19.04.2026 à 09:14
Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas

Peu après le début de la guerre en Iran, de nombreuses vidéos générées par l’intelligence artificielle ont été publiées sur les réseaux sociaux par des comptes proches du régime de Téhéran. Tirées de l’univers Lego, associées à un texte rappé et montées comme des clips, elles ont un objectif bien précis : exposer avec sarcasme et de façon attractive la propagande du régime iranien, et décrédibiliser ses adversaires américains et israéliens. Analyse d’un outil de communication qui emprunte à de nombreux codes de la pop culture occidentale.
Dans toutes les guerres, les belligérants s’emploient, par des opérations de propagande, à valoriser leur camp et à dévaloriser l’adversaire, tout en cherchant à soutenir le moral de leur population et à entretenir sa mobilisation. Parfois, ces opérations de propagande se matérialisent par des discours et des images qui agissent surtout comme une contre-propagande, répondant aux arguments et aux imageries de l’adversaire afin d’en neutraliser les effets possibles, sur sa propre opinion ou sur l’opinion publique internationale.
À ce jeu, la République islamique d’Iran se montre très active et efficace. Elle appuie un petit réseau d’activistes qui publient en ligne de brèves vidéos générées par l’intelligence artificielle qui tournent en ridicule les administrations Trump et Nétanyahou à travers des animations de… figurines Lego. Comme nous l’avons déjà montré, l’IA devient un atout maître pour la contestation visuelle.
Reproduire des pièces de Lego par l’IA est relativement simple. Résultat : de nombreuses images utilisant ce ressort circulent sur Internet à des fins humoristiques ou critiques. L’association de l’univers Lego à la dénonciation de la guerre fait partie de ces usages.
Ainsi, la destruction de Gaza par les bombardements israéliens a donné lieu à la génération d’images de boîtes Lego, composées de morceaux fracassés censés représenter les ruines de Gaza, ces montages étant employés à la fois par des soutiens d’Israël pour humilier les Palestiniens ou par des défenseurs de ces derniers afin de protester contre l’action du gouvernement Nétanyahou.
De même, les sarcasmes visant l’ambition de Donald Trump de s’approprier le Groenland sont également passés par le recours à l’imagerie Lego, ce qui est d’autant plus ironique que l’entreprise est née au Danemark, lequel exerce sa tutelle sur ce territoire arctique.
La culture Internet est à la fois une culture mémétique et une culture mimétique. Mémétique, car les conditions du succès d’un message reposent en partie sur son ancrage culturel préalable et reconnaissable, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de contenus à vocation humoristique ou sarcastique. La culture « LOL » (acronyme anglais pour « mort de rire ») est faite de clins d’œil, d’allusions, de télescopages entre actualité et références plus anciennes, et de fusions de références culturelles qui ne vont pas spontanément ensemble, voire qui détonnent.
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Le recours à des références déjà connues pour commenter l’actualité sur les réseaux socionumériques aide alors à gagner en visibilité, et accroche mieux l’œil dans une économie de l’attention toujours volatile. Reprendre à son compte des imageries existantes, qui circulent déjà selon une logique, décrite par Limor Shifman, de remake, de parodie, d’imitation (des mèmes, donc), accroît le potentiel de viralité. Les figurines Lego universellement connues comme jouets pour enfants, les Lego animés des films grand public (The Lego movie, en 2014, a été un succès au box-office mondial, les Lego comme ressource humoristique, sont autant de référents qui circulent déjà sur Internet et en font une ressource mémétique efficace.
S’y ajoute la culture mimétique qui fait que le succès initial inspire d’autres créateurs qui voient dans un mème et ses références une recette exploitable. On voit ce travail mimétique à l’œuvre dans la période récente, puisqu’à partir de la forte visibilité acquise par les premiers contenus iraniens Lego de contre-propagande, apparus fin mars, d’autres créateurs (anonymes et donc pas nécessairement iraniens) produisent aussi des vidéos en Lego pour dénoncer l’aventurisme militaire de Donald Trump et du premier ministre israélien. Elles se reconnaissent notamment par le fait que les figurines ne sont pas toujours animées, et par la représentation de Trump qui n’a pas exactement le même visage que dans les vidéos iraniennes.
