LePartisan.info à propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias

▸ Les 11 dernières parutions

29.10.2026 à 11:00

Pascal Bacqué : l’épopée d’un monde en ruines

Une œuvre magistrale, une œuvre totale se fait jour dans le contexte le plus étranger, sinon le plus hostile à sa réception. C’est La guerre de la terre et des hommes , roman de 1 457 pages composé de cinq tomes, que les éditions Eliott publient en un seul volume, simultanément à Paria , un second ouvrage qui en constitue le guide, le vade-mecum, mais aussi, subtilement, la continuation 1 . Les trois premiers tomes avaient paru aux éditions Massot, en 2018 ( La Guerre de la terre et des hommes ), 2019 ( Étranger parmi les vifs ) et 2021 ( La Guerre ). Dans le volume qui paraît cette année chez Eliott, ces premiers tomes ont été entièrement repris et relus avec l’écrivain Thierry Consigny 2  puis complétés par deux tomes inédits. Dès sa première parution, le roman avait suscité l’enthousiasme de Jean-Claude Fasquelle, le grand éditeur, de Jean-Luc Marion, le philosophe, de Pascal Dusapin, le compositeur, et de François Sureau, l’écrivain. Mais l’œuvre s’est élaborée lentement, au fil de lectures hebdomadaires et des échanges d’un cénacle réuni autour de l’auteur. Cette aventure littéraire rappelle les cénacles du XIX e siècle, celui de Victor Hugo, où Gautier, Nerval, Vigny, Dumas et Sainte-Beuve se retrouvaient pour abolir la séparation rigide des genres, mélanger le sublime et le grotesque, libérer le vers et élargir le vocabulaire littéraire, ou encore les fameux mardis de Mallarmé, où Valéry, Claudel, Gide et Henri de Régnier entendaient « céder l’initiative aux mots ». Ces réunions avaient une ambition commune : transformer la langue commune pour en faire émerger un monde nouveau, mais aussi éprouver les livres à venir devant un cercle restreint d’amis. À l’heure où les diktats de la technologie accaparent notre attention, cette genèse patiente donne à l’entreprise de Pascal Bacqué une résonance singulière. La guerre de la terre et des hommes ne ressemble à rien de ce que nous pouvons qualifier de « littéraire » aujourd’hui. Ce livre est donc un événement. La tourbe et le bâton La guerre de la terre et des hommes est d'abord un mythe, celui de l’Occident ; un mythe millénaire dont deux objets mystérieux déclenchent le récit : la tourbe et le bâton. La première repose sur un jeu de mots vertigineux entre la tourbe végétale, cette couche de matière organique qui se nourrit de sa propre décomposition et fournit, dans certains pays, combustible et matériau de construction, et la turba latine, qui désigne la foule. Acte premier : la foule est une tourbe ; donc la civilisation est une tourbière. Bacqué tire une leçon de cette affirmation : la culture est un espace qui se dévore lui-même, se nourrissant des inventions, des coups de génie, qu’elle retraite, qu’elle digère, et cette digestion s’appelle l’Histoire. Du moins, l’Histoire de l’Occident, car la tourbière, comme l’écrit dans sa Protogée 3 , Leibniz, ce philosophe de la multiplicité, des strates et des traces incomplètement décomposées de ce qui a vécu sur un territoire, est caractéristique du monde germanique — au sens large : une part décisive de l’histoire européenne n’est-elle pas, depuis son commencement médiéval, une variation du germanique, de l’Angleterre à l’Allemagne en passant par la France et le monde septentrional ? Or, dans le livre, cette tourbière est dirigée, activée, et rendue signifiante par l’un des personnages-clés de la Guerre, Hermann. On pourrait dire qu’Hermann, figure absolue de la volonté de puissance, est l’âme occulte de cette tourbe. Il a, pour cela, accompli un geste inaugural qui rappelle la rivalité biblique de Jacob et d’Esaü : il a « tué » 4  son frère jumeau, Elias, à qui il a volé le Bâton. Ce bâton, c’est « l’objet de plus », l’objet qui déroge à la civilisation. Par là même, Hermann la contrôle. Mais ce n’est pas à cela que le bâton devait servir : ce Bâton, repris au texte midrashique 5  énonçant la « création du bâton de Moïse le Sixième jour au crépuscule », puis sa circulation d’Adam à Noé jusqu’à Moïse en passant par le Pharaon et par Jéthro, a pour unique destination l’intelligence du monde, destination dont Hermann l’a dérouté. Entre ces deux embrayeurs que sont la tourbe et le bâton défilent l’Histoire, la littérature, la sociologie, mais aussi, à la façon proustienne, les ridicules mortifères de la vie sociale 6 , les métaphysiques les plus vertigineuses, mais aussi les paysages, les beautés, les œuvres picturales, littéraires, musicales, et aussi Proust, Genet, Tolkien, Churchill, un Lord Bute en embuscade musicale, Duras, Himmler, Mussolini, le pape Sylvestre II, Turing, le Macintosh, le Moyen Âge et 1945, ces deux moments entre lesquels se tend le fil de cette Histoire, tissée de tous ces noms, mais encore l’Internet, l’Université, et les innombrables mues de l’idéologie — comme autant de personnages et de paysages. Le court livre, Paria, qui lui fait écho, après une brève et stupéfiante autobiographie intellectuelle, constitue une main tendue au lecteur. Il le guide dans cette Guerre de la terre et des hommes, la lui présente, l’éclaire à certains égards, afin qu’il ne s’y égare pas comme Dante dans l’enfer avant de rencontrer Virgile. Du roman au poème Mais ce sont surtout les « gestes » de ce livre qu’il faut considérer, car c’est par eux qu’il constitue un véritable événement. D’abord, en nous tendant le miroir d’un mythe de nous-mêmes, aujourd’hui, un aujourd’hui appuyé sur mille ans de « tourbière », il écrit le mythe du réseau humain, celui que nous déplorons aujourd’hui, et qui nous terrifie sans que nous ayons désormais la force de lui résister, car il nous est devenu impossible de s'en extraire. Le deuxième de ces gestes est de l'ordre d'un retournement. Roman Jakobson, le grand linguiste russe, professait que l’acte poétique, c’est la projection de l’axe paradigmatique d’un texte (le « sens », verticalement dressé à l’horizon de ce qu’on lit) sur l’axe syntagmatique (le mouvement horizontal et ligne après ligne des mots qui se succèdent) : c’est précisément cela que fait le livre de Pascal Bacqué, ce qui en fait un texte poétique . Mais il fait mieux que cela encore : il retourne simultanément ce pas à pas poétique des mots sur lui-même, le renvoie à la verticale (grâce au bâton d'Elias ?) pour en faire la matière d’une narration parfaitement ordonnée – et dont le sens s’éclaire au fur et à mesure que l’on avance dans cette forêt de signes que l’on croyait d’abord trop obscure pour s’y aventurer. Une fois encore, on entend dans ce livre un écho de Dante, et de sa selva oscura, sa forêt obscure. On pourrait même dire que la poésie n’est ici ni le simple signe d’une exigence formelle ou « esthétique », comme un projet d’enluminure, en quelque sorte, ajouté au récit : elle est l’attracteur fondamental, l’aimant (ou l’amante) qui le gouverne, qui en oriente la cohérence et l’architecture savamment orchestrées : dans La Guerre de la terre et des hommes , la monstrueuse richesse du langage et des images est un pied de nez d’une insolence inouïe fait à l’état de mort clinique de la langue, qui ne semble plus vouloir être diserte que dans les mains inhumaines de l’IA. Le roman se retourne ainsi en poème, tout en déployant des narrations romanesques dont l’emboîtement et les échos sont puissamment maîtrisés, et qui se succèdent comme autant de scènes d’opéra, tantôt wagnériennes, tantôt rossiniennes. Leur juxtaposition retrouve une liberté que le roman français avait oubliée depuis Rabelais. Une symphonie talmudique Cette liberté conduit au troisième geste de l’ouvrage : un geste intellectuel sans équivalent dans aucun livre écrit jusqu’à ce jour : Bacqué assume, clairement, non comme une grille de lecture, mais comme l’être même de sa pensée, le contenu et la méthode de l’étude juive, qu’elle soit scripturaire, midrashique ou — comme le livre l’ose — talmudique. Kafka ou Proust ne sont-ils pas hantés par des intuitions juives dignes du Talmud ? N’en va-t-il pas de même avec Walter Benjamin ? Le monde immense de l’étude juive n’est-il pas un impensé de l’Occident, aussi vieux que l’Occident lui-même, et qui le travaille secrètement ? Tout cela est certain. De Thomas d’Aquin lisant Maïmonide à Herman Melville, dont le Moby Dick est habité par de grandes figures bibliques — Jonas, le Déluge ou Ismaël —, cette pensée affleure jusque dans la structure de certains chapitres de cet ouvrage, où les digressions et les commentaires contradictoires ajoutés au récit principal évoquent étonnamment une page d’étude rabbinique. Elle se retrouve aussi chez Borges, dans son incessant compagnonnage avec ces Lettres qui ont créé le monde, au sein de cette bibliothèque capable de contenir l’univers. Mais c’est toujours en secret, toujours à reculons, toujours à rebours de l’Histoire que le travail de la pensée juive a pu œuvrer, en ces terres — sans parler, évidemment, de l’antisémitisme, auquel Bacqué accorde une réjouissante indifférence. Car il a, dans ses lignes, mieux à faire : oser, désormais, faire entendre une vaste symphonie talmudique de l’Histoire — c’est-à-dire, de son échec. De son échec comme civilisation. De son échec face à « l’objet de plus », dont nous laissons au lecteur le bonheur de découvrir le secret. On pourrait juger cette œuvre scandaleuse : qu’un grand écrivain, qu’un grand poète surgisse dans notre langue d’une pensée talmudique, voilà qui interroge notre littérature sur ce qu’elle est capable d’accueillir. Mais il en était peut-être grand temps. Et ce n’est pas parce que les crocs, à nouveau, sont sortis, qu’il fallait avoir peur ; craindre, sûrement, mais craindre à la pointe du plus haut des risques (Michel Leiris ne voulait-il pas que l’écriture exposât l’écrivain à quelque chose comme la corne du taureau ?) : le risque de penser, d’écrire, de poétiser sans fin sur les ruines d’un présent qui ne sait plus trop se donner un avenir, ni même, désormais, un passé face aux derniers prêches d'Herman (1945 : Je commande le Moi pour la vie à venir ; 2025 : je commande nous tous pour la vie à venir ). La réponse à un tel défi s’accommoderait mal d’une petite histoire à la moi-je : il lui fallait le souffle d’une épopée, la conjugaison de temporalités incommensurables, le présent perpétuel de l’éternel retour, la résonance interne d’événements lointains et disjoints, et comme le temps mythique de la métaphore, qui attendrait son heure à l’arrière-plan de ces horloges trop pressées qui nous gouvernent, et qui exigeraient en retour une symphonie à la mesure de ce qu’est la vraie musique : l’art de domestiquer le temps. La guerre de la terre et des hommes est le premier mouvement de cette symphonie. Notes : 1 - Il faut y ajouter un court texte de Patrick Mimouni, Proust et toi, chez le même éditeur, et un ouvrage collectif à paraître en décembre aux classiques Garnier, sous la direction de Patrick Marot : « Pascal Bacqué, refonder la langue ». 2 - Consigny en a récemment fait une très belle relation dans La règle du jeu, sous le titre : « La guerre de la terre et des hommes, chef-d’œuvre inconnu ». 3 - Rééditées par les Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 1993. Ce livre écrit pour le duc de Brunswisck est une étude systématique des sols européens qui cherche à étudier leur origine et leur nature. On trouve dans Leibniz comme une justification de cette « mythologie du sol », toute autre que celle des racines nationales. 4 - Les guillemets s'imposent ici, car en vérité Elias, précipité dans un glacier, n’est pas mort ; il est conservé, durant les mille ans qui occupent le récit, dans une « chambre dans la terre », tandis que son frère, dépérissant lentement, pendant la même durée, dans une grotte de Sion, dans le Valais, énonce, tous les quatre-vingts ans, le « mot d’ordre » (appelé le Prêche ) qui organise le destin de la tourbe. En 1945, le prêche se termine ainsi : « Je commande le Moi pour la vie à venir » — le premier de ces prêches avait pour objet les nations . 5 - Un texte midrashique désigne une forme de commentaire d'un verset du texte biblique qui repose sur une interprétation approfondie de celui-ci, moins sous la forme d'une explication que d'un questionnement portant sur les répétitions, les ellipses, les contradictions apparentes et les rapprochements possibles avec d'autres versets, que l'on rencontre au fil de l'interprétation. En un sens, la notion de midrash pourrait s'apparenter à ce que la poétique et les études narratologiques désignaient, aux beaux jours du structuralisme, sous le nom d'« intertextualité ». 6 - Certaines « scènes de la vie parisienne », en particulier de la vie culturelle, offrent un contrepoint qu’on oserait dire réaliste à tout ce matériau mythique ; c’est l’occasion de scène souvent bouffonnes, très noires et allègres en même temps. D’ailleurs, il en va de même avec les personnages historiques — en particulier Churchill. Certaines scènes d’anthologie montrent bien l’ambition à la fois synchronique et diachronique de l’auteur.
PDF

