LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias

▸ Les 11 dernières parutions

08.03.2026 à 09:00

Ce que la guerre fait à la langue : entretien avec Luba Yakymtchouk

Née en 1985 dans le Donbass, la poétesse, dramaturge et scénariste ukrainienne Luba Yakymtchouk, dont l’œuvre a été traduite en vingt langues et saluée par de nombreux prix aussi bien en Ukraine qu’aux États-Unis, a publié en 2015 un recueil particulièrement marquant : Les Abricots du Donbass . Sorte de réponse poétique à l’invasion de sa région natale et à la destruction de sa maison familiale par la Russie et ses complices « séparatistes », ses poèmes disent la permanence du désir, de l’émerveillement, et même de l’esprit d’espièglerie, malgré la guerre. À l’occasion de la parution, aux éditions Des femmes, de la traduction du recueil par Iryna Dmytrychyn et Agathe Bonin, Luba Yakymtchouk a bien voulu accorder un entretien à notre contributrice Nikol Dziub. Elle nous y parle, d’abord, de ce que la guerre fait à la langue – et, inversement, de ce que la langue fait de la guerre. Elle nous y dit, aussi, sa conviction qu’un grand poète, ou une grande poétesse, est d’abord un modèle d’humanité. Enfin, évoquant sa propre expérience de la résistance à l’impérialisme aussi bien militaire que linguistique et culturel, elle nous rappelle que, si la poésie est un outil si efficace de lutte contre la cruauté, le mensonge et la désinformation, c’est parce qu’elle dresse notre oreille à distinguer, dans les discours ambiants, ce qui sonne juste de ce qui sonne faux. Réalisé en février 2026, cet entretien a été traduit de l’anglais par Augustin Voegele. Nikol Dziub : Luba Yakymtchouk, les éditions Des femmes viennent de publier la traduction en français, par Iryna Dmytrychyn et Agathe Bonin, de votre recueil de poèmes, Les Abricots du Donbass . Vous avez écrit à cette occasion une préface spécialement destinée aux lecteurs français. Cette préface porte un titre révélateur et très puissant : « La langue de la guerre ». Vous y évoquez dès l’abord la figure d’une vieille voisine qui, vers le début de la guerre dans le Donbass, en 2014, a fait un AVC qui a affecté sa faculté de parler : elle ne savait plus dire que des grossièretés. De cette histoire, vous faites (avec prudence il est vrai) une sorte de parabole du sort que la guerre fait subir à la langue, qui semble soudain «  sortie de ses gonds  » (comme eût dit Yves Bonnefoy traduisant Shakespeare). Vous évoquez d’ailleurs également, à la fin de votre préface, certains mots qui ont changé de sens ou de poids dans la langue avec la guerre. Le mot « électricité », par exemple, qui, comme les mots « air » et « eau », désignait avant la guerre une « denrée » élémentaire, dont on ne pouvait pas deviner qu’elle deviendrait subitement  un luxe. Ou encore certains mots servant à désigner métaphoriquement des pièces d’armement («  bledina  », ou « grosse pute », pour les missiles russes, « mopede », ou « cyclomoteur », pour les drones de fabrication iranienne, au bruit si reconnaissable). En bref, la guerre change la langue. Or, la poésie n’est-elle pas l’art d’enregistrer, de consigner une langue « sortie de ses gonds » ? Le poète n’est-il donc pas mieux que personne capable de comprendre ce que la guerre fait à la langue ? Luba Yakymtchouk : La guerre modifie effectivement la langue, mais il n’y a pas qu’elle qui ait cet effet. Toute catastrophe, comme tout progrès technologique, la change également. La langue telle qu’on l’utilise reflète toujours l’évolution de la réalité, tant extérieure qu’intérieure. Pour les aspects extérieurs, tout paraît à première vue (mais à première vue seulement) relativement clair : vous voyez un objet et vous le nommez. Mais pour la vie intérieure, c’est plus complexe. Prenons l’exemple de l’amour. L’amour n’existe pas en tant qu’objet naturel, mais il existe dans l’expérience humaine, et donc dans la langue. En vérité, les catastrophes ne font qu’accélérer les changements dans la langue. La guerre précipite les changements sémantiques tout comme elle précipite le vieillissement ou la destruction des villes. Les mots commencent soudain à vivre dans un système de coordonnées différent. La langue ne se brise pas, elle s’adapte. Et c’est peut-être cette capacité d’adaptation qui constitue notre plus grande raison d’espérer. La guerre de la Russie contre l’Ukraine a coïncidé dans le temps avec l’émergence de l’intelligence artificielle et s’est également accompagnée d’une accélération du progrès technologique, principalement militaire. Sur le champ de bataille, ce n’est plus le camp le plus nombreux qui l’emporte, mais celui dont l’armement est le plus sophistiqué sur le plan technologique. Tout cela modifie également la langue, y introduisant de nouveaux mots ou altérant les liens entre les mots existants. Si auparavant, pour moi, une tulipe était simplement une fleur qui poussait dans mon jardin, je sais désormais que le même mot désigne également un mortier automoteur. Les armes russes portent souvent des noms de plantes : les Russes créent des jardins d’armes. Il y a l’« Hyacinthe » et la « Pivoine », par exemple, sans oublier le drone « Gerbera », une version modifiée du « Shahed » iranien. Récemment, c’est précisément un « Gerbera » qui a frappé la maison de mes voisins, la réduisant en cendres. Auparavant, une autre frappe avait coûté la vie à un homme dans une rue voisine. Après de tels événements, les mots cessent d’être neutres. Ils commencent à vivre dans un registre différent, non plus botanique, mais militaire. Je ne peux plus regarder les tulipes dans le jardin sans me souvenir que leur nom désigne aussi une arme. Cette connaissance m’accompagne désormais. Ce lien s’est formé non pas métaphoriquement, mais littéralement, à travers la guerre. Pourtant, ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement la déformation, mais la capacité d’adaptation de la langue. D’un point de vue évolutionniste, la culture — dont la langue fait partie — est un mécanisme d’adaptation rapide. Les changements génétiques prennent des siècles ; les changements sémantiques ne prennent parfois que quelques semaines, voire une poignée de jours. Lorsque la réalité change, le sens des mots change également. Si j’écris à un ami étranger : « Je prends un bain », il peut imaginer que je flirte avec lui. Dans le contexte ukrainien, cela signifie que je suis allée me mettre à l’abri des bombardements, car la salle de bain, et en particulier la baignoire, est souvent l’endroit le plus sûr d’un appartement. La même expression, donc, mais un contexte différent. La poésie ne se contente pas d’enregistrer ce changement. Elle aide à le comprendre et à l’intégrer dans l’expérience. Elle ne documente pas une rupture, elle produit une nouvelle sensibilité. Et la sensibilité est une sorte de boussole dans un monde dangereux. La question n’est donc pas de savoir qui « comprend mieux » ce qui arrive à la langue. La question est de savoir comment la langue nous permet de survivre et de rester humains dans une réalité qui tente systématiquement de nous priver de notre humanité. Et depuis 2014, depuis le début de la guerre menée par la Russie, la langue ukrainienne et la poésie ukrainienne ont appris à faire précisément cela – à nous aider à demeurer humains. Cette expérience d’une langue brutalisée par la guerre, vous n’êtes pas, hélas, la première à la faire. On songe à tant de poètes qui ont vécu la guerre et ses avatars (la guerre civile, le totalitarisme, la répression culturelle), et qui l’ont dite. En France, il y a eu bien sûr les fameux « poètes de la Grande Guerre » (Apollinaire, Pierre Jean Jouve, Jules Romains et tant d’autres). En Ukraine, vous parlez notamment, dans votre préface, de Mykhaïl Semenko, poète futuriste ukrainien de la « renaissance exécutée » né en 1892 et mort fusillé en 1937. En tant que poétesse qui écrivez dans le contexte que l’on connaît, avez-vous le sentiment de vous inscrire dans une lignée de poètes qui ont dû écrire contre ou malgré la guerre, la censure, la haine ? Et si oui, pouvez-vous nous parler de quelques poètes qui vous ont marquée dans cette perspective ? Heureusement, je n’ai pas à écrire « malgré la censure », du moins pas dans le sens où doivent le faire les artistes qui vivent sous des régimes totalitaires. Je vis sur un territoire contrôlé par le gouvernement ukrainien et je peux dire et écrire tout ce que je juge nécessaire. Bien sûr, il existe une censure militaire, mais qui ne s’exerce que sur des questions sensibles dont dépend ma propre survie : il est interdit de diffuser des informations sur l’emplacement des équipements militaires ou des troupes. Cette restriction ne menace pas ma liberté, au contraire, elle la protège. De la même manière, l’interdiction des chaînes de télévision russes (qui constituent un instrument de censure de l’espace informationnel) dans toute l’Europe ne limite pas, mais protège plutôt la liberté des Européens contre la désinformation et la propagande. Il faut ici distinguer si la censure est défensive ou si elle sert l’agression en substituant des mensonges à la réalité. L’expérience de l’occupation en Ukraine montre que la liberté d’expression n’est pas une catégorie abstraite. Dans les villes tombées sous contrôle russe, les artistes cessent très rapidement de créer, à la fois parce qu’il leur est interdit d’être ukrainiens, d’avoir des opinions différentes de celles des autorités russes, et parce qu’ils courent un danger physique. L’auteur pour enfants Volodymyr Vakulenko a été torturé à mort dans la ville occupée d’Izioum en 2022 ; son corps a été retrouvé dans un charnier, les mains liées. L’écrivain et journaliste Stanislav Aseyev a passé deux ans dans la prison « Izolyatsia » de Donetsk, et l’artiste Serhiy Zakharov est également passé par le même camp de concentration. L’ironie est qu’« Izolyatsia » était autrefois un espace d’art contemporain. Dans un certain sens, l’artiste y est toujours « exposé », mais dans un système différent, totalitaire. Ainsi, lorsqu’il s’agit de lignée littéraire, je pense moins à un héritage esthétique qu’à une forme d’exemplarité biographique. Les auteurs qui ont écrit sous l’occupation (nazie, soviétique ou autre) nous ont laissé non seulement des textes, mais aussi des exemples de conduite. Leur expérience est une sorte de manuel de survie intellectuelle. Si vous ne savez pas quelle littérature lire pendant une guerre, il vaut la peine de se tourner vers ceux qui ont déjà été confrontés à des ruptures historiques similaires, même si, bien sûr, chaque guerre complique les scénarios précédents. La poésie comme l’art en général en Ukraine ont une longue histoire de clandestinité. Le décret de Valouev (1863) et l’oukase d’Ems (1876), par exemple, visaient à exclure la langue ukrainienne du champ du scriptible, condamnant par conséquent la littérature ukrainienne à une forme de clandestinité. On songera aussi au régime d’édition et de diffusion clandestin du samvydav , à l’époque soviétique. Vous venez de le dire, vous n’êtes pas en tant que poétesse une victime directe de la censure. Mais vous évoquez malgré tout dans votre préface l’expérience de la clandestinité que vous avez faite en tant que citoyenne, au début de la guerre dans le Donbass, quand avec d’autres « volontaires et activistes locaux », vous vous retrouviez dans des « cachettes secrètes » pour décider de plans d’action pour aider Louhansk et ses habitants. Cette expérience, qu’en avez-vous fait au moment d’écrire vos poèmes ? Vous faites allusion ici à un épisode de 2014, lorsque j’ai assisté à Louhansk à une réunion de personnes qui tentaient de résister à l’occupation russe. Il s’agissait, dans le contexte de la première invasion de l’Ukraine par la Russie au XXI e siècle, d’une tentative des habitants locaux pour préserver une ville qui perdait progressivement le contrôle d’elle-même. Je n’estime pas pour autant avoir fait partie d’un réseau clandestin — je n’ai participé qu’à une réunion de ce genre, dans une ville que l’envahisseur était en train de soumettre. Plus tard, je me suis rendue à Kyïv et j’ai apporté mon aide sur le plan informationnel : j’ai notamment essayé de trouver des moyens de faire libérer les militants locaux, qui étaient arrêtés et torturés. À l’époque, la couverture médiatique dont ils faisaient l’objet a aidé, car elle a dissuadé les occupants de les tuer. Bien sûr, cela ne fonctionnerait plus aujourd’hui. À l’époque, il ne s’agissait pas d’une expérience romantique de la clandestinité, mais d’une réponse d’urgence à la violence. En 2022, lorsque l’invasion à grande échelle a commencé, j’étais à Kyïv, et, jusqu’à la mi-mars, j’ai aidé les gens à quitter la ville tout en m’occupant des problèmes de logistique alimentaire. Plus tard, j’ai dû partir pour être avec mon fils, dont le père s’était alors engagé volontairement dans l’armée. Ma « clandestinité » a donc toujours été plus civique que littéraire. Mais une position civique ne se limite pas à la participation à des activités clandestines. Sa valeur réside dans la volonté de sauver, même s’il s’agit d’une seule personne, d’un seul animal ou même d’une seule plante. Paradoxalement, au lieu de la déshumanisation qui nous avait été prédite, nous avons assisté à une intensification de l’humanité en Ukraine. Les Ukrainiens risquent leur vie pour sauver des animaux des décombres, pour les sortir des bâtiments en feu. L’hiver, quand les températures descendent plus bas que jamais et que, les Russes détruisant nos sous-stations électriques, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour, il y a des gens pour collecter des fonds destinés à réchauffer les plantes exotiques du jardin botanique. Dans le contexte d’inflation économique et énergétique et de bombardements constants qui est le nôtre, cela semble presque absurde, car les citoyens eux-mêmes ont du mal à réunir les ressources nécessaires pour survivre à l’hiver ; pourtant, ils continuent à partager le peu qu’ils ont, dans un geste profondément éthique. Il me semble que ce changement éthique a influencé ma poésie plus que l’expérience des « réunions secrètes ». Il y a maintenant dans ma poésie plus de tendresse envers les gens qui offrent leur aide avant même qu’on ait le temps de la leur demander. Et c’est peut-être là la conséquence la moins attendue de la guerre : non pas la clandestinité, mais un seuil moral plus élevé. Pour en revenir à la question linguistique, la guerre, en Ukraine, c’est hélas aussi une guerre des langues. Au lieu que le bilinguisme, et même la polyglossie, soit une chance pour le pays, ainsi que l’auraient voulu des écrivaines comme Lessia Oukraïnka (1871-1913), les partisans d’une toute-puissance du russe en ont fait, depuis des siècles, une malédiction. Vous évoquez par exemple dans votre préface un certain Sacha, qui, paranoaïque, est persuadé que la littérature ukrainienne fait parler russe aux méchants, et ukrainien aux gentils. C’est l’occasion aussi pour vous de rappeler qu’il n’y a pas deux langues qui s’opposeraient en bloc, et que le russe qu’on parle en Ukraine (quand on n’utilise pas l’ukrainien, naturellement) n’est pas le russe qu’on parle en Russie. Comment vous situez-vous, en tant que poétesse, dans ce paysage linguistique à la fois si riche et source de tant de malentendus ? Le bilinguisme en Ukraine n’est pas « naturel » sous la forme que l’on imagine souvent, c’est-à-dire comme la coexistence harmonieuse de deux cultures. Le fait que la plupart des Ukrainiens parlent à la fois l’ukrainien et le russe est le résultat d’une longue politique coloniale. Nous sommes tous bilingues, et beaucoup parlent également une troisième langue au moins – polonais, hongrois, tatar de Crimée, allemand –, car de nombreuses minorités ont le souci de préserver leur singularité linguistique. Tout le monde en tout cas connaît l’ukrainien et le russe, et ces deux langues ont toujours coexisté dans ce que l’on pourrait appeler une relation de domination et d’abus. Pendant des siècles, l’ukrainien a été systématiquement écarté de l’éducation, de l’administration et des études supérieures. Les carrières, en particulier dans les domaines de la littérature et de l’enseignement supérieur, se construisaient en russe, et les ressources intellectuelles étaient attirées vers le centre impérial, à Moscou. L’idée n’était pas de construire une coexistence, mais au contraire d’orchestrer la disparition progressive des langues non-russes, selon une politique d’effacement. Cette politique a réussi avec la langue biélorusse et avec les langues de plus d’une centaine de minorités nationales en Russie qui sont aujourd’hui au bord de l’extinction. L’ukrainien a eu plus de chance, car, parallèlement au scénario russe, nous avons développé notre propre contre-scénario. Malgré les interdictions et la censure, il y a toujours eu parmi les Ukrainiens et parmi les peuples amis des mécènes qui finançaient la publication de livres en ukrainien et cherchaient des moyens de les imprimer hors du contrôle impérial russe ou soviétique. À l’époque soviétique, la maison d’édition ukrainienne Smoloskyp imprimait par exemple à Paris et ailleurs des livres interdits en URSS. Il faut aussi bien comprendre que, à l’époque de l’Empire russe, la poésie ukrainienne a joué non seulement un rôle esthétique, mais aussi un rôle dans la formation de l’État. En un temps où l’État ukrainien n’existait pas encore, la littérature a fortement contribué à façonner par anticipation son image, et l’imaginaire de l’indépendance nous a donné les ressources nécessaires pour préserver notre langue. L’exemple de Lessia Oukraïnka est révélateur. Elle était polyglotte, mais a consciemment choisi l’ukrainien comme langue d’écriture, alors qu’il lui aurait été bien plus facile de faire carrière en russe. Dans sa pièce La Femme du boyard , elle raconte l’histoire d’une Ukrainienne qui se rend à Moscou — et ce qu’elle raconte, ce n’est pas une simple différence entre les langues, mais bien un écart fondamental entre les codes civilisationnels. L’héroïne ne rencontre pas une autre langue, mais un autre modèle de réalité : là-bas, une femme ne peut pas assister à une conversation entre hommes, elle ne peut pas sortir sans escorte, même si elle est de haut rang. Ainsi, les discussions sur le russe et l'ukrainien révèlent l’existence de deux réalités culturelles irréductibles l’une à l’autre, et marquées par des relations très différentes entre les mots et la réalité, ainsi que par des conceptions respectives de la liberté et de l’éthique peu compatibles. Quant à l’interprétation que fait ce garçon que je cite des langues que parlent supposément les héros et les anti-héros dans la littérature ukrainienne, elle est évidemment abusive. Voir là un signe de discrimination antirusse est aussi réducteur que manipulateur. Il faut bien saisir le problème dans le contexte de l’histoire de la décolonisation de l’Ukraine. Pendant des siècles, l’ukrainien s’est vu refuser le droit d’être une langue de haute culture. Aujourd’hui, la symétrie est enfin rétablie. L’ukrainien peut être l’une des langues du modernisme, de la philosophie et de l’avant-garde. Le russe, en conséquence, cesse de signifier automatiquement le « centre » ou le style élevé. Il peut être une langue de la périphérie, de la vie quotidienne, de certains environnements sociaux — comme toute langue peut l’être dans toute société. Il existe une autre dimension tout aussi importante. L’empire façonne non seulement les territoires, mais aussi le langage « descriptif ». Il parle au nom des colonisés et apprend au monde à les voir à travers un filtre impérial. Hélas, c’est à travers ce filtre que ce Sacha lisait les textes dont il parlait. La guerre a accéléré la décolonisation du savoir, et l’expérience ukrainienne est devenue véritablement axée sur ce sujet — même si dans les médias occidentaux les écrivains russes continuent de spéculer activement sur l’avenir de la culture ukrainienne. Je leur conseillerais plutôt de réfléchir à l’avenir de la Russie, qui tente de mettre en œuvre un projet appartenant au passé plutôt que de générer de nouvelles significations, et qui glisse par conséquent vers un modèle archaïque. Je ne me positionne donc pas dans une « guerre des langues ». Je me situe dans un processus de décolonisation. Pour moi, la langue n’est pas seulement un outil de communication, mais un espace de subjectivité politique. Le multilinguisme peut être une ressource, mais seulement lorsqu’il est le résultat de la liberté plutôt que de la coercition et du traumatisme. Mon expérience personnelle joue bien sûr un rôle important dans mon point de vue sur ces questions. J’ai grandi dans une famille russophone, mais cette identité russophone était le résultat d’un traumatisme historique. Mes grands-parents ont été exilés en Sibérie ; pour survivre, ils ont dû adopter la langue de l’empire. Le changement de langue n’était pas un choix culturel, mais une stratégie de survie. Mon retour à l’ukrainien n’a pas été un geste politique, mais un acte de restauration, une forme de travail sur le traumatisme intergénérationnel. Je constate des processus similaires à travers tout le pays. Parfois, l’impulsion vient d’une recherche sur l’histoire familiale. Parfois, elle vient de l’expérience directe des bombardements, quand les gens ne veulent plus avoir quoi que ce soit de commun avec l’agresseur et sa langue. Aujourd’hui, en tout cas, la langue en Ukraine n’est pas un champ de bataille, mais un espace de restauration de la dignité. Ce que vous venez d’expliquer des « filtres » par lesquels le pouvoir impérialiste force ceux qu’il domine à voir le monde soulève bien entendu le problème de la désinformation, que vous évoquiez d’ailleurs déjà tout à l’heure à propos de la censure. Vous le dites vous-même dès l’abord dans votre préface : vous êtes tentée de faire de cette vieille femme incapable de parler autrement que par jurons une allégorie de la langue en guerre, mais, sachant au fond qu’il n’y a là qu’un symptôme médical assez classique après un AVC, vous craignez de contribuer à votre façon à la désinformation. On a presque envie de vous rassurer : la langue de vos poèmes est trop authentique pour que vous apportiez de l’eau au moulin du « fake ». D’où cette dernière question : comment expliquez-vous que la poésie, qui n’est pourtant pas un genre littéraire « factuel », puisse avoir un tel pouvoir de lutte contre le mensonge ? La poésie n’est pas une question de rapport factuel entre les mots et les choses. Elle façonne la capacité de discernement. La socialisation est un mécanisme de transmission de l’expérience, et la poésie fait partie de ce processus. Elle enseigne les nuances, l’intonation, les demi-teintes — c’est précisément pour cela qu’elle s’oppose à la propagande, qui fonctionne par simplification. En temps de guerre, la capacité à détecter le mensonge ou l’hostilité dans un mot devient une compétence de survie. Les codes culturels nous permettent d’identifier le danger plus rapidement que le raisonnement analytique. Le pouvoir de la poésie ne réside donc pas dans la « démythification du faux », mais dans le développement d’une oreille éthique. Et sans une oreille éthique, toute société devient une proie facile pour les manipulateurs.
PDF

