04.08.2026 à 16:07
Le pouvoir politique face aux incendies : depuis la Rome de Néron, un exercice de mise en scène ?
Texte intégral (1910 mots)

L’ESSENTIEL
Le 27 juillet 2026, Emmanuel Macron s’est rendu en Gironde pour saluer les « forces mobilisées » face au feu.
Les textes antiques, comme le récit par Tacite de l’incendie de Rome en 64 de notre ère, permettent d’éclairer les rouages de cette communication de crise du pouvoir.
S’il dispose de plus de canaux pour s’exprimer, le doute face au mythe du chef secourable ne date pas d’hier.
On croit souvent que l’Antiquité n’a rien à nous apprendre sur le présent, sinon par analogie vague ou par élégance de style. C’est oublier que certains textes anciens ont déjà pensé, avec une lucidité rarement égalée depuis, les mécanismes même de la communication du pouvoir – et qu’ils permettent, par contraste, de mieux voir ce qui se joue sous nos yeux.
Dans Mythologies (1957), Roland Barthes définit le mythe contemporain comme une parole qui transforme l’histoire en nature, le contingent en évidence. C’est ainsi qu’un geste politique – une visite, une déclaration, une image – cesse d’être perçu comme un acte parmi d’autres possibles pour devenir un signe qui « va de soi ». L’image du chef de l’État aux côtés des pompiers, dans la boue ou les cendres, n’est jamais évaluée comme une décision de communication ; elle symbolise immédiatement la sollicitude de l’État, avant même d’être jugée sur ses effets.
On l’a encore vu la semaine passée. Les mégafeux de Gironde, des Landes, du Var, du Tarn et de Corse – environ 117 000 hectares brûlés depuis le début de l’année, selon le ministre de l’intérieur, un orage de feu inédit observé en Gironde, deux sapeurs-pompiers morts au combat – ont donné lieu à un ballet bien identifiable : lundi 27 juillet, Emmanuel Macron s’est rendu au centre opérationnel de Bordeaux, a présidé une cellule interministérielle de crise et est allé à la rencontre des forces mobilisées pour leur dire le soutien de la nation.
Pendant ce temps, à Lège-Cap-Ferret, des dizaines de maisons détruites restent en zone interdite, et les habitants évacués ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. D’où la critique, récurrente, d’un décalage entre cette mise en scène de l’engagement et le fond du problème – structurel, écologique – (et les solutions à y apporter) qui reste largement hors champ du moment médiatique.
La catastrophe change d’échelle, le pouvoir se manifeste
Ce mécanisme a un précédent presque parfait, et il ne date pas d’hier. En 64 de notre ère, un incendie ravage Rome pendant plusieurs jours. L’historien Tacite en donne, dans ses Annales (livre XV, chapitre 39), un récit qui commence par un détail de calendrier qui en dit long – voici le passage, dans une traduction personnelle :
« En ce temps-là, Néron, qui séjournait à Antium, ne revint à Rome que lorsque le feu approcha de sa propre demeure, celle par laquelle il avait relié le Palatin aux jardins de Mécène. On ne put pourtant empêcher que le Palatin, cette demeure et tout ce qui l’entourait, ne fussent dévorés. Mais, pour soulager le peuple chassé de ses maisons et errant, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d’Agrippa, et même ses propres jardins, et fit élever des abris provisoires pour recevoir la foule indigente ; on fit venir des vivres d’Ostie et des municipes voisins, et le prix du blé fut abaissé jusqu’à trois sesterces. »
Quelques lignes, et déjà tout y est. D’abord ce détail qu’on pourrait croire anodin : Néron ne rentre à Rome que lorsque le feu approche sa propre demeure. Tacite ne commente pas, il constate – mais il place ainsi, dès la première phrase, le moment où l’intérêt privé du prince rejoint l’intérêt public.
