échelle et l’interopérabilité sont sacrifiées. Dépenser plus, sans remédier à cette fragmentation, c’est multiplier ce type de télescopage. S’il y a une leçon à tirer de la guerre en Ukraine, c’est que la masse, la pérennité et la capacité à produire des munitions valent plus que l’élégance d’une plate-forme isolée, or ce sont exactement ces trois atouts que la fragmentation met à mal. Ce qui implique un changement plus profond du rythme de la guerre.
Comme l’a fait remarquer Olivier Schmitt 67, les conflits actuels sont à la fois plus rapides et plus lents : du point de vue tactique, ils accélèrent – les drones, les capteurs et les frappes de précision réduisent le temps de décision –, mais du point de vue opérationnel et stratégique, ils ralentissent parce que c’est la logistique, la capacité industrielle et l’endurance qui déterminent l’issue des conflits. La conclusion est sans appel. L’Europe doit apprendre à combattre plus vite, mais elle doit aussi apprendre à tenir. Une défense optimisée, qui vise la rapidité tactique mais manque d’endurance stratégique, d’industrie, de munitions, de logistique, de réserves et d’une cohésion d’alliance à long terme, est une défense qui gagne des batailles mais perd des guerres.
Au dernier sommet d’Ankara, le 8 juillet 2026, l’Alliance s’est engagée à consacrer 50 milliards de dollars supplémentaires à de nouveaux achats en tablant sur l’augmentation de 139 milliards de dollars de 2025. Plus révélateur encore, elle s’est engagée à créer un « cloud de combat » interopérable à l’échelle transatlantique, et à adopter de puissants modèles d’intelligence artificielle, le tout conçu comme une capacité commune 68. Les architectures centrées sur les données et le zero-trust que requièrent le quantique et l’IA agentique permettent de concevoir des clouds et des modèles d’IA parfaitement souverains et interopérables, connectés là où l’Europe choisit de les connecter, et fermés là où ils doivent le rester. Ankara s’est donc contenté d’énoncer ce qui est requis, mais sans dire qui devait le mettre en œuvre, ni à partir de quelle infrastructure. Plutôt que de s’en remettre une fois de plus aux hyperscalers américains, il est essentiel de tirer parti de cette ouverture et d’en saisir les opportunités
On ne peut bâtir la défense de 2050 sans la mettre en perspective avec les menaces identifiées en 2026. D’ici vingt-cinq ans, les plus grands défis auxquels nous serons confrontés se présenteront sous forme de ruptures stratégiques et de discontinuités qui ne seront pas seulement des risques existants augmentés, mais des bascules qui modifieront la nature même de ces risques, souvent à cause de réactions en cascade impossibles à prévoir jusqu’à ce qu’elles aient lieu. Quatre domaines sont identifiés – technologique, sociétal, géopolitique et environnemental – qui ne constituent pas un inventaire des menaces, mais une carte d’incertitudes sur laquelle l’Europe doit apprendre à naviguer. Chacun des domaines doit permettre de tester l’aptitude de l’Europe à faire évoluer ses organisations, ses compétences et sa doctrine ensemble, plutôt que séparément. Car il n’y a pas mieux que les ruptures pour tester la cohérence.
La technologie est le domaine le plus évident. L’intelligence artificielle agentique n’est pas un nouvel outil qu’il faudrait greffer sur des forces déjà existantes, c’est une rupture qui entraîne une évolution des organisations, des compétences et de la doctrine. Une armée qui se procure un système d’aide à la décision autonome, sans repenser ses structures de commandement, ni proposer de formation, ni revoir sa doctrine, n’acquiert aucune capacité supplémentaire. L’informatique quantique correspond à une seconde rupture puisqu’elle bouleverse les architectures numériques existantes et impose de mettre en place le concept de zero trust, ainsi qu’une sécurité centrée sur les données. Par ailleurs, ses effets ne se répercutent pas seulement sur la cryptographie, mais sur la détection, la navigation et le calcul. La rupture technologique est avant tout un défi numérique que l’Europe ne peut surmonter que si elle a la main sur son infrastructure informatique et les experts humains qui l’entretiennent. Cela dit, l’histoire nous invite à faire preuve d’humilité : la promesse suivant laquelle les données et les algorithmes « optimiseraient » la prise de décision militaire, largement mise en œuvre par les États-Unis dans les années 2000, n’a pas été tenue. En réalité, elle n’était pas tenable, même si les programmes ont longtemps été maintenus 69. Non pas que la technologie soit vouée à l’échec mais se concentrer sur le matériel et les logiciels, en oubliant l’organisation, la doctrine et la formation, c’est développer une capacité de façade, et non une capacité réelle.
