
23.10.2026 à 12:13
Loïc Le Clerc
Non content d’avoir déjà poussé pour une justice expéditive et d’une « extrême fermeté », Gérald Darmanin entend aller plus loin. Dans une circulaire transmise ce jeudi 22 octobre aux parquets, le ministre de la justice demande aux « procureurs de prévenir tous les employeurs que leur salarié, leur agent, a été dans un pillage, a été dans une émeute […] de requérir dans la plupart des cas la fin des droits civiques pour un certain temps et notamment du droit de voter ». Le tout après avoir rappelé que la moitié des détenus avaient un casier judiciaire vierge. Pour info, les prisonniers français ont le droit de vote. La privation des droits civiques est réservée aux infractions graves, notamment celles portant atteinte à la probité publique ou à la nation. Désormais, on ferait de même pour des vitrines brisées ou des vols ? Prochaine étape : la déchéance de nationalité pour les binationaux, comme le propose Retailleau ?
22.10.2026 à 16:52
Collectif
Syndicalistes, militants associatifs, activistes écologistes, intellectuels et artistes : ils appellent à se mobiliser le 24 octobre et à généraliser la grève le 5 novembre.
En cette fin 2026, la colère sociale atteint un niveau rarement égalé. Après un été marqué par l’aggravation des conséquences de la crise climatique, la jeunesse s’est levée pour protester contre la dégradation avancée du système d’éducation et un avenir bouché. Cette mobilisation a suscité de l’écho dans la société tout entière, qui subit les conséquences des politiques injustes menées par les gouvernements successifs.
Alors que les prix de l’essence, de l’alimentation, du logement ne cessent d’augmenter, trop de personnes voient leur situation se dégrader, elles parviennent de plus en plus difficilement à vivre dignement de leur revenu et doivent choisir entre se chauffer, se nourrir, se déplacer ou se soigner.
Les inégalités se creusent, largement favorisées par les choix fiscaux, budgétaires et économiques de ces 10 dernières années en faveur des ultra-riches et des grandes entreprises. Pendant que les profits des entreprises du CAC 40 et les distributions de dividendes atteignent des records, le taux de pauvreté est à son plus haut niveau historique.
En ce moment même, les discussions budgétaires portent sur un projet de budget injuste qui va encore appauvrir les classes populaires et asphyxier les services publics qui souffrent déjà d’un sous-financement chronique alors que les besoins sont immenses dans nos écoles, lycées, hôpitaux… Au-delà, les incendies monstres de cet été ont dramatiquement illustré l’inaction face au changement climatique et les conséquences de l’austérité budgétaire sur les moyens dont disposent les pompiers.
Le gouvernement n’est pas le seul à proposer cette politique austéritaire injuste comme seul horizon : le RN joue la surenchère dans la destruction des services publics. Marine Le Pen a annoncé un « effort radical » de 140 milliards d’euros d’économies d’ici à 2032 si le parti d’extrême droite venait au pouvoir.
Dans ce contexte, la mobilisation de la jeunesse a repris le flambeau des mobilisations massives de ces dernières années pour la justice sociale et écologique et les libertés publiques. Elle exprime le même message : l’indignation face à l’aggravation des conditions d’existence, la crainte de l’avenir et l’espoir d’alternatives de justice fiscale, sociale et écologique.
Les raisons de la colère sont légitimes, tout comme les revendications portées par ce mouvement. Pourtant, le pouvoir a choisi la répression tous azimuts pour mater le mouvement impulsé par la jeunesse. Cette réponse répressive s’appuie sur une couverture médiatique qui stigmatise les manifestant·es et omet soigneusement de rappeler les véritables causes et aspirations de ce mouvement.
On assiste à un glissement autoritaire qui va de pair avec le refus obstiné du gouvernement d’assumer son bilan et de remettre en cause sa politique injuste en faveur des plus riches. Pire, il multiplie les mensonges et manipulations pour faire porter la responsabilité de son échec à une « ultra-gauche » fantasmée, si ce n’est à l’ensemble du camp du progrès social et écologique. Il met en œuvre un état d’urgence qui ne dit pas son nom et prévoit l’intervention de l’armée dans la rue. Ce choix est irresponsable et dangereux pour la démocratie, et pour l’intégrité physique de celles et ceux qui la défendent dans le cadre de ces mobilisations. Il pave la voie à une arrivée au pouvoir de l’extrême droite.