Macron, lui, s’est déplacé tôt, dès le lundi, avant que le feu ne touche rien qui lui appartienne en propre : la logique n’est donc pas identique. Elle obéit pourtant à la même grammaire du seuil. Il aura fallu, dans les deux cas, que la catastrophe change d’échelle pour que le pouvoir se rende visible sur zone – 117 000 hectares, un phénomène météorologique jamais observé en France, deux morts, d’un côté ; la proximité du palais, de l’autre.
Vient ensuite le secours, et il faut ici résister à la tentation du procès facile : l’aide que décrit Tacite n’a rien de fictive. Ouverture d’espaces d’accueil, hébergements provisoires, vivres acheminés d’Ostie, prix du blé plafonné – la réponse matérielle est concrète, chiffrée, documentée.
Il en va de même aujourd’hui, avec la cellule interministérielle de crise, la mobilisation nationale des pompiers, les dispositifs de relogement engagés en Gironde. Mais ce secours immédiat ne suffit pas à clore le débat, parce qu’il ne répond pas à la question posée : celle de la prévention et de l’aménagement du territoire face à un risque d’incendie structurellement aggravé par le changement climatique.
L’image de la sollicitude de l’État
Le gouvernement Lecornu lui-même qualifie cette saison d’inédite et d’exceptionnelle – une formule qui décrit un phénomène, non une politique. C’est précisément sur cet autre terrain, celui de la prévention et de l’aménagement forestier dans la durée, que se loge la critique – un terrain que ni l’aide d’urgence de Néron ni la cellule de crise de Bordeaux ne peuvent occuper.
Et puis il y a le geste lui-même, le plus tacitéen des trois mouvements. Néron va jusqu’à ouvrir ses jardins personnels ; un geste qui vaut par ce qu’il donne à voir autant que par son effet pratique. La déclaration présidentielle depuis le centre opérationnel de Bordeaux suit une économie comparable : elle s’ouvre sur une pensée pour les deux sapeurs-pompiers qui sont tombés avant le soutien de toute la nation – la parole se construit comme un rituel de deuil et de reconnaissance, filmé et retransmis, avant d’être un acte administratif.
C’est la mécanique exacte que Barthes appellera, 19 siècles après Tacite, un mythe : un signe qui circule pour lui-même, presque indépendamment de son efficacité mesurable. L’image du président au centre opérationnel signifie la sollicitude de l’État avant même qu’un seul hectare ne soit repris au feu.
On pourrait s’arrêter là et se satisfaire du parallèle. Mais Tacite ne se contente jamais de décrire un geste sans en interroger la portée, et c’est peut-être ce qui le distingue le plus nettement de Barthes. Pour ce dernier, le mythe fonctionne précisément parce qu’il efface sa propre construction : c’est ce qui fait sa puissance idéologique, sa capacité à se faire passer pour une évidence naturelle plutôt que pour un discours.
Or, Tacite ne laisse jamais le geste de Néron s’installer dans cette évidence. Le chapitre suivant enchaîne aussitôt sur la rumeur d’un Néron chantant la prise de Troie pendant que Rome brûle – rumeur que l’historien rapporte sans trancher, mais qu’il place assez près du récit du secours pour que le lecteur ne puisse plus lire l’un sans l’autre.
Tacite expose la construction du mythe impérial plutôt que de la laisser opérer : il fait, 1 900 ans avant Mythologies, un travail de démystification.
Face au geste de crise, l’expression du soupçon
Reste un écart qu’il faut se garder d’effacer. Néron gouverne sans opposition institutionnelle ni presse indépendante capable de vérifier ses actes ; la rumeur est, chez Tacite, le seul contre-pouvoir disponible – un mécanisme souterrain, diffus, invérifiable.
Aujourd’hui, la mise en doute du geste politique se fait au grand jour, immédiatement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, avec un accès direct aux faits et aux chiffres. C’est peut-être là, plus que dans la ressemblance elle-même, que se trouve la vraie leçon : le soupçon envers le geste de crise n’est pas une invention moderne, Tacite le pratiquait déjà avec les moyens de son temps.