L’automatisation et la robotisation sont au carrefour du champ technologique et du champ sociétal. Elles soulèvent à la fois des questions éthiques et des problèmes d’emploi de la force militaire (doctrine). Elles font également valoir, sous une forme particulièrement aiguë, le dilemme « intégration ou coordination » : par exemple, les nations européennes ont-elles intérêt à intégrer, ou simplement à coordonner, la doctrine régissant l’usage des systèmes autonomes et robotiques ? On ne peut improviser une réponse chaque fois qu’une crise se profile.
La dimension sociétale est aussi stratégique dans la mesure où une armée puise sa force dans la société dont elle émane. Trois ruptures se distinguent. La lutte pour l’information et la confiance, la désinformation, la défiance des citoyens et la moindre légitimité des institutions ont transformé la cohésion de chaque population en ligne de front. Le relâchement du lien entre les forces armées et la nation, le recrutement sous tension, la diminution des réserves et l’érosion de la culture de résistance nationale affaiblissent l’assise humaine sur laquelle repose la défense. Enfin, le déclin démographique réduit le réservoir de talents au moment même où la capacité en exige davantage. Quel que soit son budget, une société divisée, méfiante ou indifférente ne peut pas avoir de défense crédible.
La ligne géopolitique fait valoir le rééquilibrage des grandes puissances mondiales. L’alliance américaine, désormais conditionnelle, est une rupture qui crée une situation d’urgence. S’y ajoute la militarisation de l’interdépendance, qui transforme les chaînes d’approvisionnement, les minerais les plus indispensables et l’accès aux technologies en instruments de coercition, comme la Chine s’est montrée prête à le faire, ainsi que l’instrumentalisation des flux énergétiques et migratoires pour faire pression sur les sociétés européennes. La lutte pour le contrôle des goulots d’étranglement stratégiques, de la mer Rouge au détroit d’Ormuz, prouve que des bouleversements lointains peuvent exposer brusquement l’Europe du jour au lendemain. L’Europe est vouée à évoluer dans un monde où c’est l’unité même des Occidentaux qui n’ira pas de soi.
La question environnementale nous oblige à repenser les missions confiées aux forces armées, ainsi que les conditions dans lesquelles elles pourraient opérer. La pression climatique subie par la périphérie de l’Europe, le Sahel, le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, alimente l’instabilité et les flux migratoires que les forces armées sont de plus en plus souvent amenées à contrôler. L’accès aux ressources, eau ou minéraux essentiels, est devenu une source de conflit. Enfin, l’ouverture de nouveaux espaces, notamment l’Arctique, les fonds marins et l’espace extra-atmosphérique, crée des arènes convoitées, absentes de la carte opérationnelle il y a peu.
Aucun de ces quatre axes ne peut être abordé séparément. Leur interaction forme la matrice de l’environnement stratégique de 2050, et ils ne convergent pas vers une menace prévisible à laquelle la défense européenne pourrait se préparer. Tout l’enjeu est là. L’environnement de 2050 sera dominé par l’incertitude, par l’interaction de points de bascule qu’aucun modèle ne peut anticiper et par des scénarios qui semblent improbables jusqu’au jour où ils se produisent. La défense européenne doit puiser sa force dans son aptitude à absorber les chocs, à gagner du temps et à se concerter pour s’adapter, davantage que dans sa capacité à les prédire. Cela exige, au-delà du matériel et de la doctrine, un état d’esprit fait de la volonté de s’organiser pour la discontinuité plutôt que pour la continuité, de s’entraîner aux surprises stratégiques, de veiller à la solidité des institutions et d’entretenir des réflexes de commandement capables de parer au premier coup. Une Europe qui se prépare exclusivement aux menaces qu’elle a anticipées ne prépare pas sa défense à l’incertitude du monde.
Les ruptures évoquées ne se limitent pas aux nouveaux outils, elles modifient la conduite même de la guerre. D’où trois questions.
