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03.04.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : soigner et prendre soin

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Jean-Michel, dermatologue, Anne-Laurence, médecin anesthésiste, et Marine, assistante sociale dans un service de cancérologie. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   Gens simples, patients actifs ( Jean-Michel, dermatologue ) Quand je faisais mes études de médecine à Rennes, on se rendait souvent avec des amis sur le littoral du Sud-Bretagne. Au-delà de Savenay, passé Trignac, on bifurquait vers la Baule en empruntant le périphérique légèrement en surplomb qui ceinture la ville de Saint-Nazaire et l’enferme entre, d’un côté, le port, ses grues, ses portiques ses friches industrielles et de l’autre, les marais de Brière et la campagne qui environne la chic station balnéaire bauloise. Cette quatre-voies forme une limite qui matérialise la juxtaposition de deux mondes que tout semble séparer. Je n’avais vraiment aucune envie d’entrer dans l’univers de Saint-Nazaire dont l’image me paraissait complètement négative. Je n’étais pas très au courant de l’histoire ouvrière de cette ville. Je devais tout juste savoir que le paquebot France y avait été construit. Et voilà qu’une opportunité m’est donnée de succéder à un médecin nazairien qui partait à la retraite. Belle patientèle que ma famille m’encourageait à reprendre. Sous la pression de mon entourage, je téléphone donc à ce médecin, mais sans grande envie. Saint-Nazaire ne me plaisait pas. Le nom même me semblait rébarbatif. Cannes et la Rochelle, où j’ai failli m’installer et où j’ai un peu exercé, sont évidemment plus attirantes… Mais, à cette époque, les médecins y étaient en surnombre dans ma spécialité, la dermatologie […]. Finalement, je n’ai regretté ni Cannes ni La Rochelle qui sont magnifiques mais où la patientèle a peu à voir avec celle de Saint-Nazaire. Ce que j’apprécie ici, c’est que j’ai affaire à des ouvriers qui ont un métier dont ils sont fiers, à des techniciens conscients de leur savoir-faire. Ce sont des gens très pragmatiques qui ne se comportent pas comme de simples exécutants ; et des patients qui ont un rapport direct avec les choses de la vie. Comme me l’a dit mon prédécesseur : « Ce sont des gens qui sont francs du collier… » Si les maladies dermatologiques que je soigne ici sont à peu près les mêmes que celles dont je me suis occupé à La Rochelle, elles sont différentes de celles de Cannes parce que, sur la façade atlantique, la population a généralement une peau claire. À Cannes ou à Nice, les habitants sont un peu plus foncés et, surtout, ils ne font pas le même usage du soleil. Au sud, on va un peu bronzer à la plage puis on rentre se mettre à l’ombre et au frais. Ici, comme à la Rochelle, non seulement les gens prennent le maximum de soleil sur le sable, mais ils sont toujours dehors. Comme ils ont une peau plus claire, ils sont sujets à des cancers de la peau. Il y a un problème avec la côte atlantique… Je le vois tous les jours. Sur le plan des maladies dermatologiques d’origine professionnelle, j’ai soigné des patients exposés aux conséquences de la soudure à l’arc. Ce type de soudure provoque des radiations ionisantes qui s’ajoutent à celles auxquelles les travailleurs sont naturellement exposés avec le soleil. Sur ce sujet, la législation a renforcé la protection des soudeurs et des gens qui travaillent en contact avec eux. Auparavant, ils se décalaient du masque pour pointer. Ils savaient pourtant qu’il ne faut pas regarder l’arc de face. Ils visaient de biais mais se prenaient des coups de feu terribles. Un quart de seconde suffit. J’ai vu l’évolution au cours des années. Ils ont commencé à s’appliquer des crèmes contre le soleil, fournies par leurs entreprises. Maintenant, ils sont équipés de casques munis de fenêtres de visée à cristaux liquides. Au moment où ils envoient le courant, la fenêtre s’obscurcit. Ils peuvent pointer tout en étant protégés contre les ultraviolets artificiels. Depuis, on a rajouté des sortes de paravents pour protéger, à proximité, les gens qui ne soudent pas. Les brûlures dues à la soudure constituent une pathologie professionnelle spécifique à la région, dans le domaine de la dermatologie. Ce que je regrette un peu, c’est que ma patientèle ait doucement évolué avec le temps. Auparavant, le centre de gravité de celle-ci se trouvait sur l’est de Saint-Nazaire. Insensiblement, avec les départs en retraite successifs de mes collègues de la presqu’île guérandaise qui n’ont pas été remplacés, il y a eu un glissement de ce centre de gravité vers l’ouest. Ceci change la donne puisque le peuplement n’est pas le même. La proportion de ma patientèle « ouvrière » a diminué au profit d’une plus grande proportion d’une clientèle plus consumériste. Les conditions dans lesquelles j’exerce maintenant mon métier de dermatologue ne sont plus tout à fait les mêmes. J’ai eu beaucoup de réticences à venir m’installer à Saint-Nazaire. Mais, rapidement, la ville ne m’a plus fait peur et j’aime les gens d’ici. […]   « À vos soins » ( Anne-Laurence, médecin anesthésiste ) L’enjeu de ma fonction de médecin anesthésiste est de gérer l’intrusion dans le territoire intime du corps, en un lieu – la « Cité sanitaire » – qui, dans le périmètre nazairien, représente une sorte de territoire à part où les gens de toutes conditions et de toutes origines convergent pour se faire soigner. Ils arrivent avec leur vécu, leur culture. Ils viennent de La Baule, de Brière, de Donges, de Saint-Nazaire. Au début, moi qui arrivais du Nord, j’étais perdue […] Prendre conscience des réalités du territoire, c’était aussi comprendre d’où les gens viennent en consultation. J’ai alors senti la séparation entre le sud de la Loire et Saint-Nazaire ; et entre Saint-Nazaire, la Brière et La Baule. À côté des vacanciers qui se retrouvent à l’hôpital, il y a les patients qui souffrent de pathologies liées aux industries portuaires ; il y a les travailleurs étrangers détachés, les gens du voyage. J’ai peu à peu appris la ville en m’impliquant dans plusieurs associations comme « la Fraternité » qui accueille les personnes en situation de précarité, la librairie l’Embarcadère, l’association « À vos soins ». Cela m’a permis d’appréhender la ville de l’intérieur, à travers son tissu associatif, et d’articuler ces engagements avec mon métier en allant vers les gens. Car je ne conçois pas d’être médecin dans une Cité sanitaire et de ne pas être une personne impliquée dans la ville. Avec l’association « À vos soins », notamment, je me déplace dans les quartiers pour faire de la prévention-santé. On gare le camion « MarSOINS » sur le parking d’Emmaüs ou du Secours populaire, devant la Fraternité, devant des écoles ou des maisons de quartier. Les gens qui gravissent les marches du camion sont souvent des habitants qui n’ont pas de médecin traitant. Notre rôle est de prendre le temps de discuter de leur problématique, de les ausculter et de leur expliquer comment accéder à certaines mesures de prévention dans les pharmacies ou ailleurs. Et on s’efforce de les remettre dans le circuit médical en remontant l’information à la CPAM : « Il y a tant de patients qui recherchent un médecin, il faut les contacter… » J’ai été surprise du nombre de travailleurs étrangers, employés par les Chantiers navals, que je peux recevoir à la Cité sanitaire. Lors de la consultation, la présence d’un traducteur – membre de la famille, ou collègue – établit une distance qui devrait logiquement compliquer les choses. En réalité, tout va très vite. Le traducteur ne transmet que ce qu’il pense nécessaire. La communication se résume alors à un frustrant échange de questions et de réponses. Difficile d’aller plus loin, d’entrer dans un dialogue qui permettrait de rassurer cette personne qui, souffrante, se trouve en terre étrangère… Quand elle sera emmenée dans cet autre territoire inconnu qu’est le bloc opératoire, il n’y aura pas de traducteur… De la même manière, à la maternité, je vois beaucoup de dames qui viennent d’autres pays, qui ont parfois vécu ailleurs des accouchements traumatiques. Si ce n’est pas pour poser une péridurale, le fait que je les voie signifie que l’accouchement risque d’être compliqué. J’ai le souvenir de cette dame qui, arrivée en urgence, n’avait pas pu me rencontrer en consultation de pré-anesthésie. Je l’ai donc vue dans sa chambre de la maternité. Elle était originaire d’Azerbaïdjan, son compagnon, sans papiers, se trouvait elle ne savait où. Ils étaient partis ensemble, mais ils avaient été séparés. Qu’avait-elle vécu ? Ce n’était pas le moment de questionner, d’ajouter des récits de souffrance à une situation douloureuse. […] La seule chose qui lui importait était un mot qu’elle répétait sans relâche. J’ai compris que c’était le prénom qu’elle voulait donner à son enfant et qui la reliait à son compagnon. Quand elle a accouché et qu’elle a prononcé le nom de son bébé, c’était accompli. Elle s’est apaisée. Dans la salle voisine, une Parisienne était venue accoucher près de sa famille qui habitait La Baule. Son dossier était parfait, son suivi médical très élaboré, et elle ne manquait pas de nous rappeler le nom du célèbre professeur qui l’avait suivie dans telle maternité de Paris … Les attentes de l’une n’avaient rien à voir avec les exigences de l’autre. Je vis toujours cette différence de situation de manière très sereine, je mets mes compétences au service des gens de manière égale. Ce qui me frappe, c’est que, dans cette ville ouvrière où les pathologies respiratoires dues à l’amiante et aux vapeurs de soudage sont courantes, il y ait si peu de gens en colère par rapport aux responsabilités de ceux qui les ont exposés à ces émanations toxiques. Cela m’étonne toujours énormément. J’ai l’impression que si j’étais atteinte d’une pathologie liée à mon travail et que mes employeurs, sachant les risques que j’encourais, n’avaient pas fait ce qu’il fallait pour m’en protéger, je me révolterais. Les gens d’ici, qui se mobilisent massivement à chaque mouvement social, semblent entretenir une loyauté paradoxale vis-à-vis des Chantiers navals. Ils sont fiers d’y travailler ou d’être employés dans une autre industrie du port. Il est par ailleurs avéré qu’il y a, dans la région, un nombre de cancers très significativement supérieur à la moyenne nationale. Pourtant, j’entends peu de gens dire « Je vais partir de Saint-Nazaire à cause de la pollution ». Est-ce de l’inconscience ? Je ne crois pas. En réalité, le risque est impalpable […]. Et puis, à Saint-Nazaire, il y a la mer…   « Le cancer agit comme un révélateur social » ( Marine, assistante sociale au service de cancérologie de la Clinique Mutualiste de Saint-Nazaire ) […] Récemment, un entretien avec un patient de soixante-deux ans m'a alertée. Sur le conseil de son oncologue, cet homme avait pris rendez-vous avec moi pour parler de ses problèmes financiers. Et puis soudain il a lâché tout ce qui n'allait pas. Il était délaissé par sa famille. Il avait l'impression de n'exister aux yeux des professionnels de santé que comme un objet d'examens médicaux, d'enchaîner sans suivi analyses et scanners. Aucun signe des copains ni des voisins, pas de nouvelles des enfants. Il se sentait mis de côté : « Je n'ai plus envie de rien. Rien ne me retient ». Il avait des idées suicidaires. Le scénario était déjà dans sa tête. Il existait clairement un risque proche. J'ai donc envoyé un mail à ses oncologues, aux infirmières coordinatrices et aux cadres des différents services pour voir ce qu'on pouvait faire. La solution a été de l'hospitaliser ici, dans le service de soins de suite, dès qu'une place s'est libérée. Comme il subissait jusqu'alors sa chimiothérapie en hôpital de jour, cela lui a évité de rentrer chez lui où il était livré à la solitude. Ça lui a fait du bien. Il a commencé à reprendre du poids. Il a terminé toute la batterie d'examens dans de bonnes conditions pendant que je menais des démarches pour mettre en place des aides. […] J'ai été très contente le jour où il revenu dans mon bureau pour me dire : « Ma fille a repris contact. Je voulais vous le dire… » C'était super. J'étais ravie. Il a même pu passer Noël avec elle. Ce n'était pas arrivé depuis deux ans. Il est maintenant rentré chez lui. Et quand ses examens de suivi le ramènent à l'hôpital il passe dans mon bureau pour me donner de ses nouvelles… […] [ Cité sanitaire de Saint-Nazaire. Photographie Anne Landais .] Je me souviens, par contre, de cet autre patient qui est mort dans une solitude totale. A 63 ans, il avait encore un travail mais il vivait de façon complètement isolée avec ses deux chats, à proximité d'une voisine qu'il saluait de temps en temps. Son unique sœur était décédée cinq ans plus tôt. Pas de femme, pas d'enfants, pas de neveu, pas de nièce, rien. Quand il a été en arrêt maladie, ses collègues de travail se sont mis en relation avec nous parce que le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) signalait qu'il avait un solde de tout compte à récupérer. Lorsqu'il est décédé, c'est moi qui me suis occupée de la sépulture. À la mairie, on m'a dit : « Pas de souci, on va pouvoir aider à financer l'enterrement. » Il est quand même resté un mois et demi à la chambre mortuaire… Finalement, des fonds ont pu être débloqués, l'employeur a participé aux frais, et l'enterrement a eu lieu. Je n'en ai été avisée qu'une semaine après… […] Ce que le cancer a mis en évidence là, c'est la manière dont la société prend ou non en charge ceux qui sont dans la marge. Plus que toute autre maladie, le cancer agit comme un révélateur social. Il met à l'épreuve de vérité les relations qui existent entre les gens, et il éprouve aussi l'image que l'on se fait de soi-même. Menacé par la mort, le malade ne triche plus avec lui-même. Il sait ce qu'il ne veut plus, et quelles sont ses envies pour l'avenir, même si cet avenir apparaît soudain borné. […] Mais, ce que la maladie révèle est parfois difficile à admettre. Un patient, l'autre jour, m'a hurlé dessus au téléphone pour la deuxième fois. Je pense que je le ramène trop à sa situation qui s'est dégradée depuis qu'il est atteint du cancer. C'était un monsieur très en vue, qui exerçait une profession prestigieuse. C‘est trop dur pour lui de devoir gérer et le cancer et la baisse de niveau de vie qu'il subit. L’analyse que je fais est qu’il vit cela comme une perte de statut. Comme s'il n'existait plus socialement. Et quand l'assistante sociale vient lui dire : « Vos revenus font que, techniquement, je suis arrivée au bout de ce que je pouvais obtenir pour vous », il est possible qu’il se sente humilié de dépendre de mes interventions. Je sais pourtant qu'il a obtenu une aide financière de la part de la Ligue contre le cancer. J'avais fait la demande. J'ai eu le retour. Mais il ne m'a pas appelée pour me dire : « c'est bon, je l'ai eue. » Il est allé jusqu'à refuser la radiothérapie. Il faut dire que, dans ce genre de soin, chaque séance est très rapide. Vous patientez 20 minutes dans une salle d'attente tristounette, vous restez 15 minutes dans la machine et vous revenez le lendemain ou dans une semaine. Peut-être attendait-il quelque chose de plus consistant… J'ai vu dans son dossier qu'il est malgré tout allé au bout de son traitement. Il avait besoin de dire que c'était trop pour lui, que tout cela faisait qu'il n'était plus ce qu'il avait été. Il avait besoin qu'on l'entende. Besoin d'affirmer qu'il n'était pas réductible à une fiche de soin. […] Mon travail est de faire en sorte que les gens restent debout. Je n'aime pas le mot « aide » qui pourrait laisser supposer une attitude d’attente passive de la part du malade. En fait, les malades n'ont pas forcément envie qu'on les aide. Ils attendent plutôt un soutien pour leur permettre de rassembler leurs propres forces. Et puis, quand il n'y a plus besoin de moi, je me mets en retrait. Je me considère un peu comme une béquille : je suis là mais il faut qu'on puisse se passer de moi pour avancer ou, au moins, se tenir droit. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Jean-Michel  et  Anne-Laurence  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Le récit de Marine est extrait de l’ouvrage « L’urgence c’est de vivre. Au cœur d’un service de cancérologie » (Pierre Madiot. Editions de l’Atelier. 2021). Des fragments sont publiés sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ». Pourquoi tant de cancers dans la région de Saint-Nazaire ? L’association « Vivre à Méan-Penhoët » fait le point sur la pollution et la recrudescence de cancers dans le bassin nazairien Voir aussi le reportage de Blast : « Cancers à Saint-Nazaire. L’État protège les industriels »
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02.04.2026 à 12:00

