LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias

▸ Les 11 dernières parutions

05.05.2026 à 10:00

Les dilemmes de la gauche, à travers le prisme du Front poulaire

Le nouvel ouvrage de Ludivine Bantigny est consacré au Front populaire. Sous-titré Histoire pour aujourd’hui, il éclaire plusieurs des dilemmes auxquels la gauche reste confrontée. Il met ainsi en lumière une série de tensions : entre unité et divison, réforme et rupture, institutions et mobilisations, volontarisme politique et contraintes économiques. L'historienne est coutumière de cette manière d’éclairer le présent à partir du passé, une démarche qui trouve ici, dans une conjoncture que l’on rapproche souvent des années 1930, une résonance particulière. L’union des gauches Nonfiction : Le Front populaire apparaît d’abord comme une réussite politique majeure : celle de l’union des gauches face à une menace commune, qui rend possible la victoire électorale de 1936 et l’ouverture d’une séquence de transformations sociales importantes. Mais votre livre montre aussi combien cette union est traversée de tensions profondes. Pourriez-vous revenir sur ces tensions, et nous dire ce que cette expérience peut encore nous apprendre sur les conditions – mais aussi les limites – de l’unité à gauche aujourd’hui ? Ludivine Bantigny : L’unité du Front populaire apparaît d’emblée comme une construction à la fois puissante et fragile, née de la rencontre de traditions politiques profondément divergentes. D’un côté, les forces marxistes – communistes et socialistes principalement – portent une critique radicale du capitalisme, fondée sur la lutte des classes et l’exigence d’une « République sociale » réellement égalitaire. De l’autre, le Parti radical s’inscrit dans une tradition réformiste, attachée à la propriété privée, à l’ordre social et à l’héritage des Lumières, hostile à toute logique de conflictualité sociale. Ainsi, l’unité repose moins sur une convergence idéologique que sur une coexistence de projets distincts, voire antagonistes sur certains points. Ce décalage se double de fractures internes profondes. Les relations entre socialistes et communistes restent marquées par la rupture du congrès de Tours et aggravées par la ligne « classe contre classe » dictée aux partis communistes par le Komintern à partir de 1928 : les socialistes apparaissent aux dirigeants communistes comme « social-traîtres » voire « social-fascistes », ce qui a durablement nourri la méfiance entre eux. Les divisions syndicales entre CGT et CGTU prolongent ces clivages. Quant au Parti radical, il est lui-même traversé par une opposition entre une aile gauche favorable à l’alliance et une aile droite prête à se rapprocher des forces conservatrices. L’unité apparaît donc comme un pari incertain, constamment menacé de l’intérieur. C’est la conjoncture qui rend cette alliance possible. La crise économique du capitalisme, avec son cortège de chômage massif et de misère, alimente les aspirations à des transformations profondes. Surtout, la menace fasciste, cristallisée en France par la crise du 6 février 1934 et confirmée par l’exemple allemand, impose l’unité comme une nécessité vitale. Face au danger de destruction des libertés et du mouvement ouvrier, les gauches se rassemblent dans un réflexe de défense républicaine. Cette dynamique est largement impulsée par la base militante et syndicale, dont la mobilisation favorise la réunification de la CGT et la convergence des forces antifascistes. Mais cette unité se paie d’un prix politique : celui du compromis. Le programme du Front populaire reste volontairement limité, centré sur la relance économique et la défense de la République, afin de ne pas effrayer les radicaux. Les grandes réformes sociales qui marqueront la période ne figurent pas initialement dans ce socle commun. De même, les projets de nationalisation portés par les socialistes sont abandonnés. L’ambition de transformation sociale se heurte ainsi aux contraintes de l’alliance : comment « changer la vie » sans remettre en cause les structures économiques existantes ? Ainsi, le Front populaire illustre une tension constitutive : sa force réside dans sa capacité à unir largement pour faire face à un danger commun ; mais cette unité, en intégrant des forces aux intérêts divergents, limite sa portée transformatrice. D’où une interrogation centrale : fallait-il privilégier une alliance large au risque de l’édulcoration, ou une unité plus restreinte mais plus cohérente idéologiquement ? Cette question dépasse le seul contexte des années 1930. Elle renvoie à un dilemme durable des gauches : comment construire une unité efficace sans diluer le projet émancipateur ? L’expérience du Front populaire suggère qu’une alliance trop hétérogène peut engendrer des compromis sources de déceptions, lesquelles nourrissent à terme les crises politiques et les dérives autoritaires. L’unité apparaît donc à la fois comme une condition de la victoire et comme une limite potentielle à la transformation sociale : tout l’enjeu est de définir son périmètre pour qu’elle reste un levier d’émancipation plutôt qu’un facteur d’impuissance. République ou révolution Le Front populaire est pris dans une tension classique : faut-il transformer la société dans le cadre républicain existant, ou engager une dynamique plus radicale de rupture. Dans les faits, cette opposition ne se résout pas simplement : le gouvernement agit dans le cadre institutionnel, tandis que les avancées sociales sont largement portées par des mobilisations qui le débordent. Comment comprenez-vous cette articulation, et quels enseignements peut-on en tirer pour aujourd’hui ? La pratique du pouvoir au temps du Front populaire est traversée par une tension centrale entre légalisme, réformisme et transformation sociale. Léon Blum en a lui-même posé les termes en distinguant, de manière décisive, la « prise du pouvoir », entendue comme rupture révolutionnaire, et l’« exercice du pouvoir », conçu comme gestion légaliste dans le cadre existant. Ce choix n’est pas seulement théorique : il structure toute son action. Arrivé au gouvernement, Blum privilégie clairement l’exercice légal du pouvoir dans le cadre de la Troisième République, acceptant ses contraintes institutionnelles et économiques, plutôt que de s’appuyer sur la dynamique conflictuelle du mouvement social. Dès lors, une question s’impose : peut-on transformer en profondeur la société sans rompre avec les cadres qui la régissent ? Ce dilemme éclate au grand jour en juin 1936. Alors même que les grèves massives expriment une poussée sociale sans précédent, le nouveau gouvernement s’en méfie. Blum parle d’« ordre » et de « force tranquille » dès ses premiers jours, signalant que la priorité est moins l’extension du mouvement que sa canalisation. Certes, il s’agit de répondre rapidement et efficacement aux revendications – congés payés, conventions collectives, semaine de quarante heures – mais ces avancées ne figuraient pas dans le programme initial. Dans le même temps, l’objectif est de mettre fin aux grèves, perçues comme un obstacle à la relance économique. Le paradoxe est là : les conquêtes sociales naissent du mouvement, mais le pouvoir cherche aussitôt à le contenir. Cette orientation s’inscrit dans une stratégie réformiste assumée. Blum entend mener une politique de relance inspirée de Franklin D. Roosevelt, fondée sur la stimulation de la demande par la hausse des salaires. Mais cette logique suppose la stabilité : pas de production sans ordre, pas de relance dans un climat de conflictualité prolongée. D’où l’appel à la reprise du travail, rejoint par les communistes eux-mêmes, notamment à travers la formule de Maurice Thorez invitant à « savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Mais ce choix a un coût politique. En cherchant à rassurer les radicaux et les milieux économiques, le gouvernement limite la portée de ses transformations. Une partie de la gauche critique cette prudence et plaide pour un usage plus offensif du rapport de forces social. Des figures comme Daniel Guérin, Marcelle Pommera, Simone Weil ou Marceau Pivert appellent à prolonger la dynamique des grèves pour engager une confrontation avec le patronat et dépasser les limites du cadre capitaliste. À leurs yeux, le légalisme blumiste risque d’étouffer l’élan émancipateur né de la mobilisation ouvrière. Le problème devient alors stratégique : faut-il gouverner contre la conflictualité sociale ou avec elle ? En acceptant les règles du jeu économique et institutionnel, le pouvoir se donne les moyens d’agir, mais s’expose à en subir très vite les limites. Dès lors, une interrogation demeure : un gouvernement de gauche doit-il contenir le mouvement social pour gouverner efficacement, ou s’appuyer sur lui pour transformer les rapports de force ? La contrainte économique Le Front populaire se heurte rapidement à des résistances puissantes, notamment du côté des acteurs économiques, qui limitent la capacité du gouvernement à poursuivre les réformes et contribuent à son affaiblissement. Comment analysez-vous cette épreuve du pouvoir, et en quoi peut-elle éclairer les marges de manœuvres des gouvernements de gauche aujourd’hui ? L’expérience du Front populaire met à nu une contrainte décisive de l’action gouvernementale : celle du cadre économique et financier dans lequel elle s’inscrit. Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement se heurte à l’hostilité des milieux financiers et à une fuite massive des capitaux, qui fragilise une économie déjà minée par la crise. Comment gouverner et réformer lorsque les ressources mêmes de l’économie échappent à l’autorité publique ? Face à cette situation, deux voies s’offrent aux dirigeants. La première, défendue par certains courants de à la gauche de la SFIO, ainsi que par le nouveau gouverneur (socialiste) de la Banque de France Émile Labeyrie, consiste à affronter directement le « mur d’argent ». Il s’agirait d’enrayer l’évasion des capitaux par des mesures de contrôle : régulation et contrôle des changes, monopole du commerce extérieur, transparence bancaire… L’ambition n’est pas révolutionnaire, mais vise à restaurer une capacité d’action de l’État, sans laquelle toute politique sociale devient illusoire. Dans un contexte de crise du capitalisme marquée par la surproduction, le chômage de masse et l’instabilité monétaire, cette option entend donner à la puissance publique les moyens de maîtriser la situation. La seconde voie, choisie par Léon Blum et son ministre des Finances Vincent Auriol, repose au contraire sur une logique de confiance. Plutôt que de contraindre les détenteurs de capitaux, il s’agit de les rassurer pour les inciter à investir. Cette stratégie s’inscrit dans une forme d’orthodoxie monétaire et financière : stabiliser la monnaie, éviter les mesures jugées coercitives, préserver les équilibres existants. La politique économique est assumée comme « libérale ». L’hypothèse est que le retour de la confiance permettra de relancer l’économie sans provoquer de rupture. Mais ce choix revient aussi à accepter une dépendance à l’égard des comportements du capital, y compris lorsqu’ils prennent la forme d’une évasion massive des ressources. Or, cette orientation se heurte rapidement à ses propres limites. Dans une conjoncture déjà dégradée, marquée notamment par le poids croissant des dépenses de réarmement, les marges budgétaires sont extrêmement réduites. Les réformes sociales promises – grands travaux, fonds national de chômage, retraites pour les vieux travailleurs – ne sont pas mises en œuvre, faute de moyens. Loin de permettre une relance durable, la stratégie de la confiance échoue à inverser la dynamique économique. Elle conduit même, en février 1937, à une « pause » dans les réformes, marquant l’arrêt des avancées sociales et des hausses de salaires. Ce moment révèle un mécanisme central : les contraintes économiques ne sont pas seulement des données extérieures, elles sont aussi le produit de choix politiques. En refusant d’affronter directement les logiques du capital, le gouvernement limite ses propres capacités d’action. L’épreuve du Front populaire éclaire par là même une question toujours actuelle : jusqu’où un gouvernement peut-il agir sans remettre en cause les structures économiques qui conditionnent son action ? Elle suggère que la marge de manœuvre n’est jamais donnée d’avance, mais dépend des instruments que le pouvoir accepte ou refuse de se donner. Sans contrôle sur les flux de capitaux et les leviers financiers, la politique économique reste largement subordonnée à des intérêts privés capables de contourner ou de neutraliser l’action publique. D’où une leçon plus générale : il n’existe pas de fatalité économique absolue, mais des rapports de force. La contrainte financière peut être subie ou affrontée ; elle peut aussi être aménagée par des politiques volontaristes. En ce sens, le Front populaire montre que la capacité d’un gouvernement à transformer la société dépend moins de ses intentions que de sa disposition à redéfinir les règles du jeu économique. À défaut, le risque est grand de voir les ambitions sociales se dissoudre dans les limites d’un cadre inchangé. Le rôle des mobilisations sociales Les avancées de 1936 ne sont pas simplement le produit d’une alternance politique : elles reposent sur une mobilisation sociale massive. Les grèves et les occupations d’usines jouent un rôle déterminant, même si cette dynamique tend ensuite à s’essouffler. Comment analysez vous ce rôle des mobilisations, à la fois dans leur puissance et dans leurs limites, et que peut-on en retenir pour le présent ? Les mobilisations sociales de 1936 constituent à la fois le moteur décisif du Front populaire et le révélateur de ses limites. Le mouvement naît de manière locale et spontanée, dès la mi-mai, avant même la formation du gouvernement Blum. Parti de l’aéronautique en solidarité avec des syndicalistes sanctionnés pour avoir chômé le 1 er mai, il s’étend rapidement jusqu’à devenir une vague massive, réunissant deux millions de grévistes. Mais ce qui fait sa singularité, c’est la forme qu’il prend. L’occupation de milliers d’usines transforme profondément l’espace et le sens du travail. L’usine cesse d’être un lieu de contrainte pour devenir un lieu de vie, de discussion et de réappropriation. On y chante, on y débat, on y rédige des revendications qui expriment bien plus que des demandes salariales : elles disent la dignité, le refus de la concurrence entre travailleurs, la critique des hiérarchies quotidiennes. Comme l’écrit Simone Weil, la grève est une « joie pure » : elle est expérience d’émancipation autant que lutte sociale. Elle révèle ce que le travail dissimule habituellement, l’injustice des conditions de vie, mais aussi la capacité collective à les contester. Cette dynamique est particulièrement visible dans la participation des femmes, qui investissent massivement ces mobilisations. Dans les usines textiles du Nord comme dans les grands magasins parisiens, elles occupent les lieux, y dorment, s’y organisent. Ce faisant, elles contestent à la fois l’autorité patronale et la domination masculine patriarcale qui structure le monde du travail. Les ouvrières de la couture obtiennent ainsi des avancées concrètes, comme la fin du travail aux pièces. Mais au-delà des acquis matériels, leur présence marque une rupture symbolique : en s’appropriant des espaces qui leur étaient imposés, elles rendent visible une double émancipation, sociale et de genre. Face à ce mouvement, le patronat perçoit une remise en cause profonde de l’ordre établi. L’occupation est vécue comme une transgression majeure : les travailleurs dorment dans les ateliers, mangent sur les établis, s’installent dans des lieux qui ne leur appartiennent pas juridiquement, mais qu’ils revendiquent comme les fruits de leur travail. Deux légitimités s’opposent alors frontalement : celle du droit de propriété et celle du droit à la dignité. Les grévistes ne détruisent pas, mais occupent, ne renversent pas l’ordre par la force, mais en suspendent temporairement les règles. La force de ces mobilisations tient précisément à cette capacité de transformation. Elles arrachent des conquêtes sociales majeures – congés payés, conventions collectives, réduction du temps de travail à quarante heures hebdomadaires – qui ne figuraient pas dans le programme initial du Front populaire. Sans la grève, celui-ci serait probablement resté limité à un ensemble de réformes modérées. Le mouvement social agit donc comme un levier décisif : il élargit les possibles et impose un agenda plus ambitieux que celui prévu par les dirigeants politiques. Mais cette puissance a aussi ses limites. Parce qu’elle surgit de manière spontanée et hétérogène, la mobilisation ne débouche pas sur une remise en cause durable des structures économiques. Elle est rapidement encadrée, puis arrêtée, notamment sous l’effet des appels à la reprise du travail. Le moment d’occupation, aussi intense soit-il, reste transitoire. Il transforme les rapports sociaux sans les refonder entièrement. La grève révèle une capacité d’action collective, mais ne suffit pas, à elle seule, à instituer un nouvel ordre. L’expérience de 1936 éclaire ainsi une tension toujours actuelle. Les mobilisations sociales peuvent ouvrir des brèches, imposer des droits, déplacer les rapports de force. Elles sont souvent à l’origine des avancées les plus significatives. Mais leur efficacité dépend de leur articulation avec le pouvoir politique et de leur capacité à s’inscrire dans la durée. Sans relais institutionnel ou stratégie de transformation plus large, leur énergie risque de se dissiper. D’un côté, aucune réforme d’ampleur ne semble possible sans mobilisation collective : c’est la pression de la base qui rend l’histoire si mouvante et agissante. De l’autre, cette mobilisation ne suffit pas en elle-même à transformer en profondeur les structures économiques et sociales. Entre puissance d’irruption et limites structurelles, les grèves de 1936 continuent ainsi d’interroger notre présent : comment faire d’un moment de rupture un véritable changement durable ? En ce sens, la grève pose une question fondamentale : le travail peut-il se constituer en puissance capable de dialoguer d’égal à égal avec le capital ? Gouverner : l’épreuve des arbitrages Votre livre met en évidence une dimension souvent sous-estimée : le tragique des choix politiques. Le Front populaire est confronté à des dilemmes difficiles : soutenir la République espagnole ou éviter la guerre, poursuivre les réformes ou stabiliser l’économie, répondre aux attentes sociales ou rassurer les acteurs économiques. Ces arbitrages ne relèvent pas seulement d’erreurs ou de renoncements, mais de contraintes structurelles. Comment comprendre ces dilemmes, et en quoi permettent-ils d’éclairer l’exercice du pouvoir aujourd’hui – ou demain ? Les contradictions du Front populaire et la ligne de crête sur laquelle s’avancent ses dirigeants apparaissent dans les blocages concrets de l’action gouvernementale. Sur le plan institutionnel, l’échec du droit de vote des femmes révèle la force des résistances sénatoriales et radicales, enracinées dans des logiques conservatrices, misogynes et patriarcales. Sur le plan international, la guerre d’Espagne met en lumière les limites du cadre diplomatique : au nom de la non-intervention, le gouvernement refuse de soutenir activement la République espagnole, malgré la menace fasciste, tandis que l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie appuient les franquistes. Ici, le respect des équilibres internationaux l’emporte sur la solidarité politique. La non-intervention prend la forme d’un embargo qui étouffe l’Espagne républicaine : ni armes, ni vivres ne peuvent lui parvenir. Si l’on retient surtout l’élan des Brigades internationales, la réalité est plus contrastée puisque les ministres de l’Intérieur, Roger Salengro puis Marx Dormoy, s’emploient à freiner, voire empêcher les départs de volontaires antifascistes pour l’Espagne. Cette ligne s’explique par la crainte d’un embrasement mondial, le souci de ménager le Royaume-Uni et la méfiance envers la dynamique révolutionnaire à l’œuvre dans une Espagne déchirée par la guerre civile. De même, dans l’empire colonial, aucune rupture majeure n’est engagée. Les projets de réforme, comme celui visant à accorder la citoyenneté à une minorité d’Algériens, se heurtent aux intérêts coloniaux. Ce que révèle cet épisode, au-delà de ses circonstances, c’est la permanence d’un affrontement : non pas seulement politique, mais profondément sociale et idéologique. Car le Front populaire ne se heurte pas à une opposition ordinaire ; il affronte un bloc organisé pour lequel Franco, Mussolini ou Hitler apparaissent préférables à une gauche réformatrice. Dès lors, le conflit ne se limite évidemment pas aux urnes, il s’étend aux sphères économique et médiatique, là où se fabriquent les conditions mêmes du débat public. On a beaucoup parlé du « mur d’argent », cette fuite des capitaux, cette défiance organisée des puissances financières. Mais il faut lui adjoindre un autre rempart, plus insidieux encore : un véritable « mur de papier », une presse largement détenue par de grandes fortunes, qui ne se contente pas de critiquer, mais façonne les perceptions. À l’époque déjà, une partie décisive de l’espace médiatique se fait le relais d’une hostilité viscérale à la gauche, transformant l’opposition en entreprise de disqualification systématique. Dès lors, une question s’impose : comment gouverner lorsque les instruments de l’influence – l’argent, l’information, l’opinion – se coalisent pour entraver l’action Le tragique, ici encore, ne tient pas seulement aux décisions prises, mais au terrain sur lequel elles doivent s’inscrire. Car le pouvoir politique, même légitime, ne dispose pas à lui seul des leviers décisifs ; il doit composer avec des forces qui lui échappent et parfois le combattent frontalement. Cette expérience n’est pas restée sans leçon. Le Conseil national de la Résistance, dans son programme, affirmait la nécessité de soustraire les médias à l’emprise des puissances d’argent, signe que l’enjeu était perçu comme central pour la vitalité démocratique. Mais cette ambition demeure inachevée. Aujourd’hui encore, la concentration des médias et leur puissance d’influence posent une question aiguë : celle de l’équilibre entre liberté d’expression et pluralisme réel. Faut-il alors y voir une répétition ? Peut-être, du moins une rémanence. Car sous des formes renouvelées, les mêmes tensions réapparaissent : une gauche porteuse de transformations sociales se heurte à des intérêts structurés, capables de mobiliser ressources économiques et outils médiatiques pour peser sur l’opinion. Dès lors, l’illusion d’un apaisement par le seul appel au civisme ou à l’intérêt général se dissipe. Léon Blum lui-même espéra pouvoir concilier, persuader, rallier les porteurs de capitaux mais se heurta à une réalité plus dure : celle d’acteurs pour lesquels les logiques économiques de profit priment sur toute autre considération. Ainsi se dessine une ligne de force, qui traverse le temps : la politique ne se joue pas seulement dans les institutions, mais dans un champ élargi où s’affrontent les intérêts. Comprendre cela, c’est refuser la naïveté sans céder au fatalisme. Car si les rapports de force persistent, ils ne sont jamais immuables ; ils appellent, pour être équilibrés, des réponses à la hauteur, capables de préserver ce bien fragile entre tous : une démocratie qui ne soit pas seulement formelle, mais vivante et réelle.
PDF

