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19.08.2026 à 15:34

Patrimoine : faut-il faire contribuer ceux qui exploitent son image ?

Cécile Anger, Docteur en droit des marques culturelles, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Dans un contexte de baisse des financements publics, les utilisateurs commerciaux du patrimoine peuvent-ils en devenir les contributeurs ?
Texte intégral (2476 mots)
Façade du Palais Garnier, à Paris, revêtue d’une publicité de la marque Chanel, dont les recettes ont financé la restauration de l’édifice. ATHEM

Alors que la Cour des comptes alerte sur l’ampleur des besoins en matière de financement du patrimoine, l’image des biens culturels pourrait-elle devenir une ressource économique au service de leur conservation ?


Dans un rapport publié le 16 juin dernier, la Cour des comptes se penche sur les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la culture conduits ces dix dernières années. Elle souligne le coût élevé de ces opérations, souvent revu à la hausse, et le nombre croissant de rénovations à conduire d’ici à 2035, qu’il s’agisse de restaurations ou de mises aux normes environnementales et sécuritaires.

Mais le constat ne s’arrête pas là : les magistrats de la rue Cambon alertent sur le financement de ces chantiers. Cette hausse des besoins de rénovation du patrimoine soulève « des inquiétudes sérieuses quant à sa soutenabilité financière ». La Cour mentionne un « effet de ciseau » entre, d’une part, l’augmentation des chantiers et, d’autre part, « des financements publics en attrition ».

Des recettes issues de partenariats avec des acteurs privés

Face à la contraction des financements publics, les opérateurs culturels diversifient leurs ressources : billetterie, mécénat, locations d’espaces, partenariats internationaux ou encore recettes publicitaires liées aux chantiers de restauration. Le partenariat avec le Louvre Abou Dhabi en constitue un exemple emblématique, ayant permis de « financer pour plus d’un milliard d’euros d’investissements au profit du patrimoine français », même si la Cour rappelle que cet accord arrive à échéance.

Les publicités apposées sur les bâches de chantier constituent également une source de financement, comme l’ont illustré les travaux de l’Opéra national de Paris.

Le droit sur l’image des domaines nationaux : un nouvel outil de financement du patrimoine

Moins connu, un autre mécanisme visant lui aussi des recettes de nature publicitaire a vu le jour il y a quelques années.

Il y a dix ans, la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (loi LCAP) a instauré une disposition venant encadrer les conditions d’utilisation commerciale de l’image de certains biens culturels. Dans ce cadre, le monument ne sert pas de support à la publicité, il en devient le sujet.

L’article L. 621-42 du Code du patrimoine prévoit que l’utilisation à des fins commerciales de l’image des domaines nationaux est soumise à autorisation préalable du gestionnaire, cette dernière pouvant être assortie de conditions financières. L’objectif était à la fois de protéger l’image de ces domaines et de la valoriser sur le plan économique.

Quels sont ces domaines nationaux ? Il s’agit d’ensembles immobiliers appartenant, au moins en partie, à l’État et présentant « un lien exceptionnel avec l’histoire de la nation ». Sont donc exclus les biens mobiliers (peintures, sculptures, dessins…) ainsi que les biens n’appartenant pas, même partiellement, à l’État, qu’ils relèvent de propriétaires privés (comme le château de Chenonceau) ou d’autres personnes publiques (comme la tour Eiffel ou le Palais des papes).

Un cadre limité aux seuls domaines nationaux

Il s’agit d’un cercle restreint de bénéficiaires. Aujourd’hui, 21 monuments disposent de ce statut à part, dont la liste comprend notamment le palais de l’Élysée, les châteaux de Versailles et de Chambord et le musée du Louvre. D’autres acteurs culturels pourraient, eux aussi, souhaiter rejoindre ce cercle.

Les usages commerciaux de l’image du patrimoine sont nombreux et la possibilité d’associer les utilisateurs à son entretien séduirait assurément un nombre important de gestionnaires culturels, en charge de mettre en œuvre l’obligation de conservation des biens dont ils ont la garde.