07.03.2026 à 09:00

Une diplomatie en trompe-l’œil : « Nixon in China » à l’Opéra Bastille

Certaines habitudes critiques ont la vie dure. À chaque reprise de Nixon in China de John Adams ressurgissent les mêmes soupirs : trop accessible, trop lyrique, pas assez radical… Comme si l’opéra contemporain devait impérativement être austère, hermétique, pour être légitime. L’actuelle production de l’Opéra Bastille pose frontalement la question : et si la véritable modernité n’était pas là où l’on croit ? Entré tardivement au répertoire de l’Opéra national de Paris, Nixon in China s’impose aujourd’hui comme l’un des opéras majeurs de la fin du XXᵉ siècle. À Bastille, la distribution fait appel à quelques stars de la voix : Thomas Hampson en Richard Nixon, Renée Fleming en Pat Nixon. La direction de Kent Nagano impressionne par sa clarté architecturale et son sens aigu des couleurs, révélant l’originalité et la tension dramatique de la partition. Son geste précis et inspiré porte les chanteurs comme l’orchestre, offrant une lecture à la fois élégante, nerveuse et profondément habitée. Quant à la mise en scène de Valentina Carrasco, elle propose de l’opéra une lecture multiple, oscillant entre satire politique, théâtre de l’illusion et fresque historique stylisée. Dès les premières minutes, ce Nixon revendique son éloignement du réalisme historique. Là où la création de Peter Sellars faisait de l’événement une méditation sombre et quasi mythologique, Carrasco opte pour une vision ironique et distanciée. Le voyage de Richard Nixon en Chine devient un spectacle sur le spectacle, une mise en abyme du pouvoir comme représentation. La diplomatie se transforme en chorégraphie, en rituel presque absurde. Le fil rouge de la soirée est celui de la « diplomatie du ping-pong », qui permit effectivement la rencontre entre Mao et Nixon, et dont la métaphore visuelle est omniprésente : tables bleues, balles qui tombent comme une neige artificielle, gestes mécaniques et répétitifs. L’idée, simple mais efficace, souligne la dimension ludique et compétitive de la politique internationale. Elle fonctionne d’autant mieux que la musique d’Adams, avec son rythme harmonique lent, ses pulsations hypnotiques et ses boucles répétitives, suggère elle aussi un mouvement perpétuel, une tension sans résolution. Carrasco excelle dans les images collectives. Les chœurs, parfaitement exploités, deviennent foule, propagande, ou masse manipulée. Le deuxième acte, avec ses décors volontairement artificiels et ses paysages « photographiques », met en relief la construction idéologique du réel : Pat Nixon visite moins la Chine qu’un décor fabriqué spécialement pour elle. Ce théâtre du mensonge, au cœur du livret d’Alice Goodman, trouve ici sa traduction visuelle. Et c’est bien là que Nixon in China touche juste : dans cette dernière nuit où les grands dirigeants, abandonnant leurs postures, se confrontent à leur passé. Carrasco parvient à restituer cette humanité fragile. Zhou Enlai (John Matthew Myers), figure de lucidité, sinon de doute, incarne une mélancolie politique qui résonne avec notre époque.   Opéra Bastille. Du 24 février au 20 mars 2026
PDF

