23.04.2026 à 16:11
Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique
Texte intégral (3222 mots)

Ce qui avait été conçu comme un outil pédagogique par Alfred Binet et Théodore Simon en France a été importé par le psychologue Henry Goddard aux États-Unis au début du XXᵉ siècle et s’est rapidement transformé en un instrument de tri social dans ce pays. Aujourd’hui, des start-up californiennes proposent aux parents fortunés de classer leurs embryons selon leur quotient intellectuel (QI) potentiel, tandis que Donald Trump en fait une arme rhétorique contre ses adversaires.
L’obsession des Américains pour le quotient intellectuel (QI) remonte aux thèses eugénistes du début du XXᵉ siècle et perdure encore aujourd’hui. Elle se manifeste tantôt par des actes, tantôt par des paroles. Dans les deux cas, les conséquences ouvrent la voie, comme par le passé, à des pratiques racistes et eugénistes.
L’importation, la traduction et l’adaptation du test Binet-Simon par Henry Goddard
Le test de mesure de l’intelligence conçu en 1905 par Alfred Binet et Théodore Simon, puis révisé en 1908 et 1911 et communément appelé « test de QI » plus tard, était initialement destiné à permettre aux enfants en difficulté scolaire de rattraper leur retard. Importé aux États-Unis en 1908 par le psychologue Henri Goddard suite à son voyage en Europe, il fut très vite détourné de ses fonctions initiales après avoir été traduit et adapté avec un certain manque de rigueur sur le continent américain.
Goddard, qui était à la fois un fervent eugéniste et directeur de la Vineland Training School – une école pour les enfants atteints de handicaps physiques et mentaux – dans le New Jersey, a été l’un des chefs de file de ce détournement. Il traduisit et adapta la version de 1908 qu’il expérimenta sur des enfants à partir de 1911. Goddard les divisa en trois catégories et les qualifia selon leur degré de déficience en :
« idiots » (2 ans d’âge mental),
« imbéciles » (3 à 7 ans d’âge mental)
« faibles d’esprit » (8 à 12 ans d’âge mental) qu’il désigna également par le terme « morons » (traduit vulgairement en français par « crétins »).
D’après Goddard, les « faibles d’esprit » représentaient le plus grand risque pour la société car ils pouvaient se « reproduire facilement ». Il pensait aussi – du moins pendant un certain temps – que ces derniers étaient surreprésentés parmi les criminels, les prostituées, et les alcooliques.
En 1913, Goddard participa à l’évaluation systématique des immigrés au centre d’accueil d’Ellis Island via le test de QI, traduit et adapté, en dépit des facteurs socioculturels et linguistiques. Les immigrés jugés « faibles d’esprit » étaient renvoyés dans leur pays d’origine.
Le test de QI avait de plus servi à justifier les stérilisations forcées à la suite de l’arrêt Carrie Buck v. Bell, rendu par la Cour suprême le 2 mai 1927. La Cour autorisa la stérilisation contrainte d’une jeune femme, Carrie Buck, internée à tort après avoir été violée, au faux motif de promiscuité et d’un prétendu « faible QI héréditaire ». Sa mère, sa fille et elle avaient toutes trois été qualifiées de « faibles d’esprit » à l’issue d’un test de QI. Dans sa conclusion, le juge Oliver Holmes déclara :
« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope […]. Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »
Par ailleurs, l’étiquette « faible d’esprit » accolée aux criminels, aux prostituées, aux alcooliques, aux pauvres et aux Noirs renforça les politiques de stérilisation eugénique. Sous l’impulsion de cet arrêt, une trentaine d’États américains promulguèrent des lois autorisant la stérilisation forcée de ces catégories de population. Entre 1900 et 1970, plus de 60 000 personnes considérées comme « faibles d’esprit » furent stérilisées de force.