Ce qui a changé, ce n’est pas le mécanisme du mythe, c’est son régime de visibilité. Ce qui circulait en rumeur clandestine chez Tacite est devenu, cette semaine, un chiffre publié en direct par la préfecture, une cartographie satellite mise à jour chaque jour, des habitants de Lège-Cap-Ferret filmés devant leurs maisons détruites, une critique formulée dans l’heure sur la prévention et l’aménagement forestier.
La rumeur romaine n’avait qu’un canal, incontrôlable et invérifiable ; la contestation d’aujourd’hui en a mille, tous vérifiables – mais tout aussi impuissants à faire coïncider le temps du geste et celui du problème.
Le mythe du chef secourable ne convainc donc jamais tout à fait : le geste a beau être réel, un doute subsiste toujours sur ce qu’il dissimule ou ce qu’il évite. Et c’est sans doute là la vraie leçon de ce parallèle : ce n’est pas Néron, mais Tacite – celui qui a su regarder ce geste avec distance et en exposer les ressorts – qui reste le modèle le plus utile pour lire notre propre époque médiatique.
Je suis juste chercheur associé à l'Université de Lille, comme indiqué dans mon profil sur The Conversation.
03.08.2026 à 16:02
Route 66 : cent ans d’un mythe qui ne raconte pas toute l’histoire
Texte intégral (2090 mots)
La Route 66 fête son centenaire en 2026. Mais derrière l’image d’Épinal de la « Mother Road » se cache une histoire plus complexe, où le marketing, les inégalités raciales et les mutations économiques ont façonné autant le mythe que la route elle-même.
Agissant de concert, l’American Association of State Highway Officials et le Bureau of Public Roads adoptèrent, le 11 novembre 1926, un système uniforme de numérotation des routes, accompagné d’une carte officielle. Ce nouveau système remplaçait le dédale de routes et d’itinéraires qui coexistaient jusque-là – comme la Lincoln Highway ou l’Old Trails Road – par un réseau officiel de routes numérotées, approuvé par les autorités routières fédérales et des États.
Depuis, quelques-unes de ces routes sont devenues de véritables icônes de la culture américaine. La Route 1 traverse ainsi la côte Est, du Maine jusqu’à la Floride. La Route 101 est célèbre pour ses panoramas spectaculaires sur l’océan Pacifique, tandis que la Route 6 a été immortalisée dans Sur la route, le roman culte de Jack Kerouac.
La plus célèbre reste sans doute la Route 66, surnommée la « Main Street of America » (« la rue principale de l’Amérique ») et la « Mother Road » (« la route mère »). Alors que les villes qui la jalonnent s’apprêtent à célébrer son centenaire, une question me vient pourtant à l’esprit : qu’est-ce que l’on célèbre exactement ?
En tant qu’historien de la Route 66, j’ai montré qu’il existe en réalité deux versions de cette route longue de 2 448 miles (3 940 kilomètres). Il y a d’abord la route bien réelle, qui incarne l’essor des infrastructures américaines au XXe siècle. Et puis il y a la route mythique : une icône culturelle empreinte de nostalgie, associée à une certaine vision du XXe siècle faite de romantisme, d’aventure, de liberté et de conquête de l’Ouest américain.
La Route 66 a bien failli ne jamais exister
Alors que les responsables des routes des différents États négociaient, dans les années 1920, les détails du nouveau réseau routier américain, ils accordaient une grande valeur aux numéros se terminant par un zéro, réservés aux grands axes transcontinentaux. L’idée était simple : ces routes attireraient le plus de circulation et, avec elle, les retombées économiques.
Le commissaire aux routes de l’Oklahoma, Cyrus Avery, était l’un des plus fervents défenseurs d’une liaison entre Chicago et Los Angeles, destinée à stimuler le trafic routier à travers le Midwest. Il proposa de lui attribuer le numéro 60, afin de bénéficier de ce prestigieux numéro réservé aux grands itinéraires nationaux.