Une chose est sûre, recourir à des figurines populaires très connues garantit une recevabilité de ce message auprès de gens qui peuvent être attirés par ces images, alors qu’ils auraient spontanément fui tout message de propagande iranienne classique.
En outre, la bande-son qui accompagne ces vidéos est toujours un rap, là encore généré par IA, aux paroles virulentes et humiliantes pour Donald Trump et son allié israélien, ce qui constitue un contre-discours bien en phase avec le phrasé brutal, peu élaboré et vulgaire de Donald Trump lui-même et s’approprie la pratique des punchlines du rap. De plus, le recours à des jouets permet de montrer la violence de la guerre en contournant les restrictions imposées à ces images par les réseaux sociaux.
Deux groupes propagandistes iraniens signent leurs œuvres, mises en circulation depuis fin mars, à un rythme quotidien : Persiaboi & Explosive News. La BBC a interviewé un représentant du second groupe. Ce dernier admet avoir l’État iranien pour « client » et considère « honorable de travailler pour la patrie ». Il explique par ailleurs que son équipe chez Explosive Media compte moins de dix personnes et utilise des graphismes de type Lego « parce que c’est un langage universel ». Sur X, les comptes des médias d’État iraniens et russes les partagent régulièrement, ce qui permet d’atteindre des millions de vues.
Ce travail est très bien pensé puisqu’il colle à l’actualité, recyclant des images qui ont fait le tour des chaînes d’information du monde entier, soit pour mieux les mettre en valeur, soit pour les contester si elles desservent les intérêts de Téhéran. Cette contre-propagande répond en effet du tac au tac — souvent en quelques heures — à des discours tenus ou à des événements survenus. Il s’agit de tenter de tuer dans l’œuf une rhétorique américano-israélienne qui pourrait se répandre et convaincre les opinions publiques, en proposant un récit alternatif, une autre manière de voir les faits, d’interpréter la situation.
Dans les deux exemples qui suivent, on voit que l’image d’un avion américain Awacs bombardé sur une base saoudienne fait partie de l’imagerie Lego dans plusieurs vidéos. Elles recherchent un vrai réalisme dans la représentation des dégâts occasionnés à la carlingue.
Dans le même esprit, la propagande iranienne a mis en scène Mohammed Qalibaf, l’un des nouveaux hommes forts de la RII, durant son vol pour Islamabad afin d’y rencontrer J. D. Vance venu négocier une issue du conflit au nom de Donald Trump : des photos des enfants tués dans le bombardement de leur école à Minab le 28 février avaient été placées sur les sièges passagers de son avion, ainsi que des cartables ensanglantés et abîmés. Cette mise en scène macabre est reprise en début d’une vidéo Lego.
Le contre-récit le plus flagrant se trouve dans la vidéo réalisée par PersiaBoi publiée le 7 avril 2026 et intitulée « Uranium heist. Dead of night ». Avec ces images synthétiques, la vidéo prend le contre-pied du récit d’héroïsation de l’opération de récupération d’un aviateur américain échoué en terre ennemie.
Loin du succès bruyamment mis en scène par l’administration Trump, ce petit clip dénonce sur fond de rap une « failed operation, $600 million wasted » (opération échouée, 600 millions de dollars (500 millions d’euros) gâchés). L’opération aurait été, selon les auteurs de la vidéo, une tentative (manquée) de récupération de l’uranium enrichi iranien : « They said it was a rescue. But it was a heist, a uranium heist » : « Ils disent que c’était une opération de secours, mais c’était un braquage, un braquage d’uranium »).