Premièrement, dans quelle mesure la structure des forces dont nous avons hérité est-elle encore pertinente ? Le champ de bataille ukrainien étant transparent et saturé de drones, il offre une visibilité très risquée sur les concentrations de blindés et les grandes formations statiques. D’un autre côté, la précision, qui revient moins cher, fragilise les vieilles plateformes sophistiquées en termes de capacité de survie. Il ne s’agit pas de se débarrasser du haut de gamme, mais de le rééquilibrer en associant les « armes de décision » et les « armes d’usure », abordables et plus faciles à développer.
Deuxièmement, la guerre est-elle moins coûteuse ? Du point de vue tactique, oui. Un drone FPV, qui vaut quelques centaines d’euros, peut détruire un véhicule de plusieurs millions d’euros. Du point de vue stratégique, non : on ne peut pas l’emporter sans avoir une défense aérienne de masse comprenant plusieurs niveaux (les intercepteurs étant souvent plus chers que les menaces qu’ils neutralisent), sans maîtriser les espaces maritimes (de la surface aux grands fonds marins), et sans protéger ses arrières sur la durée. Les coûts se sont déplacés de la plateforme au système, puis à la production, aux stocks et à la résilience.
Troisièmement, la Russie et l’Ukraine, qui progressent peu sur le front, cherchent davantage à l’emporter sur l’arrière-front en menant des frappes de longue portée visant les infrastructures énergétiques, les nœuds de transport et le moral de la population, bien au-delà de la ligne de contact. La guerre est en train de devenir un concours de profondeur et d’endurance, pas seulement de manœuvres frontales. Une Europe qui n’envisage que la ligne de front est une Europe qui se trompe de guerre : il faut défendre la profondeur, les réseaux énergétiques, les nœuds logistiques, l’infrastructure numérique et le moral des civils aussi sérieusement que les frontières. Ce que les pays européens ont vécu en 2026 sans le moindre coup de feu sur leur sol en est un exemple. Il a suffi d’une vague de drones au-dessus des territoires alliés, sans doute issue des navires d’une « flotte fantôme » opérant dans les eaux internationales, pour révéler toutes les lacunes de la défense aérienne, de l’autorité juridique et de la cohésion politique, mais aussi pour comprendre que le seuil de la réponse collective est plus élevé que ce que recommande la dissuasion européenne 70. La défense de l’arrière-pays est aussi une question de discipline logistique, ce que résume l’adage repris par les planificateurs européens : « L’infanterie gagne les batailles, la logistique gagne les guerres ». Les axes de projection doivent être protégés contre les drones et le sabotage, dispersés et récurrents, plus qu’hypothétiques 71. Une logique de frappe en profondeur qui nous oblige à reformuler les termes de la défense européenne : l’arrière-pays est devenu un front auquel il faut se préparer.
Si l’on suit la méthode de cet exposé, qui n’est autre que la « méthode de Singapour », il ne faut pas partir de ce qui est politiquement possible aujourd’hui, mais de 2050, et raisonner à rebours. C’est d’autant plus important que les initiatives de défense européenne, s’appuyant sur les plans « ReArm Europe » puis « Readiness 2030 » sont placées sous le signe de l’urgence, notamment la reconstitution des stocks de munitions. Or sans objectif de long terme, l’urgence vous incite à accumuler des moyens sans avoir de direction précise. D’où l’intérêt d’avoir aussi un horizon de vingt-cinq ans.
D’ici 2050, le noyau dur de l’Europe peut se défendre. Il n’a pas besoin de s’accorder ni d’avoir une armée européenne. En revanche, à terme, il a besoin de quelque chose de plus spécifique : une Europe qui possède des capacités cohérentes et coordonnées, ainsi qu’une volonté politique commune de dissuader et, si nécessaire, d’agir sur la totalité du spectre, de la défense conventionnelle aux attaques cybernétiques, économiques et informationnelles. La sécurité de l’Europe ne doit plus être « externalisée ». Nous parlons d’une souveraineté de fond, pas d’une souveraineté symbolique et déclaratoire.