Mais les représentants du Kentucky et de la Virginie s’y opposèrent, faisant valoir que l’itinéraire proposé par Avery ne reliait pas véritablement les deux côtes du pays. Ils suggérèrent à la place le numéro 62. Avery répliqua avec un numéro qui, selon lui, sonnait mieux : le 66.
Une fois cette querelle de numérotation réglée, la carte du premier réseau routier national des États-Unis fut approuvée. Il fallut toutefois encore douze ans pour que la Route 66 soit entièrement achevée, devenant ainsi la première route fédérale américaine intégralement revêtue d’un revêtement en dur sur toute sa longueur.
Aventure, rédemption et réinvention
S’il a fallu plus de dix ans pour achever la route dans son intégralité, la construction du mythe de la Route 66, elle, a commencé presque immédiatement. À peine les travaux avaient-ils débuté que Cyrus Avery, John T. Woodruff et d’autres figures influentes des villes situées le long de son tracé se réunissaient, en janvier 1927, pour créer la U.S. Highway 66 Association, avec pour objectif de promouvoir les voyages sur cette nouvelle route.
L’association se mit à promouvoir la Route 66 comme le meilleur itinéraire pour rejoindre la côte Ouest et alla jusqu’à déposer un slogan pour la route : « The Main Street of America » (« la rue principale de l’Amérique »). Elle parraina également des événements spectaculaires, comme la Trans-American Footrace, afin de faire connaître la Route 66.
Cette course, partie de Los Angeles le 4 mars 1928, bénéficia d’une très large couverture médiatique. Les journalistes racontaient avec emphase les exploits des coureurs, tout en dressant des portraits saisissants des paysages du Sud-Ouest américain. Peu à peu, la Route 66 s’est ainsi ancrée dans l’imaginaire collectif comme le symbole de l’aventure et du romantisme.
Pendant la Grande Dépression et les années du Dust Bowl, des milliers de migrants venus des Grandes Plaines et du Midwest empruntèrent la Route 66 vers l’ouest, dans l’espoir de reconstruire leur vie en Californie.
L’écrivain John Steinbeck baptisa la Route 66 la « Mother Road » (« route mère ») dans les Raisins de la colère, la comparant à un cordon ombilical conduisant les réfugiés de l’Oklahoma – les Okies – qui fuyaient le Dust Bowl vers une nouvelle vie en Californie. Employée par la Farm Security Administration, l’agence du New Deal chargée d’aider les populations rurales, la photographe Dorothea Lange a immortalisé ces mêmes réfugiés que Steinbeck mettait en scène dans son roman. Sa photographie de 1938, Family on the Road, montre un couple et ses deux jeunes enfants faisant de l’auto-stop sur la Route 66 près de Weatherford, dans l’Oklahoma, après avoir perdu leur ferme.
Ensemble, Steinbeck et Lange ont contribué à enrichir le mythe de la Route 66 de nouvelles significations, associées à la perte, mais aussi à la rédemption. Après la Seconde Guerre mondiale, la route est ensuite devenue l’un des symboles de la prospérité de l’après-guerre.
La chanson de Bobby Troup, « (Get Your Kicks) on Route 66 », enregistrée pour la première fois en 1946 par le Nat King Cole Trio, a fait de cette artère un véritable rite de passage de l’Amérique d’après-guerre. Des millions d’Américains partirent ensuite en vacances en famille vers le Sud-Ouest des États-Unis en empruntant la Route 66, dormant dans des motels familiaux en bord de route, dégustant des hamburgers dans des diners aux enseignes lumineuses et posant devant les attractions géantes qui jalonnaient le parcours.
Le mythe face à la réalité
Mais l’imagerie emblématique et les mythes qui entourent la Route 66 sont souvent en décalage avec la réalité de cette route. À mes yeux, la chanson de Bobby Troup résume parfaitement la tension entre ces deux visages de la Route 66.
