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27.03.2025 à 17:01
Les mobilisations de la société civile syrienne face à une transition incertaine
Texte intégral (4012 mots)
En ce mois de mars, la population syrienne a fêté pour la première fois l’anniversaire du début de la révolution contre le régime. Toutefois, cinq mois après la chute de Bachar al-Assad, le nouveau régime inquiète bon nombre d’habitants. Dans un climat plus qu’incertain, certains Syriens qui avaient fui la guerre sont rentrés pour tenter de participer à la reconstruction du pays, mais la tâche est colossale et leurs efforts sont souvent entravés par le nouveau pouvoir.
Au lendemain de la chute du régime le 8 décembre 2024, consécutive à l’opération militaire éclair menée par les troupes d’Ahmed al-Charaa, des foules en liesse se rassemblaient dans l’ensemble des villes et des villages syriens, ainsi que dans les pays étrangers où des millions de personnes ont fui au cours des années précédentes.
Trois mois plus tard, de nouveaux rassemblements eurent lieu pour commémorer le début de la révolution contre le pouvoir despotique des Assad en 2011 ; mais, cette fois, la joie des participants, nettement moins nombreux, était bien plus mesurée. Le contexte était il est vrai particulièrement pesant : la période a été marquée par des affrontements violents entre des éléments de l’ancien régime et des membres des forces de sécurité du nouveau, qui ont eu lieu à Homs et sur la côte syrienne, principalement habitée par des populations alaouites, communauté dont est issu le président déchu, et qui ont fait près de 1400 victimes, dont de nombreux civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.
Dans cette Syrie post-Assad, les actualités politiques s’enchaînent à un rythme effréné. Une controversée déclaration constitutionnelle vient d’être signée, précédée par une conférence de dialogue national, peu inclusive et organisée dans la précipitation, ainsi que par des accords conclus avec les représentants des communautés kurdes et druzes sur la gestion de leurs territoires, sur fond de tensions régionales avec Israël et le Liban.
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Parallèlement, les initiatives émanant de la société syrienne se multiplient. Pour de nombreux Syriens, elles sont d’ailleurs le seul espoir de pouvoir contribuer activement à la reconstruction politique, socio-économique, matérielle et culturelle du pays. Elles proviennent essentiellement du tissu associatif, qui au cours de ces 14 années de révolution et de guerre, a continué à travailler dans la clandestinité à l’intérieur du pays ou qui était contraint à se réorganiser en exil. Elles puisent aussi dans des réseaux politiques et sociaux plus anciens. La réorganisation de ce tissu associatif, au croisement entre les différents territoires à l’intérieur de la Syrie et en exil, constitue un enjeu majeur de cette période post-Assad.
S’emparer des espaces publics, promouvoir le dialogue et la paix civile
Ce qui est frappant dans cette Syrie libérée de 54 ans d’un régime tortionnaire, c’est surtout la liberté d’expression retrouvée dans les espaces publics, où auparavant régnaient la peur et la crainte mutuelle. Chaque jour, à Damas et dans d’autres villes du pays, des débats, des ciné-clubs, des formations et des distributions d’aides sont organisés.
Ainsi, le Rassemblement civil de Jaramane, né après la chute du régime par des citoyens et des activistes dans le domaine de l’information et de l’aide humanitaire dans cette ville située au sud-est de Damas, a pour objectif de créer un espace de débat posant les bases d’un État civil fondé sur la citoyenneté et non sur des appartenances confessionnelles ou ethniques. Cette question est centrale alors même que le débat public sur le futur de la Syrie se construit autour de catégories de pensée, telles celles de « communauté » ou de « minorité », imposées autant par l’ancien régime que par les acteurs étrangers, et réitérée par l’actuel pouvoir. Or ces catégories de pensée doivent au contraire être dépassées afin de souder un nouveau pacte social fondé sur les droits et la justice.