Cette situation n’est ni une fatalité ni une injustice que nous devrions accepter en silence. Le mouvement de la jeunesse exprime le refus de la hausse des inégalités, de l’injustice fiscale comme de l’inaction climatique, mais aussi un espoir de changement. Les propositions portées par ce mouvement doivent être entendues :
Face à l’impasse de la politique menée depuis plus de dix ans, nous réaffirmons que le mouvement actuel est légitime et refusons le glissement vers un régime répressif, injuste, intolérant et autoritaire. C’est pourquoi nous appelons à amplifier le mouvement ces prochains jours, notamment samedi 24 octobre, et à généraliser la grève du 5 novembre. Nous exigeons que ces revendications de justice fiscale, sociale et écologique soient entendues.
Premiers signataires :
Raphaël Pradeau et Youlie Yamamoto, porte-paroles d’Attac, Eloïse Lefebvre Milon, secrétaire générale de l’Union étudiante, Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne, Lucie Clamens, co-secrétaire fédérale de Solidaires Etudiant-e-s, Yassine Benyettou, Red jeunes, Julie Ferrua et Murielle Guibert, co-déléguées générales Union Syndicale Solidaires, Caroline Chevé, secrétaire générale de la Fédération Syndicale Unitaire, Thomas Gibert et Fanny Metrat, porte-paroles de la Confédération paysanne, Camille Dupond, co-porte parole Soulèvements de la terre, Julien Le Guet, co-porte parole des Collectifs Bassines Non Merci – Inter-BNM, François Chertier, Greenpeace, Céline Meresse, présidente du CRID, #NousToutes, Lounes Dupeux, co-président des Amis de la terre France, Amal Bentounsi, militante antiraciste, Omar Slaouti, militant antiraciste, Sebastian Roché, sociologue, Thomas Wagner, fondateur de Bon Pote, Marie Chureau, activiste et juriste pour l’écologie et les droits humains, Kaddour Hadadi (HK), artiste, Corinne Masiero, actrice, Robert Guediguian, réalisateur, Nina Faure, réalisatrice, Gilles Perret, réalisateur, Eric Lagadec, astrophysicien, Juliette Arnaud, chroniqueuse, Guillaume Meurice, humoriste, Aymeric Lompret, humoriste, Florence Mendez, humoriste, Pierre-Emmanuel Barré, humoriste, Angélique Grosmaire, secrétaire générale de la fédération SUD-PTT, Julien Troccaz, secrétaire fédéral SUD-Rail, Sandra Demarcq, secrétaire générale de Solidaires Finances publiques, Aurélie Gagnier, Sandrine Monier, Nicolas Wallet, co-secrétaires Généraux de la FSU-SNUipp, Info’Com-CGT, Fanny Petitbon, responsable France 350, Zoé Pélegry, porte-parole d’Alternatiba, Franzeska Bindé, porte-parole d’Action non-violente COP21 (ANV-COP21), Isabelle Mathurin, co-présidente de Convergence nationale des Services Publiques, Action Justice Climat Paris, Ludivine Bantigny, historienne, Laurence De Cock, historienne, Mathilde Larrère, historienne, Claire Dujardin, avocate et ancienne présidente du SAF, Raphaël Kempf, avocat, élu au Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris, Margot Mahoudeau, présidente de l’Espace santé trans, Ana Azaria, Comité National Femmes Egalité, Monique Dental, Réseau Féministe « Ruptures », Christian Delarue, président du CADTM, Romain Olla, Victoires populaires, TataDrapi, créatrice de contenus, Geneviève Legay, gilet jaune, altermondialiste, Bernard Langlois, journaliste retraité, cofondateur de Politis.
La liste complète des signataires est disponible sur le site d’Attac : www.france.attac.org
22.10.2026 à 13:12
Roger Martelli
La revue Frustration a publié une réponse à la lettre de Pablo Pillaud-Vivien, rédacteur en chef de Regards. Ce dernier y interrogeait la justesse politique de l’usage de la violence. Roger Martelli, historien et directeur de la publication de Regards, fait une réponse à la réponse.
Tu écris une réponse à un texte publié dans Regards. Révolutionnaire conséquent, comme tant d’autres avant toi, tu te gausses des intellectuels de salon qui ne savent rien du peuple, mais qui redoutent ses colères et qui, quand elles adviennent, se réclament de l’ordre, fût-ce au nom même de la révolution.