La banque de sperme de R. K. Graham réservée aux Prix Nobel
Robert Klark Graham (1906-1997), l’homme d’affaires qui a fait fortune grâce à la création de verres de lunettes incassables, était aussi connu pour sa « banque de sperme de génies ». Cet ardent défenseur de l’eugénisme soutient la théorie de la dégénérescence dans son ouvrage Future of Man (1970). Il affirme que pour enrayer la dégradation de l’espèce humaine, il faudrait limiter la reproduction des individus « moins intelligents » et favoriser celle des « plus intelligents ».
Au début des années 1980, Graham passa de la théorie à la création d’une banque de sperme élitiste gratuite : la Repository Germinal Choice en Californie. Son objectif : aider des femmes « intelligentes » à donner naissance à de futurs petits génies afin de « sauver l’humanité ». Seuls des donneurs blancs répondant à des critères exigeants étaient autorisés à faire don de leurs gamètes.
À l’origine, Graham ne recherchait que des donneurs parmi les lauréats du prix Nobel. Le co-inventeur du transistor, William Bradford Shockley (1910 -1989), lauréat du prix Nobel de physique en 1956 et partisan de l’eugénisme, en faisait partie, ainsi que deux autres lauréats anonymes. Toutefois, la rareté des donneurs Prix Nobel et la faible viabilité de leur semence, en raison de leur âge, contraignirent Graham à assouplir ses critères de sélection. Il exigea néanmoins un QI d’au moins 130 points pour les autres donneurs. Plus de 200 enfants sont nés de cette banque fermée en 1999, deux ans après la mort de Graham. Tous ne sont toutefois pas devenus des génies.
Quand Jeffrey Epstein prévoyait d’être le géniteur d’une vingtaine d’enfants de « super races »
Jeffrey Epstein, le pédocriminel retrouvé mort dans sa cellule en août 2019 avant son procès pour crimes sexuels, était lui aussi un défenseur de l’eugénisme, d’après une enquête du New York Times publiée la même année. Persuadé sans doute d’avoir un ADN génétiquement supérieur, il envisageait de transformer son ranch au Nouveau-Mexique en un centre de procréation où une vingtaine de femmes, sélectionnées sur des critères académiques et de beauté, seraient inséminées avec ses propres gamètes. Ce projet n’est pas sans rappeler la Repository Germinal Choice de Graham ou, à plus grande échelle, le programme Lebensborn – la fabrique d’enfants « aryens » (grands, blonds aux yeux bleus) sous le régime nazi – dans la mesure où Epstein fantasmait sur les femmes « aux yeux bleus », un signe d’intelligence selon lui.
Différents médias (le Figaro, The Guardian, The Telegrapgh, Mother Jones…), après consultation des Epstein files publiés par la justice américaine le 30 janvier 2026, ont confirmé l’obsession d’Epstein pour l’eugénisme, et ont rapporté sa fascination pour les « bébés sur mesure », le transhumanisme et le QI.
Notons qu’Epstein avait en outre financé la recherche en génétique à travers d’importantes donations à plusieurs institutions scientifiques, notamment :
6.5 millions de dollars (5.5 millions d’euros) à Harvard pour la création d’un programme de « dynamique évolutive » en 2003 ;
20 000 dollars (17 000 euros) au Worldwide Transhumanist Association (renommée Humanity Plus) en 2011 ;
850 000 dollars (725 200 euros) au laboratoire du Massachusetts of Technology (MIT) entre 2002 à 2017.
Le QI, arme rhétorique de Donald Trump
Donald Trump a quant à lui pour habitude de dénigrer et de remettre en cause le QI de ses opposants politiques ou de quiconque se trouve en désaccord avec lui. En septembre 2025 il a par exemple qualifié sa détractrice Jasmine Crockett, représentante démocrate du Texas au Congrès, de personne à « très faible QI ».
En juin de la même année, à la suite d’un différend économique, il s’en prit ouvertement à Jerome Powell, l’actuel président de la Fed – qu’il avait lui-même nommé durant son premier mandat – en le qualifiant de « personne moyennement douée mentalement », à « faible QI » et de « très stupide ».