27.10.2026 à 06:00

Les racines historiques de l’extrême droite française

Professeur à Sorbonne Université, Olivier Dard est l’un des meilleurs spécialistes du nationalisme et de la vie politique des droites. Il propose aujourd’hui une volumineuse et magistrale synthèse sur ce courant. L’ouvrage remonte le fil du temps, faisant commencer cette histoire à 1870, puis plonge dans les arcanes des différentes familles. Il analyse comment ce courant s’est positionné face aux grands événements de la période contemporaine, de l’Affaire Dreyfus jusqu’à aujourd’hui. Les figures et les mouvements sont présentés, ainsi que les emprunts aux différents éléments venant des familles nationalistes extranationales (italienne, allemande ou américaine). L’ouvrage permet de se repérer dans ce vaste mouvement, dont l’histoire est scandée à la fois par les événements extérieurs et par sa perpétuelle recomposition, rendant à ces mouvements politiques leur complexité. Dans votre introduction, vous expliquez que le terme « extrême droite » est imprécis. Pouvez-vous expliquer pourquoi ? Le terme d’« extrême droite » est largement repris dans le débat public. Mais il ne me satisfait pas — et pas davantage celui d’« extrême gauche ». Je me permets de renvoyer au dossier « Penser et archiver les extrémismes », coordonné par Frédéric Attal et paru cette année dans Parlement[s]. Revue d’histoire politique qui apporte de nombreux éléments sur ces questions. Me concernant, au-delà du caractère dépréciatif bien connu du terme « extrême » et de l’impossibilité, pour les politologues, de s’entendre sur une définition de l’extrême droite, mon problème principal vient du terme de « droite ». Mon travail a visé à nourrir l’histoire des droites. Il marque sa dette à l’égard d’interprétations antérieures : la distinction classique de René Rémond entre trois grandes traditions de droite — légitimiste, orléaniste et bonapartiste —, les réflexions et controverses nées de la proposition de Zeev Sternhell d’une « droite révolutionnaire », et enfin les huit droites identifiées par Gilles Richard, parmi lesquelles le traditionalisme et le nationalisme. C’est à ces dernières, et tout particulièrement au nationalisme comme doctrine et force politique, que s’attache ce livre. Il entend prolonger les travaux de Raoul Girardet sur le nationalisme français, en proposant une recherche qui couvre un siècle et demi d’histoire. Vous faites remonter cette histoire à 1870. En quoi cette date est-elle plus opérante que le lendemain de la Révolution française, par exemple ? Il aurait été évidemment possible de remonter à la Révolution française et même aux débuts de la Restauration, lorsque se fait jour une extrême droite au sein des légitimistes, ainsi que le montre Olivier Tort. Mais justement, c’est cette dernière que l’on retrouve à l’heure de la restauration manquée du prétendant légitimiste au trône de France, le comte de Chambord, à travers notamment les « Chevau-légers ». Ce groupe, qui ne forme qu'une partie des parlementaires légitimistes, rassemble les plus fervents soutiens du prétendant. Le contexte paraît porteur : défaite de 1870 face à la Prusse, majorité monarchiste à l’Assemblée élue en février 1871, traumatisme de la Commune de Paris. Mais le refus par Chambord du drapeau tricolore et son choix irréductible en faveur du drapeau blanc dont il fait un « principe » signe la fin d’une séquence et des espoirs d’une restauration bourbonienne. Dorénavant, la restauration monarchique s’éloigne, même si des tenants de cette dernière vont en vain espérer qu’elle puisse procéder de la crise boulangiste. Au contraire, le boulangisme ouvre une autre étape, qui débouche au début des années 1890 sur la naissance du nationalisme comme doctrine politique.   N’y a-t-il pas plusieurs familles de droites nationalistes ? Absolument. J’en distingue à l’origine deux. La première, issue de Paul Déroulède et du boulangisme, est incarnée par l’écrivain et homme politique nationaliste Maurice Barrès, élu député boulangiste à Nancy en 1889. Barrès cherche à remédier à la faiblesse doctrinale du boulangisme, phénomène d’opinion que le général Georges Boulanger n’a pas su dépasser ni traduire en doctrine au-delà du célèbre slogan « Dissolution, révision, constituante ». Barrès pose alors les premiers jalons de son nationalisme qui s’affermit une décennie plus tard dans son Roman de l’énergie nationale et dans Scènes et doctrines du nationalisme . L’enracinement, le culte de la terre et des morts, l’importance de la Revanche et l’empreinte de Paul Déroulède et de son nationalisme plébiscitaire dessinent les contours d’un nationalisme barrésien qui se définit aussi comme un déterminisme. L’auteur du « culte du moi » célèbre à présent le « nous », ainsi que l’impératif que ce dernier impose au destin de chacun. L’autre versant du nationalisme est incarné par l’écrivain et théoricien nationaliste Charles Maurras, son cadet de six ans, né en 1868. Maurras forge sa doctrine au fil des années 1890 pour déboucher, au tournant des années 1900, sur son projet néo-monarchiste de « nationalisme intégral ». Le cheminement intellectuel du Martégal est bien différent de celui de Barrès. Il s’articule à l’origine sur la proclamation du fédéralisme, associé à la défense du félibrige, mouvement de promotion de la langue et de la culture d’oc. Il repose notamment sur une opposition civilisationnelle marquée entre « Barbares et Romans » (l’Europe germanique et du Nord, protestante, contre celle de la latinité), qui justifie sur le plan littéraire la création d’une « école romane » placée sous la houlette du poète symboliste Jean Moréas. Le choix de la monarchie arrive dans un second temps. Maurras la justifie au nom de l’« empirisme organisateur » qui combine une influence du philosophe positiviste Auguste Comte et du critique littéraire Sainte-Beuve. Chez Maurras, lecteur aussi des penseurs contre-révolutionnaires Joseph de Maistre et Louis de Bonald, le choix de la monarchie doit procéder non de la fidélité ou d’une émotion mais résulter d’une argumentation rationnelle. Le « nationalisme intégral » défend l’idée d’une monarchie décentralisatrice, d’un projet corporatiste (inspiré du théoricien du catholicisme social René de La Tour du Pin) dont la finalité première est de remplacer une république détestée au nom d’un rejet des Lumières et d’un antidémocratisme affiché. La République est aussi réputée livrer la France aux « quatre États confédérés » (francs-maçons, juifs, métèques, protestants). Malgré leurs différences, Barrès et Maurras ont en partage différents éléments comme l’antisémitisme (influence d'Édouard Drumont et de son journal La Libre Parole , en pointe pour dénoncer le scandale de Panama) et la recherche, au temps de la revue La Cocarde (1894-1895), d’un « socialisme national » mis en avant par Zeev Sternhell pour traiter de la « droite révolutionnaire » et des origines françaises du fascisme. Si Barrès et Maurras sont restés des références importantes, d’autres familles ont émergé, notamment un fascisme français issu d’une dissidence du maurrassisme (l’équipe du journal Je suis partout avec l’écrivain fasciste Robert Brasillach et l’écrivain collaborationniste Lucien Rebatet) ou encore le nationalisme révolutionnaire qui marque les années 1960 (avec Dominique Venner et sa brochure Pour une critique positive ). Au-delà des différences, les droites nationalistes ont-elles finalement une culture commune ou les courants sont-ils irréconciliables ? Les éléments communs existent assurément. On mentionnera l’affirmation du primat de la nation qui s’articule à la nécessité d’une préférence nationale, la conviction que la France, et plus généralement l’Occident, sont entrés en décadence et qu’il faut pour cela combattre des ennemis aussi bien intérieurs qu’extérieurs. Mais ceci indiqué, des différences importantes existent, qui font de ces droites nationalistes une nébuleuse. C'est ce que montre le cas du Front national à ses débuts, qui juxtapose des tendances qui sont autant le produit de trajectoires individuelles que de cette histoire : anciens de la collaboration, jeunes admirateurs du néofascisme italien, anciens de l’Algérie française, éléments catholiques traditionnalistes… Cette énumération donne à voir la diversité des sensibilités et des points de vue mais aussi de leurs oppositions. Les droites nationalistes n’ont-elles pas cherché en permanence à s’adapter aux formes modernes de la vie politique, en passant des ligues aux partis de masse  puis aux partis médiatiques ? Assurément. Il faut commencer par rappeler qu’en matière de médiatisation, le boulangisme fut précurseur et que L’Action française , comme journal, fut aussi novatrice, à travers notamment la revue de la presse. Il est aussi important de questionner la relation de ces droites nationalistes aux formes modernes de la vie politique. Le choix de la ligue, comme mode d’organisation, a profondément marqué leur histoire. La dimension protestataire et les mobilisations dans la rue sont inséparables du phénomène ligueur dans sa dimension nationaliste. Il faut y ajouter leur rôle de force d’appoint à l’égard des partis politiques de droite dont elles assurent les campagnes électorales et le service d’ordre. Ce modèle présente cependant une limite lorsque les ligues décident de présenter directement des candidats aux élections. L’échec peut être cuisant, au lendemain du premier conflit mondial, dans le cas du mouvement nationaliste et monarchiste de l’Action française, ou les résultats s’avérer en demi-teinte pour les Jeunesses patriotes (JP), cette ligue nationaliste et antiparlementaire fondée en 1924. Dès la fin des années 1920, les dirigeants des JP, à commencer par Pierre Taittinger, s’interrogent sur l’opportunité de créer un parti politique qui pourrait jouer pleinement le jeu électoral puis parlementaire. Le Parti national républicain et social voit ainsi le jour mais ne donne pas les résultats attendus, tout en mécontentant une partie de la base antiparlementaire de la ligue. L’enjeu de la normalisation se pose de nouveau après février 1934 et devient un impératif au lendemain de la dissolution des ligues par le Front populaire. Les JP échouent à développer une nouvelle formation, le Parti national populaire, lancé un an plus tôt. À l’inverse, la mise en route du Parti social français par le lieutenant-colonel de La Rocque est un succès sans précédent puisque cette formation, qui compte entre 1,1 million et 1,2 million d'adhérents, est le principal parti de masse de l’histoire de la France contemporaine. Si on va plus loin dans la chronologie, on peut considérer que le FN de Jean-Marie Le Pen s’est adapté, à sa façon, à l’évolution de la présidentialisation de la V e  République en axant la vie du parti et ses finances sur l’élection présidentielle à laquelle, après 1974, Jean-Marie Le Pen s’est présenté de 1988 à 2007. Quels sont les grands marqueurs de l’histoire des droites nationalistes ? La Révolution nationale, la guerre d’Algérie ? N’ont-elles pas cherché à se recomposer et à se redéfinir en fonction de leur échec ? Est-ce que cela explique le nouveau positionnement de la période contemporaine ? Avant la Révolution nationale, j’insisterais quand même sur l’importance de l’affaire Dreyfus ou des émeutes antiparlementaires du 6 février 1934 à Paris, qui ont été des moments clés de l’histoire nationale mais aussi de celle de cette famille politique. Le second conflit mondial est effectivement un moment capital à la fois pour lui-même mais aussi pour ses conséquences marquées par l’épuration et l’opprobre qui accompagne ces milieux après 1945. Rappelons que dans le triple choix qui s’offre au lendemain du désastre de 1940 — résistance, soutien à l’État français ou collaborationnisme —, les droites nationalistes choisissent majoritairement le soutien à Vichy, même si des nationalistes sont à Londres dès l’été 1940 tandis que les éléments collaborationnistes se mobilisent tout particulièrement à la suite de la rupture du pacte germano-soviétique. Le choix en faveur de l’État français perdure pour beaucoup, voire se radicalise, comme le montre l’exemple de la Milice française, organisation paramilitaire du régime de Vichy chargée notamment de réprimer la Résistance. Mais une part non négligeable des soutiens à Vichy bifurque. Ce sont les vichysto-résistants. Ces derniers, après avoir cru dans les promesses de la Révolution nationale, basculent dans la résistance — gaulliste ou giraudiste — par rejet d’une collaboration d’État de plus en plus marquée et, après novembre 1942, par refus de l’occupation générale de la France métropolitaine par l’Allemagne nazie. Les cadres de Vichy issus des droites nationalistes ont investi certains domaines où ils étaient reconnus avant la guerre (presse et propagande, y compris antisémite et antimaçonnique, jeunesse et formation) ; on les trouve peu présents dans d’autres (économie et finances). Ajoutons que l’État français fait aussi une place très importante à des acteurs venus d’horizons politiques divers et, surtout, à des technocrates qui sont au cœur du régime. La guerre d’Algérie est un autre temps fort, scandé par des épisodes bien connus, de la journée du 6 février 1956 à Alger (marquée par les manifestations hostiles des partisans de l’Algérie française contre Guy Mollet, chef du gouvernement) à l’OAS dans le sillage du putsch des généraux d’avril 1961 (tentative militaire de renverser la politique algérienne du général de Gaulle), en passant par l’insurrection du 13 mai 1958 à Alger (qui précipite la chute de la IV e République et le retour au pouvoir du général de Gaulle) et la semaine des barricades à Alger, en janvier 1960 (insurrection des partisans de l’Algérie française contre la politique du général de Gaulle). L’échec du combat pour l’Algérie française, les procès et emprisonnements ou exils qui s’ensuivent jusqu’à la loi d’amnistie de 1968 sonnent, après l’épuration, comme un second échec de ces droites nationalistes en moins de deux décennies. C’est bien une histoire de vaincus. Elle a généré du ressentiment et nourri l’antigaullisme chez ses acteurs mais aussi provoqué, chez une jeune génération, notamment celle d’Ordre Nouveau, une volonté de prendre ses distances avec le combat pour l’Algérie française. L’arrivée de Jean-Marie Le Pen à la tête du FN a remis en selle cet héritage — et d’autres, d’ailleurs. Le Front national / Rassemblement national incarne-t-il finalement la synthèse des droites nationalistes ? J’ai souligné précédemment la juxtaposition de tendances au sein du FN originel. Je voudrais surtout insister sur Jean-Marie Le Pen, qui est effectivement un héritier de l’histoire des droites nationalistes (il se proclame d’ailleurs de « droite » dans les années 1970, alors que les droites de gouvernement récusent cette dénomination). Jean-Marie Le Pen peut à mon sens être considéré comme le dernier des ligueurs, présentant, comme Pierre Taittinger, une double face protestataire à la fois dans son discours et dans ses modes d’action (les polémiques, les manifestations et les bagarres ne l’ont jamais gêné). En même temps, l’homme tenait à la légalité, se présentait aux élections et fut très fier de retrouver l’Assemblée nationale en 1986. Il y avait chez lui un rejet du système et une soif de respectabilité (n’oublions pas qu’après le poujadisme, on le retrouve chez les indépendants en 1958). Sur le plan idéologique, Le Pen connaissait ses classiques, Barrès et Maurras. Il s’est inscrit dans tous les combats des droites nationalistes depuis ses premiers engagements à la fin des années 1940 : anticommunisme, défense de la mémoire du Maréchal Pétain, défense de l’empire colonial de l’Indochine à l’Algérie (le « député-para »), même s’il se tient à l’écart de l’OAS, et un antigaullisme irréductible, jusque dans ses Mémoires.  Le RN est l’héritier du FN (même s’il n’en est pas le décalque), non seulement à travers le nom de Le Pen mais aussi au regard de l’histoire du nationalisme français, en particulier dans sa version plébiscitaire. Le politologue Pierre-André Taguieff a parlé justement de « national-populisme » à propos du FN. Ce terme reste d’actualité pour le RN et s’inscrit dans le temps long. Dans sa somme sur le boulangisme, l'historien Bertrand Joly voit dans ce dernier l’origine du populisme français. La piste est stimulante quand on songe à la filiation Déroulède-Barrès-Taittinger, de la Ligue des Patriotes aux JP. La stratégie de normalisation ou de « dédiabolisation » du RN ne change rien à cet héritage populiste. Mais il existe cependant une différence majeure entre le RN et ses devanciers, qui tient à son audience dans les urnes, jamais atteinte par les droites nationalistes. Dans les huit droites mises en évidence par Gilles Richard au cours des deux derniers siècles, il en reste deux face à face : les libéraux, devenus néolibéraux, et les nationalistes. Pour la première fois, et de façon durable, les seconds dépassent les premiers. 
PDF

19.10.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : nourrir et régaler avec les produits d’ici