Le travail subalterne dans les trafics de drogue

Avec Les prolétaires du bizness , publié à La Découverte, Khadidja Sahraoui-Chapuis propose une enquête sociologique au long cours consacrée au trafic de drogue – et plus particulièrement à sa vente – dans les quartiers populaires de Marseille. L’ouvrage opère un déplacement du regard porté sur ces activités qu’il invite à considérer non comme de simples marges criminelles, mais comme un système de travail structuré, traversé par des rapports de hiérarchie, de contrainte et d’exploitation. L’analyse s’organise autour de trois dimensions : les transformations historiques du trafic et leurs effets sur les territoires, l’étude fine des positions occupées dans les réseaux (guetteurs, vendeurs, gérants) et l’exploration des trajectoires individuelles. Cette triple entrée permet de saisir le trafic à la fois comme organisation productive, comme espace de socialisation et comme force de recomposition des quartiers populaires. L’autrice rappelle à ce propos que, dans les années 1990, les inquiétudes – des familles, mais aussi des pouvoirs publics – portaient moins sur les trafics eux-mêmes que sur la consommation, dans le contexte de l’épidémie de sida. L’un des apports majeurs du livre réside dans la mise en évidence d’une division du travail fortement hiérarchisée. Les tâches les plus visibles et les plus risquées sont assumées par les plus jeunes et les plus précaires, tandis que les niveaux supérieurs concentrent les profits en se tenant à distance des risques. Le concept de « prolétaires du bizness » prend ici tout son sens : les acteurs subalternes apparaissent comme des travailleurs dominés, pris dans des rapports d’exploitation, qui, bien que situés dans une économie illégale, présentent de fortes analogies avec ceux observés dans d’autres secteurs. L’économie du trafic apparaît ainsi comme une forme exacerbée de logiques plus générales : précarité, absence de protection, intensité du contrôle et exposition permanente aux risques. L’enquête ne se limite toutefois pas aux seuls réseaux. Elle montre également les effets du trafic sur les habitants et les usages de l’espace : appropriation de certains lieux, reconfiguration des circulations, tensions quotidiennes. Le trafic s’impose comme une présence structurante suscitant des formes ambivalentes de rejet, d’accommodation, voire de dépendance économique. L’analyse de l’action policière souligne quant à elle une forme de paradoxe : omniprésente, elle contribue à perturber les organisations sans pour autant les faire disparaître. Elle participe ainsi davantage d’une logique de gestion que d’éradication, laissant largement intactes les conditions sociales qui nourrissent ces économies. La profondeur temporelle de l’enquête permet enfin de dégager des évolutions significatives : professionnalisation des réseaux, intensification de la concurrence, éloignement des commanditaires. Ces transformations s’accompagnent d’un recours accru à la violence, à la fois interne – comme instrument de discipline – et externe, dans les luttes pour le contrôle des territoires. Loin d’être un simple débordement, cette violence apparaît comme un mode de régulation des rapports économiques, révélateur de la dureté des rapports sociaux à l’œuvre. Mais la force du livre réside aussi dans son refus du déterminisme. En donnant la parole aux différents acteurs – trafiquants, familles, travailleurs sociaux, habitants – l’autrice restitue la complexité des trajectoires. L’entrée dans le trafic n’est ni un choix purement rationnel, ni une fatalité, mais le produit d’enchaînements de situations, souvent marquées par des expériences d’humiliation, de déclassement ou de marginalisation. Par son ancrage empirique et la précision de ses analyses, l’ouvrage évite à la fois la moralisation et le misérabilisme. Il restitue des trajectoires contraintes sans effacer les marges d’action des individus, et met en lumière le rôle souvent éprouvant des familles dans ces contextes. Nonfiction : Votre livre repose sur une enquête au long cours. Depuis quelle position avez-vous mené ce travail et avec quels objectifs ? Khadidja Sahraoui-Chapuis : C’est depuis une position à la fois professionnelle et fortement ancrée dans le terrain que j’ai entrepris ce travail. Je dirige en effet depuis plus de vingt ans une association dans les quartiers nord de Marseille, où les acteurs des réseaux de revente font encore aujourd’hui partie du public que nous accompagnons. En parallèle, mon parcours académique – d’abord en sciences de l’éducation, puis en sociologie – m’a permis de formaliser progressivement des questionnements issus de cette expérience. Ma thèse, soutenue en 2019, a constitué un moment de structuration de cette recherche, que j’ai ensuite pu prolonger et actualiser grâce à mon immersion continue sur le terrain. L’objectif du livre est de déplacer le regard porté sur ces populations, souvent réduites à leur participation aux trafics, en les appréhendant aussi comme des travailleurs pauvres, inscrits dans une économie plus large de la débrouille. Comment les dispositifs du trafic structurent-ils concrètement la vie et les sociabilités dans les quartiers ? Ces agencements structurent durablement la vie des quartiers dans la mesure où ils organisent concrètement l’occupation de l’espace et les interactions sociales. Certains lieux deviennent durablement associés au trafic, ce qui reconfigure les usages quotidiens, les déplacements et les formes de cohabitation. Ils produisent également des formes de sociabilité spécifiques, marquées à la fois par des solidarités, des dépendances économiques et des rapports de pouvoir. Les habitants doivent composer avec cette présence, ce qui transforme les normes locales et les équilibres relationnels. À cela s’ajoute la présence régulière de la police, qui affecte non seulement les réseaux mais aussi la vie ordinaire des habitants. Enfin, ces dispositifs s’inscrivent dans la durée et finissent par apparaître comme des alternatives crédibles, notamment pour les jeunes confrontés à l’échec scolaire ou au manque de perspectives. Qu’est-ce qui favorise l’entrée dans le trafic, et qu’est-ce qui rend la sortie si difficile ? L’entrée dans le trafic résulte souvent de la rencontre entre une opportunité et un moment particulier de la trajectoire individuelle. Elle s’inscrit fréquemment dans des contextes marqués par des expériences d’échec, d’humiliation ou de mise à l’écart, auxquels le trafic peut apparaître comme une réponse – économique mais aussi symbolique. Il est important de souligner que cette implication n’est pas figée : les trajectoires évoluent. La prise de conscience des inégalités internes, l’exposition à la violence ou encore l’évolution des aspirations (relations affectives, désir de stabilité, dimensions spirituelles) peuvent amorcer des processus de sortie. Ces sorties sont toutefois progressives et fragiles. Elles se heurtent à des obstacles structurels majeurs, en particulier le manque d’alternatives en matière de formation et d’emploi, ce qui rend les trajectoires de désengagement souvent incertaines et réversibles. Comment comprendre le rôle de la violence dans le trafic, et son intensification récente ? La violence doit d’abord être replacée dans un cadre plus large : elle n’est pas propre aux trafics, mais traverse l’ensemble de la société. Dans le cas du trafic, elle occupe néanmoins une place centrale. Elle fonctionne comme un mode de régulation interne, permettant de maintenir l’ordre, de sanctionner les écarts et de contrôler les acteurs. Elle est également liée à la concurrence entre groupes, notamment pour le contrôle des points de vente, où elle devient un instrument de défense d’intérêts économiques. Si ces formes de violence ne sont pas nouvelles, on observe néanmoins une intensification récente, liée notamment à l’augmentation des enjeux économiques et à la concurrence accrue entre réseaux. La violence apparaît ainsi à la fois comme un outil de régulation, un produit de la concurrence et le reflet de dynamiques sociales plus larges. Quelles évolutions vous sembleraient souhaitables dans l’action de la police et de la justice, notamment vis-à-vis des acteurs subalternes ? Il me semble d’abord essentiel de rappeler le rôle des acteurs associatifs et le poids des conditions de vie dans les trajectoires. Du côté de la police, un enjeu important serait de privilégier des logiques d’enquête au long cours, permettant de mieux comprendre les organisations et d’intervenir de manière plus ciblée, plutôt que de s’en tenir à des actions ponctuelles. Concernant la justice, notamment pour les acteurs subalternes, il serait souhaitable de renforcer le décloisonnement avec les acteurs locaux (associations, travailleurs sociaux), afin de mieux accompagner les trajectoires de sortie. Cela supposerait de dépasser une approche strictement répressive et binaire, qui tend à opposer victimes et coupables, alors que les situations observées sont beaucoup plus nuancées.   A lire également sur Nonfiction, concernant les quartiers : - Les embrouilles de cités : entretien avec Marwan Mohammed - Echapper à la culture de rue : entretien avec Isabelle Coutant - Travail social et grande précarité : entretien avec Véronique Le Goaziou  
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01.04.2026 à 13:00