À lire aussi : Yes, calling someone ‘mentally disabled’ causes real harm
Fidèle à sa rhétorique de dénigrement utilisée comme posture défensive, il qualifia l’ex-colistier de Kamala Harris, Tom Walz, de « total moron » (vulgairement « vrai crétin » en français) lors de sa deuxième campagne présidentielle et affirma au sujet de son ancienne rivale démocrate :
« Kamala Harris possède un faible QI et ne peut pas rivaliser avec les dirigeants des autres pays. »
Ses prédécesseurs subirent le même sort. En 2020, il déclara dans un tweet au sujet de Joe Biden :
« Il va falloir vous y habituer, encore un autre individu à faible QI ! »
Il remit également en cause les études de Barack Obama aux universités de Columbia et de Harvard.
Rappelons que si Trump s’acharne systématiquement à rabaisser ceux qui lui résistent, c’est aussi – et surtout – pour redorer son image et se valoriser lui-même. Lors de son différend avec Powell en juin 2025, il affirma :
« Peut-être que je devrais aller à la Fed. Est-ce que je suis autorisé à me désigner moi-même ? »
En 2018, il s’était aussi autoproclamé « un génie très stable » malgré l’absence de toute preuve à ce jour. Une affirmation peu étonnante lorsque l’on sait qu’en 2015, il avait menacé de poursuivre en justice les universités où il avait étudié si elles révélaient ses notes.
Enfin, l’obsession de Trump pour le QI s’enracine vraisemblablement dans son adhésion aux thèses eugénistes du siècle dernier : ses discours sont parsemés de références aux « bons gènes » (les siens, ceux de sa famille et des Américains blancs) et de « mauvais gènes » (ceux des immigrés illégaux qu’il qualifie tantôt de « criminels », tantôt de « monstres » et tantôt de personnes qui « empoisonnent le sang » du pays).
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Perspectives : une obsession jusqu’au tri des embryons en fonction de leur futur QI
Une étude de 2023 révèle que 28 % des Américains se disent favorables à la modification génétique de leur bébé pour maximiser ses chances d’intégrer les meilleures universités par la suite. À l’inverse, 38 % envisageraient de sélectionner des embryons selon leur QI dans le cadre de leur projet parental.
Certaines start-up américaines, telles que Heliospect Genomics et Nucleus Genomics, affirment déjà être en mesure de trier les embryons en fonction de leur QI potentiel, bien qu’il s’agisse d’une spéculation pour de nombreux scientifiques. Elles proposent à une clientèle fortunée la possibilité de classer les embryons conçus par fécondation in vitro selon leur QI potentiel grâce à une méthode de dépistage génétique. Les futurs parents peuvent ensuite choisir d’implanter le « meilleur » embryon selon différents critères, dont le QI, dans l’utérus de la femme.
Cette idéologie de la reproduction des « plus intelligents » est soutenue outre-Atlantique par Elon Musk, certains mouvements comme la Pronantalist Foundation ainsi que par les géants de la Tech de la Silicon Valley.
En analysant l’obsession des Américains pour le QI nous ne pouvons écarter le risque d’un eugénisme plus moderne, plus soft mais aux conséquences tout aussi lourdes : la normalisation de l’idée qu’il existerait des êtres génétiquement « supérieurs » et les dérives eugénistes que cette conviction pourrait encore engendrer…
Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.04.2026 à 16:04
Radiographie de la progression des extrêmes droites en Amérique latine
Texte intégral (1742 mots)
Les dictatures militaires des années 1960 ou 1970 étaient arrivées au pouvoir par la force ; aujourd’hui, c’est dans les urnes que, dans plusieurs pays d’Amérique latine, des formations qui en sont souvent ouvertement nostalgiques sont parvenues au sommet. Un phénomène en pleine expansion, alors que le continent avait connu une vague de gauche dans les années 2000 et 2010.