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Marion, Sandrine, Denis qui, loin des entreprises industrielles tentaculaires, renouent avec les rythmes lents de la nature et les visions à hauteur d’homme.  L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Renouer avec les rythmes lents de la nature » (Marion, maraîchère) Quand on pensait à notre future ferme, Paul et moi, on imaginait un petit cours d'eau, une vieille longère, des vieux arbres centenaires… […] Or sur le terrain de 5 hectares qu’on a trouvé, à Saint-Molf, il y avait zéro arbre. Donc la première année, on a installé 1500 arbres – des arbres fruitiers, des arbres de bocage – autour desquels on a planté des légumes. C’est ce qu’on appelle de « l’agroforesterie ». L’arbre est le socle permanent, il a ses insectes, il a ses oiseaux. Ce sont les légumes qui changent d'une année sur l'autre autour de l'arbre. Mais rien n’est facile… Parfois on met je ne sais combien de temps à planter des légumes, à en prendre soin. Et voilà que survient un ravageur, un insecte, ou bien la grêle, le gel, et tout est ruiné. Il est arrivé qu’on plante 800 pieds d'épinards. Trois jours plus tard, il n'y avait plus rien à cause d'une larve qui avait tout mangé. C'est vrai que ça nous a fait mal au cœur. Pourtant, je n’en veux jamais à la nature. Il faut s’adapter. En l’occurrence, on a déplacé les épinards et le problème s’est résolu. […] Quand j’ai dit à ma famille que je voulais être paysanne, ils se sont inquiétés. Ce n’était pas évident pour eux, qui m’ont payé des études d’ingénieure, et pour ma grand-mère, qui s’imaginait peut-être que je vivrais dans une maison en terre battue. Mais je les ai rassurés, et maintenant mes parents ont compris que mes études d’ingénieure et de gestion de projets m’ont beaucoup servi pour créer la ferme. Malheureusement, ma grand-mère est décédée. Comme nous manquions d’argent, nous avons tout construit nous-mêmes tout en apprenant sur le tas : installer l’eau potable, l’électricité, créer les bâtiments, le local de vente. Dans le même temps, il fallait monter les tunnels, commencer à produire et à vendre. Petit à petit, nous avons atteint notre rythme de croisière. Nous produisons et nous récoltons toute l’année des légumes différents selon les saisons. En hiver : les choux pak-choï, les navets, céleris et autres légumes d’hiver ; en été, les melons, les pastèques, des poivrons, les aubergines. Nos horaires de travail d’été et d’hiver sont donc différents. L’hiver, on commence vers 9 heures. L’été, on peut travailler jusqu’à 20 heures, ce qui ne nous empêche pas, les soirs où on finit plus tôt, d’aller faire un tour à la plage. C’est la chance d’habiter dans une région où l’on peut profiter de la mer après la journée de travail. Paul, qui est originaire de la ville portuaire de Valparaiso au Chili, et qui a toujours été très proche de l'océan, peut s’adonner à sa passion du surf… Même à l’intérieur d’une même saison, nos journées types peuvent être différentes selon les programmes de semis et de récoltes. Il y a des jours où l’on fait les plantations et les semis le matin, et l'entretien de culture l’après-midi : désherbage, travail du sol, épandage de la fiente de poule, du fumier de bovin, à la main ou au tracteur. On récolte tous les mercredis et tous les vendredis avant de vendre, ces jours-là, entre 16h30 et 19 heures. Par la même occasion, nous accueillons une vingtaine d’autres producteurs locaux qui viennent proposer leurs produits. On va avoir des fromages de chèvre du Bois-Nozay. On a les poulets et autres volailles de Mathieu. On travaille aussi avec Emmanuel, maraîcher comme nous sur Saint-Molf, qui, lui, cultive d'autres légumes que nous : des endives, des pleurotes ; ce qui permet de compléter notre gamme. On a également du miel, des crêpes et des galettes. Notre clientèle principale est constituée par les particuliers qui viennent directement acheter chez nous, à la ferme. L’autre importante clientèle est celle des restaurateurs : aussi bien le petit restaurant de village que l’établissement de prestige comme la « Mare aux oiseaux » ou le « Castel Marie-Louise » à la Baule. On travaille aussi avec les cantines : on les fournit à peu près une ou deux fois par mois, selon la demande. Par exemple, ce matin, je les ai ravitaillées en céleris et en salades. Ce qui me plaît, c’est de changer continuellement de casquette, passer de la culture à la communication et à la comptabilité, des plannings de culture à la gestion des fournisseurs, des relations avec les restaurants à la vente directe. On a réussi à créer ici un réseau où nos partenaires et nos clients, même si ce ne sont pas tous nos amis, sont des gens qui nous soutiennent et avec qui on a une super relation. Quand notre enfant, Mathis, est né, chacun était à la fois inquiet pour moi et heureux pour nous. […] Ce que je souhaite le plus maintenant, c’est que tout ce qu’on a construit se maintienne, sans viser forcément la croissance. L’actualité internationale est telle que si déjà on peut se maintenir dans notre espace de vie, notre ferme, notre famille, c’est déjà beaucoup. On va y arriver. Nous sommes heureux que notre activité professionnelle rejoigne notre projet de vie, qu’elle nous permette de renouer avec les rythmes lents de la nature. Il est important que ce projet ait du sens au-delà de nous, pour la nature, nos proches, notre village […].     Les secrets de la crêpière (Sandrine, crêpière à domicile) Le secret d’une bonne galette, c'est le beurre. Quand on met le beurre, on arrête la cuisson intérieure. Donc l'extérieur va continuer à gratiner, et l'intérieur va rester moelleux. Mais quand le temps est humide, c’est plus compliqué. Aujourd’hui, il pleut, la pâte accroche au rozell 1 . J’en ai partout… Quand je vide l’eau où je le trempe entre chaque galette, j’ai plein de pâte au fond de ma bassine. Sur le bilig 2 , ça bouillonne davantage. Certains crêpiers font alors cuire plus longtemps. Moi, j’ai appris avec des patronnes qui m'ont fait travailler sur des plaques très chaudes. Ça donne les crêpes finistériennes, fines et croustillantes, cuites des deux côtés – dans le Finistère, on ne fait pas la distinction entre crêpes et galettes, tout est « crêpes » de froment ou de blé noir. Dans nos régions de l’ouest, on est bien obligé de s’adapter au temps changeant. S’il fait chaud, s’il fait froid, s’il pleut, s’il fait sec, ma pâte ne réagit pas de la même façon. Je le vois du premier coup d’œil. Je chauffe plus, je chauffe moins… Parfois je prolonge un peu. Dès que je vois que c’est à point, tac, je mets le beurre et je laisse gratiner juste ce qu’il faut. Une bonne galette, c’est une galette bien cuite. Je ne prétends pas faire de la galette gastronomique. La mienne est simple et efficace ; ce qui ne veut pas dire facile à réaliser. J’estime que la galette est un produit noble. Pour les galettes de sarrasin, j’utilise une belle farine bretonne classée IGP, provenant du Moulin de la Fatigue, près de Vitré. Là-bas, les meules en silex tournent lentement sans chauffer les grains. C'est une farine qui est jolie, épaisse, goûteuse, mais un peu difficile à travailler. Il ne faut pas battre la pâte. Au début, je la tournais à la main, en la pétrissant avec mes doigts. Mais pour éviter d’avoir mal aux épaules, j’utilise maintenant, en douceur, un fouet mécanique. J’ajoute du gros sel de Guérande, parfois de la fleur de sel fournie par mes amis paludiers. Ensuite, il faut la laisser reposer douze à quarante-huit heures, lui donner le temps de fermenter légèrement. C’est comme ça que j’ai une belle cuisson. […] Je n’ai pas cherché à ouvrir une crêperie. Je n’avais pas envie de m’enfermer dans une boutique. Donc, j'ai monté un petit réseau dans le périmètre où je vis. Là, je trouve la charcuterie de la ferme de Bel-Air à Pornichet, le lait de la Madeleine, les œufs de la Turballe, les légumes de Clis et de Pont-d'Armes… Autant de produits qu’on ne trouve pas ailleurs et qui donnent une crêpe et une galette particulières que je façonne à ma façon, avec des assemblages singuliers, un coup de main qui est le mien. Mes crêpes et mes galettes ne ressemblent à aucune autre parce que ce sont simplement celles d’ici. Et là, à l’intérieur de ce terroir, il y a les clients qui me connaissent. Sans avoir fait de publicité, j'ai la chance de faire partie, en quelque sorte, du paysage. Ça va faire dix ans que mon entreprise « Bohème Sarrasine » existe. Dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres, à chaque événement familial – anniversaire, retour de mariage, baptême –, les mêmes clients me rappellent. Alors, j'amène ma petite remorque qui contient mes pâtes, mes biligs et tous mes ustensiles. Je m’installe dans leur cuisine ou dans un emplacement à l’abri, et je leur prépare en direct un repas de galettes et de crêpes. À eux de s’occuper des couverts et de la disposition des lieux. À moi de m'adapter à leur environnement. Je propose quatre formules de crêpes et de galettes. Moyennant la possibilité d’ajouter ou d’enlever quelques ingrédients, chacun vient chercher son assiette. Cuisiner chez les gens, c’est d’autant plus convivial que je suis la plupart du temps appelée pour des événements heureux. Même quand je fais un repas d’enterrement, la soirée peut être à la fois triste et joyeuse… […] Ce que j’ai envie de partager, ce n’est pas seulement la recette, la sélection des produits, c’est tout un ensemble qui fait que je suis satisfaite de ce que je fais et que je contente mes clients. Or, ce tout comprend la qualité des crêpes, samoussas et galettes, mais aussi le travail qu’il y a derrière : celui de la crêpière, celui des producteurs et celui des gens qui préparent ma venue : particuliers, entreprises, associations. Je ne peux pas me satisfaire du seul critère chiffré qui décide du seuil de rentabilité de la galette. C’est vrai, la galette marche bien. Mon comptable me dit qu’elle a un bon ratio. Il ne comprend pas que je décide de gagner moins si je travaille pour une association, ni que je sois, dans d’autres circonstances, au-dessus du tarif moyen. […] Les clients qui me connaissent se donnent les moyens de déguster mes galettes. Si elles sont un peu plus chères que celles de mes collègues, je n’ai plus besoin d'expliquer pourquoi. Ils voient la différence. Les noms de tous mes producteurs sont inscrits sur ma remorque. C’est moi qui les ai choisis ! Au bout du compte, ce que je fais est bon, mes clients sont contents et je me fais plaisir. C’est aussi ça, le secret de mes recettes…     Les gâteaux de Denis (Denis, artisan pâtissier) Je me suis installé comme artisan pâtissier en 2005 à Guérande. Mon atelier se trouve à Pénestin depuis 2013, entre estuaire de la Vilaine et Océan, entre Morbihan et Loire-Atlantique. Je vends ma production sur place dans mon atelier et en différents lieux à Saint-Nazaire et alentours. […] La notion de rentabilité est omniprésente dans notre monde. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté mon étal au marché de Saint-Nazaire. On me demandait d’augmenter ma présence alors que moi je voulais plutôt ralentir. De même, mon comptable ne comprenait pas pourquoi, une fois mes emprunts pour créer mon atelier remboursés, je n’investissais pas pour augmenter mon activité. Il y a une logique du système qui tend à ça. J’ai également adapté ma production de façon à ne pas être obligé de disposer d’un matériel de froid, à la fois coûteux, difficile à entretenir et à trimballer d’un point de vente à un autre. Ma philosophie est de produire et vendre ce dont j’ai besoin pour vivre. Je veux disposer de temps pour d’autres activités. Je travaille dans un atelier de cinquante mètres carrés où sont disposés différents appareils de froid pour la conservation des produits, d’une chambre de fermentation programmable, et bien sûr, de fours. La production se déroule du mercredi au dimanche. Je suis très attaché au choix de mes produits et des fruits qui doivent être de saison et à maturité. Un bon choix, c’est pratiquement la moitié du travail. Je mouds, je concasse moi-même les produits secs. Et puis, il y a le contact physique avec la matière. Toucher, palper, ça compte ! Lorsque j’ai construit ma maison à côté de l’atelier, je l’ai faite en terre. J’ai beaucoup aimé travailler la terre de mes mains. Ce sont des sensations importantes pour moi. Je porte une attention particulière aux fruits de saison, à leur mode de préparation. Ne pas éplucher les pommes ou les poires a une signification pour moi. Je travaille également des fruits un peu oubliés, les coings, la rhubarbe… À Saint-Nazaire, je suis un des rares à faire des pâtés aux prunes. C’est une recette angevine héritée de mon enfance. Je vends moi-même ce que je produis. Ça fait partie de mon équilibre. La fabrication ne m’intéresserait pas si je n’étais pas en relation avec mes clients. Mais je serais bien incapable de vendre n’importe quoi. Une de mes anciennes patronnes tenait beaucoup à ce que nous ayons une relation avec la clientèle et nous faisait venir en boutique chaque dimanche matin. J’ai aimé pouvoir parler de ce que je produisais. Au début, cette relation n’a pas été facile. J’ai grandi au fin fond de la campagne dans un endroit où il n’y avait pas d’autres enfants de mon âge. Je me sentais un peu décalé par rapport aux autres qui se voyaient tous les jours, dans la rue ou ailleurs. Lorsque je suis arrivé sur le marché, j’avais encore peu d’expérience, il m’était difficile de me sentir complètement à l’aise. Maintenant, c’est un vrai plaisir. Et puis, il y a mes ventes à l’atelier. Là, je ne travaille que sur commande ; je les prépare et les mets dans un carton avec le nom de l’acheteur et le prix dessus. En partant, je laisse la porte ouverte et les gens viennent chercher leur carton. Je n’ai jamais rencontré de problème. Il y a également des choses plus surprenantes. Je vois passer régulièrement certains clients avec lesquels je me suis un peu accroché pour des raisons politiques ou autres ; ils s’arrêtent un instant, hésitent puis finissent par entrer. Peut-être que râler leur ouvre l’appétit ! S’afficher en bio et local attire une clientèle un peu particulière. On relaie des valeurs écologiques, humaines. On peut défendre ses propres convictions. Cela donne lieu à des discussions, des échanges qui s’inscrivent dans la durée. Et puis, il y a tout simplement le plaisir d’être connu, reconnu, et de ne pas avoir à se justifier tout le temps. Quand on achète une tarte, un gâteau, c’est avant tout pour le plaisir. Entendre un client que l’on voit rarement dire « Ah ! le gâteau que j’ai pris l’autre jour, il était excellent », c’est un bonheur ! […] Le choix de ne pas être labellisé est moins une question de coût que de temps. La certification signifie sans cesse remplir des fiches, noter les entrées et les sorties, noter que tu as acheté tant de matières et vendu tant. Le contrôleur vérifie que ça correspond. Et moi, je ne veux pas passer des soirées à remplir tout ça, et tout justifier. Qu’on soit une toute petite entreprise comme la mienne ou une entreprise plus importante, la longueur des fiches est la même. Dans mon jardin, j’ai des arbres fruitiers ; mes pommes et mes poires ne poussent pas avec des certificats « bio », mais je sais comment elles ont poussé et qu’elles sont bonnes. […] J’ai le sentiment que nous sommes tous toujours en évolution, en question, et mon métier aussi. D’une certaine façon, c’est lui qui me façonne.     Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Marion , Sandrine , Denis est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .   À lire également sur Nonfiction  : L'ensemble de la série « Saint-Nazaire au travail » Notes : 1 - Rozell : râteau sans dents qui permet d'étaler uniformément la pâte à crêpes sur la crêpière. 2 - Bilig : plaque épaisse circulaire en fonte d'une quarantaine de centimètres de diamètre, utilisée en cuisine bretonne pour faire cuire les crêpes de froment ou de sarrasin.
PDF

