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18.05.2026 à 16:46

Eurovision 2026 : les Européens « unis par la musique », vraiment ?

Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po

Cette année encore, la géopolitique est venue troubler la grand-messe dont le slogan est « United by Music ».
Texte intégral (1672 mots)

Par-delà la victoire surprise de la candidate bulgare Dara et les chiffres d’audience toujours massifs, la 70ᵉ édition du concours Eurovision, le « plus grand événement musical en direct du monde », aura reflété les tensions qui traversent actuellement le continent.


Pour sa 70ᵉ édition, célébrée à la Stadthalle de Vienne (Autriche) et organisée par l’ÖRF, le groupe audiovisuel public autrichien, le concours Eurovision a, une fois encore, été profondément marqué par la géopolitique européenne et les dynamiques internationales.

Depuis sept décennies maintenant, ce concours se proclame apolitique, par la lettre (son règlement) et par l’esprit (promotion d’une forme d’unité européenne et pacifisme post-1945). Pourtant, c’est aussi un champ de frictions politiques, culturelles et médiatiques entre des imaginaires et des États, où nombre d’acteurs entendent se saisir de la visibilité de l’événement afin de promouvoir leurs priorités politiques et leurs valeurs.

Prendre un peu de recul est nécessaire pour évaluer la portée de l’édition 2026, loin du vacarme des polémiques et de la transe d’un spectacle télévisé de plus de trois heures pour la seule finale. Désormais installé dans le paysage médiatique international mondial, « l’événement monstre » (selon l’expression de l’historien Pierre Nora) que constitue l’Eurovision donne la mesure de la géopolitique actuelle.

Longévité du concours, concurrence des récits

Le rassemblement viennois a souligné combien l’Eurovision est devenu un rituel médiatique et symbolique continental : il a réuni des dizaines de millions de téléspectateurs, et drainé vers Vienne des dizaines de milliers de spectateurs, de fans, de touristes et de professionnels. Si l’édition 2026 a pu rencontrer un tel succès malgré le boycott de cinq pays – l’Espagne, l’Irlande, l’Islande, les Pays-Bas et la Slovénie –, c’est que cette grand-messe musicale, séculière et commerciale rencontre une tendance profonde de la géopolitique contemporaine : le besoin de jalons collectifs et la lutte des narratifs.

En effet, les relations internationales sont désormais dominées par une succession ininterrompue de sommets, expositions, concours, commémorations, défilés, qui sont autant de jalons collectifs car fortement médiatisés. Le calendrier mondial est scandé par ces événements. Mais il est aussi marqué par les affrontements auxquels ces événements donnent lieu : en faire partie ou non, telle est la question.

La charge géopolitique extra-européenne

Le bilan géopolitique de l’Eurovision 2026 ne saurait être complet s’il ne comprenait son lot de polémiques, fugaces ou fondamentales.

Cette année, la principale polémique a porté sur la participation au concours de Noam Bettan, candidat franco-israélien porté par la KAN, l’audiovisuel public de Tel-Aviv. Sa présence avait suscité des débats acharnés et mené au boycott des cinq pays sus-cités au nom de la condamnation de la politique du gouvernement Nétanyahou à l’égard des Palestiniens. Le 11 mai, à la veille du début du concours, le New York Times a d’ailleurs publié une longue analyse consacrée à la façon dont Israël utilisait l’Eurovision comme un outil de soft power.

Le premier ministre Pedro Sanchez a affirmé que l’Espagne était « du bon côté de l’Histoire » en boycottant l’édition de cette année au nom du respect du droit international et des droits de l’homme. Rappelons que les polémiques sur la participation d’Israël au concours (le pays a été admis en 1973) sont récurrentes au sein de l’UER depuis des années. Elles ont enflé avec l’exclusion de la Russie et de la Biélorussie en 2022, et été considérablement amplifiées par les opérations militaires destructrices et meurtrières de l’armée israélienne à Gaza menées en représailles des massacres commis par le Hamas, le 7 octobre 2023. Depuis lors, plusieurs groupes audiovisuels ont agité le spectre du boycott, et cinq d’entre eux ont mis cette fois cette menace à exécution – une rupture avec les éditions 2024 et 2025 qui n’avaient pas connu de boycott, alors même que la guerre à Gaza était plus intense.

Ce ne fut pas la seule polémique ayant marqué l’édition 2026. Quelques heures avant la finale du 16 juin, le patron de l’Eurovision, le Britannique Martin Green, a évoqué un possible retour de la Russie au concours. Ce jugement choque à Kiev et chez ses soutiens, alors même que Moscou a été exclu depuis 2022, organise son propre concours, l’Intervision, et continue de bombarder massivement l’Ukraine.

Par ailleurs, si depuis 2013 la Turquie ne participe plus à l’Eurovision, qu’elle juge « immorale » car certains musiciens affichent explicitement leur appartenance à la communauté LGBTQIA+, elle a été irritée par la chanson du groupe croate Lelek, qui a mis en lumière le sicanje, une tradition remontant à l’époque de l’occupation ottomane : les jeunes femmes catholiques de Croatie et de Bosnie-Herzégovine se faisaient alors souvent tatouer les mains et le visage pour ne pas être prises de force en concubines par des militaires ottomans.

Polyphonie en hymne à la diversité

À plusieurs égards, l’Eurovision 2026 a également illustré les accords et désaccords de l’Europe actuelle.

Une Europe qui est restée unie lorsqu’il a fallu exclure la Russie en 2022, mais qui s’avère divisée en ce qui concerne le sort d’Israël, redessinant la carte du concours. C’est aussi une Europe qui s’interroge sur l’équilibre entre souveraineté culturelle et mondialisation : si la gagnante bulgare a concouru en anglais, 60 % des pays ont chanté dans leur langue en 2026, y compris dans l’Europe nordique qui présente généralement des candidats chantant en anglais, contre seulement 24 % en 2016.

Classiquement, on a retrouvé une Europe avec un certain nombre d’invariants dans sa géographie affective, traversée par les proximités géographiques et les diasporas : le jury chypriote a voté pour la Grèce et réciproquement, la Suède a voté pour la Finlande, le Monténégro pour la Serbie, la Norvège pour le Danemark, l’Albanie pour l’Italie. Tout juste pourra-t-on s’étonner, pour un concours qui a vu la victoire du groupe ABBA en 1974 avec Waterloo, des douze points attribués par le jury britannique à la candidate française Monroe.