Le Palais des papes à Avignon, dans le Vaucluse, n’appartenant pas au moins en partie à l’État, ne peut disposer du statut de domaine national. Avignon Tourisme

Une extension au profit d’autres biens culturels ?

Le périmètre des bénéficiaires fait débat depuis l’adoption de la loi LCAP. Dès les discussions parlementaires de 2016, puis dans une question au gouvernement, le sénateur Les Républicains (LR) Louis-Jean de Nicolaÿ proposait d’étendre le dispositif à l’ensemble des monuments historiques, estimant légitime que les propriétaires qui investissent dans leur restauration puissent bénéficier des recettes commerciales générées par leur image.

En 2019, la Cour des comptes relevait déjà cette limite dans un rapport consacré à la valorisation des marques culturelles . Prenant l’exemple du musée d’Orsay, elle suggérait d’étudier « la création d’un régime juridique ad hoc pour les musées les plus importants », notamment les 41 musées nationaux, dont seuls certains bénéficient aujourd’hui du statut de domaine national.

Tout comme le Palais des papes à Avignon, le château de Chenonceau (Indre-et-Loire) ne peut disposer du statut de domaine national. Château de Chenonceau

Une approche plus large en Grèce et en Italie

La France n’est pas isolée dans ces réflexions. D’autres États européens – en particulier ceux disposant d’un riche patrimoine culturel et d’une économie en grande partie fondée sur le tourisme – ont adopté des mesures similaires. Certains ont choisi de retenir un périmètre plus large. La Grèce et l’Italie ont visé les biens culturels dans leur ensemble, comprenant ainsi les biens mobiliers et immobiliers.

L’Italie en offre une illustration avec le contentieux ayant opposé la Galleria dell’Accademia de Venise à l’entreprise Ravensburger à propos de l’utilisation commerciale de l’Homme de Vitruve.

Puzzles composés de l’image de l’Homme de Vitruve (Léonard de Vinci, vers 1490, dessin à la plume, encre et lavis), Ravensburger. Ravensburger

Une atteinte acceptable au domaine public ?

Que signifierait une telle extension si elle devait advenir en France ? Elle permettrait à davantage de gestionnaires de transformer les utilisateurs commerciaux de l’image du patrimoine en contributeurs à sa conservation. La philosophie derrière cette logique est louable, mais il convient de tenir compte des conséquences éventuelles d’une telle ouverture.

En principe, lorsqu’une œuvre de l’esprit entre dans le domaine public, chacun peut librement la reproduire, y compris à des fins commerciales. Soumettre certains usages à une approbation préalable et au versement d’une redevance vient en quelque sorte faire renaître un droit sur le bien, au bénéfice des gestionnaires culturels.

Cette restriction ne viserait toutefois que les usages commerciaux. Les utilisations à des fins d’information, d’enseignement, de création artistique ou de recherche demeureraient libres, conformément aux exceptions prévues à l’alinéa 3 de l’article L. 621-42 du Code du patrimoine. Le débat se concentre ainsi sur les acteurs économiques qui retirent un bénéfice commercial de l’image du patrimoine sans participer directement à son financement, situation que les économistes qualifient de « passager clandestin ».

La figure du « passager clandestin »

Cette notion, développée par les économistes, désigne la situation dans laquelle un acteur bénéficie d’une ressource sans en supporter le coût, ou du moins sans en payer le juste prix.

Dans le secteur culturel, le « passager clandestin » (free rider) peut être l’entreprise qui exploite commercialement l’image d’un monument sans contribuer à sa conservation, alors même que celle-ci repose principalement sur des financements publics correspondant in fine à l’impôt collecté auprès des contribuables.

La question est alors la suivante : peut-on faire partager la charge de conservation du patrimoine avec ceux qui tirent profit de son image ?

