09.09.2026 à 12:46
Vingt-cinq ans après le 11-Septembre : l’unité des États-Unis à l’épreuve des fractures
Texte intégral (3721 mots)
L’ESSENTIEL
Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, l’organisation des cérémonies de commémoration est marquée par plusieurs controverses.
L’absence à New York du président des États-Unis et la contestation de la présence du maire Zohran Mamdani, en raison de son appartenance religieuse, cristallisent les tensions.
Ce qui devrait, dans l’absolu, être un jour de recueillement et d’unité donne donc lieu, une fois de plus, à des polémiques révélatrices des profondes divisions du pays.
Les cérémonies commémoratives visent à réaffirmer des valeurs communes et à mettre en scène l’unité nationale. Pour le 25e anniversaire des attentats du 11-Septembre, les quatre anciens présidents encore en vie, trois démocrates (Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden) et un républicain (George W. Bush), sont annoncés à New York au côté de Zohran Mamdani, le maire de la ville élu en novembre 2025.
Donald Trump, lui, participera à la commémoration qui se tiendra au même instant au Pentagone, à Washington.
Cette absence annoncée de Trump, new-yorkais de naissance, et la contestation de la présence de Mamdani, musulman accusé par certains de ne pas condamner avec suffisamment de fermeté l’islamisme radical, suscitent déjà la polémique. Le rituel d’unité semble surtout devoir révéler les fractures du pays.
Le récit d’une Amérique unie
Les attentats du 11-Septembre, diffusés en direct dans le monde entier, ont provoqué un profond traumatisme aux États-Unis. Face à la sidération et au sentiment d’impuissance, un récit politique s’est rapidement construit pour donner du sens à l’événement.
Le jour même, George W. Bush déclare que « la liberté elle-même » a été attaquée. Des élus républicains et démocrates entonnent ensemble « God Bless America » sur les marches du Capitole. Trois jours plus tard, un service à la cathédrale nationale réunit des responsables chrétiens, juifs et musulmans. Les pompiers new-yorkais et les passagers du vol 93 sont érigés en héros.
Un grand récit national se met en place : celui d’une Amérique innocente, blessée mais unie pour défendre la liberté, portée par ses héros et appelée à se relever au nom d’une mission presque divine.
Cette narration patriotique se veut unanime. Mais elle a réduit l’espace disponible pour l’analyse géopolitique, la critique des failles sécuritaires et le débat sur les réponses militaires. Elle a aussi occulté l’expérience des musulmans américains (environ 1 % de la population adulte du pays), inclus dans le « nous » national tout en restant soumis au soupçon. Un soupçon encore plus radical s'installe envers l'État dès 2002. Une partie du pays pense que le gouvernement a favorisé ou sciemment laissé faire les attentats. En 2023, un citoyen des États-Unis sur cinq adhère encore à cette théorie du complot.
L’inclusion à l’épreuve du soupçon
Dès le 17 septembre, George W. Bush exprime sa volonté de dissocier l’islam du terrorisme. À l’Islamic Center de Washington, il affirme que « l’islam, c’est la paix » et que « le visage de la terreur ne reflète pas la véritable foi de l’islam ». Cette inclusion rhétorique présidentielle coexiste pourtant avec l’expérience inverse de nombreux musulmans.
Pendant plus de dix ans, le département de la police de New York (NYPD) surveille des quartiers, des associations et des commerces musulmans de New York, et infiltre des informateurs dans les mosquées. En 2012, un responsable reconnaît que l’unité concernée n’a produit, durant les six années examinées, aucune piste ayant abouti à l’ouverture d’une enquête pour terrorisme.
À l’échelle fédérale, les directives adoptées par le FBI en 2008 autorisent la collecte de renseignements sans soupçon préalable et la cartographie de communautés ethniques. Ce dispositif sert notamment à surveiller des communautés musulmanes, considérées comme des terrains possibles de radicalisation. Les sources publiques ne permettent toutefois pas d’en établir l’efficacité.
Parallèlement, une rhétorique islamophobe est devenue de plus en plus acceptable au fil du temps.
En 2002, le télévangéliste baptiste Jerry Falwell, grande figure de la droite chrétienne états-unienne, qualifie Mahomet de « terroriste ». La réaction est telle qu’il doit finalement faire des excuses publiques dans les jours suivants.
