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01.02.2026 à 10:00

Saint-Nazaire au travail : des éoliennes à l'horizon

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Sylvie, leader management documentation manufacturing , et Kévin opérateur, tous les deux dans l’éolien, qui, comme la construction navale, est l’objet d’un labeur industriel lourd avant de sortir des ateliers et de se tourner vers le large. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   Les éoliennes à Saint-Nazaire, ville à la mer, ville ouvrière ( Sylvie, Leader management documentation manufacturing. ) […] Le 6 avril 2020, en plein confinement, la fabrication des quatre-vingt nacelles des éoliennes du Parc du Banc de Guérande a commencé dans l’usine de Montoir, au pied du Pont de Saint-Nazaire. Lorsque l’on franchit la Loire dans le sens Saint-Brévin-Saint-Nazaire, on aperçoit très bien, sur la droite, rangées près des bâtiments de l’usine G.E., une quarantaine de ces nacelles de quatre cents tonnes qui porteront les pales et qui contiennent les générateurs ainsi que tous les instruments permettant à chaque éolienne de fonctionner de manière automatique. Le site étant trop petit, les quarante premières nacelles, terminées en octobre 2021, ont été transportées jusqu’au hub logistique du port autonome de Saint-Nazaire, à côté des tronçons des tours au sommet desquelles elles seront installées. Ces tronçons sont arrivés de Séville par cargo de même que les pales qui sont entreposées à proximité. Or, aucune de ces quarante nacelles n’aurait pu quitter le périmètre de l’usine si chacun de leurs dix-mille composants et quatre-mille références n’avaient été certifié grâce au dossier dont j’ai la responsabilité. [ Une nacelle et des tronçons de mâts. Photographie personnelle .] Le matin ou le soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de mon appartement, j’entends le ressac quand il y a de la houle. Je sens le vent. Et si je vais jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite, toute proche de chez moi, j’aperçois à l’horizon les quarante pieux qui ont déjà été implantés en mer et qui recevront les machines. Même si je suis à 100% en télétravail, j’éprouve le besoin de me rendre régulièrement sur le port, pour voir où en est le chantier d’assemblage des tours. J’aime partir de l’ancien quartier de Saint-Nazaire, qu’on appelle le « Petit Maroc ». Je longe la base sous-marine. Quand l’accès aux bassins est ouvert, je fais un petit crochet vers les quais à partir du carrefour de Méan, pour regarder les bateaux qui déchargent. Puis, à l’angle du terre-plein de Penhoët, j’entre dans le périmètre où sont intriquées usines et activités portuaires. Je passe entre les grands hangars des Chantiers de l’Atlantique dont le silence est trompeur : derrière les interminables parois de tôle, des milliers d’ouvriers s’activent ; puis les ateliers de l’usine MAN qui fabrique d’énormes moteurs diesel destinés aux bateaux et aux centrales électriques… Sur le côté, amarré au quai de Penhoët, se dresse la masse impressionnante d’un paquebot de plus de trois cents mètres, le Celebrity Beyond, qui en est au stade des finitions. Après avoir dépassé les bâtiments de logistique des chantiers navals, j’arrive à la forme Joubert, une gigantesque écluse où, il y a quelques semaines encore, le Beyond se trouvait en cale sèche. À la nuit tombante, on apercevait alors les lumières qui s’allumaient aux différents étages du navire. C’était magnifique. Tout près de la forme, quatre mâts d’éoliennes ont déjà été montés : chacun élève à 84 mètres au-dessus des quais ses trois tronçons emboités. Ils seront transportés sur le site du Banc de Guérande à partir du printemps. À côté, se trouvent les quarante nacelles alignées sur le hub comme à la parade. Je pousse jusqu’au bord de la Loire. Avec un peu de chance, je pourrai voir un cargo ou un méthanier s’avancer vers le pont et passer sous l’arc du tablier dont les pylônes rayés de rouge et de blanc se détachent sur le ciel. J’adore voir les bateaux partir. Quand j’ai habité à St Marc, à côté de la plage de Monsieur Hulot, je m’asseyais sur un banc et je regardais le ballet des navires qui arrivaient du large droit sur moi avant de prendre le virage du chenal, juste devant la plage. Et quand je venais en vacances chez mes ex-beaux-parents, j’adorais marcher dans la grande avenue qui traverse la ville. Arrivée à la mairie, il me suffisait de marcher cent mètres pour arriver sur le front de mer… Devant moi s’ouvrait l’estuaire. À l’ouest, c’était la côte vers le grand large, à l’est, le port et les chantiers navals. […] À l’heure actuelle, étant donné que j’ai terminé les dossiers des nacelles, je suis en mission sur les tours et leur assemblage. Je participe donc à l’élaboration du certificat de conformité de ces éléments qui, non seulement sont destinés à porter les nacelles mais contiennent les systèmes électriques qui relieront ces dernières à la sous-station installée au centre du parc éolien. De là, le courant produit sera acheminé jusqu’au poste à haute tension de Prinquiau, près de Saint-Nazaire, par un câble qui arrive sur la plage de la Courance, puis qui est enfoui sur près de trente kilomètres à travers la campagne. À l’autre bout de la presqu’île de Guérande, le port de pêche de la Turballe hébergera la base de maintenance à partir de laquelle une centaine de salariés veillera sur le parc éolien. [ Un navire de maintenance du parc éolien de Saint-Nazaire dans le port de La Turballe. CC Wikimedia .] Trois navires spéciaux permettront d’aborder les machines pour les inspecter ou pour intervenir sur des avaries. Quand on sait que l’usine de Montoir continuera à fabriquer des nacelles et que le hub logistique est appelé à recevoir des éléments pour de futurs parcs éoliens, on voit qu’un nouveau puzzle industriel est en train de changer le visage du territoire. […]   Manœuvrer une masse de plusieurs tonnes réclame beaucoup d’énergie et de concentration ( Kévin, opérateur chez un sous-traitant dans l’industrie éolienne du bassin nazairien. ) La journée de travail commence quand le team leader me donne une opération à faire en binôme. On ouvre alors la tablette qui contient des directives écrites et des dessins techniques. Ce sont des « gammes » qu’on doit respecter de manière précise, étape par étape. J’ai donc devant moi une grosse pièce à laquelle je vais assembler d’autres pièces en effectuant des serrages plus ou moins forts sur les vis et les boulons. Ça peut être de toute petites vis qu’il faut faire attention de ne pas abîmer, ou de plus grosses pièces sur lesquelles j’applique des serrages en force à l’aide de grosses clés ou en serrage hydraulique. Il faut faire le serrage exact, qui s’exprime en Newton-mètre (Nm), un kilo équivaut à un Nm, on peut serrer jusqu’à 1 500 Nm. Mais à la main on ne dépasse pas 700. Comme il y a des normes industrielles, ce travail réclame un petit peu de connaissances de la part de l’opérateur. Mais, grosso modo, il s’agit de dérouler un programme un peu comme on suivrait un mode d’emploi ou une notice de montage. […] Il y a énormément de règles, qui se contredisent parfois un peu. À la limite, on peut se demander si ces règles n’ont pas été faites pour qu’on puisse rejeter les fautes sur les opérateurs. C’est pourquoi nous faisons attention les uns aux autres parce que, quand tu es dans le travail, tu es tenté de faire le geste un peu dangereux qui te permet d’atteindre la vis qui est là, hors de portée… Pour être bien confortable, il faut quand même transgresser un peu pour finir ce que tu as commencé ; c’est un enjeu personnel. Et tu as tendance à prendre des risques ou à dépasser tes capacités, à aller trop loin. Alors, nous nous protégeons mutuellement : « Hé ! C’est la pause, on s’arrête ! » ou « Doucement, on prend son temps… » […] Beaucoup de collègues sont abîmés par le travail. Sur le plan physique, quand on est opérateur, on engage son corps. Si tu forces et que tu te fais mal, tu ne peux pas dire « j’arrête »… À moins d’avoir très mal, tu continues ton travail. […] Même si les accidents sont rares, je considère que risquer de détruire son corps au travail n’est pas rémunéré comme il faudrait. Le travail prend une dimension supplémentaire lorsque je dois utiliser des dispositifs de levage pour manipuler des pièces lourdes. [ Le tableau de commande d'une machine de levage". CC Wikimedia .] Quand cette pièce pèse quelques tonnes, l’opération se fait à plusieurs, parce qu’un pontier ne peut pas regarder partout à la fois. Pendant qu’un d’entre nous est à la télécommande, il faut que d’autres tiennent des cordes pour orienter la pièce, et maitrisent le ballant. L’autre jour, j’étais assisté par quelqu’un qui ne surveillait pas bien son côté. J’ai failli bousculer une pièce de quelques milliers d’euros. Sans parler de ce que mon pont transportait et qui valait des millions ! Manœuvrer cette masse qui fait plusieurs tonnes réclame donc beaucoup d’énergie et de concentration : si elle heurte quelque chose ou quelqu’un, même à trois à l’heure, ça peut faire très mal ! Lever l’ensemble. Le diriger à travers l’usine encombrée de partout, en maintenant le tout parfaitement équilibré, faire très attention, surveiller les hauteurs. Être capable de m’adapter pour, parfois, faire évoluer l’engin à l’inverse de ce qui semblerait logique. C’est peu dire que je dois réfléchir à chacune des choses que je fais. En même temps, il ne faut pas que j’aie l’air trop hésitant, sous peine que le directeur, ou d’autres, pensent que je ne maîtrise pas. […] Les gens des bureaux, sont bien conscients qu’ils ne sont pas à la meilleure place pour appréhender tout ce qui se passe, le processus – process en anglais – et ils nous sollicitent parfois. Même s’ils nous disent que nous sommes « bien placés » pour leur faire des remontées de terrain, nous ressentons alors, parfois, une sorte de « mépris de classe » quand quelque chose ne s’est pas bien passé. Leur premier réflexe, même si ce sont des personnes gentilles par ailleurs, va être de lâcher : « Ah ces opérateurs… Qu’est-ce qu’ils nous ont fait encore… ? » Dans le même temps, ils acceptent d’être interpellés et viennent parfois nous dire : « Tiens, j’ai inventé un outil, une nouvelle façon de faire. On va essayer ça ensemble… » Tout le monde se dit “bonjour”, même si parfois on ne se souvient plus des prénoms. Mais je pense que c’est particulier parce qu’on est un certain nombre à ne pas être arrivés là en tant que cancres qui ont raté l’école, mais comme des gens qui ont atterri ici après un parcours complexe. […] Il y a bientôt deux ans, je suis rentré dans cette boite en CDI parce que l’entreprise avait vraiment un grand besoin de main-d’œuvre dans cette période. Or, la main-d’œuvre qualifiée ou très qualifiée était déjà captée par les autres gros employeurs industriels du bassin d’emplois très dynamique de Saint-Nazaire. Et aujourd’hui, je me souviens avec émotion de ce job dating où la RH a lancé en brandissant mon CV : « Oui ,votre profil nous intéresse, on va vous embaucher ! » Que de chemin parcouru depuis ! *  Propos recueillis en 2021. Crédit photo (haut de page) : zegreenweb.com .   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Sylvie  et de Kévin  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Voir aussi le récit de Damien , ingénieur aux Chantiers de l’Atlantique, responsable des travaux sur la construction des sous-stations électriques des parcs éolien marins (récit paru dans le n°1 de la Chronique « Saint-Nazaire au travail » consacré aux Chantiers de l’Atlantique et paru dans son intégralité sur le site de « La Compagnie Pourquoi se lever le matin »). Le Centre de Culture Populaire  de Saint-Nazaire s’est associé à « La Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » pour poursuivre le recueil de récits de travail dans la région nazairienne.
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31.01.2026 à 09:00