05.05.2026 à 10:00

Comprendre les outre-mer dans leur diversité

Les outre-mer sont souvent réduits à l’image de « confettis » d’empire. Pourtant, ils sont animés par des dynamiques propres, et apparaissent comme un laboratoire de nombreux enjeux globaux. L'Atlas d'outre-mer, co-dirigé par Jean-Christophe Gay et Fred Constant, présente ces espaces au prisme de leur diversité planétaire et historique, et montre que ces territoires ne sont pas propres à la France, mais qu’ils sont bien le produit d’une domination coloniale. Par un jeu d’échelles, avec des cartes générales, des graphiques, des schémas, des frises chronologiques, et en faisant des zooms sur des lieux précis emblématiques de certaines situations, les auteurs de cet atlas ont cherché à montrer les ressemblances, et les différences, entre les diverses entités de l’outre-mer. Le géographe Jean-Christophe Gay revient pour Nonfiction sur les spécificités de ces espaces et leurs défis contemporains. Nonfiction.fr : Vous dirigez, avec Fred Constant un atlas des outre-mer. Comment est née l’idée de cet ouvrage et pourquoi avoir opté pour le collectif ? Jean-Christophe Gay : C’était vraiment un ouvrage qui manquait, car c’est la première fois que tous les outre-mer sont réunis dans un atlas, sachant qu’il existait des atlas, plus ou moins anciens, de chaque outre-mer. L’ouvrage met à disposition du grand public et des spécialistes un ensemble de données qui sont difficiles d’accès. C’est un outil à destination des étudiants, des enseignants, des passionnés, mais aussi des décideurs d’outre-mer, et aussi à l’attention du public hexagonal, car ces territoires sont méconnus, et sont l'objet de visions caricaturales, de préjugés et de stéréotypes, y compris dans le milieu scolaire ou universitaire. C'est aussi un ouvrage à destination des personnes vivant en outre-mer, qui méconnaissent spectaculairement les collectivités dans lesquelles elles ne vivent pas. Nous avons opté pour une codirection car avec Fred Constant nous sommes complémentaires. Il est professeur de science politique et moi de géographie, lui spécialiste de la Caraïbe et moi plus compétent sur le Pacifique et l’océan Indien. Nous tenions également à ce que plusieurs contributeurs travaillent ou soient originaires ce ces territoires. Vous avez consacré de nombreux ouvrages aux outre-mer. Après plusieurs décennies de travail sur le sujet, q uels sont les angles morts ou les idées reçues que cet ouvrage cherche à corriger ou à compléter ? Nous montrons que la notion d’ « outre-mer » est une notion exogène, étrangère à ceux qui en sont originaires. Quand on parle d’outre-mer aujourd’hui, c’est un regard du centre vers la périphérie, du dominant sur le dominé. Vu de Guyane, c’est l’Europe qui est outre-mer ! Se dire « ultramarin » relève d’un « hexagocentrisme », créant une identité chimérique que beaucoup rejettent. D’ailleurs, le terme « métropole » est remis en question, parce qu’exprimant l’idée de domination, celle d’un État, la « mère-patrie », sur ses territoires « extérieurs », « lointains » et exotisés. L’emploi d’« Hexagone » à sa place cherche à dissimuler cette réalité. En 2018, des députés ont déposé un amendement pour que ce terme soit remplacé par « France hexagonale » dans la Constitution. Nous avons été très attentifs à ces questions lexicales car elles sont capitales et beaucoup de mots gravitant autour de ces espaces sont piégés, cela fait l’objet de la première partie de mon ouvrage réédité en janvier 2026 chez Armand Colin La France d’outre-mer, terres éparses, sociétés vivantes . D’ailleurs, nous proposons d’autres termes tels que pays, territoires trans-océaniques, juridictions insulaires non souveraines, pour nous démarquer des connotations coloniales des termes « métropole » et « outre-mer ». Les outre-mer sont extrêmement divers en termes d’environnements, de réalités territoriales, de statuts administratifs et politiques. Peut-on néanmoins identifier un certain nombre de points communs ? Si les outre-mer ne sont plus en théorie des colonies, les héritages de la période coloniale sont encore très forts. Il suffit de regarder leur organisation spatiale, avec dans chacun l’émergence d’une capitale faisant le lien avec Paris, la structure extravertie de l’agriculture, avec une domination toujours d’actualité des cultures d’exportation très subventionnées avec l’Hexagone pour principal partenaire, alors que la demande locale en fruits et légumes est forte et impose des importations, le système des surrémunérations qui s’explique par le grand isolement et les conditions de vie difficiles dans les colonies et qui n’a pas été révisé, la persistance de groupes sociaux qui se sont enrichis au temps de la colonisation et de l’esclavage (Békés…) et qui continuent de dominer certains territoires… Entre recherche d’autonomie, changements globaux et inégalités, quels sont les principaux défis auxquels les territoires d’outre-mer sont confrontés ? Je crois qu’il est désormais urgent de redéfinir le lien à l’Hexagone, mais, hélas les négociations se focalisent sur les évolutions institutionnelles alors que le cœur du problème est économique avec la non-compétitivité des outre-mer, spécialement dans le secteur touristique. La « solidarité nationale » n’est plus capable de répondre aux défis des inégalités sociales, de la vie chère qui embrasent depuis trois décennies les outre-mer. Il y a aussi la question de la place et du rôle des peuples autochtones (Amérindiens, Mahorais, Polynésiens, Wallisiens, Futuniens et Kanak) au sein des institutions françaises qui va se poser avec la montée des sentiments autonomistes ou le renouveau culturel que connaissent ces communautés.   Beaucoup de travaux sur le sujet ont tendance à ne penser l’outre-mer que par sa dialectique avec la métropole. Or, l’échelle régionale témoigne d’une recomposition des rapports de force. Comment êtes-vous parvenu à éviter, dans l’atlas, l’écueil d’un regard « métropolo-centré » ? D’abord, comme je viens de l’expliquer, par le choix du lexique. Ensuite, en débutant l’ouvrage par une approche internationale des outre-mer, en évoquant l’outre-mer étatsunien, néerlandais, britannique ou européen en général. Il y a aussi une double page sur la question de l’outre-mer français dans les organisations régionales. Plus généralement, il s’agit de prendre en compte les effets de voisinage, avec l’influence de la Chine dans le Pacifique et les nouvelles Routes de la soie. Le Groenland a été au centre des tensions américano-européennes au cours du mois de janvier 2026. Comment les problématiques de l’atlas permettent-elles d’éclairer cet épisode diplomatique ? On peut faire un parallèle entre la Nouvelle-Calédonie et le Groenland. Ce sont deux territoires qui ne sont qu’associés à l’Union européenne, en ayant le statut de Pays et territoire d’outre-mer (PTOM). Les États-Unis ne revendiquent donc pas un territoire de l’espace communautaire ! Par les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) la Nouvelle-Calédonie a été dotée d’un statut dérogatoire ainsi que transitoire au sein de la République française. Ils l’ont également placée sur la voie de l’autodétermination, à l’instar du Groenland vis-à-vis du Danemark, avec un dispositif souple de transfert de compétences, qui reconnaît aux Groenlandais le droit à l’autodétermination. Les ombres de la colonisation et les ressources minières renforcent leurs ressemblances, avec des relations compliquées vis-à-vis de leur métropole ou des enjeux économiques importants attirant le regard des grandes puissances et favorisant les tendances indépendantistes avec la perspective de viabilité économique.
PDF