Le bon classement (deuxième place) du candidat présenté par Israël démontre, une fois encore, que la politique n’explique pas tous les palmarès du concours : le groupe audiovisuel israélien KAN présente régulièrement d’excellents artistes, des chansons attrayantes et des chorégraphies qui suscitent l’intérêt. En outre, par-delà le boycott de certains pays, certaines autres opinions publiques ont manifesté leur sympathie pour Israël. Dans les votes en faveur de Noam Bettan, la part des soutiens artistiques et politiques est difficile à évaluer, sans même parler des soupçons de manipulation en sa faveur dans plusieurs États. Là encore, politique, technique, marketing et chorégraphies se sont mêlés.

Enfin, et c’est peut-être plus surprenant, on perçoit une Europe qui peut vivre une crise en son sein, mais continuer d’exercer une certaine attractivité au-delà de ses frontières, comme en témoigne l’expansion en novembre prochain du concours à l’Asie une première. L’Eurovision s’est même étendue aux antipodes avec l’Australie, membre affiliée de l’Union européenne de radio-télévision (UER) et participante depuis une dizaine d’années, et le Canada s’interroge sérieusement sur sa participation.

En dépit de tout, l’historien et prospectiviste israélien Yuval Noah Harari, détracteur de Benyamin Nétanyahou, rappelle combien ce modèle peut être nécessaire aujourd’hui :

« Aujourd’hui, alors que des forces politiques remettent en cause de nombreuses institutions internationales et que des technologies telles que les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle menacent de pousser les gens à s’éloigner les uns des autres au lieu de les rapprocher, l’Eurovision offre un rappel d’une vision très différente de l’avenir. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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18.05.2026 à 16:41

Entre l’art et le luxe, des liaisons dangereuses ?

Élodie de Boissieu, Professeure associée en marketing, EM Normandie

La place grandissante du monde du luxe dans l’art peut faire craindre un lissage généralisé de ce qui devrait questionner et subvertir.
Texte intégral (2509 mots)
Le film *Parthenope* (2025), de Paolo Sorrentino, fait la part belle aux créations de la marque Yves Saint Laurent et les met en scène de façon appuyée. Capture d’écran/AllôCiné

D’un côté, l’art offre une légitimité culturelle aux marques de luxe ; de l’autre, la culture s’appuie sur le luxe pour s’offrir une plus grande visibilité. Un rapprochement de plus en plus marqué qui ne va pas sans risques, en particulier pour la liberté artistique.


En 2023, l’artiste plasticien britannique Ryan Gander déclarait :

« Les raisons pour lesquelles les artistes veulent travailler avec des marques et les raisons pour lesquelles les marques veulent travailler avec des artistes sont probablement très différentes. »

Dans les années 1930 et avant qu’Andy Warhol ne sacralise le parfum Chanel No 5, la créatrice de mode Elsa Schiaparelli priait Salvador Dali de créer pour elle une collection d’objets de mode. De cette amitié artistique naît, entre autres, la célèbre robe Homard (1937) immortalisée par la plus subversive des célébrités de l’époque, Wallis Simpson future duchesse de Windsor, qui la porte peu avant son mariage avec l’ex-roi Edward VIII et se fait photographier par Cecil Beaton pour le magazine Vogue. Se dépeignant elle-même comme surréaliste, Schiaparelli offre sa marque comme lieu d’expression de l’œuvre artistique de Dali : le luxe reste à sa place d’éditeur d’art et l’artiste n’est contraint que techniquement.

Près d’un siècle plus tard, les collaborations entre marques et artistes se sont considérablement transformées et les co-brandings fonctionnels aux objectifs partagés ont laissé la place à une prédominance du luxe à tous les niveaux de la scène artistique.

Exposition Schiaparelli, Musée des arts décoratifs (Paris), 2022. Élodie de Boissieu

Omniprésence du luxe dans l’art

Malgré une réduction récente du nombre de consommateurs, l’achat de produits de luxe est perçu comme un investissement presque rassurant dans le contexte économique actuel. Aussi, toute caution culturelle et artistique supplémentaire renforce la valeur spécifique de l’objet à laquelle il est attaché. Offrir une légitimité culturelle à sa marque pour l’éloigner d’une vision purement consumériste est devenu stratégique. Par ailleurs, une présence dans le monde de l’art lui permet de cultiver son aura d’exclusivité en augmentant l’écart, la distance psychologique qui la sépare avec ses consommateurs au risque de les exclure encore davantage.

A gauche, exposition « Chanel fait son numéro », Grand Palais Éphémère (Paris), 2023, à droite, exposition « En Plein Cœur, un siècle d'amour sans filtre », boutique Guerlain sur l'avenue des Champs-Elysées, 2015. Élodie de Boissieu

À l’opposé, la présence du luxe sur la scène artistique et culturelle le rend plus accessible, car il s’introduit partout dans l’espace public. Ainsi, quand les marques de luxe s’invitaient dans des musées pour dévoiler leur histoire et leur patrimoine dans le but de rallonger le temps de conversation avec leur public et ce, sans parler transaction, celles-ci se font désormais agents culturels en curant elles-mêmes les collections des artistes mises en avant dans leurs boutiques (boutique Guerlain à Paris). Certaines autres vont même jusqu’à ouvrir leur propre musée dédié à leur marque (Galerie Dior, musée Bréguet, Musée Yves Saint Laurent, Fondation Azzedine Alaïa, musée Baccarat, etc.) transformant leurs produits grâce à des procédés muséographiques en véritables objets d’art.

Tandis que quelques marques de montres et d’alcool prenaient place sur le plateau de tournage de James Bond, celles-ci commandent des films à leur effigie (Veuve Clicquot, Christian Dior, Chanel et certains grands groupes créent même des structures consacrées au monde du cinéma (Saint Laurent Productions pour le groupe Kering, 22 Montaigne Entertainment pour LVMH, Prada Film Fund pour Prada).

Alors qu’elles se glissaient au gré des humeurs des chanteurs (de Zadig et Voltaire chez Philippe Delerm à LVMH pour Booba), inspiraient déjà de grands auteurs à la fin du XIXᵉ siècle (Au Bonheur des Dames, d’Émile Zola, pour le Bon Marché), les marques de luxe deviennent de véritables créatrices de contenu musicaux (Hedi Slimane chez Céline) ou curatrices de romans (Charlotte Casighari avec Leïla Slimani dans les Rendez-vous littéraires de Chanel). De simple sponsor financier à travers le co-branding, la marque s’est imposée par sa toute-puissance symbolique sur la scène artistique et indique désormais au visiteur, au cinéphile, au lecteur ce qu’il faut regarder pour faire partie de sa communauté.