Très concrètement, l’horizon 2050 permet de s’affranchir des contraintes d’aujourd’hui pour transformer états d’esprit et organisations. Il sous-entend d’abord une souveraineté numérique, c’est-à-dire le contrôle des infrastructures et des experts qui permettent de mener une guerre définie par le logiciel, soutenue par le métal. Il est cohérent et précis et permet de traduire une volonté stratégique commune en action coordonnée, sans qu’il y ait paralysie. L’échéance est suffisamment lointaine pour que l’effort de guerre puisse compter sur une vraie puissance industrielle, des stocks, des réserves, une logistique résiliente, ainsi qu’une alliance politiquement ferme, sachant que les guerres qu’il est conçu pour dissuader seront autant une question d’endurance que de réactivité. Il demeure ancré et pleinement intégré à l’alliance transatlantique, en tant que partenaire assumant pleinement ses responsabilités. Enfin, il est flexible, car structuré et conçu pour réagir aux surprises stratégiques et à l’incertitude, et pour garantir une action cohérente face à un large éventail de scénarios impossibles à prévoir. Chacune des questions qui suivent est une étape de la méthode consistant à partir de ce point d’arrivée pour revenir aux décisions à prendre dès maintenant.
Quel niveau d’effort de défense l’Europe doit-elle viser ? C’est la première question qui se pose. Il serait logique de répondre en termes de part de PIB : 2 %, 3 %, voire 5 %, mais ce serait un peu simpliste. Une part de PIB correspond à un apport, pas à une capacité. Cela dit très peu de choses sur le potentiel de défense d’un pays.
Ce qui fait la force d’une armée et la résistance d’un pays, c’est la cohérence et la simultanéité de plusieurs dimensions : recherche et développement, équipement, ressources humaines et conditions de vie des soldats, doctrine et formation. Une armée qui se procure du matériel sans équipe ad hoc, s’approprie une doctrine pour laquelle elle n’a pas été formée, ou des plateformes que son industrie ne peut pas entretenir, n’est pas une armée forte, quel que soit son niveau de dépenses. À l’inverse, une armée au sein de laquelle ces éléments se renforcent génère une puissance largement supérieure à celle induite par sa ligne budgétaire. L’objectif que doit viser l’Europe n’est donc pas un chiffre, mais une norme, un niveau d’effort tenable à l’horizon 2050, évalué en fonction de la cohérence et des résultats qu’il produit plutôt que de la part de la richesse nationale qu’il absorbe.
Ce recadrage a une conséquence très pratique. Plutôt que d’obliger les pays européens à délibérer tous les ans pour fixer des pourcentages que les cycles politiques propres à chacun mettront à mal, il les incite à réfléchir à la manière dont ils construisent un système de défense cohérent et résilient. La première option revient simplement à une routine. La seconde, à se plier à la discipline qu’exige la bascule que nous vivons.
L’interopérabilité et la coordination suffisent-elles, ou l’Europe a-t-elle besoin d’une réelle intégration ? C’est le nerf de la guerre, mais on ne peut pas répondre à la question en suivant une logique binaire. L’Europe a besoin de coordination à certains niveaux, et d’intégration à d’autres. Il s’agit de tracer la ligne de démarcation au bon endroit.
Les forces doivent elles-mêmes être coordonnées, pas fusionnées. Les forces armées d’une nation doivent rester ancrées dans la société et la tradition de commandement de cette nation, et la responsabilité qui incombe à celle-ci. L’ancrage est une source de puissance et de légitimité, ce n’est pas un obstacle qu’il faudrait s’ingénier à supprimer. Ce qu’il faut viser, c’est l’interopérabilité entre des forces coordonnées, des normes communes, des exercices, une doctrine et l’aptitude à s’accorder entre elles.
En revanche, quand il s’agit de décisions stratégiques, l’Europe doit viser l’« intégration » de la décision politique, au sens d’une vision partagée de ses intérêts vitaux. La principale faiblesse du Vieux Continent n’est pas le manque de concertation entre ses forces armées, mais l’absence de vision stratégique commune permettant d’agir en conséquence. D’où l’urgence d’une intention politique partagée, laquelle implique une même interprétation des menaces et une même définition des objectifs qui préside à leur mise en œuvre. Il vaut mieux une intention stratégique commune, dont l’exécution est coordonnée, que je ne sais combien d’unités interopérables qui dépendent de vingt-sept décisions distinctes. L’écart à combler tient moins aux capacités qu’à ce que Samuel Faure appelle la distance entre la décision et la mise en œuvre, l’« intimité stratégique » entre États qui permet de traduire une même interprétation en action et en engagements datés et contraignants, plutôt qu’abandonnés à l’état de déclarations.