Une fresque queer de l'addiction et de la résilience

Melvin Mélissa réalise un voyage artistique saisissant au cœur d’un malaise de notre modernité : l’addiction. Une foi inébranlable dans le pouvoir émancipateur de l’art parcourt cette fresque queer d’une grande force.   Nonfiction : «  Simon et moi sommes des enfants du Nord, c’est un fait, des fils de la Manche. Paris, ça a toujours été le Sud, et la Méditerranée, un cliché de carte postale   ». Une pieuvre au plafond est avant tout une géographie. En quoi l’ancrage du récit dans une petite ville des Hauts-de-France est déterminant dans le développement de la narration ? Melvin Mélissa : L’ancrage dans le Nord-Pas-de-Calais s’est imposé naturellement. Tout d’abord, parce que j’en suis originaire. Comme beaucoup de primo-romanciers, je suis parti·e de quelque chose de très proche de moi. Pas une autobiographie à proprement parler, mais une fiction nourrie de fragments personnels. J’y ai glissé ce que je connais : des lieux, des sensations, une façon de parler aussi. Je suis très attaché·e au Nord-Pas-de-Calais, et forcément, il s’est invité dans ma façon d’écrire. On m’a souvent reproché de mêler le registre littéraire, la poésie, avec une langue plus familière : de l’argot et du ch’ti. Des profs, des écrivains m’ont répété que c’était incohérent. Il fallait choisir. J’ai beaucoup lutté avec ça, avant de comprendre que je ne voulais pas écrire autrement. Je viens d’une famille d’ouvriers, et à 19 ans, j’ai quitté Berck pour aller en fac de lettres. Je ne savais plus où me mettre. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir le cul entre deux chaises. Cette tension traverse aussi le roman. Les personnages sont des artistes, et on associe souvent l’art à une forme de prestige social, que je trouve problématique. Simon et Sibylle vivent dans la précarité, ils galèrent avec la CAF et France Travail, comme beaucoup de mes collègues. Il y avait un décalage à explorer. Le mélange des registres devenait pour moi réaliste et politique. Au-delà du style, il y a dans le texte tout un jeu de miroirs, entre terre et mer, très inspiré du baroque, avec le motif de l’eau qui revient sans cesse et la métaphore de la pieuvre. Cet aller-retour entre Lille, du côté des Flandres, et le retour à Berck, près de la côte, faisait sens à tous les niveaux : narratif, symbolique et intime. Sibylle et Simon forment un couple d’artistes précaires, addictes aux drogues. L’existence marginale qu’ils mènent est totalement assumée. Pouvez-vous nous donner un aperçu général de leur vie avant qu’ils ne fassent la rencontre de Haroun ? La vie de Simon et Sibylle peut, de prime abord, sembler caricaturale ou marginale, mais elle est pour moi totalement authentique. J’ai d’ailleurs un problème avec le terme de « marginalité » : ce qu’ils vivent est la réalité de beaucoup de gens, même si elle reste peu visible. Leur précarité, leurs stratégies de survie, leur rapport au monde ne sont pas des ressorts romanesques, mais une suradaptation à un système qui ne leur laisse que peu de répit. Simon a 36 ans au début du roman. C’est un photographe au travail très fantomatique, sensuel et brutal, inspiré notamment de Nan Goldin ou d’Antoine d’Agata. Il n’arrive pas à vivre de son art et a recours au faux-monnayage pour survivre et financer sa consommation d’héroïne. Simon est un personnage morcelé : queer, artiste, issu de la « cité », marqué par de lourds traumatismes dont il n’a pas encore pleinement conscience. Il rejette toute forme de conformisme, non par posture, mais parce que les normes telles qu’elles s’imposent l’ont brisé. Sibylle a 24 ans. C’est une aquarelliste et sculptrice très sensible, extrêmement cultivée, passionnée, qui a abandonné ses études faute de s’y sentir à sa place. Elle porte également un lourd traumatisme, lié à des agressions sexuelles répétées. Leur couple, malgré la différence d’âge, est profondément bienveillant et tendre. Ensemble, ils mènent une vie bohème, mais très rude, traversée par le manque d’argent et l’impossibilité de se projeter. Ils aspirent à une forme de sérénité, mais leurs fragilités respectives rendent cet équilibre difficile à atteindre, surtout au début du récit. Sibylle a un capital culturel solide, et les appréciations bienveillantes de ses créations par son entourage (« c’est magnifique ») l’agacent grandement. Mais la fascination et l’intérêt de Haroun pour ses aquarelles ne la gênent pas. Pourquoi ? Ce qui plaît à Sibylle, dans le passage auquel vous faites référence, tient justement à l’absence de bienveillance condescendante. Lorsqu’on est artiste, l’encouragement peut être agréable, mais il n’est pas toujours utile. Se contenter de dire « c’est beau » ne fait pas avancer une œuvre. Je sais, pour ma part, que je n’aurais sans doute jamais été publié·e si les retours s’étaient limités à ça. Haroun cherche à s’approprier l’œuvre, à la comprendre, ce qui, à terme, pourrait nourrir le travail de Sibylle. C’est quelque chose que j’ai moi-même expérimenté à la sortie de mon roman : certains retours de lecteurs ou lectrices – avec qui j'étais parfois en désaccord – m’ont ouvert des pistes de réflexion très fécondes. À partir du moment où une œuvre est exposée à un public, elle ne nous appartient plus tout à fait. Il existe aussi un rapport de séduction entre les personnages. Haroun est placide, réflexif, presque en retrait, là où Simon et Sibylle sont intenses, flamboyants, excessifs. Cette opposition entre la fougue et la distance, entre l’élan et la retenue, est précisément ce qui attire Sibylle. Le polyamour que vivent Sibylle, Simon et Haroun invite le lecteur à interroger les notions de « jalousie » et de « compersion ». Peut-on dire que les rapports sexuels qu’ils vont avoir à trois proposent une idée de la sexualité et de la sensualité émancipée de toute idée de performance et d’exclusivité unilatérale ? Le polyamour n’était pas prévu au départ. À l’origine, seul Haroun devait exister. Simon est apparu en cours d’écriture, de manière assez fulgurante : il est arrivé déjà constitué, avec son histoire, sa personnalité, son addiction. Il a bouleversé le récit, et j’ai dû composer avec lui. Haroun fonctionnerait alors comme un contrepoint nécessaire à l’intensité de Simon et de Sibylle. Je ne voyais pas ces personnages poursuivre leur relation dans un schéma hétéronormé. Le couple que forment Simon et Sibylle est, malgré ses fragilités, une véritable safe place . C’est précisément cette sécurité affective qui rend possible l’ouverture, à condition que le consentement soit clair – ce qui est fondamental dans le polyamour. Il s’agit d’une tentative de réinventer le lien. Pour Sibylle comme pour Simon, cette configuration permet aussi de réparer des manques anciens. Sibylle a grandi dans un isolement profond. Elle n’a connu que Simon et ne souhaite pas l’abandonner. Simon, de son côté, n’a vécu que des relations peu durables, rarement épanouissantes. Le polyamour devient alors une manière de penser autrement l’attachement, de créer une forme de famille choisie, plus adaptée. Il y a aussi une dimension politique. Sibylle est un personnage marqué par le regard masculin, par une sexualisation précoce, par des normes patriarcales qui ont pesé sur elle et l’ont traumatisée. Le polyamour lui permet de redécouvrir sa sexualité, mais aussi de s’extraire d’une logique de possession et de performance, à la fois affective et féminine. Il ouvre une brèche : celle de relations qui ne reposent ni sur l’exclusivité contrainte ni sur la domination. Le roman pose ainsi une question centrale pour moi : comment faire famille autrement, comment aimer sans posséder. Le polyamour n’est pas une réponse universelle, mais dans ce récit, il me semblait pertinent. Vous parlez avec tendresse et lucidité des usagers de drogues, et vous avez réussi à creuser sous la sévérité du regard médical sur les personnes addictes. Voyez-vous dans le traitement sécuritaire des addictions un déni de la question sociale ? Je suis contre la loi de 1970, qui fait des usagers de drogue à la fois des malades et des délinquants. Les politiques ultra-sécuritaires et autoritaristes ne font que les exclure et les stigmatiser. Comme le souligne la sociologue Anne Coppel, le mythe du « junkie » a longtemps servi à alimenter la légende prohibitionniste : on commence par un joint et, selon ce récit simpliste, on finit forcément par vendre du crack dans la rue. C’est dangereux, et c’était important pour moi d’humaniser les usagers de drogue dans le roman. L’exemple de Trainspotting illustre parfaitement ce que je veux dire. Le livre se déroule en Écosse, sous Thatcher, avec une population ouvrière complètement délaissée, broyée socialement et économiquement. Les usagers de drogue n’avaient accès à rien. Les seringues étaient rares et coûteuses : on les réutilisait, on partageait parfois celles des voisins par nécessité. Il n’y avait jamais de volonté de s’auto-détruire ou de nuire. La pauvreté et le rejet institutionnel ont créé ces situations. L’addiction prend souvent racine dans les violences systémiques : racisme, sexisme, violences sexuelles, pauvreté, précarité, LBGTphobies, classisme. Criminaliser les usagers est non seulement injuste, mais contre-productif : on les place dans des situations d’extrême violence et on limite leur accès aux soins. En 1985, AIDES a mis en place des échanges de seringues et des maraudes pour protéger les usagers et limiter la transmission du VIH ou de l’hépatite, alors que ces pratiques étaient illégales. Les autorités n’ont commencé à les légaliser qu’une fois leur efficacité démontrée. Aujourd’hui encore, les usagers sont trop souvent considérés comme des citoyens de seconde zone. C’était très important pour moi de dresser un portrait intime et incarné qui puisse résonner avec tout le monde, même pour celles et ceux qui n’ont jamais été confrontés aux drogues. Les témoignages que j’ai recueillis, ainsi que les retours de lecteurs, montrent que l’addiction touche vraiment tout le monde. Et il ne s’agit pas seulement d’héroïne : c’est aussi la prise de Valium le soir pour réussir à dormir, ou la cocaïne que prennent certains saisonniers pour tenir la cadence, par exemple. Il est donc essentiel de rappeler que la drogue est banale et présente partout. La diaboliser ne sert à rien, mais il ne faut pas non plus lui ôter sa dangerosité. Pour moi, tout passe par le fait de remettre les usagers au centre du débat, de leur redonner la parole. J’espère que mon livre a réussi à le faire avec justesse. À travers la question de l’addiction, vous vous attaquez à la violence et à la banalisation de ses différentes formes. De quelle manière Sibylle, Simon et Haroun réussissent-ils à demeurer face aux violences qu’ils subissent ? Je pense que Sibylle, Simon et Haroun réussissent à faire face aux violences systémiques parce qu’ils parviennent à se créer une vie à leur mesure. C’est un roman sur la résilience, mais il est important de préciser que ce n’est pas uniquement leur force individuelle qui les sauve. C’est leur capacité à créer du collectif et à se soutenir mutuellement qui joue un rôle central. Les personnages dégagent beaucoup de candeur. Ils ne sont ni blasés ni fatalistes. Même si la fin du récit se voulait lumineuse et optimiste, des artistes non salariés avec un bébé dans une histoire polyamoureuse essuieront toujours des difficultés. Leur originalité et leur désir de s’affranchir des normes les placent dans un rapport critique avec elles, et non dans un rapport de supériorité. Nous vivons dans une époque qui valorise l’hyper-indépendance, la résilience personnelle, dans une logique très individualiste et capitaliste. Mais cette résilience a ses limites et la société elle-même doit changer. Au final, ce que je voulais montrer, c’est que la résilience n’est pas une vertu individuelle abstraite : elle prend sens dans le collectif, dans la solidarité, dans la capacité à se soutenir et à inventer des formes de vie alternatives. Il est possible de créer des espaces de liberté, d’authenticité et d’entraide sans nier les inégalités structurelles auxquelles nous faisons tous face. Je suis même persuadé·e que c’est une première étape pour les combattre. La question animale est fortement présente dans votre roman. D’où vient la fascination de Sibylle pour les pieuvres ? Je suis passionné·e de biologie, notamment d’entomologie et d’océanographie, et j’adore les animaux. C’est ma source d’inspiration première. La fascination de Sibylle pour les pieuvres vient aussi de la symbolique que je leur ai trouvée. J’ai vécu quelques expériences similaires à celles de mes personnages, et on me disait qu’il fallait que je sois dur·e comme un roc pour avancer. J’ai trouvé cette image monolithique et déshumanisante. À l’époque, j’étais fasciné·e par les pieuvres – je le suis toujours – et j’ai vu en elles un symbole de résilience. Elles changent de couleur, de forme, de texture, et peuvent même s’amputer volontairement d’un tentacule pour fuir un prédateur. Cette faculté, l’autotomie, se retrouve aussi chez les lézards ou les araignées. J’ai fait le parallèle avec ces animaux et me suis dit : voilà, c’est ça que je veux être. Je ne veux pas être dur·e et froid·e, je veux être un poulpe ou une petite araignée qui se régénère, qui s’adapte, qui reste vivante et flexible. C’est de cette métaphore du poulpe, capable de se régénérer, que tout est parti. Sibylle tombe enceinte et décide de garder son enfant, en dépit de la précarité sociale. Quel sens va-t-elle donner à la maternité et au « faire famille » dans un couple polyamoureux ? Je ne savais pas que Sibylle allait tomber enceinte pendant l’écriture, et ça a été très casse-gueule. Si elle avortait, et c’est son droit fondamental, il était très important pour moi de ne pas envoyer le message qu’elle le faisait parce qu’elle mène un mode de vie alternatif. Sa liberté devait rester entière, sans prétexte ni jugement. Si elle gardait l’enfant, j’avais peur qu’on m’accuse de tomber dans la facilité, de faire procréer mon personnage simplement parce que c’est une femme. Afin de prendre la bonne décision pour mon roman, il fallait que je me sente moi-même libre et détaché·e du regard des lecteurs. Sibylle est entourée et ne fera pas seule l’expérience de la parentalité : Simon et Haroun participent à cette construction. Pour Sibylle, la maternité n’est pas un accomplissement, mais elle lui offre la possibilité de créer un monde positif et ouvert sur la diversité, et de transmettre à son enfant ce qu’elle n’a pas eu : un espace de liberté et d’épanouissement. Cette dimension, bien qu’évidente, reste imprécise à la fin du livre, pour laisser la place au rêve et à la construction d’un futur ouvert. Je ne voulais pas apporter de réponse toute faite et figée, alors que l’esprit même du livre est celui de la fluidité. C’est quelque chose que je pense laisser à l’imagination et à l’appréciation du lecteur. Le mot « Survivants » revient souvent dans la bouche de vos personnages. Quelle est votre définition du verbe « survivre » ? C’est une bonne question. Je n’adhère pas à « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». Survivre, c’est aussi rester vulnérable, car c’est cette vulnérabilité qui nous garde éveillés face à la dureté du monde. Se relever après des épreuves terribles ne m’intéresse pas en soi, c’est la manière de le faire qui me fascine. Pour moi, être un survivant, c’est continuer à faire preuve d’empathie et à lutter, et ne pas se contenter de penser à soi. La survie ne s’arrête pas à notre cas personnel : elle passe par notre capacité à construire quelque chose de juste autour de nous, à rester attentif aux autres, à agir avec intégrité et lucidité.    
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30.01.2026 à 11:00