Le luxe a-t-il vocation à nous proposer une vision du monde ? En principe, c’est le rôle de l’artiste de la donner. Au lieu d’« artifier » la consommation du luxe, l’art serait-il en passe d’être « luxifié ? »

« Le luxe, c’est la liberté d’esprit, l’indépendance, bref, le politiquement incorrect », disait déjà Christian Dior. Mais si le message semble rappeler celui porté par les artistes eux-mêmes, la marque de luxe ne répond pas au même objectif quand elle pénètre la sphère de l’art.

Dilution du luxe

Il est vrai que la hausse spectaculaire observée sur les prix du luxe, l’explosion du marché de la seconde main, de la contrefaçon et des dupes ainsi que la valse créative (« the Great Fashion Reset ») observés dans la mode et le luxe ces deux dernières années dénotent un essoufflement créatif.

Ce contexte a conduit les marques à revoir leur stratégie pour regagner en authenticité et surtout en désirabilité vis-à-vis de leurs consommateurs. Lancer des sneakers en éditions limitées ou faire habiller ses étendards par l’artiste japonaise Yayoi Kusama et réinterpréter les icônes de la maison ne suffisent plus pour inscrire la marque dans l’intemporalité. Il est vrai qu’à démultiplier les partenariats sans cohérence explicite et parfois avec les mêmes artistes (Takashi Murakami a collaboré en 2003 et en 2025 avec Louis Vuitton), à s’exposer dans des lieux de vente artifiés ou à recruter des artistes de la scène artistique (Pharrell Wiliams chez Tiffany’s et Louis Vuitton, Virgil Abloh chez Louis Vuitton, Nigo chez Kenzo, etc.) comme directeurs de studio, la marque se confond désormais avec l’artiste qu’il emploie quitte à diluer parfois son propre héritage et à gommer ses spécificités.

Bruno Alazard, ex-directeur digital chez LVMH et consultant e-commerce dans le luxe, confiait lors d’un entretien :

« Il y a dix ans, le directeur artistique interprétait les codes de la marque dans le respect de son identité, il y a cinq ans, il était choisi pour son fan-club qui venait aux défilés et faisait le buzz, maintenant il est supposé porter une vision sur le monde, la marque de luxe est holistique. »

Après avoir étendu la marque dans tous les domaines de la consommation de produits et de services, les managers du luxe investissent l’art non plus seulement comme un élément narratif, mais comme un domaine d’extension de leur marque à part entière, offrant aux consommateurs un accès à l’immatérialité du luxe.

Confusion des genres

« Une esthétique foncièrement publicitaire… le nombre de travellings aboutissant sur du vide. »

« Une beauté factice et trop ostentatoire […] l’omniprésence de marques de luxe transforme le film en exhibition de mode. »

Présenté à Cannes en 2024, le film Parthenope, de Paolo Sorrentino, a été largement critiqué, mettant en lumière les confusions de genre entre commerce de luxe et art et pointant du doigt YSL Productions dont la marque éponyme s’immisce artificiellement dans des scènes du film tels des panneaux publicitaires.

Cette mainmise dans les arts visuels, média particulièrement investi par les maisons de luxe pour sa portée auprès de la jeune génération, démontre l’ultraesthétisation de l’art au détriment de la liberté artistique. La perception de l’artiste et son rôle dans la société commencent à se modifier. De la haute cuisine à la haute couture, le chef ou le directeur de la création se transforme peu à peu en créateur artistique à la tête d’ateliers tandis que l’artiste ne fait plus qu’interpréter les icônes de la maison. Quand l’artiste contemporain n’est pas toujours bien compris, l’artiste qui collabore prend lui aussi des risques réputationnels.

Or, la jeune génération, qui passe ses marques favorites au crible de l’éthique sociale et culturelle, ne risque-t-elle pas de voir dans cette domination du luxe sur l’art une façon de s’approprier la scène artistique, et de pratiquer l’art washing, une nouvelle forme d’appropriation, cette fois-ci artistique ? Quand le directeur omnicanal et data (Chief Omnichannel and Data Officer) de LVMH Gonzague de Pirey craint un lissage de la création par le trop grand usage de l’IA dans le luxe, l’artiste, quant à lui, ne doit-il pas craindre un « lissage » de ses créations par les marques de luxe ?

The Conversation

Élodie de Boissieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.05.2026 à 14:18

Rénovation, sobriété… Comment améliorer le bilan environnemental des immeubles français ?

Sylvain Bessonneau, Ingénieur bâtiment sur l'observation de la Transition Ecologique du secteur, Ademe (Agence de la transition écologique)

Réduire l’empreinte environnementale du parc immobilier français est crucial. De nombreux leviers sont mobilisables en France pour accélérer cette dynamique.
Texte intégral (2439 mots)

L’Agence de la transition écologique, ou Ademe, a lancé en 2025 un observatoire de la transition écologique du bâtiment, dénommé BâtiZoom. Son rôle est d’agréger et de suivre dans le temps les données sur les différentes dimensions de l’impact environnemental du parc immobilier français : consommation d’énergie, émissions de gaz à effet de serre, production de déchets, qualité de l’air, artificialisation des sols… Les leviers permettant de réduire ces impacts, tels que la rénovation énergétique, le décarbonation, la sobriété, la circularité des matériaux, etc., sont également suivis.

L’Ademe a en outre publié, fin 2025, un baromètre portant spécifiquement sur l’année 2024, qui permet de faire un état des lieux. Quelles en sont les principales leçons ? Entretien avec Sylvain Bessonneau, responsable de l’observatoire BâtiZoom au sein du service bâtiment de l’Ademe.


The Conversation France : Quel poids le parc immobilier français pèse-t-il dans l’empreinte environnementale du pays ?

Sylvain Bessonneau : Le parc immobilier pris en compte par BâtiZoom englobe le parc résidentiel et le parc tertiaire, excluant ainsi les bâtiments agricoles et industriels. À l’échelle nationale, les parcs résidentiel et tertiaire couvrent une surface de 4 200 millions de mètres carrés, dont 77 % consacrés au logement. Ces deux parcs représentent 45 % de la consommation d’énergie française totale, répartis entre 30 % pour le résidentiel et 15 % pour le tertiaire.

On pense spontanément à l’énergie utilisée pour se chauffer en hiver ou au fonctionnement d’une climatisation en été, mais cet impact ne se limite pas à l’énergie consommée en phase d’exploitation. Les derniers chiffres de 2019 sur les émissions de gaz à effet de serre du secteur du bâtiment, sur l’ensemble de sa chaîne de valeur, montrent que l’usage des bâtiments est certes responsable d’environ 67 % des émissions totales, mais que la construction et la rénovation – par ailleurs sources de déchets et d’artificialisation des sols – pèsent pour les 33 % restants.