Dans toutes les propagandes de guerre, l’une des obsessions est de décrédibiliser ses ennemis et spécialement leur chef. Donald Trump est donc particulièrement ciblé. Au-delà des attaques visant ses défaillances en tant que chef de guerre — il est présenté comme étant immature, lâche et menteur —, la propagande iranienne recycle toute une série de critiques qui lui sont adressées depuis longtemps, notamment par ses adversaires politiques américains. Une telle approche est de nature à ravir ses nombreux détracteurs de par le monde, y compris certains de ceux qui sont pourtant hostiles au régime des mollahs.
Donald Trump est présenté comme un « loser » : il serait supposément en train de perdre la guerre, il éprouve donc une peur panique, matérialisée par des perles de sueur sur son visage et par un regard inquiet ou horrifié. Il serait donc encore prêt à reculer. C’est l’exploitation de la fameuse figure du TACO : Trump always Chickens Out (« Trump se dégonfle toujours ») que ses adversaires politiques américains lui collent en étiquette. Et, finalement, il serait défait, et on le montre en train de brûler ou d’agoniser aux urgences, avec du pétrole en perfusion.
Son manque de crédibilité est également dénoncé en convoquant la figure du clown :
… mais aussi celle du menteur compulsif, colporteur de fake news.
Ce travail de sape de la réputation de Donald Trump et de l’armée américaine — qui seraient en train de s’enliser en Iran — s’accompagne d’une tentative d’ennoblissement du régime des mollahs, qui se font les défenseurs des enfants martyrisés. On y retrouve les fillettes de l’école Minab, pulvérisée par un missile américain, mais également les références aux adolescentes prises dans les filets de Jeffrey Epstein et ses complices. La défense héroïque de l’Iran est ainsi exposée comme une façon de venger la mémoire de ces filles au destin tragique.
Une fois encore, les narratifs internes à la vie politique américaine sont recyclés par les Iraniens pour essayer de rallier à leur cause des opposants à Trump. C’est ainsi que sur plusieurs vidéos, des inscriptions mémorielles sont dessinées sur les missiles iraniens prêts à être lancés contre les forces américaines.
Pour conclure sur l’incroyable richesse de références occidentales dont sont porteuses ces vingtaines de vidéos mises en ligne (et parfois censurées par les plates-formes), il faut aussi pointer la présence de références, mondialement connues, à des archétypes de l’anti-américanisme. Les Iraniens aspirent dans ces vidéos à rallier à leur cause tous ceux qui ont des griefs historiques à l’encontre des États-Unis d’Amérique. Une vidéo publiée début avril par Explosive News dresse un panorama historique des populations qui ont de bonnes raisons d’en vouloir à l’Amérique.
Sous le titre « one vengeance for all » sont mobilisées des figurines d’Indiens à plumes, d’esclaves africains enchaînés, d’une famille vietnamienne, de victimes japonaises de la bombe nucléaire, de prisonniers irakiens d’Abu Ghraib, d’enfants de Gaza, de fillettes de l’île d’Epstein. L’Iran serait leur bras vengeur, enclenchant une série de destructions spectaculaires : la Maison-Blanche est en ruines, les lettres de la colline d’Hollywood sont en feu, la statue de la Liberté s’effondre, le porte-avions Gerald Ford explose, le billet de 1 dollar se consume.
Le régime qui vient de massacrer au minimum 30 000 de ses citoyens pour avoir eu le malheur de revendiquer leur liberté a donc le toupet de se présenter en réparateur de ce qu’il évoque comme des injustices historiques.
Pour achever ce tour d’horizon des principaux aspects de cette contre-propagande originale, il faut souligner la nature antisémite de plusieurs des représentations produites par un régime qui prône la disparition de l’État d’Israël. Ces vidéos pointent la responsabilité du premier ministre israélien dans le ralliement de Trump aux bombardements en Iran. Elles mobilisent à plusieurs reprises le cliché du Juif qui tire les ficelles, du Juif marionnettiste qui manipule le monde, directement inspiré lui-même par le diable. On retrouve cet imaginaire nauséabond dans l’histoire de l’iconographie antisémite slave (notamment serbe) ou nazie.