Depuis une décennie, les partis d’extrême droite connaissent une progression fulgurante en Amérique latine. Au pouvoir dans la principale puissance de la région, le Brésil, entre 2018 et 2022 avec Jair Bolsonaro, ces forces politiques gouvernent actuellement l’Argentine (Javier Milei), le Chili (José Antonio Kast) et le Salvador (Nayib Bukele). Elles pourraient également bientôt arriver aux affaires dans plusieurs autres pays de la région. État des lieux.
Trois pays déjà gouvernés par l’extrême droite
Définir l’extrême droite est toujours complexe. Il ne s’agit pas d’une catégorie scientifique mais d’un terme d’usage courant, au contenu relatif dans le temps et dans l’espace, d’une société donnée, constituant souvent la fraction la plus déterminée à assurer le maintien de l’ordre social par la force, au besoin en écrasant les subalternes par les méthodes les plus répressives.
Ainsi, en Argentine, la thématique la plus mise en avant par Javier Milei est celle du libertarianisme économique et de sa volonté de « massacre à la tronçonneuse » des services publics.
Au Chili, selon un schéma qui est le plus semblable à ce qui se passe en Europe, c’est la xénophobie anti-Vénézuéliens, accusés d’être responsables de l’augmentation – pourtant modeste – de l’insécurité, qui est le moteur du vote Kast.
Au Salvador, c’est une politique punitiviste aboutissant au plus haut taux d’incarcération du monde, quitte à porter atteinte aux droits humains, qui a fondé la popularité de Nayib Bukele.
Une dynamique continentale
Au-delà de ces cas, la dynamique des extrêmes droites latino-américaines se retrouve dans les autres pays de la région. En Uruguay, le parti Cabildo Abierto, aujourd’hui en déclin mais qui a obtenu 11 % lors des élections générales de 2019, constitue une réaction face aux avancées progressistes du gouvernement de centre gauche du Frente Amplio en termes de genre et de sexualité. De 2020 à 2025, il s’est agi du premier cas en Amérique latine de participation gouvernementale de l’extrême droite à un gouvernement dirigé par la droite, avec les portefeuilles de la santé publique et du logement, tout en étant décisif pour atteindre une majorité parlementaire.
Au Venezuela, la Prix Nobel de la paix, María Corina Machado, a toujours été le visage le plus radical de l’opposition au chavisme. Ce n’est pas sur des enjeux de genre et de sexualité qu’elle se distingue, mais par ses méthodes pour mettre fin au chavisme (l’appel à une intervention extérieure contre son propre pays), son anticommunisme viscéral (alimenté par son rejet du chavisme), son libéralisme économique intégral (rompant avec le traditionnel interventionnisme des politiques au Venezuela) et ses circulations internationales (affichant sa servilité à l’égard de Donald Trump et maintenant son adhésion à des dirigeants comme le président chilien José Antonio Kast – deux leaders qui criminalisent pourtant les migrants vénézuéliens sur leur sol).
Les échéances de l’année 2026 sont décisives pour la dynamique des extrêmes droites latino-américaines. En Colombie, les 31 mai et 21 juin, les électeurs auront la possibilité d’opter pour la continuité de la première présidence de gauche du pays, celle de Gustavo Petro (élu en 2022), en élisant celui qui est pour l’heure le favori, Iván Cepeda. Ses deux principaux rivaux sont Abelardo de la Espriella, avocat connu pour avoir défendu des paramilitaires d’extrême droite et des narcotrafiquants, aux déclarations polémiques sur la réduction des prérogatives de l’État et la lutte contre l’avortement ; et Paloma Valencia, représentante du parti de l’ancien président Álvaro Uribe, le mal nommé Centre démocratique, parti de la droite dure colombienne.