17.10.2026 à 10:00

Fantomatique Modiano

* Anne Coudreuse a également publié une critique du roman de Patrick Modiano. Il y a une sorte de point aveugle dans l’œuvre de Modiano. Une chose non précisément représentable, qu’il n’a pas vécue, mais qui l’habite cependant. Sa conscience vogue sur les ondes de l’espace-temps. Il est, en même temps, là et ailleurs. Il cherche des traces dans son passé et dans celui de personnes qu’il a connues dans les jours lointains de sa jeunesse. Il poursuit notamment l’insaisissable Albert Modiano, son père, tout-puissant et redoutable. Ses romans n’en sont qu’un. Ils constituent une immense tapisserie, dont chaque nouvel épisode est un moment éphémère, aspiré dans un trou noir. Une sorte de cosmogonie, où les personnages, dans ce nouveau récit qu'est  L’Éléphant , apparaissent et disparaissent dans les rues de Paris, qui seules semblent immuables. Néanmoins, dans la vie de tous les jours, Modiano peut avoir l’air très présent. On peut l’apercevoir du côté de la place Saint-Sulpice, au jardin du Luxembourg, ou encore dans sa somptueuse bibliothèque, se prêtant à un entretien de façon aléatoire. Il laisse au journaliste qui l’interviewe le soin de le relancer sans cesse, entre ses phrases inachevées ; jouant le jeu, il saisit la perche qui lui est tendue, mais brièvement, répétant simplement la dernière phrase entendue. Il est ici, et ailleurs. L’interlocuteur n’est tout au plus qu’un repère. Une bouée de sauvetage sur l’océan des réponses possibles. Si le corps physique de Modiano est bien là, son corps astral semble naviguer en quête des échos de sa propre vie, mais aussi de celle de ceux qui l’ont précédé dans les mêmes lieux. Le narrateur amnésique de L’Éléphant  se demande si les gens qu’il observe en face de chez lui, depuis sa chambre obscure, avec des jumelles, ont un jour fait partie de sa propre existence. Il va tenter de le savoir en les abordant pour leur arracher quelque aveu. Un détail reconnu signifie qu’il est sur la bonne voie. De fait, en narrateur rusé, Modiano nous mène par le bout du nez jusqu’au bout de son roman, au synopsis bien ficelé. Il est le narrateur, mais aussi le personnage principal de cette énigme. Il est diffracté dans la multitude de ses personnages romanesques, qui n’ont que peu de consistance physique, et surtout sensuelle. Ils ne sont que des pions sur l’immense échiquier de son espace romanesque. Il est le grand Maître qui les place et les déplace. Dans ce dernier opus, comme Proust à la fin de la Recherche , le narrateur et l’écrivain finissent par constituer une seule et même entité. C’est-à-dire que la fin est dans le commencement. La fin pour le narrateur et les personnages de Modiano est le néant. Cet Éléphant , pareil aux particules indétectables, sans masse et sans charge électrique, et pourtant existantes, prend congé de sa vie. Il y a quelque chose de funèbre dans ce dernier opus.
PDF

17.10.2026 à 10:00

Patrick Modiano : des trous dans la mémoire

* Myriam Anissimov a également publié une critique du roman de Patrick Modiano. Avec ce roman dont le narrateur parle de lui-même à la troisième personne, le prix Nobel de littérature 2014 poursuit sa méditation sur la mémoire, l’identité, la solitude et le poids du silence. Un « spectateur nocturne » « Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ? Il essayait de remonter le cours des années. Depuis cinq, dix ans ? Ou plus loin encore ? Il cherchait des points de repère, une date ou une saison précise qui lui permettraient de se souvenir de la première fois où il avait senti le contact glacé de son front contre une vitre. » Cet incipit met bien en évidence la solitude et l’isolement du narrateur, dans un quartier « sous vide », comme hors du temps et de l’agitation du monde : le 7 e arrondissement, autour de l’École militaire. Dans sa jeunesse, il aurait voulu étudier la médecine, mais « il avait passé le baccalauréat latin-grec, puis un examen que l’on appelait propédeutique en ce temps-là ». C’est pourquoi, quand on l’interrogera sur sa profession, il répondra par deux mots « lus quelque part : spectateur nocturne ». C’est ainsi que se définissait l’écrivain Rétif de la Bretonne (1734-1806) dans Les Nuits de Paris , publiées à la fin du XVIII e siècle, portant précisément ce sous-titre, qui apparaissait déjà dans L’Herbe des nuits . « Je me suis rapproché », racontait le narrateur de ce roman de 2012. « J’aurais pu pousser la porte vitrée et les rejoindre. Mais la crainte d’être un intrus m’a retenu. À cette époque, n’ai-je pas toujours été en retrait, dans la position du spectateur, je dirais même de celui que l’on appelait le “spectateur nocturne”, cet écrivain du XVIII e siècle que j’aimais beaucoup et dont le nom figure à plusieurs reprises accompagné de notes, sur les pages de mon carnet noir ? » « Les éditions du Sablier » Depuis cinq ans, Ludo Van Walle travaille pour les éditions du Sablier, avenue de Suffren, où il se rend à pied : correction de manuscrits, fiches de lecture, traduction d’ouvrages anglais ou allemands. La question du temps est bien au cœur de ce roman où un amnésique tente de retrouver la mémoire et hésite entre « revenants », « fantômes » et « spectres » pour désigner les personnes qu’il voit dans la nuit aux fenêtres d’en face : Christiane Thouvenin, Yvonne Beulaigne, ainsi que Pinguet et ses mouvements de gymnastique. Comme toujours chez Modiano, tout se joue dans les détails – dans ces numéros de téléphone à huit chiffres, par exemple, qui étonnent sous sa plume. Van Walle les trouve dans « les Pages blanches » de l’ordinateur de son éditeur, qui lui dit souvent : « Vous devriez écrire vos Mémoires. » Mais justement, Ludo Van Walle n’a « plus aucune mémoire », même s’il s’est lui-même surnommé « l’éléphant », en raison de sa forte corpulence : 1,95 mètre et 120 kilos qui lui donnent « un pas lourd et mélancolique ». Les deux femmes d’en face semblent venir d’un autre temps – de ce temps où l’on pouvait trouver un « juke-box » dans les cafés – et d’un autre quartier, « du côté de la porte d’Italie ». Mais qui sont-elles au juste ? L’énigme se nourrit de la « lumière blanche » de l’amnésie, même si certains courts-circuits de la mémoire pourraient faire croire à une illusoire réponse : « À ces instants-là, le présent se mêlait à des éclats du passé et il ressentait une décharge électrique chaque fois que ces deux temps se heurtaient l’un à l’autre. » « Vie antérieure » et « éternel retour du même » L’auteur crée ainsi une atmosphère crépusculaire où les mots « rafle », « panier à salade », « gabardines de […] couleur verte » ou « menottes » renvoient à un passé qui semble envahir le présent, ou lui fournir comme un arrière-fond — lui promettre un avenir peut-être ? — terrifiant. Par moments, Modiano semble définir lui-même la magie de son grand art de l’allusion et de l’illusion romanesques. Donnant une des clés de sa poétique, il écrit par exemple que tout fonctionne « comme si les sons et les images appartenaient à deux époques différentes ». Ou encore, développant une autre métaphore cinématographique, il évoque « des bouts de séquences d’un film avant le montage ». Pourtant, alors que les romans de Modiano sont pleins de carnets et de notes mystérieuses, le narrateur de L’Éléphant , lui, semble totalement démuni. Il doit vivre en tout cas privé des documents de son passé : « Mais il s’était débarrassé d’une trentaine d’agendas et il ne restait plus aucune trace de tout cela. Pourtant la semaine précédente, un souvenir était venu de très loin jusqu’à lui, à travers la nuit froide de l’oubli, comme le dit la chanson. » Pour éloigner « le vacarme incompréhensible du présent », le narrateur, dont le nom est comme un mur qui ne le protège de rien, devient l’auteur du livre que nous lisons, des Mémoires pour lesquels il aura finalement choisi la troisième personne : « Il était d’une nature secrète. Il répétait souvent cette phrase qui aurait pu servir d’exergue à son livre : “Nous vivons à la merci de certains silences.” » C’est bien avec le silence qu’écrit Modiano, et ce roman de l’obsession, entre hypermnésie et amnésie, semble condenser tout son univers et tout son art poétique.
PDF

15.10.2026 à 10:00

Le Crépuscule des dieux : Wagner en majesté

Avec Le Crépuscule des dieux , la Tétralogie de Richard Wagner s’achève à l’Opéra Bastille dans un embrasement musical qui finit par emporter presque toutes les réserves. Au fil du cycle, la mise en scène de Calixto Bieito a gagné en pertinence — du moins en sobriété. Après les costumes et les décors souvent agressivement laids des deux premiers volets, les derniers épisodes offrent heureusement un univers visuel moins systématiquement hostile, où quelques images suffisent parfois à laisser percevoir le mythe. Si l’on n’est pas toujours convaincu par les choix dramaturgiques, l’ensemble paraît avoir enfin trouvé un meilleur équilibre entre le plateau et la musique. Car c’est bien la musique qui règne ici en souveraine. Sous la direction de Pablo Heras-Casado, l’Orchestre de l’Opéra de Paris fait entendre la splendeur d’une partition dont on croyait pourtant connaître tous les sortilèges. Invention mélodique, audace harmonique : la circulation des motifs et leur transformation progressive composent un tissu sonore d’une richesse inouïe. Wagner ne fait pas que raconter la chute des dieux, il en détaille les élans, les vertiges, l’inéluctable effondrement. Certains passages frôlent même le pur sonorisme, tant les masses orchestrales semblent se détacher de toute fonction illustrative pour devenir timbre, espace, mouvement… La grande réussite de Heras-Casado tient à la maîtrise des équilibres. La puissance wagnérienne ne se transforme jamais en déferlement indistinct : les dosages sont parfaitement maintenus, les pupitres demeurent lisibles, les chanteurs trouvent toujours leur place dans cette architecture monumentale. Du murmure à la déflagration, l’orchestre respire, relance, suspend. Les leitmotive ne sont jamais de simples rappels : ils se chargent de mémoire, se répondent, se métamorphosent jusqu’à donner le sentiment que ces dernières heures résument toute l’histoire du Ring. La marche funèbre de Siegfried, notamment, rappelle avec une force saisissante combien Wagner peut faire surgir tout un monde de la seule présence orchestrale. Le plateau vocal est à la hauteur de cette ambition. Andreas Schager campe un Siegfried incandescent, porté par des aigus éclatants et une énergie qui semble inépuisable. Face à lui, Tamara Wilson donne à Brünnhilde une ampleur vocale et une musicalité remarquables. La soprano sait conjuguer longueur de souffle et intensité expressive, sans sacrifier la ligne à l’héroïsme. Son incarnation culmine dans le dernier acte, où son chant confère à la résolution finale une vraie dimension tragique. Mika Kares impose un Hagen d’une autorité sombre, avec des graves profonds et une maîtrise vocale qui fait peser sur chaque scène la menace du destin. Johannes Martin Kränzle, en Gunther, Brian Mulligan, en Alberich, et Eve-Maud Hubeaux, en Waltraute, complètent cette solide distribution. Quant aux Filles du Rhin, elles apportent couleur et fraîcheur à cette fresque crépusculaire. Sur le plan scénique, Calixto Bieito poursuit sa lecture contemporaine d’un monde gangrené par la soif de pouvoir, la manipulation et la corruption des idéaux ; il nous montre ainsi l’univers des Gibichungen comme faisant écho, sous une apparence de respectabilité bourgeoise, à la violence archaïque qui travaille les personnages. Tout cela n’est pas dénué d’intérêt, et certaines images suggèrent efficacement la déchéance d’un monde qui a perdu ses repères. La direction d’acteurs est toutefois inégale, et l’on regrette que la mise en scène se contente trop souvent d’illustrer les situations plutôt que d’en approfondir les contradictions. Le passage du héros mythique au personnage social, notamment, ne produit que rarement la tension dramatique espérée. Autre réserve : la mort de Siegfried. Ce moment extraordinaire de la partition appelle une suspension du temps, une forme de sidération devant la disparition du héros et la révélation rétrospective de son destin. Or c’est comme si le plateau hésitait à célébrer la grandeur funèbre de la musique. Le contraste avec l’orchestre est frappant, d’autant que ce dernier se charge alors d’une incroyable profondeur émotionnelle. On aurait souhaité que la scène se hisse davantage à la hauteur de cette démesure sonore plutôt que de laisser la musique porter seule tout le poids du tragique.   Opéra de Paris, Bastille, Wagner, Le Crépuscule des dieux , du 8 au 18 octobre 2026.
PDF