En 1946, lorsque Nat King Cole enregistra « (Get Your Kicks on) Route 66 », lui et ses musiciens ne pouvaient en réalité guère profiter de la Route 66. La plupart des établissements qui la bordaient refusaient en effet de les servir. Les exemplaires du Green Book, le guide répertoriant les hôtels, restaurants et commerces accueillant les voyageurs noirs à l’époque des lois Jim Crow, montrent à quel point les options étaient limitées.
Il a fallu attendre l’adoption du Civil Rights Act de 1964, puis les actions menées par le ministère de la Justice pour faire appliquer cette loi, afin que les services et infrastructures touristiques le long de la Route 66 deviennent réellement accessibles à tous les Américains, quelle que soit leur couleur de peau.
Mais lorsque les motels, diners, garages et stations-service de la Route 66 sont enfin devenus accessibles à tous les voyageurs, le déclin de la route avait déjà commencé. Le Federal Aid Highway Act de 1956 a donné un coup d’accélérateur à la construction d’un nouveau réseau d’autoroutes. Ces infrastructures de l’après-guerre privilégiaient les déplacements rapides entre les grandes villes et leurs banlieues, où les Américains s’installaient alors en nombre.
Mais cette rapidité de déplacement s’est faite au détriment des petites villes contournées par les nouvelles autoroutes, privant de nombreux commerces de la Route 66 de la clientèle dont ils dépendaient pour survivre.
À la différence des établissements familiaux qui bordaient l’ancienne route, les sorties des nouvelles autoroutes étaient désormais dominées par les grandes chaînes nationales de motels, de restaurants et de stations-service. Soucieuses d’éviter tout contrôle du ministère de la Justice au titre des lois sur les droits civiques, ces enseignes affichaient clairement qu’elles accueillaient tous les voyageurs, incitant davantage encore les automobilistes à délaisser les anciens commerces de la Route 66.
Aujourd’hui, alors que la Route 66 fête ses 100 ans, un fossé subsiste entre le souvenir qu’en gardent certains et ce qu’elle a réellement représenté pour la majorité des Américains. La liberté de voyager et de « prendre son pied » sur cette route était largement réservée aux Blancs. Une grande partie de l’imaginaire associé à la Route 66 est née des campagnes de promotion des premières associations routières, qui s’adressaient avant tout à un public blanc. Il est peu probable que de nombreux voyageurs afro-américains ou latinos éprouvent la même nostalgie.
Aujourd’hui, la nostalgie de la Route 66 s’accompagne souvent d’une esthétique « Fifties », qui célèbre l’Amérique d’avant le mouvement des droits civiques comme une époque plus pure, plus simple et plus authentique. Cette Amérique idéalisée reflète davantage le pays dans lequel certains Américains d’aujourd’hui aimeraient vivre, c’est-à-dire une nation moins complexe, moins diverse, faite d’aventure, de romantisme et d’opportunités, que l’Amérique nuancée et plurielle dans laquelle ils vivent réellement.
Daniel Milowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.08.2026 à 15:31
Que signifient les chevelures bouclées des Égyptiennes d’hier et d’aujourd’hui ?
Texte intégral (2874 mots)
En Égypte, la « révolution des cheveux bouclés » est menée par des femmes qui s’insurgent contre les méthodes de lissage chimique et les défrisages hautement toxiques. Un mouvement moins futile qu’il n’y paraît, et qui résonne avec des pratiques de l’Égypte ancienne !
Un nombre croissant d’Égyptiennes arborent aujourd’hui fièrement leur chevelure naturelle. La cause pourrait sembler futile. Pourtant, l’ampleur prise par le phénomène, abondamment relayé sur les réseaux sociaux, à partir des années 2010, traduit un traumatisme réel et longtemps dissimulé. Il s’étend maintenant à d’autres pays arabes, africains, ou occidentaux, où des femmes ont été soumises à des pressions similaires, qualifiées parfois de « texturisme ».
Symboliquement, le fait de discipliner des chevelures abondantes a pu servir d’instrument de domination des femmes dans un cadre patriarcal. S’y ajoute l’idée d’une hiérarchisation esthétique – et donc potentiellement raciste – des types de chevelures au profit des cheveux lisses et au détriment des frisés, bouclés ou crépus.