Le dilemme ne date pas d’hier. L’objectif n’est pas, et ne doit pas être, de mettre sur pied une armée européenne intégrée. Ce n’est ni souhaitable ni nécessaire. C’est ce que la Communauté européenne de défense a essayé de faire de 1950 à 1954 : intégrer les troupes jusqu’à l’échelle du bataillon. Faute de communauté politique préalable appuyant la décision, ce fut un échec. À l’époque, les militaires français n’étaient d’accord sur rien ou presque, si ce n’est sur l’ordre des priorités : une armée commune, si elle devait voir le jour, ne devait naître qu’à l’issue d’un processus politique, « pour couronner l’édifice », sûrement pas pour lui servir de fondations 72. La leçon s’applique directement, mais à l’inverse du sens habituel : ce n’est pas l’armée qu’il faut intégrer, c’est la décision politique qui consiste à défendre, ensemble, les valeurs et les espaces territoriaux, numériques, spatiaux et maritimes que les Européens partagent. Les forces doivent rester coordonnées, non pas fusionnées. En revanche, la décision d’agir pour défendre ces valeurs et ces espaces ne peut pas être morcelée en vingt-sept sous-décisions.
C’est également là qu’interviennent la logique de l’intégration différenciée et la « coalition de volontaires ». Exiger l’unanimité de tous les membres chaque fois qu’il faut employer la force est le meilleur moyen de tout paralyser. Le réalisme veut qu’il y ait un noyau dur qui s’accorde sur une intention stratégique et agit en conséquence tout en restant ouvert aux autres, plutôt qu’un traité qui dépend de la levée d’un ultime veto.
Il est essentiel que ce noyau dur ait le pouvoir, politique et militaire, de décider d’engager des forces et, s’il le faut, sans l’accord des États-Unis ni d’un quelconque allié. Telle qu’elle est, la structure de commandement de l’OTAN ne le garantit pas : la règle du consensus signifie qu’un allié, quel qu’il soit, peut refuser son autorisation, peu importe à quel point la chaîne de commandement a été européanisée. L’autonomie ne peut donc pas venir de la structure intégrée de l’OTAN, mais de la « capacité de planification et de conduite militaires » de l’Union et de sa « capacité de déploiement rapide », ou encore de coalitions ad hoc placées sous commandement national ou multinational. Il ne s’agit pas d’une rupture avec l’Alliance, mais de la possibilité d’agir au cas où celle-ci ne le ferait pas, c’est-à-dire d’une autonomie stratégique au sens opérationnel.
La gouvernance de la dissuasion nucléaire est la question la plus épineuse et appelle une réponse précise. L’option la plus réaliste et la plus responsable consiste à ne pas partager la force de dissuasion. Celle-ci repose sur l’unité et la crédibilité de la décision d’une nation. La diluer dans un mécanisme collectif l’affaiblirait et réduirait une garantie concrète à un geste symbolique.
La posture à la fois lucide et significative est celle de la « dissuasion avancée », ou étendue, définie par le président de la République à l’Île Longue en mars 2026 73. La force de dissuasion française a, par définition, une dimension européenne, puisqu’elle protège des intérêts vitaux difficiles à dissocier de ceux de ses voisins les plus proches. La « dissuasion avancée » a donc une portée parfaitement tangible. Elle associe les partenaires européens par des mesures d’accompagnement, le déploiement d’avions français à double capacité, des exercices nucléaires conjoints, des consultations structurées et un soutien conventionnel en matière de renseignement et d’alerte précoce, tout en réservant au seul Président la décision d’employer la force. Elle fonctionne d’État à État, indépendamment de l’Union, et consolide la position européenne sans transférer la décision à un autre, sans « partager » l’arme ni entamer le noyau souverain dont dépend toute dissuasion crédible.
Cette distinction, une posture partagée plutôt qu’un doigt partagé sur la détente, correspond à une logique dont l’objectif collectif est ambitieux tout en restant honnête sur l’irréductibilité de ce qui fait une Nation. Une logique qui complète, mais ne remplace pas, le parapluie américain, lequel, en outre, constitue une contribution majeure que seule la France, parmi les puissances européennes, est en mesure d’apporter.