05.03.2026 à 08:00

Comprendre le populisme par l’économie

Les méthodes de la discipline économique sont régulièrement mobilisées pour étudier le populisme. Le petit livre que viennent de faire paraître Alexandre Chirat , Gilles Ivaldi et Émilie Sartre en propose une synthèse utile, centrée sur les principaux résultats en la matière, qui couvrent plusieurs dimensions importantes. Nonfiction : Vous venez de publier avec vos coauteurs un petit « Repères » à La Découverte, titré L’économie politique du populisme . Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi l’économie comme discipline peut éclairer ce phénomène ? Alexandre Chirat : S’il est certes un objet privilégié de la science politique, le phénomène populiste requiert de faire appel à d’autres disciplines pour le comprendre, comme l’histoire, la psychologie, la sociologie, mais aussi l’économie. Pourquoi se concentrer sur les apports de « l’économie politique » ? Nous avions quatre motivations principales. Au niveau théorique, l’économie politique offre une variété de modèles. Ils permettent de décrire le fonctionnement des démocraties et, par conséquent, de penser avec précision les différents mécanismes à l’œuvre derrière l’émergence et le succès des partis populistes. Au niveau empirique ensuite, l’économie appliquée mobilise des outils permettant de mener des analyses causales. Or, nombre de travaux récents des économistes sont consacrés aux causes du populisme. Ces travaux ont en outre montré l’impact de plusieurs causes qualifiées d’économiques, telles que la mondialisation, le changement technologique ou encore la Grande Récession. Enfin, du point de vue de l’offre des partis politiques, la dimension économique est l'un des principaux clivages structurant la concurrence électorale. Or, nous avons voulu mettre en évidence l’évolution, dans le temps et l’espace, de l’offre populiste en matière de politiques économiques. Ceci étant dit, en tant qu’objet d’étude scientifique, le populisme est un objet éminemment pluridisciplinaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce livre a été co-écrit par un politiste et deux économistes !   L’économie se caractérise notamment par la modélisation des phénomènes qu’elle étudie, ce qui permet d’identifier des conditions d’émergence ou encore de caractériser certaines dimensions de ceux-ci. Pourriez-vous dire un mot des principaux résultats auxquels la discipline parvient de cette manière s’agissant du populisme ? En tant qu’historien de la pensée économique, j’ai l’habitude de dire aux étudiants que « la science économique » est une discipline sujette à des controverses. Il est important d’avoir à l’esprit qu’il n’existe pas une théorie économique du populisme, laquelle ferait consensus. Il existe plutôt une série de modèles, qui s’efforcent de mettre en exergue certains mécanismes permettant de comprendre certains aspects de ce qui est désigné par le recours au terme populisme. Parmi ces modèles, les uns sont complémentaires, les autres sont antinomiques. Pour ne donner qu’un exemple, les modèles canoniques d’économie politique définissent généralement le populisme, de manière péjorative, comme de mauvaises politiques économiques. Ils expliquent que son succès est surtout le produit de la corruption des élites, de l’opportunisme des politiciens ainsi que de la défiance et de l’ignorance des citoyens. Bien que repartant d’un cadre d’analyse identique, à savoir la théorie économique de la démocratie de Downs, nous avons montré avec Cyril Hédoin dans un article académique et un papier publié sur le site The Conversation que le populisme est d’abord et avant tout la conséquence d’un déficit de représentation des préférences citoyennes combiné à l’absence de consensus majoritaire sur les conceptions de l’intérêt général au sein d’une société.   La discipline recourt par ailleurs à l’analyse statistique et économétrique pour identifier les causes des phénomènes. Cela vaut en particulier pour les facteurs économiques, mais également pour d’autres facteurs. Comment la discipline économique identifie-t-elle ces facteurs s’agissant du populisme ? Le premier enjeu pour les travaux empiriques sur le populisme consiste à définir le bon proxy pour capter le phénomène. Traditionnellement, en fonction de la question de recherche posée, on peut utiliser : les parts de vote en faveur des partis populistes, les attitudes politiques déclarées par les citoyens, ou encore la rhétorique populiste dans la communication politique. Les variables explicatives du populisme peuvent être, comme vous le rappelez, de nature très diverse. La littérature scientifique distingue traditionnellement les causes économiques des causes socio-culturelles — lesquelles interagissent. Des méthodes similaires sont utilisées pour analyser ces différentes causes, même si la nature et la temporalité des phénomènes socio-culturels rend souvent plus difficile l’identification précise de leur impact causal. Mais les méthodes utilisées en économie appliquée ne sont pas les seules pertinentes, d’où l’intérêt de considérer en sus les résultats d’autres disciplines. Concernant les outils, enfin, les économistes mobilisent une très grande variété de techniques quantitatives d’évaluation, allant de l’économétrie structurelle à l’économie expérimentale en passant par diverses méthodes d’inférence causale. Cet ouvrage de synthèse s’adressant à une audience élargie, nous avons choisi de ne pas nous aventurer dans des discussions ésotériques sur les avantages et les inconvénients de chacune des méthodes. Nous avons plutôt fait le choix de présenter les résultats obtenus par de nombreux chercheurs mobilisant diverses méthodes empiriques, afin de donner un état du savoir qui soit aussi complet et objectif que possible.   Si l’on en vient alors aux programmes économiques – où l’on retrouve un terrain où la discipline est particulièrement compétente – , vous montrez dans l’ouvrage que les partis populistes adoptent en matière économique des positions qui varient fortement en fonction du contexte et qu’ils sont susceptibles de mener des politiques économiques très différentes lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Pourriez-vous en dire un mot ? Historiquement, le « populisme macroéconomique » a été défini comme des politiques d’inspiration keynésienne et protectionniste, favorisant à court terme la croissance économique et la redistribution des revenus, mais au détriment de l’inflation et des équilibres extérieurs (balance commerciale, taux de change, dette extérieure). Cette conception est étroitement liée au contexte latino-américain, et ses conflits sociaux, des années 1940 aux années 1980. La concordance entre cette caractérisation du populisme comme politique économique, d’une part, et la définition du populisme comme idéologie politique et/ou stratégie de conquête du pouvoir, d’autre part, s’est toutefois révélée imparfaite. À partir des années 1980, en Amérique Latine toujours, puis dans les démocraties en transition de l’ancien bloc de l’Est dans les années 1990, des leaders politiques consensuellement qualifiés de populistes ont à l’inverse mis en œuvre des politiques économiques d’inspiration néolibérale. L’agenda économique des partis populistes au XXI e siècle est marqué par un degré notoire d’hétérogénéité. Elle s’observe non seulement entre les populistes de droite et de gauche, mais aussi entre les populistes d’Europe de l’Ouest et d’Europe de l’Est, par exemple. L’offre populiste contemporaine en matière de politiques économiques étant encore sous-étudiée, elle est d’ailleurs au cœur d’une étude que nous menons actuellement avec mes coauteurs, Émilie Sartre et Gilles Ivaldi, dans le cadre d’un projet financé par l’Agence Nationale de la Recherche.   Vous concluez le livre sur une étude des conséquences du populisme. Pourriez-vous indiquer en quoi la discipline peut contribuer à éclairer celles-ci ? Et quelle valeur on peut alors attribuer à ces résultats ? La valeur des résultats scientifiques en économie empirique dépend principalement de trois facteurs : la qualité du cadrage théorique et conceptuel, la qualité des données utilisées, la pertinence de la méthodologie utilisée. Des travaux d’économistes s’efforcent aujourd’hui d’évaluer les conséquences économiques des populistes au pouvoir. Mais la construction d’un contrefactuel est particulièrement difficile. Les résultats obtenus sont donc toujours à prendre avec prudence, et ce d’autant plus que ceux qui sont obtenus à partir d’études de cas spécifiques ne sont pas généralisables. Ceci étant, notre volonté était à nouveau d’offrir au lecteur une synthèse des résultats des études considérées comme les plus abouties.
PDF

03.03.2026 à 09:00

Edith Bruck : l'impossible réparation ?