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Je n’ai pas connu les salons. J’ai enseigné quarante années en banlieue, en majorité dans des zones très populaires. Je suis un enfant de Mai-68. J’étais en grève et dans la rue mais je n’étais pas alors sur les barricades et je ne suis pas passé du col Mao au Rotary club. Depuis cette date, je me dis communiste. J’ai été membre du Parti communiste pendant quarante ans et ne le suis plus, sans cesser pour autant d’être communiste.
Je n’ai bien sûr rien contre le mot de « camarades » (c’est un joli nom, tu sais…), mais je n’en abuse pas et ne l’étends pas à la terre entière. Je n’ai rien contre les poings dressés des prolétaires, mais j’ai toujours été frappé de ce qu’ils ne prouvent rien sauf, hélas, un symbole bien viril. Et puis, tout compte fait, sur les photos du temps du Front populaire, c’était le socialiste Léon Blum qui levait le poing…
Depuis 1968, je suis communiste parce que je ne suis ni socialiste, ni d’extrême gauche. Mais je ne fais pas du « réformiste » et du « gauchiste » des ennemis. Je ne crois pas davantage à l’aménagement du capitalisme qu’à son extinction décrétée. Plus que l’accommodement et l’abolition proclamée, je préfère le dépassement concerté, qui n’oublie ni la finalité de son extinction, ni les contradictions qui freinent son dépassement.
Je n’ignore pas que la violence a été inhérente au développement de l’histoire humaine. Je sais donc qu’elle peut être nécessaire. Mais il faut savoir que, quand on s’y résout, le risque est toujours là de la voir se retourner contre l’idéal pour lequel on s’engage. Le XXème siècle est né en 1914 de la pire des violences. Et la violence extrême qui en est résultée a pesé sur le cours ultérieur de l’histoire humaine, la révolution et la contre-révolution.
Cette violence inaugurale a produit les fascismes et elle a légitimé le stalinisme. Faute d’avoir dès le départ mis les freins nécessaires à son irrépressible extension, les bolcheviks arrivés au pouvoir se sont trouvés pris dans un engrenage dont il est trop facile de rejeter la faute sur le seul Staline. Les bolcheviks ont pensé qu’ils « prenaient » l’État : en fait, ils ont été pris par lui. Même si on la veut prolétarienne et provisoire, la dictature est un processus dont on voit le début, mais dont on ne voit jamais assez tôt les coûts humains de la persistance. Je ne moralise pas la violence en soi, mais je sais trop que la frontière est bien mince entre la violence en soi et la violence pour soi.
Pendant des années, j’ai rejeté avec virulence « les gauchistes », puis j’ai fini par comprendre que la critique nécessaire de leurs outrances faisait oublier ce qui les suscitait. Le PCF avait à mes yeux raison de repousser « le gauchisme », mais il avait tort d’en faire un épouvantail, sans comprendre ce qui le motivait. Les héritiers de Marx avaient sans doute raison de critiquer ceux de Bakounine, mais ils avaient tort d’oublier ce qu’il y avait de prémonitoire dans l’anti-étatisme radical de l’anarchisme historique.
J’ai ainsi fini par penser que la coupure qui avait séparé la famille bolchevique après la mort de Lénine avait été l’un des drames du XXème siècle. Aussi, au milieu des années 1990, je prônais un « pôle de radicalité ». Mais j’ai toujours pensé que la radicalité ne valait que si elle se conjugue avec le souci de la majorité, sans laquelle aucune transformation n’est possible – ni réforme partielle, ni rupture systémique.
Je crois que l’histoire a été celle de la lutte des places et des classes ; mais je me méfie de la métaphore facile qui glisse de la lutte à la guerre, de l’adversaire à l’ennemi. La violence se reproduit elle-même et, même quand on parvient à l’enrayer, elle laisse les traces d’une culture de la guerre, des avant-gardes et des chefs à la tête des armées.
Aujourd’hui, la violence crée la possibilité concrète du pire, que ce soit la violence orchestrée de l’État ou la violence de ceux qui pensent pouvoir l’utiliser contre lui. Rien ne serait pire que de s’accoutumer à ce que les grandes mobilisations soient cannibalisées par des actes qui nourrissent la peur quand il y a avant tout besoin d’espérance.
Le rassemblement pacifique et potentiellement majoritaire, adossé à un projet émancipateur : telle est la seule voie pour freiner la progression de l’extrême droite. Laisser entendre que, dans une situation bloquée, la violence peut être propulsive est une faute. La gauche, qui doit lutter contre la tentation des solutions répressives et de l’autoritarisme, ne peut pas tomber dans ce piège.