Le Rassemblement civil a organisé plusieurs manifestations, notamment pour réclamer la tenue d’une conférence de dialogue national et pour s’opposer aux exactions commises par l’État d’Israël, qui bombarde périodiquement le territoire syrien, a avancé ses troupes au-delà de la ligne d’armistice de 1974, et cherche à alimenter les divisions de la société en s’érigeant comme un défenseur des droits des minorités. Une autre action de protestation a été organisée en opposition au licenciement de centaines d’employés du secteur public.
L’association Notre début (Bidayetna) s’est elle aussi structurée autour de militants des droits humains et d’intellectuels. Elle se veut un espace de débats sur la question de la paix civile (al-selm al-ahli). Les conférences publiques qu’elle organise à Damas, Homs et Idleb ont pour objectif de construire un dialogue avec d’autres composantes sociales du pays, en dehors des milieux intellectuels de la capitale, sur la question de la justice transitionnelle, sur le cas des prisonniers et des disparus, ou encore sur les fondements de la nouvelle constitution.
« Cette période doit être la période du politique à proprement parler », explique un des fondateurs de l’initiative, « car le régime déchu pensait que seuls ses soutiens étaient des citoyens. Tous les autres n’avaient pas le droit d’exister ! » Cette organisation souhaite favoriser un nouveau rapport à la citoyenneté parmi les Syriens et les Syriennes : son but est d’écouter et de récolter leurs idées.
Cette liberté d’expression retrouvée dans les espaces publics reste néanmoins fragile et soumise à de fortes tensions. Des hommes armés surveillent toujours les places et les rues. Ils dispersent régulièrement les rassemblements, prétextant la présence de potentiels éléments perturbateurs affiliés à l’ancien régime.
La marche silencieuse organisée à Damas le 9 mars pour appeler le gouvernement à déclarer un deuil national en mémoire des victimes alaouites des massacres des jours précédents a été dispersée par des tirs de sommation après des affrontements violents ayant opposé ses participants à ceux d’une contre-manifestation hostile aux alaouites.
D’autres réunions publiques organisées autour de la question de la justice transitionnelle — notamment par le groupe de travail incluant Syrian Archives et le Centre syrien pour les études et les recherches juridiques, deux organisations qui documentent les violations de droits de l’homme, promeuvent les principes de justice et défendent les victimes — ont été annulées sans explication par les autorités syriennes.
C’est tout le paradoxe de la période actuelle : l’effervescence est réelle mais la liberté d’expression est entravée, l’État de droit n’est pas encore rétabli et les blessures de la guerre demeurent ouvertes.
La justice transitionnelle au cœur des mobilisations collectives
Depuis la chute du régime, la justice transitionnelle est un préalable indispensable : d’une part, pour tourner la page d’un passé sombre marqué par la répression ; d’autre part pour fonder les bases du futur pacte social entre tous les habitants de la Syrie.
Durant les années de guerre, alors qu’aucune transition politique ne semblait se profiler, la question était déjà investie par les Syriens en exil qui, face à l’impossibilité d’accéder à la Cour pénale internationale, ont commencé à explorer le principe de compétence universelle et des voies alternatives pour la justice. Des plaintes ont été déposées en Allemagne, en Autriche, en Suède, en Norvège et en France, et ont débouché sur la délivrance de mandats d’arrêt contre plusieurs hautes personnalités des services de renseignement syriens, dont deux — le colonel Anwar Raslan, responsable de la section investigation, et Eyad al-Gharib, officier de renseignement au sein de la redoutée branche 251 — ont été arrêtées en Allemagne.
Les Syriens se sont organisés principalement autour d’associations de victimes telles que Families for Freedom, l’association de familles Caesar, ou encore la coalition des familles de personnes kidnappées par l’État islamique.
Depuis décembre dernier, ces organisations, auparavant actives à l’étranger ou dans la clandestinité, se sont mobilisées à l’intérieur de la Syrie. La place al-Marjeh, dans le centre de Damas, est devenue dès le lendemain de la chute du régime un lieu de rencontre des mères des personnes disparues, qui espéraient pouvoir retrouver leurs proches suite à l’ouverture des prisons. Les photos des disparus ont été collées autour de l’obélisque et ailleurs dans la ville.


Les familles se sont aussi organisées autour d’une « Tente de la Vérité » (Khaymet al-haqiqa), qui a pour objectif de collecter des documents et de mettre en contact les familles des victimes dans différents quartiers et villes de Syrie afin de faire pression sur l’actuel gouvernement pour qu’il mette en œuvre un véritable processus de justice transitionnelle concernant l’ensemble de parties en conflit, dont les groupes qui actuellement gouvernent le pays.
Depuis la rencontre d’Al-Charaa avec les familles des victimes au Palais présidentiel et l’annonce, dans le cadre de la déclaration constitutionnelle, de la création d’un organisme qui serait directement en charge de la justice et de la question des prisonniers et des disparus, aucune avancée réelle n’a eu lieu. La préservation des documents, des preuves et des restes humains retrouvés dans les prisons et les fosses communes demeure un élément essentiel des revendications de ce collectif.

Après l’exil, le retour pour reconstruire
Autre élément remarquable de cette période : le retour en Syrie de nombreux activistes qui avaient été contraints à s’exiler. Ils sont rentrés pour poursuivre sur place leur action en matière d’information, de plaidoyer et d’aide humanitaire. Après plus d’une décennie d’absence, ces Syriens sont revenus dans leurs villes et villages d’origine afin de retrouver leur proches mais aussi pour contribuer à la reconstruction du pays et à l’organisation de l’aide aux très nombreuses personnes dans le besoin : la majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Bareeq for education and developpement fondée en 2015, à Amman, en Jordanie, par des Syriens installés entre la Jordanie et les pays du Golfe, proposait aux réfugiés syriens des cours de soutien scolaire et d’alphabétisation ainsi que des formations professionnelles. Elle a récemment entamé des activités en Syrie à travers le financement de bourses d’étude et de micro-projets professionnels.
« C’est ma vie » (Hadhihi hayati), autre organisation caritative créée à l’initiative d’un entrepreneur syrien en Jordanie, qui dès 2012 fournissait de l’aide à des enfants et à des familles syriennes réfugiées dans le camp de Zaatari, en Jordanie, ainsi que dans la région d’Idleb, s’est aussi empressée d’organiser des campagnes de distribution de produits de première nécessité dans l’ensemble du pays.
Tout ce tissu associatif, entre l’intérieur de la Syrie et les territoires où les Syriens ont migré, représente une ressource importante pour la reconstruction du pays. Mais les sanctions économiques, toujours en vigueur, entravent les flux monétaires. Et les politiques migratoires restrictives risquent de décourager la coopération entre Syriens de l’intérieur et de l’extérieur, alors même que ces derniers peuvent perdre les droits acquis dans les pays hôtes.
La capacité de la société syrienne en exil à investir à nouveau le terrain dans son pays d’origine est surtout liée à la réglementation que le nouveau pouvoir de Damas adoptera pour encadrer ses organisations. Pour le moment, certaines organisations créées à l’étranger préfèrent conserver un statut d’organisation internationale. D’autres ne souhaitent pas être enregistrées, pour ne pas se soumettre au contrôle des autorités actuelles.
Jusqu’à présent, le pouvoir ne fait guère d’efforts pour intégrer l’ensemble des composantes de cette société civile qui s’est structurée au cours des dernières années. Une partie marginale d’entre elles ont été invitées à prendre part à la conférence de dialogue national organisée le 25 février dernier, dont les résultats ont été largement décevants.
Alors que les initiatives de la société civile syrienne se multiplient, témoignant des transformations sociales majeures et de l’héritage des années de la révolution et de la guerre, et contribuant à alimenter le débat démocratique dans un pays libéré de 54 ans d’autoritarisme, la capacité de ces groupes à réellement œuvrer pour la reconstruction de la Syrie reste suspendue à des contraintes internes et externes qui pour le moment les dépassent.