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Hitler, scandalisé qu’en Hongrie, puissance de l’Axe, partenaire du « Reich de mille ans », un îlot juif puisse subsister, mobilise ses forces aux abois sur tous les fronts pour exterminer la dernière communauté juive d’Europe, presque intacte. Depuis son bunker de la Chancellerie à Belin, le Führer ordonne la liquidation – Endlösung – des Juifs de Hongrie. Au mois de mars 1944, leur acheminement vers les centres de mise à mort va commencer. Les fours des crématoires de Birkenau ont été améliorés, d’immenses fosses d’incinération ont été creusées tout autour, afin de compléter le dispositif. Des milliers de wagons sont réquisitionnés dans le seul but d’acheminer 400 000 Juifs jusqu’aux chambres à gaz. Tout se poursuit au grand jour, sans que les Alliés, sur le chemin de la victoire, se préoccupent d’intervenir. Eichmann s’enorgueillit de gazer et brûler 12 000 Juifs par jour. Cependant, dès 1938, les 725 000 Juifs de Hongrie ont été en proie aux mesures les excluant de la société. Encouragés par la gendarmerie fasciste, des pogroms éclatèrent dans les villes et les villages. Les Juifs furent regroupés dans des ghettos. Edith Bruck, déportée hongroise et survivante des camps, témoigne dans  Lettre de Francfort du parcours interminable pour tenter d'obtenir réparation. Edith Bruck : Un shtetl en Hongrie, Auschwitz Birkenau, Bergen Belsen, Rome Le 8 mai 1941, Edith Steinschreiber, aux tresses blondes enrubannées, qui vit dans le sthetl de Tiszabercel, entend pour la première fois le maître d’école et le médecin se saluer par un Heil Hitler ! C’est ce même médecin qui refusera de soigner parce qu’il est juif, l’un de ses frères souffrant d’une crise d’appendicite. Avant leur déportation, les Juifs du village sont torturés, expropriés, voire massacrés par leurs voisins. Les gendarmes hongrois venus récupérer « l’or des Juifs », participent aux exactions. Au mois d’avril 1944, les Juifs des Carpates, que les nazis ont désignés comme ceux de la zone 1, sont déportés à Auschwitz. Édith Bruck, 12 ans, avec ses tresses blondes et ses rubans, dont sa mère a pris soin pendant le transfert, descend d’un wagon à bestiaux sur la Judenrampe . Lors de la sélection, opérée par Mengele, les parents et l’un des frères d’Edith disparaissent dans la file de droite en quelques instants. Avec sa sœur Adele, Edith est tatouée dans le camp de quarantaine, puis est transférée aux camps d’anéantissement par la faim, les coups, l’absence totale d’hygiène et le travail, aux camps de Kaufering, Landsberg, Dachau et Christianstadt. Edith qui n’a pas encore quatorze ans et sa sœur sont libérées par les Anglais au camp de Bergen Belsen, le 15 avril 1945. Dans les bois, la boue, les baraques dévastées par le typhus, les Anglais et les Américains découvrent plus de 20 000 cadavres nus. Soignées à l’hôpital par les Alliés et rétablies, Edith et sa sœur retournent dans leur village. Devant leur maison en ruine, où les photos de famille ont été jetées par leurs voisins dans les excréments, elles sont insultées. Elles quittent la Hongrie pour toujours. En 1948, après avoir séjourné pendant quelques mois à Budapest, puis en Tchécoslovaquie chez une de leurs sœurs, qui les reçoit froidement, Edith retrouve deux de ses sœurs et son frère Laci, partis faire leur aliyah dans le jeune État d’Israël. Edith a passé quelques années spartiates et difficiles au kibboutz. En Israël, elle a épousé deux maris violents, et divorcé deux fois. Son troisième mariage est « blanc », suivi d’un divorce, lui permettant d’échapper au service militaire. Elle adopte le nom Bruck, celui de ce mari qui ne lui a fait aucun mal. Elle quitte Israël. Commence alors une sidérante vie d’aventures. Edith, aussi belle que désirable, est engagée comme danseuse et chanteuse de cabaret dans des tournées qui la conduisent dans toute l’Europe et en Turquie. Elle déserte sa compagnie à Naples, ville pour laquelle elle ressent une immédiate et profonde attirance. Elle travaille pendant deux ans dans un institut de beauté luxueux. Son employeur qui l’exploite brutalement, ignore qu’elle a commencé à écrire des poèmes et des récits, parus sous un pseudonyme. La vie d’Edith Bruck se stabilise en 1957 quand elle rencontre à Rome le poète, traducteur et cinéaste Nelo Risi, de onze ans son aîné, qui deviendra son mari bien-aimé, en dépit de ses infidélités. Edith et Nelo, inséparables, malgré une relation amoureuse pour elle si douloureuse, ont traduit des livres, écrit des adaptations pour la télévision et le cinéma. Edith consacrera un livre sans mièvrerie, Je te laisse dormir , à son amour contrarié pour son mari, qu’elle accompagna dans sa déchéance neurologique jusqu’à sa mort, en 2015. En 1999, Edith publie Signora Auschwitz, un récit dont la tonalité est proche du désarroi de son ami Primo Levi, lassé de témoigner devant des assemblées de jeunes, aussi indifférents qu’ignorants. Comme Primo, dont elle réprouve le suicide, elle se dit effarée devant l’expansion exponentielle de l’antisémitisme, partout dans le monde. Traité de réparations entre l’Allemagne et Israël En 1950, au terme de longues négociations, Nahum Goldman, président du Congrès Juif mondial et Konrad Adenauer, chancelier de l’Allemagne fédérale, signent un traité de réparations, selon lequel les survivants de la Shoah pourront obtenir des dédommagements, après l’examen méticuleux, semé d’embûches, de leur dossier. Ma chronique prend brièvement une tournure personnelle car, comme Edith Bruck, j’ai suivi un chemin bureaucratique tortueux, insensé, cependant beaucoup moins long qu’elle. La réalité des conditions dans lesquelles les crimes monstrueux furent commis à l’encontre de six millions de Juifs sont totalement ignorées des bureaucrates de Francfort, qui demandent aux survivants d’apporter non seulement les preuves matérielles des horreurs qu’ils ont subies, mais également celles des séquelles qu’elles ont engendrées. Je n’ai pas vécu le destin atroce d’Edith Bruck, mais on me somma d’apporter la preuve du jour, si ce n’est de l’heure de ma conception, dans les conditions de clandestinité où mes parents vivaient à Lyon en 1942. C’est inouï, absurde et grossier. Le but de cette exigence, sans base scientifique, était de refuser ma demande, au motif que ma mère aurait dû attendre deux semaines de plus, avant de fuir la France, afin que sa grossesse correspondît aux normes des fonctionnaires de Francfort. Or à Lyon, les rafles avaient commencé. Pour Edith Bruck, ce fut mille fois pire. Comment aurait-elle pu solliciter des témoignages prouvant les actes de son martyre, alors que précisément, les nazis firent tout ce qui était en leur pouvoir, afin qu’il ne restât personne pour témoigner de la Shoah. Sur les sites d’extermination de Sobibor, Treblinka, Belzec, les centaines de milliers de corps furent exhumés des fosses et brûlés. Les exécutants juifs de cette tâche étaient, à la fin, liquidés. Himmler avait dit à des déportés que si, d’aventure, l’un d’entre eux survivrait, personne ne croirait ce qu’il raconterait. On le prendrait pour un fou. On doit à Vassili Grossman, premier correspondant de guerre à pénétrer sur le site du camp d’extermination de Treblinka, l’extraordinaire témoignage L’Enfer de Treblinka, qui fut distribué sous forme de fascicule au Procès International de Nuremberg. Edith Bruck demande réparation Edith envoya sa première requête en 1993, qui fut refusée en 1995, à ce qu’elle nomme dans son récit, l’Institution, mais dont le nom réel est la Claims Conference . La demande la plus scandaleuse et insultante porte le numéro 7 sur le formulaire : « Preuves documentées des souffrances endurées lors de la persécution. Les témoignages sont insuffisants. » Tous les documents attestant la déportation d’Edith et des siens à Auschwitz sont, au prix d’épuisantes démarches, envoyés sous pli recommandé à « l’Institution ». Edith a été libérée, à l’âge de 14 ans, au camp de Bergen Belsen, au terme d’une interminable « marche de la mort » à travers l’Allemagne. Mais cela n’était pas considéré suffisant. Pendant sept ans, Edith et l’Institution, sise à Francfort, vont échanger des correspondances erratiques, dont ne sortiront que des réponses aussi évasives que négatives. Attend-t-on, à Francfort, se demande-t-elle, qu’elle meure, afin que ses demandes deviennent caduques ? Nelo Risi, pessimiste, lui conseille d’abandonner chaque fois qu’Edith ouvre une nouvelle lettre, rédigée dans le style bureaucratique, l’informant que sa requête ne peut pas être prise en considération. Ses envois sont parfois égarés. Elle doit repartir de zéro. Obtenir à nouveau les pièces, les faire traduire par un traducteur assermenté. Ce qui n’est pas gratuit. Son témoignage est estimé « non documentable ». Le plus souvent, les réponses sont signées par un certain M. Tarshawsky. Edith l’imagine en fonctionnaire typique de l’Allemagne nazie. Blond, grand, aux yeux bleus. « Et si j’allais en Allemagne, se demande-t-elle un jour. » : « Une fois arrivée à Francfort, à l’adresse de la Fondation, je pourrais demander Monsieur Tarshawsky, et dans un endroit discret baisser mes bas et lui montrer les marques de gel sur mes genoux, sur mes chevilles, la fracture sur les vertèbres de ma nuque frappée par la crosse d’un fusil, sans parler des empreintes invisibles qui sont les plus nombreuses et comptent encore plus. » Avant de prendre une décision, elle écrit une dernière fois à M.Tarshawsky : « Je suis une survivante à douze mois de détention, j’ai marché pieds nus dans la neige, j’ai mangé de la merde séchée, de l’écorce arrachée à un arbre, les épluchures pourries des poubelles, la bouillie des porcs, les bourgeons de fleurs. J’ai traversé à pied la moitié de l’Allemagne, j’ai fait sur moi à cause de la dysenterie, je me suis épouillée pour ne pas mourir du typhus exanthématique comme tant d’autres. J’ai porté des poids plus lourds que moi pour ne pas mourir sous les coups de pieds, je ne me suis pas arrêtée pendant la marche de la mort pour ne pas être transpercée par une balle, j’ai résisté aux coups de pieds, aux sélections, au gel, à la faim, à la mort aux aguets, pour raconter ce qui a été, à travers la peinture et à vous, Monsieur Tarshawsky. » Après une semaine de vacances à Ischia, au milieu des touristes allemands, Nelo et Edith rentrent à Rome. La boîte aux lettres contient un courrier de l’Institution, dans lequel Tarshawsky, le persécuteur, qui plusieurs fois a exigé la déclaration de revenus, lui permettant d’être éligible, annonce que la dernière requête a été refusée : « Si votre situation financière avait été différente, nous aurions trouvé une solution pour vous concéder environ 500 Marks par mois de la part du Fonds B. Mais pour l’instant, même si nous le désapprouvons, nous sommes soumis à la législation qui nous est imposée. » Les revenus de la survivante Edith Bruck dépassent de 500 dollars ce qu’a décidé le Gouvernement allemand : sa déclaration de revenus ne doit pas dépasser 21 000 dollars, net par an. Après avoir tripatouillé avec son comptable une nouvelle déclaration, Edith l’envoie à Francfort, comme toujours recommandé, avec avis de réception. Enfin, le 5 octobre 2000, la Fondation écrit : « Votre demande est, pour l’instant, en cours d’acheminement vers une issue positive. Nous vous confirmerons par écrit la décision finale. Amicales salutations, Tarshwasky. » Alors, Edith, tel l’Arpenteur de Kafka, décide de se présenter à la porte du « Château ». Comme à l’Arpenteur, il lui est interdit d’entrer. Mais elle est pugnace et dit qu’elle ne bougera pas tant qu’elle n’aura pas vu de ses yeux l’effrayant Tarshwasky, son persécuteur depuis sept années, qu’elle imagine « sous les traits d’un fonctionnaire géant avec un cœur et des yeux d’acier ». Or, ayant forcé la porte de son bureau, elle se trouve en présence « d’un gringalet minuscule, décharné, anonyme, cacochyme. Il porte un gilet vert délavé, ses manches de chemise jaunâtres, sans doute à cause de la chaleur, sont retournées et retenues par des élastiques noirs comme des brassards de deuil. Je suis désemparée en le dévisageant : il se lève pour prendre sa veste accrochée à un porte-manteau et, dans l’ouverture de ses poignets déboutonnés, je découvre, pétrifiée, son tatouage… c’est un ancien déporté ! » Elle engueule le pauvre bénévole impavide, l’accuse explicitement de collaboration, telle Hannah Arendt, les membres des Judenräte, lors du procès d’Eichmann, à Jérusalem . Tarshawsky lui explique qu’il n’est qu’un exécutant entre les mains des Allemands, auteurs d’infâmes formulaires, sans doute destinés à décourager les demandeurs. Elle le traite de « pauvre Caïn », avant de claquer la porte, et de retourner à l’aéroport. Mais que sait Edith de ce qu’a enduré pendant la Shoah ce pauvre Juif bénévole, qui œuvre à la Claims Conference en tant que ventriloque des Allemands ? Il lui a tout de même in fine permis de recevoir la très modeste pension à laquelle elle avait droit. Chaque année, elle doit, à l’instar de tout survivant, apporter une « preuve de vie » pour continuer à la percevoir. D'ailleurs, en quoi ces mensualités minuscules constituent-elles la moindre réparation de ce qui fut commis ? Ne serait-ce que de ce qui fut volé et pillé dans toute l’Europe, et dont seules quelques miettes sont restituées après d’âpres et affligeantes actions en justice près d’un siècle après la Catastrophe ?
PDF

28.02.2026 à 09:00

Mathieu Peck : dire la peinture en romancier

Il arrive parfois qu’un projet d’article sur une exposition de peinture se transforme en une longue méditation sur la signification de l’acte d’écrire, et sur la création d’une manière plus générale. C’est ce dont fait l’expérience le héros du nouveau roman de Matthieu Peck, Descente à Bahia , qui donne à lire de belles pages sur le travail des peintres et sur les discours que les critiques peuvent tenir au sujet de leurs œuvres. Que voit-on dans la toile d’un artiste ? De quelle manière les couleurs qu’il utilise chamboulent-elles nos émotions ? « Qu’est-ce qu’écrire, oui ? », lance encore une voix dans le livre, avant de prendre la tangente (ou un chemin de traverse, comme on voudra) au moment de répondre : « Voilà une question digne de ces énigmes mathématiques [dont] l’énoncé laisse à penser qu’on ne s’entendra jamais sur [leur] résolution. Puisque j’ai ici tous les droits, que ceci est un journal, j’avance qu’il s’agit d’abord d’un acte de jouissance au sens physique . » Dire la violence de l’art Journaliste, Martin Reger n’apprécie guère les « textes insipides et prétentieux, dans lesquels des diplômés questionnent sans trêve quasiment n’importe quoi ». Plutôt que de se consacrer à la résolution « de grands problèmes, [d’]équations massives et inertes », plutôt que de s’interroger sur « les relations des relations avec les relations », il choisit pour sujet d’écriture l’humus des œuvres et le relief singulier de la vie de chaque créateur. L’érudition qui assèche l’art l’énerve ; il veut appréhender directement (et non par le biais de commentaires qui l’amoindrissent) la violence transfigurée par l’art en formes abruptes et colorées. C’est dans cette perspective qu’il tente d’honorer une commande : la rédaction d’un article de fond sur l’exposition d’une vieille connaissance, le peintre Pol Taburet. Lorsqu’il arrive à Salvador de Bahia, le personnage se trouve dans un état de grand épuisement. L’atelier du peintre, situé dans un immeuble dont l’architecture est inspirée de la résidence de Paul Cézanne à Aix-en-Provence, le fascine : un lieu « où l’âme s’amuse à virevolter dans le vent – où des centaines d’histoires vous précèdent ». On raconte qu’il y a plus d’un siècle, l’arrière-grand-père du propriétaire des lieux, après être tombé en extase en visitant l’atelier de l’illustre peintre français, décida de le reproduire à l’identique. La chaleur du lieu, en tout cas, place le journaliste dans des conditions favorables pour écrire à sa façon, lui qui n’aime pas les collègues se promenant avec un calepin durant leurs voyages professionnels. Pour ce critique atypique, l’écriture doit avant tout enregistrer une expérience, fixer l’empreinte des lieux sur le regard. S’il lui arrive de prendre des notes, elles « se résument », écrit-il dans son journal, « à trois lignes dans [s]on téléphone ou sur un bout de post-it » : « Si j’exerce ce métier », ajoute-t-il, « c’est pour y voir clair au milieu des balafres de l’existence et ses excès. Le monde et ses routes ne sont pas à un usage. Le monde est fait pour qu’on le retourne, absolument, qu’on y observe par l’intérieur – le voyage n’est qu’une banalité augmentée . » Grâce et misère de Salvador de Bahia Quand il accepte de rédiger cet article, Reger a cessé d’écrire sur l’art depuis un moment. Une anxiété soudaine liée à ce travail s’empare de sa plume, mais les déambulations dans les rues de Bahia lui procurent des chocs esthétiques salvateurs. Devant un cloître récemment restauré, le bleu des azulejos , ces carreaux de faïence typiques du monde portugais, l’enchante et lui ouvre les portes du rêve. Les murs sont saturés de scènes tirées des inscriptions morales d’Horace. Les reflets bleuâtres allègent ses pensées. Il s’empare de son cahier et jette quelques lignes pour donner forme aux murmures du lieu : « Je note cela : la force de cette phrase sous mes yeux. Une force paranormale : POUR HAÏR LE VICE IL FAUT LE CONNAÎTRE. Plus le vice est horrible, et plus il a d’appas, dit-on, et je contemple cette représentation d’une femme entourée des démons humains. La supposée Sagesse se tient là, au centre dudit vice et ses horreurs . » Mais ce paradoxal instant de grâce contraste avec l’autre visage de la ville, celui de l’esclavage. La découverte de la plus africaine des cités brésiliennes déstabilise le journaliste et déplace son regard. Écrire sur la peinture n’est plus sa seule ambition. En compagnie de Pol Taburet, il veut absorber le désordre dans lequel il nage, la crasse des effluences animales de la feira de São Joaquim , ce marché où prospèrent les marchands de bêtes à sacrifice et les prêtres vaudou. Il y a là une « ville véritable, un espace troué dans le cœur même du monde, une fournaise vivante et débordante d’une folie cataclysmique et admirable – une cité clandestine, disons-le, avec ses machines à sous planquées sous la poussière et les lames de boucher gorgées d’un sang de contrebande ». Le spectacle d’un peuple de l’ombre qui s’acharne à exister dans ces bas-fonds émeut autant le journaliste que le peintre. Puissances du pinceau et de la plume S’inspirant de ce désordre des choses, Reger parvient à saisir dans son écriture le mouvement qui régit la peinture de Pol : des tracés mystérieux et cryptiques « d’où surgissent çà et là des esquisses de visages, de mains, d’anges ou de divinités. C’est un travail millimétré qui ne renie pourtant pas l’accident, une étape qui consiste à projeter la structure finale du tableau depuis son néant – une vision de prophète aveugle, ou du moins quelque chose de l’ordre de l’extralucide . » La lumière, monstrueuse de clarté, stimule la création, et l’air chaud installe un silence propice à la conception de formes inédites. Seul dans l’atelier de l’artiste, le journaliste accède au secret de ses créations en donnant libre cours à l’expression de ses secousses intérieures : « Les formes que le peintre dessine ont un impact favorable sur mes émotions, je le sens. Ses toiles ont beau être éprises de violence et d’une certaine radicalité dans la solitude des mouvements, une vigueur émerge d’elles que je ne pourrais encore véritablement qualifier – ce que seuls l’art et l’amour sont capables d’escorter. » Ainsi, Reger envisage d’écrire sur la peinture. Avant l’article, il rédigera d’abord un journal de son séjour brésilien – sa véritable œuvre –, où il tâchera de fixer la multiplicité des informations émanant de l’atelier : le mouvement des mains du peintre et leurs impulsions, les indices du corps et des muscles, la nervosité des pinceaux qui luttent avec la couleur. « Écrire sur la peinture, par définition », note-t-il, « est une mélodie qui se joue sans partition ». Une puissance étrange se fait sentir dans les toiles de Pol Taburet. Le diariste éprouve une joie physique et dit les muscles qui se dressent, le fatras brutal et déchaîné des sensations, les nerfs électrifiés, les ébranlements aussi bien visuels qu’auditifs. Il fait ainsi sentir au lecteur la mélancolie qui saisit parfois la baie radieuse de Salvador de Bahia. Il donne à voir, par ses mots, la brume hallucinée qui parfois recouvre le paysage chaotique qui s’offre à lui. Ou encore il fait entendre les bourdonnements ressuscitant la mémoire des esclaves qui continuent de hanter la ville, notamment du côté de l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos , cet édifice qu’ils construisirent pour la diaspora noire de l’époque. Reger circule de la sorte librement parmi les œuvres de Pol Taburet, proposant une pensée du corps, saisissant le jaillissement des couleurs et des formes, et forgeant enfin sa propre définition de la peinture, qui n’est pas celle d’un écrivain recroquevillé sur son bureau : « Contrairement à ce que l’on peut croire », écrit-il, « la peinture est une vitesse radicalement convoquée. Je vois maintenant les ongles du peintre gratter furieusement les débâcles de jaune. Je vois les poils de chèvre des pinceaux se sacrifier dans la nervosité – j’assiste aux chorégraphies de la toile à venir . »
PDF