Trump et Nétanyahou agissent sous le contrôle du diable (dans sa représentation chrétienne classique, rouge et avec des cornes) et de Moloch, dans sa représentation juive originelle mais porteuse de signes judaïques qui en font un marqueur antisémite. Sachant que la Bible associe le culte de Moloch, pratiqué chez les Cananéens dans l’Antiquité, au sacrifice d’enfants.
Dans une des vidéos, ces figures diaboliques et repoussoirs finissent par être immolées grâce à l’action censément purificatrice de l’Iran. Pareille iconographie renoue, de plus, avec la phraséologie officielle du régime iranien qui qualifie systématiquement l’Amérique de « grand Satan » et Israël de « petit Satan ».
Ajoutons, pour conclure, que ces vidéos placent l’Iran du côté de la modernité et de la maîtrise de l’IA génératrice de contenus. Cette nation d’ingénieurs se donne à voir comme capable de produire ad libitum, et de façon hyper-réactive, des vidéos de contre-propagande face aux assauts armés et à la puissance de communication américano-israéliens.
Arnaud Mercier a reçu des financements de la Commission européenne.
17.04.2026 à 09:03
Pierrick Bruyas, Enseignant-chercheur au Centre Européen de recherche sur le Risque, le Droit des Accidents Collectifs et des Catastrophes (CERDACC), Université de Haute-Alsace (UHA)
Péter Balogh, Research fellow and lecturer, Eötvös Loránd University
Le nouveau gouvernement de Péter Magyar hérite d’institutions verrouillées par le pouvoir sortant et d’une conjoncture économique compliquée. Il va se rapprocher nettement de l’UE, sans pour autant totalement trancher avec certaines positions de Viktor Orban, notamment sur le dossier de la relation avec l’Ukraine.
Après seize années au pouvoir, Viktor Orban, 62 ans, chef du parti Fidesz (classé dans le camp de la droite radicale et siégeant au Parlement européen au sein du groupe « Patriotes pour l’Europe » aux côtés du RN français, du FPÖ autrichien ou encore des Espagnols de Vox) vient, à l’issue des législatives du 12 avril dernier, de concéder sa défaite face au parti Tisza, formation de droite (elle siège au Parlement européen avec le Parti populaire européen) menée par Péter Magyar, 45 ans. Selon ce dernier, la Hongrie ne vient pas de connaître une simple alternance politique, mais un « changement complet de régime ».
La large victoire de Tisza (52 % des suffrages, contre 39 % pour le Fidesz et un peu moins de 6 % pour le parti d’extrême droite « Notre patrie ») lui offre une majorité des deux tiers des sièges au Parlement (137 sièges sur 199), la plus large jamais obtenue depuis la transition démocratique post-communiste. Le nouveau gouvernement dispose d’un mandat exceptionnel pour conduire la transition qu’il a promise vers l’après- « démocratie illibérale ». Mais les attentes citoyennes sont à la hauteur de cette victoire écrasante.
Plusieurs facteurs expliquent l’ampleur de ce basculement. Lors des législatives précédentes, en 2022, une partie importante de l’électorat avait déjà manifesté un profond désenchantement à l’égard du gouvernement en place, ce qui ne s’était pas traduit par une défaite du Fidesz, notamment en raison de la fragmentation de l’opposition. Quatre ans plus tard, plusieurs petites formations ont choisi de ne pas se présenter ou de retirer certains candidats afin de favoriser l’émergence d’une alternative crédible, ce qui a permis à Tisza de s’imposer nettement comme principal rival du pouvoir.
