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28.05.2026 à 17:52

Comment les finances publiques peuvent-elles traverser les turbulences de la période de « mi-transition » ?

Étienne Espagne, Économiste, Agence Française de Développement (AFD)

Jean-Baptiste Jacouton, Chargé de recherche, Agence Française de Développement (AFD)

Laura Sabogal Reyes, Spécialiste des banques publiques et de la finance du développement, Agence Française de Développement (AFD)

Les ministères des finances et les banques de développement ont tout intérêt à travailler ensemble pour construire des stratégies et des scénarios mieux adaptés aux enjeux climatiques.
Texte intégral (2548 mots)

L’agenda climatique ambitieux fixé en 2015 par l’accord de Paris est aujourd’hui mis à mal par l’instabilité générée par les chocs climatiques et géopolitiques. La part des énergies fossiles peine à reculer malgré l’émergence des secteurs de la transition énergétique. Dans ce contexte, il apparaît urgent de mieux coordonner l’action des ministères des finances et celle des banques de développement, qui peuvent construire conjointement des politiques économiques et des stratégies de financement plus résilientes.


Dix ans après la signature de l’accord de Paris, nous semblons entrer dans une nouvelle période de l’agenda climatique, de plus en plus difficile et instable à mesure que des chocs climatiques affectent plus fortement les pays. De nouveaux secteurs bas carbone émergent, sans parvenir à réduire la part globale des fossiles. Dans le même temps, la domination économique de ces secteurs se combine à des enjeux de reconfiguration géopolitique accélérée.

C’est ce que nous avons appelé ailleurs la « période de mi-transition ». De par ses instabilités intrinsèques, elle produit une tentation forte, au plan politique, de se cantonner à des politiques économiques réactives. Or, celles-ci risquent de renforcer des dépendances passées ou aggraver les vulnérabilités présentes.

Outre la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, nous assistons par exemple au recul de certains pays de l’Union européenne sur le sujet de la renégociation du marché carbone (EU-ETS), ou encore au scepticisme de certains pays émergents vis-à-vis de transformations structurelles pourtant inévitables.

Pour éviter qu’une telle période ne se transforme en un régime durable de crises successives, les acteurs financiers publics doivent développer des politiques économiques de transition proactives et des stratégies de financement plus résilientes face à ces instabilités. C’est en particulier le cas pour les ministères des finances et les Banques nationales de développement.

Des scénarios climat et nature pour analyser et anticiper les risques

Pour les banques centrales, la construction de scénarios fournit un cadre pour analyser les risques physiques liés au changement climatique. Par exemple, pour évaluer les conséquences des catastrophes naturelles sur les actifs financiers, ou bien les risques de transition, c’est-à-dire les impacts économiques négatifs susceptibles de survenir pendant le processus de transition vers des économies bas carbone.

Ces scénarios visent à améliorer la surveillance, la stabilité et la résilience des systèmes financiers. Ils aident à définir la réglementation prudentielle (soit l’ensemble des mécanismes qui permettent de s’assurer de la stabilité financière des banques et de limiter le risque de faillite) et les exigences en matière de reporting qui s’appliquent aux institutions financières et aux assureurs.

La construction de tels scénarios climat s’est largement développée au sein de réseaux tels que le Network for Greening the Financial System (NGFS). Mais les scénarios produits par les banques centrales présentent des limites pour une application à des acteurs directs des politiques publiques. En effet, ils ne sont pas prescripteurs pour ce qui est des politiques publiques que les États doivent mener pour respecter leurs engagements climatiques.


À lire aussi : DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises


Des objectifs, mais peu d’outils

De nombreux États, souvent sous la coordination des ministères de l’environnement, se sont engagés depuis l’accord de Paris dans des stratégies de décarbonisation. Celles-ci sont centralisées et consolidées par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), organisme de l’ONU en charge de l’organisation des COP.

Les contributions nationales déterminées (Nationally Determined Contributions, ou NDC en anglais) et les stratégies de long terme (Long Term Strategies, ou LTS en anglais) permettent d’objectiver l’effort qu’un pays consent à produire et à le partager à la communauté internationale.