02.05.2026 à 09:00

Rire et pleurer en temps de guerre : entretien avec Artem Chapeye

Né en 1981 à Kolomyia, dans le sud-ouest de l’Ukraine, Artem Chapeye (Anton Vodiany selon l’état civil) est devenu au fil des deux dernières décennies l’un des grands noms de la littérature ukrainienne et européenne contemporaine. Également journaliste et voyageur, il est traduit dans plusieurs langues, de l’anglais au français en passant par le tchèque, le slovène et le polonais. Malgré son pacifisme fondamental, Artem Chapeye s’est engagé dans les Forces armées ukrainiennes pour défendre son pays dès le début de l’invasion à grande échelle. C’est dans ce contexte qu’il a accepté de répondre aux questions de notre collaboratrice Nikol Dziub, qui est également l’une de ses traductrices françaises. Dans cet entretien, il nous parle de l’art de rester optimiste en temps de guerre, mais aussi de la nécessité d’exprimer les émotions bouleversantes que certains événements particulièrement terribles peuvent susciter. C’est une grande leçon, nous dit-il, pour les hommes (dans les deux sens du terme : les représentants du sexe masculin, et les êtres humains) d’aujourd’hui, qui doivent comprendre que la sensibilité et l’honnêteté sont des vertus cardinales en temps de guerre. Or, pour lutter contre la rigidité d’âme et d’esprit, rien ne vaut le voyage à la découverte de l’autre – que ce soit aux antipodes ou dans son propre pays, qui n’est jamais aussi familier qu’on le croit. Il évoque donc pour terminer son Ukraine à lui – une Ukraine culturellement beaucoup plus complexe que celle qu’on croit connaître en Europe de l’Ouest. Entretien traduit de l’anglais par Augustin Voegele.   Nonfiction.fr : Artem Chapeye, vous êtes écrivain, journaliste et traducteur ; vous avez servi dans l’armée, et sur toutes les photos, vous semblez très joyeux… La lecture de vos textes le confirme : non seulement vous êtes un véritable écrivain et un homme engagé pour la liberté et la paix en Ukraine, mais vous avez aussi un grand sens de l’humour. On a le sentiment que c’est un aspect de votre œuvre très important pour vous. Qu’en est-il ? Artem Chapeye : En fait, j’ai parfois peur que certains lecteurs trouvent mes écrits trop sombres, mais oui, j’essaie de garder mon sens de l’humour. Je suis loin d’être toujours joyeux, mais je reste optimiste malgré les temps difficiles que nous traversons. En effet, les empires se sont révélés beaucoup plus faibles que nous ne l’imaginions. Comme je l’ai écrit dans mon livre Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes , au début, en partant à l’armée, j’étais presque certain que nous tomberions en quelques semaines, aussi acharnée soit notre résistance. Mais, justement, cette résistance s’est avérée bien plus forte que je ne pouvais l’espérer. Des centaines de milliers de personnes, poussées par l’indignation, se sont engagées dans la résistance active, et des millions d’autres les ont soutenues de toutes les manières possibles. Ce qui me rend également optimiste, c’est cette solidarité internationale sans précédent. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à tous ces gens qui nous ont aidés de l’étranger, et en particulier aux nombreux Français qui nous ont apporté leur soutien. Bien sûr, il est difficile de rester « toujours joyeux » quand on voit combien de victimes font les derniers soubresauts de l’Empire russe, et combien de souffrances causent les ambitions cruelles de gens comme Poutine (et maintenant aussi Trump). Mais, vous savez, récemment, je relisais Le Seigneur des Anneaux , et j’ai noté ce passage (c’est de Sam qu’il est question) : « [L]’idée lui traversa l’esprit que, finalement, l’Ombre n’était qu’une chose insignifiante et passagère : la lumière et la […] beauté étaient à jamais hors de son atteinte. » Dans Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes , il y a deux citations qui disent malgré tout l’épreuve qu’a fait subir la guerre à votre pensée et à votre œuvre : «  Nous sommes obligés d’épuiser la dictature par nos propres souffrances  » ; « Je suis écrivain de profession et je me suis surpris à m’inquiéter bêtement : je ne trouvais pas de mots  ». Pourriez-vous nous les commenter ? La première citation concerne les premiers jours après l’invasion, lorsque nous avons dû comprendre que, même si nous souhaitions ardemment que d’autres nations viennent à notre secours, l’humanité ne pouvait pas se permettre une escalade généralisée. Nous nous sommes souvenus de la façon dont avait commencé la Première Guerre mondiale : trop d’intérêts s’entrechoquant dans plusieurs « petites guerres » puis menant à un conflit massif faisant des millions et des millions de morts. Il faut se rappeler aussi qu’en 2022 Poutine menaçait assez ouvertement de nous envoyer la bombe atomique. Quant à l’autre citation, je comprends maintenant que le phénomène que j’y décris est assez courant en cas de traumatisme : quand on est frappé par un événement terrible, on se retrouve muet, engourdi. Ce n’est que plus tard qu’on trouve le moyen de parler des atrocités, et les mots sont alors une forme de thérapie, comme vous le dira n’importe quel psychothérapeute des 150 dernières années. La citation que vous avez mentionnée faisait partie d’un texte rédigé au cours des premiers mois qui ont suivi l’invasion russe. D’abord, on est muet sous le coup du déni, incapable de croire qu’une telle chose soit même possible à notre époque « éclairée », à l’époque d’Internet et des smartphones – et en Europe même, qui plus est Vous, personnellement, êtes contraint de fuir votre propre maison avec vos enfants, et, comme si cela ne suffisait pas, vous apprenez ensuite les tortures infligées à des civils dans des endroits comme Boutcha. Oui, au début, il fallait trouver les mots. C’est un traumatisme qui se produit en temps réel. Ensuite, il faut intégrer le traumatisme, vivre avec, trouver les mots aussi, si l’on veut continuer à fonctionner et, c’est essentiel, à résister. En tant qu’écrivain et soldat, vous incarnez d’une certaine manière une nouvelle « masculinité » qui allie virilité et sensibilité. C’est remarquable, car vous montrez qu’un homme n’est pas obligé de choisir entre la force et l’amour, que les deux ne s’excluent pas mutuellement, et qu’ils convergent même. Nous devons encore normaliser le fait que les hommes pleurent, et pas seulement par douleur, mais aussi lorsqu’ils sont bouleversés par une chanson, heureux quand leur enfant fait ses premiers pas, ou simplement émus par le spectacle d’un bourgeon au printemps. Cela nous aiderait, nous les hommes, à vivre plus longtemps, avec moins d’AVC et de crises cardiaques. Il y a une métaphore que j’aime beaucoup utiliser – une métaphore qui vous est familière, à vous Français qui avez La Fontaine. Plus une branche d’arbre est dure, plus elle risque de casser sous le poids de la neige ou sous le souffle de la tempête. En revanche, une branche souple se pliera juste pour secouer la neige, ou ploiera sous le vent, puis elle se redressera. Cependant, ce type de masculinité flexible n’est toujours pas normalisé, nulle part à ma connaissance. Vous montrez aussi que ce qui compte, c’est d’être fidèle à soi-même et de s’y tenir. Je pense en particulier à cette autre citation, tirée du même livre, Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes : « Peut-être qu’un jour, je regretterai d’avoir exprimé les réflexions dont je fais part ici. Mais, encore une fois, il vaut mieux être honnête qu’infaillible. » Oui, c’est aussi une question de flexibilité. On ne peut être fidèle à soi-même que lorsqu’on s’autorise à faire des erreurs et qu’on est prêt à reconnaître qu’on s’est trompé. C’est ce qui aide à mieux résister, à ne pas craquer. Mais c’est aussi une question d’honnêteté, vraiment. Intellectuellement, quand on devient trop sûr de toutes ses opinions et de toutes ses positions, c’est là qu’on devient orthodoxe, et on cesse de pouvoir comprendre quand, pour citer Bob Dylan, « the times they are a-changing ». Vous vous souvenez peut-être d’un exemple de cette rigidité que je donne dans mon propre livre. J’étais autrefois le traducteur bénévole de Noam Chomsky, et j’ai été profondément déçu de son analyse au moment où la Russie attaquait l’Ukraine. Il y parlait en effet d’abord des États-Unis, ensuite de la Russie, mais ne prenait pas en considération le peuple ukrainien, nous privant ainsi, dans son système, de notre capacité à agir. Ce n’est pas que son analyse soit complètement fausse, c’est juste qu’elle est narcissique (commençant par « M oi, celui que j’aime »), centrée sur les États-Unis et, ce qui est pire sur le plan intellectuel, rigide. Cet homme a une réponse toute faite et toute prête à tout. En Ukraine, nous avons une métaphore pour cela : « habiller un globe en chouette ». La chouette est à peu près ronde, comme un globe terrestre, aucun rapport pour autant entre les deux. Donc, oui, il vaut mieux être honnête dans ses incertitudes que d’essayer d’être infaillible, omniscient, trop sûr de soi. Pensez-vous que l’homme du futur sera capable de combiner ces qualités, généralement considérées comme contradictoires : la force, l’amour, l’honnêteté ? J’aimerais croire que les gens du futur seront nécessairement meilleurs que nous. Cela me rappelle les visions utopiques des premiers socialistes, que j’apprécie. J’espère vraiment que mes enfants seront capables de combiner la force avec la capacité d’aimer et l’honnêteté, mais qui sait ce qu’il en sera de tous les gens du futur ? Une chose est sûre : en tant que parent, et comme beaucoup de gens, je m’inquiète aujourd’hui de la diminution de la capacité d’attention due au fonctionnement de l’industrie du divertissement. Cela pourrait entraver notre indépendance en tant qu’agents humains, nous rendre passifs et enclins à l’évasion, là où nous aurions besoin de développer notre capacité de résistance pour faire face aux dérives autoritaires du futur. Mais peut-être en ira-t-il autrement. D’une manière générale, je ne crois pas à une amélioration constante de la qualité de vie, mais encore moins à un « déclin ». Je pense que les choses changent, simplement, et que, si elles ne deviennent jamais universellement « meilleures » ou « pires », le meilleur l’emporte malgré tout dans l’ensemble. L’esclavage n’est plus légal, le colonialisme et l’impérialisme s’efforcent d’être le moins manifestes possible, les génocides en cours sont niés plutôt qu’encouragés par la propagande… Pour cesser d’être rigide et pour développer son amour des hommes, rien de plus important que de les connaître et de les rencontrer. Plusieurs de vos livres témoignent de votre amour du voyage. Pouvez-vous nous en parler ? Peut-on considérer The Ukraine , en particulier, comme un voyage de découverte ? Voyager est la seule chose qui ait fait de moi un écrivain. Après avoir fait du stop et vécu dans la pauvreté pendant deux ans aux États-Unis et en Amérique latine, j’ai écrit mon premier livre, Une aventure (2008). Il a connu un grand succès, et j’ai pensé que je devais mieux connaître aussi mon propre pays. Mes voyages en bus, en auto-stop, à moto et à pied à travers l’Ukraine ont donné naissance à The Ukraine (2018) une décennie plus tard. Justement, dans The Ukraine , vous mettez remarquablement en valeur la diversité linguistique, ethnique, culturelle et sociale du pays, et vous brossez un tableau très touchant du caractère et de la mentalité nationaux, ainsi que des modes de pensée locaux. À l’époque où j’écrivais ce livre, peu de gens à l’étranger connaissaient l’Ukraine ou s’y intéressaient, je ne m’attendais donc même pas à ce qu’il soit traduit. Le livre a été écrit pour nous, les Ukrainiens, et je suis heureux qu’il ait été traduit en anglais, en allemand, en français et dans quelques autres langues. C’est un grand honneur de « présenter » ou de « représenter » d’une certaine manière son pays natal dans la littérature. Justement, pour les lecteurs étrangers qui pourraient être tentés d’adopter une vision quelque peu simplifiée du pays, il est très précieux que l’Ukraine soit présentée et représentée par des écrivains qui, comme vous, sont sensibles à la diversité qui fait un pays. La question linguistique, en particulier, suscite beaucoup de curiosité en France. Comment abordez-vous cela en tant qu’écrivain et citoyen ? Écrivez-vous toujours en ukrainien ? Êtes-vous bilingue dans votre vie quotidienne ? J’essaie d’écrire tous les dialogues et les monologues des personnages de la manière la plus fidèle possible à ce que j’entends. Lorsque j’écris sur une région, je lis ou j’écoute également de nombreux échantillons ethnographiques de discours, notamment des enregistrements audio provenant des sites web des institutions ethnographiques et linguistiques de l’Académie des sciences. Mais surtout, je voyage et j’écoute. Ou plutôt, je le faisais avant l’invasion russe. Donc, sur le plan linguistique, j’essaie de rendre cette fluidité de la vie réelle : dans la « vraie vie », peu de gens parlent une langue « correcte » ou « littéraire ». Et puis il y a les données géoculturelles, qui sont essentielles. Près de la frontière avec la Pologne (dans la partie de l’Ukraine d’où je viens), on peut sentir certaines influences polonaises. Près de la frontière nord, l’ukrainien commence très progressivement à ressembler au biélorusse. Mais surtout, il y a l’influence des 300 ans de colonisation russe. Le russe était la langue officielle de l’enseignement dans l’Empire russe, puis est resté la seule langue nécessaire pour faire carrière en Union soviétique. Certaines personnes en Ukraine l’ont adopté comme leur propre langue, en particulier les classes urbaines. Je ferai le parallèle avec l’Afrique : ce n’est pas un hasard si de nombreux Africains parlent soit le français, soit l’anglais, le choix de l’une ou l’autre langue dépendant de l’empire qui a colonisé leur pays. Le plus curieux d’un point de vue linguistique, cependant, c’est le mélange. On l’appelle sourjyk , et je le considère comme un phénomène de résilience linguistique. Pendant des centaines d’années, le vocabulaire des gens a été alimenté par la langue du colonisateur – cela était encore le cas ces dernières décennies à la télévision. Et donc, surtout pour les personnes défavorisées et moins éduquées, voici ce qui se passe : manquant de vocabulaire en ukrainien, les gens adoptent des mots russes, mais l’ensemble de la grammaire et de la phonétique restent ukrainien. Lorsque ces personnes (dont je fais partie) apprennent ensuite la langue littéraire, celle-ci devient la langue de l’éducation formelle, mais le sourjyk demeure ce jargon que l’on utilise dans les situations les plus intimes, pour exprimer de la tendresse envers ses parents, par exemple, ou pour plaisanter. Plusieurs de vos livres ont été traduits en français. Ces dernières années, les traductions de l’ukrainien sont devenues plus courantes, mais le pays reste mal connu en France. Où emmèneriez-vous vos amis français en Ukraine pour les aider à comprendre le pays ? Y a-t-il des lieux en Ukraine que vous considérez comme « sacrés » ? Beaucoup de ces lieux « sacrés » ont été occupés, détruits ou rendus inaccessibles par la Russie. Ma grand-mère est née dans la steppe près de la mer d’Azov, où ses parents s’étaient réfugiés après la Première Guerre mondiale. Cet endroit est aujourd’hui sous occupation russe. Vous avez évoqué les voyages… Cela me fait penser à Hryhoriy Skovoroda (1722-1794), qui était un philosophe itinérant, dans l’esprit d’un penseur zen ou taoïste, à ceci près qu’il était chrétien. Son lieu de mort est donc considéré comme un lieu, comme vous dites, « sacré ». Il a été visé par un missile russe sans aucune raison militaire, ce n’était qu’un musée dans un petit village. Parmi les autres lieux remarquables, on peut citer les réserves naturelles steppiques, dont la plupart sont soit occupées, soit trop proches de la ligne de front pour qu’on puisse s’y rendre. Parmi mes endroits préférés, il y avait aussi l’ancienne cité grecque de Chersonèse, la forteresse génoise de Soudak, une plage déserte et immaculée derrière Topraq Qaya, ainsi que des sites tatars de Crimée comme Bakhtchissaraï et des lieux encore plus anciens comme l’ancienne cité troglodyte de Çufut Qale. Ce sont des lieux, d’ailleurs, marqués par l’histoire impérialiste. La Russie tsariste a d’abord progressivement déplacé les Tatars vers les espaces semi-désertiques, afin que les habitants de Moscou comme Tchekhov et ses personnages puissent utiliser les plus belles parties de la Crimée comme lieux de villégiature. Puis Staline a déporté tous les Tatars de Crimée dans un acte de génocide, et, au moment où certains de ces habitants ont été autorisés à revenir à la fin de l’URSS, tout était occupé par la nomenklatura impérialiste soviético-russe. Enfin, en 2014, les Russes ont annexé la Crimée en la présentant comme leur appartenant par la vertu de la majorité, ce avec quoi même la soi-disant opposition libérale russe était massivement d’accord. Cependant, de nombreux endroits subsistent encore, ou restent accessibles, comme les gorges du Dniestr ou les zones marécageuses autour de Tchernobyl. Vous voyez, je m’intéresse davantage à la nature dans ce que je mentionne, mais il y a aussi les sites de l’ancienne Rus’ à Kyïv ou à Tchernihiv, ou les sites culturels de l’UNESCO plus récents à Lviv. J’adore aussi Kamianets-Podilskyï, où j’ai vécu un an pour la simple raison que j’aimais cette ville. Je pense que chaque Ukrainien que vous rencontrerez lors de votre voyage aura ses propres lieux « sacrés », qu’ils soient ancestraux ou émotionnels ; ce n’est pas un système centralisé. Nous aimons chaque recoin de notre pays.
PDF