25.02.2026 à 09:00

Lire Jacques Ellul en 2026

Professeur émérite en science politique, Patrick Chastenet est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Jacques Ellul , dont il a été l’ami. Il est, entre autres, l’auteur d’une Introduction à Jacques Ellul (2019) dans la collection « Repères » des éditions La Découverte et plus récemment des Racines libertaires de l'écologie politique (2023) et d’une Introduction à Bernard Charbonneau (2024) , compagnon de pensée d’Ellul. Il vient de publier dans la collection « Bouquins » une anthologie consacrée à Jacques Ellul, rassemblant quatre titres du grand penseur de la technique qui fut également théologien : Le Système technicien , Propagandes , L’Espérance oubliée et Anarchie et christianisme . Outre une introduction générale retraçant brièvement la vie de l’homme, chacun de ses livres fait l’objet d’une présentation éclairante retraçant leur contexte d’écriture et leur réception. Une invitation à découvrir les réflexions encore actuelles de celui qui « a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! »   Nonfiction : Jacques Ellul est l’auteur d’une soixantaine de livres. Comment avez-vous procédé pour sélectionner les titres rassemblés dans cette anthologie ? Patrick Chastenet : Jacques Ellul a publié environ 70 livres si l’on tient compte du fait que plusieurs d’entre eux comportaient plusieurs tomes. Son œuvre est pensée et construite sur deux registres séparés mais qui se répondent l’un l’autre. Le volet théologique ou spirituel trouve son répondant dans le volet sociologique ou politique, même si chacun de ces qualificatifs sont en partie impropres. Étant donné que la moitié de son œuvre est consacrée au registre théologique, il était impensable de l’ignorer. Une fois ce constat posé, s’est posée la question du choix des œuvres. Il se trouve que j’avais moi-même posé la question à Jacques Ellul il y a près de quarante ans : il m’avait répondu que son préféré était L’Espérance oubliée pour la partie théologique (« c’est celui dans lequel j’ai mis tout mon cœur »), et La Technique ou l’enjeu du siècle pour le volet sociologique. C'est donc par fidélité et respect pour ce choix que j'ai opté pour L’Espérance oubliée — même si ma préférence personnelle serait allée à La Raison d’être , sa belle méditation sur l’Ecclésiaste, et même si La Subversion du christianisme a la faveur de nombreux lecteurs. En revanche, il m’a fallu remplacer La Technique ou l’enjeu du siècle par Le Système technicien , plus court, plus digeste, plus intemporel tout en étant plus actuel que jamais à l’heure de l’IA et des GAFAM. Propagandes (1962) s’est imposé tout naturellement, car il compte parmi les grands livres de Jacques Ellul et que la publicité, la propagande, et toutes les formes de manipulation psychologique prospèrent avec les réseaux sociaux. J’ai enfin procédé à un arbitrage entre L’Illusion politique (1965) et Anarchie et christianisme (1988) en optant pour le second, plus récent et plus significatif car non seulement il contient une dimension testamentaire au plan politique mais il permet de faire le lien entre les deux registres de l’œuvre. Ces quatre ouvrages sont-ils globalement représentatifs de son œuvre ? C’est le but recherché. Le volume s’adresse à un public de néophytes qui n’a pas le temps de lire les 70 livres mais veut se faire une idée exacte de l’œuvre. Il ne respecte pas un ordre strictement chronologique car il s’organise autour du livre pivot : Le système technicien (1977). Viennent ensuite Propagandes et L’Espérance oubliée . Enfin, vient  Anarchie et christianisme dans lequel Ellul explique que l’anarchisme est d’une part « la forme la plus complète et la plus sérieuse du socialisme » et d’autre part, l’expression politique la plus compatible avec la Bible. Sur la technique, ses analyses vous paraissent-elles encore pertinentes ou, pour certaines, dépassées, du fait des évolutions dans le domaine (comme l'intelligence artificielle, par exemple) ? Elles n’ont jamais été aussi pertinentes. Il a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! Tout ce qu’il a écrit sur la technique s’applique à l’IA. La quête de l’efficacité maximale se trouve au cœur de l’IA. L’humain qui aujourd’hui se sert de l’IA est, de ce fait, celui qui la sert. Réciproquement, seul l’humain qui sert l’IA est vraiment apte à se servir d’elle. De ce point de vue, on retrouve dans l’IA toutes les caractéristiques du phénomène technique mises en lumière par Ellul. Premièrement, la rationalité : le standardisé et le normé remplacent le spontané et le personnel. Deuxièmement, l’artificialité : la technique s'oppose au milieu naturel, qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer. Troisièmement, l’automatisme : le « choix » se fait sur le seul critère de la plus grande efficacité. Quatrièmement, l'auto-engendrement : le progrès technique étant devenu le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir. Cinquièmement, l’unicité : le phénomène technique forme un tout homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. Sixièmement, l’entraînement : les techniques s’enchaînent les unes les autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les suivantes. Enfin, l’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de chaque pays. Last but not least , Ellul parlait d’autonomie de la technique et il suffit d’écouter Sam Altman, le patron OpenAI, pour se convaincre qu’il avait raison. La recherche de la plus grande efficacité s’est imposée comme unique critère du juste et de l’injuste. Ellul diagnostiquait une « grande relève », un grand remplacement de l’homme par la machine. Si la technique est autonome, cela signifie que l’homme ne l’est plus. Cet homme nouveau sert la technique comme l’artilleur le canon. Le nom de Jacques Ellul est aujourd’hui associé à sa critique de la technique. Sa vie et son œuvre sont toutefois indissociables de son engagement chrétien (protestant) et anarchiste, qu’il estimait d’ailleurs compatibles comme en témoigne son essai Anarchie et christianisme (1988) repris dans Entre technique et liberté . En quoi ses réflexions sur nos sociétés et la technique ont-elles été influencées par ces deux appartenances ? Dans les deux cas, il s’agit d’une quête absolue de liberté. Pour Ellul, la Bible est un livre de questions posées à Dieu par l’homme. C’est une parole à interpréter, chaque jour et par chaque croyant, et non un dogme figé ou un « prêchi prêcha » moralisant. Cela lui permet de concevoir la liberté selon une logique essentiellement dialectique : celle de l’autodétermination humaine inscrite dans la libre décision de Dieu. Pourquoi estimez-vous que le procès en pessimisme d’Ellul relève en partie d’un contresens ? Sur certains sujets, il pèche au contraire par excès d’optimisme en affirmant par exemple dans Le Système technicien qu’aucun ordinateur ne parviendra à battre un humain aux échecs, ou encore que la machine fournit des traductions parfaitement incompréhensibles. Il s’obstine à affirmer la singularité du cerveau humain et à soutenir que passion, souffrance et espérance appartiennent en propre à l’Homme. Quant au « reste », des Directives pour un manifeste personnaliste (1935) à Anarchie et christianisme (1988), il a toujours milité pour une forme de socialisme conciliant justice sociale et liberté individuelle. Son diagnostic sur nos sociétés technocapitalistes n’est pas pessimiste, il est réaliste. Il est même très nuancé au regard de l’idéologie et des pratiques actuelles des seigneurs de la tech, cette nouvelle aristocratie technicienne qui nous impose sa loi et que nous devons combattre sans relâche.
PDF