Ces engagements donnent une cible à atteindre. Celles-ci peut se décliner dans des mesures sectorielles plus ou moins précises selon les pays. Mais ils restent la plupart du temps silencieux sur les outils à déployer et sur les arbitrages politiques à mener.

Des initiatives ont surgi pour pallier ce manque :

  • par exemple, les Deep Decarbonization Pathways (DDP) pour explorer de quelle manière les pays pourraient atteindre la neutralité carbone ;

  • plus récemment, les « Climate Change and Development Reports » de la Banque Mondiale, ont proposé un état des lieux exhaustif de la situation de chaque pays membre vis-à-vis de ses possibles impacts climatiques et possibilités de transition.

Mais les changements en termes d’économie politique qu’impliquerait une telle transformation, les enjeux de transformation structurelle, de politiques industrielles, leurs impacts fiscaux, sur la dette, ou encore sur les stratégies de financement en restent largement absents.

Des enjeux climatiques et budgétaires indissociables

Pourtant, une littérature abondante démontre l’interconnexion des enjeux climatiques avec les enjeux budgétaires. La structuration récente de coalitions rassemblant des ministères des Finances autour de ces enjeux en témoigne.

Un premier enjeu tient à la vulnérabilité des pays face aux chocs climatiques. Et en particulier, aux déséquilibres budgétaires de court et moyen terme qui peuvent en découler. On parle de « spirale dette-climat » lorsque les conséquences sur les finances publiques du changement climatique contraignent la capacité des gouvernements à mettre en œuvre les politiques d’adaptation, d’atténuation et de soutien des plus vulnérables.

Un deuxième enjeu questionne l’efficacité des instruments à la main des gouvernements pour mettre en œuvre les politiques climatiques. Il peut par exemple s’agir de la taxation des secteurs émissifs, des subventions ou exonérations fiscales au bénéfice des secteurs bas carbone, de la mise en place de marchés carbone… Les transformations structurelles des économies pour répondre à la crise climatique peuvent aussi générer des chocs socio-économiques. Il peut s’agir, par exemple, de pertes d’emploi dans certains secteurs, qu’il convient de compenser. Elles peuvent également générer des opportunités qui se traduisent par des avantages compétitifs dans de nouveaux secteurs, ou encore des cobénéfices liés à la santé et au bien-être.

Les risques climatiques encore trop négligés

Pour faire face à ces problèmes, il est possible de mobiliser différents combinaisons de politiques publiques de façon à ne laisser aucun agent économique de côté.

Alors que les scénarios climat apparaissent comme des outils fondamentaux pour les ministères des finances dans la planification et l’élaboration de stratégies, 70 % des ministères des finances dans le monde déclarent ne pas intégrer les risques climatiques dans leurs cadres de politiques publiques.

La mise en œuvre de ces scénarios varie selon le niveau de développement des pays. Les économies à haut revenu les intègrent plus souvent dans les processus et politiques budgétaires, quoique de manière récente et souvent partielle.

Le rôle croissant des banques de développement

Rassemblées au sein du système Finance in Common (FiCS), les 550 banques publiques de développement (BPD), incluant des banques multilatérales et nationales, jouent un rôle croissant dans le financement du développement international. Elles totalisent plus de 22 000 milliards de dollars (plus de 18 920 milliards d’euros) d’actifs et opèrent à travers la planète dans la mise en œuvre de financements de long terme. Au sein de cet écosystème, 370 banques nationales de développement constituent des institutions puissantes à la main des gouvernements pour répondre aux enjeux de la mi-transition.

De nombreuses études démontrent leur rôle pour financer les plans de développement nationaux, politiques climatiques incluses. Une récente étude du think tank Climate Policy Initiative montre que les engagements climatiques des BPD ont augmenté de 20 % depuis 2015 pour atteindre 307 milliards de dollars (263,6 milliards d’euros) en 2023, après un pic à 377 milliards (323,7 milliards d’euros) en 2022.

Les travaux de recherche consacrés à l’alignement des banques publiques de développement mettent en évidence la nécessité de renforcer les capacités des banques nationales en matière d’action climatique.