01.05.2026 à 08:00

Mostar après la guerre : une ville qui n'en est plus une

La nouvelle collection « Les Routes de l’après » des éditions Actes Sud se penche sur le devenir d’anciennes zones de conflit, une fois l’actualité de la guerre retombée. Le premier volume est consacré à la ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine, souvent symbolisée par son pont, et tiré de la thèse d’Aline Cateux. Anthropologue, chercheuse postdoctorale à l’Université d’Ottawa et chercheuse invitée à l’Institut des Sciences sociales de la Faculté de sciences politiques de Sarajevo, Aline Cateux offre un récit et une analyse permettant de dépasser les clichés touristiques et de lever le voile sur la vie des habitants de Mostar, confrontés à de nombreuses difficultés. Aline Cateux est également l’autrice d’un documentaire sur France Culture : « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens » . Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur l'histoire de Mostar avant la guerre et expliquer en quoi le conflit a constitué une rupture déterminante pour celle-ci ? Aline Cateux : Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), Mostar était une ville industrielle, militaire, ouvrière, une ville rouge, on l’appelait la Petite Moscou. Mostar a toujours eu cette réputation de ville rebelle, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle une très large part de la population a rejoint les Partisans de Tito ou participé à des actions d’aide aux clandestins. C’était une ville où l’on cherchait à se faire muter, où il était agréable de vivre. Mostar était également connue pour être la ville où il y avait le plus haut taux de mariages mixtes dans la République Socialiste de Bosnie-Herzégovine. Lorsque la violence est arrivée à Mostar, il a fallu soumettre la ville, il a fallu détricoter cette mixité des communautés, il a fallu effacer le passé commun, les références communes, l’identité mostarienne. C’est en partie une guerre de voisins qui s’engage. Le Conseil de Défense croate a entamé une vaste opération très brutale dite de « nettoyage ethnique », ouvert des camps de concentration dans la périphérie de la ville, procédé à des exécutions, des viols, des actes de torture. Ces responsables militaires ont par la suite été jugés au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye et pour la plupart reconnus coupables de crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Pendant et après la guerre, 60 % de la population est parti de gré ou de force et est remplacé par des réfugiés venant d’autres villes notamment d’Herzégovine de l’Est, mais aussi par toute une population croate venue souvent par l’intermédiaire de l’Église catholique et des pouvoirs ethno-nationalistes croates pour coloniser différentes parties de l’Herzégovine et de Mostar. Ainsi, les repères humains sont bouleversés. La partie Est de la ville est détruite à 80 % donc le paysage, les repères spatiaux, urbains et quotidiens sont bouleversés. Il n’y a plus d’emplois. Les usines ont été démantelées, rasées, celles qui fonctionnaient encore sont vite mises en faillite et vendues. La reconstruction de la ville est prise en main par l’Union européenne qui reformule le destin de la ville ainsi que son histoire, et la transforme en ville dédiée au tourisme afin de soi-disant lui assurer la stabilité, la sécurité, et des revenus.   La division de la ville par les ethno-nationalistes bosniaques musulmans et croates bouleverse le quotidien des habitants et la réapparition du Vieux Pont détruit par l’artillerie croate le 9 novembre 1993 ne change rien à la donne. Les « tensions » sont essentiellement créées par les politiques pour se maintenir au pouvoir et continuer à tirer des revenus des territoires qu’ils se sont partagés. C’est la même chose partout en Bosnie-Herzégovine. Pourquoi peut-on dire que Mostar « n'est plus une ville » ? On peut dire que Mostar n’est plus une ville ; c'est en tout cas ce que les Mostariens en disent car il leur est difficile de lui (re)trouver un sens commun. Si chacun sait donner une définition de ce qu’est une ville, Mostar ne rentre dans aucune des définitions données par mes interlocuteurs. Les institutions ne fonctionnent pas, la ville est sale, les ruines subsistent à l’est. Mostar est reconstruite sans stratégie, sans autre plan que d’effacer le passé mostarien commun et d’imposer une nouvelle réalité dictée par les identités ethniques et une économie capitaliste qui a dévasté la ville. De « ville » Mostar est devenue, comme le disent beaucoup de ses habitants, une «  kasaba  », un trou paumé, de seconde zone. Ce qui faisait la fierté des Mostariens avant la dernière guerre n’existe plus : de la ville la plus fleurie du pays aux usines qui fonctionnent à plein, de la rivière Neretva, joyau vert bouteille et limpide à la rivière désormais polluée et mourante, étouffée par un barrage illégal, de la ville où il faisait si bon vivre à la ville à laquelle on tente de survivre, cet espace qu’était autrefois Mostar ne fait plus sens pour ses habitants et n’existe donc plus. Quels sont les obstacles à la reprise d'une vie « normale » pour les différentes catégories d'habitants de la ville ? La corruption est probablement le plus gros obstacle à la reprise d’une vie « normale » pour les habitants de Mostar (mais aussi pour les Bosniens dans leur ensemble), quelle que soit leur communauté, leur religion, la façon dont ils se définissent. La corruption est présente dans tous les aspects du quotidien, à l’école, à l’hôpital, à la mairie, dans tous les niveaux de l’administration, pour obtenir un permis de construire, une création d’entreprise. Si l’on n’est pas encarté dans un parti ou un autre on aura beaucoup de mal à trouver un emploi dans l’administration publique qui est le plus gros employeur du pays et dans le secteur privé, c’est souvent le même problème puisque ce sont les proches des élites politiques qui dirigent les entreprises importantes. Il faut comprendre que l’impunité totale dans laquelle évoluent ces élites écrase les Mostariens et l’ensemble des Bosniens depuis 30 ans sans aucune possibilité d’imposer un changement par le bas. C’est structurellement impossible car la capture de l’État par les cercles politico-mafieux est désormais quasi complète. On a beaucoup trop tendance à interpréter les problèmes et obstacles des Mostariens comme étant liés aux questions ethniques alors que les problèmes sont placés bien plus haut dans la structure de la société. Enfin, il est évident que la communauté internationale, en légitimant sans cesse le pouvoir des ethno-nationalistes et en ne prenant jamais aucune mesure pour contrer les malversations, a largement participé à la normalisation de ce pouvoir corrompu à tous les niveaux. Quelles stratégies de résistance au nouvel « ordre ethno-nationaliste » avez-vous pu néanmoins observer ? Ces stratégies se retrouvent tout d’abord dans le quotidien des Mostariens et des Bosniens qui ont développé des compétences extraordinaires pour tenir le coup, subir le moins possible et avancer jusqu’au lendemain tout en gardant leur dignité. C’est avant tout grâce à eux que la société bosnienne tient ensemble malgré la division administrative et les peurs entretenues par les partis politiques depuis 30 ans. C’est donc d’abord au niveau individuel que les stratégies de résistance existent et sont observables. À Mostar, il convient d’évoquer le centre culturel Abrašević, né d’une initiative mostarienne lancée en 2003 pour se débarrasser des divisions et des catégories dans lesquelles tout le monde devait accepter d’être rangé. Cette jeunesse d’après-guerre a refusé ce monde-là, s’est créé un lieu où chacun était libre de venir quelle que soit son identité et s’est mise au travail pour proposer une culture non communautaire, indépendante et plurielle mais aussi pour accueillir différentes campagnes sociales. En fait, on pourrait décliner à l’infini des multiples stratégies, projets, initiatives, micro-collectifs, associations qui existent partout dans le pays et qui font fi de l’ordre ethno-national à leur échelle. Simplement, nous avons trop tendance à attendre un « mouvement », une manifestation d’« ampleur » du refus de la division sans jamais chercher à un niveau plus local. Si l’on reliait toutes ces initiatives entre elles, on s’apercevrait que partout dans le pays et depuis longtemps, les Bosniens se sont organisés pour progresser, apprendre, être solidaires. Ces stratégies se font parfois discrètes par peur de la répression politique qui s’exerce sur les contre-pouvoirs, quelle que soit leur taille : menaces, perte d’emploi. Elles sont parfois très publiques et d’ampleur comme on a pu l’observer par exemple en février 2014 lors des révoltes sociales qui ont secoué tout le pays lors de grandes manifestations et de l’expression d’une violence politique inédite depuis la guerre : incendie des institutions, des tribunaux, à Mostar, les manifestants ont incendié les sièges des partis ethnonationalistes, c’est la seule ville bosnienne où cela s’est d’ailleurs produit. La répression qui s’en est suivis a été féroce, et à Mostar plus que partout ailleurs : pertes d’emploi, agressions physiques graves dans l’espace public ou au sein de l’Université croate de la ville, menaces, descentes d’hommes cagoulés aux domiciles de ceux qui leur semblaient être les leaders des manifestations et des plénums citoyens qui ont suivi. Après février 2014, l’émigration déjà massive s’est accélérée. Les Bosniens ont compris que rien ne changerait. Aujourd’hui, ce sont les luttes environnementales qui offrent le plus d’espoir d’un changement ou en tous cas d’un contre-pouvoir efficace qui se bat contre les sociétés minières étrangères qui font affaire avec les pouvoirs locaux corrompus, extraient les ressources vendues à des prix ridicules et dévastent les forêts, les rivières et pour finir, la santé des Bosniens comme dans la ville de Vareš où la population est empoisonnée de façon significative au plomb. À Mostar, ce sont les éoliennes et les panneaux solaires qui dévastent les collines et les montagnes et sont installées illégalement. Dans un contexte où même des entreprises de l’Union Européenne participent à ce pillage, il est impossible d’envisager un quelconque changement soutenu de l’extérieur. Les Bosniens sont seuls.
PDF