Ce que disent les votes par bureau

La crise politique actuelle et la montée de l’extrême droite incitent à scruter les votes pour tâcher d’en saisir les déterminants. L’ouvrage que viennent de publier Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, à partir des données disponibles au niveau de chaque bureau de vote, auxquelles ils associent un revenu moyen, apporte sur ce plan des éclairages importants, sur leur géographie mais aussi sur les stratégies électorales des différents partis. Nonfiction : Vous venez de faire paraitre une Nouvelle cartographie électorale de la France (Textuel, 2026). Pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles données vous utilisez, et indiquer en quoi consiste la nouveauté de cette cartographie ? Youssef Souidi, Thomas Vonderscher : La principale nouveauté de ce livre est de mettre en correspondance, pour l’ensemble de la France métropolitaine, les résultats électoraux de chaque bureau de vote avec le niveau de vie des habitants qui y résident. Cela permet de montrer, de manière très fine, comment les préférences politiques varient selon le niveau de vie, à une échelle jusqu’ici très peu exploitée. Pour cela, nous mobilisons plusieurs jeux de données produits par les administrations françaises et mis à disposition sur data.gouv.fr : les résultats électoraux de l’ensemble des scrutins nationaux entre 2017 et 2024 ; le périmètre précis de chaque bureau de vote et des données permettant d’estimer le niveau de vie moyen des ménages dans chacun de ces périmètres. À partir de là, nous classons les bureaux de vote selon leur niveau de vie, en vingt groupes, et analysons les comportements électoraux en fonction de ce classement. Il s’agit d’une approche dite « écologique » du vote, qui met en relation des caractéristiques sociales moyennes et des résultats électoraux observés à l’échelle des territoires, plutôt que des comportements individuels. Cette approche s’inscrit dans une tradition ancienne, dont l’ouvrage fondateur est le Tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried, publié en 1913. Plus récemment, Julia Cagé et Thomas Piketty ont renouvelé ce programme en privilégiant l’échelle communale dans leur Histoire du conflit politique , qui analyse le lien entre caractéristiques sociodémographiques et préférences politiques sur près de deux siècles. Notre apport est de descendre à une échelle encore plus fine, celui du bureau de vote, ce qui permet d’observer des unités socialement plus homogènes. Cela ouvre également la possibilité de cartographier de manière inédite les quartiers populaires, souvent enfermés dans des clichés ou étudiés à partir de cas très localisés. Cette approche, déjà utilisée par le géographe Jean Rivière pour analyser L’Illusion du « vote bobo »  (PUR, 2022) dans les grandes métropoles, est ici étendue à l’ensemble du territoire métropolitain — les données disponibles ne permettant pas à ce jour d’estimer le niveau de vie des bureaux de vote pour l’ensemble des DROM-COM. Précisons qu’un tel travail a été rendu possible par la grande qualité de l’appareil statistique français ainsi que par des mobilisations citoyennes qui ont permis la publication de ces données. Quels avantages ces traitements présentent-ils par rapport aux sondages électoraux auxquels nous sommes plus habitués ? Et quels sont leurs inconvénients et leurs limites ? Dès le lendemain des élections, les instituts de sondage publient des enquêtes post-électorales. Il ne s’agit pas ici d’estimer des intentions de vote mais de mettre en lien préférences politiques et caractéristiques sociodémographiques à partir de l’interrogation d’un échantillon représentatif de Français. Comme tout sondage, leurs résultats peuvent être affectés par un certain nombre de biais. D’abord, un biais de sélection : à l’heure où la plupart des enquêtes sont administrées en ligne, certaines populations — notamment les plus défavorisées — restent difficiles à atteindre, en raison de l’illectronisme. Ensuite, un biais d’auto-sélection : la participation repose sur le volontariat, et rien ne garantit que les non-répondants aient les mêmes caractéristiques que les répondants. Enfin, un biais déclaratif : les individus déclarent-ils fidèlement leur niveau de revenu ou leur vote effectif ? À l’inverse, notre approche ne repose ni sur un échantillon ni sur des déclarations individuelles, mais sur les comportements électoraux effectivement observés pour l’ensemble des électeurs inscrits, dans près de 70 000 bureaux de vote en France métropolitaine. Elle permet ainsi de lever un certain nombre de limites propres aux sondages. Toutefois, comme le rappelait le spécialiste de la quantification en sciences sociales Alain Desrosières, les données ne sont pas données, elles sont construites. C’est pourquoi, dans l’annexe technique, nous essayons d’être le plus transparents possible sur les limites de la méthode utilisée. Par exemple, nous étudions les élections de 2017 à 2024 à partir des contours des bureaux de vote définis en 2022. Or, ces périmètres peuvent être revus chaque année. L’Insee se veut néanmoins rassurante sur la question puisqu’elle relève un faible nombre de créations et de suppressions de bureau de vote sur la période récente. Plus fondamentalement, cette approche ne permet pas d’analyser le vote selon certaines caractéristiques individuelles centrales en science politique, comme l’âge ou le genre. Sur ces dimensions, les sondages restent irremplaçables. Il faut néanmoins être attentif à la manière dont les instituts tentent (ou non) de limiter les biais listés plus haut. En définitive, nous n’opposons pas données électorales et sondages. Chaque méthode a ses forces et ses limites. Sur un objet aussi central que les élections, il nous a simplement paru indispensable de proposer une approche complémentaire, à un moment où les sondages et leur mode de production font l’objet de nombreuses remises en question dans le débat public. Vos données vous permettent de comparer les électorats des différents partis, au regard notamment du niveau de vie et du lieu de résidence, et de croiser ces deux facteurs. Quels sont les principaux résultats que cette méthode met en évidence ? Effectivement, les graphiques qui ouvrent le livre sont éloquents à cet égard : les clivages sociaux continuent de structurer fortement les comportements électoraux, tant du point de vue de la participation que des choix partisans. Le premier résultat concerne l’abstention. Si elle a pu être qualifiée de relativement modérée à l’échelle nationale (autour d’un tiers des inscrits), cette moyenne masque de très fortes inégalités sociales. Dans les bureaux de vote de rang 1, c’est-à-dire les 5 % correspondant au niveau de vie le plus faible, près d’un électeur sur deux ne s’est pas rendu aux urnes. À l’autre extrémité de l’échelle sociale, dans les bureaux de rang 20, qui regroupent les 5 % les plus aisés, l’abstention est environ deux fois plus faible. Ces écarts rappellent que la participation électorale reste socialement différenciée. Une étude menée sur d’autres données par les sociologues Céline Braconnier, Baptiste Coulmont et Jean-Yves Dormagen et publiée par la Revue française de science politique constatait même un creusement des inégalités sociales de participation entre 2007 et 2017. S’agissant ensuite des choix partisans, nous mettons en évidence une forte proximité sociologique entre les électorats de la coalition présidentielle et de la droite traditionnelle. Dans les deux cas, le vote est nettement croissant avec le niveau de vie. La différence tient surtout à leur inscription territoriale : la coalition présidentielle réalise des scores relativement homogènes quel que soit le degré d’urbanité des communes, tandis que la droite traditionnelle surperforme plus nettement dans les couronnes périurbaines et la ruralité. Les cartes présentées dans l’ouvrage montrent d’ailleurs une forte concentration de ses scores dans quelques bastions, et inversement, une quasi-disparition dans de larges portions du territoire. Le NFP arrive quant à lui en tête des préférences exprimées dans les bureaux de vote au niveau de vie le plus faible, mais son score diminue assez rapidement à mesure que l’on progresse dans l’échelle des niveaux de vie, avant de se redresser légèrement dans les bureaux les plus aisés. Géographiquement, il surperforme nettement dans les cœurs d’agglomération et les couronnes urbaines. Dans les quartiers populaires, son score en pourcentage des suffrages exprimés est particulièrement élevé, frôlant la moitié des votes. Toutefois, compte tenu des niveaux d’abstention très élevés dans ces territoires, cette performance ne se traduit pas par une surreprésentation nette, en pourcentage des inscrits, par rapport aux territoires les plus urbanisés pris dans leur ensemble. Enfin, l’alliance d’extrême droite a réalisé ses moins bons scores dans les bureaux situés aux extrémités de l’échelle des niveaux de vie. Elle a en revanche pris la tête dans l’ensemble des bureaux au niveau de vie intermédiaire, ceux de rang 2 à 19. D’où une forme de toupie, avec un maximum dans les catégories intermédiaires et des scores plus modestes aux deux extrémités de l’échelle sociale, qui rappelle l’image mobilisée par le sociologue Henri Mendras à la fin des années 1980 pour illustrer sa thèse de « moyennisation » de la société française. Son implantation géographique apparaît comme le négatif de celle du NFP : le RN et ses alliés obtiennent des scores plus élevés dans les couronnes périurbaines et les communes rurales que dans les centres d’agglomération et leur couronne urbaine. Mais à travers nos cartes, nous insistons aussi sur la complexité du paysage politique : les couronnes périurbaines de l’Ouest de la France votent moins pour l’extrême droite que de nombreuses communes-centre du Nord ou du Sud-Est. Les électorats des différents partis qui composent le Nouveau Front populaire se distinguent fortement, montrez-vous, et leurs réservoirs de voix les plus prometteurs sont a priori très différents, ce qui pourrait expliquer des stratégies différentes... Pour étudier les électorats des différentes formations de gauche, nous nous sommes tournés vers les élections européennes. L’avantage est que la question du vote utile y paraît a priori moins prégnante que lors de l’élection présidentielle. L’inconvénient est que ces élections sont moins mobilisatrices que l’élection présidentielle, en particulier dans les catégories sociales les plus défavorisées. Cette limite en tête, l’étude de la structure de ces différents électorats n’en reste pas moins riche d’enseignements. En 2024, la liste PS-Place Publique menée par Raphaël Glucksmann rassemble 7 % des inscrits, mais atteint son plancher dans les bureaux de vote au niveau de vie le plus faible (3 %) et son plafond dans ceux au niveau de vie le plus aisé (11 %). La structure du vote pour la liste Les Écologistes portée par Marie Toussaint est similaire (de 1 % à 5 % des inscrits, pour une moyenne de 3 %). Le constat est inverse pour la liste LFI menée par Manon Aubry. Son score passe de 11 % des inscrits dans les bureaux de rang 1 à 5 % dans ceux de rang 20. Si l’on croise dimensions sociales et géographiques pour les deux forces majeures de la gauche, on constate que LFI a fait ses meilleurs scores dans les bureaux de vote les plus pauvres des couronnes urbaines. Dans les bureaux situés en couronne périurbaine et dans la ruralité, ses scores sont généralement faibles, sauf dans les bureaux les plus précaires. Le PS-PP enregistre quant à lui ses meilleurs scores dans les bureaux les plus riches des cœurs d’agglomérations, mais peine à atteindre des scores conséquents dans les bureaux les plus favorisés des territoires périurbains et ruraux. Dans leur Histoire du conflit politique , Julia Cagé et Thomas Piketty considèrent que c’est l’alliance entre classes populaires urbaines et rurales qui permet à la gauche d’arriver au pouvoir. LFI semble privilégier une stratégie différente en concentrant ses efforts sur la jeunesse et les quartiers populaires. De fait, nous montrons que la liste de Manon Aubry a recueilli les suffrages d’un tiers des électeurs qui se sont déplacés dans les quartiers populaires. Cependant, nous rappelons dans le chapitre sur l’abstention que la participation y est de manière structurelle beaucoup plus faible que la moyenne nationale : transformer ce potentiel en voix supplémentaires impliquerait donc certainement un investissement politique et organisationnel considérable pour mobiliser des électeurs durablement éloignés des urnes. Quant au PS et aux Écologistes, la structure de leur électorat présente des similitudes avec celle de la coalition présidentielle, à savoir un vote croissant avec le niveau de vie : la tentation pourrait alors être de convaincre une partie des déçus du macronisme pour consolider leur place dans le paysage politique. Vous vous livrez également à une analyse détaillée des reports de voix entre les deux tours des élections législatives en 2024, en les comparant à 2022. En quoi cette analyse permet-elle de souligner l’efficacité du front républicain en 2024 ? À l’issue de la séquence électorale de 2022, de nombreux éditorialistes, mais aussi chercheurs en sciences politiques, annonçaient la mort du front républicain. À bien regarder les reports de voix de cette élection, il y avait de quoi le croire : dans les duels NUPES/RN ou coalition présidentielle/RN, les candidats faisaient à peu près jeu égal au 2 nd tour. En 2024, dans un tout autre contexte et après un 1 er tour laissant augurer une majorité de l’alliance d’extrême droite à l’Assemblée nationale, de nombreux désistements ont lieu. Ils permettent de transformer 150 triangulaires en duels face au RN et alliés. Et les électeurs ont suivi : les candidats de gauche progressent en moyenne deux fois plus que ceux de l’extrême droite entre les deux tours, de 21 à 32 % contre 25 à 30 %. Pour la coalition présidentielle et la droite traditionnelle, la progression en points de pourcentage entre les deux tours est cinq fois plus importante que celle de l’extrême droite, faisant de ces deux camps les principaux bénéficiaires du report des voix. La suite est connue : le NFP est le premier bloc en termes de sièges obtenus (178), suivi de la coalition présidentielle (156), du RN et alliés (142) et de LR (39). Ce retour du front républicain est-il une résurrection ou une réminiscence ? Nous n’en savons rien, mais ces données incitent à la prudence quant aux prédictions. Ce type d’analyses intéresse vraisemblablement au plus haut point les spécialistes de la carte électorale des différents partis. Quels enseignements cela permet-il de tirer concernant les stratégies ciblées que ces partis pourraient être tentés de mettre en œuvre ? Nous avons voulu vérifier la validité de la notion de swing circos qu’on a vu fleurir ces dernières années, c’est-à-dire de circonscriptions clés dans lesquelles le résultat est indécis et qui pourraient donc changer le résultat à l’échelle nationale. Pour cela, nous avons regardé plusieurs paramètres : combien de circonscriptions sont-elles emportées avec moins de 1 000 voix d’écart et sont-elles les mêmes à chaque élection ? Combien ont basculé d’un camp à un autre entre deux législatives et quelles sont leurs caractéristiques ? Quelle proportion d’électeurs ont voté, dans chaque circonscription, pour chaque camp, à l’élection présidentielle précédente et aux législatives ? La première question nous a menés à une impasse : alors que 96 circonscriptions se sont jouées à moins de 1 000 voix en 2022, elles ne sont plus que 46 deux ans plus tard. Non seulement cela représente moins d’un dixième de l’Assemblée nationale, mais seules quatre circonscriptions ont été serrées sur plusieurs législatives d’affilée. Et, d’une élection à l’autre, une circonscription qui a été serrée peut être emportée au premier tour ! Si les états-majors des partis politiques ne peuvent pas beaucoup se fier aux circonscriptions serrées, ils peuvent en revanche observer quelles sont celles qui ont basculé, c’est-à-dire qui ont changé de couleur politique. Nous synthétisons ces bascules dans des cartes et analysons les caractéristiques des territoires, ainsi que la mobilisation des différents électorats. Prenons, par exemple, les 57 circonscriptions passant de la coalition présidentielle à l’extrême droite en 2022. Elles se distinguent par leur géographie, se situant quasiment toutes sur le pourtour méditerranéen ainsi que dans un quart nord-est qui se prolonge jusqu’à l’Eure. Comme celles passées à gauche, elles présentent un taux de pauvreté supérieur à la moyenne nationale. Cependant, elles s’en distinguent par la faible part d’habitants domiciliés dans une commune-centre ou une couronne urbaine ainsi que par le taux de logement individuel élevé relativement à la moyenne nationale. L’extrême droite dominait déjà l’élection présidentielle de 2017 dans ces territoires. Toutefois, une mobilisation exceptionnelle des électeurs en soutien d’Emmanuel Macron combinée à un retrait des isoloirs des électeurs frontistes n’a laissé que peu de chances aux représentants de l’extrême droite lors du scrutin législatif. Cinq ans plus tard, on constate cette fois un renversement des rapports de force entre le candidat macroniste et le candidat frontiste : le RN augmente sa capacité à convertir ses voix à l’élection présidentielle en votes aux élections législatives (54 % en 2022 contre 40 % cinq ans plus tôt), alors que celle du camp macroniste recule nettement (respectivement 65 % et 98 %). En présentant le détail des résultats dans le livre à travers des cartes et des infographies, nous espérons qu’ils seront instructifs non seulement pour les spécialistes de la carte électorale, mais plus largement pour tout citoyen s’interrogeant sur l’avenir politique de notre pays. Pour finir, vous vous livrez à un exercice de projection de la composition de l’Assemblée dans le cadre d’un passage à un scrutin à la proportionnelle, en testant différentes options. Quels sont les principaux résultats qui en ressortent ? Ce qui nous a le plus frappés en travaillant sur ce chapitre d’ouverture, c’est l’ampleur des écarts que peut produire la projection d’un autre mode de scrutin à partir d’une même répartition des voix. À résultats électoraux constants, le nombre de sièges obtenus peut varier très fortement selon que l’on retient le scrutin majoritaire à deux tours ou différentes formes de proportionnelle. Les graphiques que nous présentons rendent ces écarts particulièrement visibles. L’exemple le plus emblématique est celui de la coalition présidentielle en 2017. Avec le soutien d’environ un inscrit sur six, elle obtient 350 sièges grâce au scrutin majoritaire à deux tours. Nous avons simulé ce qu’aurait donné cette même élection si un scrutin proportionnel similaire à celui utilisé en 1986 avait été en vigueur, avec des listes départementales et un contingent de députés par département proportionnel à la population. Dans ce cas, la coalition présidentielle aurait perdu 101 sièges et, surtout, la majorité absolue. En restant certes en tête, elle aurait même perdu près de 140 sièges si la proportionnelle avait été appliquée à une échelle régionale ou nationale. À l’inverse, les partis de gauche, très marginalisés à l’Assemblée à l’issue des législatives de 2017, auraient obtenu plusieurs dizaines de sièges supplémentaires avec un mode de scrutin proportionnel. Cela aurait profondément modifié le cours de la vie politique, non seulement en renforçant leur poids dans les votes au Palais Bourbon, mais aussi parce que le financement des partis et l’accès aux médias dépendent en partie du nombre de députés. Même si, dans un contexte de tripolarisation, l’obtention d’une majorité absolue devient moins probable, le scrutin majoritaire à deux tours reste une exception parmi les démocraties comparables à la France. L’ampleur de son influence sur la traduction des voix en sièges rend indispensable une réflexion sur sa pertinence.   À lire également sur Nonfiction : Un entretien avec Youssef Souidi à propos de l'ouvrage Vers la sécession scolaire ?   (Fayard, 2024).  
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28.01.2026 à 09:00

Werther à l’Opéra-Comique : une lecture sensible du drame de Massenet

La nouvelle production du Werther de Jules Massenet à l’Opéra-Comique, sous la direction musicale de Raphaël Pichon et avec la mise en scène de Ted Huffman, marque une étape significative dans la redécouverte du drame lyrique français au cœur du répertoire romantique. À l’opposé des lectures « grand opéra » qui tendent à lisser les aspérités de la partition, l’approche de Pichon avec l’ensemble Pygmalion privilégie la clarté des lignes et la nervosité expressive inhérentes à Massenet. Les choix orchestraux, inspirés de pratiques historiquement informées, révèlent non seulement la finesse des tessitures vocales mais aussi la tension dramatique constante de l’œuvre, la donnant à entendre comme une mécanique intime du désir plutôt que comme un simple écrin lyrique. Raphaël Pichon portant un soin constant aux équilibres et aux couleurs, la partition gagne en transparence et en respiration. Le choix de mise en scène de Ted Huffman séduit par sa sobriété assumée. L’espace scénique, loin des reconstitutions pittoresques, se concentre sur l’essentiel : des chaises, une table, un rectangle de lumière. Le cadre ainsi créé est à la fois arène émotionnelle et métaphore de l’enfermement social qui pèse sur les protagonistes. Cette épure dramatique accentue le vertige psychologique du héros, transformant Werther en une tragédie purement théâtrale, où chaque geste compte. La distribution impressionne par sa cohérence et son engagement. Pene Pati dans le rôle titre propose une incarnation vocale élégiaque de Werther : se voulant à l’écart d’une hystérie destructrice, son personnage se construit dans une douleur méditée, presque abstraite, qui traduit le dilemme intérieur du poète tourmenté. Adèle Charvet, en Charlotte, impose une présence scénique forte et une palette expressive étonnamment riche. Julie Roset apporte une légèreté bienvenue au rôle de Sophie, tandis que John Chest en Albert fait le choix de la lucidité psychologique plutôt que de la démonstration vocale. Ce Werther à l’Opéra-Comique n’est pas une simple reprise de l’œuvre de Massenet : c’est une lecture intellectuellement exigeante et esthétiquement cohérente, qui met en avant la dimension humaine et dramatique d’un chef-d’œuvre romantique trop souvent taxé de pathos conventionnel. La production démontre que Werther , loin d’être un « grand opéra sentimental », est une pièce de théâtre chanté intense, où l’intime et le social se heurtent et se répondent avec une force émotionnelle rare.
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26.01.2026 à 09:00