Outre les capacités, les budgets et les structures de commandement, le socle de la défense est la cohésion et la singularité de l’outil militaire. Ces caractéristiques sont des intangibles, sûrement pas des abstractions puisque ce sont elles qui justifient qu’une nation entretienne une armée, fasse la guerre et sache ce qu’elle est prête à la défendre. On ne peut pas imaginer bâtir une architecture de défense européenne sans ces deux éléments, trop souvent négligés.
La cohésion opère à deux niveaux distincts, qui exigent des actions différentes et ne doivent pas être confondus. Le premier est la cohésion nationale, c’est-à-dire le lien, dans chaque pays, entre la population, les institutions et les forces armées, la volonté de se défendre, la résilience de la société, l’idée que la force est légitime. De ce point de vue, l’action est exclusivement nationale. Le second niveau est celui de la cohésion européenne, c’est-à-dire le lien entre les nations européennes, la compréhension de ce qu’elles ont en commun et leur volonté de le défendre ensemble. Cette fois-ci, il s’agit d’actions visant à établir un socle de valeurs et d’intérêts vitaux communs, et à s’accorder sur le degré de solidarité qui unit ces nations. L’une ne peut se substituer à l’autre. La cohésion européenne ne peut être imposée par décret si le socle national est fragile, pas plus qu’une forte cohésion nationale ne s’agrège automatiquement à un tout européen. Qu’est-ce qui fédère les nations européennes ? La question n’est pas hors sujet, or la réponse est plus culturelle qu’institutionnelle. Comme l’écrivait Milan Kundera, l’Europe est une valeur, pas une géographie 74 ; être européen, c’est avoir le sentiment d’appartenir à une culture commune, que l’Est a jadis « kidnappée » d’une Europe centrale qui n’avait jamais cessé d’être occidentale. La défense européenne repose avant tout sur ce qui « fédère », quels que soient les moyens mis en commun.
Au cœur même de cette défense, se trouve ce que l’on pourrait appeler la « singularité militaire », l’idée que seules les forces armées ont le droit de tuer sur ordre (fondement du statut militaire). Aucune institution publique n’a ce pouvoir. Au-delà du statut, cette singularité a des conséquences structurelles que toute architecture européenne doit respecter. Elle influe sur la gouvernance dans la mesure où la chaîne de légitimité qui autorise le recours à une force létale ne peut être diluée ni souffrir d’ambiguïté ; c’est pourquoi les décisions stratégiques peuvent être prises, alors que l’usage de la force et la dissuasion reposent sur un noyau national irréductible. Elle influe sur l’organisation des forces armées, fondée sur la discipline, la hiérarchie et le sacrifice, plutôt que sur des logiques propres aux institutions civiles. Elle influe sur la disponibilité des hommes, fondée sur un engagement sans réserve, impossible à comparer à un contrat de travail ordinaire. Enfin, elle bouleverse le rapport civil/militaire au moment où le lien historique « armée-nation » souffre de la pression sociétale évoquée plus haut. Il est temps de renouveler le rapport civil/militaire et de remplacer l’ancien par un rattachement délibéré entre les forces armées et la société qu’elles servent, plutôt que de faire comme si c’était un lien organique et acquis d’emblée.
Cette singularité impose également de limiter l’automatisation de la force. Dès lors qu’un ciblage est délégué à la signature d’un algorithme, la responsabilité morale et juridique se dilue au sein de la chaîne homme-machine 75. On ne peut pas confier le droit de tuer à une machine. Ce droit doit être exercé par des personnes appartenant à une chaîne de commandement susceptible d’être appelée à rendre des comptes. C’est pourquoi intégrer une décision stratégique ne signifie pas la transformer en un acte automatisé.
C’est le versant humain de la cohérence. Une Europe qui aligne ses budgets, son industrie et sa doctrine, mais néglige la cohésion et la singularité militaire est un corps sans âme, une force qui n’a aucun effet dissuasif ni la capacité de s’adapter.
À présent, venons-en à la question de l’achat du matériel militaire : comment passer outre les intérêts de chaque pays, faire des économies d’échelle et réduire la dépendance à la technologie américaine ? Là encore, le cadrage auquel nous sommes habitués est insatisfaisant.