16.02.2026 à 14:00

Entretien avec Luc Rouban sur la crise politique

Les enquêtes du CEVIPOF sur la confiance politique constituent un moyen qui n'a guère d'équivalent pour tâcher de saisir la crise politique que nous traversons. Luc Rouban , dans son nouveau livre  La société contre la politique (Presses de Sciences Po), en tire de nouvelles explications et éclaircissements.   Nonfiction : Les Français ne croient plus à la politique. Le modèle républicain qui constituait une référence en la matière jusqu’à il y a peu, où les conflits étaient gérés dans le cadre de la représentation, apparaît aujourd’hui très dévalué. L’écart avec les responsables politiques sur ce plan est devenu abyssal, notez-vous. Pourriez-vous en dire un mot pour commencer ? Luc Rouban : En fait, les Français ne croient plus à la capacité du personnel politique de changer leur vie et notamment leur vie au quotidien, émaillée de problèmes de plus en plus aigus dans un pays globalement riche, comme l’accès aux services publics ou une mobilité sociale bien plus difficile que dans d’autres pays européens. C’est encore une fois l’héritage des Gilets jaunes qui s’est diffusé dans la société française. Les responsables politiques sont largement perçus comme impuissants et vivants dans une bulle déconnectée de la réalité. Les uns vont dénoncer leur corruption et leurs conflits d’intérêts comme leur capacité à échapper à toute réelle sanction, les autres leur insignifiance face à des changements sociaux ou technologiques qui viennent de l’extérieur de la sphère publique et notamment des grandes entreprises privées (on peut évoquer notamment les bouleversements qu’introduit l’intelligence artificielle). L’espace public est privatisé, notez-vous, et fait dès lors de moins en moins de place au débat politique. Et c’est désormais dans la sphère privée que les Français entendent s’engager et s’investir. Comment caractériser le nouveau rapport au politique que ceux-ci peuvent alors être tentés d’établir ? On assiste à l’émergence ou au renforcement du registre privatif dans un pays historiquement très publicisé où la « vie politique » constituait le ciment du vivre ensemble et cela depuis la Révolution. L’espace public s’est privatisé par les réseaux sociaux mais également par la structure capitalistique des grands médias ou par la multiplication de fondations défendant des thèses idéologiques ou servant des intérêts partisans. Le débat intellectuel, très puissant dans sa capacité d’organisation des idées jusque dans les années 2000, s’en est appauvri, laissant de faux experts ou des demi-savants organiser l’agenda politique et légitimer certaines thématiques plutôt que d’autres. À cette privatisation du monde des idées s’ajoute le nouveau regard que les Français portent sur leur société. Celui-ci ne vient plus s’adosser à un conflit de classes car la notion même de classe s’est dissoute au profit d’une évaluation subjective que chacun fait de sa propre place dans la hiérarchie sociale. Or il faut bien comprendre que cette évaluation subjective a bien plus d’effets statistiques sur le vote que les catégories socioprofessionnelles objectives telles qu’elles peuvent être définies par l’INSEE. Le rapport au politique, de ce fait, devient seulement utilitaire : à quoi allez-vous me servir ? La politique n’est plus perçue comme la source d’une autorité quelconque mais seulement comme une activité de service. Cette mise à distance de la politique peut également s’accompagner d'une baisse de l'attachement à la démocratie comme d’une demande d’autorité plus forte, montrez-vous. Comment faut-il comprendre ce dernier point ? Comment faire pour que ces aspirations à l’émancipation sociale, au sein de la société, ne soient pas captées par des forces politiques réactionnaires ? Il faut bien comprendre que le registre de la démocratie, invoqué à tout bout de champ, recouvre deux types d’attentes. La première, stable et qui n’est pas remise en cause, est celle d’une protection des libertés et d’une société régie par l’État de droit. Les Français ne veulent pas de l’illibéralisme ni d’une forme ou d’une autre d’autoritarisme plus ou moins fascisant qui viendrait interdire les syndicats ou certains partis politiques ou qui viendrait leur expliquer comment éduquer leurs enfants. La seconde attente, en revanche, concerne la démocratie comme système de décision efficace. C’est là que le bât blesse. Ce qui fait émerger le thème de l’autorité dans une société à la recherche de son émancipation : un pouvoir politique limité mais efficace sur le terrain régalien, et notamment celui de la sécurité interne ou externe, laissant la société libre par ailleurs de penser ou de vivre comme elle l’entend. C’est très clairement le modèle libéral originel de John Locke élaboré au XVII e siècle. Cependant, cette attente d’efficacité est effectivement captée par des forces politiques de droite radicale ou d’extrême-droite qui se nourrissent du trumpisme aux États-Unis et qui profitent de la disparition du gaullisme (les Républicains ayant opté depuis longtemps pour le néolibéralisme) pour revendiquer son héritage et notamment celui d’un État fort et respecté en interne comme à l’international. Si l’on prend sérieusement en compte le(s) nouveau(x) rapport(s) au politique que montrent ces enquêtes, les moyens que l'on recommande généralement pour conforter la démocratie et la légitimité des institutions politiques semblent manquer leur objet. Comment conviendrait-il de prendre les choses et sur quoi faudrait-il mettre l’accent selon vous ? La situation ne pourra pas s’améliorer en se contentant de solutions juridiques comme le scrutin proportionnel ou la restauration du cumul des mandats. Le niveau de confiance dans les partis politiques est très bas (seuls 15 % des Français leur font confiance) et on ne pourra pas restaurer la vie politique à l’ancienne faite de frénésie militante et de croyance dans la toute-puissance du politique pour changer la vie. Mai 1981 est loin derrière nous et on a envie de rire quand on regarde à nouveau la série Baron noir. Cette culture politique est en train de disparaître. Les citoyens revendiquent désormais le droit de changer eux-mêmes leur vie par davantage d’autonomie économique et culturelle. Une première piste est celle de la démocratie directe mais on ne peut utiliser les référendums pour régler des problèmes complexes dont la solution dépend des conditions de sa mise en œuvre. C’est notamment le cas en matière de santé publique ou d’environnement, questions souvent fortement territorialisées, complexes, requérant de l’expertise. De plus, le référendum présente toujours le risque de la démagogie ou du plébiscite du pouvoir en place. La solution que j’envisage est celle d’une décentralisation poussée, voire d’un fédéralisme donnant une grande autonomie aux régions, à l’instar de ce qu’ont fait de nombreux pays européens où la satisfaction à l’égard de la vie démocratique est bien plus élevée qu’en France. Finalement, vous consacrez une dernière partie à l’examen des progrès d’un modèle communautaire, qui attirerait les enquêtés très au-delà des franges qu’on pourrait qualifier de « wokistes ». Là encore, pourriez-vous en dire un mot ? Le communautarisme a été réduit de manière très malencontreuse au seul communautarisme religieux, notamment dans ses versions radicales, ou à des revendications d’un nouveau statut social pour des minorités sexuelles. Mais l’idée de communauté est bien plus large et reste profondément ancrée dans l’anthropologie politique française depuis le Moyen Âge. Je rappelle que les « communes » sont nées à partir du IX e siècle de communautés locales cherchant à affirmer leur autonomie face aux seigneuries ou à l’Église. La commune est une institutio pacis , moyen de créer un ordre social régulier bâti sur la solidarité communautaire. Elle devient un lieu de coalition contre les oligarchies. À l’époque, communia et conjuratio sont synonymes. Aujourd’hui, comme je le montre à partir d’enquêtes précises, près de la moitié des Français sont prêts à faire évoluer le modèle républicain français vers un modèle multiculturel et communautaire. La société française s’est mondialisée et diversifiée. C’est bien cette revendication à la différenciation qui crée la fracture avec un pouvoir unitaire et vertical élaboré dans la société du XIX e siècle. Mais ce communautarisme englobe toutes les activités associatives, les liens territoriaux, les cultures professionnelles ou les modes de vie dans lesquels les Français s’investissent désormais. S’ils se désengagent de l’activité politique à l’ancienne, ils sont en revanche prêts à s’engager localement ou dans des associations pour exprimer la force du lien civique.   A lire également sur Nonfiction, du même auteur : - un entretien à propos de son livre Les ressorts cachés du vote RN (Presses de Sciences Po, 2024), - un entretien à propos de son livre Les racines sociales de la violence politique (Editions de l'Aube, 2024).
PDF

16.02.2026 à 11:00

Quand la finance colonise l'État

Marlène Benquet a montré, dans le livre qu'elle a écrit avec Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néo-libéralisme (Raisons d'agir, 2021), comment un nouveau pôle de la finance, structuré autour des gestionnaires d’actifs, a œuvré en faveur du Brexit. Dans ce nouvel ouvrage, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026), elle analyse la montée en puissance de ce second pôle de la finance au cours des dernières décennies et la manière dont il a entrepris de coloniser l’État. Elle montre qu'il promeut désormais un capitalisme autoritaire, soutenant l'extrême droite dans de nombreux pays, dont la France.   Nonfiction : Une partie des élites économiques soutiennent aujourd'hui l'extrême droite. C'est le cas des Big Tech comme on l'a vu récemment, mais aussi de tout un pôle de la finance qui tourne autour de la gestion d'actifs ou de l'investissement pour autrui. Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi ce pôle consiste et quelle place il a dans l'économie aujourd'hui ? Marlène Benquet : Depuis les années 1990, un nouveau type d’acteurs financiers s’est développé dans les pays du Nord : les gestionnaires d’actifs. Il s’agit aussi bien de grands fonds de gestion d’actifs traditionnels (tels BlackRock ou Vanguard) que de fonds de capital-investissement, de fonds immobiliers, de hedge funds , ou encore de fonds dits « à impact social ou environnemental ». Ils ont en commun d’être des « investisseurs pour autrui » : leur activité consiste à investir des capitaux qu’ils ne possèdent pas. Ces grands fonds d'investissement sont restés marginaux jusqu’aux années 2000, alors que le monde financier était encore largement dominé par les grandes banques, les assurances et les fonds de pension. Mais ils se sont imposés comme des acteurs centraux au début du XXI e siècle. En 2023, la valeur des investissements gérés dans le monde par les gestionnaires d’actifs a dépassé les 120 000 milliards de dollars. En Europe, les actifs sous gestion sont passés de 13 200 milliards d’euros en 2011 à 32 200 milliards à la fin de 2021. Avec 4 589 milliards d’euros d’actifs sous gestion, la France constitue le premier marché d’Europe continentale. Depuis les années 2010, cette nouvelle finance permet de consolider les patrimoines constitués dans d’autres secteurs économiques, voire d’en créer de nouveaux. En 2000, aucune des dix personnalités les plus riches au monde n’était issue de ce secteur ni ne détenait de parts dans un fonds de gestion d’actifs ; par contraste, treize ans plus tard, la situation s’est inversée : parmi les dix plus grandes fortunes mondiales, toutes gèrent au moins un fonds d’investissement, qu’il soit ou non à l’origine de leur richesse. Ce pôle d’accumulation n’a pu se développer qu’en convainquant les gouvernements des principaux pays de l’intérêt d’autoriser et de favoriser l’installation d’intermédiaires entre les acteurs disposant de capitaux et les activités qui en ont besoin. Pourriez-vous rappeler comment cet effort de conviction a pu être réalisé et comment le cadre en question s’est alors mis en place ? Ces financiers sont en effet des intermédiaires entre les firmes financières qui collectent l’épargne des ménages (c’est-à-dire principalement les banques, les assurances et les fonds de pension) et les actifs dans lesquels ils les investissent (des entreprises, de l’immobilier, des infrastructures, des actifs naturels, des produits financiers dérivés). Ils gèrent des capitaux qui leur sont confiés par d’autres sociétés financières, lesquelles ont, contrairement à eux, un accès direct à l’épargne. Je propose de les appeler « seconde finance », par distinction d’avec la première, dominante depuis les années 1970 jusqu'aux années 2000 et constituée par les collecteurs d’épargne. Ces financiers sont parvenus à devenir en quarante ans des interlocuteurs pour les États, capables de peser sur l’agenda politique, de participer à la production des lois qui encadrent leur activité et d’influer sur les orientations économiques générales. Lors de la conférence annuelle de l’organisation patronale du capital-investissement en 2017, l’un d’entre eux a résumé l’histoire ainsi : « Dans les années 1980, vous étiez les barbares à la porte de l’économie, vous êtes aujourd’hui au cœur de l’économie . » Et en effet, la gestion d’actif a été soutenue par une coalition d’acteurs aux intérêts convergents : des pouvoirs publics soucieux de liquider leur participation au sein des firmes françaises, des industriels en quête de renouvellement de leur mode de financement des entreprises, et des collecteurs d’épargne cherchant à externaliser leurs activités de gestion de capitaux pour accroître leurs rendements financiers. En France, la seconde finance a été soutenue des années 1980 à 2020 par des équipes gouvernementales de tous les bords politiques — du Parti socialiste, des Républicains (anciennement UMP et RPR) et, plus tard, du « centre » (LREM). À la notable exception des fonds de pension qui, en dépit des pressions exercées par le secteur en France, sont restés marginaux, l’État a accédé à la quasi-totalité des revendications de la seconde finance. Un point sur lequel vous insistez est que le fonctionnement de ce pôle s’est, très vite, largement autonomisé des marchés, et en particulier que l’idée que ceux-ci seraient nécessaires pour déterminer une valeur d’actif fonctionne comme une fiction. C’est le montage seul, montrez-vous, qui détermine une rente, qui peut être partagée entre les différents acteurs. Pourriez-vous en dire un mot ? Je définis ici la financiarisation comme un certain type de circulation du capital qui bénéficie à des pôles d’accumulation financiers plutôt qu’industriels ou publics, par exemple, et je propose d’en distinguer deux moments. Le premier s’est développé à partir des années 1970 au sein des marchés actions, où de grandes entreprises étaient transformées en actifs financiers dans lesquels investissaient les collecteurs d’épargne eux-mêmes privatisés. Les bénéficiaires de cette période sont les pôles d’accumulation ayant un accès direct à l’épargne : les banques, les assurances et les fonds de pension. Le second moment s’est déployé partiellement sur les marchés, mais surtout hors des marchés organisés, dans des opérations dites « de gré à gré », où des biens qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation ont été transformés en actifs : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, la vie quotidienne et finalement le vivant humain et non-humain, ainsi que les infrastructures. Le pôle d’accumulation de la première finance était organisé autour de la recherche de profit, de l’intensification de la valeur actionnariale, de la défense de la concurrence et de la corrélation des rendements et des risques. Dans ce monde-là, la référence centrale, c’est le marché, et l’économie néoclassique est le paradigme structurant. Dans l’univers de la seconde finance, les acteurs tentent d’étendre le plus loin possible le champ des investissements possibles, ils s’organisent pour externaliser les risques, garantir des mécanismes d’appropriation de rente et maximiser les plus-values réalisables par la spéculation sur les prix. Ces pratiques d’accumulation relèvent finalement d’une logique de rente et d’extension du champ des actifs. Elles sont conduites de manière à maximiser les rendements et externaliser les risques vers les salariés et les usagers, d’un côté, et les investisseurs institutionnels, de l’autre — c’est-à-dire, en dernière instance, les ménages. Son développement requiert à la fois l’extension des actifs susceptibles d’être acquis ou rachetés, l’augmentation de l’épargne disponible pour y investir, et la possibilité de transférer les risques sur d’autres acteurs (États, ménages…). Comment ces objectifs structurent-ils les attentes de cette deuxième finance vis-à-vis de l’État ? Les gestionnaires d’actifs partagent un projet d’extension de ce qui peut, dans le monde, être transformé en actifs. Comme on l’a dit, la seconde finance a acquis et acquiert encore des droits de tirage financier sur un nombre croissant de biens nécessaires aux existences contemporaines : les logements, l’immobilier de bureaux, les cliniques, les maisons de soins et de repos, les infrastructures énergétiques, d’approvisionnement, de transport, de télécommunication, mais aussi des infrastructures sociales, comme les écoles ou les hôpitaux, ou des infrastructures de production alimentaires comme les terres agricoles. En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins élémentaires. Ils n’accumulent plus, comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions quasi monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. Ces acteurs cherchent à obtenir de l’État des situations de monopole dans certains domaines, ainsi que la prise en charge d’une partie des risques liés à leurs opérations. Le secteur de la santé en offre un exemple éclairant. À partir des années 2000, on observe un mouvement de concentration des cliniques privées : des fonds d’investissement constituent progressivement des oligopoles se partageant le territoire. Or, les cliniques privées participent, sous conditions d’agrément par l’État, à des missions de service public et sont largement financées par la puissance publique via l’assurance maladie notamment. Plusieurs fonds ont pris position dans ce secteur : Blackstone (Vitalia), LBO France (Médi-Partenaires), Apax Partners (Capio), Bridgepoint (Médipôle Sud Santé) et CVC Capital Partners (Vedici). Cela crée une configuration dans laquelle l’État se dessaisit d’une partie du pouvoir de décision et de gestion, tout en restant le principal payeur. L’Etat devient dérisqueur, c'est-à-dire qu’il assume une part importante des risques financiers liés aux opérations de gestion d’actif.   À lire également sur Nonfiction, sur les fonds d'investissement : Un entretien avec Cyprien Boganda à propos de son livre L'empire du cash. Comment les fonds d'investissement rachètent le monde (Editions de l'Atelier, 2022).
PDF