Nouri Al-Jarrah, poète de la Syrie martyrisée

La poésie de Nouri Al-Jarrah est avant tout une puissance brute. Un jaillissement lyrique et une foudre épique qui surgissent des pierres antiques pour faire revivre sa terre natale, la Syrie, ravagée par la tyrannie des Assad, les guerres fratricides et les occupations étrangères. Témoin ces vers que le poète, né à Damas en 1956, déclame depuis son exil londonien : «  Moi, Lazare le Damascène, je suis sorti par la porte du Paradis et j’ai trouvé les jardins en feu. / Dans la fumée des incendies / Et la cendre des arbres, / Sur des rives entredévorées par des hyènes tachetées, / Mon guide s’est égaré, / Et j’ai vu Darius qui avait fui la bataille allonger la chaîne persane au loup syrien aveugle […] . / Ai-je terrifié les mots et troublé le causeur / Par ce que j’ai dit en langue des signes ? / Ai-je dit ce que je n’ai jamais dit ? / Je suis Lazare qui tape à la porte de la résurrection . » 1 Un poète de l’identité ouverte Nouri Al-Jarrah décline une identité ouverte, sculptée par l’écriture et les lignes de vie qu’elle rend possibles. La personnalité de l’artiste n’est le résultat ni d’une décision étatique, ni d’un acte administratif : ce sont les cultures, au pluriel et appréhendées sur le temps long, qui ont façonné une terre donnée, en l’occurrence la Syrie, dont il est le visage et la voix. Chaque vers soufflé devient ainsi un acte de résurrection, une offensive contre l’enfermement identitaire, l’essentialisme, l’oubli et l’effacement volontaire. Après la première anthologie poétique de Nouri Al-Jarrah, récompensée par le prestigieux prix Max Jacob en 2023, la parution d’un nouveau recueil intitulé Les Tablettes orientales , dans la « Petite Bibliothèque de Sindbad » chez Actes Sud, confirme la force d’évocation qui frappait déjà le lecteur dans Le Sourire du dormeur . Rassemblant des poèmes puisés dans ses trois derniers livres – Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024), Les Derniers Jours de Zénobie en exil (2025) –, Nouri Al-Jarrah s’impose non seulement comme l’un des plus grands aèdes de notre temps, mais aussi comme un véritable peintre des mots. En effet, à la manière de Théodore Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1818-1819) ou d’Eugène Delacroix dans Scènes des massacres de Scio (1824), il saisit dans des images frappantes autant que troublantes toute la cruauté du monde. Chanter la Syrie qui suffoque Le danger n’est jamais loin dans la poésie de Nouri Al-Jarrah, et, quand Damas, « ville fétiche, captive et nuageuse », suffoque, l’élégie du poète semble vraiment le radeau au milieu du naufrage. Les vers ouvrent des portes et marchent au hasard parmi les ombres. L’esprit du vin n’enchante plus les murs de la ville, et les treilles fanées saluent les rares rescapés du naufrage. L’air des étés moribonds triomphe, le bleu du ciel tourne au blanc du linceul – mais le poète vigilant est là pour témoigner que l’homme n’est pas vaincu par tant de catastrophes : «  Le soleil descend sur les feuilles de la treille et se couche dans la maison / Me laissant, à moi l’aveugle, les sanglots de l’arbre et le gémissement des divans dans l’ombre. / Et maintenant, / Regarde autour de toi, avec moi, et ne laisse pas l’image s’échapper de ton œil qui a tout vu.  » Les séismes labourent la terre, promettant des années infertiles, les fouets d’épines se substituent aux roses, les bateaux antiques errent sur la mer de Syrie, les côtes redoublent de férocité, dévorant les acteurs d’une épopée qui abolit le temps, et hier devient aujourd’hui, dans un éternel retour des épreuves que dit, par exemple, ce poème bouleversant intitulé « L’épigramme syrienne » : «  Si tu passes devant ma tombe et que tu es, comme moi, syrien / Fuyant vers une île, / Sois mon semblable / Même si tu n’es pas arrivé / Comme moi / À bord d’un navire parti de Tyr / Des semelles en cuir de cheval aux pieds / Si une vague t’a porté et jeté / Sur ce rivage, / Syrien, / Choisis Cos plutôt qu’Athènes ou Sparte / Car elle est l’île de l’amour . » Résurrection par les vers ? Semblable à l’archer palmyrénien à qui il donne la parole dans un de ses poèmes, le poète sait que, sans doute, il a perdu d’avance, et que l’exil aura raison, non de sa voix et de son verbe, mais de lui : «  Aujourd’hui je ne montrerai pas au temple / […] Je n’ai que faire de dieux qui n’ont jamais étanché ma soif / En répondant à l’une / De mes innombrables questions. / J’ai offert un quart de siècle à ce vent mordant, / J’ai bandé les arcs pour terrasser de ma flèche ailée le Calédonien basané / Maintenant que je suis descendu de la muraille / Perclus de douleurs aux genoux / Riche de quelques drachmes qui ne m’amèneraient même pas à Londinium / Je vais blasphémer / Nuit et jour / Et que mes dieux m’entendent et meurent de rage / Puisque, même en rêve, je ne trouverai pas un bateau pour m’emmener à Banias. / Je vais probablement mourir ici et être enterré près de cette maudite muraille / Sans revoir la Syrie.  » D’une lucidité sans défaillance, le poète semble aussi pareil à cet aveugle qu’il évoque, et qui, capable de goûter le moment présent tout en ayant connaissance des malheurs à venir, respire la blancheur éclatante des cieux et adresse des mots secrets au ressac. Herbe verte, herbe jaune, au gré des saisons, le voilà qui erre innocemment dans la plaine, au milieu des ruines, entre des colonnes rehaussées de couronnes d’albâtre. Soudain, un garçon apparaît. Il semble être le seul à reconnaître la grâce tragique des yeux absents du marcheur, qui lui annonce : «  Bientôt tu grandiras et je te verrai agiter ta chemise pour me faire signe, par-delà les regards, un cri mélancolique dans la gorge tranchée, le corps juvénile troué de balles et porté par les voix sur les épaules de jeunes descendus d’une grotte montagneuse pour remplir la ville de funérailles.  » Mais, lisant la poésie de Nouri Al-Jarrah, on a envie malgré tout de penser que ce n’est pas en fin de compte l’esprit de mort qui triomphera. Ainsi, convoquant le souvenir d’Hélène de Troie, de Zénobie de Palmyre, de Barates le Palmyrénien et de Julia Domna (l’impératrice romaine d’origine syrienne et épouse de l’empereur Septime Sévère), « Les sept tablettes » qui ouvrent le livre redressent les ruines mortes, restaurant la chaleur de leurs pigments millénaires et recouvrant les mythes et les figures illustres de l’Orient hellénistique d’une chair nouvelle. Ce grâce à leur rythme incantatoire habilement rendu par la traduction fluide d’Antoine Jockey. Envisageant frontalement la brutalité de l’inévitable, la poésie de Nouri Al-Jarrah est aussi une poésie de la présence réparatrice. Elle préserve le miracle des instants les plus fragiles, par exemple quand elle nous invite à déambuler avec les jeunes Damascènes en promenade devant les portails ouverts de la ville. Ou encore quand, au détour d’un poème, un lézard aux aguets brandit sa langue pâle et menaçante. L’été est silencieux, l’animal enfle et s’étale sur le mur de calcaire jauni qui s’effrite : «  Intemporel le bleu, intemporelle l’attente, dans le bleu du soir, lorsque l’obscurité se répand et que les étoiles tombent sur les maisons / Les sanglots de la fontaine élèvent le chant dans l’air qui propage l’odeur du laurier-rose et la volupté des environs . » Oui, certes, le poète nie les dieux et la possibilité d’une transcendance. Cela n’empêche pas que chaque poème gravé sur ces Tablettes orientales exige, d’une part que justice soit faite, d’autre part que renaisse des cendres de la guerre la beauté des vergers de Damas. Notes : 1 - Le Sourire du dormeur , Sindbad/Actes Sud, 2022.
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25.01.2026 à 11:00

Le Misanthrope de Molière au Théâtre de l’Athénée

Au Théâtre de l’Athénée, Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope avec une sobriété élégante dont l’effet est d’accroître la violence feutrée du verbe de Molière. Rien ici de décoratif : l’espace, presque nu, est une arène où s’affrontent les mots, les principes et les désirs, et où chaque silence pèse autant qu’un alexandrin. Éric Elmosnino est un Alceste d’une âpreté vibrante, habité par une exigence morale qui tient autant de la noblesse que de l’autodestruction. Sa colère n’est jamais tonitruante : aiguë, elle le ronge, elle l’isole. Face à lui, la Célimène de Mélodie Richard échappe à toute caricature ; vive, lucide, profondément ancrée dans le jeu social, elle incarne moins la frivolité que l’intelligence du monde tel qu’il est. Leur affrontement amoureux devient ainsi le cœur battant du spectacle : non une querelle de caractères, mais un duel entre deux conceptions irréconciliables de la vérité. Autour d’eux, la galerie des personnages — Philinte (François Marthouret), Arsinoé (Astrid Bas), Oronte (Aurélien Recoing) — compose un chœur nuancé, révélant les multiples visages de la complaisance, de la prudence ou du ridicule. La direction d’acteurs, d’une précision remarquable, rend aux vers leur clarté et leur tranchant, sans jamais les figer dans l’académisme. Lavaudant ne cherche ni à absoudre Alceste ni à le condamner. Il expose, avec une rigueur cruelle, l’impasse où conduit l’absolu lorsqu’il refuse toute compromission humaine. Ce Misanthrope ne fait pas rire à distance : il inquiète, il interroge, et laisse le spectateur face à une question toujours brûlante — peut-on aimer le monde sans s’y perdre, ou le fuir sans se perdre soi-même ?   Le Misanthrope , de Molière Mis en scène par Georges Lavaudant Théâtre de l’Athénée. Du 14 au 25 janvier 2026
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24.01.2026 à 10:00