On ne peut pas, et on ne doit pas, négliger les intérêts nationaux lorsqu’il s’agit de l’industrie de la défense. Ces intérêts doivent être préservés, car l’intégration industrielle vient après la cohésion, comme nous venons de le montrer, et elle ne peut tenir que si les Européens savent ce qu’ils sont prêts à défendre ensemble. La priorité est de fixer ce « pour quoi » commun. La mutualisation industrielle, les économies d’échelle, le cadrage collectif du marché de la défense, le « 28e régime » de la défense – pour reprendre la formule du manifeste – viennent après, une fois que chaque pays a compris pour « quoi » il doit accorder sa souveraineté à celle des autres. Si l’on fait l’inverse, la moindre économie d’échelle sera accusée de vouloir brader des intérêts vitaux.
Une doctrine industrielle cohérente doit concilier deux types de capacités dont l’Ukraine a montré qu’elles étaient plus complémentaires que rivales : les « armes de décision », des systèmes haut de gamme déterminants, et les « armes d’usure », habiles, abordables et produites en masse. Le bas de gamme sature, se répare et se renouvelle rapidement ; le haut de gamme produit l’effet recherché au bon moment. L’Europe a besoin des deux et doit les concevoir en fonction d’un coût cible.
Pour ce faire, il convient de concilier deux régimes industriels. D’un côté, les fournisseurs établis, qui maîtrisent l’intégration des systèmes, la certification, la souveraineté et les économies d’échelle ; de l’autre, les nouveaux venus des technologies de défense, dont l’avantage réside dans la rapidité et l’itération pilotée par logiciel. Il s’agit d’associer explicitement des partenaires historiques et des start-ups, sans protéger les uns ni encenser les autres, suivant des architectures ouvertes de type plug-and-fight (se brancher pour se battre) plutôt que verrouillées, à partir de données considérées comme un actif commun et souverain, et grâce à un capital également souverain finançant la recherche, l’industrialisation et le passage à l’échelle supérieure. On viendra à bout de la fragmentation en construisant un écosystème parfaitement interopérable plutôt qu’en adoubant un champion unique.
La dépendance technologique relève de la même logique de cohérence. L’objectif est une hiérarchie délibérée des dépendances plutôt que l’autarcie. Le numérique et les logiciels constituent la dépendance la plus risquée, celle que les investissements de long terme doivent viser en priorité.
Articuler la défense européenne et l’OTAN revient à répartir les tâches plutôt que de mettre en concurrence plusieurs cadres d’action. L’OTAN reste le cadre de la défense collective, de la planification militaire intégrée et du commandement de haut niveau. L’Union européenne est le cadre où l’industrie, la mobilité militaire, le financement et la résilience sociétale prennent corps. Son rôle consiste à servir de médiateur de souveraineté et à garantir le cofinancement de programmes de coopération tenant compte de la préférence européenne, en recourant aux marchés publics pour stimuler l’innovation et en veillant à ce que les États membres respectent leurs engagements au regard d’indicateurs communs 76. Il faut éviter deux processus en doublon : un projet de défense de l’Union qui ignorerait les objectifs de l’OTAN, ou l’inverse. Le but est un ensemble de forces unique au service des deux, avec un pilier européen suffisamment solide pour planifier, commander et accomplir les missions les plus proches, même si l’attention américaine se concentre ailleurs.
La solution consiste à rééquilibrer les centres de gravité de l’OTAN plutôt qu’à en « sortir », grâce à trois leviers, une planification plus européenne des capacités, un commandement des missions plus européen là où c’est possible, et une mutualisation industrielle et logistique accrue entre Alliés européens. Ensemble, ils réduisent la dépendance de l’Europe sans nuire à son interopérabilité, qui demeure un atout.
Des propositions concrètes existent. Le président tchèque Petr Pavel, ancien président du Comité militaire de l’OTAN, recommande d’institutionnaliser le versant européen de l’Alliance en l’intégrant à la planification, aux budgets et aux procédures de déploiement des forces, et en ajoutant un officier européen à chaque poste de commandement supérieur occupé par un officier américain, afin que des opérations spécifiquement européennes soient possibles sans participation active des États-Unis. Tel devrait être, en pratique, le rééquilibrage : un pilier suffisamment robuste pour survivre à un désengagement américain, sans structure parallèle.