15.02.2026 à 10:00

Saint-Nazaire au travail : ajusteurs d'une industrie mondiale

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals et des grandes entreprises qui bordent l’estuaire de la Loire. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue des ajusteur qui, à l’usine Airbus de Montoir et chez le fabricant de moteurs géants MAN, peaufinent leurs pièces de moteurs géants et de tronçons d’airbus dans le périmètre du port et des chantiers navals de Saint-Nazaire-Montoir, tout en situant leur travail dans un horizon planétaire . L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Le domaine de fabrication des engins sur lesquels je travaille est planétaire » ( Tony, technicien aéronautique ) Quand je suis entré dans la vie active, j’ai travaillé ici ou là dans le domaine de la chaudronnerie, du tournage, du fraisage. Un jour, je rencontre quelqu’un qui me dit : « Tiens, ils cherchent du monde à l’Aérospatiale ». Je ne savais même pas qu’il y avait cette entreprise dans la région de Saint-Nazaire - Montoir. Lorsque, venant de la Mayenne, j’étais arrivé dans la région en 1989 pour suivre mes parents du côté de Pontchâteau, on ne parlait que des Chantiers : « – Tu travailles où ? – Je travaille aux Chantiers de l’Atlantique… » À l’époque, il y avait plus de 10 000 personnes employées là-bas. L’image de la région, c’était celle des paquebots. En fait, j’ai été embauché à l’aérospatiale, dans l’usine de Montoir. [ Devant le siège de l’usine de Montoir, le « SO-30P Bretagne », un moyen courrier de 1947. Photographie P. Madiot .] Là, j’ai d’abord travaillé sur la zone des panneaux sous voilures avant d’être affecté à la fabrication de la « case de train » du programme Airbus A330. Cette « case » est l’endroit où les roues de l’avion viennent se loger après le décollage. Ensuite, j’ai passé quelques années sur la ligne d’assemblage du fuselage de l’A300. À la longue, j’ai eu des problèmes de dos et je me suis retrouvé dans un service adapté. J’ai alors repris des études et j’ai décroché un diplôme qui, parmi les 563 métiers répertoriés chez Airbus, m’a permis d’en choisir un qui soit compatible avec mes soucis de santé. Je suis donc maintenant technicien aéronautique – un « col blanc » – chargé de remédier aux défauts de montage et d’améliorer le process sur le programme des A350. À partir du moment où l’humain fabrique quelque chose, il a beau suivre rigoureusement les plans, il y a toujours un trou qui n’est pas au bon diamètre ou au bon endroit, une pièce manquante ou abîmée… Une multitude d’anomalies peuvent arriver comme dans n’importe quelle entreprise industrielle. La plupart du temps, ces désordres sont signalés par les opérateurs : « Là, j’ai eu un problème… Là j’ai fait une bêtise… Là j’ai mon outil qui a cassé, du coup il y a eu un défaut sur le trou de fixation… » Ce ne sont pas des anomalies de conception. Tous les programmes ont tellement d’ancienneté qu’il est très rare qu’une pièce ne soit pas conforme. La difficulté est que, pour former le volume de l’avion, on doit assembler les divers éléments avec des marges d’erreur très étroites. Malgré les tolérances, il faut parfois reprendre une pièce. C’est en cela que consiste précisément le métier d’ajusteur. En cas de souci, je me rends donc sur la chaîne de montage pour étudier avec les opérateurs la solution à mettre en œuvre. Tout cela se fait dans un esprit de collaboration. Un poste de travail, c’est une équipe dont tous les membres sont dépendants les uns des autres. Cela veut dire que le tronçon ne pourra partir que si l’équipe a fait son travail. J’arrive donc de mon bureau et je rejoins les collègues de la chaîne venus donner un coup de main. Et on discute : « Ben voilà, tu vas sur-diamétrer »… ou « On va faire une pièce spéciale qui sera validée par le bureau d’études ». Mon propre bureau se trouve dans un open-space situé à l’intérieur même des immenses hangars où se trouvent les lignes d’assemblage. Dès qu’un opérateur m’alerte, il me suffit de traverser une allée pour me rendre immédiatement sur place et réagir au plus vite, parce que les cadences sont relativement élevées. Là, au bout de cet immense espace de près de 300 mètres de long et de 20 mètres de haut, je vois le poste où commencent à être assemblés les éléments de la structure de l’avion. Dès que la première opération est terminée, on lève le tronçon avec un pont pour le placer sur un autre poste où sont apportées d’autres pièces. Puis, de poste en poste, le tronçon arrive terminé au bout de la chaîne, tandis qu’en tête de ligne on en place un nouveau. C’est un système qu’on appelle une « pulse line » : 13 ou 14 tronçons, côte à côte, se décalent automatiquement d’un cran à intervalle régulier. Le tronçon d’avion, équipé électriquement et hydrauliquement, n’a plus qu’à être acheminé vers les FAL (Final Assembly Line) de Toulouse, de Hambourg, de Chine ou des États Unis pour être raccordé à d’autres tronçons et former un Airbus complet. Ainsi, tous les éléments centraux des Airbus quels que soient les modèles : depuis l’A318, jusqu’à l’A350 en passant par le 400M militaire, sont réalisés dans la région de Saint-Nazaire. [ Des tronçons d’Airbus fabriqués à Montoir. Photographie P. Madiot .] Le domaine de fabrication des engins sur lesquels je travaille est donc planétaire. C’est pourquoi, à côté des gros bâtiments du site de Montoir, qui s’étirent sur une longueur de 2 200 mètres, s’étend la piste de l’aéroport de Gron où les énormes avions cargos Béluga embarquent les tronçons vers les quatre coins du Monde. […]   Casseur d’angles ( Patrice, ajusteur chez MAN-Energy Solutions, constructeur de moteurs diésel géants ) Je suis un « casseur d’angles ». C’est comme ça que notre ancien patron, à son époque, appelait ceux qui, comme moi aujourd’hui, ébavuraient les bielles dans les ateliers de l’usine MAN-ES de Saint-Nazaire. Lorsqu’elles sortent de fabrication, ces pièces de moteur diésel ont des angles vifs. Il faut les effacer. Depuis que je suis arrivé dans l’usine comme ajusteur, il y a vingt ans, la technique n’a pas changé. Je me sers toujours de la lime comme j’ai appris à le faire à l’école. Il faut sentir la matière. Je passe un coup et j’enlève peut-être deux millimètres d’acier… En deux ou trois coups de lime, c’est vite fait. Certains utilisent la meule équipée d’une lime-aiguille en carbure. Mais je n’aime pas ça… Casser les angles ne réclame pas spécialement de précision, on peut se contenter d’un angle de 30° ou de 45°. Mais pour monter le corps et le chapeau de la bielle, il s’agit de faire un serrage. Dans ce cas, il est nécessaire que les jeux soient précis. En ce moment, je suis en train d’assembler des corps de bielles pc4 SEMT Pielstick (marque historique du site) qui mesurent à peu près 2 mètres avec le chapeau. Il faut que je monte à 1 000 bars de pression sur des pièces de diamètre 50 tout en gardant quand même un jeu que je mesure avec des cales. Si j’ai un jeu de 1,8 mm d’un côté et 1.6 de l’autre, ce n’est pas normal. […] L’entreprise MAN-ES de Saint-Nazaire construit des moteurs qui peuvent faire 350 tonnes. Ce sont des générateurs pour les centrales électriques (moteur MAN), des moteurs de trains, de sous-marins ou encore des groupes de secours pour les centrales nucléaires (moteur Pielstick). Avant d’être expédiés dans le monde entier, ils sont entreposés dans plusieurs endroits du port. Ceux qu’on peut voir actuellement sur le quai sont fabriqués à partir de pièces provenant d’Allemagne. Ces pièces, qui arrivent en camion, sont acheminées dans le grand bâtiment où se trouve la ligne de montage. C’est l’atelier « Assemblage essai », situé non loin de la forme Joubert. Une fois montés, les moteurs sont essayés avant d’être envoyés chez IDEA, l’usine juste à côté, qui les peint puis les transporte directement sur le quai du port. [ Des moteurs diésel en attente de livraison. Photographie P. Madiot. ] L’atelier où je travaille se trouve, lui, de l’autre côté d’IDEA, dans ce qu’on appelle l’îlot « Puissance », auprès des locaux de la direction et des bureaux qui gèrent tout ce qui est commercial. Dans le même bâtiment, on trouve aussi les îlots « Combustion » et « Fluides », ainsi que le magasin où l’on récupère les pièces à usiner, et où elles retournent finies avant de partir chez les clients. Mon poste de travail, en fait, c’est un tout petit coin de l’atelier. Lorsque je suis à la magnéto, ma cabane mesure à peine 4 mètres de long sur 3 de large. À l’ajustage, mon espace se résume à un établi… […] Je pense que les gens sont fiers de travailler chez MAN-ES mais, entre nous, on ne se le dit pas. Pourtant, beaucoup se lassent… Depuis 20 ans que je travaille ici, j’ai vu plutôt une dégradation dans le travail. On nous en demande beaucoup plus avec beaucoup moins de personnel. Quand je suis arrivé dans l’îlot, où je travaille en 3 x 8, on était 20 ou 25 par quart. On se retrouve à 4 parce que les anciens n’ont pas toujours été remplacés. Le problème, c’est que MAN-ES France fait partie du groupe Volkswagen, qui pratique une politique d’économies et de réduction du personnel pour compenser les pertes du groupe. Dans les négociations, la direction de l’usine est indifférente au contexte de l’histoire ouvrière de Saint-Nazaire, parce que les ordres viennent de plus haut. C’est pour ça que, tous les ans, au moment des NAO (Négociations Annuelles Obligatoires) on fait grève. Tout le monde se rejoint. C’est convivial, on se met devant la boîte, on brûle les pneus, pour avoir un peu des sous que le patron ne veut pas nous donner. Comme je suis délégué du personnel, j’ai contact avec les ouvriers et les cadres. Dans le travail quotidien, ça me va très bien de faire l’interface. Je dis ce que j’ai à dire. Par exemple, à la suite des départs consécutifs au dernier PSE (Plan de Sauvegarde de l’Emploi), il y a moins de monde sur les machines, et moins de pièces qui sortent pour les ajusteurs. J’ai dit au cadre: « Sors de ton bureau et viens te rendre compte dans l’atelier. » [ L’atelier Assemblage-essais près de la Forme Joubert. Photographie P. Madiot. ] D’habitude, on a toujours des palettes et des palettes avec des pièces à faire. Et là, on n’avait rien. Faute de stock, les gars devaient aller directement aux machines récupérer les pièces qui sortaient. À la direction, ils croyaient qu’il n’y avait aucun problème… En réalité, c’est nous qui nous organisons entre nous pour que le boulot soit fait dans les temps. En contrôle magnéto, quelqu’un peut par exemple venir me demander telles ou telles pièces pour pouvoir continuer son travail. Normalement, c’est au gestionnaire – une sorte de contremaître – de s’occuper de ça. Mais, quand c’est évident, nous n’attendons pas qu’il nous dise quoi faire. On est tous comme ça. On a cette mentalité de vouloir travailler. Chaque fois qu’on a terminé une tâche, chacun regarde sa feuille et va voir un autre chef : «Tu n’as pas quelque chose à me donner ? Parce que, là, je n’ai plus rien à faire… » Disons que c’est notre façon de faire vivre le collectif de travail. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Tony  et de Patrice  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dans le dossier « Travail & territoire » . Le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire s'est associé à la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » pour continuer à recueillir des récits de travail dans la région nazairienne. * Illustration en haut d'article : Airbus A350 XWB. Tristan Kamin (CC BY-NC-SA 3.0 FR).  
PDF