Une éthique de la fragilité : Entretien avec Guillaume Le Blanc

Guillaume Le Blanc, philosophe et professeur de philosophie sociale et politique à l’Université Paris Cité, publie Éthique pour un monde qui sombre aux éditions Payot. Dans cet ouvrage, il se place dans le sillage de Walter Benjamin et Hannah Arendt, deux penseurs confrontés à l'effondrement des cadres politiques et humains au moment de la Seconde Guerre mondiale. En nouant un dialogue avec ces deux figures – par ailleurs proches l'une de l'autre – il cherche à cerner ce que pourrait signifier « vivre bien » dans un monde menacé de désagrégation. Loin des promesses de maîtrise de l'histoire ou des autres, il propose de penser une éthique fondée sur l'interdépendance des vies et la reconnaissance de leur fragilité – la nôtre, celle des autres, mais aussi celle du monde lui-même. À rebours des discours contemporains qui valorisent la résilience, il invite ainsi à faire de cette vulnérabilité partagée le point d'appui d'une réponse à la précarité, et à penser de nouvelles manières de vivre ensemble.   Nonfiction : Pourquoi l’éthique a-t-elle besoin d’être refondée ? Guillaume Le Blanc : Aucune éthique ne peut se dire indépendante de son temps. Le risque est alors qu’elle plane, intemporelle, au-dessus des contextes, des énonciations, des situations, comme une donneuse de leçons. Il faut revenir à la leçon de Merleau-Ponty et frayer la voie vers ce que le philosophe français a nommé un « universel latéral ». Il entendait signifier par là que la prétention à l’universalité doit toujours être réinscrite dans son propre contexte d’énonciation au risque sinon de produire une violence supplémentaire sous la forme d’une arrogance incompréhensible. Je pense, dans le prolongement de ses analyses, que l’éthique ne peut être que latérale et en aucun cas surplombante. Cela signifie qu’elle doit être située et historicisée dans la mesure où les formes de vie d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier, dans la mesure également où ces formes de vie aujourd’hui se distribuent différemment selon que l’on habite dans le premier monde ou dans le quart-monde, selon ses positions de genre, de classe, de race. Il revient au philosophe d’assumer que le « diagnostic du présent » qui est l’une des tâches de la philosophie (Foucault) conduise à s’orienter différemment dans la perspective éthique. De manière plus générale, l’éthique est une aventure de vie destinée à rouvrir les possibles trop rapidement clôturés par les formes de vie hégémoniques. En ce sens elle est un espoir alternatif davantage qu’une leçon commémorative. Mais elle ne peut assumer cette fonction qu’à la condition de se rendre attentive aux différents contextes dans lesquels elle prend sens. Notre éthique contemporaine ne peut s’affranchir des formes de donation du monde dans lequel nous sommes. Pourquoi avoir opté pour une fiction, plutôt qu’un essai, pour traiter de la possibilité d’une éthique quand le monde va à la catastrophe ? Mon texte se situe entre la fiction et l’essai, il est littéralement un essai fictionnel destiné à suggérer, à la fois de façon métaphorique et conceptuelle, les ressources qui restent disponibles pour nous aujourd’hui. J’ai voulu littéralement cheminer. Il était important pour moi de me situer à l’intérieur même de mon corps, de rentrer en moi pour ainsi dire et d’esquisser une philosophie de bord de route. C’était pour moi une manière de reprendre le geste déjà esquissé dans Courir. Méditations physiques (Flammarion, 2012) en me demandant, en réponse au diagnostic établi par Walter Benjamin selon lequel nous sommes devenus pauvres en expériences, quelles sont les expériences qui sont encore à notre portée. Je tiens pour fondamentale l’idée selon laquelle l’écriture d’un livre est une expérience sur soi qui transforme celle ou celui qui en fait l’expérience. En l’occurrence, en marchant sur le sentier qui va de Banyuls en France à Port-Bou en Espagne, dans les pas de Walter Benjamin poursuivi par les nazis et qui se donna la mort dans un petit hôtel de Port-Bou en septembre 1940, ne pouvant plus fuir en Espagne, j’ai saisi de façon quasi immédiate le dramatique rétrécissement des possibilités de vie et la tragédie de la mort dans les années 1940. Il m’a alors semblé évident, relisant Benjamin mais aussi Arendt à cette occasion, que l’un et l’autre faisaient l’hypothèse d’une précarité généralisée, sociale, politique, cosmique, en laquelle, avec des modalités bien différentes, nous replongeons aujourd’hui. Le fait d’avoir fait chemin au sens littéral m’a alors aiguillé sur les chemins métaphoriques de notre moment présent. Il en résulte une fiction à la fois narrative et philosophique grâce à laquelle littérature et philosophie se rejoignent pour suggérer des façons réelles de ne pas sombrer. Un livre de philosophie est un paysage en même temps qu’un ensemble de portraits (dussent-ils être conceptuels) : c’est vers cette idée de la philosophie que je chemine moi-même. Face à la précarité généralisée, quelles sont alors les options envisageables ? Pouvez-vous notamment préciser ce que vous appelez une « anti-apologétique de la précarité » ? Il importe de comprendre que la précarité que nous subissons n’est en aucun cas une atmosphère naturelle en laquelle baignent nos existences. Déjà dans Vies ordinaires, vies précaires (Seuil, 2007), j’avais souligné, contre les lectures néolibérales, que la précarité est une construction sociale par laquelle une vie est fragilisée dans l’une au moins de ses propriétés sociales majeures, sans lesquelles la vie devient impossible. Nous qui sommes habitués à croire dans l’individu autonome avons du mal à comprendre combien l’existence est dépendante de propriétés sociales majeures (logement, travail, papiers, couverture sociale, etc.) pour se déployer. Chacune de ces propriétés sociales est elle-même dépendante d’un ensemble d’institutions qui la préservent et la garantissent. Nous plongeons ainsi dans un univers de relations et d’institutions dont nous dépendons pour exister. La précarité sociale surgit quand l’une des propriétés sociales indispensables à l’existence est manquante et nous expose à une plus grande vulnérabilité. L’absence de logement pour les travailleurs pauvres rend la vie plus difficile par exemple. L’état de précarité surgit alors comme une zone intermédiaire entre un régime de pure inclusion et un régime de pure exclusion. Je nomme cette zone le « dedans-dehors ». Dans mon dernier livre, j’ai voulu généraliser la figure de la précarité en soulignant combien elle était devenue — trait majeur de notre présent — à la fois sociale, économique mais aussi politique avec notamment l’avènement d’un cheffisme autoritaire, et également cosmique ou cosmologique puisque désormais la perspective de la destruction de la planète par l’homme et de toutes les espèces végétales et animales qu’elle contient nous oblige à penser une vérité généralisée de la précarité. Face à une telle extension du domaine de la précarité, la question éthique, indissociable d’un raisonnement politique sur les formes de la vie à plusieurs, prend la forme d’une interrogation sur la possibilité d’une adversité critique à la précarité. Comment ne pas rejoindre la précarité dans sa propre existence ? Cette question est susceptible de deux réponses. Ou bien il est possible d’introduire une éthique de la robustesse comme composante de l’ode néolibérale contemporaine en célébrant le « virilisme » des formes de vie entrepreneuriales qui affrontent la précarité en la rejoignant, se lancent à leur tour dans la bataille économique qui ravage encore plus le monde, ou bien il est possible de tourner le dos à cette précarité et de plaider à sens inverse pour la fragilité. C’est cette seconde option que je fais mienne. En quoi la fragilité vous paraît-elle la meilleure option pour opérer cette refondation ? Qu’est-ce que cela suppose ? Évoquer la fragilité comme antidote à la précarité peut surprendre tant nous avons tendance à les situer de façon synonymique en les absorbant dans une même théorie de la vulnérabilité. Ceci représente une grave erreur conceptuelle. Autant la précarité est une construction liée à un processus social de précarisation par lequel une vie est rendue précaire, assignée à la zone du « dedans-dehors », autant la fragilité est ce qui surgit lorsque la vie est renvoyée à la mort comme à son seul horizon. L’une, la précarité, est la prise externe produite par un pouvoir sur une vie. L’autre, la fragilité, est la structuration interne d’une vie exposée à la mort. Le verre de cristal est fragile du fait de ses nervures internes, de sa structure propre de telle sorte que jeté sur le sol il se brise. Son existence cependant deviendrait précaire si l’on imaginait un pouvoir extérieur qui chaque fois qu’il est possible s’emploierait à l’ébrécher. Dévoiler la fragilité des vies recouverte par la précarisation sociale engendrée par la prédation néolibérale et le brutalisme politique contemporain s’avère une tâche essentielle. Ce dévoilement ne peut advenir que si, dans le même temps, cette fragilité n’est pas hypostasiée comme drame solitaire d’une vie, comme sa vérité interne silencieuse, mais que si elle est assumée en tant que telle. Qu’est-ce que cela signifie ? Assumer la fragilité, c’est précisément imaginer en quel sens cette fragilité ne peut être littéralement relevée que de l’intérieur des relations de soin qui la soutiennent, non pour l’annuler, mais pour la rendre viable. La fragilité n’est pas pensable hors des relations de soin qui lui confèrent un avenir et sans lesquelles elle risque d’être une exposition à la mort soumise aux relations de violence qui se déploient de façon toujours plus affirmée dans le monde contemporain. Walter Benjamin et Hannah Arendt, que vous mobilisez, sont-ils véritablement compatibles ? Ne privilégient-ils pas des orientations très différentes – entre mémoire, mémoire des vaincus, arrêt du temps, critique du progrès, pour l'un, et action, natalité, capacité de commencer, reconstruction du monde commun, pour l'autre ? Walter Benjamin et Hannah Arendt sont d’abord un couple d’amis philosophes. Sans Arendt, les textes de Benjamin auraient disparu ou seraient tombés dans l’oubli. C’est elle qui veille à leur édition après la Seconde Guerre mondiale et fait signe, par-delà la mort de son ami Benjamin, vers l’amitié qui continue à les relier. Une telle amitié philosophique est suffisamment rare pour être mentionnée comme l’expérience d’une pensée à deux où les écarts, les tensions, les distinctions ne valent que de l’intérieur d’un espace mental dans lequel tout le monde peut rentrer à la façon directe et même « sauvage » qui fut la mienne. Ce qu’il y a d’intéressant dans la pensée, c’est quand elle finit par ne plus appartenir à son auteur. Alors peuvent circuler les idées communes et avec elles une histoire de la vie à plusieurs redevient possible contre ce que Arendt nommait justement « la malédiction de la vie à plusieurs ». Dans ma fiction, seuls les derniers chapitres sont, pour ainsi dire, arendtiens dans la mesure où ils suggèrent une relève possible face à l’essoufflement de Benjamin qui culmine dans son suicide. Je ne veux pas dire par là que la philosophie d’Arendt « dépasse » celle de Benjamin, cela n’aurait aucun sens. Je suggère davantage que la possibilité de refaire monde commun depuis la reconnaissance de sa natalité comme mortalité (Arendt) n’a de sens que de l’intérieur de l’analyse minuscule des vies vaincues proposée par Benjamin. Ce qui m’a fasciné c’est justement cette carte des possibilités à laquelle nous parvenons lorsque nous lisons Benjamin et Arendt comme un seul auteur. La question qui était la mienne concernait également la possibilité de la pensée dans un monde qui n’en veut plus et la vitalité d’Arendt m’a alors paru indissociable de la précarité de Benjamin. C’est là naturellement construire une fiction mais qu’est-ce que la philosophie si ce n’est la création raisonnée d’une fiction rassemblant de façon cohérente les fragments épars des fictions individuelles ? Que deviennent, si l’on met en avant la fragilité, la dimension conflictuelle du politique ou encore des structures de pouvoir, qui sont bien présentes à la fois chez Benjamin et Arendt ? Et une éthique fondée sur la fragilité peut-elle affronter des systèmes fondés sur la force ? Face à la fragilité, les structures de pouvoir, les rapports de force de la politique se révèlent pour ce qu’ils sont, à savoir des prises de pouvoir illégitimes des vies, des façons de disposer des existences en s’en emparant de force. Il est certain que j’interprète l’extension des pouvoirs contemporains sur le double versant de la prédation économique produite par le néolibéralisme et du brutalisme politique engendré par les néo-fascismes contemporains. Les liaisons dangereuses entre néolibéralisme et néo-fascisme me semblent, à même leurs dégradés propres, être la dimension centrale de l’organisation du pouvoir à l’échelle mondiale aujourd’hui. La conséquence de cette prise de pouvoir sur les vies (incluant les vies végétales et animales) à l’échelle planétaire est l’accaparement des ressources pour quelques-uns, la généralisation de la précarité incluant de plus en plus de vies surnuméraires, l’expérience des vies inégales, la destruction de la planète. Cette construction de la couleur « sombre » serait absolument impensable (comment accepter de vivre dans un monde qui sombre) si elle n’était précisément masquée par le récit hégémonique d’aujourd’hui qui nous persuade qu’aucun autre monde n’est possible, que le seul chemin praticable est de s’aventurer dans un tel monde. C’est ce que je nomme le symptôme TINA par référence à la phrase attribuée à Margaret Thatcher, « There Is No Alternative » (il n’y a pas d’alternative). L’éthique de la vie fragile que je suggère à la fin du livre dresse une toute autre cartographie révélant des utopies alternatives en rapport à tous les autres mondes niés et effacés par TINA. La suggestion et la description de ces autres mondes sont l’une des ressources narratives majeures pour nous afin d’entrevoir d’autres habitats, d’autres niches écologiques que les seuls espaces consacrés de la destruction contemporaine. En ce sens « le monde qui sombre » peut être lu de deux manières. D’une part, c’est bien notre monde qui s’abîme dans les flux capitalistiques et les tyrannies politiques contemporains. Mais, d’autre part, c’est également ce monde-ci qui s’use jusqu’à la corde et dévoile, par contraste, d’autres terres, d’autres mondes. Le fait de tourner son regard vers ces autres mondes est aujourd’hui essentiel. La fragilité ontologique recoupe-t-elle la précarité sociale ? Si toute vie est vulnérable, toutes ne sont pas précarisées de la même manière. Comment une éthique fondée sur la fragilité prend-elle en compte ce point ? Précisément, l’éthique de la vie fragile ne peut être qu’une éthique des vies inégales. Si nous pouvons nous accorder sur le fait que toute vie est vulnérable, c’est-à-dire littéralement (au sens étymologique) exposée à la possibilité de la blessure (« vulnus » en latin), dévoilant ce que vous nommez fragilité ontologique, il n’en reste pas moins que cette exposition à la fragilité qui est le fait même de la vulnérabilité se distribue de façon réellement variable et inégale selon les contextes économiques, politiques et sociaux qui font et défont les vies. Le rôle de la philosophie est de toujours réinscrire l’analyse de la fragilité à l’intérieur des formes du précariat afin de révéler en quoi elle est sujette à des interprétations diamétralement opposées selon qu’elle est rehaussée dans des relations de soin qui la soutiennent et la rendent viable ou au contraire rabaissée dans des relations de violence qui l’exposent à l’insécurité, aux inégalités de classe mais aussi de race et de genre, à l’incertitude de l’avenir. Le rôle de la philosophie est de s’emparer de tous ces termes, vulnérabilité, précarité, fragilité, pauvreté, pour construire la carte des contestations vitales aux hégémonies d’aujourd’hui. C’est que je suggère dans Éthique pour un monde qui sombre .   À lire également sur Nonfiction : Un entretien avec l'auteur sur un précédent livre, La solidarité des éprouvés (Payot, 2022)
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01.04.2026 à 10:00