Émissions de GES sur l’ensemble de la chaîne de valeur du bâtiment en 2019. CSTB/Ademe

Dans ce contexte, la rénovation énergétique constitue un levier central. Toutefois, il convient d’agir sur d’autres leviers, par exemple en produisant des capacités de logement au travers de nouvelles initiatives, comme la lutte contre la sous-occupation des logements, la mutualisation des usages, etc.

L’ensemble du parc résidentiel compte, en effet, 10 % de résidences secondaires, 8 % de logements vacants et 56 % de bâtiments sous-occupés par rapport à leur surface. La mobilisation de ces leviers constitue une opportunité pour répondre aux besoins de logements et de locaux tertiaires tout en respectant les objectifs environnementaux.

Pourquoi y a-t-il urgence à faire baisser cet impact environnemental à l’avenir ?

S. B. : Les enjeux sont nombreux. En premier lieu, les émissions de gaz à effet de serre engendrées par les activités humaines, y compris par le secteur du bâtiment, conduisent à un changement climatique d’une ampleur inédite qui menace la pérennité de nos sociétés modernes. Pour limiter ce dérèglement, il est essentiel d’atteindre les objectifs de long terme de baisse des émissions, que le projet de troisième Stratégie nationale bas carbone, soumis à consultation du public fin 2025, a confirmés.

C’est, en outre, un enjeu d’adaptation : le changement climatique engendre déjà des risques croissants de sinistres sur les bâtiments, en lien avec des sécheresses, des vagues de chaleur et des inondations de plus en plus intenses et fréquentes.

En février 2026, les tempêtes Nils et Pedro ont provoqué en France des inondations majeures. Sur les biens matériels, les dégâts associés sont estimés à 1,2 milliard d’euros. Dans ce contexte, la présidente de France Assureurs a d’ailleurs appelé à « la mobilisation collective en matière de prévention des inondations afin que toutes les parties prenantes se préparent à affronter des évènements naturels à la fois plus fréquents et plus intenses du fait du dérèglement climatique ».

Il y a aussi une nécessité sociale à contenir la consommation d’énergie de notre parc immobilier : entre 2021 et 2024, le prix de l’énergie s’est envolé, avec une hausse pour les ménages de 45 % pour l’électricité et de 70 % pour le gaz. Cela a fait progresser la précarité énergétique, et rappelle l’urgence de donner aux Français les moyens de maîtriser leur facture énergétique.

Le dernier enjeu, enfin, est géopolitique. La baisse des consommations d’énergie et de matière ainsi que leur décarbonation permettraient de limiter notre dépendance aux pays producteurs d’énergies fossiles et de réduire notre vulnérabilité vis-à-vis des fluctuations des prix.


À lire aussi : Pourquoi le prix de l’essence à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il monte


De quels leviers disposons-nous pour progresser, et de quelles réglementations pour les mobiliser ?

S. B. : La France dispose de quatre grands leviers pour atténuer l’empreinte de notre parc immobilier et s’est dotée, pour les mobiliser, d’un ensemble d’instruments réglementaires ambitieux, complets et complémentaires.

Le premier à activer est la sobriété, à la fois au niveau des usages – fondée sur l’adoption d’écogestes, susceptibles de réduire d’environ 10 % la consommation énergétique globale – ou au niveau de l’optimisation de l’occupation du parc existant, en mobilisant la part vacante et en réduisant la sous-occupation.

Le deuxième levier est l’efficacité énergétique, qui repose en partie sur la rénovation énergétique, aussi bien dans le résidentiel que dans le tertiaire. L’Ademe estime que, pour respecter nos objectifs climatiques, 80 à 90 % des logements devraient avoir un diagnostic de performance énergétique (DPE) A et B d’ici à 2050, ce qui implique un rythme d’environ un million de rénovations performantes par an. La stratégie nationale bas-carbone (SNBC) 3 en consultation propose un scénario alternatif davantage porté sur l’électrification de logements au moyen des pompes à chaleur.

Pour le tertiaire, la trajectoire de baisse de la consommation d’énergie s’appuie sur le dispositif Éco Énergie Tertiaire, réglementation qui fixe des objectifs de réduction de la consommation en 2030, en 2040 et en 2050 aux propriétaires et aux occupants.

Côté construction, la filière progresse et produit des bâtiments neufs plus performants énergétiquement et moins émetteurs de gaz à effet de serre. Ces évolutions sont notamment le fruit de l’application de la Réglementation environnementale RE2020, une réglementation ambitieuse sur le neuf dont les exigences sont progressives, ce qui conduit la filière à faire évoluer ses pratiques au fur et à mesure.

Le troisième levier porte sur la réduction des déchets. Il s’agit d’en diminuer la production et d’encourager le recyclage des matériaux et des produits du secteur, dans une logique d’économie circulaire. Celle-ci est encadrée par la responsabilité élargie du producteur (REP) « Produits et matériaux de construction du bâtiment », qui fixe des objectifs de collecte et de traitement des déchets du bâtiment.

Cette REP permet le financement des opérateurs pour la collecte, le tri et le traitement des déchets. Ce financement permet la reprise gratuite des déchets triés pour les entreprises de travaux, encourageant ainsi le tri à la source.


À lire aussi : Réemploi des matériaux : Pourquoi est-ce si compliqué dans le bâtiment ?


Quel rôle peut jouer l’électrification des usages ? Comment décarboner les consommations d’énergie des bâtiments ?

S. B. : La décarbonation de l’énergie constitue le quatrième levier essentiel. En 2025, d’après les données provisoires, 33 % de la consommation d’énergie du bâtiment provenait des énergies fossiles, essentiellement du gaz pour le chauffage. Le développement des réseaux de chaleur, alimentés majoritairement par des énergies renouvelables, est une des solutions à promouvoir.

En parallèle, l’électrification des usages, en parallèle avec l’installation d’équipements plus efficaces, est indispensable. Une récente campagne de mesures a notamment montré que les performances réelles des pompes à chaleur air/eau sont conformes aux attentes, avec un coefficient de performance proche de 3, ce qui signifie que pour 1 kilowattheure (kWh) d’électricité consommé, 3 kWh de chaleur sont produits.

Comment a évolué l’empreinte du parc immobilier ces cinq dernières années et comment analyser ces évolutions ?