Une dystopie cognitive devenue réalité

Avec Mania – paru aux États-Unis en 2024 et traduit en français (par Catherine Gibert) sous le titre Hystérie collective — Lionel Shriver livre une dystopie grinçante qu’elle situe dans l’Amérique contemporaine (un passé très récent). Un mouvement pour la Parité mentale y impose l’idée selon laquelle toute hiérarchisation des capacités intellectuelles relèverait d’une discrimination insupportable. Le simple fait de suggérer que certains individus sont plus intelligents que d’autres devient un acte moralement répréhensible... voire criminel. Cette idéologie entraîne la disparition des notes et des examens, l’effondrement du système éducatif, l’interdiction de tout vocabulaire jugé stigmatisant, la censure d’œuvres et de productions intellectuelles susceptibles de tomber sous l’accusation de discrimination cognitive, ainsi que la mise en place d’une administration chargée de réprimer les comportements déviants et de traiter les dénonciations. À ces effets s’ajoutent la baisse dramatique de la qualité des produits industriels et des services de santé, puis le recul de la puissance des États-Unis sur la scène internationale, au profit de la Chine et de la Russie. Ce qui était au départ une revendication égalitaire se mue ainsi en un ordre social absurde et liberticide. D’une manière davantage contre-intuitive, le sociologue Michael Young avait montré dans son essai de sociologie-fiction The Rise of Meritocracy (1958) comment un système méritocratique poussé à ses limites engendrait des situations invivables pour les non-méritants et, plus largement, pour la société dans son ensemble. Il produit une élite arrogante et cynique et un sous-prolétariat dévalorisé et humilié. À l'inverse, Shriver montre que nier toute importance au mérite ou toute différence de capacités intellectuelles ne constitue pas une meilleure solution. Une héroïne porte-voix Le récit est narré du point de vue de Pearson Converse, professeure d’université, mère de trois enfants et résistante face à l’idéologie dominante. Tandis que sa meilleure amie, la journaliste Emory, s’engage de plus en plus activement dans la défense de la Parité mentale, Pearson voit sa propre vie détruite, suite à ses prises de positions. Son personnage fonctionne clairement comme le porte-voix de l’autrice, ce qui constitue à la fois la force et la limite du roman. Force, car la colère, l’ironie et la lucidité du regard produisent des scènes d’une grande efficacité satirique. Limite, car le dispositif laisse peu de place à la complexité des positions adverses. Les partisans de la Parité mentale apparaissent souvent comme naïfs, dogmatiques ou intellectuellement inconsistants. L’emprise quasi totale de l’idéologie sur l’ensemble des relations sociales laisse peu de place aux positions intermédiaires. La satire devient alors parfois univoque, risquant de transformer le roman en démonstration idéologique plus qu’en espace de tension romanesque. Là où Shriver excelle dans la peinture des mécanismes sociaux, elle sacrifie parfois l’épaisseur psychologique de ses personnages secondaires à la clarté de son propos. La police du langage L’un des aspects les plus convaincants du livre concerne la police du langage. Hystérie collective montre comment la surveillance des mots finit par produire une surveillance des pensées, non par censure explicite, mais par intériorisation de la faute. La langue cesse d’être un outil de description du réel pour devenir un instrument de signalement moral. Shriver se montre particulièrement incisive lorsqu’elle décrit une société où le souci de ne pas blesser supplante la recherche de la vérité, et où l’offense potentielle devient un critère politique supérieur à la justesse ou à la pertinence. Cette réflexion sur le langage fait de Hystérie collective un roman moins réactionnaire qu’on pourrait le penser, même s'il est évident que l'auteur est sur une position très conservatrice – anti-woke. Progressisme et régimes de croyance Shriver critique ce qui, selon elle, détruit de l’intérieur les institutions qu’elle valorise : l’école, l’université, le langage, la transmission. Le roman vise les élites progressistes, le politiquement correct, le wokisme et la cancel culture, et peut être lu comme une satire vigoureuse, drôle et incisive de l’anti-intellectualisme contemporain. Mais Hystérie collective ne se limite pas à la dénonciation d’un camp politique. L’autrice semble vouloir défendre une position plus équilibrée. L’enjeu n’est pas tant de dénoncer une idéologie ou un parti, mais de questionner la manière dont certaines idées sont adoptées collectivement au point de devenir imperméables à toute critique. Le roman se conclut sur un retournement ironique : un retour en force de la méritocratie, devenue idéologie dominante par un effet de balancier, dont la plausibilité laisse toutefois perplexe, et l’annonce d’un nouveau combat que s’apprête à mener l’héroïne contre les excès de cette même méritocratie. Une dystopie devenue réalité Alors que le livre est paru au premier semestre 2024 et qu'il a donc été écrit bien avant la victoire de celui-ci, les débuts du second mandat de Donald Trump modifient profondément la manière de lire le roman, qu’il devient difficile d’aborder sans avoir en tête les agissements de l’actuel président américain. Cette évolution de la réalité rend la dystopie à la fois plus crédible – puisque les « crétins » sont alors effectivement au pouvoir – et en déplace la cible. Lorsque Shriver décrit une société qui nie le réel, disqualifie les faits au nom d’un impératif moral, se méfie de l’expertise, substitue l’émotion et l'offense ressentie à la discussion rationnelle et transforme la langue en instrument de pouvoir, il devient difficile de ne pas penser au trumpisme. Paradoxalement, si Hystérie collective s’attaque aux excès d’un progressisme moralisateur, le monde qu’il décrit partage avec le mouvement MAGA certaines structures profondes. Shriver opère dans le roman un déplacement étonnant en attribuant les traits qui ressemblent au portrait craché de Trump à un président démocrate – qu'elle désigne comme « le gros rustre  » –, élu en 2016, avant que Trump, auquel il aurait en quelque sorte préparé le terrain, ne lui succède en 2020 1 . Quoi qu’on pense de sa politique, écrit-elle, ce président imaginaire aurait radicalement transformé le modèle de la présidence américaine dans le sens de l'ignorance revendiquée, du mépris de l’expertise, de l’hostilité aux procédures constitutionnelles et de l’adhésion massive à des mensonges manifestes. On peut se demander si ce procédé passablement contourné ne vise pas à masquer un certain embarras de l'autrice face au premier mandat de Trump. Il arrive qu’une fable trouve un tout autre usage que celui pour lequel elle a été écrite. En mettant en scène les ravages d’un égalitarisme cognitif absolutisé, Hystérie collective semble finalement décrire, par anticipation, ce que le trumpisme – dans sa nouvelle mouture – est en train de faire à la société américaine et au monde. Le livre y gagne une profondeur et un intérêt inattendus.     Notes : 1 - p. 223 et 297
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23.01.2026 à 10:00