« No, No, Nanette » : opérette des Années folles

Il fallait une audace rare — et une compréhension aiguë des formes — pour soustraire No, No, Nanette à l’image un peu convenue d’opérette légère qui lui colle à la peau depuis des décennies. Car l’ouvrage, créé en 1925 à Broadway en pleine effervescence des Années folles, n’est pas un simple divertissement aimable : il est l’un des premiers jalons du musical américain, nourri de jazz, d’insolence rythmique et d’un rapport neuf au corps et au mouvement. Sous la plume de Vincent Youmans, cette musique ne regarde pas vraiment vers le passé — elle pulse, elle avance, elle invente. C’est précisément cette modernité originelle que la production portée par Les Frivolités Parisiennes restitue avec une justesse remarquable. Ici, rien n’est restauré : tout est repensé à partir de l’élan initial de l’œuvre. La partition, débarrassée de toute mièvrerie, retrouve sa vivacité syncopée, son élégance mobile, son humour. Sous la direction musicale de Benjamin Pras, l’orchestre devient moteur dramatique : nerveux, précis, d’une souplesse jubilatoire. Le geste scénique d’Emily Wilson et Jos Houben est, lui aussi, d’une rare intelligence. Refusant tout naturalisme décoratif, ils ont opté pour une stylisation ludique où le mouvement fait décor. Les corps dessinent l’espace, les ensembles deviennent paysages, machines ou architectures éphémères. Cette écriture, d’une fluidité constante, confère au spectacle une légèreté maîtrisée, jamais gratuite. Mais la réussite serait incomplète sans une distribution capable d’habiter pleinement cet entre-deux exigeant, à la frontière du chant lyrique et du musical . Marion Préité incarne une Nanette vive, lumineuse, d’une fraîcheur jamais naïve, jouant avec finesse des codes de l’ingénue sans jamais s’y enfermer. Face à elle, Arnaud Masclet compose un Jimmy à la fois élégant et délicieusement dépassé par les situations, trouvant le ton juste entre comédie et sincérité. Autour d’eux gravite une galerie de personnages hauts en couleur, parmi lesquels Lauren Van Kempen, dans le rôle de Lucille Early, fait preuve d’une imagination pétillante et d’un sens du jeu particulièrement réjouissant. À ses côtés, Véronique Hatat, Maëva Simonnet et June Van der Esch offrent un trio de maîtresses à la fois irrésistiblement comiques et d’une redoutable précision scénique. Ronan Debois campe un Billy Early volontiers loquace et guidé par son intérêt personnel. Enfin, Loaï Rahman se distingue dans le rôle de Tom Trainor par son dynamisme et son aisance sur scène ; il forme avec Nanette un tandem crédible et attachant, particulièrement lors de l’incontournable Tea for Two , l’un des temps forts du spectacle. Mais l’accomplissement le plus éclatant de ce No, No, Nanette se trouve dans sa capacité à faire disparaître les coutures : rien ne pèse, rien ne souligne, tout semble couler de source. Et pourtant, derrière cette apparente évidence, il y a une mécanique d’une précision extrême, dans laquelle chaque geste, chaque regard, chaque inflexion musicale participe d’un équilibre délicat. L’opérette n’est pas une curiosité charmante du passé mais une œuvre fondatrice, libre, joyeusement amorale, où le plaisir du jeu et de la musique devient une forme d’élégance. Dans un monde volontiers grave, cette frivolité assumée prend des allures de manifeste.   ATHÉNÉE – Théâtre Louis-Jouvet. Du 27 mars au 5 avril 2026
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28.03.2026 à 09:00

Combattre la précarité alimentaire

L’insécurité alimentaire touche désormais plusieurs millions de Français. Définie comme l’incapacité d’accéder régulièrement à une alimentation suffisante et de qualité, elle s’est aggravée depuis la crise du covid-19. En s’appuyant sur les données les plus récentes, ce livre analyse ce phénomène dans toutes ses dimensions. Face aux besoins croissants, de nouvelles approches émergent – épiceries sociales, ateliers cuisine, circuits courts solidaires, jardins partagés – pour dépasser la logique caritative et promouvoir une démocratie alimentaire participative. Le projet de Sécurité sociale de l’alimentation vise à garantir l’accès à une alimentation saine et durable grâce à un financement collectif. Au-delà de l’enjeu nutritionnel, ces initiatives interrogent la cohésion sociale et l’efficacité des politiques publiques de lutte contre les vulnérabilités.   Christophe Fourel, économiste de formation, est membre de la Fondation pour l'écologie politique, ancien président de l'Association des lecteurs d' Alternatives Economiques . Jean-Luc Volatier, ancien adjoint au directeur de l'évaluation des risques à l'agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), en charge des études sur l'alimentation.
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26.03.2026 à 08:00

« L’infini des possibles » cinématographiques

Dans La Disparue du cinéma , la romancière, poétesse et photographe Laurence Mouillet, également rédactrice pour Arte, prend un fait divers qui bouleversa Strasbourg il y a une trentaine d’années, et le transforme en une fiction poignante – mais elle ne s’arrête pas là, et c’est justement ce qui fait tout le prix de son livre. « Claire a vingt ans », nous dit la quatrième de couverture. « Elle est étudiante et travaille dans un cinéma en fin de semaine. Un jour de mai 1995, sa collègue Sandra sur le point d’accoucher disparaît . » Cela suffirait à faire un roman policier, un thriller, un drame psychologique. Ce très bref résumé ne nous dit pas tout cependant : car, au-delà de ce noyau narratif, Laurence Mouillet nous donne surtout à découvrir à la fois sa vision du monde cinématographique et sa vision cinématographique du monde. Et cela rejaillit sur son écriture même, où elle pratique volontiers des techniques optiques comme la vue à vol d’oiseau. Un récit bien monté « J’ai compris plus tard : on ne voit une personne dans son ensemble que lorsqu’elle s’éloigne et qu’elle devient minuscule », dit l’exergue, emprunté à Alberto Giacometti. C’est nous inviter à lire ce récit nous aussi avec une certaine distance. Cette question de la distance est d’ailleurs omniprésente : distance entre le narrateur et les personnages, distance entre l’événement qui a déclenché le récit et ses conséquences (on pourrait appeler cela, tout simplement, le suspense), distance aussi entre les différentes séquences du livre. Car ce livre a tout d’un récit bien monté . Le cinéma y est partout, il y pervertit (au sens heureux du terme) tout. Par moments, le lexique est technique, mais c’est seulement pour rapprocher « une succession d’émotions à la cadence des vingt-quatre images par seconde ». Le cinéma est une boîte à fictions qui, jointe au fait divers, réveille en chacun la Shéhérazade qu’il porte en lui : « La disparition de Sandra fait parler et l’écho des voix se répercute de loin en loin. Les collègues, les familiers du cinéma, les curieux qui ont ouï dire, chacun y va de son commentaire. Les hypothèses les plus folles, les plus sordides, les plus racistes, les plus sadiques circulent. Tous les registres de l’horreur sont convoqués. » Il n’y a pas de limite au désir de raconter, au désir d’imaginer, semble nous dire l’auteure. Le tout, pour autant, ne forme pas un livre inutilement savant, que ce soit dans ses références ou dans sa structure d’ensemble. Ce qui le rend convaincant, si l’on peut dire, c’est d’abord les personnages, qui tous, principaux ou secondaires, sont attachants, voire fascinants. Claire n’arrête pas de se faire des films ; Lionel se sent mieux au cinéma que chez lui ; et puis il y a Marianne à la « coupe garçonne », Hélène la « blonde platine tendance post-punk », ou encore Jacques et Annie, qui, « très amoureux, gardent pourtant comme une distance » (on y revient) « polie l’un vis-à-vis de l’autre ». On suit les personnages dans l’intimité de leur imagination – consciente ou mécanique : « Instinctivement, Claire se met à l’affût. Son stylo esquisse des dessins automatiques. » Eux-mêmes, d’ailleurs, s’interrogent (habitués qu’ils sont à découvrir derrière les images réputées superficielles du cinéma les profondeurs de l’âme humaine) sur les raisons profondes des attitudes en apparence les plus anodines de la vie quotidienne : « Quel intérêt a-t-il à formuler cette phrase exactement comme ça ? », se demande de la sorte Claire au sujet de Lionel. Le livre, en fait, sait atteindre une forme d’évidence, et nous faire découvrir la part la moins abstraite des personnages, au moyen de techniques élaborées. Quand, par exemple, l’auteure décrit Claire qui nage, on a accès à la fois au mouvement fini, aussi limpide que l’eau où il se déploie, et à la décomposition de chaque geste, dans une superposition qui n’est pas sans faire penser à Eadweard Muybridge et à son zoopraxiscope, ou à la chronophotographie d’Étienne-Jules Marey : « Claire nage. Elle nage la brasse. Mue par le besoin impérieux de s’étirer, d’allonger ses muscles, de ressentir sa mécanique interne fonctionner, de sentir la plus petite des alvéoles de ses poumons expulser l’air vicié. L’eau effleure chaque millimètre carré de sa peau. Son corps entier est aimanté par une extrémité de la piscine, son esprit, lui, est absorbé par lui-même. Elle fait des lignes. Sur 25 mètres de long . » Et Laurence Mouilet de se saisir de cette expression, « faire des lignes », pour filer la comparaison avec l’écriture. Une comparaison d’autant plus convaincante que son écriture à elle allie, comme la nage telle que la pratique Claire, une très grande conscience des gestes qui la composent et une étonnante fluidité : « Faire des lignes. Comme avec sa machine à écrire portative reçue pour ses 10 ans. Des lignes sur papier blanc. De gauche à droite. Gling ! À la ligne. » Illusion et vérité Rien de plus logique, d’ailleurs, que cette alliance (en surface seulement contradictoire) de la technique et du « naturel » : le cinéma, en effet, est un lieu à la fois d’illusion et de vérité. La vie intérieure des personnages du roman est d’ailleurs profondément marquée par cette dualité. Loin de céder à l’évidence des images et des mots, ils doutent, ils creusent. Cela donne lieu, par endroits, à d’émouvantes professions de foi, ou à de beaux aphorismes : « Il suffirait d’affirmer cette force des mots pour établir sa propre vérité » ; « L’imposture involontaire crée une gêne ». Sans cesse, les figures que dessine Laurence Mouillet naviguent entre présence et absence – et l’on remarque alors aussi la prégnance de l’imaginaire photographique dans ce récit de l’évanouissement. Introuvable, Sandra sature pourtant le livre comme la vie des personnages d’une présence plus incontestable que jamais : « Bizarrement, la disparition inexpliquée de Sandra la rend plus présente dans l’existence de Claire. » On songe inévitablement à l’ombre qui fait ressortir la lumière, au noir qui met le blanc en valeur, dans une dialectique obsédante qui, bientôt, provoque une sorte de tournis fantastique : « Cependant, la mémoire a commencé son travail de sape : le visage vivant de Sandra se fixe maintenant avec l’expression de la dernière photo imprimée dans le journal. Souriante, la tête légèrement baissée, une mèche sombre tombant sur son visage. […] Claire s’est habituée à cette absence comme on s’habitue au mystère. Une fois établi, ancré dans les profondeurs, farouche, il demeure tapi pour rejaillir de temps en temps à travers le tissu des rêves, la nuit ; dans les ombres entre chien et loup ; et dans les sursauts à tout moment . » Les vertiges libérateurs de l’art Et l’on comprend ainsi que, décidément, au-delà du fait divers tragique qui fournit au récit son stimulus initial, ce que nous raconte Laurence Mouillet, c’est l’insondable vertige de l’art. Vertige que la photographie et le cinéma sont particulièrement capables de susciter ; mais que la littérature n’est pas moins à même de nous faire ressentir – et Claire le sait de reste, elle à qui il faut « de gros livres dont on a du mal à ressortir, quand on en sort  ». Pour autant, La Disparue du cinéma n’est pas un récit de l’enfermement dans la chambre ou la salle obscure, ni dans le labyrinthe de la bibliothèque. Car, en fin de compte, l’art – que ce soit celui des images visuelles ou celui des images verbales – se révèle libérateur. Claire, ainsi, déménage à Berlin, où elle se promène « le Minolta de son père accroché à son cou » : « Elle photographie. Ici une perspective à contre-jour, là des passants, un visage, la pluie qui tombe, des reflets dans une vitrine, les nuages, un détail. » Et, dans la capitale allemande « réunifiée », en une « matinée blanche comme une feuille de papier » (ce sont les derniers mots du récit), elle fait alors l’expérience de l’autre grand pouvoir de l’art, qui ne nous ensorcèle pas seulement, mais nous délivre aussi, et nous invite à explorer, selon une formule-clé du livre, « l’infini des possibles ».
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22.03.2026 à 09:00

Poulenc et Escaich au Théâtre des Champs-Élysées

Au Théâtre des Champs-Élysées, la soirée réunissant La Voix humaine de Francis Poulenc et Point d’orgue de Thierry Escaich offre un diptyque d’une rare intelligence dramaturgique. Conçu comme un jeu de miroirs entre deux époques et deux écritures musicales, le spectacle imagine la prolongation du célèbre monologue conçu par Jean Cocteau : après la solitude déchirante de la femme abandonnée, la scène s’ouvre à une confrontation à trois, comme si la musique elle-même cherchait autant à prolonger qu’à réparer la fracture du couple. La première partie, portée par la partition de Poulenc, reste un moment de théâtre musical d’une intensité insoutenable. Dans cet opéra en un acte, une femme tente de maintenir un lien fragile avec l’homme qui la quitte, suspendue à un téléphone devenu l’instrument d’une tragédie intime. La musique se plie aux inflexions de la parole, tantôt délicate, tantôt hargneuse, exposant toutes les nuances de la détresse d’un amour obstiné. La seconde partie, Point d’orgue , mise en musique par Escaich d’un texte d’Olivier Py, se présente comme la résonance contemporaine de ce cri solitaire. Le monologue s’y mue en affrontement : la voix masculine, longtemps absente, fait enfin irruption, transformant la scène en lieu de dévoilement et de vérité. Py a adopté la métrique du dodécasyllabe, et l’oreille, attentive à ces quasi-alexandrins, perçoit immédiatement la pulsation. Il en naît un effet saisissant, comme si surgissait, à travers cette écriture tendue, l’écho inattendu d’un Péguy traversé par une énergie pasolinienne… La mise en scène d’Olivier Py accompagne ce passage de l’isolement au dialogue avec une grande sobriété. Elle laisse respirer la musique et le texte, tout en donnant au spectacle une cohérence dramaturgique rare : ce qui n’était qu’une voix esseulée devient peu à peu une conversation impossible. Loin de trahir l’esprit de Poulenc, Escaich prolonge l’émotion initiale grâce à une écriture orchestrale dense et lumineuse, où l’échange entre les trois protagonistes prend une dimension presque métaphysique. L’écriture est foisonnante, faite d’éléments hétérogènes dialoguant, s’entrelaçant et se heurtant, comme pour mieux rendre la complexité des personnages. Une même chanson, placée au début et à la fin de l’œuvre, agit tel un fil conducteur et irrigue l’ensemble de l’opéra. Le compositeur a de temps à autre inséré des irruptions stylistiques inattendues — un jazz déstructuré, une évocation de tango —, tandis qu’un choral structure et nourrit plusieurs épisodes. Les contrastes d’atmosphère se trouvent intensifiés par une orchestration kaléidoscopique riche en timbres et en effets : le clavecin distille une ironie mordante, le xylophone vient idéalement ponctuer le discours, les cuivres éclatent en appels tantôt rugueux, tantôt chaloupés, tandis que les cordes s’envolent en vastes masses compactes. L’univers harmonique, majoritairement ancré dans la tonalité, s’ouvre à la tension, renouvelant sans cesse l’écoute grâce à la diversité des traitements vocaux : du récitatif à la vocalise, en passant par de courts ensembles. La distribution sert admirablement le projet. La présence scénique incandescente de Patricia Petibon donne à l’héroïne une intensité presque palpable, tandis que Jean‑Sébastien Bou et Cyrille Dubois enrichissent la seconde partie d’une puissante tension dramatique. Sous la direction d’Ariane Matiakh, l’Orchestre National de France déploie des couleurs orchestrales d’une grande finesse, passant avec naturel du lyrisme douloureux de Poulenc à la modernité expressive d’Escaich. Théâtre des Champs-Élysées. Du 9 au 17 mars 2026
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18.03.2026 à 11:00