Dans un rapport du Conseil d’analyse économique de 2011 consacré à la valorisation du patrimoine culturel français, Françoise Benhamou et David Thesmar identifiaient déjà une forme de « passager clandestin » : les acteurs du tourisme – hôtels, restaurants ou boutiques de souvenirs – qui bénéficient de la présence de sites patrimoniaux et des retombées économiques qu’ils génèrent, sans toujours contribuer à leur entretien. Ils soulignaient ainsi que « l’investissement dans l’entretien du patrimoine est insuffisant ou laissé à la charge du contribuable » et proposaient de « faire payer le patrimoine au juste prix par ceux qui en bénéficient financièrement ».

Si la « cible » n’est pas la même, la logique du droit sur l’image est similaire : inviter les acteurs économiques utilisant l’image du patrimoine à des fins commerciales à soutenir la préservation de ce dernier.

Plus qu’un nouvel impôt, ce mécanisme poursuivrait une autre ambition : transformer et convertir les utilisateurs commerciaux du patrimoine en contributeurs de ce dernier. À l’heure où les besoins de financement ne cessent de croître, cette idée mérite peut-être d’être reposée.

The Conversation

Cécile Anger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.08.2026 à 15:30

Un oligarque russe à l’honneur dans « The Economist » : quand les médias prêtent leur crédibilité aux acteurs des conflits

Yuliya Matvyeyeva, Doctorante en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Université Gustave Eiffel

En donnant une large tribune à l’oligarque russe sanctionné Andreï Melnitchenko, « The Economist » interroge la responsabilité des médias face à la guerre en Ukraine.
Texte intégral (2551 mots)
Ouverture du grand format publié par *The Economist* consacré à Andreï Melnitchenko, présenté comme « l’homme qui pourrait changer la Russie ». Photo : Hanna Heitman. « The Economist », 9 juillet 2026.

L’ESSENTIEL

  • En juillet 2026, l’hebdomadaire britannique The Economist a consacré sa couverture et plusieurs formats éditoriaux à Andreï Melnitchenko, oligarque russe toujours visé par des sanctions européennes, britanniques et américaines.

  • Le dossier le présente comme un possible acteur de la transformation de la Russie tandis que la souveraineté et la sécurité de l’Ukraine restent à l’arrière-plan.

  • Ce cas montre comment un média prestigieux peut atténuer l’effet réputationnel des sanctions en donnant à une personne sanctionnée le statut d’interlocuteur faisant autorité sur l’avenir de la Russie et de l’Europe.


À l’instar d’une banque, un grand média comme The Economist, la BBC, France 2 ou encore le Monde repose sur un capital essentiel : la confiance. En consacrant sa couverture, ses colonnes ou son antenne à une personnalité, il ne lui offre pas seulement de la visibilité : il lui prête une part de sa crédibilité.

C’est sous cet angle qu’il faut lire le dispositif consacré par The Economist à Andreï Melnitchenko : un portrait annonçant qu’« un oligarque russe de premier plan brise le silence », un éditorial le présentant comme « l’homme qui voudrait changer la Russie », une tribune où il explique pourquoi « une Russie brisée serait néfaste pour le monde » ainsi qu’un podcast consacré aux « options de Poutine », donnant une nouvelle fois la parole à l’oligarque.

Ce déploiement constitue un choix de cadrage. Pourquoi cette voix pour ouvrir la discussion sur l’avenir de la Russie et, indirectement, sur la sécurité européenne ?

Sans préjuger des intentions de la rédaction, la réponse tient à une logique journalistique identifiable : Melnitchenko s’exprime très rarement, il détient une grande puissance économique, il est un membre éminent de l’élite russe et dépeint un récit sur l’après-guerre. Homme du système qui affirme pouvoir peser sur l’évolution future de la Russie, il incarne ainsi une voie possible de l’avenir du pays.

Qui est Andreï Melnitchenko ?

Peu connu du grand public européen, Andreï Melnitchenko n’est ni un opposant politique, ni un universitaire, ni une figure de la société civile. Il est l’un des hommes les plus fortunés de Russie, à la tête d’un empire construit dans le charbon, avec la Siberian Coal Energy Company (SUEK), et les engrais, avec EuroChem.