S. B. : Le parc immobilier français a connu une baisse significative de sa consommation d’énergie entre 2021 et 2023, du fait notamment des mesures de sobriété prises durant cette période en réponse à la hausse des prix de l’énergie. Pour certains ménages, ces mesures de sobriété se sont traduites par des restrictions, avec pour conséquence une bascule dans la précarité énergétique.

En 2024, la consommation d’énergie a légèrement augmenté, caractérisant un coup d’arrêt dans la baisse amorcée les deux années précédentes. Cette hausse traduit une dynamique insuffisante vis-à-vis des objectifs de réduction nationaux. À ce stade, les éléments disponibles ne permettent pas encore d’identifier clairement les facteurs susceptibles d’expliquer ce ralentissement ni d’anticiper son inscription dans la durée. À titre d’hypothèse, il est toutefois possible que les économies d’énergie liées aux efforts de sobriété d’usage aient atteint un premier palier.

En 2025, les données provisoires indiquent une baisse des consommations qui compense la hausse observée en 2024.

Sur d’autres aspects, des progrès sont à noter : on a déjà évoqué l’amélioration de la performance énergétique et environnementale du neuf permise par la RE2020, mais également la structuration de la filière REP pour encourager la circularité en matière de déchets. Pour le verre et le plâtre, les bénéfices de la filière REP sont déjà visibles : elle a permis de déployer rapidement des filières de collecte séparée et de préparation des matières recyclées, ce qui a répondu à une forte demande de la part des producteurs de plaques de plâtre et de menuiseries vitrées.

Enfin, en matière de rénovation, le nombre de logements ayant bénéficié d’une rénovation d’ampleur aidée par l’Agence nationale de l’habitat (Anah) a connu une augmentation importante en 2024 et en 2025, il s’élève à 120 300 logements en 2025, soit une hausse de 68 % par rapport à 2023. Cette évolution positive montre que, avec ce dispositif ambitieux et incitatif, la demande des ménages est au rendez-vous et que l’augmentation attendue des rénovations peut être enclenchée.

Propos recueillis par Nolwenn Jaumouillé.

The Conversation

Sylvain Bessonneau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.05.2026 à 12:39

Confier la finance à l’intelligence artificielle : quels sont les risques réels ?

Serge Darolles, Professeur de Finance, Université Paris Dauphine – PSL

Fabrice Riva, Professeur de Finance, Université Paris Dauphine – PSL

Risques et rendements sont les deux variables clés de la finance. Quel impact l’IA aura-t-elle sur l’une et l’autre ? En particulier, les risques à venir sont-ils bien connus ?
Texte intégral (1670 mots)

Hallucinations, empoisonnement des données, monoculture algorithmique : les vulnérabilités de l’IA appliquée à la finance sont réelles. Surtout, il n’est pas certain que tous ces nouveaux risques soient convenablement appréhendés aussi bien par les intervenants directs du secteur que par les autorités de régulation. Comment faire pour mieux prendre en compte ces différentes failles ?


Faut-il faire confiance à l’intelligence artificielle (IA) pour gérer son épargne ? La question ne relève plus de la science-fiction. La grande majorité des acteurs des marchés financiers français utilisent déjà l’IA ou prévoient de le faire, selon l’Autorité des marchés financiers. Pourtant, les vulnérabilités de ces systèmes restent largement sous-estimées. Parmi les régulateurs et les professionnels de la finance, un constat partagé s’impose : avant de confier davantage la finance à l’IA, il faut en mesurer précisément les risques.

L’enthousiasme pour l’IA est compréhensible. Les modèles de langage (LLM) peuvent analyser en quelques secondes des milliers d’articles de presse, de rapports d’analystes et de données de marché. Certains fonds d’investissement dont les équipes ont développé des compétences en IA affichent des performances supérieures à celles de leurs pairs, comme le montrent des analyses récentes.

Mais ce constat doit être nuancé. Les gains observés se concentrent dans les fonds discrétionnaires, c’est-à-dire ceux où l’IA assiste un gérant expérimenté plutôt qu’elle ne le remplace. La formule gagnante semble être « l’humain avec la machine », et non « la machine au lieu de l’humain ».


À lire aussi : L’IA peut-elle mieux identifier les entreprises zombies et en sauver davantage ?


Des vulnérabilités structurelles

Les failles de l’IA ne sont pas accidentelles, elles sont structurelles. Pour Wassim Bouaziz, spécialiste de la sécurité de l’IA chez Mistral AI, « les modèles de langage sont intrinsèquement instables. Une perturbation minimale dans les données d’entrée, comme l’ajout de quelques espaces dans un texte, par exemple, peut inverser complètement le résultat produit ».

Le phénomène d’hallucination, par lequel un modèle génère des informations entièrement fabriquées, a déjà causé des dégâts mesurables. Plus d’un millier de décisions de justice ont ainsi été influencées par des contenus hallucinés produits par des LLM, selon un site spécialisé qui répertorie ces cas.

Plus inquiétant encore, ces systèmes sont vulnérables à des attaques délibérées. L’injection de prompt consiste à insérer des instructions cachées dans les données que traite le modèle. Exemple marquant : un texte invisible intégré dans un CV peut influencer les recommandations de recrutement faites par ChatGPT. Transposé à la finance, le risque est évident. Un agent IA qui consulte des sites d’information ou des bases de données pourrait voir ses décisions détournées par des contenus malveillants.

L’empoisonnement des données d’entraînement représente une menace plus insidieuse. Une étude de 2024 a montré qu’il était possible de contaminer 1 % des données d’entraînement d’un modèle pour un coût dérisoire en rachetant des noms de domaine expirés dont le contenu était référencé dans les corpus d’apprentissage. Dans un secteur où un biais introduit dans un modèle peut se traduire par des milliards d’euros de transactions orientées, ce type d’attaque constitue un risque systémique.

Le piège de la monoculture algorithmique

Au-delà des attaques ciblées, un risque structurel émerge de l’adoption massive des mêmes technologies. Les modèles de langage sont entraînés sur des corpus largement similaires, issus d’internet, avec les biais que cela comporte. Lorsque l’ensemble des acteurs d’un marché utilise des outils fondés sur les mêmes architectures et les mêmes données, leurs décisions tendent à converger. Cette monoculture algorithmique peut amplifier les mouvements de marché. En effet, si tous les modèles se trompent dans la même direction au même moment, les pertes se propagent à l’échelle du système.

Le précédent existe. Le flash crash de 2010, durant lequel l’indice Dow Jones a perdu 9 % en quelques minutes sous l’effet d’interactions entre algorithmes, illustre ce que produit une défaillance corrélée. Avec la généralisation de l’IA générative, dont les mécanismes internes sont beaucoup plus opaques que ceux des algorithmes de trading classiques, le risque d’un événement systémique d’un type nouveau ne peut être écarté.