Explorer le Maghreb : les défis d'une région en mouvement

Comprendre le Maghreb depuis la Préhistoire jusqu'à nos jours s'avère être une tâche complexe. En effet, les frontières sont récentes, et malgré une langue et une histoire communes, la région n'apparaît pas forcément comme un espace homogène. La géographe Anne-Adélaïde Lascaux et l'historien Benjamin Badier proposent un atlas pour saisir toute la complexité du Maghreb.    Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur vos parcours de recherche respectifs et préciser les principaux objets et terrains qui structurent vos travaux ? Anne Lascaux : Je suis géographe, spécialiste des migrations, avec comme terrains de recherche les espaces ruraux, en France et au Maroc. Ma thèse s’est intéressée aux trajectoires entrepreneuriales d’anciens ouvriers agricoles marocains en Provence. Mes travaux de recherche actuels portent sur l’autonomisation des travailleurs agricoles dans le système de la migration temporaire sur plusieurs générations, avec une focale sur la région de Meknès. Benjamin Badier : Je suis pour ma part historien, spécialiste de l’histoire du Maghreb contemporain. Ma thèse portait sur la monarchie marocaine durant la colonisation et la décolonisation, à travers la figure du roi Mohammed V. Mes recherches portent actuellement sur une histoire croisée des décolonisations marocaine et tunisienne dans leur contexte maghrébin. Notre atlas associe donc une géographe et un historien. Cela explique que sa première partie soit consacrée à l’histoire longue du Maghreb, de la Préhistoire aux décolonisations. Les trois parties suivantes proposent une approche des sociétés maghrébines contemporaines par les sciences sociales (science politique, géographie, sociologie, anthropologie). On retrouve ainsi des thèmes phares comme les mobilisations politiques, les migrations, le travail, les rapports de genre ou encore les cultures populaires. Nous nous sommes répartis les thématiques selon nos spécialités et appétences, mais l’ensemble de l’ouvrage a été conçu par une collaboration constante entre nous, ainsi qu’avec le cartographe Guillaume Balavoine. Étant tous les deux à la fois chercheurs et enseignants, nous avions constaté un manque de supports pédagogiques concernant cette région du monde. Alors que les cours à l’université concernant les Suds, la Méditerranée ou encore les mondes musulmans ne sont pas rares, les manuels disponibles étaient souvent anciens ou incomplets et il était difficile de trouver des cartes sur la région. Nous avons voulu actualiser les données disponibles et présenter un panorama de cette région encore trop mal connue et mal comprise, afin de donner envie aux étudiants et aux collègues, mais aussi au grand public, de la découvrir au-delà du fait colonial et des clichés orientalistes.   Votre atlas interroge la définition même du Maghreb comme espace géographique et historique. Comment avez-vous arbitré entre les différentes définitions possibles ? Pourquoi avoir retenu cette délimitation du Maghreb, qui inclut la Libye et la Mauritanie ? Nous ne voulions pas considérer le « Maghreb » comme une évidence. Cette région a été définie et désignée de multiples manières. L’expression « Afrique du Nord » est encore courante ; elle présente l’intérêt de nommer la région par sa position continentale, mais elle conserve en France une connotation coloniale — d’autant que la Libye et l’Égypte n’y sont pas intégrées la plupart du temps. Une autre désignation possible, bien plus rare, est celle de « Tamazgha », le territoire des Amazighs, qui est utilisée par les militants berbères. Découper et nommer un territoire est donc toujours un acte politique. En ce qui nous concerne, nous avons retenu l’expression de « Maghreb », car il s’agit de la dénomination la plus courante aujourd’hui. Si le mot provient de l’arabe médiéval, il faut attendre la deuxième moitié du XX e siècle pour qu’il s’impose en arabe moderne ( al-maghrib al-‘arbi ) et en français. Dans cette dernière langue, le Maghreb est couramment compris comme l’ensemble formé par le Maroc (avec ou sans le Sahara occidental), l’Algérie et la Tunisie, soit les trois territoires anciennement colonisés par la France. Il existe une définition plus large, le « Grand Maghreb », qui inclut la Mauritanie et la Libye, au nom d’une unité historique, d’identités partagées (berbérité, arabité, islamité) et d’évolutions sociologiques proches, même si chacun de ces critères peut être débattu. Tout au long de l’atlas, à travers les cartes, nous discutons les limites du Maghreb, qui ne se cantonnent pas forcément aux frontières étatiques. La Libye, par exemple, apparaît tantôt comme aux confins du Maghreb, tantôt comme un espace de transition entre cette région et l’Égypte, tournée vers le Moyen-Orient. Pour toutes ces raisons, nous avons opté pour une définition ouverte et variable du Maghreb, adaptée à notre fil rouge, qui est l’intégration de la région à l’échelle globale. Nous avons travaillé avec une définition et des limites souples, et nous avons traité, selon les thématiques, aussi bien du Maghreb à trois États que du Maghreb à cinq. Nous voulions sortir du cliché d’une région isolée, pour la penser au contraire dans ses liens avec d’autres espaces, comme le Moyen-Orient (puisque maghrib signifie en arabe « ce qui est à l’ouest », relativement au machriq ), la Méditerranée, ou encore le reste du continent africain. Plutôt que de l’analyser comme un espace clos, cette approche nous a conduit à appréhender le Maghreb comme la superposition des différentes aires géographiques auxquelles il peut être rattaché. Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la réalisation de l’atlas ? Avez-vous adopté des démarches innovantes et intégré des sources inédites ? Nous avons été confrontés dès le départ à plusieurs difficultés. L’une d’entre elles tient à la littérature scientifique existante, puisqu’il s’agit avant tout d’un ouvrage de synthèse. Il existe de nombreux spécialistes du Maghreb, dans toutes les disciplines, mais la région est moins étudiée que d’autres, comme le Moyen-Orient. Par ailleurs, certaines périodes (la colonisation) et certains territoires (les métropoles) ont bénéficié de plus d’attention, aux dépens d’autres thématiques ou régions, comme les espaces ruraux. L’atlas reflète l’état de la recherche, surtout francophone, sur le Maghreb. Il nous était impossible de couvrir l’ensemble des territoires, mais nous avons cartographié des espaces et des thématiques représentatifs de phénomènes géographiques généraux. L’accès aux données pour réaliser les cartes et les infographies a constitué une autre difficulté. Les États du Maghreb disposent dans l’ensemble d’instituts statistiques efficaces, mais dont les méthodes et les échelles de précision ne coïncident pas toujours. Si le Maroc a publié des résultats détaillés de son dernier recensement (2024), les chiffres disponibles pour l’Algérie sont souvent plus anciens. Quant à la Libye, sa situation politique depuis 2011 compromet la production de données. Nous nous sommes donc souvent rabattus sur les données produites par les institutions internationales, comme la Banque mondiale. Enfin, et il s’agit d’un reflet de la nature autoritaire des différents régimes, certaines sources comme les sondages n’existent pas, si l’on excepte les travaux de l’Arab Barometer. Cartographiquement, la principale difficulté était évidemment la question sensible du Sahara occidental. C’est l’exemple archétypique de conflit cartographique, le Maroc refusant toute représentation considérée comme « partielle » de son territoire national (à ce seul titre, l’atlas est invendable au Maroc). Plutôt que de chercher à refléter les ambitions de tel ou tel acteur, nous avons choisi de représenter une réalité géographique : le Sahara occidental est toujours contesté, son statut international reste incertain, et son territoire partagé et militarisé. Sur les cartes, la région est donc délimitée par plusieurs lignes en pointillés. Comme tous les atlas Autrement, chaque thématique est abordée dans une double page par un texte de synthèse illustré de deux à trois infographies très colorées. Certaines étaient attendues, comme la carte du Rif, le conflit au Sahara occidental ou le plan d’Alger. Parfois cependant, lorsque les sources disponibles ne nous permettaient pas d’avoir une représentation spatiale suffisamment aboutie, nous avons dû concevoir des cartes inédites, comme celle des massacres durant la guerre civile algérienne, les croquis sur la mobilité des femmes en milieu urbain ou des chansons dans le monde arabe. Nous avons aussi cherché à représenter des espaces moins attendus, comme la ville de Zouerate en Mauritanie ou l’arrière-pays rural tunisien. Nous avons cherché à diversifier le format des cartes et des infographies : graphiques, schémas, coupes transversales, modèles et cartes en anamorphoses. L’idée était d’illustrer, formellement, la diversité du Maghreb et d’en proposer de nouvelles représentations. Les transformations socioculturelles (urbanisation, jeunesse, migrations) sont centrales dans votre analyse. Quel panorama peut-on en dresser dans le Maghreb contemporain ? Quels en sont les défis ? Notre intention était de sortir des images communément associées au Maghreb. Trop souvent, les représentations sur cet espace se réduisent à des clichés orientalistes ou portent sur des préoccupations sécuritaires ayant trait à l’islam, au djihadisme, aux migrations en Méditerranée. Tous ces thèmes sont bien sûr traités dans l’atlas, mais du point de vue des sociétés maghrébines et sans y résumer la région. Nous avons ainsi voulu dresser le portrait de sociétés en mouvement, avec une attention particulière portée aux Maghrébins eux-mêmes, depuis le Maghreb et les diasporas. Loin d’être figées, les sociétés maghrébines ont beaucoup évolué ces dernières décennies, avec une accélération des évolutions au tournant des années 2000. Les jeunes générations sont le miroir de ces transformations : la majorité des habitants sont désormais urbains et la scolarisation est la norme, avec une progression considérable du nombre de diplômés du supérieur. Partout, les normes familiales ont été recomposées et le statut de la femme a évolué : l’âge du premier mariage a reculé (il avoisine les 30 ans, contre moins de 18 en 1960), le nombre d’enfants par femme a diminué (le Maroc et la Tunisie sont passés en dessous du seuil de renouvellement des générations au début des années 2020) tandis que les femmes entrent progressivement sur le marché du travail (leur taux d’activité était d’environ 30 % en 2021 contre 60 % pour les hommes). À moyen terme, la baisse de la natalité crée un risque de vieillissement de la population. Toutefois, les inégalités persistent, voire s’accroissent, entre les classes sociales, mais aussi entre les territoires. En Algérie, par exemple, seuls 13 % des revenus sont officiellement perçus par des femmes (contre 35 % à l’échelle mondiale). Les grandes villes littorales concentrent la population, la richesse et les équipements, tandis que les espaces ruraux intérieurs cumulent les difficultés d’accès aux soins, à l’éducation et aux réseaux de communication. De plus, les individus évoluent dans des cadres politiques et sociaux contraints par les autoritarismes, le manque de perspectives professionnelles, les inégalités de genre et des logiques économiques traversées à la fois par la financiarisation et l’informalité, qui représente selon l’Organisation Internationale du Travail plus de 30 % du PIB des pays. Plusieurs lignes de tensions traversent les sociétés maghrébines. Les jeunes générations manquent de perspectives et la migration des harraga , ces jeunes en situation irrégulière qui se dirigent vers l’Europe, apparaît souvent comme la seule échappatoire au chômage. Quinze ans après les « Printemps arabes », qui ont débuté en Tunisie, l’autoritarisme persiste, malgré des périodes d’ouverture et des fragilités politiques (la Libye en est le meilleur exemple), et les mouvements de revendication sont encore largement réprimés (Hirak du Rif, Hirak algérien, GenZ 212). Les questions identitaires persistent : les populations amazighes portent encore de nombreuses revendications tandis que les personnes d’origine subsaharienne sont l’objet d’un racisme anti-noir. Enfin, le Maghreb est une des régions du monde qui se réchauffe le plus vite. Vulnérables, les populations sont particulièrement exposées aux changements globaux (submersion marine, sécheresse, inondations), comme l’ont montré les sécheresses consécutives, puis les inondations qui ont frappé la région entre 2018 et 2026. Vous faites le choix, dans votre ouvrage, d’une approche centrée sur la mondialisation. En quoi peut-on la qualifier, comme dans votre sous-titre, de « contrariée » ? Nous avons choisi, dès le début de notre travail, le terme de « mondialisation contrariée », car il nous semble bien résumer les processus en cours dans les territoires du Maghreb. La mondialisation, en tant que processus pluriséculaire de mise en relation des sociétés du monde entier, est une notion fourre-tout très utilisée en géographie. Cependant, les géographes ont eu tendance à se concentrer sur certains types d’espaces, comme les grandes métropoles ou les stations touristiques, et des territoires, comme le Maghreb, peuvent apparaître plus en retrait de ces analyses. Nous souhaitions aussi déconstruire l’idée encore trop répandue du Maghreb comme un monde clos et figé. En nous intéressant à la mondialisation par ses marges, nous avons souhaité décentrer le regard sur ce phénomène. Alors qu’elle est souvent présentée comme un processus économique et linéaire arrimé aux progrès techniques, nous avons voulu en montrer une autre facette, plus intime. Si la mondialisation se fixe dans des lieux précis, bien identifiables, comme le port de Tanger Med ou les métropoles comme Tunis et Alger, elle affecte aussi, dans un versant plus discret, les individus et les familles. Par exemple, la double page sur le Sahara illustre comment l’importation de nouvelles pratiques dans le désert, comme le tourisme ou la culture intensive du palmier-dattier, ont profondément recomposé les modes de vie des populations sahariennes (sédentarisation, dégradations environnementales, dépendance aux importations). Pour illustrer les changements sociaux en cours dans le Maghreb mondialisé, nous avons proposé une analyse des territoires à toutes les échelles, du global au local, en passant par le régional, en délaissant quelque peu l’échelle nationale, bien souvent faute de données disponibles. Nous avons privilégié une entrée par thématiques, sélectionnant celles qui nous ont semblé les plus représentatives. Par exemple, la carte du couscous peut sembler reprendre un topos classique de la région. Pourtant, elle montre une facette résolument moderne et vivante du Maghreb, où la patrimonialisation est à la fois un outil de soft power mobilisé par les États pour rayonner et un vecteur de reconnaissance de pratiques quotidiennes communes. Les variantes locales des recettes mettent en lumière la circulation ancienne des savoirs, des objets et des individus dans la région. L’expression de « mondialisation contrariée » a aussi été un outil pour penser les évolutions et les lignes de tensions qui traversent les sociétés maghrébines, et qui nous semblent caractéristiques de la région. L’accès à l’éducation ne cesse de progresser, mais le chômage persiste ; les échanges avec le reste du monde n’ont jamais été aussi importants, tandis que les circulations sont de plus en plus contrôlées, surtout dans le sens Sud-Nord (le tourisme étant lui favorisé) ; les projets d’aménagement font des grandes villes des vitrines de modernité, pourtant les écarts entre les classes sociales augmentent ; l’accès à la culture s’élargit, alors que les régimes autoritaires continuent de restreindre les libertés. L’adjectif “contrariée” permet de revenir sur les discours occidentalo-centrés sur la mondialisation en montrant que celle-ci n’est pas toujours synonyme d’émergence et de multiplication des possibles dans le Sud global. Nous avons aussi parlé de mondialisation « sous conditionnalité » ou « subalterne », en reprenant les termes d’Ali Bensaâd, pour illustrer les logiques de hiérarchisation sur lesquelles repose l’insertion des territoires du Maghreb dans les chaînes de valeur mondiales et dans la diplomatie internationale, où il occupe une place de second rang, excepté en Afrique. Le Maghreb est un espace périphérique de la mondialisation, qui s’y intègre à deux vitesses : « par le haut », c’est-à-dire par les États et les investisseurs, mais aussi « par le bas », à travers des initiatives moins formelles, à hauteur d’individus. Enfin, l’ouverture du Maghreb au monde est confrontée à de nombreuses aspérités, comme la fermeture des frontières, les autoritarismes, la pauvreté, mais aussi la persistance d’un héritage colonial encore structurant, la France restant un partenaire privilégié malgré une prise de distance des États.
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15.03.2026 à 10:00