14.10.2026 à 10:00

Quand le pouvoir s'attaque aux mots

Et si l’autoritarisme commençait par les mots ? C’est la question qui traverse  D’abord ils sont venus chercher les mots , le nouveau livre de Cécile Alduy. Professeure à Stanford et spécialiste de l’analyse du discours politique, elle étudie depuis plusieurs années la manière dont l’extrême droite mène sa « guerre culturelle ». Avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, son objet d’étude est devenu une réalité institutionnelle : des mots disparaissent des sites et documents administratifs, des bases de données sont supprimées et certains enseignements deviennent indésirables. Mais l’enquête d’Alduy ne décrit pas seulement une transformation du langage. Elle montre comment celle-ci s’accompagne d’une politique de répression, installe la peur et conduit ceux qui en sont les témoins ou les cibles à restreindre eux-mêmes leur parole. Une liste qui n’existe pas Le livre commence par une enquête sur les listes de mots dont l’administration Trump a entrepris de débarrasser ses administrations. Mais l’une des premières surprises est précisément qu’il n’existe pas une liste officielle et unique de mots interdits. Ce qui apparaît est plus diffus : des directives, des suppressions, des injonctions et des changements de vocabulaire qui finissent par dessiner une « liste fantôme ». Des termes liés à la diversité, au genre, au climat, au racisme ou encore à l’égalité deviennent ainsi politiquement indésirables dans certaines institutions. Le phénomène est d’autant plus efficace qu’il ne repose pas nécessairement sur une interdiction explicite. Ceux qui doivent appliquer les nouvelles règles apprennent à anticiper ce qui pourrait leur être reproché. La peur fait le reste. Lorsque les sanctions possibles sont incertaines, il devient plus prudent de ne pas employer un mot, de ne pas aborder un sujet ou de ne pas poser une question. L’autocensure ne résulte alors pas seulement d’une consigne : elle naît de l’intériorisation du risque. Cette disparition du vocabulaire n’est donc pas anodine. Un mot permet de désigner une réalité, de la documenter et d’en faire un objet de débat. Le supprimer peut rendre cette réalité plus difficile à voir et à penser. La bataille porte ainsi moins sur les mots eux-mêmes que sur ce qu’ils permettent de rendre visible. Les universités en première ligne C’est particulièrement sensible dans les universités. Les restrictions lexicales s’accompagnent de suppressions de données, de pressions sur certains domaines de recherche et de remises en cause de certains enseignements. Pour Alduy, l’enjeu ne se limite donc pas à la liberté d’expression des universitaires : ce sont les conditions mêmes de la production et de la transmission des savoirs qui sont affectées. Mais l’un des effets les plus préoccupants tient précisément au climat qui s’installe. Il n’est pas nécessaire que chaque chercheur soit directement sanctionné pour que chacun commence à se demander ce qu’il peut encore écrire, enseigner ou publier. La crainte de perdre un financement, un poste, un statut ou simplement d’attirer l’attention du pouvoir suffit à modifier les comportements. Cette expérience n’est pas pour Alduy une observation distante. Professeure à Stanford depuis vingt ans, installée aux États-Unis où elle élève ses deux filles, elle se sent elle-même fragilisée par le nouveau contexte politique. Sa naturalisation américaine et ses deux passeports ne suffisent pas à dissiper son inquiétude face aux attaques contre les libertés académiques et aux menaces qui pèsent sur celles et ceux qui prennent la parole. Lorsqu'elle écrit « J’écris depuis la peur », elle exprime bien davantage qu'une inquiétude face à l'évolution de la vie politique américaine : elle dit sa difficulté à continuer d'exercer librement son métier et à prendre la parole sans craindre les conséquences de ses écrits. L'autocensure qu'elle analyse chez les autres est aussi une expérience qu'elle éprouve personnellement. Des mots aux personnes L’enquête élargit alors son champ. Derrière la transformation du langage apparaissent les populations directement visées par les politiques de l’administration Trump : immigrés, femmes et personnes transgenres. Et ici, le livre change de registre. Il ne s’agit plus seulement de mots supprimés de sites administratifs ou de chercheurs qui hésitent à employer certaines catégories : des personnes sont directement exposées à des politiques dont Alduy souligne la violence et la gravité. Les immigrés sont notamment confrontés à une politique de répression qui nourrit un climat de peur bien au-delà des seules personnes arrêtées, expulsées ou menacées. Les femmes et les personnes transgenres voient elles aussi leurs droits et leur visibilité remis en cause. Le langage accompagne ces politiques en déterminant les catégories dans lesquelles les populations peuvent être désignées, reconnues ou au contraire rendues invisibles. On pourrait voir dans cette volonté de contrôler les mots une forme de police du langage. Il ne s’agit pas simplement de modifier le vocabulaire administratif : les mots contribuent à définir les catégories à partir desquelles certaines personnes peuvent être reconnues ou protégées, mais aussi désignées comme un problème. Le lien entre langage et répression apparaît alors plus nettement. La peur ne vient pas seulement après les mesures prises par le pouvoir : elle devient elle-même un moyen de gouvernement. Lorsqu’une personne ne sait plus très bien ce qui peut lui être reproché, elle apprend à éviter certains sujets, certaines formulations et parfois même certains comportements. La frontière entre censure et autocensure devient ainsi particulièrement ténue. Un nouveau régime du langage C’est à partir de cette observation que Cécile Alduy élargit son propos. Ce qui se met en place aux États-Unis relève, selon elle, d’un nouveau régime du langage. Celui-ci ne vise plus seulement à convaincre : il cherche à imposer une vision du monde et à réduire l’espace de la discussion. Le langage politique perd alors une partie de sa fonction descriptive et argumentative. Il devient un instrument de pouvoir : certains mots doivent disparaître, certaines réalités ne plus être nommées et certaines interprétations s’imposer comme allant de soi. Le pouvoir agit ainsi sur le langage pour agir sur les représentations. L’intérêt du livre est de montrer concrètement le passage du discours à l’institution. Cécile Alduy ne se contente pas d’analyser les mots employés par l’extrême droite : elle observe ce qui se produit lorsque certaines conceptions du langage deviennent des pratiques administratives et produisent des effets très concrets sur les individus. La peur occupe ici une place centrale. Elle explique pourquoi le pouvoir peut obtenir des effets bien supérieurs aux interdictions qu’il prononce explicitement. Il suffit que chacun ait le sentiment qu’il peut être surveillé, dénoncé ou sanctionné pour que le champ de ce qui peut être dit se rétrécisse de lui-même. Ce que les États-Unis nous apprennent Cette expérience américaine ne peut évidemment être isolée du contexte plus large dans lequel progressent les extrêmes droites. Ce qui se joue aux États-Unis peut être observé ailleurs, notamment en Europe, où certaines transformations du vocabulaire politique présentent des traits comparables. L’enjeu n’est pas de suggérer que les situations sont identiques, mais de comprendre ce que l’expérience américaine permet de révéler. Les techniques de gouvernement, les stratégies discursives et les manières de désigner certaines populations peuvent circuler. Le cas américain donne à voir, de manière particulièrement brutale, ce qui peut se produire lorsque la transformation du langage, la répression et la peur se renforcent mutuellement. C’est pourquoi le titre du livre prend tout son sens.  D’abord ils sont venus chercher les mots  reprend la formule célèbre de Martin Niemöller, mais en la déplaçant : avant de venir chercher les personnes, le pouvoir peut commencer par faire disparaître les mots qui permettent de parler d’elles. Chez Alduy, cette progression n’a rien d’abstrait : elle se mesure à la manière dont des droits sont remis en cause, dont des populations sont inquiétées et dont la peur gagne aussi ceux qui pensaient pouvoir rester à distance de ces transformations. Le mérite de Cécile Alduy est ainsi de montrer que la bataille politique ne se déroule pas uniquement dans les parlements, les administrations ou les urnes. Elle se joue aussi dans les mots, dans les institutions qui les emploient et dans les comportements que la peur finit par produire. Lorsqu’un pouvoir décide ce qui peut encore être nommé, il ne contrôle pas seulement la langue : il intervient dans les conditions mêmes du débat démocratique.   Pour prolonger cette recension, nous avons interrogé Cécile Alduy sur la manière dont la censure des mots nourrit l'autocensure, sur ses conséquences pour les personnes directement visées par les politiques de l'administration Trump et sur les moyens de résister à cette emprise sur le langage.   Nonfiction : Votre livre débute sur le sentiment de peur et de paralysie qui vous étreint en voyant le pays où vous travaillez et habitez basculer vers ce qui ressemble à une dystopie. Tout au long de ce livre à la première personne, vous entrelacez votre histoire personnelle, votre ressenti, et les faits tangibles sur lesquels vous enquêtez. Pourquoi parler de la peur, et de vous ? Cécile Alduy : J’ai voulu partir de la peur car j’ai failli ne pas écrire ce livre, par peur des conséquences, des représailles possibles. Ce n’était pas seulement l’effroi que me causait l’effondrement de tout un monde d’aspiration démocratique et égalitaire, un monde où la science et la pensée nous aident ; c’était une peur viscérale de ne plus être à ma place, d’être expulsable et de ne pas être légitime. Et j’ai compris, en écrivant, que je m’étais mise à penser de cette manière, à avoir peur de ce que je pourrais écrire, justement parce que j’étais moi aussi sous l’emprise de cette censure généralisée des mots et des personnes. Moi aussi, j’avais peur de mal dire, de souffrir les conséquences d’un mot de trop ou d’un mot tabou : je me censurais. Le livre raconte donc aussi l’évolution de cette peur au fil de l’écriture, et montre combien cette peur est éminemment politique, car elle est intentionnellement imposée par le pouvoir pour contrôler ces sujets. Votre livre commence par une enquête à propos des listes de mots interdits que l’administration a diffusées presque immédiatement après la prise de pouvoir de Trump. Peut-être pourriez-vous expliquer, pour commencer, quelles surprises cette enquête vous a-t-elle réservées ? Je me suis lancée sur les traces de ces mots bannis ou blacklistés, de mots disparus et donc invisibles. Un défi ! Le New York Times et Pen America avaient publié des listes de  ces mots, toujours plus longues. Or, ce que j’ai découvert, c’est que ces listes n’existaient pas au départ, mais que par une sorte de prophétie auto-réalisatrice, elles se sont mises à exister au fur et à mesure que la société américaine s’est conformée à l’idéologie au pouvoir. À l’origine, dans les décrets exécutifs du 20 janvier 2025, seuls quelques mots sont interdits, dans les administrations fédérales : « diversité », « équité » et « inclusion », « justice environnementale » et « genre » ( gender ). Mais pour se conformer à ce qui, de près ou de loin, pourrait être interprété comme relevant de ces concepts, les administrations, puis les universités, les entreprises, les chercheurs, les directeurs de musée ont ratissé beaucoup plus large. J’ai ainsi pu recenser plus de 480 mots qui avaient été censurés de sites ou documents officiels par obéissance anticipatrice.  Ce que j’ai pu constater au fil de mon enquête, c’est que cette disparition massive de mots, et donc d’idées et de programmes, loin d’être un acte de censure uniquement venu d'en haut, était mise en œuvre avec ferveur par de nombreux échelons intermédiaires ou inférieurs. À tel point qu’à l’automne 2025, un fonctionnaire a pu envoyer à ses subordonnés la liste même du New York Times comme liste de mots à éviter, alors qu’il s’agissait d’une compilation réalisée par des journalistes, et nullement d’une liste officielle de l’administration centrale. Quels effets ces prescriptions ont-elles sur les universités, celles et ceux qui y travaillent et y étudient ? Que produisent ces listes ? Ces listes produisent un esprit d’autocensure. Par peur des représailles financières ou judiciaires, ou pour obtenir des fonds de recherche, toute une série d’acteurs changent, consciemment ou inconsciemment, leur manière d’écrire et de parler, en évitant des mots « dangereux », des mots tabous en quelque sorte. Ces listes étouffent la pensée critique, et d’abord la critique du contrôle de la langue qui s’opère ainsi, ainsi que de la restriction de la liberté d’expression, qui s’installe sans même que le pouvoir ait besoin d’intervenir. Vous documentez parallèlement les exactions commises contre les immigrés, mais aussi contre les femmes ou encore les personnes transgenres. Quel rôle joue le contrôle du langage dans la mise en œuvre de ces politiques répressives ? Il y a une corrélation tragique entre la liste des mots ciblés et celle des victimes réelles des politiques de l’administration actuelle. À la liste des mots à abattre correspond une liste de personnes à invisibiliser, à dénigrer et à faire disparaître du droit, du territoire ou de la vie. Ainsi interdire les mots « transgenre » ou « intersexe » au niveau fédéral empêche les personnes transgenres de renouveler leur passeport, éventuellement de voter, d’avoir accès à des droits ou des lieux de protection des victimes de violences sexuelles ou de genre. Cela peut même les empêcher de concourir dans des compétitions sportives ou de s’inscrire dans certaines universités. C’est encore pire pour les personnes immigrées et les minorités ethniques ou raciales : le délit de faciès appliqué aux mots se traduit par un délit de faciès appliqué aux personnes, dont les communautés sont harcelées et terrorisées par les descentes de l’ICE, la police de l’immigration, extrêmement violente. Le nombre de détenus dans les camps de détention a explosé, avec plus de 500 enfants de moins de 2 ans détenus, plus de 11 000 enfants au total, et une explosion également du nombre de morts en détention ou lors des rafles de l’ICE. Détruire le langage, ôter les mots « minorités », « Noirs », « Hispaniques », « racisme » c’est empêcher de raconter ces histoires, et retirer, là encore, des droits et une légitimité commune à des personnes, en leur contestant la possibilité d’une existence pleine et entière. Vous montrez que ce qui est à l’œuvre ici est un nouveau régime du langage, dans lequel la discussion est bannie et le langage ne sert qu’à affirmer un pouvoir et à mettre en œuvre une idéologie. Comment ce nouveau régime transforme-t-il notre rapport au débat public et à la vérité ? Le nouveau langage de l’extrême droite, aux États-Unis, mais aussi en Europe ou en Argentine, consiste à rayer les opposants de la carte et à tenter d’imposer, par le biais d’une véritable guerre culturelle, une seule manière de cadrer le réel et de le conceptualiser. Il s’agit ainsi de ne voir les personnes qu’en fonction de leur statut de citoyenneté et de leurs origines, plutôt qu’en tant qu’individus, travailleurs, jeunes ou femmes… C’est aussi une langue qui parle depuis un univers contrefactuel, qui invente par le discours un monde alternatif conforme aux désirs du Leader. La post-vérité, c’est surtout l’irruption d’une langue qui impose par la force un ordre du monde purement idéologique, sans assise dans la science, les faits ou une réalité tangible partagée. C’est d’une violence inouïe de vouloir imposer à tous de croire, par exemple, que « les États-Unis contrôlent complètement le détroit d’Ormuz », alors que tout le monde sait que c’est faux. Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis est scruté par toutes les extrêmes droites dans le monde, et particulièrement en Europe, où le langage connaît parfois des dérives similaires. Lorsqu’on en prend conscience, quelle attitude conviendrait-il d’adopter, selon vous, face à ces évolutions ? Il faut être extrêmement vigilant sur toutes les tentatives de manipulation du sens des mots. Prenons « liberté d’expression », instrumentalisée par les extrêmes droites américaines et européennes pour ne désigner que la liberté de s’exprimer de leur camp, tout en réduisant les autres paroles au silence. Il faut aussi comprendre que c’est un écosystème médiatique, économique et politique qui rend possibles ces manipulations, avec les complicités conscientes ou inconscientes de membres d’autres partis, par complaisance ou par calcul. Il n’est pas anodin que le groupe RN ait récemment voulu faire disparaître les mots « sexisme » et « féminicide » du projet de loi intégrale sur les violences contre les femmes et les enfants. Effacer les mots qui permettent de dire les discriminations, les violences, les systèmes d’oppression, mais aussi les réalités vécues participe de cette tentative de contrôle de nos esprits. Il faut se désintoxiquer de cette pensée limitante.
PDF