La « révolution bouclée » est donc perçue comme une manière pour les femmes de se réapproprier leur corps. Le mouvement a d’abord été porté par des actrices, chanteuses et célébrités vivant dans les beaux quartiers des grandes villes. Elles apparaissent fréquemment dans les clips à la mode, comme ceux du chanteur égyptien Amr Diab.
Mais, par mimétisme, le phénomène s’est aussi largement étendu aux femmes de la classe moyenne et même à quelques jeunes hommes.
« Arabian Curly Girl »
Nombreuses sont aujourd’hui les créatrices de contenu qui mettent en scène leur chevelure libérée. Le militantisme « curly » est désormais une tendance bien installée dans les réseaux sociaux. Sous le nom d’« Arabian Curly Girl », par exemple, une étudiante nommée Rana cumule des milliers d’abonnés sur TikTok et Instagram.
Elle affiche des slogans politisant explicitement l’actuel phénomène capillaire en revendiquant une « décolonisation » des chevelures, car le standard des cheveux lisses n’est pas sans lien avec une forme d’impérialisme esthétique occidental.
Le phénomène est tel que son impact est aussi économique. On le constate aujourd’hui au Caire, où des salons proposent des coupes à sec, boucle par boucle. Il s’accompagne de la production, parfois locale, de nouvelles gammes de cosmétiques réputés sains et naturels. L’effet de cette « révolution » paraît donc bénéfique à tous niveaux !
Boucles pharaoniques puis ptolémaïques
De manière assez surprenante, ce mouvement renoue avec d’antiques représentations féminines remontant à l’Antiquité. À l’époque des pharaons, la norme pour les femmes de l’aristocratie était de porter de lourdes perruques sur leurs crânes parfaitement rasés. Les chevelures naturelles étaient réservées à des personnes de condition modeste, comme les musiciennes qui agrémentaient les banquets des riches. Une fresque provenant du tombeau de Nébamon, un noble du XIVe siècle avant notre ère, nous montre des flûtistes arborant d’abondantes chevelures bouclées.
C’est bien plus tard, à l’époque des Ptolémée, au IIIe siècle avant notre ère, que se produit la véritable première « révolution bouclée » en Égypte. Pas plus qu’aujourd’hui, le phénomène ne peut être réduit à une simple mode. Ses implications sont aussi religieuses et politiques.
Isis, la déesse coiffeuse
Les artistes grecs, installés en Égypte à l’époque ptolémaïque, ont fait évoluer la représentation d’Isis, grande déesse égyptienne, lors de son entrée dans le panthéon grec. La divinité échange alors sa lourde perruque tressée contre une chevelure naturelle, composée de nombreuses boucles ondulées. Cette nouvelle mode est sans doute inspirée de la coiffure en tire-bouchon portée par Libyé, divinité protectrice de la Libye orientale, ou Cyrénaïque, qui était alors une province de l’Empire égyptien.
Selon un mythe rapporté par Plutarque (Isis et Osiris, 14), Isis coupe une boucle de ses cheveux en signe de deuil, lorsqu’elle apprend la disparition de son époux Osiris qui a été enfermé dans un coffre, par son frère Seth, et jeté dans le Nil. Le cours du fleuve, bientôt relayé par les flots de la Méditerranée, emporte le corps jusqu’à Byblos, cité du Liban, où le roi local s’empare du cercueil qu’il utilise comme un pilier au sein de son palais.
Isis, partie à la recherche de son époux, débarque à son tour à Byblos. Il lui faut trouver un moyen de pénétrer dans le palais royal pour y retrouver la dépouille. C’est alors qu’elle rencontre des servantes de la reine de Byblos. Grâce à ses extraordinaires talents de coiffeuse et d’esthéticienne, elle soigne leurs chevelures et leur communique son propre parfum divin. Alors qu’elles sont de retour au palais, la reine, surprise de la métamorphose de ses servantes, leur demande qui leur a arrangé les cheveux de manière aussi sublime. Après avoir entendu leur réponse, elle convoque Isis. Au terme de leur rencontre, la reine acceptera de mettre la déesse en relation avec son époux afin qu’il lui rende la dépouille d’Osiris. Isis rentrera en Égypte en possession du corps qu’il ne lui restera plus qu’à ranimer grâce à ses pouvoirs magiques.