Saint-Nazaire au travail : cheminots et conducteurs de bus

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Catherine, conductrice de bus urbain, et de Sébastien, agent de la circulation à la SNCF, qui, en parcourant les axes de circulation de la région nazairienne, sont témoins de la vie quotidienne d’une cité ouvrière, de ses problème et, parfois, de ses tensions. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Avant la grève, il n’y avait pas de véritable politique de transports urbains » ( Catherine, conductrice de bus.) « Tu vois, c’est la dame qui m’emmenait à l’école quand j’étais petit » : c’est ce que j’ai entendu dernièrement dans la bouche d’un jeune homme qui montait dans mon bus avec son fils. Depuis trente ans que j’exerce ce métier, je fais un peu partie des murs. Il y a même des usagers qui m’appellent par mon prénom, surtout depuis la grève de 2004. Il faut dire que j’étais en première ligne pendant le conflit, qui a été très médiatisé. Des journalistes nous ont raconté que leur rédaction, comme lors de toutes les grèves, leur demandait d’interroger des usagers mécontents de notre arrêt de travail. Mais ils n’en trouvaient pas à Saint-Nazaire. C’était impressionnant de voir à quel point l’opinion publique était avec nous. […] Le maire considérait qu’il n’était pas très grave que les bus soient en grève. Il avait dit, en substance, que cela ne concernait qu’une population captive du bus. Sous-entendu : les jeunes, les personnes âgées, les chômeurs. Cette maladresse n’a pas plu. Mais c’était un peu vrai. Le réseau n’étant franchement pas à la hauteur d’un vrai service public, les gens ne pouvaient pas aller travailler en bus. Je me souviens qu’à l’époque, quand j’attaquais l’avenue de la République, ceux qui devaient prendre un train descendaient bien avant la gare parce que le bus était coincé dans les embouteillages. Il n’y avait pas de véritable politique des transports en 2004. La presse ayant régulièrement publié des propos négatifs sur le transport urbain, les politiques se sont trouvés au pied du mur et ont totalement repensé la question pour créer, en particulier une ligne rapide sur des voies prioritaires. [.…] Syndicalement, nous sommes également souvent en bataille avec l’employeur sur des règlements qui ne sont pas applicables mais qu’il veut absolument garder. Lorsque, notamment, une personne ne présente pas son titre de transport, nous sommes censés le lui demander deux fois, puis appeler la sécurité. Si l’on veut préserver un minimum de sérénité, cette mesure n’est pas viable, d’autant que les effets de groupe sont imprévisibles. Si, par exemple, la première personne qui monte ne me dit pas bonjour, personne ne me salue, et vice-versa. On ne peut pas non plus prédire quels effets peuvent déclencher le moindre événement, la moindre interaction entre les passagers. Il peut même y avoir des bagarres dans le bus. Lorsque ça arrive, je suis un peu pétrifiée, je ne sais pas comment ça peut dégénérer. Dernièrement, un jeune a bousculé une personne alcoolisée pour la faire tomber du bus. Quand j’ai vu cette personne allongée sur le trottoir, j’ai tout stoppé et j’ai appelé. J’ai refusé de redémarrer avant qu’elle soit prise en charge par les pompiers. Mais j’ai eu des mots avec quelques passagers qui ne voulaient pas se mettre en retard à cause d’un marginal aviné. […] [ Un bus dans le quartier de la Chesnaie. Photographie Pierre Madiot .] Avant, nous rentrions au cœur des cités. Maintenant, on reste davantage sur les grands axes, mais il y a quand même des problèmes. Par exemple, vers la Bouletterie, il y a régulièrement des jeunes à moto qui font du rodéo dans le couloir de bus. Ce n’est pas vraiment une agression, plutôt une provocation. Mais il est vrai que je circule au cœur des trafics de drogue ; je vois des jeunes faire le guet à l’entrée et à la sortie de la cité. De la « marchandise » avait même été cachée contre nos toilettes, au terminus d’une ligne. Je peux aussi assister à du trafic dans le bus… Parfois, les petites incivilités que nous subissons régulièrement peuvent dégénérer en agression. Je sais que ce n’est pas dirigé contre nous, personnellement : nous ne sommes que les représentants de l’institution. Le point de départ est souvent un problème de billetterie. C’est pour cela que, côté syndicat, nous recommandons aux conducteurs de ne pas se mettre en avant dans des rôles de contrôleurs ou d’agents de sécurité. […] Avec “hélYce”, il faut rouler ! Sur cette ligne rapide, cadencée à raison d’un passage toutes les 10 minutes, plus question d’attendre les gens aux arrêts puisque le bus suivant va arriver. Mais il y a sans cesse des problèmes à résoudre, comme des déviations ou des retards. Et il m’est plus difficile de rester zen quand je suis fatiguée. Aujourd’hui, le principal problème est la cohabitation avec les vélos et les trottinettes sur le territoire des couloirs de bus. Hier matin, à la gare, je tournais pour m’engager dans le couloir de bus quand une dame à vélo électrique m’est passée devant. Là, j’ai pilé. Avec ces grands bus qui sont plus lourds, le coup de frein est brutal. Il est arrivé qu’il y ait des blessés. Mon inquiétude, ce sont les landaus. Je prends beaucoup de jeunes femmes avec leurs nouveaux nés et je crains toujours qu’un bébé ne fasse un vol plané sur un coup de frein. Mon but, c’est de rouler dans les meilleures conditions, pour emmener les gens d’un point A à un point B, en sécurité. […] C’est un boulot qui convient à tout le monde si on est capable de s’adapter aux horaires et de supporter les gens, les remarques désobligeantes ou la froideur. C’est ce que je dis toujours aux jeunes qui entrent dans l’entreprise. Savoir apprécier aussi le salut chaleureux des habitués, le challenge d’un parcours à travers la ville, au volant d’un engin imposant. Chaque jour, je pars avec mon bus sur une des lignes de la Stran, et je n’ai personne sur le dos à me dire comment faire mon travail et comment rendre service aux passagers. C’est un travail en responsabilité. Un travail qui me plaît.   Une lutte de tous les instants pour maintenir le meilleur service ( Sébastien, cheminot.) À la SNCF, je fais partie de la catégorie des agents de circulation. […] En 2012, une fuite de gaz dans la raffinerie Total m’avait amené à déclencher l’interruption du trafic à partir de mon poste d’aiguillage de la gare de Donges. Si les trains étaient alors passés là où ils circuleront désormais, cet incident n’aurait évidemment pas présenté les mêmes risques. D’autant plus que, dans ce cas de figure, l’agent aurait hésité à actionner le bouton d’arrêt pour une simple mesure de précaution… La SNCF et Total détestent l’émotion que provoque une telle décision. Mais, que le train passe au milieu des zones sensibles ou à 800 mètres, on ne voit guère de différence en cas d’explosion catastrophique quand on connaît les risques des sites SEVESO, dont la raffinerie fait partie. [ Le TER 58041 à la gare de Donges. Photographie Cramos .] […] Quand je suis arrivé sur le bassin, en 2003, au Pouliguen, il y avait encore des vendeurs de billets en gare. À celle de Montoir on était plus d’une vingtaine de cheminots ainsi qu’à Donges. À Montoir, il y aura désormais juste une halte comme à Penhoët, avec une machine automatique pour les billets et personne pour donner le départ des trains et pour assurer la sécurité. C’est ce qu’on appelle les points d’arrêt non gérés (PANG). Pourtant, le bassin nazairien est un grand bassin ouvrier où beaucoup de personnes pourraient se rendre à leur travail par le train. […] Mais les horaires ne sont pas forcément adaptés à ceux des travailleurs et, en raison d’incidents récurrents, les retards s’accumulent. […] Ce matin, je travaillais à Montoir-de-Bretagne, au train de 8h ¼, j’ai vu 50 à 70 personnes sortir du train pour aller à Airbus. Et je sais que c’est à peu près le même nombre de passagers qui descendent à Penhoët pour se rendre aux Chantiers. Un autre contingent poursuit jusqu’à Saint-Nazaire. Ce sont des trains d’ouvriers et d’étudiants. Il y a en effet beaucoup de jeunes qui vont étudier à Saint-Nazaire ou à Nantes à partir de Savenay, voire d’un peu plus loin et même de la côte […] [ Un "aiguilleur" à la gare de Savenay. Photographie Patrice Morel .] Les voyageurs qui se rendent à Paris ou à Nantes ne prennent pas ce train matinal. Sur les 60 trains qui circulent chaque jour dans les deux sens sur la ligne Nantes-Saint-Nazaire, un peu moins d’une vingtaine s’arrêtent à Penhoët. Avant, on pouvait prendre un billet complet pour effectuer un trajet qui partait d’une petite gare comme celle de Montoir pour aller jusqu’à Paris-Montparnasse. Maintenant on ne peut plus, on est obligé de prendre un billet de TER jusqu’à Nantes puis un billet TGV de Nantes à Paris. […] Si un TGV a du retard, faire attendre le TER compromet le fonctionnement des cadencements entre les grandes agglomérations ainsi que les cadencements du réseau périurbain autour de Nantes. Arrivés au terminus les trains repartent en effet dans l’autre sens moins de 10 min après. Au moindre retard, le dispositif se grippe, sans parler des problèmes qui surviennent alors sur la voie unique entre Saint-Nazaire et le Croisic. Sur cette voie dite « banalisée », on peut mettre jusqu’à 5 trains qui ne peuvent se croiser qu’en gare de Pornichet ou de La Baule. Ou bien, on peut mettre 5 trains à la suite qui vont dans le même sens mais, au terminus, la gare n’est pas en mesure de recevoir tous ces trains sans faire des manœuvres un peu complexes. […] Actuellement, sur Saint-Nazaire et Savenay on est en train de se battre pour empêcher la fermeture des guichets de la gare de Pontchâteau. On a fait passer des communiqués de presse, on est allé voir la mairie qui a été informée de cette fermeture au mois de juin. On va organiser des permanences pour faire signer les pétitions. En un peu plus d’une semaine, nous sommes rendus à plus de 1000 signatures. […] Lors des gros mouvements de grève de 2019, avec les dockers qui bloquaient le port, les cheminots qui bloquaient les trains, presque aucune matière première ne pouvait plus passer. En 2109, lors du conflit des retraites, chez les cheminots, des camarades ont fait plus de 40 ou 50 jours de grève. Dans ces circonstances, on se retrouve tous au dépôt : un endroit où, jadis, les machines à vapeur étaient contrôlées. Il y a là un club de sport qui était géré par des syndiqués CGT. On y fait du ping-pong, de la danse, de la marche. Malheureusement, ce local est appelé à disparaître. La SNCF, propriétaire des lieux, nous a officiellement coupé les fluides même si on a encore de l’eau et de l’électricité. On était chauffés par une vieille chaudière qui a lâché, et les radiateurs électriques commencent à avoir de l’âge. À chaque rassemblement, on vient là pour discuter et passer un moment convivial. À Nantes, les cheminots disposent de la salle de la Moutonnerie qui appartient au CE. Elle se situe dans la direction de Paris près du petit pont qui passe au bout de la gare À Angers il y a la salle Marpeau. Ce sont les biens gérés par le CASI (Comité d’action sociale interentreprises). On regrettera le dépôt de Saint-Nazaire cher aussi aux retraités du rail, qui, autour d’un barbecue et de quelques verres, ont plaisir à nous rencontrer et à nous soutenir dans les luttes. Heureusement qu’on a nos retraités. Ils sont toujours là quand il y a besoin d’aider à l’intendance. Et ce sont eux qui mettent le plus d’argent dans la caisse de solidarité. Quand il faut aller à Paris, ils sont partants. Les cheminots ça reste une grande famille.    Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Catherine et de Sébastien  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .  
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12.03.2026 à 12:00