Histoire parfumée des Alpes-Maritimes

En 2018, l’Unesco inscrivait au patrimoine culturel immatériel de l’humanité les savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse. Cet acte reconnaît une tradition régionale qui déborde le seul secteur de Grasse et s’inscrit dans l’histoire politique, économique et sociale des Alpes-Maritimes, mais aussi de la France. Madison Dubois propose un ouvrage, issu en partie de sa thèse en Histoire du droit, qui revient sur deux siècles au cours desquels l’industrie du parfum a dû faire face aux secousses politiques du XIX e siècle, à la concurrence internationale, à la « révolution industrielle », puis aux transformations engendrées par la mondialisation. Si le travail fait la part belle aux questions juridiques, Madison Dubois aborde, puis restitue avec beaucoup de finesse, à hauteur d’hommes et de femmes, les lignes de force d’une industrie qui a marqué l’identité de la région et de ses habitants.   Nonfiction.fr : Vous avez consacré votre thèse à l’industrie du parfum dans les Alpes-Maritimes. L’un des intérêts de votre travail est de montrer la difficulté de ce domaine à être reconnu sur le plan juridique. Au XIX e siècle, il n’existe guère de législation dans le domaine et on a le sentiment que les pouvoirs publics y voient surtout une ressource fiscale. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer votre thèse à ce sujet ? Madison Dubois : Il n’y a pas, ou très peu, de travaux concernant l’histoire juridique de ce secteur. J’ai été intriguée du peu d’intérêt de la part des chercheurs concernant ce domaine alors qu’il engendre, depuis plus de deux siècles, l’un des chiffres d’affaires les plus importants de l’histoire de l’industrie. Quand nos étudiants arrivent en première année de droit, l’une des premières phrases que nous leur disons est « tout est juridique » : ce qui signifie que le droit est dans notre quotidien, en permanence. Alors, constater qu’il n’y a pas d’historiens du droit qui se soient intéressés à la question plus que la durée d’un article m’a laissée perplexe. J’ai voulu comprendre la raison et je l’ai rapidement saisie : la quasi-absence de législation à étudier. C’est un sujet risqué, avec un pourcentage d’échec particulièrement élevé, mais inédit. Je n’avais pas dans l’idée « d’enfoncer des portes ouvertes », et j’ai eu la chance d’avoir un directeur de thèse qui a fait confiance à mon instinct de jeune chercheure. C’est un sujet d’histoire du droit, mais, au regard de la législation actuelle, on comprend rapidement que c’est aussi un sujet d’actualité.   V ous avez écumé de nombreux centres d’archives - départementales, communales, nationales - pour mener à bien ce projet. Comment avez-vous abordé ce travail sur les sources primaires ? La particularité de la recherche en histoire du droit est qu’elle possède sa propre méthodologie qui nécessite d’avoir un peu d’instinct. En premier lieu, il a fallu définir le périmètre de recherche qui était bien plus restrictif. En second lieu, j’ai effectué des recherches d’ouvrages qui traitaient du sujet : cela a été particulièrement rapide car ils étaient d’une très grande rareté, mais cela m’a permis de définir les domaines où il était nécessaire d’approfondir, c’est-à-dire, quasiment tous. La première grosse problématique que j’ai rencontré est que les sources provenant des parfumeurs eux-mêmes traitaient de chimie organique pure. Étant une littéraire « pure souche », j’avais beaucoup de difficultés à comprendre leurs démonstrations ou leurs rapports de réunions. J’ai donc décidé de prendre des cours de physique organique auprès d’un docteur en pharmacie qui a fait preuve d’une très grande patience pour me donner les outils dont j’avais besoin pour comprendre les textes. Cette étape était plus que nécessaire car cela m’a permis de comprendre l’utilité et parfois l’inutilité de certaines lois par rapport à la réalité du travail de parfumeurs. C’est seulement suite à ces étapes que j’ai procédé à une recherche dans les archives tout d’abord au niveau local, commune par commune, au niveau des archives départementales puis au niveau national. Je ne savais jamais à l’avance si j’allais avancer dans les recherches : autant je pouvais trouver de véritables « trésors » en moins d’une heure de lecture de vieux documents, autant je me souviens avoir mis trois mois pour trouver un seul document exploitable parmi les centaines étudiées. La recherche la plus problématique était au niveau des décisions de justice qui sont inexistantes dans le domaine jusqu’en 1975 : malgré la lecture de plusieurs dizaines de recueils de jurisprudences – qui a d’ailleurs déclenché une sévère allergie à la poussière – je n’ai eu que très peu d’éléments exploitables. Mais c’est également représentatif de la mentalité « secrète et discrète » du domaine. J’ai également eu la chance de faire quelques rencontres de personnes qui disposaient d’archives privées et qui m’ont, pour certains, permis de les exploiter. Le plan de ce travail est donc arrivé tardivement, et certaines parties se sont dessinées au fur et à mesure des études et de la confrontation des informations relevés dans les sources primaires.   Vous démarrez votre étude avec la monarchie de Juillet, quand la parfumerie française revient sur le devant de la scène grâce à une nouvelle génération de parfumeurs. L’État reste pourtant à l’écart de cette activité. Pourquoi ? C’est la question que je me posais plusieurs fois par jour et qui est toujours d’actualité. Schématiquement, nous pouvons exposer plusieurs raisons à cela. La première, qui est compréhensible surtout après la Révolution, est purement culturelle : les produits de luxe, dont la parfumerie fait largement partie, est un rappel des modes sous la monarchie absolue où les produits parfumés possédaient une place inégalable. Il aurait été peut-être mal perçu de porter un grand intérêt au secteur durant cette période bien compliquée. La seconde explication est une incompréhension du métier et des méthodes utilisées. En effet, la parfumerie est un monde discret – pour ne pas dire secret – et les patrons d’usines ont entretenu ce mystère par intérêt commercial pendant des siècles. De même, les élus nationaux n’ont, pour la plupart d'entre eux, pas de formation de chimiste. Ils ne comprennent donc pas les problématiques que ces spécialistes peuvent rencontrer. De même, quand un des parfumeurs-élu fait des propositions de lois, il n’est pas souvent écouté car il s’oppose à d’autres impératifs : ainsi les besoins d’une industrie « non vitale » ne passent pas en priorité au niveau national, surtout en grande période d’instabilité économique ou de guerre.   Le développement des activités liées au parfum entraîne une augmentation du nombre de salariés. Vous précisez qu’en 1862, l’industrie de la parfumerie à Grasse occupe 10 hommes et 12 femmes, auxquels s’ajoutent 15 enfants le temps d’un trimestre. Quels sont ici les métiers les plus difficiles et comment les situez-vous dans le monde du travail de la « révolution industrielle » ? I l faut se rendre compte qu’au XIX e siècle, il n’existait aucun dispositif de protection pour les travailleurs. Ce n’est qu’avec le développement de l’hygiénisme industriel, au début du XX e siècle environ pour les parfumeries, que les patrons vont mettre en place quelques dispositions. Mais c’est très long, notamment à cause d'une méconnaissance du danger que l’on peut rencontrer dans les usines. Le métier le plus difficile est sans aucun doute celui de la cueilleuse de matières premières (fleurs, feuilles, tiges, racines…). Il s’agit de rester entre sept et dix heures, pliée en deux, à travailler avec le bout de ses doigts avec une technique de récolte spécifique pour chaque plante afin de ne pas les détériorer. Les heures de travail peuvent commencer avant l’aube, ou se terminer tard dans la soirée. La rémunération est minime, les moments de repos assez rares et les cueilleuses sont remplaçables dans l’heure. Elles sont exposées à de nombreuses maladies professionnelles cutanées et respiratoires, pour la plupart, tardivement reconnues. Et pourtant, leur travail est indispensable. Le second métier le plus difficile est celui de la distillation : occupé uniquement par les hommes, ces derniers travaillent sur de grands alambics, chauffés par feu nu jusqu’au début du XX e siècle. Ils sont également amenés à utiliser des produits particulièrement toxiques. Les risques d’accidents du travail sont très élevés : brûlures par le feu ou les produits toxiques, coupures, lumbago dû aux lourdes charges à porter, chutes, problèmes pulmonaires… Malgré leur rôle indispensable, on constate cependant qu’ils n’avaient pas la reconnaissance qui aurait dû être la leur, et ce au niveau national, dans tous les domaines. Seul le paternalisme caractéristique du chef d’entreprise est remarquable. Pour prendre quelques exemples, les patrons de parfumeries ont mis en place un certain nombre de caisses (de retraite, pour les filles-mères, pour aider les ouvriers à payer leurs logements, pour les accidents du travail…) avant même que le sujet ne soit abordé au niveau national. On relève également l’organisation de fêtes d’entreprises ou de compétitions sportives – ou florales – interentreprises. On observe également la construction de logements ouvriers, le financement de travaux de grandes ampleurs dans les communes, la création d’orphelinats ou d’hôpitaux par exemple qui sont destinés, en premier lieu, aux ouvriers en parfumerie et à leurs familles, et en second lieu aux autres habitants de la cité.  On conclut dès lors que les patrons en parfumerie créent leurs « propres communautés » leur permettant de s’assurer de la bonne santé de leur personnel, et, par conséquent, leur pleine capacité à exercer leur travail.   Vous présentez avec précision et justesse l’adaptabilité des chefs d’entreprise, qui jouissent certes de produits de grande qualité, mais savent aussi adapter leurs techniques pour sublimer leurs produits. Pourriez-vous présenter quelques grands entrepreneurs symboliques de l’industrie du parfum ? Il y en a beaucoup qui méritent d’être cités, le choix est difficile, mais si je dois en sélectionner certains, je dirais George Chiris et Marie Foucard-Niel. En premier lieu, on peut donc citer George Chiris (1872-1953), héritier de la maison de parfumerie Les Établissements Chiris au décès de son père en 1900. Il développe considérablement les usines et les champs de plantes à parfum dans les colonies. Son usine devient la principale fabrique de matière première aromatique d’Europe. Marié à la petite-fille du président Carnot, il forme avec elle une véritable équipe quand il s’agit des œuvres sociales : Madame est à l’origine de dispensaires, de préventorium ou encore d’abris maternels, et Monsieur met en place, à destination de son personnel, des allocations familiales, des congés payés, des pouponnières ou encore un système de retraite pour ses anciens employés et ce, bien avant que l’État ne se saisisse de ces questions. En période de guerre, il redirige sa production vers l’effort de guerre en 14-18 et alimente un réseau de Résistance au sein même de son usine, sous le nez de l’occupant allemand en 39-45. Cet officier de la Légion d’honneur est impliqué politiquement au niveau national et possède de nombreuses récompenses pour son travail en usine : mise en place d’un système d’extraction des matières premières révolutionnaire et l’un des pionniers grassois dans l’utilisation de l’industrie chimique, il est particulièrement respecté par ses pairs et les habitants du département. Quant à Marie Foucard-Niel (1851-1920), elle est à la tête de la Parfumerie Niel au décès de son époux Eugène Foucard, formé par Jean Niel, directeur de la parfumerie et père de Marie. Ses enfants en bas âge ne pouvant pas reprendre la tête de l’établissement, elle a pris la décision de consacrer sa vie à cette affaire pour leur transmettre un héritage familial solide. Elle révolutionne la gestion de l’entreprise en retirant totalement les dépenses personnelles de celles de l’usine et négocie elle-même l’ensemble des contrats : autant ceux avec les compagnies d’assurance ou les banques qu’avec les parfumeurs. Les patrons de parfumerie la respectent et la craignent. Gabriel Guerlain, dans une lettre adressée à l’un des fils de Marie, la considère comme « notre maître à tous » parce qu’elle est « impossible à rouler ». Elle est l’un des exemples de femme-patronne qui possède un rôle primordial dans le développement du secteur, comme souvent dans les grandes dynasties de parfumeurs dans le Pays de Grasse.   