En mars 2022, l’Union européenne l’a inscrit sur sa liste de sanctions. Il demeure aujourd’hui visé par des sanctions de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des États-Unis. Le Conseil de l’UE rappelle qu’il a participé, le 24 février 2022, à une réunion organisée par Vladimir Poutine avec les principaux hommes d’affaires russes et le qualifie d’entrepreneur influent dans des secteurs générant des revenus substantiels pour l’État russe.

Selon Reuters, Melnitchenko s’est retiré, le 8 mars 2022, comme bénéficiaire des trusts détenant EuroChem et SUEK, son épouse devenant automatiquement bénéficiaire effective à la veille de son inscription sur la liste des sanctions de l’Union européenne. Alexandra Melnitchenko a ensuite été elle aussi sanctionnée.

En 2025, saisie par EuroChem, la Haute Cour de justice d’Angleterre et du pays de Galles a estimé que Melnitchenko conservait le contrôle de fait de la société appelée à recevoir les paiements. Elle était compétente parce que les six garanties bancaires à première demande étaient soumises au droit anglais et à la compétence exclusive des juridictions anglaises. La Cour a ainsi donné raison à Société générale et à ING : les paiements, prévus en France ou en Italie, y auraient été illégaux au regard des sanctions européennes.

Une enquête de Reuters a également révélé que des entreprises d’EuroChem avaient livré de l’acide nitrique et de l’acide acétique à l’usine Sverdlov (à Dzerzhinsk, près de Nijni-Novgorod, ndlr), qui fabrique des explosifs militaires. Reuters précise que ces substances ont aussi des usages civils et que la destination finale de chaque livraison n’a pas pu être établie. EuroChem rejette les conclusions de l’enquête et affirme ne pas appartenir au secteur de la défense.

Au-delà de ce volet industriel, le parcours de Melnitchenko depuis 2022 et ses prises de position publiques permettent de mieux situer la parole que The Economist choisit aujourd’hui de mettre en avant. Après quatorze ans passés en Suisse, l’homme d’affaires s’est installé à Dubaï à la suite du déclenchement de la guerre et de son inscription sur les listes de sanctions. À partir de 2023, il a toutefois recommencé à passer davantage de temps en Russie et, selon The Economist, vit désormais à Moscou.

Melnitchenko ne s’était pourtant pas entièrement tu. Dès mars 2022, il avait déclaré à Reuters que les événements en Ukraine étaient « tragiques » et qu’il fallait parvenir d’urgence à la paix, tout en insistant principalement sur le risque d’une crise alimentaire mondiale. En 2023, dans un entretien accordé au Financial Times, il condamnait les attaques contre les civils, mais attribuait les crimes de guerre aux deux camps et soutenait que l’identité de celui qui avait déclenché le conflit importait peu. Il présentait, par ailleurs, les sanctions occidentales comme une forme de violence économique frappant notamment les pays les plus pauvres.

À l’égard de Vladimir Poutine, sa position relevait davantage de la prise de distance que de l’opposition ouverte. En 2022, il affirmait ne pas entretenir de relation personnelle avec le président russe et ne pas avoir été informé à l’avance de l’invasion. Le portrait de The Economist rapporte cependant qu’en mai 2025 il a sollicité un entretien individuel au Kremlin afin de proposer une participation plus active à la vie publique russe. Il est donc inexact de présenter le dossier de 2026 comme sa toute première prise de parole. La nouveauté réside plutôt dans sa durée, son ambition politique et le dispositif éditorial qui transforme une parole jusque-là ponctuelle et essentiellement défensive en une vision structurée de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.

The Economist rappelle les sanctions, le transfert des intérêts de Melnitchenko à son épouse, la contribution de ses entreprises à l’économie de guerre et le fait qu’il n’est ni un dissident ni un opposant déclaré à l’invasion. En revanche, le magazine ne détaille ni l’enquête de Reuters sur les livraisons à l’usine Sverdlov, ni ses déclarations antérieures renvoyant les crimes de guerre aux deux camps.