Valentina Napolitano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.03.2025 à 17:01
Kirghizstan-Tadjikistan : la fin du dernier litige territorial d’Asie centrale
Texte intégral (3108 mots)
Alors que les rédactions du monde entier scrutent les moindres faits et gestes de l’administration Trump pour tenter de résoudre la guerre en Ukraine, deux autres républiques ex-soviétiques – le Kirghizstan et le Tadjikistan – viennent de mettre un terme à plus de trente-cinq ans de litige frontalier : les présidents des deux pays ont en effet signé, le 13 mars 2025, un traité bilatéral actant le tracé définitif de leur frontière. Il s’agit d’un exemple de coopération bilatérale réussie dans un espace confronté à l’héritage de nombreux conflits frontaliers ou territoriaux.
Le traité qui vient d’être signé à Bichkek est historique à plus d’un titre. D’abord, il est le dernier d’une longue série d’accords bilatéraux initiés en 1991, au lendemain de l’indépendance des cinq républiques centrasiatiques, afin de délimiter et de démarquer des frontières tracées de manière imparfaite par le régime soviétique au début du XXe siècle, et modifiées jusque dans les années 1970. Avec le traité du 13 mars, il ne reste plus de frontière contestée et « une paix éternelle est désormais instaurée en Asie centrale » selon les termes du président kirghiz Sadyr Japarov.
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Ensuite, cet accord survient moins de trois ans après le dernier conflit armé qui avait atteint un paroxysme dans l’escalade de la violence entre les deux voisins et semblait les condamner à un cycle immuable de tensions frontalières.
Enfin, ce traité est le résultat d’une entente directe entre représentants des services de sécurité kirghiz et tadjiks, après une tentative infructueuse de médiation de la Russie en 2022 et face à l’inaction de l’Organisation du Traité de sécurité collective, pourtant garante de la paix régionale et à laquelle les deux États sont parties depuis 1994.
Un processus laborieux et secret
Une Commission mixte pour la délimitation de la frontière avait été mise en place dès 1989 entre les Républiques socialistes soviétiques tadjike et kirghize, à la suite d’un conflit lié à l’extension de terres irriguées sur un territoire agricole contesté.
Entrée réellement en fonction au début des années 2000, cette Commission a rapidement permis de fixer la moitié des 1 000 kilomètres de frontière, essentiellement dans les zones montagneuses inhabitées. Mais l’absence de tracé précis le long des régions densément peuplées occasionna une série de conflits de voisinage, puis des heurts entre gardes-frontières, avant de dégénérer en véritables affrontements armés en avril 2021 (55 morts), puis en septembre 2022 (144 morts).
À cette date, 300 kilomètres de frontière – les plus contestés – n’avaient toujours pas été délimités. La principale difficulté provenait du fait que les deux pays s’appuyaient sur des sources cartographiques inconciliables.
D’un côté, le Tadjikistan se référait à des supports datant des années 1920, dont les tracés restaient très approximatifs. De l’autre, le Kirghizstan fondait ses arguments sur la Déclaration d’Alma-Ata de 1991 instituant la Communauté des États indépendants, qui proclamait « le respect mutuel de l’intégrité territoriale » des États membres dans leurs frontières de 1991, prenant donc en compte certains gains territoriaux survenus tout au long du XXe siècle.
Il semble que les autorités tadjikes aient finalement renoncé aux avantages territoriaux que les cartes les plus anciennes leur attribuaient, en échange de concessions de la part de leurs homologues kirghizes. À la surprise générale, un court communiqué de presse conjoint des services de sécurité annonçait le 4 décembre 2024 que les deux délégations s’étaient accordées sur l’ensemble du tracé de la frontière, sans plus de précision.
C’est donc le 13 mars dernier que les deux chefs d’État ont signé un paquet de seize accords de coopération, à l’occasion de la visite d’État du président tadjik Emomali Rahmon, annoncée seulement la veille de son déplacement.
Tous les documents ont été détaillés à l’exception du principal – le traité frontalier – dont le contenu est resté des plus confidentiels jusqu’à sa ratification par le Parlement du Kirghizstan le 19 mars. Les autorités kirghizes voulaient sans doute éviter toute contestation interne du tracé définitif : moins de deux ans et demi plus tôt, en novembre 2022, le traité frontalier signé avec l’Ouzbékistan avait en effet donné lieu à un mouvement de protestation que le pouvoir de Bichkek avait finalement réprimé avec sévérité.
Quelles conséquences pour les populations frontalières ?
Depuis l’indépendance des deux pays, l’absence de démarcation précise du territoire national n’avait cessé d’envenimer le quotidien des habitants résidant dans les zones frontalières, tant pour leur mobilité que pour l’utilisation des ressources naturelles, notamment dans la vallée du Ferghana, marquée par une forte densité humaine et des ressources limitées.
Bien que les populations et leurs élus n’aient pas été associés au processus de négociation, la signature du traité frontalier semble poser les bases d’un développement régional apaisé. Au regard de l’intrication complexe des populations tadjikes et kirghizes le long de la frontière, les échanges de territoire convenus dans le traité restent limités – tout au plus quelques centaines d’hectares de terres agricoles. Seule exception : le territoire autour du village kirghiz de Dostouk sera transféré au Tadjikistan afin d’assurer une continuité routière entre la zone montagneuse en amont, où résident près de 100 000 Tadjiks, et le chef-lieu du district. Les 70 familles kirghizes expropriées devraient recevoir un logement et une parcelle de dix ares dans la périphérie de la capitale régionale Batken, distante d’une vingtaine de kilomètres.