Le contexte international a également aussi été décisif : en 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie avait démarré récemment, ce qui avait permis à Viktor Orban de structurer sa campagne autour d’un discours sécuritaire. Il affirmait alors qu’un changement de gouvernement exposerait Budapest à un risque d’implication directe dans le conflit. Ce registre discursif a été employé de nouveau en 2026, mais il semble avoir perdu de son efficacité après plusieurs années de guerre : une large partie de l’électorat n’y adhère plus. Parallèlement, les critiques récurrentes d’Orban à l’égard de l’Union européenne n’ont pas affaibli l’attachement des Hongrois à leur appartenance à celle-ci. Selon l’Eurobaromètre de l’automne 2025, 82 % des Hongrois considèrent que faire partie de l’UE est une « bonne chose », soit une proportion supérieure à la moyenne des citoyens de l’UE partageant cette opinion, qui s’élève à 74 %.
Dans ce contexte, la campagne de Tisza s’est centrée sur des enjeux internes du pays, perçus comme prioritaires par les électeurs. En effet, l’économie hongroise est en stagnation depuis plusieurs années, et la qualité des services publics — notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation ou encore des services sociaux et des infrastructures — se dégrade progressivement. Ces évolutions sont souvent expliquées par le mode de gouvernance d’Orban, fondé sur des pratiques de népotisme et de clientélisme dont les effets sont aujourd’hui très visibles. Le triomphe de Tisza aux législatives du 12 avril, qui constitue la plus large victoire enregistrée par un parti dans l’histoire récente de la Hongrie, traduit non seulement une désapprobation du gouvernement sortant, mais aussi une recomposition des attentes politiques.
L’un des éléments saillants de cette recomposition tient à la dimension générationnelle du vote. Les jeunes électeurs ont ainsi apporté un soutien particulièrement prononcé à Tisza. Ayant grandi dans le cadre de l’intégration européenne, la Hongrie ayant adhéré à l’UE en 2004, ils sont particulièrement attachés aux bénéfices concrets qui y sont liés, tels que la liberté de circulation ou l’accès à l’espace européen d’enseignement et de recherche.
Si ces générations ont longtemps manifesté une certaine distance vis-à-vis de la politique partisane, l’évolution récente de leur mobilisation semble indiquer une prise de conscience accrue des enjeux politiques nationaux. Les scènes de célébration observées à Budapest, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes majoritairement jeunes, témoignent de cette dynamique, dans une atmosphère décrite comme euphorique, comparable à celle d’une victoire nationale au football…
La Hongrie est un État unitaire organisé sous la forme d’une démocratie parlementaire : le vote qui compte le plus, c’est celui des élections législatives, pour partie majoritaire à un tour dans des circonscriptions, et pour partie proportionnel. Ainsi, comme dans la plupart des pays d’Europe, le chef du parti ayant obtenu le plus de sièges au Parlement devient premier ministre.
Le président de la République, élu par l’Assemblée nationale, ne possède quasiment aucun pouvoir et exerce une magistrature essentiellement morale et protocolaire. En théorie, le président a la possibilité de ne pas accepter de ratifier une loi et d’exiger que le Parlement l’étudie à nouveau — ce que les juristes appellent un « veto suspensif ». Ces prérogatives n’ont toutefois quasiment pas été utilisées depuis l’arrivée de Viktor Orban à la tête du pays en 2010. Ce système, typiquement européen dans son architecture, est parfaitement conforme aux standards démocratiques.
Cela étant, la Hongrie s’est indubitablement fait remarquer en Europe en raison de ce qu’Orban a lui-même contribué à théoriser comme « la démocratie illibérale ». Pour résumer, cette doctrine s’appuie sur le principe que le pouvoir provient du peuple et doit donc être exercé par le peuple et pour le peuple, quitte à opprimer si nécessaire les minorités ou à ne pas respecter la séparation des pouvoirs. C’est ainsi que Viktor Orban s’est employé à réduire l’indépendance de la justice, à mettre la main sur les médias, à restreindre les droits des minorités sexuelles ou ethniques.