L’asymétrie tient donc moins à l’absence des faits qu’à leur hiérarchisation. Les éléments défavorables sont intégrés à un portrait globalement valorisant d’entrepreneur pragmatique et potentiellement réformateur. La souveraineté et l’éventuelle « humiliation » de la Russie occupent le centre du récit, tandis que l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les garanties de sécurité et la responsabilité russe restent secondaires. Aucune voix ukrainienne ne bénéficie d’un espace comparable pour répondre à cette conception de la guerre.

En multipliant les formats autour de Melnitchenko, The Economist ne rend pas seulement sa parole visible : il lui confère une autorité dans la définition de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.

Ce que raconte réellement « The Economist »

Dans « Why a broken Russia is bad for the world », Andreï Melnitchenko avance trois idées : une Russie affaiblie deviendrait davantage dépendante de la Chine ; une fragmentation de la Fédération créerait une instabilité mondiale ; enfin, une paix durable en Europe supposerait, à terme, que la Russie retrouve sa place dans une nouvelle architecture de sécurité.

Ces arguments reprennent plusieurs thèmes du discours stratégique russe : la guerre comme confrontation avec l’Occident, la crainte d’une Russie « humiliée » et la priorité accordée à sa souveraineté. Présentés comme des scénarios de risque, ils prennent l’apparence du réalisme stratégique. Le centre de gravité du débat se déplace alors de la guerre menée contre l’Ukraine vers l’avenir de la Russie. Les titres eux-mêmes invitent le lecteur à passer de la question « Comment mettre fin à une guerre d’agression ? » à une autre : « Quel avenir préparer pour la Russie ? »

En sciences de la communication, le cadrage ne change pas nécessairement les faits, mais la question autour de laquelle ils sont organisés. En plaçant l’avenir de la Russie au centre, le dispositif relègue à l’arrière-plan la reconstruction de l’Ukraine, le retour des enfants déportés, les responsabilités pour les crimes de guerre et les garanties contre une nouvelle agression. Les faits ne disparaissent pas ; leur hiérarchie change – et ce déplacement produit déjà un effet politique.

Quand la crédibilité devient une ressource stratégique

Dans un entretien accordé à Mediapart et relayé par Geode, le chercheur Maxime Audinet analyse un mécanisme comparable à partir de l’interview de Sergueï Lavrov diffusée sur France 2, le 26 mars 2026 : recherche de l’exclusivité, valeur symbolique de l’accès et dispositif de contradiction insuffisant.

Le cas de The Economist est différent : il ne s’agit pas d’un entretien en direct, mais d’un dispositif éditorial long, préparé et décliné en plusieurs formats.

L’influence sur le débat public ne passe pas nécessairement par le mensonge. Il naît aussi du choix des interlocuteurs et de la hiérarchie des questions. En multipliant les formats autour d’une même personne, un média ne dit pas seulement ce que cette personne pense : il contribue à établir qu’elle mérite d’être entendue comme une source autorisée. Les médias n’imposent pas les conclusions à leurs lecteurs, mais ils structurent l’agenda du débat et distribuent la crédibilité.

Les travaux consacrés aux listes de sanctions montrent que celles-ci produisent à la fois des coûts matériels et réputationnels. L’inscription sur une liste de personnes sanctionnées ne se réduit pas aux mesures patrimoniales qui l’accompagnent : elle associe publiquement un acteur à des conduites que les autorités imposant ces mesures entendent condamner. Mais cet effet réputationnel n’est ni automatique ni irréversible.

Les recherches récentes sur l’autorité épistémique des sources montrent que le journalisme construit une hiérarchie des personnes autorisées à décrire la réalité, notamment par la fréquence de leur présence et par ce qu’il leur permet d’énoncer. D’autres travaux sur l’authority signaling montrent que les interactions éditoriales peuvent activement élever certaines sources au rang d’interlocuteurs faisant autorité.