Au Pérou, ce printemps également, l’élection présidentielle pourrait voir la victoire d’un candidat issu des forces les plus à droite du spectre politique. Keiko Fujimori, fille de l’ancien dirigeant autoritaire Alberto Fujimori condamné pour ses multiples violations des droits humains, qui a déjà échoué au second tour des trois dernières élections présidentielles (2011, 2016, 2021), est arrivé en tête du premier tour avec 17,05 % des suffrages exprimés. L’ancien maire de Lima Rafael López Aliaga, adepte d’un punitivisme observé ailleurs en Amérique latine, malgré un piteux bilan sécuritaire à l’échelle municipale, a récolté 11,9 % des votes, échouant à se qualifier pour le deuxième tour, à quelques milliers de voix derrière le candidat de gauche, Roberto Sánchez.
Enfin, l’enjeu le plus important au vu de la taille du pays aura lieu en octobre lors du scrutin présidentiel brésilien où Flávio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État, est au coude-à-coude avec Lula dans les intentions de vote.
Des partis alignés sur Washington
Cette montée en puissance est récente. L’extrême droite ne constituait pas jusqu’à il y a encore quelques années une force électorale influente en Amérique latine. Si l’on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 professant un terrorisme d’État – du Chilien Pinochet à l’Argentin Videla, en passant par le Paraguayen Stroessner, l’Uruguayen Bordaberry et le Bolivien Banzer – à ce courant par sa violence et son anticommunisme, leurs dirigeants n’étaient pas arrivés au pouvoir par la voie des urnes. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, ces extrêmes droites sont hétérogènes, mobilisant leurs électorats sur des enjeux propres à leurs problématiques nationales.
Si nous tentons de les comparer avec leurs homologues européennes, il apparaît qu’elles sont à la fois semblables et différentes. D’une part, elles partagent les thématiques de la sécurité, de rejet des préoccupations écologiques, de maintien des dominations de genre et de mépris des diversités sexuelles. D’autre part, la place géopolitique « dominée » qu’occupe l’Amérique latine au sein du système-monde crée des différences fondamentales. Les extrêmes droites latino-américaines se sont souvent distinguées par leur suivisme à l’égard de la puissance états-unienne.
Le sommet « Bouclier des Amériques » convoqué le 7 mars 2026 par Donald Trump en Floride est l’illustration de cette tendance. Il est parvenu à rassembler les présidents déjà mentionnés de l’Argentine, du Chili et du Salvador, mais aussi leurs homologues d’une droite a priori plus modérée de Bolivie, du Costa Rica, de l’Équateur, du Honduras, du Panama, du Paraguay, de République dominicaine et de Trinité-et-Tobago.
Pourtant, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique des États-Unis en Amérique latine n’est pas favorable aux Latino-Américains. La doctrine « Donroe », mot-valise entre le prénom du président états-unien et le nom de son lointain prédécesseur James Monroe (1817-1825), qui avait théorisé en 1823 l’objectif pour les États-Unis d’empêcher les influences extérieures sur le continent américain, promet de rétablir la tutelle d’Oncle Sam sur l’ensemble de la région.
Les présidents argentin et hondurien ont bénéficié de son ingérence pour emporter respectivement les élections législatives de mi-mandat et le scrutin présidentiel. Pour ne pas perdre le contrôle du Parlement, Javier Milei a accepté un prêt de 20 milliards de dollars (plus de 17 milliards d’euros) en échange d’un accord économique de subordination économique. Ces dirigeants semblent se mettre au service des États-Unis en dépit des complémentarités économiques avec la Chine. À long terme, ces politiques défavorables à leur propre pays pourraient devenir impopulaires auprès des Latino-Américains.
Pour ceux qui voudraient davantage de détails, un dossier de la revue Recherches internationales que j’ai coordonné vient de sortir sur ce thème. Vous pourrez y trouver des contributions sur les circulations intercontinentales et transatlantiques entre extrêmes droites, la configuration politique argentine, l’évangélisme au Brésil, les stratégies de diplomatie numérique de Nayib Bukele ou encore les recompositions de la droite colombienne.
J'ai coordonné le numéro Les extrêmes droites en Amérique latine dans la revue Recherches Internationales, que j'évoque explicitement dans l'article.