Coupant court à toute objection, le président du Comité pour la sécurité nationale du Kirghizstan a relativisé l’importance de ce transfert :
« C’est difficile pour les deux parties, mais lorsqu’il s’agit de trouver une solution pour la frontière étatique, l’intérêt de chaque village ne saurait l’emporter. »
Pour faciliter la mobilité des populations à l’intérieur du territoire national malgré le tracé capricieux de la frontière qui oblige à passer par des routes du pays voisin, les négociateurs se sont accordés sur l’octroi d’un statut « neutre » à ces sections routières dont la longueur varie de quelques centaines de mètres (Tört-Kötchö au Tadjikistan) à quelques kilomètres (Arka et Ak-Saï au Kirghizstan).
À la différence de Dostouk, il ne s’agit pas ici d’un transfert de souveraineté mais d’une suppression du contrôle assuré jusqu’alors par les gardes-frontière à l’entrée et à la sortie des sections routières et qui compliquait grandement le transit des personnes et marchandises tant la corruption et les excès de zèle étaient courants. Cet engagement à une « neutralisation » réciproque des points sensibles de la frontière est certainement la mesure la plus audacieuse du traité, tant leur extrême militarisation était devenue ces dernières années la principale source de tension entre les deux pays.
Concrètement, pour le Tadjikistan, les 40 000 habitants de l’enclave de Voroukh devraient pouvoir rallier librement le district d’Isfara via la section « neutre » d’Ak-Saï. Plus encore, les 500 000 habitants des districts de Konibodom et d’Isfara seront directement reliés à leur capitale régionale Khoudjand sans contrôle le long de la section d’Arka. En contrepartie, le Tadjikistan laissera libre le passage de Tört-Kötchö, véritable cordon ombilical pour le district kirghiz de Leïlek. Ce corridor avait été un point névralgique des conflits armés de 2021 et 2022, entraînant l’isolement complet des 120 000 habitants du district.
Afin de faciliter la mobilité et de favoriser les synergies interethniques, les deux présidents se sont également engagés à rétablir des lignes de bus desservant indistinctement les villages tadjiks et kirghiz le long des itinéraires « neutres » et qui avaient disparu en raison précisément du durcissement des contrôles.
Outre cette détente annoncée de la circulation locale, le traité frontalier permet de rétablir la liberté de mouvement des personnes et des marchandises entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, après quatre années de fermeture des frontières. Le jour de la signature du traité et avant même la ratification par les Parlements, les deux principaux postes-frontière étaient rouverts en grande pompe, avec la participation en ligne des deux présidents, et les liaisons aériennes étaient rétablies entre les deux capitales.

Le président kirghiz n’a d’ailleurs pas tardé à relancer l’idée d’un visa unique en Asie centrale, qui permettrait aux touristes étrangers de voyager librement dans la région, sur le modèle du visa Schengen.
Enfin, la délimitation de la frontière prend en compte la question des ressources hydriques, qui constituait un facteur récurrent de tensions, notamment lors du conflit armé d’avril 2021.

Le traité clarifie par exemple le statut du barrage de Golovnoï, situé en territoire tadjik mais jusqu’ici contrôlé exclusivement par les autorités kirghizes. Le barrage alimente en effet un canal de remplissage du réservoir de Törtkoul, situé en territoire kirghiz et d’une importance vitale pour l’agriculture irriguée de cette région aride. Le traité établit un mécanisme de contrôle partagé des vannes du barrage qui donnera un droit de regard aux autorités tadjikes sur les volumes d’eau prélevés et devrait mettre un terme aux rumeurs, souvent infondées, de violation des quotas hydriques par le Kirghizstan.
Un modèle à suivre ?
Ces dernières années, les présidents tadjik et kirghiz refusaient toute concession à la résolution du litige frontalier, tant ce conflit constituait une ressource salutaire pour asseoir la légitimité du régime sur un territoire menacé — et ce, au prix d’une dérive autoritaire et liberticide. La volonté politique qui a permis d’aboutir à ce traité historique ouvrira, espérons-le, un nouveau chapitre dans les relations entre les deux pays, d’ores et déjà consolidées par la création d’un Conseil intergouvernemental conjoint. Mais elle pourrait également avoir un retentissement régional à l’occasion du sommet trilatéral, une première historique, qui réunira les chefs d’État du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan le 31 mars prochain à Khoudjand, capitale régionale du Ferghana tadjik.
Face au modèle transactionnel et vertical promu par Donald Trump en Ukraine, et alors que la Russie a les yeux durablement tournés vers l’Ouest, le processus de réconciliation entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, piloté par les intéressés eux-mêmes et attaché à promouvoir des solutions locales pour une paix durable, pourrait constituer une alternative crédible pour la résolution d’autres conflits frontaliers ou territoriaux hérités de l’époque soviétique, par exemple entre la Géorgie et l’Abkhazie, la Moldavie et la Transnistrie, ou encore l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui se sont d’ailleurs entendus le même jour sur l’aboutissement d’un accord de paix qui mettrait fin à quarante ans de conflit.