Mais, au cours des années, la donne change. En 2010, l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich assimile le projet d’implantation d’un centre islamique à deux rues de Ground Zero à l’installation d’un panneau nazi près du musée de l’Holocauste de Washington. Au lieu de revenir sur ses propos, il campe sur ses positions et multiplie, dans la foulée, les analogies du même genre. Barack Obama, alors président, défend le droit constitutionnel de construire un lieu de culte musulman « y compris à Manhattan », ce qui suscite une vive polémique politique et l’amène à nuancer sa position dès le lendemain.
En 2011, le représentant républicain Peter King organise à la Chambre des auditions sur la « radicalisation de la communauté musulmane américaine », déplaçant, par son intitulé, le soupçon de l’individu vers une communauté religieuse entière. Cette procédure officielle ne donne lieu à aucune excuse.
Le 21 novembre 2015, Donald Trump affirme avoir vu « des milliers et des milliers » de personnes à Jersey City acclamer la chute des tours le 11 septembre. Le lendemain, il situe ces scènes « là où vivent d’importantes communautés arabes », une affirmation démentie point par point, y compris par le procureur général du New Jersey de l’époque. Il ne se rétracte jamais.
En 2016, candidat à la présidentielle, il va encore plus loin et déclare sur CNN : « Je pense que l’islam nous hait. » L’année précédente, il avait promis « l’interdiction totale et complète de l’entrée des musulmans aux États-Unis ».
Une fois élu, Trump donne à cette rhétorique une traduction institutionnelle. Dès janvier 2017, il suspend l’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane. Cette mesure, communément appelée « Muslim ban », ne vise pas directement les citoyens musulmans américains. Mais elle inscrit au cœur de l’action présidentielle l’association entre appartenance musulmane et risque sécuritaire.
Le seuil de l’inacceptable s’est déplacé. En 2002, des propos islamophobes contraignaient Falwell à présenter des excuses publiques. Les propos de Trump en 2016 ne l’ont empêché ni d’être élu cette année-là ni d’être réélu en 2024.
Ground Zero comme test d’appartenance
Malgré ce contexte pesant, un musulman est élu maire de New York en 2025, avec une avance confortable, et conserve au cours de l’année écoulée depuis une popularité élevée. Au-delà de New York, le Council on American-Islamic Relations (CAIR) dénombre aujourd’hui 255 élus musulmans, répartis dans 26 États, un nombre sans précédent, mais qui, selon certaines estimations, ne représente qu’environ 0,05 % de l’ensemble des élus du pays.
Dans le même temps, en mars 2026, le représentant républicain Andy Ogles déclare que « les musulmans n’ont pas leur place dans la société américaine ». Ces propos ne sont pas isolés. En août 2026, après la victoire d’Abdul El-Sayed à une primaire démocrate dans le Michigan, Trump affirme que des « djihadistes » se font élire « partout ». Dans le même temps, son décret d’interdiction de voyage a été étendu à 39 pays depuis janvier 2026, dont bon nombre sont à majorité musulmane.
La controverse remonte à la campagne municipale de 2025, dans laquelle s’invite la situation à Gaza. Interrogé à plusieurs reprises, Mamdani explique ne pas employer l’expression « Globalize the Intifada » (« Mondialiser l’intifada »), mais refuse de la condamner, estimant qu’un maire n’a pas à contrôler le langage politique et que certains militants y voient un appel à l’égalité des droits des Palestiniens, et non à la violence.
Cette position donne lieu à des raccourcis : la sénatrice démocrate Kirsten Gillibrand lui attribue à tort une référence au « djihad mondial », avant de reconnaître son erreur et de lui présenter ses excuses. En juillet, Mamdani annonce qu’il découragera l’usage de cette expression, sans la condamner explicitement. Lors de la cérémonie du 11 septembre 2025, le proche d’un pompier tué dans les attentats l’interpelle encore indirectement à ce sujet.
Une pétition demande aujourd’hui qu’il n’assiste pas à la commémoration, au motif que ses prises de position et ses liens supposés avec des personnalités présentées comme proches de l’extrémisme islamiste rendraient sa présence offensante pour les familles des victimes.
Toute critique visant Mamdani n’est pas islamophobe et ses positions sur Israël ou sur Gaza, par exemple, peuvent légitimement être discutées. Critiquer une déclaration relève du débat politique ; mais la pétition, qui approche les 100 000 signatures, va au-delà.