Néanmoins, l’adoption de scénarios climat par les banques publiques de développement reste peu documenté. Les premières observations indiquent qu’elles les utilisent principalement pour réaliser une analyse des risques physiques et des risques de transition sur leur portefeuille.

Sur la base d’estimations à horizon 2040, l’Agence française de développement a ainsi estimé qu’environ 60 % de ses clients risquaient de faire face à une catastrophe naturelle dans les prochaines années. Dans son dernier rapport annuel, la Development Bank of Southern Africa (DBSA) indique avoir recours à des scénarios climat pour analyser son portefeuille et définir des objectifs financiers adaptés.

Mieux articuler les stratégies de financement

Jusqu’à la fin des années 2010, peu d’études ont interrogé l’action des BPD en matière d’inégalités. En travaillant étroitement avec les ministères des finances autour de scénarios climat et nature, cela permettrait pourtant de développer une compréhension plus fine des conséquences de l’action des BPD en matière de distribution des richesses dans l’économie.

Pour jouer pleinement leur rôle dans le financement des politiques publiques, les BPD doivent avant tout disposer d’un mandat explicite de la part de leur gouvernement actionnaire. Une élaboration conjointe de scénarios climat et nature contribuerait à préciser le mandat des BPD, en leur ouvrant de nouveaux champs d’intervention en matière d’action climatique. Il s’agit notamment d’identifier un portefeuille de projets prioritaires à fort potentiel transformationnel pour les économies, tout en facilitant la sélection des instruments financiers les plus adaptés.

En tant qu’institutions financières de long terme, les BPD sont appelées à jouer un rôle central pour garantir le succès des plateformes pays. C’est le cas au Brésil, où la Banco Nacional de Desenvolvimento Economicô e Social (BNDES) sert de secrétariat à la plateforme consacrée au financement du climat et de la transformation écologique, en coordination avec le ministère des finances brésilien.

Enfin, une coopération étroite entre les ministères des finances et leurs banques nationales, notamment par la construction de scénarios climat conjoints, doit permettre d’éclairer les mécanismes de transmission du risque bancaire au risque souverain et vice versa. Les garanties publiques, l’exposition des BPD aux titres souverains ou encore le financement d’entreprises publiques constituent autant de canaux de transmission des risques.

Une opportunité pour le multilatéralisme

L’intégration des scénarios climat dans les processus politiques constitue un changement stratégique nécessaire dans la période actuelle. Lorsqu’elles mobilisent des scénarios climatiques pour orienter leur prise de décision, les BPD ne devraient pas se limiter à un simple rôle passif.

En tant qu’opérateurs financiers à la main des gouvernements, elles ont vocation à devenir centrales dans la construction de scénarios climat-nature. Pour cela, elles doivent activement participer au dialogue avec les ministères des finances, les banques centrales et les autorités de régulation, afin de contribuer à l’élaboration et à l’appropriation collective des scénarios climatiques.

Construire une vision prospective commune des politiques économiques nécessaires pour accélérer les dynamiques de transition contribuerait à reconstruire un multilatéralisme de l’action, dans un contexte où la géopolitique des grandes puissances s’impose par la force.

Dans la perspective de la COP31 sur le climat à venir en novembre en Turquie, de la COP17 sur la biodiversité portée par l’Arménie, l’ouverture d’un tel chantier avec une coalition de pays volontaires sera déterminante pour structurer et porter cette réponse ambitieuse, à l’orée d’une deuxième décennie de l’accord de Paris lourde d’incertitudes.

The Conversation

Jean-Baptiste Jacouton est chargé de recherche à l'Agence française de développement (AFD).

Laura Sabogal Reyes et Étienne Espagne ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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28.05.2026 à 17:51

La flexisécurité scandinave : au-delà des mythes, un vrai modèle de compétitivité

Serge Besanger, Professeur à l’ESCE International Business School, INSEEC U Research Center, ESCE International Business School

Souvent louée comme un horizon souhaitable, la flexisécurité, telle que pratiquée dans les pays scandinaves, reste mal connue. Ce modèle parie sur une mobilité des salariés et s’en donne les moyens.
Texte intégral (1746 mots)

Souvent louée comme un modèle social efficient, la flexisécurité scandinave est aussi largement méconnue. Elle mobilise d’importants moyens pour réduire « quoi qu’il en coûte » ou presque la durée du chômage. Ce faisant, la main-d’œuvre peut aller plus rapidement des secteurs en déclin vers les secteurs en fort développement. C’est ce qui en fait un modèle de compétitivité.