Olivier Ferrando est membre du Conseil d'administration de l'organisation non-gouvernementale ACTED.
26.03.2025 à 16:34
Faut-il craindre une levée des sanctions des États-Unis contre la Russie ?
Texte intégral (1873 mots)
Les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Russie n’étaient pas très élevés avant le déclenchement des sanctions visant Moscou. Si Donald Trump décide de retirer son pays du front des pays sanctionnant la Russie, les conséquences ne seront donc pas immédiatement significatives.
Une chose que nous a apprise l’actualité internationale de cette dernière décennie, c’est qu’il faut prêter une oreille attentive aux discours politiques, surtout quand ils émanent de responsables populistes ou autoritaires : aussi extravagants qu’ils puissent paraître, ils sont souvent l’expression d’une conviction profonde, associée à une volonté d’agir.
De la même façon qu’il fallait écouter Vladimir Poutine quand il affirmait vouloir soumettre l’Ukraine, il faut aujourd’hui prendre au sérieux les déclarations prorusses de l’administration Trump.
Vers un assouplissement des sanctions états-uniennes
Les nombreuses marques de bienveillance du nouveau président des États-Unis à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine et des oligarques russes annoncent un retrait de Washington des deux fronts du conflit ukrainien. Le retrait du front armé est d’ores et déjà engagé, avec l’interruption du soutien militaire, humanitaire et logistique à l’Ukraine.
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Le retrait du front des sanctions économiques qui pèsent sur la Russie depuis 2014 est aussi à l’ordre du jour. Le 3 mars 2025, Reuters a en effet indiqué que la Maison Blanche avait demandé au département d’État et au Trésor fédéral de dresser une liste de sanctions susceptibles d’être assouplies. On ne sait pas encore lesquelles seraient allégées, ni quand, ni quelles en seraient les contreparties, mais un retrait des États-Unis de la coalition occidentale est une hypothèse probable.
Or, l’efficacité des sanctions économiques repose largement sur l’asymétrie des forces en présence. Plus le poids économique des pays qui imposent les sanctions est élevé, plus la pression sera forte, avec des possibilités de contournement limitées, et un coût réduit pour ces pays. La formation d’une large coalition est ainsi une condition du succès, et le désengagement des États-Unis ne peut que mettre à mal les efforts pour contenir les capacités économiques de la Russie.
Quelles conséquences exactes ?
Les conséquences de ce retrait sont difficiles à évaluer. On peut toutefois avancer des arguments rassurants, car autant l’aide militaire des États-Unis a joué un rôle crucial sur le front, autant ce sont les autres pays de la coalition qui ont été en première ligne sur celui des sanctions.
Pour des raisons géographiques et culturelles, les États-Unis ne sont pas un partenaire majeur de la Fédération de Russie. Avant la mise en place des sanctions (en 2014, puis en 2022), à peine 5 % des exportations russes de biens hors énergie étaient destinées au marché américain (Graphique 1).
Côté importations, la proportion est encore moins importante : de 3 à 4 % des biens importés en Russie provenaient des États-Unis. À l’inverse, les pays d’Europe occidentale, l’Ukraine, mais aussi le Japon et la Corée sont des partenaires économiques naturels de la Russie. Si l’on ajoute les autres pays de la coalition, qui inclut d’autres partenaires commerciaux mineurs de la Russie, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le poids de cet ensemble dans le commerce extérieur russe est sans commune mesure avec celui des États-Unis : en 2021, ces pays représentaient en effet plus du tiers des exportations russes (hors énergie) et près de la moitié des importations.

De ce fait, les pays européens et le Japon ont assumé l’essentiel du coût associé aux trains de sanctions commerciales qui se sont succédé depuis 2022.
Pour donner un ordre de grandeur, la baisse des exportations vers la Russie, entre 2021 et 2023, a représenté environ 1 % du PIB pour la Slovaquie, pour la Finlande et pour la République tchèque, 0,44 % pour l’Allemagne, de l’ordre de 0,2 % pour la France et l’Italie… et moins de 0,03 % pour les États-Unis (Graphique 2).

Une quantification plus précise confirme le faible impact qu’aurait la levée des sanctions américaines. À partir d’une estimation de l’impact des sanctions sur le commerce bilatéral, puis d’une simulation d’un modèle théorique permettant de prendre en compte les mécanismes d’entraînement liés aux chaînes de valeur et aux variations de revenu, l’effet estimé des sanctions de 2022 est significatif, mais d’une ampleur modeste.
Elles auraient engendré une baisse du niveau de vie de 2,62 % pour les Russes. Dans cet ensemble, la part imputable aux États-Unis est négligeable, comme le montre la simulation d’un scénario où Washington n’aurait pas participé aux sanctions cette année-là : la perte pour la Russie n’aurait été ramenée qu’à 2,60 %, soit 0,02 % de moins – un changement bien modeste.
Vers une vaste coopération économique Washington-Moscou ?
Ces estimations ont cependant leurs limites et la vigilance reste de mise. Même si le potentiel de commerce avec les États-Unis reste faible, une levée unilatérale des sanctions offrirait tout de même une bouffée d’air bienvenue à l’économie russe.
Elle pourrait permettre l’accès à des biens sensibles à double usage (civil et militaire). Une suppression des sanctions financières américaines aurait pour conséquence de relancer l’investissement en Russie – aujourd’hui étranglé par des taux d’intérêt prohibitifs – et de faciliter les stratégies de contournement en réduisant les contraintes sur les paiements internationaux.
Tout cela sans compter que les États-Unis pourraient aussi aller au-delà d’un simple retour à la situation de 2021 : après tout, aucun signe ces dernières semaines ne permet d’écarter la perspective d’une administration américaine qui encouragerait une coopération économique volontariste avec la Russie. Rappelons d’ailleurs que la conversation téléphonique Trump-Poutine du 18 mars a donné lieu, sur le site de l’ambassade des États-Unis à Moscou, à un résumé se concluant par ces mots :
« Les deux dirigeants ont convenu que l’amélioration des relations bilatérales entre les États-Unis et la Russie offrirait des avantages considérables. Il s’agira notamment de conclure d’énormes accords économiques et d’assurer la stabilité géopolitique une fois la paix rétablie. »