Elle cite un passage publié en 2004 par Mahmood Mamdani, le père du maire, qui voit dans les auteurs d’attentats-suicides une « catégorie de soldats » relevant de la violence politique moderne, sans mentionner spécifiquement le 11-Septembre. Elle présente aussi comme suspecte la nomination de Ramzi Kassem à la tête des services juridiques de la ville, parce qu’il a été l’avocat d’Ahmed al-Darbi, qui a plaidé coupable dans une affaire liée à un attentat d’Al-Qaida. Elle invoque également une rencontre de Mamdani avec l’imam Siraj Wahhaj dont le nom figurait en 1995 sur une liste fédérale de possibles coconspirateurs non inculpés liés à l’attentat de 1993, bien qu’il n’ait jamais été poursuivi.
Dans les trois cas, le même procédé est à l’œuvre : une forme classique de culpabilité par association et de citations sélectives. La pétition ne cite aucune déclaration dans laquelle Mamdani lui-même approuverait les attentats du 11-Septembre ou l’extrémisme islamiste.
Certains médias, notamment le New York Post, ont présenté cette pétition ouverte à tous comme l’expression de la volonté de milliers de familles des victimes du 11-Septembre. Ses organisateurs ont pourtant reconnu qu’ils ne disposaient d’aucune liste permettant de l’établir. CBS a ensuite corrigé sa présentation. À l’inverse, l’association September 11th Families for Peaceful Tomorrows, qui réunit des proches de victimes, défend publiquement le droit du maire à participer à la cérémonie.
Ce que cette pétition suggère, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, tombé en disgrâce, le dit sans détour à la chaîne pro-Trump Newsmax : ce « maire musulman, complaisant envers les extrémistes, et communiste, ne devrait pas se trouver [à Ground Zero], ne serait-ce que par simple bon sens. »
Cette mise en cause est relayée par des élus au plus haut niveau. Ainsi, le sénateur républicain Tim Sheehy affirme que les familles devraient décider qui peut assister à la cérémonie et qualifie Mamdani de « honte pour le pays ». Interrogé sur la pétition, le chef de la majorité du groupe républicain au Sénat John Thune déclare, en parlant du maire, « ne rien trouver à défendre dans ce que dit ou fait ce type ».
Quand la politique instrumentalise le sacré
Donald Trump, lui, a choisi de commémorer l’anniversaire du 11-Septembre au Pentagone. Selon le New York Times, cette décision aurait été prise après qu’il lui a été rappelé que les responsables politiques ne prononcent pas de discours lors de la cérémonie de Ground Zero. Une version qu’il conteste vigoureusement.
Depuis 2012, aucun responsable politique ne peut prononcer de discours à cette cérémonie. Seule la lecture des noms des victimes par leurs proches est autorisée. Mamdani y assistera donc sans prendre la parole, tandis que Trump choisit un autre lieu où il peut prononcer un discours. Ce contraste illustre deux manières différentes d’occuper l’espace commémoratif.
Trump entretient depuis toujours un rapport ambigu au 11-Septembre. Dès 2001, il se place en acteur plutôt qu’en témoin, un rôle que les faits ont démenti point par point. Il affirme, par exemple, avoir participé au déblaiement de Ground Zero, ou avoir effectué un don au fonds destiné aux victimes, dont aucune trace n’a jamais été retrouvée.
Pourtant, en tant que président, Trump n’assiste jamais à la cérémonie de Ground Zero. Les seules fois où il s’y est rendu le 11 septembre, en 2024 et en 2016, c’était en tant que candidat, jamais comme président.
Ces éléments dessinent, depuis vingt-cinq ans, un rapport à la fois revendiqué et fuyant à l’événement. Il se dit présent quand il n’y était pas, et est absent quand il pourrait y être. Tout cela pose une question plus large : qui peut s’approprier les lieux et les rites sacrés de la nation ?
En août 2024, au cimetière national d’Arlington (Washington), Donald Trump avait déjà franchi cette frontière. Sa campagne avait utilisé une cérémonie d’hommage aux 13 militaires tués lors de l’attentat de l’aéroport de Kaboul pour produire des images électorales, malgré l’interdiction des activités partisanes dans les cimetières militaires.
La contestation visant Mamdani et le choix de Trump ne sont pas équivalents. La première cherche à exclure un élu musulman d’un rituel civique et de la communauté endeuillée. L’autre cherche à occuper tout l’espace mémoriel, comme cela avait été le cas à Arlington en 2024, en détournant un lieu de deuil à des fins partisanes.
Ensemble, ces épisodes font du sacré national un territoire dont on dispute l’accès, la parole et l’usage. Le rituel censé réaffirmer l’unité du pays finit ainsi par révéler une fracture fondamentale : qui peut être reconnu comme membre à part entière de la communauté nationale, et qui peut légitimement en incarner la mémoire ?