La flexisécurité scandinave est souvent présentée comme une sorte de compromis élégant, presque nordique dans l’âme entre licenciement facile et protection sociale généreuse. Une espèce de miracle social-démocrate où tout le monde serait à la fois libre et protégé. Cette vision, pour rassurante qu’elle apparaisse, n’en est pas moins largement fausse.

La flexisécurité ne compense pas la précarité par des allocations. L’idée est plus brutale : rendre la notion même de précarité obsolète, en organisant une mobilité permanente. On ne protège pas les emplois, on protège la capacité à en retrouver un autre.

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce serait en quelque sorte « un modèle sympa mais hors de prix », les pays scandinaves ne dépensent pas davantage que d’autres pour la politique de l’emploi ; ils dépensent différemment.


À lire aussi : Le vrai du faux du chômage : quatre idées reçues qui brouillent le débat public


Forte mobilité du travail

Au Danemark – pays le plus souvent présenté comme le plus « généreux » dans l’accompagnement des travailleurs licenciés, les subventions à l’emploi (emplois aidés, incitations) représentent un montant similaire à celui de la France, soit entre 0,2 et 0,3 % du PIB. La protection de l’emploi est quasi inexistante, ce qui permet une forte mobilité du travail. Le marché est caractérisé par des flux élevés d’entrées et sorties de l’emploi.

Le point sur la très faible protection de l’emploi est documenté par l’OCDE via l’indicateur Employment Protection Legislation (EPL). Au Danemark, l’EPL est de 1,5, soit le score le plus faible parmi les pays de l’OCDE (plus ce score est faible, plus il est facile de licencier). En France, il est de 3,0 ; soit le score le plus élevé, avec celui de l’Italie.

En contrepartie de la facilité de licenciement au Danemark, les allocations chômage peuvent atteindre jusqu’à 90 % du salaire antérieur pour les bas revenus, pendant une durée maximale d’environ 2 ans pour les assurés.

Une gestion du chômage « en mode commando »

Jobcenters, l’équivalent de France Travail, coûte 0,2 % du PIB, c’est-à-dire le double de son homologue français. Chaque conseiller danois gère entre 15 et 25 demandeurs d’emploi (France Travail : entre 60 et 120). Les jobcenters sont des structures municipales placées sous la responsabilité des maires. Leur mission est de s’adapter aux besoins économiques du territoire. Traduction : si le chômage augmente, ce n’est pas un lointain « Copenhague », mais bien le maire qui devra rendre des comptes.

Si la France traite le chômage comme un processus administratif, le Danemark le traite comme une urgence opérationnelle et locale : les jobcenters assurent jusqu’à deux entretiens par semaine, accompagnés d’ateliers obligatoires. Le système repose sur un principe simple : pas de droit sans devoirs immédiats.

Le demandeur d’emploi doit accepter les offres dites « raisonnables », participer aux formations imposées et prouver activement sa recherche. Dans le cas contraire, la sanction, pouvant aller jusqu’à la suspension des allocations, est immédiate. En effet, les aides sociales, ou Kontanthjælp comme on dit localement, sont également gérées par les municipalités.

Triangle d’or

Cette pression forte s’accompagne d’un investissement massif en formation et en coaching, atteignant près de 0,5 % du PIB selon l’OCDE (France : 0,2 %). Les Danois nomment le Gyldne Trekant (le « Triangle d’or ») la combinaison de l’hyperflexibilité des entreprises, de la sécurité des revenus et de la politique active d’insertion.

Le modèle suédois, lui, est à la fois centralisé et privé. L’Arbetsförmedlingen, agence publique suédoise pour l’emploi, fait essentiellement appel à des contractuels. Elle agit comme une acheteuse de services, déléguant l’essentiel du travail à des coachs, des cabinets de reclassement et des organismes de formation rémunérés au résultat. Au total, la Suède affiche des performances solides sur le marché du travail, avec une forte participation au marché du travail (plus de 80 % des 20-64 ans), ce qui la rapproche des standards danois en termes d’insertion et de fluidité.