Matthieu Crozet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.03.2025 à 16:31
Managers, comment sortir des bulles informationnelles pour désescalader les conflits ?
Texte intégral (1812 mots)

Les discussions lancées sur des sujets sensibles se transforment souvent en chambre d’échos, ces bulles informationnelles où les personnes partagent les mêmes croyances. Comment en sortir pour aller au-delà de nos désaccords ? Étude de cas avec le débat sur la toxicomanie au Canada.
Retraites, conflit israélo-palestinien, élection de Donald Trump, les controverses sont légion en ce début d’année 2025 et… polarisent les opinions. Les algorithmes « intelligents » surfent sur cette vague en créant des bulles de filtres, ou bulles informationnelles. Nos réseaux sociaux nous donnent à voir ce qui est censé nous intéresser le plus, en fonction des contenus que nous partageons le plus ou sur lesquels nous cliquons davantage. Sommes-nous condamnés à l’irréconciliable ?
Ce phénomène est bien connu des chercheurs en sciences sociales, qui parlent de chambres d’écho. Dans ces espaces, les arguments et les émotions sont amplifiés et répétés par des individus partageant les mêmes croyances. Les chambres d’écho résultent de processus sociaux continus dans lesquels les gens s’enferment eux-mêmes sur la base d’interprétations divergentes de ce qui est « bon » ou « mauvais ». Se crée alors autour de ces personnes une bulle informationnelle que les perspectives opposées peinent à pénétrer.
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Notre étude de cas porte sur une nouvelle approche controversée de lutte contre la toxicomanie au Canada – la réduction des méfaits. Nous nous demandons comment des discussions lancées sur ce sujet sensible se transforment en chambre d’écho ? Quel est le rôle des émotions dans ce processus d’isolement des opinions et d’escalade des désaccords ?
Fossé émotionnel moral
La réduction des méfaits vise à réduire les conséquences négatives de la toxicomanie, sans en exiger l’abstinence. Elle inclut des mesures comme la distribution de seringues propres et la mise en place de sites de consommation supervisée. Introduite en 2008 en Alberta au Canada, cette politique a radicalement transformé le débat public, créant des clivages entre partisans et opposants.
Cet exemple nous a permis de développer un modèle sur la dynamique des contestations pouvant mener à des chambres d’écho, dans le champ des addictions.

Notre étude souligne le rôle essentiel des émotions morales. Contrairement aux émotions fondées sur des intérêts personnels, les émotions morales concernent le bien-être de la société. Dans ce type de débat, la prise de position initiale de chacun dépend souvent de sa vision du bien et du mal. Or, il n’existe pas d’accord universel sur ce qui est juste.
En conséquence, chaque parti considère qu’il défend ce qui est juste et bon pour la société. Il suffit d'observer les réactions polarisées suite à l'élection présidentielle américaine de 2024.
Convictions morales
À mesure que l'expression de ces émotions morales s’intensifie, un fossé se creuse entre les deux groupes opposés. Cette polarisation croissante transforme peu à peu l'espace de débat en territoires idéologiques hermétiques, véritables chambres d’écho, où ne résonnent plus que des arguments confortant les croyances préexistantes.
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En intégrant ces émotions morales dans leurs discours, les individus intensifient leurs désaccords et renforcent les divisions dans le débat public. En fait, ces émotions alimentent l’escalade de ces conflits. Chacun est persuadé, presque de façon viscérale, que l’autre a tort. Si bien que ce qui était au départ une prise de position sur une question morale se transforme progressivement en un rejet, pas uniquement de l’idée opposée, mais aussi de ceux qui la portent.
Par exemple, dans la société états-unienne moderne, la division entre les républicains et les démocrates s’accentue en raison de la présence de ces émotions. Nous avons pu observer dans les discours une augmentation des émotions négatives comme la frustration, la colère et le dégoût envers l’opposition.
In fine, ces émotions éloignent les acteurs (citoyens) les uns des autres. Le débat s’éteint, puisque les discours et les arguments antagonistes ne sont plus entendus. Nous mettons en lumière que l’émergence des chambres d’écho est fortement liée à un biais autour de la notion de moralité. Chaque camp perçoit l’opposition comme moralement mauvaise, dès lors qu’elle s’oppose à sa vision de ce qui est bon pour la société.
Pas de fumée sans feu
Cette évolution progressive des débats vers des chambres d’écho est catalysée par des événements déclencheurs attirant l’attention ou suscitant l’émotion. Ils séparent encore plus les différents clans. Braquer les projecteurs sur la question qui divise encourage les personnes qui ne l’ont pas encore fait à prendre parti. La crise des opioïdes de 2012 en est symptomatique. Le débat est réalimenté par de nouveaux acteurs et de nouveaux discours, avec un poids toujours aussi important des émotions susmentionnées. Par exemple, lorsqu’un gouvernement conservateur canadien a considérablement réduit les pratiques de la réduction des méfaits, les personnes engagées dans le débat ont commencé à renoncer à convaincre l’autre partie ; ils entraient dans leur propre chambre d’écho.
Pour atténuer ces effets, nous suggérons aux acteurs publics de présenter les débats de manière pragmatique. Par exemple : aborder la réduction des inconvénients comme un moyen de diminuer les coûts des soins de santé.
Au sein des organisations, les débats sur des sujets controversés risquent souvent de polariser les opinions et de fragiliser la cohésion d'équipe. Notre recherche démontre que les managers jouent un rôle crucial dans la régulation de ces dynamiques. En observant attentivement l'évolution des discussions, ils peuvent intervenir au moment opportun pour éviter l'escalade émotionnelle.
La clé réside dans leur capacité à instaurer un cadre d'échange structuré, privilégiant un langage neutre et analytique. Cette approche permet d'examiner les différentes perspectives sous l'angle de leur valeur pragmatique plutôt que sous un prisme moral qui classerait les opinions comme justes ou fausses. En déplaçant ainsi le débat du terrain des convictions vers celui des solutions concrètes, les managers favorisent un dialogue constructif où la diversité des points de vue devient une ressource plutôt qu'une source de division.
Cet article a été rédigé par Elizabeth Goodrick de Florida Atlantic University, Trish Reay de l’Université d’Alberta et Jo-Louise Huq de l’Université de Calgary.