29.04.2026 à 10:00

Entretien avec Gilles Robel, traducteur d’Arthur Conan Doyle

* Ce livre a également fait l'objet d'un compte rendu . Nonfiction : Dans votre travail de traduction des Aventures de Sherlock Holmes , comment avez-vous abordé la restitution du style d'Arthur Conan Doyle, notamment l’équilibre entre précision scientifique et fluidité narrative ? Gilles Robel : Doyle écrit dans une langue de facture classique, très élégante, d’une grande concision et avec une redoutable efficacité narrative. Elle se caractérise, comme souvent en anglais, par sa grande densité syntaxique, son caractère très visuel et une prédominance de termes concrets. S’ajoute à cela un ton et un registre très spécifique, celui du gentleman britannique courtois mais réservé, un respect des conventions, un sens particulier de l’ironie, un usage fréquent de l’understatement , des distinctions sociales très fines et des expressions idiomatiques abondantes. Pour toutes ces raisons, Doyle n’est pas facile à traduire en français. J’ai pris le parti de restituer le plus fidèlement possible la langue de l’époque en évitant les termes anachroniques, pour éviter de prêter à l’auteur des idées qui lui sont étrangères. Le choix, conscient ou non, de moderniser les textes se rencontre dans nombre de traductions, mais ces anachronismes dans les textes classiques me font l’effet de fenêtres en PVC sur un monument historique : elles le défigurent ! À titre d’exemple, dans une traduction parue en 2023, le titre « A Case of Identity » est traduit par « Énigme identitaire ». Or l’adjectif « identitaire » n’apparaît qu’en 1975 et possède des connotations sociales et politiques très éloignées des préoccupations de Doyle. À l’inverse, il existe des anglicismes qui étaient employés à l’époque et ne sont plus compris aujourd’hui : c’est notamment le cas des noms de voitures hippomobiles qui jouent un rôle important dans les intrigues. J’ai veillé à conserver ces termes (un hansom, un brougham, un dog-cart…) tout en les explicitant en note car chaque véhicule a sa spécificité qui était bien connue des lecteurs de l’époque. Se contenter d’écrire « fiacre » ou « calèche », comme on le voit trop souvent, c’est ôter au texte sa saveur et sa précision scientifique. Les nouvelles de Sherlock Holmes sont fortement ancrées dans le contexte culturel et social de l’Angleterre victorienne : quels choix avez-vous opérés pour rendre ces réalités accessibles au lecteur contemporain sans en atténuer l’étrangeté historique ? Cette traduction est également une édition critique. L’appareil critique est là pour donner au lecteur des clés de compréhension du contexte, qu’il s’agisse de l’introduction de près de 50 pages, des cinq index ou des notes de bas de page. Ces dernières ont l’avantage, par rapport aux notes de fin d’ouvrage, d’interrompre le moins possible le plaisir de la lecture. Il est possible de considérer les Aventures comme de simples divertissements, mais Doyle était passionné par le roman historique et je pense qu’il fait aussi un peu œuvre d’historien dans les récits holmésiens. On trouve ainsi de nombreuses références à la condition des femmes, au progrès technologique, à l’Empire britannique, à l’ordre social victorien, à la justice ou encore à l’expansion de la ville de Londres, qui sont toutes explicitées dans cette édition. L’étrangeté historique, ou la couleur locale, sont préservés dans les choix de traduction. J’ai tenu à conserver en anglais toutes les unités de mesure, mais aussi les noms de lieux et d’institutions, contrairement à d’autres traductions. Et j’ai attaché une importance particulière à la question de la valeur des choses, qui est omniprésente dans les récits. Tout en conservant les unités monétaires anglaises, dans leur diversité et leur complexité (de la guinée à la demi-couronne en passant par les shillings), j’ai indiqué en note les montants convertis dans des valeurs actuelles. Quand on sait que 50 guinées équivalaient à un an de revenu pour un ouvrier qualifié, ou à 4 000 euros actuels, on comprend mieux que le jeune ingénieur impécunieux qui est le héros du « Pouce de l’ingénieur » accepte le travail d’une nuit que lui propose un individu particulièrement louche. Pour le lecteur de l’époque, ces valeurs tombaient sous le sens ; aussi faut-il placer le lecteur actuel dans la même position. Aucune édition française ne le fait. La langue de Conan Doyle joue souvent sur des nuances d’observation et de déduction : quelles difficultés spécifiques avez-vous rencontrées dans la traduction des raisonnements de Holmes, et comment les avez-vous résolues ? Il y a des difficultés de plusieurs ordres. Certaines tiennent à la rapidité avec laquelle Doyle rédigea les nouvelles et à leur mode de parution simultanée dans des périodiques au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il en résulte un certain nombre de variantes, d’erreurs et d’incohérences qui n’ont jamais été corrigées par l’auteur. Il revient à l’éditeur scientifique et au traducteur de le faire, sans gommer ces incohérences mais en les signalant en note. A titre d’exemples, l’épouse de John Watson se trompe sur le prénom de son propre mari dans « L’Homme à la lèvre retroussée » ou la chronologie du récit est erronée dans « La Ligue des rouquins ». D’autres difficultés tiennent à l’emploi d’expressions figées qui sont parfois difficiles à rendre en français. Un bon exemple est l’expression « jumping a claim » que le héros de la nouvelle « L’Aristocrate célibataire » – noble désargenté qui épouse une jeune héritière américaine sans éducation – entend sa jeune épouse prononcer, sans en comprendre le sens. Elle fait référence à l’appropriation de concessions minières lors des ruées vers l’or aux États-Unis. Il fallait trouver une expression suffisamment argotique pour qu’un homme du rang de Lord St Simon n’en comprenne pas le sens, mais qu’elle soit assez transparente pour le lecteur. Je l’ai rendue par « souffler l’affaire. » Certains traducteurs l’ont traduite plus littéralement par « piquer une concession », mais alors on peine à croire que Lord St Simon ne parvienne à la comprendre, tandis qu’un autre traducteur (André Algarron alias Bernard Tourville chez Bouquins – Robert Laffont) s’abstient purement et simplement de la traduire, quitte à modifier le texte original pour dissimuler cette omission. Dans quelle mesure votre traduction s’inscrit-elle dans une tradition existante de traductions françaises de Sherlock Holmes, et avez-vous cherché à vous en démarquer sur certains points précis ? Ma traduction s’inscrit bien sûr dans la longue lignée de traductions antérieures. Mais elle s’en démarque aussi, parce que les normes de traduction évoluent, parce qu’il existe différentes écoles de traduction — notamment entre « sourciers » et « ciblistes » — et parce que les traducteurs ne posent pas nécessairement les mêmes grands principes de départ. Ajoutons à cela les aptitudes du traducteur et une part de subjectivité car s’il existe des techniques de traduction, celle-ci reste avant tout un art. On trouve des différences notables entre les traductions françaises, et il est frappant de constater que la traduction la plus répandue, celle de Tourville, est également la moins satisfaisante. Pour ne donner qu’un seul exemple de ces différences, Doyle donne vie à des personnages qui appartiennent à des milieux sociaux très divers, et les niveaux de langue ne sont pas toujours bien restitués en traduction. Ainsi, toujours dans « Le pouce de l’ingénieur », une Allemande essaie d’avertir le jeune ingénieur des dangers qui le menacent. Elle s’exprime dans un anglais balbutiant : « I would go » , said she, trying hard, as it seemed to me, to speak calmly. « I would go. I should not stay here. There is no good for you to do. » Ce passage est traduit chez Robert Laffont par : « À votre place, je m’en irais ! dit-elle en s’efforçant au calme. Je m’en irais ! Je ne resterais pas ici ! Il n’y a rien de bon à faire pour vous. » Et dans La Pléiade : « Si j’étais vous, je partirais », dit-elle en s’efforçant, me semblait-il, de parler calmement. « Je m’en irais. Je ne resterais pas ici. Vous n’avez rien de bon à faire ici. » Dans les deux cas, elle s’exprime dans un français impeccable, maîtrise la conjugaison du verbe aller au conditionnel, et les traducteurs ajoutent « à votre place » ou « si j’étais vous », et évitent les répétitions pour fluidifier le texte. Dans ma traduction, j’ai conservé des fautes de grammaire et une syntaxe allemande : « “Je partirais”, dit-elle, tout en paraissant faire de grands efforts pour garder son calme. “Moi, je partirais. Je resterais pas ici. Il n’y a rien de bon pour vous, de faire, ici." » Tout le défi est de réussir à traduire sans trahir.
PDF

29.04.2026 à 10:00

Traduire Sherlock Holmes en 2026

* Ce livre a également fait l'objet d'un entretien avec Gilles Robel. « Élémentaire, mon cher Watson. » Tout le monde connaît cette réplique, devenue le symbole absolu de l’acuité intellectuelle de Sherlock Holmes. Et pourtant, Arthur Conan Doyle ne l’a jamais écrite. Pas sous cette forme, du moins. La formule, telle qu’elle est passée dans la légende, n’apparaît nulle part dans l’œuvre originale — ni dans les nouvelles, ni dans les romans. Voilà qui pose d’emblée une question que cette nouvelle édition des Aventures de Sherlock Holmes invite à prendre au sérieux : celle, toujours délicate, de la traduction des textes et de leur mise en contexte. Entre ce que Conan Doyle a réellement écrit, ce que les traducteurs successifs en ont fait, et ce que la mémoire collective a retenu, l’écart peut être considérable. Ce recueil, qui rassemble douze nouvelles initialement publiées entre 1891 et 1892 dans The Strand Magazine , constitue un moment décisif dans la constitution du canon du récit policier et dans l’émergence de la figure moderne du détective. L’intérêt principal de cette nouvelle édition réside dans la qualité de son établissement textuel et dans la richesse de ses annotations. Le travail philologique vise à restituer les spécificités linguistiques et stylistiques du texte original, tout en contextualisant les références culturelles, scientifiques et sociales propres à l’Angleterre victorienne. Ce double mouvement — restitution et contextualisation — permet de dépasser une lecture simplement narrative ou patrimoniale pour inscrire l’œuvre dans une histoire des savoirs et des pratiques discursives du XIXᵉ siècle. Entre rationalité et sensibilité Sur le plan littéraire, les nouvelles réunies dans ce volume participent à la formalisation d’un modèle narratif fondé sur la rationalité déductive. Le personnage de Sherlock Holmes y apparaît comme une figure paradigmatique de l’intellect analytique : son raisonnement, souvent présenté comme quasi expérimental, repose sur l’observation minutieuse de détails apparemment insignifiants, transformés en indices pertinents par une logique rigoureuse. En ce sens, ces récits témoignent de l’influence des discours scientifiques contemporains, notamment par la valorisation de l’empirisme et de la méthode. Mais Gilles Robel, dans son introduction générale, rappelle avec justesse que cette rationalité ne saurait épuiser la richesse du personnage : il évoque une « tension entre rationalité et sensibilité », propre à l’esprit victorien, qui affleure tout au long de l’œuvre et confère à Holmes une profondeur souvent sous-estimée. Toutefois, réduire ces textes à une simple démonstration de logique serait insuffisant. La nouvelle édition met en évidence la dimension socio-culturelle des intrigues, qui offrent un tableau contrasté de la société victorienne. Les nouvelles explorent une grande diversité de milieux — de l’aristocratie aux classes populaires — et abordent des problématiques telles que la respectabilité sociale, les rapports de genre ou encore les tensions entre sphère privée et espace public. Londres, en tant qu’espace narratif, y est construite comme un lieu de circulation et de dissimulation, propice à l’émergence de l’énigme. Gilles Robel souligne d’ailleurs que la fin de l’ère victorienne se caractérise par un « grand optimisme scientifique » paradoxalement traversé par un « engouement pour l’occulte et le fantastique », ambivalence que l’on retrouve dans la texture même de ces intrigues où la solution rationnelle surgit souvent d’un milieu empreint d’étrangeté et de mystère. Par ailleurs, la relation entre Holmes et le docteur Watson mérite une attention particulière. En tant que narrateur, Watson joue un rôle essentiel dans la médiation du récit : il rend accessible au lecteur un raisonnement qui, sans lui, resterait opaque. Cette configuration narrative participe à la dynamique herméneutique des nouvelles, fondée sur un décalage entre perception et compréhension, ignorance et révélation. C’est précisément dans cette dualité que réside l’une des clés du personnage, que le traducteur identifie avec finesse : il note que Watson associe Holmes à un « chien de chasse », image aristocratique qui contraste avec la face bohème du détective — « morphinomane, taciturne, rebelle et sceptique », figure de « l’artiste ou du poète maudit ». Cette double nature, loin d’être une incohérence, fonde la singularité du personnage. Entre codification et expérimentation Enfin, cette édition invite à reconsidérer la portée historique du recueil. Si les aventures de Sherlock Holmes ont largement contribué à codifier le genre policier — notamment par la mise en place d’une structure reposant sur l’énigme et sa résolution — elles témoignent également d’une certaine plasticité formelle. Les variations de ton, de structure et de focalisation révèlent une œuvre en tension entre codification et expérimentation. Gilles Robel, s’appuyant sur les travaux du critique Pierre Nordon, propose une lecture éclairante de ce dualisme constitutif : cohabitent en Holmes « deux manières d’être et deux modes de connaissance, le premier sensible, le second intellectuel », un « besoin d’agir et un besoin de rêver », ce qui constitue, selon Nordon, la clé de son « héroïsme ». Le traducteur va plus loin encore en convoquant le concept d’« antisyzygie calédonienne » — forgé par le critique Gregory C. Smith —, qui désigne une « tension intérieure, une union des contraires entre rationalité et irrationnalité, lumières et ténèbres, morale et violence », trait distinctif de la culture écossaise dont Conan Doyle était issu. Cette perspective culturelle donne aux nouvelles une résonance qui dépasse largement le seul cadre du roman policier. En définitive, cette publication ne se limite pas à une réédition savante : elle constitue une contribution significative aux études holmésiennes et, plus largement, à l’histoire de la littérature populaire et de ses formes. Elle offre aux lecteurs et aux chercheurs les outils nécessaires pour appréhender ces textes dans toute leur complexité, confirmant ainsi la place centrale de Conan Doyle dans l’institution littéraire moderne. Pour aller plus loin dans la compréhension de ce travail d’édition et de traduction, on peut lire l’entretien accordé par Gilles Robel. Le traducteur y revient avec précision et franchise sur les choix qui ont guidé son travail : la restitution du style de Conan Doyle, l’ancrage victorien des textes, les obstacles posés par certaines expressions idiomatiques, et la manière dont sa traduction s’inscrit — tout en s’en démarquant — dans la longue tradition française des traductions holmésiennes. Cet entretien éclaire de façon concrète ce que signifie traduire une œuvre littéraire ancienne : non pas simplement transposer des mots d’une langue à l’autre, mais restituer une époque, un ton, une sensibilité — sans trahir ni l’auteur ni le lecteur. Un témoignage précieux sur un art aussi exigeant que discret.
PDF

28.04.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail (9) : Apprendre et enseigner à Saint-Nazaire