Le système norvégien est en revanche étatique et centralisé, avec une idée clé assez simple : un seul guichet pour le social et l’emploi. L’Arbeids- og velferdsetaten gère également les allocations. Le système est aussi conditionnel que celui de ses voisins : les formations sont obligatoires, de même que l’acceptation des offres. Cette organisation s’accompagne d’excellents résultats ; la Norvège enregistre un taux de chômage très faible, autour de 3 à 4 % en 2024, soit un niveau comparable à celui du Danemark, avec, de surcroît, une durée moyenne de chômage relativement courte.

Un impact inattendu sur la recherche et l’innovation

Malgré leurs divergences au plan organisationnel, les pays scandinaves poursuivent tous un même objectif, la performance économique, qu’ils atteignent en grande partie grâce à la flexibilité du marché de l’emploi. Cette organisation ne se limite pas à améliorer l’allocation du travail ; elle crée aussi un environnement propice à l’investissement et à l’innovation.

C’est précisément ici que se manifeste l’un des effets les plus sous-estimés de la flexisécurité : son impact sur l’investissement en recherche et développement. Au Danemark, les dépenses de recherche et développement (R&D) atteignent environ 2,9 % du PIB, contre 2,2 % en France. Dans le domaine particulièrement stratégique de la tech, les dépenses de R&D danoises se montent à 1,85 % du PIB, contre seulement 0,4 % en France.

En Suède, l’effort est encore plus marqué, avec des dépenses de R&D autour de 3,4 à 3,6 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus élevés au monde, porté par un écosystème très innovant.

France 24, 2017.

Des restructurations plus véloces

Cet écart important ne s’explique pas uniquement par des choix industriels ou technologiques. Il tient aussi et surtout à un cadre institutionnel qui réduit fortement les coûts et les incertitudes liés aux restructurations. En facilitant les ajustements de main-d’œuvre, ce modèle libère des ressources financières et managériales que les entreprises peuvent réallouer vers des activités à plus forte valeur ajoutée, au premier rang desquelles figure l’innovation.

Ainsi, loin d’opposer flexibilité sociale et performance économique, les pays scandinaves montrent que la première peut devenir un levier direct de la seconde, en soutenant durablement l’effort de R&D et la capacité d’adaptation des entreprises.

À cet effet, les restructurations industrielles sont beaucoup plus rapides dans ces pays. En France, une restructuration coûte en moyenne trente-huit mois de salaire. À l’inverse, dans les pays nordiques, une restructuration peut être menée en quelques semaines, sans surcoûts administratifs ou salariaux. Or, la recherche en économie met en évidence une relation inverse frappante : les pays où les coûts de restructuration sont les plus faibles (Danemark, Suède) sont aussi ceux qui investissent le plus en R&D. L’économie française présente un niveau d’investissement nettement inférieur, en ayant un système plus rigide et protecteur. Cela suggère que la flexibilité du marché du travail ne se limite pas à un enjeu d’emploi, mais constitue également un déterminant clé de la capacité d’innovation.

Loin du compromis tiède

Les pays nordiques n’ont pas toujours été des modèles de flexisécurité ; ils reposaient autrefois, comme la France, sur une forte protection de l’emploi, un poids important du secteur public et une logique de stabilisation des carrières, avant d’opérer une transformation radicale vers des marchés du travail beaucoup plus flexibles et centrés sur la mobilité.

Au fond, la flexisécurité scandinave n’a rien d’un compromis tiède. C’est un système assez radical, presque contre-intuitif, qui a fait un pari simple : organiser les flux plutôt que figer les positions. Au cœur de ce modèle se trouve une idée simple mais puissante : il est plus efficace de sécuriser les trajectoires professionnelles que de protéger les postes de travail eux-mêmes.