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.09.2026 à 16:10
Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt
Texte intégral (1824 mots)
L’ESSENTIEL
Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU.
Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.
Tous les regards se tournent désormais vers les élections du 20 septembre prochain : régionales dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et municipales à Berlin. Dans les deux cas, l’AfD espère enregistrer une nouvelle percée.
Du point de vue des partis allemands traditionnels, les élections régionales du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt ont donné lieu à des résultats encore plus catastrophiques qu’attendu.
Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne, extrême droite) a frôlé la majorité absolue avec 43,8 % des suffrages, soit environ quatre points de plus que ce que lui prédisaient les sondages. À l’inverse, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la grande formation de centre droit, s’est effondrée, ne recueillant que 17,2 % des suffrages, contre 37,1 % en 2021.
Avec près de 78 %, la participation a nettement progressé par rapport à 2021 – une hausse qui a surtout profité à l’AfD. Il apparaît que la progression du parti d’extrême droite provient principalement d’anciens abstentionnistes, auxquels se sont ajoutés un nombre important d’électeurs qui votaient auparavant pour la CDU.
La forte polarisation du scrutin – avant l’élection, 41 % des personnes interrogées souhaitaient un gouvernement dirigé par l’AfD tandis que 46 % étaient favorables à un gouvernement conduit par la CDU, laquelle dirigeait le Land depuis 2002 sans discontinuer – a produit quelques effets surprenants. Elle a notamment permis au Parti social-démocrate (SPD) et aux Verts de sauver leur place au Parlement régional. Le SPD et les Verts ont en effet bénéficié de votes de circonstance d’électeurs de la CDU et de Die Linke, désireux de leur permettre de franchir le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement régional.
L’AfD avait affirmé qu’elle ne chercherait à gouverner que si elle disposait d’une majorité absolue, ce qui n’est pas le cas, malgré l’ampleur de sa victoire. Elle dispose désormais de plusieurs scénarios pour faire élire son candidat, Ulrich Siegmund, au poste de ministre-président de Saxe-Anhalt. Le plus vraisemblable serait un accord avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti qui associe des positions économiques de gauche à des positions conservatrices sur des sujets comme l’immigration. Le soir même de l’élection, le BSW a reconnu des « convergences » avec l’AfD sur certains sujets et estimé qu’il serait « totalement antidémocratique » d’exclure purement et simplement le parti d’extrême droite du pouvoir.
À défaut, l’AfD pourrait également chercher à obtenir le soutien d’une partie de la CDU. L’élection du ministre-président se fait à bulletins secrets et plusieurs députés de la CDU réélus dimanche plaident depuis longtemps pour une plus grande ouverture à une coopération avec l’AfD.
Un soutien qui traverse toute la société
C’est auprès des catégories populaires que l’AfD a réalisé ses meilleurs scores en Saxe-Anhalt : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les personnes les moins diplômées et 65 % chez celles qui jugent que leur situation économique est mauvaise. Mais le parti obtient également des résultats significatifs chez les diplômés (30 %) et chez les électeurs estimant être dans une bonne situation économique (37 %).
L’AfD dépasse par ailleurs les 40 % dans toutes les classes d’âge, à l’exception des plus de 70 ans (31 %). Elle peut donc véritablement revendiquer le statut de Volkspartei (« parti populaire »), bénéficiant d’un soutien dans toutes les catégories de la population et dans l’ensemble du Land.
Il serait en outre erroné de réduire ce scrutin à la seule question du rapport à l’immigration. Les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent que l’immigration a effectivement constitué l’un des principaux facteurs de motivation des électeurs de l’AfD : 91 % d’entre eux se disent très préoccupés par le fait qu’il y ait « trop d’étrangers vivant en Allemagne ». Mais les questions de sécurité et d’économie ont également pesé lourd.
Le scrutin a aussi été marqué par une profonde défiance à l’égard du gouvernement régional : 66 % des électeurs se disent insatisfaits de son action. Mais le gouvernement de Friedrich Merz à Berlin inspire encore moins confiance : 83 % des personnes interrogées estiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment aux problèmes de la population. À peine 20 % des électeurs de Saxe-Anhalt pensent qu’il parviendra à améliorer sensiblement la situation du pays dans les prochaines années.