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Beaucoup, comme ce fut le cas pour une majorité de Hongrois pendant les années Fidesz, peuvent voir dans ce principe un retour salutaire aux sources du projet démocratique. Le débat français est d’ailleurs assez révélateur de la confusion générale de ces concepts. Pourtant, proclamer « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple » tout en acceptant — soyons schématiques — que 90 % d’une population maltraite les 10 % restants est contraire à la dignité humaine et aux droits des minorités concernées. Ne pas respecter la limitation ou la séparation des pouvoirs au nom « du peuple », même s’il est consentant, c’est rendre plus difficile, voire impossible, pour ce peuple de changer d’avis, de procéder à une alternance politique, ou de s’exprimer librement pour critiquer le pouvoir en place. C’est cet héritage que le nouveau gouvernement va chercher à détricoter pendant son mandat.
Dans son discours de victoire, Péter Magyar a déclaré qu’il avait l’intention de transformer la pratique constitutionnelle et d’amorcer la transition vers une « démocratie libérale ». Il a appelé le gouvernement sortant à se limiter à une gestion transitoire des affaires courantes et à éviter toute décision susceptible de contraindre l’action du futur exécutif ou d’aggraver la situation économique. Il a également invité les principaux responsables institutionnels cooptés par Orban — notamment au parquet, à la Cour constitutionnelle, à la Cour suprême (Curia), à l’autorité des médias publics et à l’office de la concurrence — à se retirer volontairement.
Dans cette perspective, Magyar a indiqué que le président du pays, Tamás Sulyok — un proche d’Orban —, devrait lui confier la formation du gouvernement avant de démissionner de son plein gré ou d’être démis démocratiquement par une mise en accusation par les deux tiers des députés (ce dont Magyar sait pouvoir disposer a priori, comme il l’a expliqué en face-à-face au président lors d’une entrevue le 15 avril, Sulyok lui ayant indiqué comprendre cela). Par ailleurs, s’agissant de la responsabilité des acteurs du régime sortant, notamment de très hauts fonctionnaires qui se seraient compromis et les oligarques s’étant enrichis de façon suspecte, ils seront contraints de rendre des comptes. Pour ces élites économiques, Magyar entend créer deux agences nationales dédiées à la récupération, à la protection des actifs publics et la lutte contre corruption.
Les orientations annoncées incluent également un renforcement de la coopération avec les instances européennes et internationales. La Hongrie devrait rejoindre le Parquet européen — un instrument de l’Union européenne de lutte contre la corruption financière et basée sur l’adhésion volontaire des États — et intensifier sa collaboration avec l’Office européen de lutte anti-fraude (OLAF).
Péter Magyar, en sa qualité de député européen (depuis 2024), connaît bien l’UE, mais il n’est pas pour autant parfaitement aligné avec toutes les positions du Parlement européen ou de la Commission — ce que l’on n’exige d’ailleurs d’aucun représentant d’État membre. Magyar, qui a d’ailleurs été membre du Fidesz jusqu’en 2023, est par exemple opposé à la livraison d’armes à l’Ukraine, adopte une posture pour le moins ambivalente quant à la création d’un prêt européen d’aide à ce voisin envahi (le refusant d’abord en conférence de presse, puis semblant l’accepter le lendemain), et s’est opposé à l’idée d’une procédure d’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE.
Le chef de la nouvelle majorité parlementaire a également développé une réflexion axée sur une coopération plus régionale, notamment dans le groupe de Visegrád — une organisation intergouvernementale réunissant la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie. L’avenir dira comment il concrétisera sa volonté de rapprochement régional, mais cette tendance, chez des responsables politiques plutôt favorables à l’UE, à promouvoir des régions transnationales fortes au sein d’une Europe forte constitue indéniablement un élément à suivre.
Les premiers déplacements annoncés par Magyar — à Varsovie, Vienne et Bruxelles — sous-entendent d’ailleurs une volonté de réinscription rapide dans les circuits régionaux et européens. Dans le même temps, il a appelé à une forme de pacification interne, se posant comme le représentant de l’ensemble de tous les Hongrois, y compris des électeurs du Fidesz, tant dans le pays qu’auprès des minorités hongroises établies à l’extérieur du pays, dans les régions frontalières.