« Château de sable » : autoportrait d'un clown pédagogue

Dans une demie obscurité, un homme entre sur le plateau. Sa démarche exprime une touche de nonchalance. Son bonnet tient sur son crâne comme une chaussette partiellement enfilée. Svelte comme un cycliste, sa chemise est celle d’un arlequin qui serait devenu bourgeois-bohême : des couleurs douces, gris clair, vert clair, ocre clair. Un pantalon de toile bien coupé lui donne un air décontracté et propre. Le public l’observe sans saisir tout de suite le télescopage de ses identités, aux signes atténués : celles de l’Auguste, du clown blanc et du directeur d’école.  Photo : Ralph Louzon ©ADAGP Au diapason  Il marche donc jusqu’au centre du plateau et se saisit d’une clarinette qui l’attend là, posée bien droite sur son support. Puis il joue une belle mélodie mélancolique, dos au public, jusqu’à ce que : couac !, une note intempestive l’interrompe. Un prologue singulier qui donne le ton, faisant sonner finement un diapason clownesque. A-t-on jamais entendu, en effet, un musicien professionnel faire une fausse note ? Les fausses notes sont là certes, en embuscade, toujours. Elles ne s’entendent pas plus, toutefois, que ne se laisse percevoir un désir refoulé. Or, un couac déglingue le beau monde. Car le couac marque la proximité déniée de la vie intime avec la vie sociale, de la familiarité avec la civilité, du corps vivant avec l’esprit pensant, de l’individu pétri d’humanité avec le personnage mensonger. De ce côté, il y a beau temps que les clowns incarnent, sans s’y réduire, l’hypothèse de l’inconscient (l’une-bévue, nommément !). Madame Françoise  (Roseline Guinet) et, au fond, Franck Dinet  (Photo : Ralph Louzon ©ADAGP)   Clown, directeur d’école, professeur, père Que peut donc donner un clown à la direction d’une école de clowns ? C’est ce que ce spectacle met en récit dans la bouche de Franck Dinet, avec émotion, humour et simplicité.  On discerne ainsi deux projets au moins, qui se situent à des années lumières l’un de l’autre. Le premier, idéal mais technique, et parfois magique, consiste à préparer de jeunes clowns aux réussites de leur art. Toute une histoire que cette rencontre des élèves. Le second, terre à terre, social, réel : assumer au quotidien la conduite d’une école professionnelle. Et puis un troisième projet s’est invité à la fête : partager la vie de Roseline Guinet, élever leurs deux filles («  Papa, je sais que je serai clown, mais je n’en ai vraiment pas envie...  »).  Roseline ménage quelques entrées savoureuses de Madame Françoise , son clown à elle. Autant de couacs pour briser les élans naïvement narcissiques de Franck, qui s’est mis en tête de se raconter. Celui-ci se fait, pour le public, le Virgile d’un monde qui reste méconnu. Par exemple, lorsqu’il explique : «  Le clown, depuis l’origine, est minuté : trois minutes pendant le montage de la cage aux lions, trois minutes pendant le démontage. Trois minutes après le numéro de la trapéziste. Mais depuis que le cirque nous a mis à la porte... Réfugiés au théâtre, nous prenons notre temps. Nous respirons, nous devenons émouvants et même... Nous avons migré… intelligents…  » Ou encore cette clef : «  Le clown a affaire aux mêmes obstacles que nous, mais pour lui c'est pire. Les solutions simples, il ne les voit pas . » Franck Dinet, Roseline Guinet (Photo : Ralph Louzon ©ADAGP)   Une vie manifeste Franck Dinet est très finement habité, des pieds à la tête (jusqu’au bonnet qui la couronne), de l’art du clown. Il est de cette sorte de gens qui font de leur passion leur profession. Ils n’ont pas seulement un métier, dont ils connaissent toutes les ressources et toutes les difficultés, pour les avoir maintes fois recherchées, provoquées, éprouvées, aimées, maîtrisées, perdues. Ils professent aussi. Car toute profession, au fond, est un manifeste : faire savoir à tous qu ’ici aussi habite le dieu . D’une telle profession, il n’est donc pas étonnant que Franck Dinet ait fait, très tôt dans sa carrière, un professorat. Et le professorat d’un clown, n’est-ce pas, ça ne se trouve pas à l’université. Alors où ? D’après lui, il serait fort bien situé à la ferme . Une ferme d’élevage ou une ferme maraîchère eussent convenu en effet à ce professeur, une ferme où l’on eût consacré trois heures aux radis et aux choux de Bruxelles, précise-t-il, puis trois heures aux clowns, et ainsi de suite. Un rapprochement qui rappelle que le vivant, lui aussi, élabore les formes les plus improbables et les plus inouïes, dans sa puissance infinie et son immense fragilité. Après tout, n’est-ce pas l’agriculture intensive qui étouffe de solutions simples ? Le clown est proche de l’enfant, de la vie, de l’organique, de l’imagination. Il incarne ce qu’il nous reste de nos capacités abîmées à mener très loin des explorations gratuites et inutiles. Elles valent bien un manifeste. Photo : Ralph Louzon ©ADAGP   Château de sable Théâtre-école du Samovar 6, 7 et 8 mars 2026 Château de Sable , avec Madame Françoise, un texte de Carol Vanni interprété par Franck Dinet et Roseline Guinet. Collaboration artistique de Jean-Luc Vincent, conseil au travail vocal : Valérie Joly, écriture clarinette : Chris Martineau   A lire aussi sur Nonfiction : François Cervantes, Pièces de clowns. 1987-2013 (Les Solitaires Intempestifs, 2018), par Régis Bardon  
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08.03.2026 à 09:00