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Thierry, professeur des écoles, Amaury, professeur d’histoire-géo au Lycée A. Briand, Mickaël, enseignants au Lycée Expérimental. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « C’est tout un travail d’aller vers les familles, et c’est très difficile » (Thierry, directeur d’école dans un Réseau d’Éducation Prioritaire) Quand je suis arrivé, on était une école de quartier, les enseignants connaissaient les familles. Certaines étaient installées depuis longtemps. Nous avions même des enfants de ceux qui avaient été scolarisés à Léon Blum. Depuis, il y a eu une accélération de la rotation dans les logements. Dès qu’il y a une meilleure aisance financière, les foyers font construire à Donges ou à Montoir. Au fil des années, nous perdons ceux qui ont les moyens de concrétiser leurs projets. Les familles qui demeurent en pavillon, quant à elles, scolarisent rarement leurs enfants dans le public. Ce turn-over a changé la vie de l’école et les rapports de l’école avec le quartier. Avec les parents, je trouve qu’on est beaucoup moins reconnus. Il faut avoir bien en tête que, pour nous, c’est tout un travail d’aller vers les familles. Et que c’est très difficile. […] Il y a une méfiance, une crainte de la part des familles, peut-être aussi une mauvaise expérience de leur propre scolarité. Résoudre cette difficulté est vraiment un travail à long terme. Il ne suffit pas d’aller aborder les gens. C’est au fur et à mesure de la scolarisation de l’enfant, ou des enfants, que les craintes s’estompent et que des parents viennent. Mais la moitié des élèves nous quittent avant que cette confiance ne soit établie. De ce que j’ai pu constater, cette difficulté n’est pas spécifique aux familles des enfants non-francophones ou immigrés. Il s’agit plutôt d’une distance entre la culture ouvrière d’aujourd’hui et celle de l’école. La culture ouvrière a beaucoup évolué. Il y a quelques années, ou quelques décennies, il y avait un investissement dans l’école, un espoir, une reconnaissance de son rôle et donc de notre travail. C’est peut-être l’espoir social qui s’est perdu. C’est probablement lié aussi aux types d’emplois offerts à ces populations sur le bassin de Saint-Nazaire. Les gens n’habitent pas à la Trébale par choix, mais parce que les loyers y sont les plus bas. Sur la partie Bouletterie-Chesnaie, il y a eu une transformation énorme, avec la destruction de quelques tours et la réorganisation des rues. La politique publique a été d’y implanter des constructions privatives pour ne pas avoir que des HLM. Il se trouve que les logements du quartier de la Trébale, autour de mon école, sont parmi les plus anciens. Ils n’ont pas encore été rénovés. Ce sont donc les moins chers. Par ricochet, les plus démunis viennent ici. Certains arrivent pour un projet de travail. D’autres sont accueillis dans des appartements qui appartiennent à des associations. Ils peuvent avoir le sentiment de ne pas être installés. Les gens sont en situation instable, transitoire, peut-être avec des passés difficiles, des relations compliquées avec l’école. C’est ce que je ressens. Heureusement, mon école n’est pas isolée. Elle appartient à un réseau auquel je consacre beaucoup de temps, même si cette partie de mon travail est un peu invisible. Je vais surtout y chercher de l’aide pour les élèves auprès des maisons de quartier – qui sont assez vivantes – de l’AFEV, ou du projet de réussite éducative mis en place par la mairie […] C’est comme cela que la maison de quartier vient maintenant tous les jeudis matin devant l’école pour animer la « pause-café des parents ». Nous ne sommes pas encore parvenus à ce que les parents viennent y chercher des informations sur et autour de l’école, mais ce rendez-vous marche bien. Des mamans s’y retrouvent et discutent, ce qui est déjà une très bonne chose. De notre côté, nous essayons de faire entrer les familles dans l’école autour de quelques événements comme la fête de l’école, ou des activités comme la chorale. Cette dernière fait partie de l’enseignement et des programmes de l’école […] La chorale est portée par la structure de l’Amicale Laïque qui existe depuis longtemps et a beaucoup fait pour le quartier. Si, aujourd’hui, il y a des clubs de basket, de ping-pong, d’échecs c’est parce qu’elle les a créés il y a une trentaine d’années. C’est cela aussi, l’héritage d’un engagement de la culture ouvrière dans l’école. Les habitants de Saint-Nazaire étaient liés par un sentiment d’appartenance à cette culture commune. Les Amicales Laïques en étaient l’expression. Aujourd’hui, j’observe que ce sentiment est en perte de vitesse, comme les relations entre voisins, dans la population que je fréquente : les familles avec des enfants de 6 à 12 ans. Il me semble aussi que leurs emplois ont changé. Les gens travaillent sur des sites multiples et n’ont donc plus un lieu pour construire et entretenir cette culture commune comme cela a pu être le cas aux chantiers navals. […] Pour la fête annuelle de l’école, nous ne savons jamais si nous aurons de l’aide. Bien qu’au final nous parvenions toujours à en rattraper quelques-uns pour que la fête ait lieu. Et elle est très fréquentée. En revanche, quand nous avons fait des ventes de gâteaux, il y a eu une vraie participation pour cuisiner, apporter des pâtisseries ; et quelques mamans ont tenu le stand. Ce sont des choses comme cela qui permettent d’avoir un lien régulier entre les familles et les enseignants.   Quand les lycéens découvrent leur ville (Amaury, professeur d’Histoire et Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire) J’enseigne l’Histoire et la Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire. Depuis les salles de classe orientées au sud, j’aperçois les portiques des Chantiers de l’Atlantique. Contrairement à beaucoup d’endroits en France où les gens s’imaginent que toutes les usines ont été délocalisées en Chine, ici, les élèves voient l’industrie. […] Lorsque j’aborde les questions au programme d’histoire et géo, comme l’urbanisme, l’industrialisation ou la Seconde Guerre mondiale, le cas de Saint-Nazaire s’impose comme une évidence. Les élèves comprennent ce que le mot industrialisation veut dire, ils ont la possibilité de voir l’ancienne base sous-marine, les traces de la guerre et du passé. Or, la seule chose que, bien souvent, ils connaissent de Saint-Nazaire c’est le lycée et ses alentours, le Super-U voisin où ils vont acheter leur Coca, et le trajet qui va de chez eux à la Cité scolaire. En fait, certains n’ont strictement aucune perception de la ville, de l’espace, de l’estuaire. Ils visualisent leur ligne de bus et ont une représentation des endroits qu’elle traverse, et c’est à peu près tout. Donc, à chaque rentrée, dans le cadre des « groupes de spécialités », nous organisons avec des collègues une sortie « découverte de la ville ». […]   La question est de comprendre comment est pensée une ville, comment a été conçu son aménagement, comment on projette ses aménagements futurs. L’an dernier, la sortie nous a conduits de la base sous-marine et du quartier de l’ancienne gare transformée en théâtre jusqu’au front de mer et au Jardin des plantes en passant par le Petit-Maroc où se situait le bourg primitif. Ils ont pu voir le monument dédié au commerce triangulaire, la stèle commémorative de l’attaque du commando de 1942, le monument dédié au débarquement des troupes américaines en 1917, la statue du « Soldat de l’an 2 ». Ils ont distingué les lieux épargnés par la guerre, les lieux reconstruits, et commencé à poser les jalons historiques qui les relient. Ils se rendent compte que l’absence de patrimoine historique ancien, puisqu’il n’y a pas de quartier médiéval et très peu de monuments antérieurs à 1835, raconte quelque chose. Saint-Nazaire est une ville du XIX e siècle, édifiée de toutes pièces autour des bassins du port voulu par Napoléon Ier, puis autour de la construction navale implantée à Saint-Nazaire, sous le Second Empire, par les frères Pereire, banquiers industriels qui sont par ailleurs au programme d’histoire de la classe de première. On peut donc voir concrètement, sur place, les traces de l’époque où Saint-Nazaire était la tête de ligne des traversées vers l’Amérique du sud, et les prolongements de l’industrialisation du XIX e siècle. Puis la ville a été détruite par la guerre et reconstruite. Il ne reste rien du « Petit Maroc ». Même si cette reconstruction a été quelque peu bâclée parce qu’il fallait faire vite avec peu d’argent, elle a été pensée. Saint-Nazaire n’est pas plus laide que les banlieues des grandes villes ou que les quartiers où l’on bâtit des immeubles n’importe comment. J’ai déjà vu des villes comparables, en particulier le Havre dont le centre, reconstruit par Auguste Perret, a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Les amis qui viennent me voir ici, me disent « Ah oui, ça fait penser au Havre ». L’image de Saint-Nazaire est celle d’une ville reconstruite et d’une ville ouvrière qui peut aussi avoir un certain cachet. Ses environs immédiats, la côte et les marais de la Grande Brière, permettent par ailleurs de croiser la géographie et les sciences de la vie et de la Terre pour aborder les questions environnementales. […] Au-delà de ce périmètre proche, le contraste entre Saint-Nazaire et Guérande-La Baule est très marqué. Il y a, chez certains Guérandais, le sentiment que leur ville est la cité historique tandis que Saint-Nazaire n’est qu’une pièce rapportée un peu tardivement, capable de ces mouvements sociaux qui ont agité la population ouvrière depuis la fin du XIX e siècle jusqu’à la fin du XX e siècle et au-delà. Au niveau scolaire, ce contraste se traduit par le fait que le lycée Aristide Briand compte 12 classes de première technologique pour 10 classes de première générale tandis que le lycée de la Baule ne comporte que 2 classes de technologie STMG et que le lycée de Guérande ne propose qu’un enseignement dit « général ». Cette répartition est sans doute la traduction d’une volonté de répondre aux besoins locaux et de rester en adéquation avec les profils de la population. Je pense qu’elle est surtout cause d’appauvrissement. […] J’ai le sentiment qu’ici, nous devons nous contenter d’un enseignement de base qui a certes ses qualités mais qui enferme notre lycée dans une orientation technologique conforme à l’image d’une ville marquée par l’industrie et la condition ouvrière. Une autre ambition serait pourtant possible mais, dans l’esprit des décideurs de l’Éducation Nationale, est-ce que Saint-Nazaire en vaut vraiment la peine ?   À Saint-Nazaire, un lycée qui ne ressemble pas à un lycée (Mickael, ME (Membre de l’Équipe éducative) au Lycée Expérimental de Saint-Nazaire) […] Rien, au Lycée Expérimental n’évoque le lycée traditionnel, à commencer par les bâtiments. Quand on arrive par le Boulevard qui conduit au port tout proche, on tombe sur une des rares façades de la ville qui ont été épargnées par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de l’ancien Hôtel Transatlantique qui, avec le Grand café situé à cent mètres d’ici, est un bâtiment typique du Saint-Nazaire du XIX e siècle. Ici se croisaient autrefois les voyageurs qui s’apprêtaient à effectuer la traversée vers les Amériques. C’était un lieu de passage. Depuis maintenant 30 ans, c’est le Lycée Expérimental.[…] Dans ce lycée où les élèves sont invités à s’approprier les lieux, les cours ne sont pas vraiment des cours. J’anime la plupart du temps mes activités pédagogiques en compagnie d’un enseignant d’une autre discipline suivant les sujets que nous abordons. Cette approche pluridisciplinaire est le propre d’« ateliers » qui rassemblent un même groupe d’élèves, chaque matin, autour d’un même sujet pendant deux semaines. C’est ainsi qu’au mois de septembre, il y a quelques années, j’ai participé à un atelier d’intégration qui s’est expatrié dans les Pyrénées. […] Il y avait là, loin de nos bases nazairiennes, un condensé des démarches propres au Lycée Expérimental. L’idée était qu’entrer dans ce lycée c’est accepter de s’embarquer ensemble dans une aventure de formation multidimensionnelle à l’intérieur d’un établissement scolaire qui est bien plus qu’un lieu de passage temporaire et anonyme puisqu’il est, en quelque sorte, un lieu de vie non hiérarchisé même si rien ne permet de confondre élèves et enseignants. […] Pour s’engager dans une démarche de formation, les élèves – qui sont souvent, mais pas uniquement, des élèves décrocheurs arrivant de tous les horizons du territoire national – disposent ainsi de trois entrées : des activités pédagogiques abordées de manière décloisonnée dans les ateliers du matin, et de manière plus académique dans les cours disciplinaires de l’après-midi ; une entrée « politique » : discuter des orientations du lycée et de son fonctionnement démocratique, explorer les envies de découvertes, les possibles sujets d’étude et leur rapport avec les contraintes du savoir, élaborer des propositions ; une entrée pragmatique : faire fonctionner, par roulement, le secrétariat, la cantine, la cafétéria, aménager les lieux, les entretenir. Le pari est qu’en impliquant les élèves à tous les niveaux du fonctionnement, ils se saisissent du pouvoir qu’ils peuvent assumer pour investir l’espace, oser des itinéraires d’apprentissage, expérimenter l’idée qu’apprendre, c’est habiter un sujet, au sein d’un collectif solidaire. […] En cas de difficulté d’apprentissage scolaire, la sanction est la confrontation avec ses propres lacunes. Ça peut être très violent. La fuite et le déni sont faciles. La réponse de la communauté éducative est alors l’attention portée à l’autre, le respect des rythmes de chacun. […]. Au final, le devenir des élèves du Lycée Expérimental est très contrasté. Nous ne « raccrochons » pas tous les décrocheurs mais beaucoup ont fait carrière dans le milieu artistique, d’autres sont devenus enseignants, proviseurs, médecins, chercheurs… d’autres, enfin, ont puisé leur force dans ce champ des possibles qu’autorise le fonctionnement du Lycée Expérimental… Le lycée lui-même est confronté régulièrement à sa propre histoire. […] D’abord installée dans les locaux désaffectés de l’ancienne cure d’Herbins, aux portes de la ville, l’équipe pionnière a officiellement accueilli ses élèves dans une colonie de vacances, au bord de la plage de Bonne-Anse, un ancien mouillage provisoire pour les navires en attente… Puis le lycée a déménagé dans une tour promise à la démolition avant d’intégrer l’ancien Hôtel Transatlantique à proximité du port. […] À l’époque où le lycée a intégré les bâtiments actuels, le quartier était une zone où les gens ne venaient pas. Et voilà que la ville a décidé de se tourner à nouveau vers la Loire et vers le large. La promenade du front de mer, réaménagée, attire la foule du week-end. Même les ruines délabrées de l’ancienne gare, à quelques centaines de mètres, sont devenues un élément du nouveau Théâtre de la ville à côté de la Maison des associations fraîchement reconstruite et de nouvelles salles de cinémas. Les friches portuaires près desquelles nous avions trouvé refuge se sont métamorphosées en lieux culturels et conviviaux. Je sens aujourd’hui le lycée intégré à ce tissu-là. Dans le cadre des multiples activités et projets du Lycée Expérimental, il est facile d’aller voir une expo au Grand Café, de rencontrer des artistes ou des techniciens, de nouer des partenariats, de participer à la programmation des films au cinéma Jacques Tati. Après des années de tâtonnements, le Lycée s’est ouvert sur la vie culturelle de la ville. Un symbole visible est le mot « RÊVÉ » en fer forgé qu’Ignasi Aballí, artiste espagnol en résidence à Saint-Nazaire, a choisi de fixer sur la façade du lycée comme il a apposé d’autres mots sur vingt-quatre autres bâtiments de la ville. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Thierry , Amaury et Mickaël est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . 40 ans d’écoles publiques à Saint-Nazaire  https://40-ans-d-ecoles-publiques.eu.racontr.com/index.html Le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire  https://lycee-experimental.org/
PDF