Emma Lei JING a reçu des financements pour cet projet de recherche de The Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.
26.03.2025 à 16:28
L’Europe à l’heure du retour des logiques de puissance décomplexées : le temps du sursaut stratégique ?
Texte intégral (2481 mots)
Face aux puissances révisionnistes que sont les États-Unis de Trump et la Russie de Poutine, l’Union européenne cherche à renforcer son autonomie stratégique. Des plans sont mis sur la table, les sommets se multiplient, mais les 27 sont encore très loin de partager une vision commune en matière militaire, comme en témoigne, entre autres, la difficulté qu’ils ont à s’entendre sur des achats d’armement mutualisés.
La scène surréaliste qui a opposé Donald Trump à Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, le 28 février 2025, puis la brutale annonce par les États-Unis de la cessation de leur soutien militaire et en matière de renseignement à l’Ukraine (avant une nouvelle volte-face suspendant cette « pause » quelques jours plus tard) ont saisi d’effroi de nombreux chefs d’État et de gouvernement européens, tant elles marquent une rupture dans la conception que l’UE se fait des relations internationales, depuis l’édification en 1945 du système onusien, fondé sur la charte de San Franscisco, qui place en son cœur les principes d’intégrité territoriale, de dialogue et de résolution pacifique des différends.
Au regard de l’évolution très rapide de l’ordre international sous l’action combinée de puissances révisionnistes, telles que la Russie ou la Chine, et du nouveau positionnement américain depuis le début du second mandat Trump, qui a vu Washington adopter une conception purement transactionnelle des relations internationales, l’Europe serait-elle en train de sortir de l’Histoire ? Peut-elle continuer à se comporter comme un agneau dans un monde de carnivores ?
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Si les annonces se sont multipliées depuis début mars 2025 concernant la montée en puissance de l’échelon européen en matière de défense, il importe, pour bien faire la distinction entre les effets d’annonce et la limite de leur effet performatif, de rappeler d’où vient l’UE en matière de réflexion stratégique et de conception de la puissance.
Pour l’UE, un rapport au monde d’« influence sans la puissance » rattrapé par l’Histoire
Contrairement à une vision très répandue, la construction européenne n’a jamais été qu’une simple construction économique interne, un marché, un « espace ». Permettre aux Européens de participer aux affaires du monde avec leurs capacités et leurs approches propres en a été un objectif réitéré et progressivement affiné, depuis les premières communautés des années 1950 jusqu’à l’UE à 27, aujourd’hui.
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La déclaration Schuman du 9 mai 1950 affirmait déjà que l’une des ambitions essentielles d’une Europe organisée était sa « contribution au monde », et soulignait sa fonction fondamentale en matière de préservation de la paix et sa vocation à nouer des relations pacifiques avec les autres acteurs. De premières politiques de coopération et d’aide au développement ont ensuite tissé, dès les années 1960, dans le cadre de la Communauté économique européenne créée en 1957, un riche réseau de relations extérieures avec de nombreux États, d’abord principalement africains, puis plus diversifiés.
Dès la déclaration de Copenhague de 1973 sur l’identité européenne, l’Europe des neuf États membres d’alors articulait plus précisément une vision européenne spécifique de l’ordre international et de la contribution particulière que les Européens entendaient y jouer. Elle actait notamment la nécessité – dans un contexte de concentration de la puissance –, que l’Europe « parle d’une seule voix » et posait les principes fondamentaux sur lesquels devait reposer cette influence internationale à construire : recherche de la coopération et du dialogue entre acteurs internationaux, attachement au développement et à l’action des institutions internationales, du droit, de la justice et du développement.
En établissant les bases institutionnelles d’une politique étrangère et de sécurité commune dans le Traité sur l’Union européenne signé à Maastricht, en février 1992, dans un contexte de transition et d’incertitudes post-guerre froide, les États membres ont réaffirmé et précisé plus avant ces principes et valeurs.
Enfin, des processus comme celui de la stratégie européenne de sécurité (SES) de 2003, la stratégie globale de sécurité de 2016, ou encore la « boussole stratégique » européenne de 2022, ont précisé plus avant et de façon publique les éléments de la « vision européenne du monde » sous-tendant les relations extérieures de l’UE. Il ressort de ces documents, malgré leurs limites conceptuelles et diplomatiques, une posture internationale de l’UE avec des caractéristiques identifiables :
primauté du droit et de la négociation sur le rapport de force et le recours à la violence pour le règlement des différents ;
attachement au multilatéralisme, à la coopération internationale, au droit international et aux institutions internationales ;
reconnaissance du nécessaire usage d’outils militaires dans certaines situations, si possible sous mandat de l’ONU ;
volonté collective d’influer sur l’environnement international, par l’association des outils de soft power (ou puissance civile) et, plus récemment, de hard power.