Il s’agit de se protéger contre l’éloignement, sans renoncer à l’autonomie. Le doublement des postes ne modifie en rien la règle du consensus de l’OTAN ; aucune redistribution des postes de commandement ne modifie la possibilité de bloquer un mandat au sein du Conseil. La proposition ne concerne que le niveau stratégique, à savoir le QG du Commandement allié des opérations. Il n’est pas question de doubler l’ensemble de la structure de commandement de l’OTAN, ce que les officiers supérieurs européens n’admettraient pas, ni que leurs budgets de défense le permettraient. De ce point de vue, la proposition de Petr Pavel permet de maintenir la continuité si une mission a été autorisée, mais que, pour une raison ou une autre, les Américains se concentrent sur d’autres théâtres d’opérations ou retirent des officiers ; l’officier européen en place peut prendre le relais sans avoir besoin d’un nouveau mandat. La proposition contribue également à renforcer, plus qu’à miner la solidarité transatlantique, et à acquérir ce dont l’Europe manque cruellement : un vivier de généraux de haut rang, aguerris et habitués à commander des opérations multinationales. C’est une expérience qu’on n’acquiert qu’en étant réellement aux commandes, pas en participant à la planification, et une expérience dont toute capacité autonome à venir aura besoin. Cela ne résout pas la question de la meilleure façon de répartir ces postes entre les États membres : selon leur contribution, leur spécialisation ou selon un système de rotation ? Un rééquilibrage sérieux doit y répondre explicitement plutôt que par défaut.
L’essentiel est de distinguer, en connaissance de cause, les dépendances admissibles des dépendances critiques. L’Europe peut rester intégrée aux structures de l’OTAN tout en obtenant davantage de parts dans la génération de forces, la défense aérienne, la logistique, les munitions, le renseignement tactique et sa propre capacité de commandement et de contrôle. C’est là que l’obtention de nouvelles parts est la plus réalisable et que la dépendance est la plus forte et la moins admissible. Les incursions de drones de 2026 rappellent que la défense aérienne, ainsi que sa gouvernance juridique et politique, en font partie. Last but not least, il y a des membres de l’OTAN qui ne font pas partie de l’Union (le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie), et l’inverse, des membres de l’Union qui ne font pas partie de l’OTAN (l’Autriche, l’Irlande, Chypre, Malte), ce qui signifie que le pilier européen dont nous parlons ne correspond pas exactement à l’UE. Il s’agit d’une coalition de volontaires, ouverte à tous ceux qui partagent la même intention stratégique, indépendamment de leur appartenance officielle.
Cela suppose un réel changement d’état d’esprit. L’OTAN est européenne et américaine. Ce n’est pas une institution américaine à laquelle appartiendraient les Européens, c’est ce que ses membres choisissent d’en faire. Au fond, c’est davantage une contrainte psychologique qu’institutionnelle. Les Européens sont parfaitement en droit de pallier l’absence de vision et de leadership européens au sein de l’OTAN. Ce serait l’étape la plus décisive que l’Europe pourrait franchir, étape qui, en plus, ne coûte rien en matière d’interopérabilité.
Une vision ne contribue à la réflexion que si elle se traduit par des décisions datées et soumises à l’obligation de rendre des comptes. Avoir des échéances précises – par exemple, la suppression du moteur à combustion interne d’ici 2035 – contribue à structurer les attentes et les investissements. Nous distinguerons trois décisions majeures qui permettraient à l’Europe de procéder ainsi dans le domaine de la défense.
Ces trois étapes doivent être contraignantes, liées à des échéances précises et à un indicateur actualisé, tel qu’un « 1 % européen » minimum, soit au moins 1 % du PIB consacré à des équipements militaires de fabrication européenne, vérifié lors d’un bilan annuel.
Sans discipline, une ambition reste lettre morte et les crises reproduisent les pratiques qu’elles sont censées éliminer. Aucune de ces décisions n’exige que l’Europe quitte l’OTAN, signe un nouveau traité ou impose une uniformité entre les membres.
Elles n’exigent que ce qui fait défaut, la cohérence et la volonté de la garantir. Elles révèlent aussi une vérité qui dérange. La réussite du projet européen n’est pas garantie, et une Europe incapable de se défendre a peu de chances de rester autonome. Le choix porte sur la cohérence ou le déclin, davantage que sur l’ambition ou le réalisme.
L’article L’Europe peut se défendre seule est apparu en premier sur Le Grand Continent.