26.04.2026 à 10:00

« L’Avare » : une comédie musicale

À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Il vecchio avaro de Francesco Gasparini renaît dans une forme aussi rare que séduisante, portée par Vincent Dumestre et son Poème Harmonique. Cette recréation, issue d’un patient travail de restitution, ne se contente pas d’exhumer une curiosité : elle redonne chair à une tradition oubliée, celle d’un théâtre où la musique prolonge et transforme le geste moliéresque. Car c’est bien à Molière que l’on revient ici, mais par un détour inattendu : celui de l’Italie baroque. Adapté, transposé, métamorphosé, L’Avare devient Il vecchio avaro , une comédie musicale où les affects passent autant par les voix que par les mots. Loin d’un simple pastiche, l’œuvre de Francesco Gasparini déploie une véritable dramaturgie, faite d’airs vifs, de récitatifs nerveux et d’ensembles pleins de verve. Sous la direction souple et toujours inspirée de Vincent Dumestre, la partition trouve un équilibre idéal entre raffinement et théâtralité. Les musiciens, placés au plus près de la scène, participent pleinement à l’action : le continuo respire avec les chanteurs, les couleurs instrumentales soulignent les situations, et l’ensemble dégage une énergie communicative. Le chef enrichit la partition de plusieurs ajouts judicieux, notamment en intégrant des chansons populaires du XVIIIᵉ siècle dont les textes ont été adaptés à l’action. Quelques clins d’œil viennent également ponctuer la soirée : une citation amusée de la marche turque du Bourgeois gentilhomme , ou encore le célèbre « Agitata da due venti » tiré de la Griselda d’Antonio Vivaldi, détourné avec humour pour illustrer les tourments intérieurs de Pancrazio. Rien de figé ici : tout circule, tout vit. La mise en scène de Théophile Gasselin accompagne ce mouvement avec intelligence et légèreté. Elle évite toute surcharge décorative pour privilégier le jeu, la lisibilité des relations et une forme de stylisation élégante. Le comique naît des corps, des rythmes, des regards — dans une proximité assumée avec la tradition de la commedia dell’arte, sans jamais tomber dans la caricature. La distribution, homogène et engagée, contribue largement à la réussite de l’ensemble. Victor Sicard campe un avare à la fois autoritaire et fébrile, dont la dureté laisse affleurer une inquiétude presque touchante. À ses côtés, Eva Zaïcik séduit par la beauté de son timbre, la facilité de son émission et une virtuosité toujours expressive. Serge Goubioud campe une Scarabea savoureuse, alternant avec finesse entre comique et émotion. Enfin, Stefano Amori apporte une touche de vivacité bienvenue dans le rôle du valet. Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence d’ensemble : loin d’un objet musicologique figé, ce spectacle trouve une véritable évidence scénique. Le rire y est franc, souvent irrésistible, mais jamais gratuit. Il s’enrichit d’une palette d’émotions plus nuancée, où perce parfois une forme de mélancolie — comme si la musique révélait, sous la satire, la fragilité des êtres. Déjà saluée lors de sa création à Caen, cette production trouve à l’Athénée un écrin idéal. Dans ce théâtre à taille humaine, la proximité avec les interprètes renforce encore l’impact de cette proposition singulière, à la croisée de l’opéra et du théâtre.   L’Avare :  Francesco Gasparini, Antonio Salvi, Théophile Gasselin, Vincent Dumestre.  Du 9 au 18 avril 2026
PDF

24.04.2026 à 17:00

Louise Glück : la poésie après la rupture

Avec Vita Nova (1999), publié chez Gallimard et traduit par Marie Olivier, Louise Glück (1943-2023) propose une exploration des transformations de la vie intérieure qu’induit une séparation : une reconfiguration du rapport à soi, au passé, au désir. Le recueil se situe, parmi les textes déjà traduits, entre Meadowlands (1996), centré sur la crise conjugale, et Averno (2006), où la réflexion s’élargit à une interrogation plus métaphysique sur le passage et la mort. Il est construit comme une suite de poèmes qui se répondent, autour d'une même thématique. L’écriture s’y caractérise par une grande retenue, une certaine abstraction, une fragmentation, ainsi qu’une voix volontairement distante, qui peuvent dérouter au premier abord, mais installent cette beauté austère et cette intensité propres à l’œuvre de Glück, et immédiatement reconnaissables. La séparation et les métamorphoses de la vie intérieure Le point de départ que constitue la séparation amoureuse ne retient l’attention que pour la transformation qu’elle induit dans la perception de soi et du monde : celle d’une vie qui continue, sans doute plus sombre, mais aussi plus consciente d’elle-même et plus attentive au réel. À partir de cette séparation, le recueil organise une reprise du passé, où les événements d’une vie entière, rêves compris, ainsi que les sentiments qui leur étaient associés, sont retravaillés par la mémoire. Dans ce mouvement, certains sentiments — la gratitude, l’espoir, etc. — sont réexaminés, déplacés, réinterprétés, parfois de manière contradictoire selon les moments de remémoration. Chez Glück, les affects ne sont jamais des états stables : ce sont des réalités mobiles, prises dans le temps. Le monde sensible, les mythes, la trace Le monde conserve sa présence sensible : il reste lié aux saisons (le printemps, qui succède à l'hiver), aux sons, aux gestes, à une continuité du vivant. Mais cette présence est traversée par une autre lecture, celle de la perte. Ces deux dimensions coexistent ici. Comme bien souvent chez Glück, des figures mythologiques viennent relancer le propos. Didon et Énée, Orphée et Eurydice constituent autant de schémas d’expérience permettant d’appréhender les effets de la séparation : la perte irréversible, la transformation sans retour, la persistance des traces dans le temps de la conscience. Vita Nova met ainsi en scène la transformation continue des expériences issues de la séparation initiale. Rien n’y reste identique à soi-même : les sentiments se déplacent, les perceptions se recomposent, le passé se reconfigure dans le présent. La poésie ne restitue pas l’expérience : elle en propose une forme intelligible et partageable, en maintenant ensemble ses dimensions hétérogènes — la douceur du monde, la persistance des traces et la douleur de la perte, qui disent la complexité irréductible de l'existence.
PDF

24.04.2026 à 09:00

« J’en peux plus de ce con, virez-le moi ! »

Mercredi 13 avril, Olivier Nora, président-directeur général des Éditions Grasset depuis 26 ans, a été convoqué par Arnaud Lagardère au siège de Louis Hachette Group parce qu’il avait non seulement refusé de publier de façon précipitée, au mois de juin, le livre de Boualem Sansal, dont la venue dans la Maison, était un fait accompli, mais plus encore à cause de son refus d’accueillir Rome, le roman de Nicolas Diat, qui a édité la biographie de Jordan Bardella. Olivier Nora a demandé à Arnaud Lagardère si cette convocation signifiait son licenciement. C’était bien le cas ; il était sur le champ remplacé par Jean-Christophe Thierry, directeur général délégué d’Hachette Livres. Le 14 avril, je me trouvais aux côtés d’Olivier Nora, avec lequel j’ai travaillé en parfaite harmonie et liberté pendant une année et demi, pour présenter mon livre, dont la parution est prévue le 26 août. J’avais senti l’atmosphère bizarrement solennelle, la voix de Nora feutrée, mais calme. En quittant le lieu de cette prestation rituelle, d’un petit quart d’heure, j’appris, dans un taxi, que mon éditeur ne l’était plus, selon les ordres de Vincent Bolloré, propriétaire de Grasset. Ainsi, qu’il l’a écrit dans son hebdomadaire Le JDD , Vincent Bolloré est « chez lui ». J’étais bouleversée et désorientée. Mais bientôt j’appris que je n’étais pas seule, et que 200 auteurs de la maison signaient un manifeste pour s’indigner de l’éviction brutale de leur éditeur et signifier qu’ils ne publieraient plus chez Grasset. Un quart de siècle auparavant, lorsqu’il avait pris la direction des Éditions Grasset, on avait assuré à Olivier Nora qu’il aurait toute liberté de publier. Ce ne fut pas le cas. On sait que les despotes utilisent la manière forte pour mettre au pas les artistes et les intellectuels. Le 15 février 1961, trois agents du KGB sonnèrent à la porte du grand écrivain Vassili Grossman. Ils dirent à son épouse, terrorisée, qu’ils étaient venus, selon leurs propres termes, « arrêter le manuscrit » de Vie et Destin.  Grossman, cardiaque, fit un malaise. On lui administra des médicaments. Puis, les agents du KGB lui dirent de passer son pardessus et de les suivre. Livide, Grossman pensa qu’on l’emmenait à la Loubianka. Mais non, le rassura-t-on, on ne le tuerait pas. Dans une heure et demi, lorsqu’on aurait saisi chez les secrétaires tous les états du manuscrit et les rubans encreurs des machines à écrire, on le ramènerait chez lui. Il rentra et téléphona d’une voix à peine audible au poète Semion Lipkine, son ami de toujours, et prononça ces paroles : « J’ai été étranglé sous une porte cochère. » De fait, l’URSS avait si peur des écrivains, que Iouri Andropov, président du KGB, qui reçut finalement Vassili Grossman, lui affirma que son roman était « une bombe atomique contre l’URSS ». Nous n’en sommes pas encore là, mais où allons-nous ? Il n’est plus nécessaire d’utiliser des gros bras pour neutraliser un grand éditeur. On le convoque, et on le fout dehors. Reste la coquille vide, les murs des Éditions Grasset. Mais qu’est-ce que le corps sans l’âme ? Sans Nora et ses auteurs ? Vincent Bolloré a tenu à expliquer dans les pages du Journal du Dimanche , également sa propriété, qu’il était tout à fait fondé à remercier Olivier Nora parce que chez Grasset, il est chez lui. Plus consternante, sur la même page, la philippique de Pascal Meynadier , qui qualifie Olivier Nora et ses auteurs de « clique ».  On peut encore lire les mots : « affidés », « droite cocaïne », « homme de réseau par naissance », l’utilisation du mot yiddish Mensch, pour faire comprendre au lecteur que Nora est né au sein d’une famille juive. On croirait lire Gringoire ou Je suis partout. L’attaque ad hominem est accompagnée de nombreuses photos, désignant les coupables. Nous ne sommes plus qu’à quelques coudées de l’Exposition du Palais Berlitz, en 1941. Le pouvoir d’Olivier Nora était une illusion. Les rapports de pouvoir dont le but est de contrôler les éditeurs, leurs livres et leurs lecteurs est devenu une réalité. Les groupes éditoriaux puissants sont prêts à dénaturer les fonctions éditoriales et méprisent aussi les écrivains. Les maisons d’édition se voient ainsi privées de leur vocation initiale.
PDF