09.10.2026 à 09:00

Capitale animale. Les bêtes de Paris et la guerre de 1870

Le tableau Le Dépeceur de rats de Narcisse Chaillou (1870) illustre combien les Parisiens, contraints à se nourrir d’animaux inhabituels, ont été marqués par le siège de la capitale. Mais les animaux parisiens, tel le rat de la peinture, ont eux aussi été mis à rude épreuve par la guerre franco-prussienne, le siège de Paris, puis la Commune. L’Année terrible des animaux. Un regard inédit sur le Siège et la Commune de Paris 1870-1871 retrace leur histoire. Son auteur, Nicolas Baron, est spécialiste de l’histoire des animaux à l’époque contemporaine, et a déjà publié une histoire de la rage en France 1 et Vivre en renard. La traversée du siècle 2 . Empruntant son titre à Victor Hugo, L’Année terrible des animaux inverse la perspective humaine habituelle et replace les animaux au cœur des événements, tout en reconstituant la place majeure qu’occupaient les bêtes dans le quotidien de la capitale, des chevaux aux pigeons, en passant par les chiens et les éléphants. Nicolas Baron revient pour Nonfiction.fr sur les enjeux de l’histoire animale. L’ouvrage a également été recensé par Benjamin Caraco .   Nonfiction.fr : L'un des intérêts de votre livre est de replacer les animaux au cœur des événements. Pourquoi avoir choisi « l’Année terrible » ? Nicolas Baron : Certains ouvrages sur les événements de 1870-1871 avaient déjà évoqué les animaux, en résumant leur rôle à celui de victimes de la famine. L’abattage et la consommation des éléphants du jardin d’acclimatation ont marqué les esprits. Je voulais élargir le propos pour replacer les animaux dans les événements. Le XIX e siècle est une période charnière pour l’histoire des animaux en France. C’est un siècle de grands progrès dans la zootechnie, les soins vétérinaires, et durant lequel l’usage des chevaux s'accroît. Les animaux de compagnie se développent également, ainsi que les premières mobilisations pour la protection des animaux, comme la création de la SPA en 1845. Je souhaitais voir comment ces évolutions s’étaient cristallisées durant les dix mois qui sont l’objet du livre, de juillet 1870 à mai 1871 : comment la guerre franco-prussienne, le siège puis la Commune ont contribué à accélérer certaines de ces évolutions. Prenons par exemple l’hippophagie, le fait de consommer du cheval. Il s’agissait auparavant d’une pratique taboue, condamnée par l’Église catholique. Puis elle a été mise en avant par certains milieux hygiénistes, pour nourrir les catégories populaires, mais aussi de façon plus surprenante par les défenseurs des animaux. Ils y voyaient un moyen de mettre fin aux souffrances des chevaux de labeur, souvent exploités jusqu’à la mort. L’hippophagie est légalisée en 1866, mais n’est vraiment normalisée qu’avec le siège de Paris. Dans leurs témoignages, Victor Hugo ou Edmond de Goncourt font part de leur dégoût initial pour cette viande, avant de s’y habituer. Et vers 1900, on compte 300 boucheries chevalines à Paris. L'histoire des animaux est en plein essor, mais il est encore rare de les associer à des événements précis. Nous pourrions citer le modèle d'Éric Baratay(( Bêtes de tranchées, CNRS Éditions, 2013) ). Que signifie pour un animal vivre des événements comme ceux de 1870-1871 ? Les réflexions initiées par Éric Baratay  il y a une quinzaine d’années proposaient un décentrement du regard des historiens vers le point de vue animal, avec une approche au départ épistémologique. Les spécialistes réunis autour de lui ont ensuite mené des travaux s’intéressant à des animaux individuels pour en retracer la biographie. Je me suis par exemple intéressé à Néro (186?-1868), le chien de Napoléon III, dont la vie peut être connue grâce aux archives, à la presse d’époque (qui se moque parfois de l’attachement que l’empereur lui porte), et même à des factures vétérinaires. Il est cité chez Zola et a été sculpté en marbre par Carpeaux. Ce livre découle du même principe : il s’agit de s’intéresser à des événements qui représentent un moment paroxystique pour la condition animale, mais aussi pour les relations entre animaux et humains. Cela n’est possible qu’en se plaçant à hauteur de vue des différents animaux et en les replaçant dans une époque précise, plutôt que de les renvoyer à des comportements liés à leur espèce et qui seraient invariables. On sait par exemple que le comportement des chevaux change au moment des charges de cavalerie : il y a un effet d’entraînement des chevaux entre eux. Les animaux sont aussi des acteurs des événements, et l’on peut se demander s’ils en sont conscients. Certains se posaient déjà la question à l’époque. Au début de la guerre franco-prussienne, vous avez par exemple Théophile Gautier qui réfléchit au point de vue canin : « Il n’est pas impossible à un observateur de se rendre compte des impressions et des jugements des bêtes. Il est douteux que les chiens, par exemple, aient su notre investissement par les Prussiens. Ils ne connaissent ni le roi Guillaume, ni M. de Bismarck, ni M. de Moltke, mais ils se rendirent très bien compte, et cela depuis les premiers jours, de la situation anormale de Paris. Le mouvement inaccoutumé de la population, le changement presque général du costume civil en costume militaire, les exercices des mobiles et des gardes nationaux sur les places, les sonneries du clairon, les batteries du tambour les inquiétaient, les étonnaient et leur donnaient à réfléchir. »((Théophile Gautier, Tableaux de siège , 1871)). À partir de quelles sources est-il possible de reconstituer le vécu animal pour le XIX e siècle ? Quels peuvent être les apports et les limites des travaux éthologiques ? Globalement, les mêmes sources que pour l’histoire des humains, à savoir des sources textuelles et des sources iconographiques. Il faut aussi recourir à des sources plus spécialisées sur les animaux, qui exigent de l’historien un temps d’adaptation, car elles sont arides et utilisent de nombreux termes techniques. Je pense à des manuels de dressage, aux écrits de zootechniciens ou aux rapports des vétérinaires. Au-delà de la recherche documentaire, l’histoire animale est surtout une question de regard. Ce qui importe sont les questions que l’on pose aux documents, en cherchant à en évacuer les préoccupations humaines. Il faut bien sûr s’intéresser à la façon dont les humains perçoivent les animaux, à leurs représentations, mais pour déceler le point de vue animal, il faut souvent lire entre les lignes et inverser la perspective. Il faut ensuite croiser ces sources avec l’éthologie, dont les progrès récents sont nombreux et lui ont permis d’aller au-delà de conceptions fixistes, qui considèrent le comportement des espèces comme immuable, et de conceptions behavioristes qui insistent sur le conditionnement des animaux, selon une vision mécaniste. La plupart des éthologues acceptent désormais l’idée que les animaux peuvent avoir une conscience, une culture et une sentience, c’est-à-dire une capacité à ressentir des émotions et des sensations, dont la souffrance. Alors qu’elles se sont longtemps ignorées, l’histoire et l’éthologie doivent dialoguer, et cela doit se faire dans les deux sens. Les historiens ont besoin des éthologues pour décrypter le comportement des animaux. À l’inverse, les éthologues peuvent apprendre des historiens que le comportement présent d’une espèce ne présage pas de son comportement passé. Les renards qui gagnent les villes de nos jours, par exemple Londres, ne sont pas les mêmes que les renards touchés par la rage dans les années 1960, sur le plan biologique et du comportement. Un problème méthodologique important pour l’historien est cependant que la plupart des recherches éthologiques sont récentes. Il faut donc partir de travaux sur des animaux proches de nous pour essayer de comprendre le comportement d’animaux du passé. C’est un paradoxe, mais les sources d’époque sont rarement aussi attentives au comportement des animaux de leur temps. Vous insistez beaucoup sur la souffrance des animaux. En quoi ceux-ci ont-ils, dans leur diversité, été victimes de la guerre ? Il est possible de distinguer cinq grandes façons pour les différentes espèces animales d’être victimes de la guerre en 1870-1871, qui se recoupent très souvent. La première est liée à la rupture provoquée par la guerre, par rapport au cadre de vie habituel. Cela concerne par exemple les chevaux réquisitionnés à l’été 1871, qui quittent leur ferme ou les étables de la Compagnie générale des omnibus de Paris, relativement confortables, pour une situation de guerre, avec le bruit et les sensations nouvelles que cela implique, mais aussi des humains qu’ils ne connaissent pas. Ils peuvent ensuite être maltraités par ceux chargés de s’en occuper, qui témoignent souvent d’une grande indifférence à leur égard. Cela peut être des coups pour les faire avancer, ou bien un manque plus général d’égards ; par exemple, ne pas dételer les chevaux. Les animaux peuvent troisièmement être blessés soit au combat, soit par des bombardements prussiens lors du siège de Paris. Il est cependant difficile d’estimer le nombre d’animaux ayant trouvé la mort durant la guerre. Ils peuvent aussi être malades. En 1871 se déclenche par exemple une épizootie de peste bovine – comparable à la morve pour les chevaux durant la Première Guerre mondiale. Ils souffrent enfin de la faim lors du siège, à l’image des humains. La nourriture manque dès l’été 1870, du fait de la canicule, et la situation s’aggrave avec le siège. Les singes et les oiseaux exotiques du jardin d’acclimatation sont les premiers à mourir. Pour satisfaire la faim des humains, la capitale se vide aussi de ses animaux. En deux mois de siège, les Parisiens ont consommé les 300 000 têtes de bétail qui avaient été approvisionnées, puis les deux tiers des chevaux – le reste étant réservé à l’armée. Puis leur faim se porte sur tous les animaux, avec un élargissement de ce qui est considéré comme mangeable, les rats , les chiens, les lapins de gouttière (c’est-à-dire les chats), les chauves-souris, jusqu’aux éléphants du zoo. Ces animaux étaient déjà en train de mourir de faim, et leur mort est aussi considérée comme un moyen d’abréger leurs souffrances. En janvier 1871, il ne reste presque plus d’animaux consommables dans la capitale. L'animal le plus étudié dans votre ouvrage est le pigeon. Cela pourrait surprendre, même si cette espèce est aujourd'hui indissociable de l'identité parisienne. En quoi les pigeons sont-ils des acteurs majeurs de ces événements ? Les pigeons sont des animaux nouveaux pour Paris au XIX e siècle. Leur installation en ville est récente, documentée par les ornithologues. D’abord les pigeons ramiers, qui viennent des campagnes et s’installent dans les jardins publics, puis les pigeons bisets, qui s’échappent d’élevages. Les pigeons parisiens que nous connaissons en sont les descendants. Mais contrairement à aujourd’hui, les Parisiens sont heureux de voir ces animaux, dont l’image est positive. Pendant la guerre et surtout le siège, les pigeons voyageurs sont l'un des moyens privilégiés pour communiquer. Cela exige une logistique complexe, car il faut des pigeons qui puissent entrer et sortir. À l’automne 1870, 363 pigeons sont évacués par des montgolfières, notamment pour assurer le lien entre la capitale et le gouvernement provisoire à Tours. Le pigeon est capable de faire ce trajet en deux ou trois heures. Ils sont capables de regagner leur nid en s’orientant grâce au champ magnétique, à leur vue et à leur odorat. Plusieurs pigeons sont souvent porteurs du même message, au cas où l’un d’entre eux viendrait à être capturé, par exemple par des rapaces utilisés par les Prussiens. Ce rôle essentiel a valu aux pigeons une grande reconnaissance de la part des Parisiens, qui ont voulu leur rendre hommage, avec par exemple le projet d’intégrer l’oiseau au blason de la ville. Mais cette reconnaissance s’est rapidement estompée. Dans votre conclusion, vous évoquez l'hypothèse d'une rupture dans les relations anthropo-zoologiques en 1870-1871. Dans quelle mesure peut-on l'affirmer ? Qu'est-ce qui a changé depuis cette époque dans le rapport de nos villes aux animaux ? Nous pouvons effectivement nous demander si ce moment constitue une bascule. Je vois deux transformations importantes directement dues à la guerre, que nous avons déjà évoquées : le développement de l’hippophagie, qui était avant difficilement concevable, et qui l’est depuis redevenue pour la plupart d’entre nous. Et l’usage des pigeons voyageurs, qui a depuis disparu, même si la France est le dernier pays d’Europe à entretenir un pigeonnier militaire. D’autre part, les événements n’interrompent pas certaines évolutions. Les animaux de compagnie apparaissent par exemple à la fin du XVIII e siècle dans les catégories favorisées, avec la mode des singes ou des oiseaux par exemple. Le chat et le chien s’imposent dans ces mêmes classes sociales au siècle suivant. Cependant, le choc moral lié à la consommation de ces deux espèces durant le siège ne change pas leur rapport avec les humains, même si ce sont surtout les animaux de rue qui sont consommés. La consommation des animaux inhabituels est restée exceptionnelle, sauf dans le cas du cheval. Étudier les animaux dans la capitale à cette époque nous permet aussi de comprendre à quel point le rapport des villes aux animaux a changé. Les animaux sont alors omniprésents. On compte 70 000 chevaux à Paris en 1870. On les voit, on les entend, on les sent. L’évacuation du crottin de cheval est une activité économique à part entière, et il faut des maréchaux-ferrants ou des vétérinaires. La ville est conçue pour les animaux, des portes cochères aux quais de Seine, qui servent d’abreuvoirs aux chevaux. Il y a aussi les chiens errants, qui se comptent alors par milliers mais ont disparu de nos jours. À l’inverse, le nombre de pigeons a augmenté, tandis que le nombre de rats, contrairement à ce que l’on pense souvent, est sans doute resté stable. On pourrait donc parler d’un appauvrissement des villes sur le plan animal depuis cent cinquante ans. Beaucoup moins d’espèces y vivent, et de nombreux statuts animaliers ont disparu : il n’y a presque plus en ville d’animaux d’élevage, d’animaux qui travaillent ou des bêtes errantes… Même si, depuis quelques années, de nouvelles espèces liminaires ont pu faire leur apparition et sont souvent bien accueillies par les urbains. Notes : 1 - Enragés ! : Une histoire animale (France, fin XVIII e -fin XX e siècle , Presses universitaires de Valenciennes, 2023 2 - Actes Sud, 2023 3 - Bêtes de tranchées, CNRS Éditions, 2013) ). Que signifie pour un animal vivre des événements comme ceux de 1870-1871 ? Les réflexions initiées par Éric Baratay  il y a une quinzaine d’années proposaient un décentrement du regard des historiens vers le point de vue animal, avec une approche au départ épistémologique. Les spécialistes réunis autour de lui ont ensuite mené des travaux s’intéressant à des animaux individuels pour en retracer la biographie. Je me suis par exemple intéressé à Néro (186?-1868), le chien de Napoléon III, dont la vie peut être connue grâce aux archives, à la presse d’époque (qui se moque parfois de l’attachement que l’empereur lui porte), et même à des factures vétérinaires. Il est cité chez Zola et a été sculpté en marbre par Carpeaux. Ce livre découle du même principe : il s’agit de s’intéresser à des événements qui représentent un moment paroxystique pour la condition animale, mais aussi pour les relations entre animaux et humains. Cela n’est possible qu’en se plaçant à hauteur de vue des différents animaux et en les replaçant dans une époque précise, plutôt que de les renvoyer à des comportements liés à leur espèce et qui seraient invariables. On sait par exemple que le comportement des chevaux change au moment des charges de cavalerie : il y a un effet d’entraînement des chevaux entre eux. Les animaux sont aussi des acteurs des événements, et l’on peut se demander s’ils en sont conscients. Certains se posaient déjà la question à l’époque. Au début de la guerre franco-prussienne, vous avez par exemple Théophile Gautier qui réfléchit au point de vue canin : « Il n’est pas impossible à un observateur de se rendre compte des impressions et des jugements des bêtes. Il est douteux que les chiens, par exemple, aient su notre investissement par les Prussiens. Ils ne connaissent ni le roi Guillaume, ni M. de Bismarck, ni M. de Moltke, mais ils se rendirent très bien compte, et cela depuis les premiers jours, de la situation anormale de Paris. Le mouvement inaccoutumé de la population, le changement presque général du costume civil en costume militaire, les exercices des mobiles et des gardes nationaux sur les places, les sonneries du clairon, les batteries du tambour les inquiétaient, les étonnaient et leur donnaient à réfléchir. » Théophile Gautier, Tableaux de siège , 1871
PDF