La visibilité ne produit pas automatiquement une légitimation. Tout dépend de la place accordée, du titre, de la répétition, du statut d’auteur, de la contradiction et de la vigueur de la confrontation. Dans le cas de Melnitchenko, l’accumulation des formats peut produire un contre-effet réputationnel : juridiquement, il demeure une personne sanctionnée ; discursivement, il devient un interlocuteur présenté comme pertinent pour penser l’avenir de la Russie et de l’Europe. Le dispositif ne neutralise pas les sanctions, mais peut en atténuer la portée réputationnelle. C’est ici que se situe la responsabilité éditoriale.

Le paradoxe est là : l’inscription sur une liste de sanctions produit un coût matériel et réputationnel tandis qu’un dispositif éditorial de cette ampleur peut conférer à la personne désignée une nouvelle autorité discursive. The Economist ne lève pas les sanctions visant Melnitchenko ; il lui prête cependant une part de son capital de crédibilité, jusque dans le débat sur la sécurité de l’Ukraine et de l’Europe. C’est dans ce pouvoir de relégitimation – et dans la manière dont il est exercé – que réside la responsabilité du média.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.08.2026 à 15:26

États-Unis : le Parti démocrate a-t-il pris un virage progressiste ?

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Dans le Michigan, la victoire surprise d’Abdul El Sayed aux primaires du Parti démocrate renforce un peu plus l’ancrage de la tendance progressiste au sein du parti.
Texte intégral (2407 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le 4 août 2026, à la surprise générale, le progressiste Abdul El-Sayed a remporté la primaire démocrate de l’un des deux postes de sénateur du Michigan au Sénat des États-Unis.

  • Cette victoire montre que la légitimité sociale – El-Sayed n’est pas un politicien professionnel – peut se traduire en reconnaissance institutionnelle au sein du Parti démocrate.

  • El-Sayed incarne une nouvelle génération du parti, davantage préoccupée par les inégalités systémiques et très critique à l’égard du soutien de Washington au gouvernement israélien actuel. Reste à savoir si cette génération parviendra à imposer durablement son agenda.


Contre toute attente et après une campagne très médiatisée, Abdul El Sayed, 41 ans, a remporté la primaire démocrate de l’un des deux postes de sénateur du Michigan avec 48,48 % des voix contre 47,51 % pour Haley Stevens, le 4 août dernier.

Cette victoire est d’autant plus spectaculaire que Stevens était une représentante démocrate à la Chambre depuis plusieurs années et bénéficiait du soutien d’une partie importante de l’establishment du parti. Dans un État qui avait voté majoritairement pour Donald Trump lors de la présidentielle de 2024, elle se présentait comme la candidate la plus susceptible de reconquérir les électeurs modérés.

Une victoire significative pour l’aile progressiste

La nomination d’Abdul El-Sayed constitue un moment significatif pour l’aile progressiste du Parti démocrate, en ce qu’elle manifeste la capacité de cette mouvance à convertir une dynamique militante en reconnaissance institutionnelle. Ce succès n’est pas sans rappeler l’élection au poste de maire de New York, en novembre dernier, à l’âge de 34 ans, de Zohran Mamdani, figure emblématique d’une génération de démocrates qui articulent mobilisation communautaire, critique du néolibéralisme et réinvention des pratiques électives.

El-Sayed comme Mamdani incarnent tous deux une forme de politisation ascendante : un passage de l’activisme local à la légitimité électorale, révélant la manière dont les réseaux militants, les organisations de quartier et les coalitions diasporiques peuvent devenir des vecteurs de conquête du pouvoir.

Toutefois, la comparaison doit être nuancée.

Mamdani disposait déjà d’une expérience élective solide, ayant été élu à l’Assemblée de l’État de New York avant d’accéder à la mairie, ce qui lui conférait une légitimité institutionnelle et une maîtrise des codes de la représentation politique. El-Sayed, en revanche, n’a jamais exercé de mandat électif : il demeure un outsider, au sens où sa trajectoire s’est construite dans l’action publique, la santé communautaire et la mobilisation civique plutôt que dans les arènes électorales traditionnelles.