À ces frustrations, que l’on retrouve dans toute l’Allemagne – mais avec une intensité particulière en Saxe-Anhalt et dans les autres Länder de l’Est – s’ajoute un mécontentement propre aux régions orientales. Ainsi, 73 % des électeurs de Saxe-Anhalt estiment que les Allemands de l’Est sont encore traités comme des citoyens de seconde zone dans de nombreuses situations.
Cette proportion atteint 83 % chez les électeurs de l’AfD. Le parti est parvenu à transformer en votes en sa faveur les frustrations liées à la réunification ainsi qu’une certaine nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.
Si l’AfD parvient à former un gouvernement dans le Land de Saxe-Anhalt, son action sera scrutée de près. Dans quelle mesure le parti, que les services de renseignement allemands qualifient d’« extrémiste de droite », pourra-t-il mettre en œuvre son programme radical ?
En cas d’accession au pouvoir, l’AfD cherchera sans doute à passer à l’offensive dans des domaines comme l’éducation, la culture, la sécurité et l’ordre public, ou encore l’audiovisuel public. Ses projets les plus radicaux pourraient toutefois se heurter durablement aux tribunaux. Et chaque fois que les tribunaux ou les autres partis l’empêcheront de mettre en œuvre son programme, elle pourra se présenter comme la victime d’un système politique déterminé à lui barrer la route. C’est un ressort classique de la rhétorique populiste.
Des conséquences politiques qui dépassent la Saxe-Anhalt
Les résultats du 6 septembre fragilisent la position du chancelier Friedrich Merz. Déjà plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à ce poste, il ne peut guère espérer bénéficier d’un quelconque regain de popularité à l’issue des élections régionales du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui auront lieu le 20 septembre. Ce scrutin apparaît comme un duel entre l’AfD et le SPD.
Le même jour, les élections municipales à Berlin, où le paysage politique est particulièrement fragmenté, pourraient voir la CDU de Merz arriver en tête avec un score relativement faible. Mais une telle victoire ne changerait pas fondamentalement la donne.
Surtout, nombre de députés de la CDU au Bundestag vont désormais réclamer des changements de cap. La plupart devraient plaider pour un virage à droite afin de ne pas laisser le champ libre à l’AfD ; mais il sera difficile de convaincre le SPD, actuel partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral, de donner son aval à une telle politique.
D’autres devraient demander la renégociation de grandes réformes, notamment celle des retraites, qui devrait être annoncée cet automne. Ils feront valoir que la CDU est en train de perdre le soutien des catégories populaires. Une telle orientation entrerait toutefois en contradiction avec le diagnostic de Friedrich Merz sur les mesures nécessaires pour remettre sur les rails une économie allemande actuellement en difficulté.
Une Allemagne ingouvernable ?
Le scrutin de Saxe-Anhalt pose donc une question particulièrement difficile, non seulement à Friedrich Merz, mais à la société allemande dans son ensemble : le pays est-il désormais à ce point fragmenté politiquement qu’il devient presque impossible à gouverner ?
Les coalitions entre partis naturellement compatibles – chrétiens-démocrates et libéraux, ou sociaux-démocrates et écologistes – ne recueilleraient guère plus de 25 % des voix dans une élection fédérale. Les partis traditionnels sont donc contraints de gouverner avec des formations avec lesquelles ils sont en profond désaccord, simplement pour empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir.
Ces gouvernements se déchirent, reportent les décisions faute de pouvoir s’accorder, puis finissent par éclater. Et c’est précisément de cette dynamique négative que l’AfD parvient à tirer profit.
Ed Turner bénéficie d’un financement de l’Office allemand d'échanges universitaires (DAAD) et de la Fondation Friedrich Ebert.
08.09.2026 à 16:09
L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble
Texte intégral (2574 mots)
L’ESSENTIEL
Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale.
La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.
L’« impérialisme alimentaire » des États-Unis depuis l’après-guerre aide à comprendre pourquoi ce qui relève d’une diversité génétique est présenté comme une pathologie.
Quand on souffre d’intolérance au lactose, consommer du lait ou de crème glacée devient un véritable calvaire. Chez certaines personnes, la consommation d’un produit laitier peut entraîner des ballonnements, des nausées et de la diarrhée. Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience vous-même. Si c’est le cas, vous considérez peut-être l’intolérance au lactose comme une anomalie plutôt que la norme.
Mais saviez-vous que désormais dans le monde la majorité des gens sont intolérantes au lactose – et que cette pathologie a été inventée dans les années 1960 ?