Le futur gouvernement devra se confronter à un écosystème patiemment et profondément modifié par le Fidesz : une Cour constitutionnelle fidèle à Orban (les parallèles avec la situation de la Cour suprême américaine ne manquent ici pas de pertinence) ; un président de la République au rôle certes principalement protocolaire mais très proche du premier ministre sortant ; des administrations structurées par des fonctionnaires choisis par le pouvoir précédent ; un parquet largement perçu comme peu enclin à engager des poursuites à l’encontre des proches du régime ; des autorités indépendantes — en matière de concurrence, de régulation des médias ou de supervision économique — dont les dirigeants ont été nommés pour des mandats longs ; ainsi qu’un paysage médiatique en grande partie aligné sur les positions gouvernementales (la première prise de parole de Magyar devant la presse a d’ailleurs été réservée aux médias indépendants et étrangers).
À ces défis s’ajoutent une conjoncture difficile, avec un déficit budgétaire élevé (environ 6 %) et une économie stagnante, sans oublier un contexte international marqué par la guerre au Proche-Orient, le blocage du détroit d’Ormuz, le désinvestissement de l’OTAN (dont fait partie la Hongrie), et plus de 17 milliards d’euros de fonds européens qui restent pour l’instant bloqués.
Tout reste sans doute à faire en Hongrie, et le retour vers le modèle libéral prendra très certainement du temps. La configuration issue des urnes ouvre néanmoins, pour la première fois depuis de nombreuses années, une fenêtre d’opportunité réelle pour engager ce mouvement.
Pierrick Bruyas a reçu des financements de Horizon Europe.
Péter Balogh a reçu des financements de National Research, Development and Innovation Office et Horizon Europe.
16.04.2026 à 16:27
Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l'influence, diplomatie publique, Sciences Po
Lors des conflits, les belligérants ciblent désormais les flux et les infrastructures plutôt que les seuls territoires. Les États-Unis utilisent des leviers maritimes tandis que la Chine agit sur les chaînes industrielles, notamment par l’intermédiaire des intrants stratégiques. Cette combinaison redéfinit la puissance, qui dépend à présent en grande partie de la capacité à perturber les réseaux et à exploiter les dépendances mondiales.
L’échec des négociations d’Islamabad, le 12 avril 2026, n’a pas seulement confirmé l’impasse entre Washington et Téhéran. Il a révélé un déplacement plus profond des rapports de force : la guerre ne vise plus seulement les territoires, elle attaque désormais les infrastructures, les chaînes logistiques et les intrants industriels qui relient les États entre eux.
Dans cet âge stratégique, la conflictualité contourne les frontières, fracture les circuits, recompose les dépendances, ce que dans un autre article j’avais nommé polémologie des flux : une guerre qui cible moins les lieux que les liaisons entre les lieux.
La fin de la guerre froide avait nourri l’illusion d’un monde plus fluide. La chute du mur de Berlin semblait refermer le temps des blocs et ouvrir celui d’une mondialisation apaisée, portée par le commerce et l’interdépendance.
Cette lecture a vieilli. Plus les économies se connectent, plus elles exposent de points de vulnérabilité. Ports, détroits, câbles, terminaux, intrants : tout ce qui permet la circulation devient une cible. La puissance ne repose plus seulement sur la tenue d’un territoire. Elle dépend aussi du contrôle d’un nœud, du ralentissement d’un flux, de la capture d’un maillon critique.
D’évidence la géographie des lieux subsiste : les canaux, les détroits, les montagnes ou les steppes créent des limites, des frontières, des « zones coupures » ou des zones d’échanges, mais les stratèges observent que la géographie des liens commande désormais le tempo. La puissance ne se mesure plus à la capacité de tenir un territoire (géographie des lieux), mais à celle de maîtriser, d’orienter ou de sectionner les artères vitales, qu’elles soient énergétiques ou numériques.