Ce fonctionnement permet une réallocation rapide de la main-d’œuvre vers les secteurs les plus innovants. En définitive, la flexisécurité n’est pas seulement un modèle social. Elle est un véritable modèle de compétitivité nationale fondé sur une exigence : dans un monde en mutation rapide, la sécurité ne réside pas dans la stabilité des positions, mais dans la capacité à évoluer en permanence.

The Conversation

l'auteur est membre du comité consultatif de Kongsberg Innovation

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28.05.2026 à 17:13

Comment les vagues de chaleur perturbent la vie sexuelle des abeilles

James Gilbert, Senior Lecturer in Zoology, University of Hull

La qualité des spermatozoïdes des abeilles solitaires chute après l’exposition à de fortes chaleurs pendant leur croissance. Ces pollinisatrices sont cruciales pour la culture de nombreux fruits.
Texte intégral (2129 mots)
Copulation d’osmies rousses. Bernard de Go Mars/Wikipédia, CC BY

La santé reproductive des abeilles solitaires (osmies) est affectée par les fortes chaleurs. Les insectes, mâles et femelles, même si c’est chez les mâles que la chute est la plus forte, voient la qualité des gamètes produites baisser s’ils ont été exposés à des températures caniculaires pendant leur développement. Ces abeilles sauvages sont pourtant des pollinisatrices vitales, notamment pour la production fruitière dont nous dépendons.


Il n’existe pas encore beaucoup d’études sur les effets des vagues de chaleur sur les abeilles. Les rares études disponibles se concentrent sur des conditions météorologiques extrêmes susceptibles de tuer une abeille adulte.

Cependant de nouvelles recherches que j’ai menées au Royaume-Uni avec des collègues montrent que les populations d’abeilles solitaires (aussi appelées osmies) pourraient être bien plus sensibles qu’on ne le pensait aux phénomènes météorologiques extrêmes comme la vague de chaleur connue par l’Europe fin mai 2026.

Pour comprendre ce qui arrive à ces abeilles par temps chaud, mon équipe a reproduit la vague de chaleur de trois jours qui a frappé le Royaume-Uni en juillet 2022. Nous avons soumis un groupe de larves d’osmies rousses Osmia bicornis à trois jours où les températures atteignaient quotidiennement 40 °C.

Les osmies rousses sont des abeilles solitaires courantes dans les jardins britanniques (mais aussi français, ndlt). Elles constituent des pollinisatrices importantes pour les pommiers et d’autres arbres fruitiers. Parallèlement, un groupe témoin a été exposé aux températures habituelles du mois de juillet à Hull (au nord-est de l’Angleterre, ndlt), où l’étude a été menée, avec des pics quotidiens avoisinant les 25 °C.

Par la suite, nous avons traité les deux groupes de la même manière et les avons laissés tisser leurs cocons et hiberner normalement. Neuf mois plus tard, toutes les abeilles sont sorties en bonne santé : il semblait donc, dans un premier temps, que la vague de chaleur n’avait eu aucun effet. Mais c’était avant que nous n’ayons évalué leur santé reproductive.

Chose stupéfiante, chez les mâles du groupe exposé à la vague de chaleur, l’activité des spermatozoïdes avait diminué de moitié par rapport au groupe témoin, et leur nombre avait baissé d’un tiers. Chez les femelles, on a constaté une réduction de 15 % tant de la taille que du nombre d’ovules en développement.

En somme : la vague de chaleur avait anéanti la fertilité de ces abeilles, et en particulier chez les mâles.

Baisse de la motilité des spermatozoïdes

Graphique illustrant une baisse de 50 % de la motilité des spermatozoïdes dans le groupe exposé à la canicule par rapport au groupe témoin
La vague de chaleur a réduit de moitié la motilité des spermatozoïdes. Jamie Smith/Journal of Thermal Biology, CC BY

Ces chiffres sont alarmants, car ils indiquent que les populations d’abeilles solitaires sont bien plus sensibles aux chaleurs extrêmes qu’on ne le pensait jusqu’alors. Il faudra en tenir compte dans l’évaluation des répercussions globales du changement climatique. Même les abeilles ne sont pas mortes sur le coup, leur fertilité a été gravement affectée.