J’entends déjà votre objection : « Vous voulez sûrement dire “découvert”, et non “inventé” ». Eh bien non. En tant qu’historienne ayant retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, j’ai choisi le mot « inventé » à dessein.
L’invention de l’intolérance au lactose
Les différences dans la capacité des individus à digérer le lactose ont attiré pour la première fois l’attention des scientifiques après que les producteurs laitiers étasuniens eurent trouvé un moyen, après-guerre, de se débarrasser d’un excédent de lait. Pour écouler ce qu’ils ne parvenaient pas à vendre, ils se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il intervienne. Ce dernier a répondu présent, en rachetant les excédents et en les intégrant dans les cantines scolaires et autres lieux proposant des repas financés par des fonds publics.
Du jour au lendemain, de nombreuses personnes qui n’avaient pas l’habitude de boire du lait se sont mises à en consommer régulièrement, parmi lesquelles figuraient non seulement certains habitants des États-Unis, mais aussi des personnes vivant dans d’autres pays. Une partie de cet excédent laitier a été intégrée aux repas scolaires dans des pays comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide, quand le gouvernement étasunien a commencé à vendre du lait à ses alliés.
Bon nombre des personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois n’appréciaient pas. En effet, cela les rendait malades. Intrigués, les scientifiques menèrent des expériences pour comprendre pourquoi. Dans une étude de 1966 comparant la façon dont les personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore métabolisaient le lactose, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase – l’enzyme qui décompose le lactose – dans l’intestin.
Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, les difficultés rencontrées par les détenus noirs pour digérer le lait s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme ». Ils partaient du principe que la tolérance au lactose constituait l’état normal chez l’humain et que les personnes intolérantes au lactose avaient hérité d’une mutation génétique.
Ce n’est qu’après des années supplémentaires de travail auprès de participants à ces recherches issus de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (ou NIH, la principale agence fédérale de santé aux USA, ndlr) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».
Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception. Leurs ancêtres leur ont transmis une mutation génétique – précisément celle qui leur permet de digérer le lait après la petite enfance.
En résumé, ce que les scientifiques ont découvert dans les années 1960, c’est que chaque organisme assimile le lait différemment. Ce qu’ils ont inventé, c’est l’idée selon laquelle l’intolérance au lactose est un défaut. Accepter ce cadre de référence reviendrait à considérer que près des deux tiers de la population humaine – soit la prévalence estimée de l’intolérance au lactose dans le monde – présente un défaut.
Au lieu de reconnaître que les régimes sans produits laitiers peuvent être sains, les gens ont imaginé des moyens de surmonter ce prétendu handicap afin que tout le monde puisse en consommer davantage.
Impérialisme alimentaire
L’intolérance au lactose est un exemple de ce que j’appelle l’impérialisme alimentaire : une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration.
L’impérialisme alimentaire était monnaie courante au XXᵉ siècle, à une époque où les scientifiques estimaient que les régimes alimentaires riches non seulement en lait, mais aussi en viande, étaient les meilleurs ; ils considéraient que les régimes alimentaires pratiqués en dehors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens. Certains affirmaient également que la farine de blé, et non le riz, devait être l’aliment de base universel.
Ce même préjugé s’appliquait aux corps. Outre une mauvaise digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, telles que le déficit en aldéhyde déshydrogénase, c’est-à-dire l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool, peut-être plus familièrement connu sous le terme moins technique de « rougissement asiatique ».
Ces différences auraient pu être perçues comme une diversité, juste une autre façon d’être humain. Au lieu de cela, chacune d’entre elles a été considérée comme une déficience.
De nos jours, beaucoup de gens ont hérité de cette façon de penser et l’ont perpétuée sans s’en rendre compte, y compris ceux dont les caractéristiques sont jugées comme des déficiences par ce mode de pensée. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.
Aujourd’hui, le scientifique le plus en vue qui défend l’idée selon laquelle le « Asian flush » est une maladie est un généticien d’origine taïwanaise qui a créé un consortium de recherche pour étudier « l’enzymopathie humaine la plus répandue au monde »
La Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022 – sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.
Transformer ce qui est présenté comme une maladie en différence
La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme.
Ces dernières années, les suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs des réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum de discussion en ligne 4Chan.
En 2017, des trolls sur Internet ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait de manière désordonnée afin de mettre en avant leur identité blanche.
Le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Voici donc une suggestion : si vous aimez consommer des produits laitiers, continuez ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas – et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous.
Hilary Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.