Un régulateur face à un défi inédit

L’Autorité des marchés financiers (AMF) observe cette transformation avec attention. Comme le rappelle son secrétaire général Sébastien Raspiller, « l’IA est encore principalement utilisée pour des fonctions internes (recherche, conformité, analyse) et peu pour le conseil direct aux épargnantes et épargnants ».

Mais la frontière se déplace. Un chiffre donne la mesure du problème de fiabilité. Interrogés sur des données financières basiques des entreprises (dette nette, résultats), les différents grands modèle d’IA n’ont produit qu’un faible pourcentage de réponses exactes. Un tel taux d’erreur serait inacceptable pour une conseillère ou un conseiller humain.

Université Paris Dauphine – PSL, 2026.

La question de la responsabilité reste ouverte, car un algorithme ne peut être sanctionné. Quand un agent IA effectue un virement ou passe un ordre de Bourse sur la base d’une instruction empoisonnée, la chaîne des responsabilités devient difficile à établir. Le règlement européen sur l’IA classe certaines applications financières parmi les systèmes « à haut risque », exigeant transparence, explicabilité et supervision humaine. Reste à savoir si ces exigences peuvent être satisfaites dans la pratique, quand les décisions se prennent en quelques millisecondes.

Explicabilité, un enjeu de confiance

Dans la gestion d’actifs, la capacité à justifier une décision d’investissement n’est pas un luxe, c’est une obligation fiduciaire. Or, les modèles de langage fonctionnent comme des boîtes noires. Ils ne peuvent pas expliquer pourquoi ils recommandent telle action plutôt que telle autre.

Comme l’ont souligné plusieurs intervenantes et intervenants de la conférence, les sociétés de gestion les plus avancées proposent des réponses à cela. Certaines font par exemple tourner des modèles en parallèle pour détecter les biais. D’autres décomposent le processus de décision en dizaines de sous-tâches confiées à des agents spécialisés afin de mieux identifier la source d’éventuelles défaillances. Enfin, certaines empêchent les analystes débutantes et débutants d’utiliser l’IA afin de préserver l’apprentissage par l’expérience.

Ce dernier point souligne un paradoxe. L’IA transforme un métier dont elle pourrait simultanément appauvrir la transmission des compétences. Si les professionnels de demain délèguent d’emblée le processus de décision financière à une machine sans en maîtriser les fondamentaux, ils perdent la capacité critique nécessaire pour détecter ses erreurs. L’enjeu de formation est donc indissociable de la question technologique. Il ne s’agit pas seulement de former à l’IA, mais de former à penser en présence de l’IA.

Investir dans la recherche publique

Alors jusqu’où peut-on confier la finance à l’IA ? La question posée ici n’appelle pas de réponse binaire. L’IA est déjà dans la finance, et elle y restera. Ce qui reste à déterminer, ce sont les conditions de son déploiement. Quels mécanismes de supervision, quelle transparence, quelle place pour le jugement humain ?

Les travaux de recherche menés à l’Université Paris Dauphine – PSL visent précisément à fournir les éléments de preuve nécessaires pour que ce débat ne soit pas confisqué par les seules promesses commerciales.


Cet article fait partie du dossier « IA : la finance fait les comptes  » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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18.05.2026 à 12:37

Jeux d’argent : pourquoi on continue à parier dans les bars-tabacs malgré l’essor du jeu en ligne

Nicolas Brun, Doctorant, Université Sorbonne Paris Nord; Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels font de la résistance. Car jouer s’inscrit dans un ensemble plus vaste de sociabilités.
Texte intégral (3275 mots)

Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels, dans les commerces de proximité, restent des vitrines stratégiques pour les opérateurs. Ce sont aussi des espaces de rencontre importants pour les joueurs eux-mêmes. Car le fait de jouer ne s’arrête pas au pari ou au jeu à gratter mais s’inscrit dans des lieux et une sociabilité générale. Explications.


Le Loto a 50 ans ! Commercialisé pour la première fois en mai 1976 par la Loterie nationale (aujourd’hui FDJ United), le Loto amorce à l’époque le début du renouveau pour les jeux de loterie en France.

Un demi-siècle plus tard, à l’heure de la numérisation croissante des pratiques dans la société, 27 % du produit brut mondial des jeux et 18,5 % de celui réalisé en France se font en ligne. Il est aujourd’hui possible de jouer en quelques secondes, depuis son téléphone, sans contrainte particulière de lieu ni de temporalité.

Dans ce contexte, comment expliquer la persistance des points de vente physiques dans l’organisation du marché des jeux d’argent en France ? Pourquoi est-ce qu’à l’heure du numérique FDJ United continue de disposer du premier réseau commercial de France, avec près de 29 000 commerces partenaires ?

Un levier de visibilité publicitaire

Le réseau physique de la Française des jeux (FDJ) a tout d’abord un poids économique considérable dans les résultats du groupe, puisque, en 2025, 93 % du produit brut des jeux réalisé en France (calcul à partir des données présentées dans les documents financiers de FDJ United), transite encore par ces points de vente. Malgré un réseau moins dense (environ 14 000 points de vente), le constat est similaire pour l’opérateur de paris hippique, le Pari mutuel urbain (PMU).

Mais ce poids économique ne peut être compris indépendamment des stratégies d’implantation mises en œuvre par les opérateurs et des choix de la puissance publique. En effet, dans un marché aussi régulé que le marché des jeux d’argent, ceux-ci « ne sont censés exister que là où ils sont expressément admis ».

La fabrique et le maintien d’un réseau de points de vente ne résultent ainsi pas d’une simple logique de diffusion commerciale uniforme : il est construit de manière ciblée, en fonction des quartiers souvent populaires et défavorisés (Figure 1), des flux de population et des espaces de forte fréquentation.

Figure 1 : La présence du PMU dans l’agglomération parisienne en rapport avec la population vivant sous le seuil de pauvreté. Nicolas Brun, 2022, Fourni par l'auteur

Dans cette perspective, le choix des emplacements n’est jamais sans conséquences. Il s’agit d’une véritable politique de l’offre, qui vise à maximiser les occasions de contact entre les publics ciblés et les espaces de vente des produits de jeu.