Ce que la guerre fait à la langue : entretien avec Luba Yakymtchouk

Née en 1985 dans le Donbass, la poétesse, dramaturge et scénariste ukrainienne Luba Yakymtchouk, dont l’œuvre a été traduite en vingt langues et saluée par de nombreux prix aussi bien en Ukraine qu’aux États-Unis, a publié en 2015 un recueil particulièrement marquant : Les Abricots du Donbass . Sorte de réponse poétique à l’invasion de sa région natale et à la destruction de sa maison familiale par la Russie et ses complices « séparatistes », ses poèmes disent la permanence du désir, de l’émerveillement, et même de l’esprit d’espièglerie, malgré la guerre. À l’occasion de la parution, aux éditions Des femmes, de la traduction du recueil par Iryna Dmytrychyn et Agathe Bonin, Luba Yakymtchouk a bien voulu accorder un entretien à notre contributrice Nikol Dziub. Elle nous y parle, d’abord, de ce que la guerre fait à la langue – et, inversement, de ce que la langue fait de la guerre. Elle nous y dit, aussi, sa conviction qu’un grand poète, ou une grande poétesse, est d’abord un modèle d’humanité. Enfin, évoquant sa propre expérience de la résistance à l’impérialisme aussi bien militaire que linguistique et culturel, elle nous rappelle que, si la poésie est un outil si efficace de lutte contre la cruauté, le mensonge et la désinformation, c’est parce qu’elle dresse notre oreille à distinguer, dans les discours ambiants, ce qui sonne juste de ce qui sonne faux. Réalisé en février 2026, cet entretien a été traduit de l’anglais par Augustin Voegele. Nikol Dziub : Luba Yakymtchouk, les éditions Des femmes viennent de publier la traduction en français, par Iryna Dmytrychyn et Agathe Bonin, de votre recueil de poèmes, Les Abricots du Donbass . Vous avez écrit à cette occasion une préface spécialement destinée aux lecteurs français. Cette préface porte un titre révélateur et très puissant : « La langue de la guerre ». Vous y évoquez dès l’abord la figure d’une vieille voisine qui, vers le début de la guerre dans le Donbass, en 2014, a fait un AVC qui a affecté sa faculté de parler : elle ne savait plus dire que des grossièretés. De cette histoire, vous faites (avec prudence il est vrai) une sorte de parabole du sort que la guerre fait subir à la langue, qui semble soudain «  sortie de ses gonds  » (comme eût dit Yves Bonnefoy traduisant Shakespeare). Vous évoquez d’ailleurs également, à la fin de votre préface, certains mots qui ont changé de sens ou de poids dans la langue avec la guerre. Le mot « électricité », par exemple, qui, comme les mots « air » et « eau », désignait avant la guerre une « denrée » élémentaire, dont on ne pouvait pas deviner qu’elle deviendrait subitement  un luxe. Ou encore certains mots servant à désigner métaphoriquement des pièces d’armement («  bledina  », ou « grosse pute », pour les missiles russes, « mopede », ou « cyclomoteur », pour les drones de fabrication iranienne, au bruit si reconnaissable). En bref, la guerre change la langue. Or, la poésie n’est-elle pas l’art d’enregistrer, de consigner une langue « sortie de ses gonds » ? Le poète n’est-il donc pas mieux que personne capable de comprendre ce que la guerre fait à la langue ? Luba Yakymtchouk : La guerre modifie effectivement la langue, mais il n’y a pas qu’elle qui ait cet effet. Toute catastrophe, comme tout progrès technologique, la change également. La langue telle qu’on l’utilise reflète toujours l’évolution de la réalité, tant extérieure qu’intérieure. Pour les aspects extérieurs, tout paraît à première vue (mais à première vue seulement) relativement clair : vous voyez un objet et vous le nommez. Mais pour la vie intérieure, c’est plus complexe. Prenons l’exemple de l’amour. L’amour n’existe pas en tant qu’objet naturel, mais il existe dans l’expérience humaine, et donc dans la langue. En vérité, les catastrophes ne font qu’accélérer les changements dans la langue. La guerre précipite les changements sémantiques tout comme elle précipite le vieillissement ou la destruction des villes. Les mots commencent soudain à vivre dans un système de coordonnées différent. La langue ne se brise pas, elle s’adapte. Et c’est peut-être cette capacité d’adaptation qui constitue notre plus grande raison d’espérer. La guerre de la Russie contre l’Ukraine a coïncidé dans le temps avec l’émergence de l’intelligence artificielle et s’est également accompagnée d’une accélération du progrès technologique, principalement militaire. Sur le champ de bataille, ce n’est plus le camp le plus nombreux qui l’emporte, mais celui dont l’armement est le plus sophistiqué sur le plan technologique. Tout cela modifie également la langue, y introduisant de nouveaux mots ou altérant les liens entre les mots existants. Si auparavant, pour moi, une tulipe était simplement une fleur qui poussait dans mon jardin, je sais désormais que le même mot désigne également un mortier automoteur. Les armes russes portent souvent des noms de plantes : les Russes créent des jardins d’armes. Il y a l’« Hyacinthe » et la « Pivoine », par exemple, sans oublier le drone « Gerbera », une version modifiée du « Shahed » iranien. Récemment, c’est précisément un « Gerbera » qui a frappé la maison de mes voisins, la réduisant en cendres. Auparavant, une autre frappe avait coûté la vie à un homme dans une rue voisine. Après de tels événements, les mots cessent d’être neutres. Ils commencent à vivre dans un registre différent, non plus botanique, mais militaire. Je ne peux plus regarder les tulipes dans le jardin sans me souvenir que leur nom désigne aussi une arme. Cette connaissance m’accompagne désormais. Ce lien s’est formé non pas métaphoriquement, mais littéralement, à travers la guerre. Pourtant, ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement la déformation, mais la capacité d’adaptation de la langue. D’un point de vue évolutionniste, la culture — dont la langue fait partie — est un mécanisme d’adaptation rapide. Les changements génétiques prennent des siècles ; les changements sémantiques ne prennent parfois que quelques semaines, voire une poignée de jours. Lorsque la réalité change, le sens des mots change également. Si j’écris à un ami étranger : « Je prends un bain », il peut imaginer que je flirte avec lui. Dans le contexte ukrainien, cela signifie que je suis allée me mettre à l’abri des bombardements, car la salle de bain, et en particulier la baignoire, est souvent l’endroit le plus sûr d’un appartement. La même expression, donc, mais un contexte différent. La poésie ne se contente pas d’enregistrer ce changement. Elle aide à le comprendre et à l’intégrer dans l’expérience. Elle ne documente pas une rupture, elle produit une nouvelle sensibilité. Et la sensibilité est une sorte de boussole dans un monde dangereux. La question n’est donc pas de savoir qui « comprend mieux » ce qui arrive à la langue. La question est de savoir comment la langue nous permet de survivre et de rester humains dans une réalité qui tente systématiquement de nous priver de notre humanité. Et depuis 2014, depuis le début de la guerre menée par la Russie, la langue ukrainienne et la poésie ukrainienne ont appris à faire précisément cela – à nous aider à demeurer humains. Cette expérience d’une langue brutalisée par la guerre, vous n’êtes pas, hélas, la première à la faire. On songe à tant de poètes qui ont vécu la guerre et ses avatars (la guerre civile, le totalitarisme, la répression culturelle), et qui l’ont dite. En France, il y a eu bien sûr les fameux « poètes de la Grande Guerre » (Apollinaire, Pierre Jean Jouve, Jules Romains et tant d’autres). En Ukraine, vous parlez notamment, dans votre préface, de Mykhaïl Semenko, poète futuriste ukrainien de la « renaissance exécutée » né en 1892 et mort fusillé en 1937. En tant que poétesse qui écrivez dans le contexte que l’on connaît, avez-vous le sentiment de vous inscrire dans une lignée de poètes qui ont dû écrire contre ou malgré la guerre, la censure, la haine ? Et si oui, pouvez-vous nous parler de quelques poètes qui vous ont marquée dans cette perspective ? Heureusement, je n’ai pas à écrire « malgré la censure », du moins pas dans le sens où doivent le faire les artistes qui vivent sous des régimes totalitaires. Je vis sur un territoire contrôlé par le gouvernement ukrainien et je peux dire et écrire tout ce que je juge nécessaire. Bien sûr, il existe une censure militaire, mais qui ne s’exerce que sur des questions sensibles dont dépend ma propre survie : il est interdit de diffuser des informations sur l’emplacement des équipements militaires ou des troupes. Cette restriction ne menace pas ma liberté, au contraire, elle la protège. De la même manière, l’interdiction des chaînes de télévision russes (qui constituent un instrument de censure de l’espace informationnel) dans toute l’Europe ne limite pas, mais protège plutôt la liberté des Européens contre la désinformation et la propagande. Il faut ici distinguer si la censure est défensive ou si elle sert l’agression en substituant des mensonges à la réalité. L’expérience de l’occupation en Ukraine montre que la liberté d’expression n’est pas une catégorie abstraite. Dans les villes tombées sous contrôle russe, les artistes cessent très rapidement de créer, à la fois parce qu’il leur est interdit d’être ukrainiens, d’avoir des opinions différentes de celles des autorités russes, et parce qu’ils courent un danger physique. L’auteur pour enfants Volodymyr Vakulenko a été torturé à mort dans la ville occupée d’Izioum en 2022 ; son corps a été retrouvé dans un charnier, les mains liées. L’écrivain et journaliste Stanislav Aseyev a passé deux ans dans la prison « Izolyatsia » de Donetsk, et l’artiste Serhiy Zakharov est également passé par le même camp de concentration. L’ironie est qu’« Izolyatsia » était autrefois un espace d’art contemporain. Dans un certain sens, l’artiste y est toujours « exposé », mais dans un système différent, totalitaire. Ainsi, lorsqu’il s’agit de lignée littéraire, je pense moins à un héritage esthétique qu’à une forme d’exemplarité biographique. Les auteurs qui ont écrit sous l’occupation (nazie, soviétique ou autre) nous ont laissé non seulement des textes, mais aussi des exemples de conduite. Leur expérience est une sorte de manuel de survie intellectuelle. Si vous ne savez pas quelle littérature lire pendant une guerre, il vaut la peine de se tourner vers ceux qui ont déjà été confrontés à des ruptures historiques similaires, même si, bien sûr, chaque guerre complique les scénarios précédents. La poésie comme l’art en général en Ukraine ont une longue histoire de clandestinité. Le décret de Valouev (1863) et l’oukase d’Ems (1876), par exemple, visaient à exclure la langue ukrainienne du champ du scriptible, condamnant par conséquent la littérature ukrainienne à une forme de clandestinité. On songera aussi au régime d’édition et de diffusion clandestin du samvydav , à l’époque soviétique. Vous venez de le dire, vous n’êtes pas en tant que poétesse une victime directe de la censure. Mais vous évoquez malgré tout dans votre préface l’expérience de la clandestinité que vous avez faite en tant que citoyenne, au début de la guerre dans le Donbass, quand avec d’autres « volontaires et activistes locaux », vous vous retrouviez dans des « cachettes secrètes » pour décider de plans d’action pour aider Louhansk et ses habitants. Cette expérience, qu’en avez-vous fait au moment d’écrire vos poèmes ? Vous faites allusion ici à un épisode de 2014, lorsque j’ai assisté à Louhansk à une réunion de personnes qui tentaient de résister à l’occupation russe. Il s’agissait, dans le contexte de la première invasion de l’Ukraine par la Russie au XXI e siècle, d’une tentative des habitants locaux pour préserver une ville qui perdait progressivement le contrôle d’elle-même. Je n’estime pas pour autant avoir fait partie d’un réseau clandestin — je n’ai participé qu’à une réunion de ce genre, dans une ville que l’envahisseur était en train de soumettre. Plus tard, je me suis rendue à Kyïv et j’ai apporté mon aide sur le plan informationnel : j’ai notamment essayé de trouver des moyens de faire libérer les militants locaux, qui étaient arrêtés et torturés. À l’époque, la couverture médiatique dont ils faisaient l’objet a aidé, car elle a dissuadé les occupants de les tuer. Bien sûr, cela ne fonctionnerait plus aujourd’hui. À l’époque, il ne s’agissait pas d’une expérience romantique de la clandestinité, mais d’une réponse d’urgence à la violence. En 2022, lorsque l’invasion à grande échelle a commencé, j’étais à Kyïv, et, jusqu’à la mi-mars, j’ai aidé les gens à quitter la ville tout en m’occupant des problèmes de logistique alimentaire. Plus tard, j’ai dû partir pour être avec mon fils, dont le père s’était alors engagé volontairement dans l’armée. Ma « clandestinité » a donc toujours été plus civique que littéraire. Mais une position civique ne se limite pas à la participation à des activités clandestines. Sa valeur réside dans la volonté de sauver, même s’il s’agit d’une seule personne, d’un seul animal ou même d’une seule plante. Paradoxalement, au lieu de la déshumanisation qui nous avait été prédite, nous avons assisté à une intensification de l’humanité en Ukraine. Les Ukrainiens risquent leur vie pour sauver des animaux des décombres, pour les sortir des bâtiments en feu. L’hiver, quand les températures descendent plus bas que jamais et que, les Russes détruisant nos sous-stations électriques, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour, il y a des gens pour collecter des fonds destinés à réchauffer les plantes exotiques du jardin botanique. Dans le contexte d’inflation économique et énergétique et de bombardements constants qui est le nôtre, cela semble presque absurde, car les citoyens eux-mêmes ont du mal à réunir les ressources nécessaires pour survivre à l’hiver ; pourtant, ils continuent à partager le peu qu’ils ont, dans un geste profondément éthique. Il me semble que ce changement éthique a influencé ma poésie plus que l’expérience des « réunions secrètes ». Il y a maintenant dans ma poésie plus de tendresse envers les gens qui offrent leur aide avant même qu’on ait le temps de la leur demander. Et c’est peut-être là la conséquence la moins attendue de la guerre : non pas la clandestinité, mais un seuil moral plus élevé. Pour en revenir à la question linguistique, la guerre, en Ukraine, c’est hélas aussi une guerre des langues. Au lieu que le bilinguisme, et même la polyglossie, soit une chance pour le pays, ainsi que l’auraient voulu des écrivaines comme Lessia Oukraïnka (1871-1913), les partisans d’une toute-puissance du russe en ont fait, depuis des siècles, une malédiction. Vous évoquez par exemple dans votre préface un certain Sacha, qui, paranoaïque, est persuadé que la littérature ukrainienne fait parler russe aux méchants, et ukrainien aux gentils. C’est l’occasion aussi pour vous de rappeler qu’il n’y a pas deux langues qui s’opposeraient en bloc, et que le russe qu’on parle en Ukraine (quand on n’utilise pas l’ukrainien, naturellement) n’est pas le russe qu’on parle en Russie. Comment vous situez-vous, en tant que poétesse, dans ce paysage linguistique à la fois si riche et source de tant de malentendus ? Le bilinguisme en Ukraine n’est pas « naturel » sous la forme que l’on imagine souvent, c’est-à-dire comme la coexistence harmonieuse de deux cultures. Le fait que la plupart des Ukrainiens parlent à la fois l’ukrainien et le russe est le résultat d’une longue politique coloniale. Nous sommes tous bilingues, et beaucoup parlent également une troisième langue au moins – polonais, hongrois, tatar de Crimée, allemand –, car de nombreuses minorités ont le souci de préserver leur singularité linguistique. Tout le monde en tout cas connaît l’ukrainien et le russe, et ces deux langues ont toujours coexisté dans ce que l’on pourrait appeler une relation de domination et d’abus. Pendant des siècles, l’ukrainien a été systématiquement écarté de l’éducation, de l’administration et des études supérieures. Les carrières, en particulier dans les domaines de la littérature et de l’enseignement supérieur, se construisaient en russe, et les ressources intellectuelles étaient attirées vers le centre impérial, à Moscou. L’idée n’était pas de construire une coexistence, mais au contraire d’orchestrer la disparition progressive des langues non-russes, selon une politique d’effacement. Cette politique a réussi avec la langue biélorusse et avec les langues de plus d’une centaine de minorités nationales en Russie qui sont aujourd’hui au bord de l’extinction. L’ukrainien a eu plus de chance, car, parallèlement au scénario russe, nous avons développé notre propre contre-scénario. Malgré les interdictions et la censure, il y a toujours eu parmi les Ukrainiens et parmi les peuples amis des mécènes qui finançaient la publication de livres en ukrainien et cherchaient des moyens de les imprimer hors du contrôle impérial russe ou soviétique. À l’époque soviétique, la maison d’édition ukrainienne Smoloskyp imprimait par exemple à Paris et ailleurs des livres interdits en URSS. Il faut aussi bien comprendre que, à l’époque de l’Empire russe, la poésie ukrainienne a joué non seulement un rôle esthétique, mais aussi un rôle dans la formation de l’État. En un temps où l’État ukrainien n’existait pas encore, la littérature a fortement contribué à façonner par anticipation son image, et l’imaginaire de l’indépendance nous a donné les ressources nécessaires pour préserver notre langue. L’exemple de Lessia Oukraïnka est révélateur. Elle était polyglotte, mais a consciemment choisi l’ukrainien comme langue d’écriture, alors qu’il lui aurait été bien plus facile de faire carrière en russe. Dans sa pièce La Femme du boyard , elle raconte l’histoire d’une Ukrainienne qui se rend à Moscou — et ce qu’elle raconte, ce n’est pas une simple différence entre les langues, mais bien un écart fondamental entre les codes civilisationnels. L’héroïne ne rencontre pas une autre langue, mais un autre modèle de réalité : là-bas, une femme ne peut pas assister à une conversation entre hommes, elle ne peut pas sortir sans escorte, même si elle est de haut rang. Ainsi, les discussions sur le russe et l'ukrainien révèlent l’existence de deux réalités culturelles irréductibles l’une à l’autre, et marquées par des relations très différentes entre les mots et la réalité, ainsi que par des conceptions respectives de la liberté et de l’éthique peu compatibles. Quant à l’interprétation que fait ce garçon que je cite des langues que parlent supposément les héros et les anti-héros dans la littérature ukrainienne, elle est évidemment abusive. Voir là un signe de discrimination antirusse est aussi réducteur que manipulateur. Il faut bien saisir le problème dans le contexte de l’histoire de la décolonisation de l’Ukraine. Pendant des siècles, l’ukrainien s’est vu refuser le droit d’être une langue de haute culture. Aujourd’hui, la symétrie est enfin rétablie. L’ukrainien peut être l’une des langues du modernisme, de la philosophie et de l’avant-garde. Le russe, en conséquence, cesse de signifier automatiquement le « centre » ou le style élevé. Il peut être une langue de la périphérie, de la vie quotidienne, de certains environnements sociaux — comme toute langue peut l’être dans toute société. Il existe une autre dimension tout aussi importante. L’empire façonne non seulement les territoires, mais aussi le langage « descriptif ». Il parle au nom des colonisés et apprend au monde à les voir à travers un filtre impérial. Hélas, c’est à travers ce filtre que ce Sacha lisait les textes dont il parlait. La guerre a accéléré la décolonisation du savoir, et l’expérience ukrainienne est devenue véritablement axée sur ce sujet — même si dans les médias occidentaux les écrivains russes continuent de spéculer activement sur l’avenir de la culture ukrainienne. Je leur conseillerais plutôt de réfléchir à l’avenir de la Russie, qui tente de mettre en œuvre un projet appartenant au passé plutôt que de générer de nouvelles significations, et qui glisse par conséquent vers un modèle archaïque. Je ne me positionne donc pas dans une « guerre des langues ». Je me situe dans un processus de décolonisation. Pour moi, la langue n’est pas seulement un outil de communication, mais un espace de subjectivité politique. Le multilinguisme peut être une ressource, mais seulement lorsqu’il est le résultat de la liberté plutôt que de la coercition et du traumatisme. Mon expérience personnelle joue bien sûr un rôle important dans mon point de vue sur ces questions. J’ai grandi dans une famille russophone, mais cette identité russophone était le résultat d’un traumatisme historique. Mes grands-parents ont été exilés en Sibérie ; pour survivre, ils ont dû adopter la langue de l’empire. Le changement de langue n’était pas un choix culturel, mais une stratégie de survie. Mon retour à l’ukrainien n’a pas été un geste politique, mais un acte de restauration, une forme de travail sur le traumatisme intergénérationnel. Je constate des processus similaires à travers tout le pays. Parfois, l’impulsion vient d’une recherche sur l’histoire familiale. Parfois, elle vient de l’expérience directe des bombardements, quand les gens ne veulent plus avoir quoi que ce soit de commun avec l’agresseur et sa langue. Aujourd’hui, en tout cas, la langue en Ukraine n’est pas un champ de bataille, mais un espace de restauration de la dignité. Ce que vous venez d’expliquer des « filtres » par lesquels le pouvoir impérialiste force ceux qu’il domine à voir le monde soulève bien entendu le problème de la désinformation, que vous évoquiez d’ailleurs déjà tout à l’heure à propos de la censure. Vous le dites vous-même dès l’abord dans votre préface : vous êtes tentée de faire de cette vieille femme incapable de parler autrement que par jurons une allégorie de la langue en guerre, mais, sachant au fond qu’il n’y a là qu’un symptôme médical assez classique après un AVC, vous craignez de contribuer à votre façon à la désinformation. On a presque envie de vous rassurer : la langue de vos poèmes est trop authentique pour que vous apportiez de l’eau au moulin du « fake ». D’où cette dernière question : comment expliquez-vous que la poésie, qui n’est pourtant pas un genre littéraire « factuel », puisse avoir un tel pouvoir de lutte contre le mensonge ? La poésie n’est pas une question de rapport factuel entre les mots et les choses. Elle façonne la capacité de discernement. La socialisation est un mécanisme de transmission de l’expérience, et la poésie fait partie de ce processus. Elle enseigne les nuances, l’intonation, les demi-teintes — c’est précisément pour cela qu’elle s’oppose à la propagande, qui fonctionne par simplification. En temps de guerre, la capacité à détecter le mensonge ou l’hostilité dans un mot devient une compétence de survie. Les codes culturels nous permettent d’identifier le danger plus rapidement que le raisonnement analytique. Le pouvoir de la poésie ne réside donc pas dans la « démythification du faux », mais dans le développement d’une oreille éthique. Et sans une oreille éthique, toute société devient une proie facile pour les manipulateurs.
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