22.04.2026 à 12:00

Le Komintern et le monde ouvrier français

La Confédération générale du travail unitaire (CGTU) naît en 1922, sous le contrôle du Parti communiste français. Comprendre cette organisation, c’est plonger dans les enjeux syndicaux, mais aussi politiques, du monde ouvrier français de l’entre-deux-guerres. L’historien Sylvain Boulouque, spécialiste reconnu du mouvement ouvrier français et de l’anarchisme, y a consacré des décennies de travail et sa thèse, qui vient d’être publiée aux éditions du Cerf :  Communisme et syndicalisme dans la France de l'entre-deux-guerres . Il revient avec nous sur cette centrale syndicale pris dans les imbroglios politiques français, mais aussi dans les relations entre le PCF et Moscou.   Nonfiction.fr : Auteur de nombreux ouvrages, vous avez récemment soutenu votre thèse, dont est tiré cette nouvelle parution. Quel a été le cheminement de ce travail qui s’étend de 1999 à 2025 ? Sylvain Boulouque : J’ai entamé ce travail en 1999 par un Diplôme d’études approfondies en histoire à l’Université de Reims. Depuis 1991, les archives étaient ouvertes en Russie et de nombreux fonds n’avaient pas été exploités. Compte tenu de l’évolution politique de la Russie, elles sont aujourd’hui de nouveau inaccessibles. J’ai effectué mes dépouillements entre 1999 et 2005 principalement. J’aurais dû me lancer dans la rédaction juste après, mais j’ai pris des chemins de traverse. Sans abandonner l’idée de terminer ce travail, j’ai répondu à de nombreuses sollicitations. J’ai rédigé plusieurs articles qui abordaient certains aspects de ma recherche et me suis occupé du secrétariat de rédaction de la revue Communisme , aujourd’hui disparue. En marge de cette recherche sur syndicalisme et communisme, j’avais aussi dépouillé de nombreux autres fonds dans les archives à Moscou et j’ai eu la chance de pouvoir proposer des livres sur des sujets connexes. J’ai ainsi rédigé une biographie de Maurice Tréand 1 , le cadre du PCF qui s’occupait de la gestion des militants au Parti et qui a tenté en 1940 de faire reparaître L’Humanité , retracer son itinéraire ne s’arrêtant pas à ces deux dimensions. J’ai également pu publier un ouvrage sur Les Listes noires du PCF 2 , à partir de mes recherches à Moscou et des documents internes au PCF. Parallèlement, j’ai continué à travailler sur mon premier sujet de recherche, l’histoire de l’anarchisme, et ai aussi fait paraître quelques ouvrages sur le sujet, comme Le Peuple du drapeau noir. Une histoire des anarchistes . Par ailleurs, à partir de 2016, j’ai souvent été sollicité par les médias et les chaînes d’information continue à propos de la violence politique dans la France contemporaine. Ces exercices étaient tous passionnants, mais relativement chronophages et, en même temps, j’enseignais. Compte tenu de ces multiples occupations, la thèse a pris beaucoup de retard jusqu’au jour où après un colloque organisé autour de la figure de Jan Valtin, un marin du Komintern qui a rédigé des mémoires Sans patrie ni frontière , je me suis rendu compte que j’avais eu la chance de dépouiller des archives en grande partie inédites et que le fruit de ce travail de recherche n’avait pas abouti. Pour paraphraser, une phrase célèbre : « il faut bien savoir terminer… », je me suis remis à l’ouvrage et ai fini par rédiger cette thèse sur la Confédération générale du travail unitaire. Sans regretter mon parcours, qui m’a permis d’enrichir le travail par des lectures et des réflexions multiples que je n’aurai peut-être pas faites il y a quelques années auparavant, je pense que j’aurai pu achever ce travail plus tôt. Ainsi vont les choses. J’ai finalement soutenu et j’ai eu la chance de pouvoir publier la thèse sous une forme réduite de plus de moitié immédiatement après. La quantité d’archives nationales, départementales, syndicales et politiques dépouillées est impressionnante. Comme votre travail s’étend sur plus de deux décennies, auriez-vous un fond que vous aimeriez mettre en avant ? Toutes les archives sont importantes, car elles permettent de jeter des éclairages différents sur l’ensemble des aspects de l’histoire. Ainsi, une archive qui peut sembler locale et secondaire, comme un cahier de bourse du travail, un compte rendu d’assemblée générale, un tract ou un rapport de police, a une importance, car elle permet de déplacer la focale d’analyse, d’éclairer un aspect secondaire ou de donner des indices qui peuvent rendre intelligibles d’autres phénomènes. Cependant, les archives dites de Moscou demeurent centrales, car elles sont en quelque sorte le cœur du réacteur et contiennent la majeure partie des documents concernant le communisme au moins jusqu’en 1945. Pour ce qui concerne mon sujet, il s’agit des archives conservées au Centre d’histoire sociale et politique de la Fédération. J’ai travaillé pendant plus de deux ans dans ces archives, que l’on appelle de façon schématique les archives du Komintern. Depuis 1919, l’Internationale communiste et l’ensemble des organisations qui en dépendaient – l’Internationale syndicale rouge pour le syndicalisme, le Secours ouvrier international, le Secours rouge international, l’Internationale communiste des jeunes ou l’Internationale sportive rouge – ont archivé la majeure partie de la documentation adressée ou reçue à Moscou, qui est le centre du mouvement communiste international. Ces archives sont conservées dans des fonds spécifiques propres à chacune de ces branches. Elles contiennent aussi bien des archives de directions, ce qui est central pour comprendre le fonctionnement d’une organisation, que des rapports émanant de la base. Toutes les archives ne sont pas dans les mêmes fonds et constituent parfois un puzzle, pour lequel il faut chercher des pièces ailleurs. Dans quelques cas, les plus importants, les responsables du Parti soviétique décident ou valident les décisions prises. Pour les questions syndicales, j’ai pu retrouver à quelques reprises l’intervention personnelle de Staline. Ces archives permettent de comprendre la nature du mouvement communiste. Il s’agit d’un système dans lequel toutes les parties sont importantes. Sans l’Internationale communiste ou l’Internationale syndicale rouge, le PCF ou la CGTU ne peuvent exister. Mais, l’inverse est vrai également, les Internationales ont besoin de leur section nationale pour exister. Les archives montrent également des liens financiers importants qui permettent de payer un nombre très important de permanents, de financer la presse et les organisations. Sans cette aide, le PCF ou la CGTU aurait disparu rapidement. Mais, il ne s’agit pas d’un « on paie donc on commande », il s’agit de faire progresser le communisme dans le monde et, en conséquence, cette aide est considérée comme normale. En outre, les directives d’un côté et les rapports de l’autre – qui vont parfois jusqu’à des réunions locales – permettent de comprendre l’imprégnation du système chez les militants et ce sentiment de combat partagé, même si les bolcheviques possèdent pour les communistes du monde entier un avantage et une forme d’autorité morale. Eux ont fait la révolution et ils en incarnent l’essence et la réalisation. Ces archives éclairent le cœur et le fonctionnement du système, mais livrent également de multiples indications sur l’engagement et le sens qu’il peut avoir. L’objet central de votre travail est la façon dont la CGTU a favorisé l’implantation, puis le développement du communisme en France. Qu’est-ce que la CGTU, qui semble être le fruit d’une scission de la CGT, mais aussi une continuité de la révolution russe de 1917 ? La centrale syndicale est en effet une conséquence indirecte de la prise du pouvoir par les bolcheviques, puis de la naissance de l’Internationale communiste et conséquemment du PCF. Elle marque aussi la fin de l’unité dans la gauche syndicale en France d’une part et du mythe de la grève générale d’autre part. Ce dernier était particulièrement puissant dans les milieux syndicalistes. Il s’étiole avec la Première Guerre mondiale, où les militants n’arrivent pas à empêcher le conflit, puis se clôt après l’échec des grèves de 1919 et 1920. L’idée révolutionnaire se renouvelle. La Russie bolchevique permet le développement d’une nouvelle utopie incarnée. Le congrès de Tours aboutit à la naissance du PCF et donne la majorité aux partisans de l’Internationale communiste en 1920. Un an plus tard, dans le mouvement syndical se produit un schéma inverse. En 1920, Lénine encourage ses partisans à rester dans les syndicats réformistes, qu’il nommait réactionnaires, pour en prendre le contrôle. Dans la CGT, les minoritaires n’y arrivent pas pour différentes raisons. Le mouvement syndical reposait sur un alliage hétéroclite fait de réformistes et de révolutionnaires de toutes tendances. Une partie des révolutionnaires ne veut plus cohabiter avec les syndicalistes dits réformistes. D’autres auraient souhaité appliquer les mots d’ordre de Lénine, mais ils sont minoritaires dans cette minorité. L’entrisme et le refus de la cohabitation aboutissent à une scission qui est en même temps une exclusion, car les minoritaires se sont mis en dehors de la centrale. Ces éléments donnent naissance à la CGT-Unitaire. La CGTU s’inscrit alors en concurrence à la CGT. Les premières années sont plutôt marquées du sceau du succès, mais très vite, à partir de la fin de l’année 1925, la centrale décline, et ce, constamment jusqu’à 1933. Néanmoins, par le biais syndical, comme par la suite à travers le travail municipal, le communisme arrive à se constituer des bastions qui sont à partir de 1934 le fer de lance de la conquête du monde ouvrier. Deux professions sont particulièrement importantes à cet égard : les cheminots et les métallurgistes. Les cheminots, notamment révoqués après les grèves de 1920, constituent l’armature et l'enracinement local de la CGTU. La conquête du monde des métallurgistes repose sur un paradoxe : pendant très longtemps, les communistes n’arrivent pas à s’implanter réellement dans cette profession, alors même qu'une partie des cadres en est issue. Il faut le renouvellement générationnel lié aux conséquences de la crise de 1929 pour qu’il commence à y avoir une convergence, souhait qu’émettent les instances dirigeantes du mouvement communiste international depuis 1920. En filigrane, ce sont deux décennies de rivalités entre la CGT et la SFIO d’un côté, puis la CGTU et le PCF que vous analysez. Quelles sont les formes de cette rivalité ? Les formes sont multiples. En sériant les problèmes, il existe des rivalités et des perceptions différentes du syndicalisme, puis une conflictualité forte sur le terrain entre les confédérés et les unitaires et initialement entre les unitaires eux-mêmes. Schématiquement, les confédérés, sans abandonner l’héritage de la CGT d’avant-guerre, estiment que les conditions du début des années 1920 imposent une redéfinition du syndicalisme. Cette dernière explique la politique de présence dans les instances paritaires qui peuvent exister. Par ailleurs, compte tenu du faible nombre de syndiqués et des échecs successifs du mouvement syndical, les négociations sont devenues pour la CGT la seule possibilité de garantir aux ouvriers une amélioration de leur condition. C’est aussi pour cette raison qu'elle propose un plan de rénovation économique à partir de 1934. En revanche, comme un héritage d’un syndicalisme révolutionnaire d’avant la Première Guerre mondiale, la CGT ne pense pas la question du pouvoir, restant dans la construction d’un modèle utopique abstrait. De manière diamétralement opposée, les unitaires estiment qu’il est possible à échéance rapide d’exporter le modèle soviétique en France. Dans les années 1930, ces derniers abandonnent cette idée. Ils redéfinissent leur stratégie, estimant que la prise du pouvoir passe par la conquête de secteurs clés de la société. Elle doit s’effectuer par paliers : conquête de la CGT réunifiée et surtout des espaces majeurs du monde ouvrier. Le deuxième aspect est la conflictualité et la concurrence qui existent entre les différentes formations syndicales. Lors de la phase de scission, les futurs unitaires composés de révolutionnaires syndicalistes de toutes obédiences (anarchiste, communiste, révolutionnaire) ont rendu la vie impossible aux partisans de la CGT en perturbant fortement la vie interne de la centrale. Ensuite, pendant quelques années, les conflits se sont développés dans la CGTU entre communistes et anarchistes, qui ont reproduit à une échelle réduite ce qui se passait dans la CGT. Cela jusqu’au double meurtre de la rue de la Grange-aux-Belles quand des communistes ont tiré sur des anarchistes faisant deux victimes. Les libertaires quittent alors la CGTU. Certains retournent à la CGT, d’autres fondent une troisième CGT dite syndicaliste révolutionnaire. Les unitaires reprennent leur harcèlement verbal et parfois physique contre les confédérés. Ainsi, lors d’une réunion de soutien aux deux anarchistes italiens condamnés à mort aux États-Unis, Sacco et Vanzetti, Léon Jouhaux, le secrétaire de la CGT ne peut s’exprimer. De même, quelques mois après à Lens en 1930, des unitaires tirent lors d'une réunion publique organisée par la CGT. Le conflit se traduit aussi par des accusations verbales. Le fait de négocier devient une trahison. Souvent, les confédérés sont accusés par les unitaires de brader les intérêts de la classe ouvrière. Par exemple, le projet d’Assurances sociales, qui constitue la première mouture de la Sécurité sociale, est en grande partie porté par la CGT. Les assurances sociales représentent pour les unitaires de la collaboration de classe. Il serait possible de résumer ces attaques par une affiche publiée par la CGTU et le PC pour le 1 er mai 1931, dont le texte est « avec la CGTU et le PC manifestez le 1 er mai. Contre le patronat, le gouvernement et ses flics et ses mobiles contre les briseurs de grève de la CGT », le dessin qui accompagne le texte montre Jouhaux en train de planter un coup de couteau à un manifestant. La tension entre les deux organisations reste forte jusqu’en 1935. Les rancœurs et les insultes n’ont pas été oubliées, mais semblent s’amenuiser. Il est toutefois intéressant de constater qu’au-delà des divisions des appareils, les bases se rapprochent comme c’est le cas après la crise du 6 février 1934. Que provoque l’événement sur la CGTU ? Plusieurs aspects sont à prendre en considération après le 6 février 1934, qui mélange des dimensions politiques, économiques et sociales. Initialement, le PCF et la CGTU ne changent pas de ligne et le rapprochement entre les bases demeure tout compte fait relativement peu important. Chaque organisation va aux manifestations sous ses propres drapeaux. La méfiance existante entre les deux tandems socialistes/communistes et confédérés/unitaires demeure. Même si quelques rapprochements ont lieu (le PCF et la CGTU appellent, à la veille de l'événement, à rejoindre les manifestations du 12 février 1934 initiées par la CGT), les initiatives communes restent minoritaires. Néanmoins, les unitaires ont tendance à les « exemplariser » pour prouver qu’il existe un courant unitaire dans le monde ouvrier. Par la suite, la mémoire collective a fait de ces éléments les signes annonciateurs de la marche vers le rassemblement populaire, puis le Front populaire d’une part et de la réunification syndicale d’autre part. Le tournant stratégique réel s’opère en juin 1934. Le PCF propose le pacte d’unité d’action à la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière). La CGTU fait de même avec la CGT. Dès lors, une transformation dans les discours et dans les pratiques se fait jour. Les communistes et les unitaires deviennent les hérauts et les héros de l’unité, expliquant qu’il s’agit du meilleur moyen de barrer la route aux ligues. Du côté socialiste et confédéré, l’inquiétude, consécutive au 6 février 1934, est vive. Ils voient dans l’unité un moyen de barrer la route au fascisme, qui vient de prendre le pouvoir en Allemagne. En outre, pour les socialistes, comme pour les confédérés, les communistes, comme les unitaires, semblent sur le déclin. Ils ont observé que le Parti comme la centrale perdent des effectifs et semblent être une force marginale. Pour mémoire, le PCF a eu dix députés aux élections de 1932 – il en a 72 en 1936 – et la CGTU connaît un effondrement de ses effectifs pour descendre à 200 000 membres au maximum. Ils finissent par répondre favorablement aux appels des communistes. Dans la CGT, même si la majeure partie des militants à l’impression que les unitaires ne pèsent plus grand-chose, des résistances existent. Elles viennent principalement de militants ayant été confrontés aux unitaires dans les années 1920 et dans des professions comme le bâtiment ou les métaux, où la concurrence entre les deux centrales rivales a été rude. En revanche, ce que la majeure partie des observateurs n’ont pas vu, c'est l’évolution de la centrale unitaire et plus largement du mouvement communiste qui s’est restructuré et a entrepris un travail réel d’implantation et construit une véritable politique d’enracinement. Ces derniers ont perçu des évolutions dans le monde du travail. Ils ont senti que la conflictualité sociale les favorisait et que, depuis la fin de l’année 1933, il y avait un regain dans les mouvements sociaux dans les entreprises. Lors des élections municipales de 1935, il y a une véritable percée communiste qui marque la naissance de la banlieue rouge. Lorsque commencent les négociations pour l’unité syndicale, les unitaires acceptent de faire un nombre important de concessions, car ils ont senti que le vent se levait et que la conjoncture leur était favorable. Dès lors, ils veulent privilégier l’unité en espérant que les mouvements sociaux leur permettent d’engranger des résultats positifs d’autant plus facilement qu’ils se considèrent comme les meilleurs représentants des ouvriers en lutte, alors que les confédérés sont perçus plutôt comme des négociateurs. Ces derniers sont convaincus que leur supériorité numérique assure la stabilité de la CGT réunifiée. Les grèves du printemps 1936, consécutives des élections législatives des 27 avril et 3 mai, ont permis cette explosion sociale, à laquelle, sans être totalement les organisateurs, les militants communistes et les ex-unitaires ont pris une part active. Ils se sont rendus indispensables et ont donné l’impression d’être les meilleurs défenseurs du monde ouvrier. En deux ans, les ex-unitaires, très minoritaires dans une centrale réunifiée de moins de 1 million de membres en 1936, deviennent majoritaires. Ils représentent deux tiers des délégués au congrès de la CGT de 1938 dans une centrale qui compte presque quatre fois plus de membres. On peut dire rétrospectivement que les conséquences de février 1934 et leurs suites ont été bénéfiques pour le mouvement communiste, qui de force marginale, est devenu un élément central dans la vie politique et sociale. Quelles relations entretient le syndicat avec Moscou alors que l’URSS est en pleine terreur stalinienne ? Les relations entre le centre (Moscou) et la plupart des partis membres de l’Internationale évoluent lors de la mise en place de la ligne des Fronts populaires. De plus, avec la Grande terreur, le nombre de voyageurs se rendant en URSS est moins nombreux. Au moins jusqu’en 1944, seuls les cadres les plus importants et les plus fiables peuvent venir. Pour les Français, par exemple, l’École léniniste internationale destinée à former des cadres ferme ses portes. Le système scolaire interne au communisme évolue. Sur le plan des échanges un système de communication un peu différent fonctionne. Les communistes français demandent l’accord de l’Internationale communiste pour les décisions les plus importantes. L’un des exemples les plus connus est le télégramme que Maurice Thorez adresse à l’Internationale pour savoir si le PCF doit participer au gouvernement de Front populaire auquel Staline répond par la négative. Pour ce qui est des aspects syndicaux, l’Internationale syndicale rouge a été dissoute en 1937 et les communistes militant dans le mouvement syndical adressent à Moscou des rapports sur l’état de la situation. En 1937-1938, ils sont dans une phase de conquête de la CGT réunifiée et ils savent comment faire pour prendre le contrôle d’un syndicat ou d’une Fédération, sans plus avoir recours aux conseils des dirigeants de l’Internationale, sur ce point du moins. Ils adressent des rapports en expliquant ce qui a été fait et les progrès qui ont été enregistrés. Cette méthode s’applique aux autres organisations de masse contrôlées par le PCF. Sur d’autres aspects, Eugen Fried, le représentant de l’Internationale communiste en France, conseille la direction du Parti et en dernier ressort demande l’aval de l’Internationale soit par des lettres pour des questions secondaires, soit par des télégrammes pour les questions les plus urgentes. Enfin, au moins jusqu’à la guerre, quelques militants, comme Maurice Tréand, viennent faire le point sur les affaires en cours et discuter des grandes questions. C’est un peu le modèle, avec quelques nuances, que l’on retrouve après la Seconde Guerre mondiale, même si l’IC a disparu. Notes : 1 - Maurice Tréand : l'inquisiteur rouge , Atlande, 2023 2 - Calmann-Lévy, 2008
PDF
11 / 11
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