Image 1 : Tabac-Presse affichant fièrement « ICI, un gagnant à 200 000 euros ». Nicolas Brun, Besançon (Doubs), 8 mai 2026, Fourni par l'auteur

Les points de vente constituent également des vitrines et des rappels de ce qu’il est possible de gagner en jouant (Image 1). Implantés principalement dans des commerces de proximité (bars-PMU, tabacs-presse), les opérateurs de jeux cherchent à être proches des gens et de leurs habitudes. En parallèle, la visibilité du jeu est de plus en plus marquée dans les rues et transports en commun à travers les campagnes publicitaires (Image 2).

Image 2 : De gauche à droite, publicité Winamax à Paris, publicité Unibet à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), publicité Parions Sport en ligne à Stains (Seine-Saint-Denis). Publicité Betclic projetée simultanément sur deux écrans à la gare de Toulouse-Matabiau (Haute-Garonne). Nicolas Brun, 2025, Fourni par l'auteur

De plus, la pluriactivité des espaces de jeu en France favorise la venue d’une clientèle variée, qui se retrouve alors fortement sollicitée par des messages et des incitations à jouer. Voir le montant de la prochaine cagnotte et des gains réalisés dans ce point de vente, passer devant le présentoir des jeux à gratter (Image 3), devoir ajouter une grille de Loto pour pouvoir payer ses cigarettes avec la carte bancaire sont autant de situations qui facilitent le jeu et incitent à la consommation.

Jouer comme support de sociabilité

Pour essayer de comprendre la place des points de vente dans la pratique du jeu, il faut toutefois dépasser la lecture réductrice qui consisterait à penser que l’on ne joue que dans l’attente très hypothétique de gagner le « gros lot ».

Certes, l’espoir d’un gain financier reste le moteur principal des joueurs. L’imaginaire du jackpot, savamment entretenu par les « Big Gambling », permet de rêver à une vie meilleure. Mais, cette promesse qui n’est qu’exceptionnellement satisfaite ne peut suffire à elle seule à expliquer la persistance des pratiques, en particulier dans les lieux physiques.

Image 3 : Présentoir des jeux à gratter de la FDJ dans un point de vente. Nicolas Brun, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), 20 mai 2022, Fourni par l'auteur

En effet, jouer, « c’est avant tout une manière de faire avec l’existence ». Une façon de se soustraire au « temps ordinaire », d’entretenir un rapport au possible et de se projeter au-delà du quotidien.

De nombreux travaux en sciences humaines et sociales nous montrent également que les espaces de jeu sont aussi des espaces de sociabilité dans lesquels des communautés se forment et se retrouvent (turfistes, amis, collègues…). Bien sûr, ceci est particulièrement vrai pour les aficionados du PMU qui, dans sa pratique, favorise le maintien à l’intérieur des espaces de jeu. Mais cela ne signifie pas que les adeptes des loteries, paris sportifs ou jeux à gratter échappent à cette socialisation au sein des points de vente.

On joue en allant acheter ses cigarettes, son journal, en prenant une pause café, ou encore, en sortant du travail. Le jeu n’est pas forcément central, mais il s’intègre à des pratiques quotidiennes qui impliquent des micro-interactions. Les commerces savent articuler habilement ces routines.

Une matérialité qui compte

On ne joue pas seulement à un jeu : on joue quelque part… et (pour l’instant) ce quelque part est encore généralement un point de vente de la FDJ ou du PMU. L’expérience du jeu est consubstantielle au lieu où elle se déroule.

L’ambiance du commerce, les affiches, les écrans, les discussions ou les habitudes de fréquentation participent pleinement à la pratique. L’espace intérieur des points de vente constitue ainsi un dispositif de mise en jeu, entendu ici comme un ensemble d’agencements matériels, spatiaux et sociaux participant à orienter les comportements et les pratiques. Dans ces espaces, rien n’est laissé au hasard, de la localisation du présentoir de tickets à gratter, toujours placé de façon à être visible depuis l’entrée du commerce, aux micro-espaces structurés autour de chaque expérience en fonction de ses jeux de prédilection (Figure 2).

Figure 2 : Représentation simplifiée de l’organisation interne d’un bar-PMU/FDJ à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Nicolas Brun, 2023, Fourni par l'auteur

Cette matérialité du lieu et du jeu compte. Elle introduit ainsi une forme de décalage. Dans ces espaces du quotidien, la pratique du jeu ouvre une parenthèse, le temps du jeu suspend brièvement le cours ordinaire des choses. L’espace mental du jeu, concept avancé par Winnicot, « contribue à bâtir une temporalité » propre au jeu et à ses pratiques dans des lieux spécifiques produits pour cela. En ce sens, les espaces de jeu fonctionnent bien souvent comme des hétérotopies : des espaces à part au sein du quotidien, où les temporalités ordinaires se trouvent momentanément suspendues et où se construit une forme d’illusion collective, celle d’être, face au hasard, toutes et tous égaux dans la possibilité d’une réussite.

Cette suspension du temps est d’ailleurs explicitement mobilisée dans les stratégies de communication des opérateurs eux-mêmes. Dans une récente campagne publicitaire de FDJ United pour sa marque, Parions Sport en point de vente, l’opérateur de jeu met en scène Éric Cantona dans le rôle d’un commerçant. Dans un de ces clips publicitaires, l’ancien joueur de foot et comédien recherche le contact physique avec un parieur en lui serrant la main pendant de longues secondes, qui sont comme suspendues hors du temps. Cette séquence insiste moins sur le résultat du pari que sur l’intensité du moment vécu dans le lieu de jeu lui-même. L’espace socialisé du jeu apparaît ici comme un lieu qui modifie brièvement le rapport ordinaire au temps.

Quand l’espace fait jouer

Les points de vente ne constituent pas de simples relais de distribution de tickets à gratter ou de grilles de Loto. Ils contribuent à organiser les conditions mêmes de la pratique, en inscrivant le jeu dans des lieux connus et parfois fantasmés, à l’intérieur de routines et de sociabilités ordinaires, qui favorisent la pérennité de l’espoir d’un gain important.

Par ailleurs, leur inscription dans l’espace urbain ne relève pas d’une logique neutre de proximité. En effet, il s’agit bien d’une stratégie orchestrée par les opérateurs de jeux, fondée sur le ciblage d’une partie de la population, la captation des flux d’individus et la multiplication des sollicitations aux jeux (pression publicitaire, visibilité dans la rue…). Les points de vente fonctionnent ainsi comme des supports d’exposition permanente du jeu.

L’implantation des espaces de jeu dans des commerces fréquentés pour de multiples raisons, où se superposent consommation (d’alcool), sociabilités et circulations, favorise également la pratique du jeu et en banalise les usages.

C’est cette production organisée de la visibilité et de l’accessibilité du jeu qui permet de comprendre la persistance des points de vente dans un secteur pourtant de plus en plus numérisé.