Cette distinction est théoriquement féconde. Elle permet de penser deux modalités d’entrée dans le champ politique : l’une, incarnée par Mamdani, fondée sur la consolidation progressive d’un capital politique institutionnel ; l’autre, illustrée par El-Sayed, reposant sur un capital militant, discursif et communautaire. Dans les deux cas, la base progressiste joue un rôle structurant, mais selon des logiques différentes : chez Mamdani, elle renforce une trajectoire déjà institutionnalisée ; chez El-Sayed, elle sert de levier pour contourner les barrières d’accès au pouvoir.

Cette nomination révèle ainsi une transformation plus large du Parti démocrate, où les outsiders dotés d’une forte légitimité sociale peuvent désormais prétendre à des positions de leadership, témoignant de l’ouverture – relative mais réelle – du champ politique à des profils issus de l’activisme, de la santé publique ou des mobilisations diasporiques. Elle montre également que la frontière entre expertise technocratique et légitimité élective se reconfigure, permettant à des acteurs non élus, mais fortement ancrés dans les communautés, de devenir des figures centrales de la recomposition progressiste.

Abdul El-Sayed, ou le rêve américain

Le parcours d’Abdul El-Sayed illustre une configuration typiquement américaine : celle d’un outsider capable de transformer une trajectoire professionnelle menée en dehors du champ politique politique en capital électoral.

Médecin spécialiste de santé publique, formé à Columbia et à Oxford, il a dirigé le département de santé de Detroit puis le service de santé du comté de Wayne, avant de se présenter aux primaires démocrates pour le poste de gouverneur du Michigan en 2018 – il arrivera en deuxième position sur trois candidats, récoltant plus de 340 000 voix, derrière Gretchen Whitmer (588 000 voix), qui sera par la suite élue gouverneure.

Cette trajectoire, qui conjugue excellence académique, engagement dans le service public et mobilisation civique, raconte une version contemporaine du rêve américain, non pas celle de l’ascension individuelle par la seule réussite économique, mais celle d’une intégration civique fondée sur la compétence, le mérite et la contribution à la collectivité. Fils d’immigrés égyptiens, El-Sayed incarne une figure ascendante de la méritocratie américaine : celle d’un individu qui, sans appartenir aux élites politiques traditionnelles, parvient à convertir son expertise en légitimité publique.

Abdul El-Sayed rencontrant des électeurs à l’Université technologique du Michigan, le 22 octobre 2025. Conlan Houston/Wikimédia, CC BY-NC

Cette dimension est essentielle pour comprendre la politique états-unienne contemporaine. L’absence de mandat antérieur n’est pas un handicap : elle devient parfois un atout, en permettant de se présenter comme une figure neuve, non compromise par les logiques partisanes, capable de porter une critique du statu quo.

El-Sayed s’inscrit dans cette tradition de candidats dont la légitimité ne provient pas de l’institution, mais de l’expérience professionnelle, de l’engagement communautaire et de la capacité à articuler une vision morale de l’action publique. Sa nomination dans une primaire sénatoriale nationale témoigne de cette plasticité du champ politique américain, où l’autorité peut émerger hors des circuits classiques de la carrière politique.

L’aile progressiste dans l’histoire politique états-unienne

La victoire d’El-Sayed s’inscrit également dans une histoire plus longue de la gauche démocrate. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, les progressistes défendaient un État fédéral capable de réduire les inégalités, de protéger les salariés, de développer les services publics et de renforcer les droits civiques. Mais à partir des années 1970, puis surtout sous Bill Clinton (1993-2001), le parti a adopté une ligne plus centriste favorable à l’économie de marché et à une stratégie visant les classes moyennes et les électeurs indépendants.

La crise financière de 2008, la montée des inégalités et la transformation du débat social ont ouvert un nouvel espace à gauche. Bernie Sanders lui a donné une cohérence nationale. L’ascension de Bernie Sanders (sénateur du Vermont depuis 2007, ndlr) au sein de la gauche américaine illustre un phénomène paradoxal : celui d’une figure qui, tout en demeurant extérieure au Parti démocrate sur le plan formel, en est devenue l’un des pôles idéologiques structurants.