Ces caractéristiques dessinent une ambition de « volonté d’influence mais un rejet de la puissance » et empruntent très largement à une lecture libérale des relations internationales, plaçant en son centre les principes de coopération et de démocratie et donnant la primauté à la négociation et la résolution pacifique des différends au détriment de la force, qu’elle soit militaire ou argumentaire.
Or, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la vision du monde et la pratique diplomatique de la nouvelle administration américaine depuis le début de l’année 2025 prennent à rebours cette vision européenne et risquent, dans certains cas, de la rendre caduque.
L’UE a donc multiplié les annonces, depuis février 2025, en vue de se réarmer et de renforcer son autonomie stratégique vis-à-vis d’une OTAN au sein de laquelle Donald Trump menace régulièrement de limiter drastiquement l’engagement américain. Mais y a-t-il une réelle révolution stratégique collective en marche à Bruxelles ? Ou bien cette « heure de l’Europe », régulièrement annoncée depuis l’implosion de la Fédération yougoslave en 1991, sera-t-elle encore reportée ?
Y a-t-il une révolution stratégique réelle à Bruxelles ?
La défense européenne et, plus largement, la construction européenne évoluent au gré des crises.
La crise actuelle n’y fait pas exception, ayant conduit la Commission européenne à annoncer un plan de 800 milliards d’euros (le plan ReArm Europe) afin d’accélérer l’armement de l’UE. Ce plan vient s’ajouter aux nombreux outils, créés depuis 2022, en vue de conduire à une montée en puissance de l’industrie européenne d’armement, dont le Règlement européen visant à renforcer l’industrie européenne de la défense, au moyen d’acquisitions conjointes (EDIRPA), le plan de soutien à la production de munitions en Europe (ASAP), ou encore le plan stratégique EDIS dont l’objectif est de favoriser les acquisitions conjointes en matière d’armement au sein de l’UE.
Ces outils s’ajoutent à l’aide militaire apportée à Kiev à travers la Facilité européenne de paix (6,1 milliards entre 2022 et 2024) et la réflexion lancée par la Commission européenne, en mars 2025, sur la création d’un fonds européen qui permettrait d’envoyer de 20 milliards à 40 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine dans les mois à venir.
De même, certains pays de l’UE font preuve d’un activisme fort visant à promouvoir une réelle défense européenne, à l’instar, entre autres, de la France – qui réinvestit le concept d’autonomie stratégique européenne qu’elle brandit régulièrement depuis plus d’une décennie –, de la Pologne ou plus récemment d’une Allemagne rendue soucieuse par le délitement du lien transatlantique et qui a déclaré, par la voix de son futur chancelier Friedrich Merz, au soir des élections législatives du 23 février 2025, que la défense européenne devait prendre son indépendance.
Pour autant, tous ces outils et ces mouvements politico-diplomatiques ne sauraient à eux seuls constituer une politique, et encore moins une posture stratégique pour l’UE.
Le Livre blanc sur la défense européenne (intitulé Readiness 2030, ou Être prêt pour 2030) présenté par la Commission, le 19 mars 2025, liste certes tous les outils et moyens à utiliser… mais continue de considérer l’OTAN comme la pierre angulaire de la sécurité européenne.
En effet, malgré l’urgence, les 27 semblent bien loin de partager une vision collective harmonisée de la puissance collective européenne. En matière d’armement, par exemple, au-delà des milliards annoncés par la Commission, les États ne sont pas parvenus à s’accorder sur la définition de critères d’achat de matériel militaire qui consacreraient enfin une nécessaire préférence européenne. Si la France plaide en ce sens, ses partenaires, fortement dépendants du matériel militaire non européen, ne partagent pas (ou pas encore) cette vision.
De même, les sommets entre pays européens se multiplient, tantôt à Paris, tantôt à Londres, mais toujours en dehors du cadre de l’UE, ce qui établit, de fait, une diplomatie de club qui ne permet guère d’avancée européenne collective en matière de réflexion sur la puissance de l’UE dans le monde.
L’UE peut-elle se projeter et être perçue comme une puissance ?
Même si, avec l’annonce du plan ReArm Europe et d’un futur livre blanc de la défense européenne pour mai 2025, l’UE semble se mettre plus que jamais en ordre de marche pour se doter d’une défense substantielle, cela ne fait pas encore d’elle une puissance globale reconnue par les autres puissances internationales, comme le démontrent les négociations bilatérales entre Washington et Moscou autour de la question d’un cessez-le-feu en Ukraine, et la délocalisation à Riyad (Arabie saoudite) des discussions sur le sujet, en parallèle des multiples réunions organisées par les chefs d’État et de gouvernement français et britannique.
Car la puissance dépend aussi de la perception que se font les autres acteurs, et en la matière, si l’UE semble attirer les citoyens canadiens ces dernières semaines, elle est loin de convaincre l’ensemble des puissances internationales telles que les États-Unis, la Russie ou encore l’Inde et la Chine. Dans un monde où la politique de puissance a fait son grand retour ces dernières années et où les pays les plus puissants privilégient les négociations bilatérales au détriment du multilatéralisme, il est grand temps que les États européens se rendent compte que l’UE n’est pas une voie possible pour exister sur la scène internationale, mais la seule s’ils espèrent continuer à défendre les valeurs sur lesquelles le projet européen s’est construit : paix et dialogue diplomatique, plutôt que force et raison du plus fort.

Delphine Deschaux-Dutard a reçu des financements de l'ANR.
Bastien Nivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.