Cela signifie qu’une vague de chaleur survenue une année donnée pourrait entraîner une chute spectaculaire du nombre d’abeilles l’année suivante, et donc une pollinisation moins efficace pour des cultures essentielles telles que les pommes, les cerises et le colza.

Cela rendrait les producteurs de fruits encore plus dépendants de la location temporaire de ruches d’abeilles mellifères pour pallier les déficits de pollinisation. Et ce, alors que les recherches montrent de plus en plus que les abeilles sauvages, dont les services sont gratuits, sont de meilleures pollinisatrices que les abeilles mellifères.

Les autres effets des vagues de chaleur

Chez les abeilles mellifères et les bourdons, la vie en groupe est essentielle pour résister aux conditions météorologiques extrêmes. Grâce à leurs ruches sociales, les abeilles mellifères peuvent s’adapter de façon flexible aux périodes de fortes pluies et de vents violents en réaffectant les tâches accomplies par les abeilles ouvrières. Celles-ci peuvent rapidement passer, par exemple, de l’entretien du nid à la recherche de nourriture.

Les abeilles mellifères et les bourdons sont également capables de s’adapter aux variations de température. Les nids sont maintenus à des limites de température strictes, certaines ouvrières se transformant même en radiateurs vivants lorsque les températures baissent, faisant vibrer leurs ailes pour produire de la chaleur qui maintient le couvain à la température idéale pour sa croissance.

Les nids de bourdons débutent par une seule reine qui hiberne pendant l’hiver, puis commence seule à la constitution de sa couvée. De nouvelles recherches ont révélé les secrets de leur résilience : par exemple, les reines de bourdons en hibernation peuvent survivre sous l’eau pendant jusqu’à une semaine lorsque leur nid est inondé.


À lire aussi : Comment les reines bourdons peuvent-elles survivre plusieurs jours sous l’eau ?


Cependant, les abeilles mellifères et les bourdons ne constituent pas la majorité des abeilles. Contrairement aux abeilles mellifères et aux bourdons, la plupart des abeilles sont solitaires, ce qui signifie qu’elles n’ont pas de congénères pour les aider lorsque les temps sont durs : elles travaillent entièrement seules.

Les nids de ces abeilles solitaires sont à la merci des éléments : elles sont donc bien plus vulnérables au changement climatique que les abeilles sociales.

Une osmie rousse femelle ajoute du pollen à son nid. Les alvéoles operculées derrière elle contiennent des œufs ; les larves vont éclore et se nourrir de ce pollen
Une osmie rousse femelle ajoute du pollen à son nid. Les alvéoles operculées derrière elle contiennent des œufs. Les larves vont éclore et se nourrir de ce pollen. James Gilbert, CC BY

Bien sûr, les vagues de chaleur ne sont pas la seule menace qui pèse sur les abeilles. Elles doivent faire face à toute une série d’autres problèmes : pesticides, maladies, carences nutritionnelles et perte d’habitat, pour n’en citer que quelques-uns.

La priorité est désormais d’étudier comment les abeilles touchées par les vagues de chaleur font également face à ces autres problèmes. Notre laboratoire dirige une étude financée par le gouvernement britannique visant à examiner comment le changement climatique influe sur les besoins nutritionnels des abeilles sauvages en phase de croissance, et comment les abeilles mères répondent à ces besoins.

Nos premiers résultats sont prometteurs : ils suggèrent que les abeilles en croissance ont besoin d’un équilibre nutritionnel différent selon la température à laquelle elles sont élevées. Nous cherchons désormais à déterminer si les osmies mères sont sensibles à ces besoins et si elles sont capables d’adapter le pollen qu’elles butinent pour y remédier.

Les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquentes, même dans les pays habituellement tempérés. Ces études montrent que les conditions météorologiques extrêmes, bien qu’elles ne tuent pas nécessairement les abeilles sur le coup, peuvent gravement nuire à la population d’abeilles, avec des conséquences à long terme pour la pollinisation ainsi que pour toute la chaîne alimentaire dont l’humain dépend.

The Conversation

James Gilbert bénéficie actuellement d'un financement de l'UKRI (BBSRC) et l'étude mentionnée dans cet article, dont James est coauteur, a été financée par l'UKRI (NERC).

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