22.04.2026 à 16:02
Iran : les États-Unis dans l’impasse
Texte intégral (2509 mots)
L’action conjointe israélo-américaine engagée le 28 février dernier a précipité les États-Unis dans une impasse stratégique. Le conflit profite à ce stade à la Russie, et de plus en plus de voix aux États-Unis, dans le camp démocrate mais aussi au sein de la galaxie MAGA, dénoncent une guerre qui serait menée dans l’intérêt de Tel-Aviv plus que dans celui de Washington.
Selon le New York Times, c’est après une série de rencontres secrètes avec le premier ministre israélien que Donald Trump aurait souscrit à l’idée qu’un changement de régime en Iran par la désorganisation et la décapitation du pouvoir, ainsi que la neutralisation des capacités balistiques de Téhéran, était un objectif « à portée de main ». Benyamin Nétanyahou l’aurait convaincu que l’Iran n’était pas en mesure « de bloquer le détroit d’Ormuz ni de frapper sérieusement les intérêts américains dans la région ».
Le président américain aurait donc été persuadé du succès inéluctable d’une offensive majeure, en partant du présupposé qu’il s’agissait d’une opération peu coûteuse et dont il pourrait sortir rapidement vainqueur. Un calcul initialement erroné. En effet, la capacité de riposte de l’Iran, qui a su saturer les systèmes de défense adverses à l’aide de drones à bas coût et de missiles balistiques hypersoniques tout en désorientant l’économie mondiale par le blocage du détroit d’Ormuz, a déjoué ces prévisions.
Un enlisement annoncé
Ce risque d’une forte résistance était d’ailleurs largement perceptible puisque le chef d’état-major interarmées Dan Caine aurait mis en garde Donald Trump contre des frappes qui pourraient s’avérer risquées et entraîner les États-Unis dans un conflit prolongé. Les évaluations des services de renseignement avaient également décrit les réactions possibles de l’Iran, précisant notamment que Téhéran se focaliserait plutôt sur des représailles régionales, en ciblant « les bases américaines, les alliés du Golfe et les goulets d’étranglement énergétiques critiques tels que le détroit d’Ormuz ».
Les observateurs s’accordent à reconnaître d’une part que cette résilience iranienne est le résultat de la doctrine de défense en mosaïque des années 2000 qui a permis une continuité opérationnelle, même après décapitation des plus hauts responsables du régime, en dispersant le commandement ; et, d’autre part, que l’Iran était préparé à une guerre d’attrition dans laquelle l’objectif est de dégrader les ressources de l’ennemi plus vite que celui-ci ne peut les reconstituer.
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Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE, rappelle au cours d’un entretien téléphonique que l’Iran s’est préparé à ce choc. « L’armée iranienne est équipée de matériel des années 1970 et n’est pas capable de mener les opérations conventionnelles ; c’est pourquoi les Iraniens se sont préparés à une guerre d’attrition et à attendre au sol. Ce sera une autre paire de manches si les Américains veulent y aller. L’Iran, ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas la Somalie, ce n’est même pas la Syrie. C’est 90 millions d’habitants, un vaste territoire sur lequel ils sont tout à fait capables d’infliger de lourdes pertes à quiconque voudrait les envahir – ce que les opinions publiques, en Israël ou aux États-Unis, ne pourraient pas supporter. »
Ce constat est partagé par Olivier Dujardin, ancien militaire spécialisé dans la guerre électronique et le renseignement d’origine électromagnétique. Cet analyste précise que dans la mesure où les Iraniens ont enterré nombre de leurs installations de missiles et caché dans les montagnes une partie de leur production, les Américains se sont retrouvés confrontés à toute une série de problèmes :
« Les États-Unis ont manqué de cibles légitimes à frapper, donc que leur restait-il ? Éventuellement, les raffineries de pétrole, les usines de production d’électricité ; mais ensuite ? Par ailleurs, ils ont consommé énormément de munitions. Les stocks ne sont pas inépuisables ; ils ne pouvaient pas maintenir ce rythme de frappes dans la durée. Un autre aspect du problème est l’usure du matériel. Il faut assurer la sortie des avions, leur maintenance, la récupération des pilotes. Cela pose tout un tas de difficultés. Il est clair qu’ils se sont donné des objectifs inatteignables par l’unique action aérienne. Il aurait alors fallu envoyer des troupes au sol, mais ce n’est pas en mobilisant 20 000 ou 30 000 soldats qu’ils auraient pu faire quelque chose de significatif. Cela suppose des centaines de milliers d’hommes pour pouvoir lancer des opérations contre l’Iran sur un territoire aussi vaste, sec, aride, et montagneux. »
Une guerre israélienne plus qu’une guerre américaine ?