À lire aussi : Byblos, cité des rois et des dieux, à l’Institut du monde arabe
Un porte-bonheur féminin
À l’époque des Ptolémée, on raconte que le sanctuaire de Coptos, en Haute-Egypte, conserve la boucle qui y aurait été déposée par Isis. En raison de la présence de cette relique sacrée, la divinité y est adorée sous le nom de « très grande déesse de la chevelure ».
Les boucles de la déesse représentent le charme magique de l’épouse idéale, capable de ramener à elle son mari et de lui faire retrouver toute sa vigueur. Elles sont un symbole de bienfaits féminins et un puissant porte-bonheur.
Se couper les cheveux pour sauver son amoureux
La reine ptolémaïque Bérénice II, au milieu du IIIe siècle avant notre ère, choisit d’arborer une chevelure bouclée, sans doute parce qu’elle est associée à sa Libye natale. La reine a, en effet, vu le jour en Cyrénaïque. Mais, dès le début de son règne à Alexandrie, en 246 avant notre ère, sa coiffure va aussi lui permettre de s’identifier à Isis.
Alors que son jeune époux, le roi Ptolémée III, s’apprête à partir en expédition en Syrie pour y lutter contre son ennemi, le maître de l’Empire séleucide, la souveraine coupe l’une de ses plus belles boucles et la consacre comme une offrande dans le temple de la reine Arsinoé II divinisée, au Cap Zéphyrion, non loin d’Alexandrie. Elle réactualise ainsi le geste mythique d’Isis.
Le poète Callimaque, lui aussi originaire de Cyrénaïque et proche de la reine, compose à cette occasion une œuvre lyrique dans laquelle, à la manière d’une prosopopée, il donne la parole à la boucle de la divine souveraine, imprégnée, comme dans la légende d’Isis, d’onguents parfumés. Le poème grec est malheureusement fragmentaire, mais on peut s’en faire une idée précise grâce à la version latine de Catulle (Poésies, 66, « La chevelure de Bérénice »).
Au moment de la couper, juste après sa première nuit d’amour avec Ptolémée III, la reine adresse un vœu pour le salut de son époux dont elle espère, avec angoisse, le retour sain et sauf en Égypte. Mais quelques jours plus tard, on découvre avec stupeur que l’offrande ne se trouve plus dans le temple. A-t-elle été dérobée par un intrus ? Faut-il y voir un mauvais présage pour Ptolémée ?
C’est alors qu’intervient l’astronome Conon de Samos, ami de Ptolémée III, lui-même mécène des recherches scientifiques menées au Musée d’Alexandrie. Le savant assure que, tandis qu’il observait le ciel, il a vu le cheval ailé d’Arsinoé II s’élever au-dessus du Cap Zéphyrion, en direction du firmament. Il portait sur son dos la boucle de Bérénice. Au terme de son ascension, le cheval l’a installée parmi les étoiles où elle a été transformée en constellation, afin que, devenue un porte-bonheur universel, elle puisse désormais guider pour toujours les voyageurs et navigateurs en perdition.
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S’émanciper de la domination du Lion
La boucle rejoint un groupe d’étoiles qui, à l’époque, était considéré comme l’extrémité de la queue de la constellation du Lion. Elle devient désormais une constellation à elle seule, appelée « Chevelure de Bérénice », s’émancipant du Lion.
La symbolique de cette légende officielle est claire : boucles et astronomie servent ici à expliquer le rôle grandissant que joueront désormais les reines dans l’Égypte ptolémaïque, jusqu’au règne de la dernière et plus célèbre d’entre elles : Cléopâtre.
Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.