08.10.2026 à 10:00

Le commerce international à l’épreuve des rivalités géopolitiques

Alors que les tensions commerciales et les rivalités géopolitiques bouleversent les règles des échanges mondiaux, le commerce international est redevenu un objet éminemment politique. Dans Le commerce international , paru dans la collection « Repères » de La Découverte, l’économiste Sébastien Jean revient sur les mécanismes, les effets et les enjeux de ces échanges, ainsi que sur les transformations de l’ordre commercial mondial. Nous l’avons interrogé sur la politique commerciale de Donald Trump, le rôle de la Chine et cette nouvelle situation qu’il qualifie d’« interdépendance hostile ». Nonfiction : Donald Trump établit un lien entre déficit commercial, désindustrialisation et endettement des États-Unis vis-à-vis du reste du monde. Que cherche-t-il précisément à corriger à travers sa politique commerciale, et dans quelle mesure ce diagnostic est-il fondé ? Sébastien Jean : C’est paradoxal, mais la politique commerciale de Donald Trump contribue à renouveler profondément le regard que les économistes portent sur le commerce international. Elle souligne à quel point il s’agit d’un objet politique, du fait de ses impacts parfois très différenciés entre régions et entre métiers : dans certaines localités, le sentiment dominant peut être de ne subir que les coûts d'une ouverture qui est pourtant présentée comme globalement bénéfique, cela crée un fort ressentiment. Elle rappelle, aussi, que les droits de douane ont un impact direct et majeur sur les flux commerciaux : la Chine comptait pour presque 22 % des importations américaines en 2017, aujourd’hui cette proportion est inférieure à 8 %. Et pourtant, tout ou presque est erroné dans les conceptions de Trump. Il dit vouloir réduire le déficit commercial, mais son action montre bien ce que les économistes disent depuis le début : les droits de douane ne suffisent pas à y parvenir. Quand, en outre, on prétend attirer des flux croissants d’investissements étrangers sur le sol américain, on est en pleine contradiction : le déficit commercial représente le plus gros du déficit courant, qui est le reflet de l’épargne nette de la Nation ; le réduire suppose de s’appuyer davantage sur l’épargne nationale pour financer ses investissements, plutôt que sur l’épargne étrangère. Les droits de douane peuvent-ils effectivement réduire le déficit commercial et favoriser la réindustrialisation des États-Unis, ou produisent-ils surtout un déplacement des flux et une hausse des coûts pour l’économie américaine ? Il n’est plus nécessaire de croire les économistes sur parole, les statistiques ont déjà rendu leur verdict : en proportion du PIB, le déficit commercial américain en 2025 (3,0 %) était supérieur à celui de 2017 (2,8 %), l’année précédant sa première guerre commerciale. L’augmentation unilatérale de la protection américaine n’a pas rééquilibré son commerce extérieur. Elle n’a pas non plus réindustrialisé les États-Unis, dont l’emploi manufacturier est à peu près au même niveau aujourd’hui que début 2018. Elle permet certes de collecter des recettes douanières importantes, qui auraient sans doute représenté entre 100 et 300 milliards de dollars par an si les droits imposés en 2025 n’avaient pas été jugés inconstitutionnels par la Cour suprême. C’est à la fois beaucoup dans l’absolu et relativement peu à l’échelle des dépenses publiques américaines, qui sont de l’ordre de 7 000 milliards de dollars. Mais surtout, ce ne sont pas les étrangers qui les paient, ce sont des taxes prélevées par le gouvernement américain sur les consommateurs et entreprises américaines. En dépit du brouillard lié à l’incertitude constante qui entoure cette politique, le protectionnisme de Trump a aussi été la plus forte augmentation d’impôts aux États-Unis depuis des décennies ! Dans quelle mesure les déséquilibres du modèle chinois – excédents commerciaux, soutien à l’industrie, surcapacités – contribuent-ils à expliquer le tournant de la politique commerciale américaine ? La Chine porte une lourde part de responsabilité dans les désordres commerciaux actuels, parce que son modèle économique est profondément déséquilibrant à l’échelle internationale. Son système économique étroitement coordonné donne la priorité à certains secteurs, qui bénéficient de multiples formes de soutien, notamment de subventions explicites ou implicites. Cela fait de ses partenaires les variables d’ajustement de ces choix, parce que leurs entreprises subissent dans ces secteurs une concurrence fortement subventionnée, face à laquelle leurs entreprises ne peuvent pas lutter à armes égales. Le déséquilibre est même plus général, dans la mesure où le pouvoir chinois continue à suivre un modèle de développement par les exportations : en donnant la priorité à la production sur la consommation et à l’industrie sur les services, il favorise délibérément un fort excédent de son commerce de produits manufacturés (plus de 2 000 milliards de dollars en 2025). Cela lui procure des gains significatifs en termes technologiques et géopolitiques, même si c’est au prix d’un moindre pouvoir d’achat des ménages ; mais ses partenaires en paient un coût qui devient insupportable aujourd’hui, sous la forme d’une menace pour leur propre industrie. Comment expliquer que les États-Unis, qui ont joué un rôle central dans la construction du système commercial multilatéral, soient aujourd’hui à l’avant-garde de sa remise en cause ? Il faut remettre le système commercial multilatéral en perspective historique pour comprendre cette évolution. Il a été conçu dans un contexte politique structuré par les États-Unis, dans lequel les démocraties occidentales à économie de marché restaient largement dominantes économiquement. Son élargissement à la fin de la Guerre froide a pu paraître naturel et absorbable, malgré les spécificités de certains entrants, en particulier la Chine. Beaucoup ont alors considéré qu’ils convergeraient vers le système économique, voire politique, occidental. Non seulement cela n’a pas été le cas, mais la Chine est devenue la grande superpuissance industrielle et commerciale, en accentuant les spécificités de son modèle économique et politique.  Vous parlez d’une « interdépendance hostile ». Comment l’interdépendance économique est-elle devenue une source de vulnérabilité dans un contexte de rivalités géopolitiques, quelles transformations du commerce mondial cette situation annonce-t-elle ? Dans cet ouvrage, j’essaie justement de dérouler comme un fil rouge la nécessaire prise en compte de la dimension politique du commerce international. Pour l’essentiel, l’analyse économique s’est développée sans prendre en compte cette dimension, mais elle s’impose aujourd’hui. Par les politiques de Trump mentionnées plus haut, mais aussi beaucoup plus largement, par les réalités d’un monde dont les interdépendances économiques et financières restent très étroites, alors même que la stabilité politique qui a sous-tendu leur développement a disparu. Le résultat est ce que j’appelle une situation d’interdépendance hostile, et elle est sans précédent à ce niveau d’intensité. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, dont les règles et mécanismes restent largement à découvrir.
PDF

07.10.2026 à 10:00

Olivier Roy : quand le populisme veut restaurer une culture disparue

Dans L’Impossible contre-révolution culturelle , Olivier Roy prolonge la réflexion engagée dans L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l'empire des normes (Seuil, 2022) sur la déculturation des sociétés contemporaines. Il examine cette fois les courants populistes et néoréactionnaires qui prétendent restaurer une culture mise à mal par les transformations sociales. Mais, selon lui, leur projet est miné par une contradiction fondamentale : eux-mêmes sont les produits du monde qu’ils dénoncent et sont incapables de faire émerger une nouvelle culture. De l’épuisement du libéralisme comme culture anthropologique à la tentation autoritaire, Olivier Roy revient ici sur les ressorts et les limites de cette contre-révolution. Nonfiction : Vous écrivez que le populisme est une conséquence de la déculturation. Comment cette déculturation se traduit-elle dans les formes actuelles de mobilisation populiste ? Olivier Roy : Ce qui manque à la culture populiste c’est une base anthropologique, c’est-à-dire un ancrage dans des lieux et des pratiques sociales concrètes. Son lieu de mobilisation est avant tout l’espace virtuel d’internet, c’est-à-dire des communautés d’affinités entre individus isolés qui se croisent dans les réseaux sociaux. Bien sûr, les dirigeants populistes se réfèrent au « peuple » qui serait l’expression d’un pays traditionnel trahi par les élites mondialisées. Ils évoquent une France paysanne qui n’existe plus, mais qu’ils vont mettre en scène à travers des séquences folkloriques et ludiques qui ne sont que des évènements performatifs (processions, pèlerinage, Puy du Fou, banquet français). Autrefois de tels évènements étaient liés à la ritualisation d’une vie sociale concrète : par exemple les pardons bretons ponctuaient le retour des marins rescapés de la pêche en haute mer, aujourd’hui c’est un produit de loisir pour vacanciers et retraités locaux. La culture populiste repose essentiellement sur des mobilisations folkloriques et ludiques. On communie dans un évènement, pas dans une pratique sociale. Ce n’est pas forcément propre au populisme : la célébration des deux cents ans de la Révolution française et le défilé d’ouverture des Jeux olympiques s’inscrivent dans ces « reenactements » ludiques. On est bien dans un univers de déculturation, c’est-à-dire de maniement de vignettes en dehors de toute pratique anthropologique. Vous expliquez également que le populisme naît de l’épuisement du libéralisme politique comme culture anthropologique et de sa désincarnation progressive. Comment ce processus s'est-il opéré ? Le libéralisme est né sur une abstraction : le contrat social entre une collection d’individus reliés par la seule raison. Mais il a su, en se déployant dans le cadre de l’État-nation, développer un imaginaire (le patriotisme, le républicanisme) et s’enraciner anthropologiquement : dans les classes moyennes (éthique de la méritocratie) et aussi dans la paysannerie et la classe ouvrière. Il a suscité ou recruté des réseaux de notables et des corps intermédiaires (communes, syndicats), inventé une vision du monde et une éthique portées par l’école, il a à la fois mis en place un espace de gestion de la haute culture (les universités) et de diffusion de cette haute culture dans toute la société (école, loisirs). La conscription est passée d’une corvée sous l’Ancien Régime à un rite de passage sous la République. La subculture ouvrière a été intégrée par le communisme dit municipal, la social-démocratie voire la démocratie chrétienne. Tout cela s’est effiloché sous le néolibéralisme et la globalisation : crise de l’État-nation, déterritorialisation, crise de la transmission du savoir, passage au cyberespace, etc. La paysannerie et la classe ouvrière disparaissent, les classes moyennes sont déclassées. Cependant, durant la même période, les valeurs dites démocratiques ou républicaines sont érigées en normes intangibles et ce sont ces normes qui sont au cœur de la construction européenne et de l’exportation de l’État libéral ( state building ) dans le reste du monde, sans souci de l’anthropologie politique concrète de ces pays (Irak, Afghanistan, Balkans…) Les différents courants populistes et néoréactionnaires se réclament pourtant d’anthropologies différentes. Vous consacrez notamment une place importante au modèle catholique. Quelles conceptions de l’homme sont aujourd'hui en concurrence derrière ces projets de restauration culturelle ? Le problème pour toute future gestion de la société par le populisme est la contradiction entre les trois modèles qui structurent la mobilisation populiste : la défense, contre l’immigration, d’un « mode de vie » plutôt hédoniste et individualiste ; l’anthropologie catholique fondée sur la famille, les traditions et la loi naturelle ; le transhumanisme de la high tech. Le modèle catholique d’imposition des normes autour de la famille traditionnelle va à l’encontre de l’hédonisme dominant (importance de la liberté sexuelle, polyamour, tolérance envers l’homosexualité, familles recomposées, etc.). Le transhumanisme de la high tech vise à la domination par une élite démiurgique d’une société qui ne sert plus à rien : le héros veut devenir Dieu. Du point de vue de l’Église, même des courants tradis, il s’agit d’une hérésie. Vous montrez que le populisme s’appuie largement sur ce que vous appelez « l’individualisme hédoniste ». Comment cet individualisme peut-il se conjuguer avec la volonté affichée de restaurer une culture traditionnelle ? Et quel rôle l'ethnonationalisme joue-t-il dans cette articulation ? Le mouvement ethnonationaliste se définit par l’association de marqueurs ethnoraciaux (« blanchitude » exprimée sous divers euphémismes) et de « valeurs » associées à un « mode de vie », plutôt hédoniste ; des valeurs supposées universelles sont transformées en marqueurs identitaires d’un groupe particulier : on oppose ainsi un féminisme « blanc » au supposé machisme musulman. Ces marqueurs ne sont pas articulés sur des pratiques anthropologiques réelles : manger du porc ne s’inscrit plus dans une tradition de ruralité (le rituel pour tuer le cochon) mais devient simplement un marqueur d’exclusion (envers les juifs et les musulmans). Ils servent essentiellement à définir l’autre, l’ennemi au sens de Carl Schmitt. La référence au passé est d’une part recomposée en permanence (les croisades ou bien la Révolution française, les rois ou la république, Pétain ou De Gaulle), d’autre part détachée de toute continuité anthropologique (voir Homo Occidentalis de Fourquet et Rabinovitch). Donc la référence à l’ethnonationalisme sert à mobiliser « contre » mais est incapable de faire société. Les populistes et les néoréactionnaires cherchent désormais à conquérir l’espace culturel et à y imposer leur hégémonie. Vous estimez qu'ils sont davantage capables de déconstruire que de produire une nouvelle culture. Comment l'expliquer ? Les populistes sont davantage occupés à démanteler l’espace culturel qu’à le faire muter vers quelque chose de plus positif à leurs yeux : Trump détruit le Kennedy Center faute de pouvoir y apposer son nom, mais n’a jamais vraiment essayé d’y déployer un répertoire artistique « de droite ». Il n’y a pas de haute culture populiste (les romanciers sont plutôt nihilistes, comme Houellebecq), il n’y a pas le futurisme italien de l’époque fasciste. Seulement une culture qui mêle science-fiction (Tolkien) et folklore. On place ses amis aux postes prestigieux mais on ne cherche même pas à promouvoir une « bonne » culture, au-delà des marqueurs folkloriques. Le seul modèle anthropologique lourd, celui que j’appelle l’anthropologie catholique et qui prône un retour à une société traditionnelle fondée sur la famille, heurte de plein fouet le « mode de vie » hédoniste nettement plus populaire. Il ne peut être imposé que par la contrainte. Beaucoup de leaders populistes hésitent à franchir le pas (comme Meloni). À l’adresse du « peuple », on joue sur le festif (car il y a une demande, mais qui n’a rien d’idéologique) : mais le festif n’est pas forcément de l’art, c’est une forme de divertissement pour le divertissement, ce qui rend possible de nouvelles formes de sociabilité mais certainement pas l’émergence d’un « homme nouveau ». On développe donc une culture signalétique (mettre des croix partout, monter des spectacles bien-pensants, disséminer des narratifs identitaires) en pensant ainsi pénétrer les esprits. Mais tant que le décalage entre un mode de vie concret et un système de valeurs fantasmées perdure, cette culture n’a aucun effet anthropologique. Vous montrez que cette difficulté conduit les populistes et les néoréactionnaires à chercher dans la loi les moyens d’imposer leur contre-révolution. Pourquoi l'échec d'une transformation culturelle peut-il conduire à privilégier la contrainte normative ? J’ai montré dans L’Aplatissement du monde comment la disparition de l’implicite (à la base même de la notion de culture anthropologique) entraîne une obligation d’explicitation systématique (faites ceci et pas cela) qui ne peut s’imposer que de manière normative parce que les valeurs n’apparaissent plus comme évidentes ou même désirables. Plus le divorce s’accroît entre mode de vie et système de normes, plus il faut choisir entre accentuer la violence répressive ou retourner à la banalité du mode de vie. La vie politique doit plus ou moins refléter l’anthropologie d’une société : c’est-à-dire s’articuler sur les catégories sociales, les imaginaires, les valeurs, les pratiques. Or cette dimension anthropologique a largement disparu (voir « Hyperpolitics » d’Anton Jäger). Les valeurs « populistes » ne sont pas forcément désirées par le « peuple » : par exemple la famille tradi, la natalité, la rigidité des genres. La place des femmes a considérablement changé, la culture jeune s’autonomise. Bref, il n’y a plus de société traditionnelle. Il ne suffira pas de fournir des incitations économiques ou financières pour restaurer la famille traditionnelle et relancer la natalité. Il faudra alors tenter d’imposer des normes : interdiction de l’avortement, limitation de la contraception et de la procréation artificielle, rejet du mariage pour tous. Si les anciennes cultures communes ont disparu et que leur restauration est impossible, où peuvent alors se reconstruire des formes de monde commun ? Vous évoquez à la fin du livre les luttes locales et les engagements éthiques : qu'est-ce qui leur permet de récréer du lien là où les grands projets politiques échouent ? La société civile n’est pas morte. Il y a une évidente demande de lien social : les gilets jaunes cherchaient à retrouver un sens de l’entraide et de la proximité territoriale. Le mouvement contre les data centers exprime une méfiance croissante devant l’extension du cyberespace, extension qui touche désormais absolument tout le monde (de Parcoursup aux portails administratifs sur le web, en passant par l’exaspérante et obséquieuse pseudo-humanité des interlocuteurs suscités par l’IA). De plus l’impact des bouleversements (économiques, climatiques, géostratégiques) se fait sentir dans la vie quotidienne. Je dirai que c’est paradoxalement la peur plus que l’espoir qui mobilise les gens aujourd’hui. La mobilisation ne se fait donc pas autour d’utopies car l’utopie est toujours tournée vers le futur, or on veut revenir avant, avant le réchauffement climatique, avant le néolibéralisme, avant la crise de l’école... La protestation éthique est la forme adaptée à l’atomisation : on se retrouve sur une valeur et pas une identité ou même une proximité. C’est d’ailleurs une tendance plus générale : la dépolitisation de la contestation. Comme on le voit, loin de rendre le compromis plus facile, cette dépolitisation ouvre un espace plus grand de la violence et en particulier de la violence d’État. Mais celle-ci peut créer de nouvelles solidarités.
PDF