14.02.2026 à 09:00

Verdi à l'Opéra Bastille : le bal et le poignard

Il y a, dans Un bal masqué , quelque chose d’un sourire déjà blessé. Verdi y dissimule le tragique sous la parure, l’assassinat sous la danse, la mort sous l’éclat des lumières. La production présentée à l’Opéra de Paris embrasse pleinement cette ambiguïté fondatrice, et choisit de faire du faste non un refuge, mais un révélateur. Dès les premières scènes, le spectacle instaure un monde où tout semble ne tenir que par l’élégance — gestes mesurés, hiérarchie bien ordonnée, sourires de cour. Mais cette élégance est fragile, presque nerveuse. Elle a le poli du masque, non la fermeté du visage. Le pouvoir, ici, ne s’impose pas : il se met en scène, conscient de sa propre vulnérabilité. Riccardo (Matthew Polenzani) n’est pas un tyran, ni même un héros ; il est un homme aimé, et c’est précisément là sa faute. Son autorité repose sur la séduction, son règne sur une confiance qu’il croit éternelle. La mise en scène souligne avec finesse cette légèreté dangereuse : chaque rire est déjà un peu trop long, chaque trait d’esprit, un pas de plus vers l’abîme. Le drame ne surgit pas brutalement — il se faufile. Renato (Étienne Dupuis) est l’ombre fidèle de Riccardo, celle qui le protège jusqu’au moment où elle se sent trahie par cette lumière même qu’elle servait. Son revirement n’a rien de spectaculaire : il est intime, progressif, presque silencieux. Sa jalousie n’éclate pas, elle se concentre, se durcit, se fait irréversible. Verdi offre là l’une des plus cruelles métamorphoses qui soit, et la production en respecte la lente transformation. Et puis il y a Amelia (Anna Netrebko), cœur secret de l’ouvrage, lieu même de la contradiction. Ni coupable ni innocente, elle avance comme quelqu’un qui sait déjà qu’il n’existe pas d’issue honorable. La nuit où elle cherche l’herbe salvatrice n’est pas seulement une scène d’opéra : c’est un paysage mental, un moment où le désir et la peur parlent la même langue. Le spectacle rend cette obscurité habitée, cette solitude peuplée d’aveux impossibles. Ulrica (Elizabeth DeShong), quant à elle, ne relève pas du pittoresque. Elle est la voix de ce que tous savent et refusent d’entendre : que le destin n’est peut-être rien d’autre que la somme de nos aveuglements. La prophétie n’écrase pas les personnages, elle les révèle. Le bal final, enfin, n’est pas une apothéose mais une dérision tragique. Masques, costumes, musique : tout concourt à nier la gravité de l’instant, et c’est précisément cette négation qui le rend insoutenable. La mort survient comme une faute de goût dans un monde trop bien éclairé — presque une inconvenance. Lorsque le masque tombe, il ne reste pas un cadavre spectaculaire, mais un silence coupable. Musicalement, la direction de Speranza Scappucci privilégie la respiration longue, la tension contenue. Les élans verdiens ne sont jamais forcés, ils surgissent comme des vérités que l’on aurait voulu taire. L’orchestre ne commente pas l’action : il en est la conscience souterraine, parfois plus lucide que les protagonistes eux-mêmes.
PDF

13.02.2026 à 11:00

L'égoïsme qui gagne la société

Dans son ouvrage Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), le sociologue Camille Peugny  montre que la solidarité diminue au sein de la société et que cela a des effets délétères pour elle. Ce phénomène concerne en particulier, au-delà des ultra-riches, les « classes moyennes supérieures », mais les classes populaires n’en sont pas toujours exemptes non plus. Le responsable en est le contexte social de concurrence accrue pour les places, d'hégémonie des élites économiques et de fragmentation du travail.   Nonfiction : Vous décrivez l’adhésion croissante des « classes moyennes supérieures » aux principes de concurrence et aux logiques de la responsabilité individuelle. Comment l'expliquer ? Camille Peugny : Le débat public se focalise souvent sur les ultra-riches, ce qui est tout à fait essentiel pour saisir l’explosion des hauts revenus et les logiques de « repatrimonialisation » de la société française. Pour autant, il est également très important de s’intéresser aux 20 ou 30 % des individus composant ces « classes moyennes supérieures » car ces dernières contribuent à diffuser leurs valeurs au sein de l’espace social. Par « classes moyennes supérieures », j’entends la conjonction du cœur des classes moyennes stabilisées et des classes supérieures « ordinaires ». Ce regroupement demeure en partie hétérogène mais des travaux récents ont montré des formes de rapprochement entre ces différentes catégories, en matière d’origine sociale ou d’alliances conjugales. Surtout, les individus qui composent cet ensemble partagent des niveaux de diplôme élevés et des revenus bien supérieurs au revenu médian. Je m’attache à décrire l’évolution de l’ économie morale de ces classes moyennes supérieures au cours des vingt dernières années, en creusant tout particulièrement leurs attitudes à l’égard des questions économiques et sociales. Que pensent-elles du rôle de l’État-providence, de la protection sociale, du sort des plus démunis ou encore des politiques de redistribution ? Grâce aux données du baromètre d’opinion de la Drees , je mets en évidence leur adhésion accrue aux principes du néolibéralisme : concurrence, responsabilité individuelle, mérite. Si on assimile à la droite de l’échiquier politique ces grilles de lectures, qui n’accordent parfois qu’une place très secondaire aux différentes formes de logiques sociales, il est donc possible de parler de droitisation de ces groupes sociaux. Il est important de souligner que les classes moyennes supérieures ne sont animées par aucun déni des inégalités : en revanche, elles les expliquent désormais majoritairement par des différences de mérite individuel. Trois phénomènes sociologiques peuvent expliquer ces évolutions. D’abord, l’élévation de l’origine sociale de ces classes moyennes supérieures, et donc leur embourgeoisement relatif depuis le début des années 1980, lorsque les cadres et les professions intermédiaires étaient plus fréquemment issus des classes populaires. Ensuite, les conditions de formation de ces hommes et femmes ont évolué : le développement des écoles de commerce, de gestion ou de management joue un rôle important dans la diffusion de ce modèle de l’entreprenariat, et plus largement, de ces grilles de lecture individualisantes. Enfin, l’individualisation croissante de la relation de travail et la fragilisation des collectifs de travail est autant une conséquence de ces dynamiques qu’un terreau fertile pour leur diffusion. Un dernier point peut être mentionné : cette diffusion des valeurs caractéristiques du néolibéralisme économique parmi les classes moyennes supérieures n’est pas totalement indépendante de ce qui se produit au-dessus d’elle : la domination accrue, au sein du champ du pouvoir, des élites économiques. La concurrence accrue que rencontrent les enfants des classes moyennes supérieures suite à la massification scolaire les a conduites à mobiliser l’ensemble de leurs ressources pour assurer le maintien de leurs avantages, avec un certain succès, expliquez-vous. La compétition accrue pour les places constitue le contexte dans lequel se déploie la montée des égoïsmes que j’analyse dans ce livre. Bien sûr, le concept est ici déchargé de toute connotation morale. En tant que sociologue, je décris ces comportements comme étant le fruit d’une contrainte sociale, produits par le fonctionnement d’une société qui jette les individus et les groupes sociaux dans une compétition de plus en plus rude. L’école est bien évidemment le premier temps de cette compétition. Dans une société qui fonctionne au diplôme, au sens où ce dernier exerce une emprise sur l’ensemble de la carrière des individus, les verdicts scolaires sont décisifs. De ce point de vue, la massification scolaire a contraint les classes moyennes supérieures à défendre leurs avantages pour s’assurer que leurs enfants demeurent les vainqueurs de la compétition scolaire. Leurs stratégies ont été bien documentées par la sociologie de l’éducation : choix d’options et de filières spécifiques, enseignement privé, etc. Plus substantiellement, à mesure que le système éducatif s’est ouvert, il s’est aussi filiarisé. Le sociologue Pierre Merle a proposé le concept de « démocratisation ségrégative » pour souligner le fait que des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif ont été remplacées par des inégalités qualitatives liées au type de filière fréquentée. Cette filiarisation de l’école explique pourquoi la massification scolaire ne s’est pas traduite, au cours des dernières décennies, par des progrès plus substantiels en matière de mobilité sociale. Vous montrez que cette diminution de la solidarité concerne également les classes populaires, les employés et ouvriers non-qualifiés. Dans quelle mesure peut-on y voir la conséquence des évolutions du travail qui ont fragilisé les collectifs et isolé les salariés ? Parmi les classes populaires, les emplois dont le nombre et la proportion augmentent le plus rapidement sont des emplois dans le secteur des services, qui font évoluer celles et ceux qui les exercent loin de tout collectif de travail digne de ce nom. Pour les femmes, il s’agit des emplois du secteur des services à la personne : aides à domicile, assistantes maternelles ou femmes de ménage. Pour les hommes, songeons aux emplois dans la sécurité, ou autour des plateformes logistiques. Plus généralement, l’allongement des chaînes de sous-traitance, l’incitation à l’auto-entreprenariat ou encore l’uberisation d’une partie de l’activité économique sont autant de dynamiques qui contribuent à fragiliser, voire saper, les collectifs. Cet isolement nuit bien évidemment à l’action collective. Plus encore, associé à la fragilisation des protections offertes par l’État social (songeons aux réformes de l’assurance chômage, de l’assurance maladie, ou aux multiples réformes des retraites), il contraint ces hommes et ces femmes à devenir auto-entrepreneur de leur propre précarité. Ces emplois se situent clairement à la marge du salariat, lequel finit par ne plus constituer un horizon possible pour beaucoup de ces personnes. C’est un piège redoutable qui se referme sur elles, d’ailleurs : cette individualisation contrainte favorise la reproduction de conditions d’emploi et de travail très dégradées. On comprend que ces attitudes et comportements des différents groupes sociaux, pris ensemble, font système. On peut penser, écrivez-vous, qu’ils ne sont pas pour rien dans le faible score à laquelle la gauche semble désormais réduite lors des élections. Mais surtout ils laissent entrevoir une pente dangereuse pour la société tout entière. Pourriez-vous en dire un mot ? À nouveau, l’égoïsme, tel que je le définis sociologiquement, et les différentes formes d’individualisme, progressent à mesure que l’État social recule et que la compétition sociale s’accroit. Ils obéissent en partie à des dynamiques différentes – plutôt une forme d’individualisme par défaut parmi les classes populaires, et plutôt une forme d’individualisme par excès dans le haut de la structure sociale, pour reprendre la grille de lecture de Robert Castel. Mais tout ceci n’est pas sans lien avec les performances électorales de la gauche depuis plusieurs années. Si elle semble plafonner autour de 30 % des suffrages exprimés, ce n’est pas seulement en raison de la turpitude de ses leaders ou de leur désunion. C’est aussi parce que les valeurs qui se diffusent au sein de la société ne lui sont guère favorables. La désaffection des classes populaires à son égard est documentée depuis assez longtemps. Si on y ajoute les évolutions en cours parmi les classes moyennes, qui ont été historiquement l’une des forces sociales soutenant le Parti socialiste, notamment, on mesure l’ampleur du défi pour la gauche. Mais on a aussi le droit de penser que cette dernière porte une part de responsabilité dans la situation, faute d’avoir su proposer un récit alternatif suffisamment solide pour résister face au rouleau compresseur du there is no alternative . Pourtant, la montée des égoïsmes crée beaucoup de souffrance, y compris parfois parmi celles et ceux qui peuvent avoir été les défenseurs de ces valeurs de compétition et de mérite individuel. C’est le cas, par exemple, des cadres qui peuvent connaître des formes d’épuisement professionnel et être brutalement digérés par et éjectés de cette société du chacun pour soi. Au niveau collectif, bien sûr, tout ceci sape la cohésion sociale et entretient des formes de repli sur soi et de défiance dont on ne finit pas de mesurer les traductions électorales.   À lire également sur Nonfiction, du même auteur : Un entretien à propos de son livre, Pour une politique de la jeunesse (Seuil/République des idées, 2022)
PDF
11 / 11
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