1901 apparaît comme une date charnière, puisque l’implication de l’État permet une meilleure protection du produit, mais aussi l’accès à un marché élargi. Est-ce la rencontre entre le savoir-faire local et la volonté étatique qui inaugure « l’âge d’or de la parfumerie française » ? C’est plus compliqué que cela. « L’implication » étatique est entraînée par plusieurs facteurs. Le premier est l’adoption de traités internationaux qui possèdent des textes moins restrictifs quant à la protection des œuvres immatérielles (c’est dans cette catégorie que l’on classe les parfums) que les textes nationaux qui sont souvent inapplicables ou qui se contredisent. Ils ne changent pas radicalement le droit, loin de là, mais facilitent le commerce international, ce qui permet d’augmenter les marchés. La seconde raison est fiscale. En effet, malgré les difficultés pour appréhender cette spécialité, l’État a bien compris l’intérêt de mettre en place une fiscalité sur ce secteur si florissant, surtout dans une période aussi instable économiquement. Le rôle de l’État dans le développement de cet âge d’or est secondaire. On doit cet essor surtout aux avancées technologiques et à l’ambition de l’ensemble des parfumeurs français qui ont eux-mêmes décidé de développer leur propre « système » à l’intérieur même de leurs établissements et de ne plus attendre les avancées législatives.   Vous consacrez des pages passionnantes à la démocratisation de ce qui est un produit de luxe. En quoi la société de consommation bouleverse-t-elle l’industrie de la parfumerie ? Là encore, il faut souligner que la volonté de démocratisation de la parfumerie précède la société de consommation. En effet, c’est dans la dernière moitié du XIX e siècle que les parfumeurs commencent à chercher un moyen de baisser le prix des produits pour élargir leurs marchés. C’est ainsi que l’adoption de la méthode de distillation appelée « extraction par solvants volatils » ou « extraction par hydrocarbures » se généralise dans le Pays de Grasse. Cette méthode, développée par George Chiris et présentée pour la première fois au public par Louis Roure (de la maison Roure-Bertrand ) lors de l’Exposition de Vienne en 1873, révolutionne le secteur et y place les Grassois à la tête. Dans la même idée, c’est à partir de 1901 qu’ils s’intéressent à l’industrie chimique des matières odorantes. Mais ils sont méfiants de ces nouvelles méthodes et ne veulent pas investir massivement dans l’immédiat. C’est effectivement dans les années 20 qu’ils vont assumer pleinement leur investissement et l’utilisation publique de l’industrie chimique. Grâce à cela, leurs créations se multiplient en baissant radicalement les coûts de production, ce qui implique une augmentation des marchés nationaux et internationaux. Mais ils doivent effectivement être à la hauteur des nouvelles exigences de la société de consommation et ne plus se contenter d’une poignée de créations par an, mais de beaucoup plus. Pour cela, ils suivent et anticipent les modes, surfent sur les découvertes scientifiques et archéologiques, mais aussi sur les événements nationaux. Les produits de parfumerie ne sont plus de simples parfums, mais aussi des objets pratiques ou de décoration.
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20.01.2026 à 09:00

De l’échec scolaire au CNRS : la sociologie engagée de Marwan Mohammed

Incité à présenter ses travaux de recherche et son parcours à l’occasion de son habilitation à diriger des recherches, Marwan Mohammed en a fait un livre de 250 pages, C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Seuil, 2026). Il y raconte comment, après un parcours marqué par l’échec scolaire, mais grâce à un rattrapage par l’éducation populaire, il a pu reprendre des études de sociologie, jusqu’à un doctorat puis son recrutement au CNRS. Resté proche des siens et engagé à leurs côtés, il a développé ses recherches en lien étroit avec ses propres expériences, avec le souci d’être utile socialement, tout en faisant œuvre scientifique, quitte à accepter de prendre des risques. Le football, sport collectif qui occupe une place centrale dans sa vie, traverse d’ailleurs l’ouvrage sous la forme de métaphores à la fois éclairantes et bienvenues. Nonfiction : Pourriez-vous expliquer, pour commencer, comment vous avez élu vos domaines de recherche successifs ? Marwan Mohammed : Si je reprends la liste des sujets que j’ai choisi d’aborder dans des dossiers, des mémoires puis ma thèse, les résonnances biographiques apparaissent clairement : le football, l’immigration marocaine, la ségrégation urbaine, puis les bandes de jeunes, le racisme et, plus récemment, la délinquance la plus organisée. Concernant les phénomènes de délinquance, en particulier dans leurs formes populaires, les questionnements proviennent largement de mes expériences de quartier ou de mon engagement comme acteur de l’éducation populaire. S’agissant de l’islamophobie, il existait un décalage – voire un gouffre – entre son ampleur dans la société, sa place dans le débat public et le quasi-silence des sciences sociales. Enfin, mes travaux sur les formes organisées et rémunératrices de la délinquance prolongent ceux que j’ai menés auparavant sur des formes plus primaires et spontanées, et répondent également à des demandes d’éclairages d’ordre plus institutionnel. Pourriez-vous dire un mot de la manière dont vous concevez votre engagement de sociologue ? C’est un vieux constat de sociologie politique : le fait de s’engager découle d’un processus de socialisation morale et politique ou, dans certains cas, de ruptures biographiques. J’explique dans ce livre que le rapport à l’entraide, au souci de l’autre et à l’intérêt général, tout comme ma conscience du racisme et des inégalités, viennent de loin. Cette socialisation morale au long cours, tout comme certaines expériences marquantes lorsque je m’installe en cité à partir de mes 13-14 ans, forge mon rapport à l’engagement, qu’il s’agisse d’entraide informelle de proximité ou de justice sociale dans un cadre associatif. Devenir sociologue consiste alors à prolonger cette trajectoire morale et politique sous de nouvelles formes et avec de nouveaux outils : par l’engagement intellectuel classique, sous forme de textes, de tribunes orales ou écrites ; par l’écriture d’un documentaire comme La Tentation de l’émeute , diffusée en 2010 sur Arte ; comme allié et complice d’organisations de terrain œuvrant pour l’égalité ; et enfin en faisant vivre ce que je nomme la « sociologie populaire », c’est-à-dire l’articulation entre sociologie et éducation populaire. Il s’agit de faire circuler les savoirs issus de mes recherches sur la délinquance ou le racisme auprès d’acteurs en prise directe avec la réalité : associations, services de l’État ou des collectivités, personnes détenues ou encore collectifs citoyens plus informels. Peut-être pourriez-vous préciser ici l’usage qui a pu en être fait par différents acteurs ? Je mène tellement d’interventions ou de conférence en dehors du champ académique qu’il m’est difficile de mesurer précisément comment ces analyses infusent dans les esprits, dans l’action ou dans les trajectoires individuelles. L’effet est forcément modeste. De manière plus concrète, de nombreux professionnels de terrain m’ont expliqué que le fait de mieux comprendre certaines réalités difficiles leur permettait de réduire leurs angoisses, de mieux maîtriser leur environnement et de repenser leur action. Certaines collectivités se sont également appuyées sur mes conférences consacrées aux rivalités de quartier pour élaborer des stratégies d’intervention inédites. Il y a aussi des expériences qui me touchent autrement : ce militant associatif, très engagé dans son quartier, qui a repris ses études après notre rencontre, après avoir découvert le niveau scolaire catastrophique dont je partais au début de ma « remontada » ; ou encore cette femme détenue qui a courageusement obtenu son DAEU avant de s’inscrire en… sociologie, et qui a tenu à me le dire lors d’une conférence que j’ai donnée il y a quelques mois en maison d'arrêt. D’ailleurs, elle a aujourd’hui besoin d’ouvrages, notamment les classiques, pour espérer se former dans des conditions acceptables. Votre travail sur l’islamophobie vous a exposé à quelques mauvais traitements de la part de journalistes et/ou de collègues, qui ont pu faire écho à d’autres assignations ou suspicions plus ou moins désagréables. Pourriez-vous en dire un mot et de l’attitude que vous avez choisi d’adopter vis-à-vis de celles-ci ? Globalement, j’ai toujours considéré que ces pratiques de disqualification faisaient partie de l’objet de recherche lui-même, ce qui ne m’empêche pas de les mépriser. Ma réponse, parfois menée de concert avec Abdellali Hajjat, mon co-auteur et collègue, dépendait du locuteur et du contexte : le plus souvent, du mépris et de l’ignorance ; parfois des réponses argumentées, par écrit ou dans la presse ; et, dans un cas, une plainte pour injure publique gagnée en première instance, à titre d’avertissement plus large contre un homme de pouvoir et de réseau. Mais, globalement, j’ai choisi la distance. Au fond, je trouve tous les promoteurs et les relais de ce complotisme islamophobe profondément pathétiques. Ce qui me frappe dans cet attachement quasi pathologique à l’islamophobie, c’est qu’en tant que principale forme de racisme aujourd’hui légitimée au sein des élites et du pouvoir, elle me semble constituer un moyen désespéré de maintenir la croyance en leur propre supériorité. J’ai donc le sentiment de me gaspiller, et de dégrader mon travail, en leur accordant de l’intérêt, du temps ou de l’énergie. Cela étant, je comprends et respecte pleinement celles et ceux qui choisissent de répondre, de déconstruire et de riposter politiquement : c’est nécessaire. Enfin, vos recherches sur les carrières criminelles vous ont conduit à négocier des accès très particuliers au « terrain ». Pourriez-vous également en dire un mot ? Et peut-être préciser quelque peu leur objet ? Je travaille depuis 10 ans sur les sphères intermédiaires et supérieures de la criminalité. Il s’agit d’abord de mener une sociologie des trafics illicites de drogue en observant les différentes échelles auxquelles ils se déploient. Plus récemment, j’ai engagé, avec de nombreuses collègues, deux terrains de recherche sur les trafics de drogue et les violences létales qui en découlent à Marseille, avec un volet spécifique consacré aux mineurs impliqués dans ces économies. Ces recherches sont financées par la MILDECA et le ministère de la Justice, qui constituent deux soutiens importants de la recherche. L’objectif est de travailler à partir de dossiers et d’interroger l’ensemble des acteurs concernés : trafiquants, qu’ils soient détenus ou non, policiers, magistrats, services pénitentiaires, etc. Le contexte est complexe, difficile à appréhender et à négocier. Il s’agit donc de mener ce projet à bien avec sérénité, afin de comprendre le panorama global de la criminalité marseillaise et ses évolutions. Je ne peux pas en dire davantage à ce stade.   A lire également, du même auteur, sur Nonfiction :  un  entretien à propos de son ouvrage Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier (Stock, 2023)
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18.01.2026 à 09:00