02.10.2026 à 10:00

Karachi, une ville à l'épreuve de l'émeute

Avec Quand la ville brûle (Anamosa, 2026), Laurent Gayer revient sur les émeutes qui ont embrasé Karachi après l’assassinat de Benazir Bhutto en décembre 2007, à travers le récit de Waseem Yaqoob, alors pris dans la tourmente. Ce témoignage lui permet de revisiter ses travaux sur la violence urbaine et les formes d’organisation de la ville. Le livre contient également des photographies prises par l’auteur à Karachi, dont nous reproduisons ici quelques exemples.   Nonfiction : Vous êtes politiste et vous travaillez depuis de nombreuses années sur le Pakistan, et notamment sur Karachi. Pourriez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a conduit à vous intéresser à ce pays et plus particulièrement à cette ville ? Quelle place le Pakistan et Karachi occupent-ils dans vos recherches ? Laurent Gayer : Comme l’écrit Vassili Grossman à la fin de Vie et Destin , « Chaque époque a une ville qui la représente au monde et qui abrite son âme, sa volonté ». Certes, Karachi n’est pas Stalingrad, qui, pour Grossman, concentra, pendant au moins un temps de la Seconde Guerre mondiale, « toute la pensée et la passion du genre humain ». Les conflits armés qui ont rythmé la vie de la capitale économique du Pakistan de 1985 à 2015, ainsi que les stratégies de survie de ses habitants, n’ont jamais atteint l’intensité et l’universalité de ceux de la cité martyre soviétique. La capitale du Sindh n’en offre pas moins un précipité des violences de notre temps : celles des conflits ethniques, du Jihad global et des meurtres policiers, mais aussi celles d’un capitalisme hors de contrôle. C’est cet enchevêtrement de violences, ainsi que les formes singulières d’ordonnancement du social et de l’économie qui en résultent, qui ont retenu mon attention. Mes premières enquêtes de terrain sur place remontent au début des années 2000. À l’époque, Karachi jouissait d’une mauvaise réputation – on la surnommait « la Beyrouth de l’Asie du Sud », voire « la ville la plus dangereuse du monde » – et c’est avec une certaine appréhension que j’ai découvert la ville en mars 2001. Mes craintes se sont rapidement révélées infondées : outre que les conflits locaux connaissaient alors une accalmie, j’ai rapidement compris que, même durant les séquences d’affrontements les plus intenses entre miliciens, gangsters et forces de sécurité, on ne se battait pas partout, tout le temps. Tout en conservant une part d'aléatoire, la violence armée n’échappait pas à certaines règles et régularités. Au fil de mes séjours de recherche, j’ai tenté de mettre au jour les logiques de ce « désordre ordonné » qui, tout en perpétuant un état de violence et d’incertitude chroniques, a aussi permis aux populations, aux forces politiques et aux entreprises de s’en accommoder, dans certaines limites. Au fil des ans, j’ai moi-même appris à naviguer sur ces territoires en conflit, en m’en remettant aux conseils des habitants et en apprenant à mon tour à décrypter les humeurs de la ville. Après avoir proposé un cadre d’analyse de ces conflits, centré sur les rivalités entre partis politiques, groupes criminels, milices religieuses et forces de sécurité 1 , j’ai étendu ma réflexion à l’économie. En enquêtant sur les formes d’ajustement de l’industrie textile et pharmaceutique au désordre ambiant, j’ai cette fois voulu montrer comment ce contexte turbulent s’est révélé propice à la formation d’un « capitalisme à main armée » – un mode de production résolument coercitif, qui ne s’est pas seulement immunisé contre les troubles extérieurs mais qui y a trouvé une ressource pour le contrôle des travailleurs, l’extraction de la plus-value et la compétitivité de ses produits sur les marchés internationaux 2 . Quand la ville brûle vient clore cette trilogie en revisitant certains de mes thèmes de prédilection – la fabrique violente de la ville, l’art de la navigation en eaux troubles –, tout en resserrant la focale sur un épisode de violence particulièrement intense. Le récit de mon ami Waseem Yaqoob, autour duquel s'organise l'ouvrage, m'a cependant conduit à apporter quelques amendements à mon cadre d’analyse. Le témoignage de Waseem, pris au piège des émeutes et contraint de s’en remettre aux passants pour échapper au brasier, m’a fait prendre conscience d’un phénomène qui m’avait jusqu’alors échappé : la nécessité impérieuse, dans les situations de crise extrême ou de guerre civile, d’accorder sa confiance à des inconnus, en pariant sur leur appartenance à une commune humanité. Scène d’émeute à Karachi suite à l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan. L. Gayer, 2023 Vous avez recueilli, pour ce livre, près de vingt ans après les événements, le récit de la traversée de Karachi que Waseem Yaqoob avait effectuée à moto la nuit d’émeute qui a suivi l’assassinat de Benazir Bhutto. Quels liens vous unissent à lui et comment le présenteriez-vous ? J’ai rencontré Waseem en juin 2008. Je travaillais alors sur l’histoire et la sociologie du Muttahida Qaumi Movement (MQM), un parti ethnique prétendant représenter la population ourdouphone de Karachi, les Mohajirs. Au milieu des années 1980, le MQM s’est imposé – dans les urnes autant que par les armes – comme la plus puissante force politique de Karachi. Tout en jouant le jeu de la démocratie électorale, le parti s’est doté d’une redoutable branche armée et il a mis la ville en coupe réglée, notamment en rackettant commerçants et industriels. Ces pratiques officieuses ont été abondamment documentées par les journalistes locaux mais j’éprouvais pour ma part des difficultés à sortir du discours très lisse que me servaient les cadres dirigeants du parti. Après des semaines de négociation, la maire adjointe de Karachi a fini par me recommander auprès d’un petit caïd du parti, qui régnait d’une main de fer sur l’une des banlieues ouvrières de la ville. Waseem lui servait alors de garde du corps et c’est en me rendant sur place que j’ai fait sa connaissance. Nous avons immédiatement sympathisé. Sans doute parce qu’il n’était pas lui-même mohajir et qu’il appartenait à la minorité stigmatisée des chrétiens du Pendjab, Waseem était plus loquace que ses camarades de lutte. Même si j’avais précisé que je n’étais pas croyant, ma nationalité inspirait la confiance en faisant naturellement de moi un coreligionnaire. De mon côté, j’étais séduit par le bagout de Waseem et par sa capacité à naviguer dans le champ de mines de Karachi, en se préservant physiquement et moralement – malgré ses compétences dans le maniement des armes à feu, il a toujours veillé à échapper au destin de martyr autant qu’à celui d’assassin. À chacun de mes séjours, nous nous sommes revus et avons appris à nous connaître un peu mieux. Sans pour autant travailler formellement ensemble jusqu’à Quand la ville brûle , nous avons pris l’habitude de sillonner la ville en moto, à la découverte de lieux insolites ou chargés d’histoire. Un jour, au détour d’une conversation, Waseem m’a parlé de la nuit d’épouvante qu’il avait passée dans les heures suivant l’assassinat de Benazir Bhutto. D’emblée, j’ai pensé à en tirer un ouvrage, qui mettrait en avant son témoignage et ses talents de conteur. Faire paraître l'ouvrage sous nos deux noms était une évidence. Le livre montre combien les appartenances communautaires et politiques sont inscrites dans la géographie de Karachi. Pourriez-vous dire un mot de la manière dont cette organisation s’est constituée au fil de l’histoire de la ville ? La géographie communautaire de Karachi préexiste à ses conflits armés. Dans les années qui ont suivi la Partition de 1947, les populations non-musulmanes, jusqu’alors majoritaires, ont déserté la ville pour se rendre en Inde. En sens inverse, des centaines de milliers de musulmans ourdouphones, bientôt surnommés les Mohajirs (les « migrants », par référence à l’Hégire du Prophète, de La Mecque à Médine en 622), se sont installés sur place, en se regroupant par région et parfois par ville d’origine. Durant les années 1950 et 1960, les travailleurs migrants originaires du nord-ouest du pays, principalement pachtounes, se sont à leur tour regroupés sur des bases affinitaires. Dès les années 1970, Karachi est le théâtre d’émeutes ethniques, opposant Mohajirs et Sindhis. Mais c’est surtout à partir du milieu des années 1980, alors que la ville est inondée d’armes et de drogue dans le sillage du Jihad afghan, qu'elle entre dans une spirale de violences intercommunautaires. En réponse aux exactions des gangsters pachtounes, contrôlant le trafic d’armes et de drogue, mais aussi le secteur des transports et de l’habitat informel, le MQM se militarise et transforme les quartiers ourdouphones en bastions inexpugnables. Au cours des années suivantes, les enclaves communautaires se multiplient et se fortifient. Les points de contact entre certains quartiers deviennent des lieux d’affrontement récurrents, susceptibles de faire tache d’huile à travers la ville. La coexistence quotidienne entre des populations appartenant à des communautés et à des camps politiques différents peut encore, en quelques heures, basculer dans la violence. Comment les habitants s’adaptent-ils à cette menace, et que se passe-t-il lorsque les repères ordinaires et les relations de voisinage cessent soudainement de fonctionner ? Durant trois décennies, émeutes et fusillades ont rythmé la vie de Karachi. Pour autant, ce n’est pas la guerre de tous contre tous, partout et en tout temps : les affrontements suivent un script bien rodé, ce qui permet d’anticiper les troubles et de s’en protéger. Ils éclatent généralement à l’issue d’un événement outrageant – accident de la route, assassinat d’une personnalité politique ou religieuse, raid de la police – et trouvent un écho aux principaux points chauds de la ville avant de se résorber au bout de quelques heures. En outre, il est rare que l’on se batte entre voisins : les affrontements opposent principalement des spécialistes de la violence – militants de partis politiques ou d’organisations religieuses, petits criminels, vigiles ou membres des forces de sécurité. Parfois, pourtant, l’émeute déborde. C’est le cas le 27 décembre 2007 : cette fois, toute la ville s’embrase, trois nuits et quatre jours durant. Et alors que les forces de l’ordre se terrent dans leurs casernes, la ville semble abandonnée à des groupes d’émeutiers et de pillards motorisés. Pour celles et ceux qui tentent d’échapper au chaos, il est difficile d’y voir clair et de prendre la mesure du danger. Même un militant aussi aguerri que Waseem, familier des situations émeutières, ne parvient plus à retrouver ses marques. Il faut dire que, cette fois, il n’est plus du côté des émeutiers mais de leurs cibles potentielles. La frontière et la ligne de front entre un quartier mohajir et un quartier pachtoune à Kati Pahari, au nord-ouest de Karachi. Photo L. Gayer, 2011 Vos photos des quartiers traversés, mais aussi celles que vous avez prises en 2023, lors des troubles qui ont suivi l’arrestation d’Imran Khan, suggèrent que peu de choses ont changé depuis cette époque dans la géographie de la ville et son organisation communautaire et parfois criminelle. Pourriez-vous en dire un mot ? Le 9 mai 2023, dans plusieurs villes du pays, dont Karachi, l’arrestation de l’ex-Premier ministre Imran Khan suscite des manifestations de protestation qui tournent parfois à l’émeute. Présent à Karachi, j'ai rejoint la mobilisation et les photos prises ce soir-là ont servi à illustrer le récit de Waseem, en entretenant délibérément la confusion avec les scènes d’émeutes de 2007. Par ce choix, j’ai voulu insister sur la récurrence des situations émeutières à Karachi, sur leur ritualisation, mais aussi sur leur iconicité. Les images de bus en flammes ou de routes barricadées par des protestataires en sont venues à incarner les conflits politiques dans l’imaginaire collectif. J’ai cependant opté pour un traitement en noir et blanc qui joue sur les niveaux de gris et qui, ainsi, tire ces images vers un registre moins spectaculaire, plus onirique. Ces images sont pour moi la visualisation de paysages mémoriels, brumeux mais toujours incandescents. On aurait pourtant tort d’en conclure que Karachi est engluée dans la violence. Tout en présentant des similitudes avec les émeutes du passé, les troubles du 9 mai 2023 dissonent dans une séquence plutôt marquée par la pacification des conflits politiques. Entre 2013 et 2015, l’armée a supervisé une opération qui, au prix de centaines d’exécutions extrajudiciaires, a restauré un calme précaire dans la ville. Les partis politiques – à commencer par le MQM – ont été désarmés et les principaux groupes criminels ont été éradiqués, en particulier dans leur fief du centre-ville, Lyari. Cette brutale entreprise de « pacification » a démantelé le système milicien qui s’était mis en place à partir des années 1980. L'agencement communautaire de l’espace urbain – tout autant que l’organisation coercitive du capitalisme industriel local – a cependant survécu à cette mise en coupe réglée de la ville par les partis et les organisations miliciennes. Vous avez complété ce récit d’un texte qui replace cette nuit d’émeute dans son contexte politique. Comment se présente Karachi aujourd’hui dans un Pakistan qui a connu d’autres bouleversements depuis 2007 ? L’essai qui prolonge le récit de Waseem vient contextualiser les émeutes de décembre 2007 et les ouvre à la comparaison. Tout en les réinscrivant dans l’histoire mouvementée de Karachi, il s’agissait d’esquisser des rapprochements avec d’autres situations émeutières, notamment avec celles que j’ai pu observer en France depuis 2016 ou à Hong Kong en 2019. Avec le recul, il me semble que les émeutes du 9 mai 2023 à Karachi viennent clore une séquence historique plutôt qu’elles ne témoignent d’une résurgence des troubles politiques dont la ville a été le théâtre durant trois décennies. Comme évoqué plus haut, une chape de plomb s’est abattue sur la ville entre 2013 et 2015 et ce brutal retour à l’ordre n’a que brièvement été ébranlé par les partisans d’Imran Khan. Au cours des années suivantes, les militaires pakistanais n’ont fait que renforcer leur emprise sur le jeu politique, ce qui limite considérablement les perspectives de mobilisations contestataires, sur le modèle des soulèvements de la Gen-Z ailleurs en Asie du Sud (au Sri Lanka, au Bangladesh, au Népal et plus récemment en Inde). La sociologie des mobilisations est pourtant loin d’être une science exacte et les révoltes de la jeunesse ont fait mentir bien des prédictions ces dernières années. En tout état de cause, c’est vers la France que je me tourne à présent pour poursuivre cette réflexion sur la fabrique violente de l’ordre économique et social – car ici aussi, de la ZAD de Sivens à celles de l'A69, un capitalisme prédateur s’appuie sur des spécialistes de la violence pour imposer ses projets et son monde. Notes : 1 - Laurent Gayer, Karachi : Ordered Disorder and the Struggle for the City , Londres, Hurst, 2014 2 - Laurent Gayer, Le Capitalisme à main armée, Caïds et patrons à Karachi, Paris, CNRS Éditions, 2023
PDF
◁ 11 / 11 ▷
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