Il apparaît donc que, sous l’influence de Benyamin Nétanyahou, Donald Trump s’est laissé entraîner dans une guerre sans but réel avec un risque d’enlisement pour les forces américaines. Ce n’est d’ailleurs pas la première guerre dans laquelle les États-Unis se lancent après avoir été convaincus par les arguments israéliens.
De l’avis de nombreux observateurs, l’intervention en Irak de 2003 – que le stratège Zbigniew Brzezinski avait qualifiée devant la commission des affaires étrangères du Sénat des États-Unis de « calamité, historique, stratégique et morale… menée sur la base de principes manichéens et d’un orgueil impérial démesuré » – avait déjà été une illustration éclatante du poids du lobby pro-israélien dans l’élaboration de la politique étrangère américaine.
L’universitaire américain John Petras avait ainsi documenté dans son ouvrage The Power of Israel in the United States paru en 2006 l’influence prépondérante sur la politique américaine au Moyen-Orient du lobby pro-israélien, qui s’assure successivement du soutien de responsables au plus haut niveau du gouvernement, du monde des affaires, du milieu universitaire, des fondamentalistes chrétiens et des médias. Il montre comment, ensemble, ils seraient parvenus à garantir le soutien total et inconditionnel des États-Unis à toutes les priorités de l’agenda d’Israël depuis des décennies, même lorsque celles-ci nuisent aux intérêts des États-Unis, comme lors de la guerre en Irak de 2003.
Cette thèse est également défendue par John Mersheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage phare le Lobby israélien et la politique étrangère américaine (2009). Ils rappellent que la relation étroite avec Israël constitue la pierre angulaire de la politique américaine au Moyen-Orient et que l’engagement des États-Unis envers Israël est principalement lié aux activités du « lobby israélien ».
Les deux auteurs avaient initialement publié un article intitulé « The Israël Lobby » qui a suscité une vive polémique dans le milieu universitaire, politique et médiatique ; c’est pourquoi ils ont cherché, dans ce livre, à approfondir leur analyse et à détailler la méthodologie pour contrer les critiques acerbes dont ils ont fait l’objet.
Des résultats négatifs pour Washington comme pour Tel-Aviv
Dans ce nouveau contexte de guerre, Israël semble avoir joué un rôle de premier plan dans la décision de mener une offensive d’envergure contre l’Iran. Mais si les objectifs américains ont été mal définis, les buts israéliens apparaissent plus évidents.
« Les Israéliens tentent de ressusciter les frontières telles que pensées par Oded Yinon (expert du ministère israélien des affaires étrangères qui a développé dans les années 1980 l’objectif à démembrer les États arabes, considérés comme le maillon faible de l’ordre international, pour les recomposer sur des bases confessionnelles, ndlr), c’est-à-dire le redécoupage des pays de la région en fonction de critères ethniques, religieux, etc. Aujourd’hui, dans ce projet, Nétanyahou profite du fait que toute l’appréciation de la politique régionale ait été déléguée par Trump à son gendre, Jared Kushner, plus sioniste que les Israéliens, et c’est lui qui mène la danse sur ces dossiers en fonction des critères des sionistes les plus radicaux. Cela dit, c’est, à mes yeux et aux yeux d’un certain nombre de mes anciens camarades des services israéliens, une politique suicidaire », estime Alain Chouet.