Siegfried à l’Opéra Bastille : l’épreuve du feu et de la lumière

Il faut accepter la durée comme on accepte la nuit : lentement, avec abandon. Siegfried , troisième journée du Ring de Richard Wagner, ne se traverse pas, il se consent. À l’Opéra Bastille, cette nouvelle production s’impose moins comme un spectacle que comme une expérience de temps, de souffle et de métamorphose. Dès les premières mesures, l’orchestre fait entendre non un monde en gestation, mais un monde déjà fatigué de lui-même. Sous la direction musicale de Pablo Heras-Casado, ample et rigoureuse, la pâte orchestrale wagnérienne respire, gronde, s’éclaire. Les bois murmurent la forêt, les cuivres annoncent l’irréversible, et la musique, toujours, précède le sens. Elle le devance comme une fatalité. La mise en scène de Calixto Bieito refuse toute tentation décorative. Le mythe n’est pas illustré : il est disséqué. Le forgeron Mime (Gerhard Siegel) n’est plus seulement grotesque, il est pathétique ; le dragon Fafner (Mika Kares), moins monstre que survivance d’un monde épuisé ; et le Wanderer (Paul Carey Jones), Wotan déchu, apparaît comme une figure crépusculaire, témoin impuissant de l’histoire qu’il a lui-même déclenchée. Ce Ring n’est pas une fresque héroïque : c’est une tragédie de la transmission manquée. Au centre, Siegfried. Le ténor (Andreas Schager), impressionnant d’endurance, campe un héros sans majesté, presque sans conscience. Enfant prolongé, être brut, il ignore la peur comme il ignore l’héritage. Cette innocence, Wagner la célèbre autant qu’il la condamne. Car Siegfried avance sans mémoire, et c’est précisément ce qui le rend dangereux. La scène de la forge, saisissante de tension physique et sonore, devient un rite de passage brutal, où l’énergie vitale l’emporte sur toute sagesse. Le deuxième acte, souvent redouté pour sa longueur, est ici l’un des plus réussis. La forêt, loin d’être enchantée, est un espace : lieu de solitude, de murmure intérieur. Le chant de l’oiseau, d’une pureté presque irréelle, ouvre une brèche poétique dans ce monde d’ombres. Rare instant de grâce suspendue. Mais c’est le troisième acte qui bouleverse. La confrontation entre Wotan et Erda (Marie-Nicole Lemieux), dépouillée, presque immobile, atteint une intensité tragique rare. Le monde des dieux abdique. Et lorsque Brünnhilde (Tamara Wilson) s’éveille enfin, la musique, longtemps contenue, s’embrase. Le duo final, d’une sensualité rayonnante, ne célèbre pas seulement l’amour : il affirme, dans un dernier éclat, la foi wagnérienne en une humanité encore possible — fragile, certes, mais ardente. On sort de Siegfried éprouvé, parfois dérouté, mais profondément marqué. Ce n’est pas un opéra qui flatte. C’est une œuvre qui exige — du temps, de l’écoute, de l’abandon. En cela, cette production honore pleinement Wagner : elle rappelle que le mythe n’est pas un refuge mais un miroir tendu à notre propre modernité.
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16.01.2026 à 09:00

Trois femmes puissantes dans le Chili de l’après Pinochet

Dans le Chili de l’après Pinochet, une jeune fille anonyme (ou presque – La Rucia, voilà comment le livre l’appelle), à l’aube de ses dix-huit ans, s’embarque avec deux amies dans un road-trip pour traverser le pays et, ainsi, s’offrir des vacances. Blonde aux yeux verts (un héritage de son père français), marginalisée par son apparence, elle est issue des quartiers déshérités, et a grandi dans ce qui ressemble à un immense « château malade, gris et moribond, peuplé de gangrenés et de reines pourries par la syphilis ». Loin de s'y résoudre, elle veut rêver un futur qu’elle aura choisi : elle ne consent pas à n’être qu’une simple femme endurant la misère, elle veut faire face à la vie et être libre de ses choix. Nicole Mersey Ortega, l’auteure, est elle aussi une fille du Chili, où elle est née. Ayant choisi le français pour langue d’écriture, elle donne ici un roman résolument féministe qui montre des jeunes femmes bien décidées à s’offrir le luxe d’une épopée quelque peu délirante dans un Chili encore largement traumatisé par son passé. Quant aux hommes dont elle parle dans son récit, ils naviguent entre volonté de protection, ivresse et assouvissement des instincts les plus primaires… Un roman du Chili blessé Bourrelé de traumatismes comme toute société post-dictatoriale, le Chili tel que le dépeint le roman exhibe les stigmates de son histoire troublée. L’auteure raconte cette dictature où les civils disparaissaient, criant leur identité lors de leur arrestation pour ne pas sombrer dans l’oubli. Le racisme latent qui trouva son point culminant dans l’utopie de la Colonia Dignidad , créée par le gourou Paul Schäfer, qui faisait cultiver la terre par une jeunesse blanche livrée aux instincts pédophiles du maître des lieux. La colonisation, symbolisée par le père français de la narratrice, figure de cauchemar et d’épouvante. La misère profonde d’un pays dont les habitants vivotent dans d’innommables bidonvilles. Pour dire toutes ces souffrances sans pour autant tomber dans le pathos , elle crée des personnages hauts en couleur, comme La Coja María, vieille boiteuse qui, entourée de ses cochons, récolte les ingrédients de ses repas parmi les détritus. Le roman, pour autant, est loin de se contenter d’une approche superficielle de ces problèmes si profonds. L’anecdote, au contraire, permet d’observer les profondes dissonances entre les classes sociales dans un pays où, pendant que les prolétaires peuvent à peine survivre dignement, les plus aisés triomphent dans une brutale insouciance. Terreau parfait pour voir éclore mille abus ; les femmes, en particulier, étant les victimes désignées de toutes sortes d’instincts de prédation – instincts personnifiés par la figure du tueur en série qui, toujours et partout, semble brandir la menace du sang. Un road-trip épique Sur ce fond pour le moins sombre, le livre de Nicole Mersey Ortega donne donc à lire l’épopée de trois jeunes filles avides de liberté et déterminées à se soustraire au règne de la peur. Traçant le sillon d’un long voyage (1600 kilomètres) entre Santiago du Chili et le village d’Iquique (où elles veulent assister à la fête de la Vierge noire), elles enchaînent les rencontres. Un routier menaçant, par exemple. Mais aussi – figure salvatrice – un père en deuil qui les prend sous sa protection. Ou encore les entraîneuses du café con piernas (comprenez : avec jambes féminines dénudées) « El Cielo », qui leur offrent l’apaisement d’une soirée loin de l’effroi et de la mort qui rôde. Certains lieux, aussi, sont dotés d’une charge symbolique. Tel animita , par exemple, temple miniature célébrant les morts pour éviter l’oubli, et qui constitue une véritable pause vitale dans la traversée du désert d’Atacama. « Je regarde l’horizon infini, ses nuées pourpres, ses volcans et ses flamants roses, ses cactus, ses dames blanches et ses fantômes de dictature », dit la narratrice. Par moments, même, cette épopée féminine et moderne prend une dimension mythologique, entre la scène du bal du Cyclope et le surgissement de figures comme la Llorona vengeresse et les Circés protectrices. Le road-trip , alors, devient une épopée initiatique où chaque étape s’apparente à un rite de passage, et chaque rencontre à un miroir de la condition des femmes dans un monde hostile. Un roman de l’héroïsme au féminin De la sorte, ce roman nous invite à suivre trois femmes désireuses de maîtriser leur destinée dans un Chili présenté comme le « pays où rien n’est impossible ». Malgré toutes les vicissitudes, malgré tous les dangers, la narratrice et ses deux comparses ne lâchent rien. En cela, elles incarnent non seulement la jeunesse du pays, mais aussi l’héritage d’une longue lignée de Chiliennes déterminées à vivre libres. Le toast porté au café « El Cielo » à la santé de toutes les mamans sonne comme un acte de foi destiné à raviver une sororité sans faille. La mère de la narratrice, aussi, est une figure émouvante : c’est elle qui, envers et contre tout, a lutté pour offrir une vie décente à ses filles. Sans oublier ni La Claudia, la tante de La Rucia, véritable amazone qui incarne l’insolence, l’orgueil et la beauté superbement arrogante ; ni ces authentiques héroïnes qui, lors d’un match de foot à Calama, grimées en lamas vengeurs, déploient cette banderole : « un pays qui viole ses filles est un pays mort-né ! » Roman incandescent, Même le froid tremble traverse les paysages du Chili comme on traverse la mémoire d’un pays blessé. Nicole M. Ortega y mêle la poussière et le sang, la tendresse et la rage, le réel et le mythe. Le voyage de ces trois jeunes filles devient l’allégorie d’une nation en quête de réconciliation avec son passé, mais aussi d’une jeunesse féminine décidée à refuser l’assignation au silence.
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