Son influence ne se mesure pas seulement à ses campagnes présidentielles, mais à la manière dont il a déplacé le centre de gravité du débat démocrate vers des thématiques longtemps marginales : la concentration extrême des richesses, le pouvoir des grandes entreprises, l’explosion du coût de la vie, la fragilité de la protection sociale. En imposant ces enjeux comme des questions légitimes, centrales et discutées, Sanders a contribué à reconfigurer l’imaginaire politique d’une génération de militants et d’électeurs, donnant à la critique du capitalisme financiarisé une visibilité nouvelle dans l’espace public états-unien.

Dans ce sillage, Alexandria Ocasio-Cortez s’est imposée comme l’autre visage majeur de cette gauche renouvelée. La présence de la représentante démocrate de New York aux côtés d’Abdul El-Sayed dans le Michigan a conféré à cette candidature une portée nationale, révélant la capacité de cette aile progressiste à fédérer, mobiliser et médiatiser des causes longtemps perçues comme minoritaires.

Le programme qu’ils défendent – santé universelle, hausse des salaires, renforcement des syndicats, logement abordable, transition écologique, droits civiques, réforme de l’immigration, limitation du pouvoir des entreprises – dessine une cohérence idéologique qui dépasse la simple contestation : il s’agit d’un projet de transformation systémique, articulé autour d’une critique du néolibéralisme et d’une volonté de rééquilibrer les rapports de force sociaux.

La victoire obtenue dans le Michigan marque ainsi un moment charnière : elle montre que ces thèmes, longtemps cantonnés aux marges militantes, peuvent désormais conquérir le pouvoir électoral. Ce basculement signale une mutation profonde du champ politique démocrate, où l’aile progressiste cesse d’être un foyer protestataire pour devenir un acteur capable d’imposer ses priorités, ses récits et ses figures. Il révèle aussi une recomposition générationnelle : une nouvelle gauche, plus jeune, plus diverse, plus structurée autour des inégalités systémiques, parvient à transformer ses intuitions en dynamiques électorales concrètes.

Une primaire entre deux visions du Parti démocrate

El-Sayed a fait de son absence de mandat électif une force. Sa campagne s’est construite autour d’une critique du système politique dominé par les grandes entreprises, les intérêts financiers et les groupes de pression. Il s’est présenté comme le candidat des travailleurs, des familles et des jeunes électeurs. Il a défendu la hausse des salaires, une politique d’immigration plus protectrice et a remis en cause l’aide militaire des États-Unis à Israël.

La centralité de Gaza dans la primaire du Michigan révèle la manière dont un conflit international peut devenir un opérateur de structuration identitaire et électorale au sein d’un espace partisan. La position d’Abdul El-Sayed, l’un des démocrates les plus critiques à l’égard de la politique israélienne, ne relève pas seulement d’un choix programmatique : elle s’inscrit dans une dynamique de politisation diasporique où l’électorat arabo-américain transforme une mémoire collective transnationale en ressource pour la politique locale.

En demandant que l’aide américaine soit davantage conditionnée, El-Sayed mobilise un registre normatif – droits humains, responsabilité internationale, cohérence morale – qui entre en tension avec la ligne plus classique défendue par Haley Stevens, attachée à la relation stratégique israélo-américaine. Dans le Michigan, où l’électorat arabo-américain est l’un des plus importants du pays, la guerre à Gaza a reconfiguré les rapports de force dans plusieurs bastions démocrates. Les mobilisations locales, les campagnes de sensibilisation et les réseaux communautaires ont transformé la politique étrangère en critère de vote déterminant.

El-Sayed affrontera en novembre le républicain Mike Rogers, ancien représentant au Congrès qui avait déjà été candidat au Sénat en 2024. Les élections de mi-mandat permettront d’évaluer la capacité de cette percée à se transformer en dynamique durable. Elles montreront ainsi si El-Sayed inaugure une recomposition profonde ou s’il demeure une exception dans un paysage encore dominé par les élites établies.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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