Olivier Dujardin rappelle qu’Israël est engagé dans un conflit sur de multiples fronts et que la situation est inextricable : « Cela a déjà un coût pour eux. D’abord, aucun système de défense n’assure une protection totale. Il y a toujours des missiles qui passent. Ensuite, ils ont un épuisement des intercepteurs parce que cela leur coûte très cher d’intercepter des missiles balistiques avec des missiles qui valent plusieurs millions. Ils n’ont donc pas non plus de stocks énormes. De surcroît, ce sont des processus de production et de fabrication très lents, donc ils ne peuvent pas suivre le rythme industriel. Enfin, dernier point, les Iraniens mettent en œuvre des missiles essentiellement de nouvelle génération qui sont par conséquent plus difficiles à intercepter. Tout cela combiné fait qu’il y a quand même des impacts sur le sol israélien et ce n’est pas neutre pour eux », précise-t-il.
Bien qu’il n’existe aucune opposition politique en Israël à ces guerres sur plusieurs fronts, un mécontentement croissant au sein de l’opinion publique est palpable face à l’absence de gains stratégiques, malgré les succès tactiques. Mais la perspective de la guerre comme modalité permanente de la politique israélienne associée à une logique jusqu’au-boutiste commence à avoir un coût significatif pour l’allié américain comme le démontrent les premiers effets de cette guerre contre l’Iran. En effet, la montée vertigineuse des prix du pétrole, du gaz et des produits dérivés profite grandement au rival russe, qui peut ainsi à la fois mieux financer sa guerre en Ukraine et devenir un partenaire commercial plus important qu’auparavant pour de nombreux pays.
David Teurtrie, chercheur associé au Centre de Recherches Europes Eurasie (CREE) et spécialiste de la Russie, indique à cet égard que « les Américains et les Israéliens sont déjà a priori à court de missiles antiaériens – il y a même eu des demandes de transfert depuis la Pologne et la Corée du Sud. Il est donc clair qu’ils n’ont plus de missiles antiaériens pour l’Ukraine. D’autant que, avant même le conflit, les livraisons à l’Ukraine étaient déjà en baisse ». Il ajoute que le contexte actuel accroît les revenus de la Russie non seulement en matière de vente de pétrole mais aussi dans d’autres domaines, notamment les engrais et l’aluminium.
Une guerre impopulaire aux États-Unis
En outre, cette guerre commence à avoir un coût politique interne pour les États-Unis et risque d’affecter à terme leur relation avec Israël dans la mesure où des divisions se font déjà ressentir au sein de la mouvance MAGA. Plusieurs grandes figures de cette mouvance ont exprimé de vives critiques à l’égard d’Israël, dénonçant le risque pour les États-Unis de s’enliser dans une guerre sans fin au détriment de leurs intérêts. À quelques mois des midterms, les Républicains prennent conscience que leur chance de conserver la majorité à la Chambre s’amenuit en raison de la décision de Donald Trump de mener des opérations militaires contre l’Iran.
Au sein du camp démocrate, l’opposition à la guerre se renforce également. Bernie Sanders dans un article intitulé « No more US military aid to Israel » paru le 15 avril dans The Guardian écrit :
« Le soutien à Israël dans ce pays a chuté de manière spectaculaire. Aujourd’hui, selon un récent sondage Pew, 80 % des démocrates ont désormais une opinion défavorable d’Israël et 41 % des républicains partagent ce point de vue – et ces chiffres sont encore plus élevés chez les jeunes. Un récent sondage Quinnipiac a également révélé que 60 % des personnes interrogées – dont les trois quarts des démocrates et les deux tiers des indépendants – s’opposent à ce que les États-Unis fournissent des armes à Israël. »
Le Sénat a rejeté les deux propositions de Bernie Sanders visant à bloquer les ventes d’armes et de bulldozers à Israël ; mais la guerre contre l’Iran pourrait être l’une des dernières guerres conduites par les États-Unis à l’initiative d’Israël.
Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.