The Conversation

Nicolas Brun a reçu des financements du Groupement d'intérêt scientifique Jeu et Sociétés.

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18.05.2026 à 11:28

Une brève histoire des méthodes managériales

Régis Martineau, Phd. en Management, ICN Business School

Comment bien manager ? Cette question est régulièrement remise à l’ordre du jour suivant un cycle, où la préoccupation sociale est éclipsée puis remise au centre de l’attention.
Texte intégral (1230 mots)

Comment bien manager ? Cette question est régulièrement remise à l’ordre du jour suivant un cycle, où la préoccupation sociale est éclipsée puis remise au centre de l’attention. Retour sur plus d’un siècle de management.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.


On sait depuis Schumpeter que le capitalisme, sous le coup des différentes révolutions technologiques, ne cesse de s’adapter et d’évoluer. Mais on s’intéresse moins à la manière dont les organisations ont fait évoluer leurs méthodes de management pour accompagner ces mutations.

Il est donc intéressant, à l’heure où le management algorithmique déferle sur les organisations, de se retourner sur cette évolution, et de remarquer que ces méthodes ne suivent pas un mouvement linéaire (du plus simple au plus sophistiqué), comme on aurait pu le penser, mais oscillent plutôt entre fermeture et ouverture.

Émergence de l’organigramme

Même s’il existait une pensée gestionnaire sophistiquée dès le XVIe siècle dans les organisations pré-modernes (la comptabilité en partie double, par exemple, remonte au XVe siècle), le management traditionnel était assez peu formalisé. De réels dispositifs de gestion formalisés et largement diffusés apparaissent avec l’arrivée de l’énergie à vapeur et des chemins de fer. En effet, pour faire face à la difficulté de gérer leur taille et leur complexité, de grandes organisations dispersées géographiquement s’appuient sur les lignes hiérarchiques, représentées dans des organigrammes (1850-1870).

En contraste avec l’entreprise traditionnelle qui prévalait avant, l’organisation se professionnalise, avec des délégations de responsabilités claires, et des systèmes de surveillance étroits très peu soucieux des conditions de vie des ouvriers. En réaction, des grèves et des mouvements sociaux secouent alors le monde occidental. Apparaît alors une forme de paternalisme très empreinte de charité religieuse (1870-1900).


À lire aussi : La révolution silencieuse du travail en mode projet


Certains capitaines d’industrie se chargent en effet de la mission d’éduquer le « bas peuple » qui, autrement, livré à lui-même, a la fâcheuse tendance à se livrer à l’ivrognerie (ou, pire, à prêter l’oreille aux agitateurs socialistes). Dans le monde anglo-saxon, se développent par exemple les YMCA (les Young Men’s Christian Association) ; et en France, on voit l’apparition des familistères, comme celui de Guise, que l’on peut encore visiter aujourd’hui, voulu par l’industriel Godin.

Un éternel recommencement

On voit naitre un schéma qui se reproduira dans les cycles suivants : dans un premier temps, des méthodes managériales, en réponse à des changements technologiques, cherchent à trouver une organisation efficace, sans vraiment porter attention aux travailleurs qui n’y sont vus que comme les rouages d’une machine ; puis, dans un deuxième temps, sous la pression des mouvements sociaux et de dysfonctionnements récurrents, de nouvelles méthodes managériales prennent davantage en compte les besoins des individus au travail et font une meilleure part à leurs initiatives.

À partir de 1860, acier et électricité viennent révolutionner les manières de construire les chemins de fer, puis toute l’industrie. Les organisations apprennent à organiser les processus de production, de plus en plus complexes, de manière plus rationnelle. C’est là que Taylor expérimente et met au point le management scientifique (1900-1925), qui soumettra l’ouvrier aux cadences de la machine.

Ensuite, l’histoire est bien connue : en réaction aux dysfonctionnements et aux conséquences aliénantes du management scientifique, des psychosociologues comme Elton Mayo ou Kurt Lewin portent l’attention sur les conditions de travail des salariés. Ces théoriciens du mouvement des relations humaines (1925-1955) démontrent que les employés sont avant tout des êtres sociaux guidés par un besoin d’appartenance et de reconnaissance. Des systèmes de compensation, des méthodes de prise de décision participative et de job enrichment apparaissent.

L’organisation comme un programme d’ordinateur

Ce schéma fermeture/ouverture se poursuit avec la révolution technologique suivante : celle de l’automobile et de l’essence. En réaction à la diversification et à la complexification des marchés et des clients, l’organisation multidécisionnelle se développe, permettant de poursuivre des stratégies de différenciation ; et, dans le même temps, la métaphore de l’organisation comme un programme d’ordinateur (c’est-à-dire un système à rationaliser) domine cette période (1955-1975). Les employés sont largement absents de ces dispositifs.

En réaction (et à cause de la concurrence des entreprises japonaises), un nouveau dispositif, le Total Quality Management, se développe (1975-1990). Ici, la place du travail est centrale : les employés sont vus comme des ressources et sont encouragés à s’exprimer et à participer à l’organisation du processus de production. De même, dans les années 80, on se rend compte de l’importance de la culture organisationnelle pour canaliser l’implication, la motivation et la loyauté des employés.

Retour aux collectifs de travail

Mais, ensuite, les progrès informatiques permettent de plus en plus de standardiser et de rationaliser les interfaces entre services afin de faciliter le flux d’informations intra et inter-firmes (1990-2000). Des systèmes comme ceux de l’entreprise SAP sont diffusés à grande échelle et de manière standardisée, mais ces dispositifs sont critiqués pour leur tendance à être implémentés de manière top down. Depuis, différentes tendances apparaissent, qui visent toutes à porter davantage attention aux collectifs de travail et aux connaissances tacites : Knowledge Management, communautés de pratiques, méthodes agiles, entreprises libérées ou encore coworking spaces.

À chaque fois, en réaction à des modèles managériaux trop standardisés présentés comme des solutions ‘ready-made’, voire des solutions miracles, des dispositifs moins rationalistes et plus attentifs à l’humain sont apparus. Aujourd’hui, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, on voit se développer le management algorithmique.

Et, là encore, un premier mouvement de fermeture est observé : la surveillance des employés se fait plus étroite, plus intrusive, et plus opaque. Mais, déjà, de plus en plus d’appels à une IA plus ouverte se font entendre, préfigurant peut-être un nouveau cycle où des méthodes managériales innovantes redonneraient, à nouveau, une place centrale aux individus au travail.

The Conversation

Régis Martineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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