Le blocus maritime ne relève pas d’une simple démonstration de fermeté, s’inscrivant dans le droit des conflits armés, qui le traite comme un acte de guerre. Bloquer Ormuz ne revient donc pas à peser sur l’Iran seulement : cela modifie le régime stratégique de toute la région.
La fermeture ou la restriction d’un détroit perturbe les flux énergétiques, renchérit les assurances, désorganise les calendriers logistiques et déstabilise des acteurs parfois extérieurs au conflit. L’espace maritime perd alors sa neutralité supposée. Il devient un théâtre de préemption où un radar verrouillé, une trajectoire suspecte ou la présence d’un drone peuvent déclencher une réponse immédiate.
La riposte chinoise prend une autre voie. La République populaire n’affronte pas le blocus par une surenchère navale ; elle déplace la pression vers l’étage industriel et chimique.
Le 10 avril 2026, plusieurs sources ont rapporté que la Chine allait restreindre fortement ses exportations d’acide sulfurique à partir de mai. Cet intrant occupe une place centrale dans l’économie industrielle : engrais phosphatés, métallurgie, chimie de base, raffinage, extraction du cuivre et du cobalt.
La décision tombe dans un environnement déjà tendu, marqué par les perturbations énergétiques, les fragilités du transport maritime et la concurrence accrue pour les ressources critiques. Pékin n’invente pas la rareté ; il l’exploite au moment où le système vacille.
La crise d’avril 2026 produit un double étranglement. D’un côté, les tensions au Moyen-Orient perturbent l’accès au soufre, matière première nécessaire à la production d’acide sulfurique. De l’autre, la Chine réduit l’offre d’acide fini. Les deux extrémités d’une même chaîne se resserrent simultanément.
L’effet frappe d’abord les mines. Le Chili, gros importateur d’acide sulfurique chinois, dépend de cet intrant pour une part importante de son industrie du cuivre. Les données de marché évoquent plus d’un million de tonnes par an. Une raréfaction suffit à renchérir la production, à comprimer les marges, parfois à ralentir les opérations.
Le choc atteint aussi d’autres producteurs en Afrique australe, en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est. Le problème dépasse les volumes. Il touche la dépendance technique. Quand un intrant manque, toute la chaîne aval se réorganise, lentement et à coût élevé.
L’acide sulfurique révèle une vérité discrète de la mondialisation : les molécules banales portent parfois les plus fortes vulnérabilités. Ce produit n’a rien d’emblématique. Il traverse pourtant les grandes chaînes industrielles modernes.
Sans lui, la production d’engrais phosphatés se complique. La lixiviation du cuivre se ralentit. Plusieurs procédés chimiques se grippent. Les coûts montent, les délais s’allongent, les marges se contractent.
La puissance ne passe donc plus seulement par les navires, les missiles ou les bases. Elle circule aussi par la capacité à administrer une pénurie, à capter un intrant, à imposer une contrainte industrielle. L’invisible pèse désormais autant que le visible.
Cette séquence illustre la montée de l’interdépendance militarisée. Les États protègent leurs intérêts ; ils instrumentalisent surtout les réseaux dont dépend l’adversaire. Routes maritimes, marchés de matières premières, chaînes chimiques, couloirs logistiques : tout devient levier de pression.
Quad Washington applique une logique navale classique – fermer, filtrer, interdire –, Pékin répond par une logique de rareté organisée : réduire l’accès à un intrant clé, forcer les acteurs aval à revoir leurs calculs, répercuter la contrainte sur des marchés tiers.
À mesure que les puissances frappent par les liens, elles fragilisent les liens eux-mêmes. Elles ne se contentent plus de dissuader. Elles poussent aussi les autres à se découpler, à dupliquer leurs circuits, à construire des architectures parallèles.
La crise rappelle aussi le rôle décisif des interfaces entre terre et mer. Ormuz constitue un point de rupture d’importance, tout comme Bab el-Mandeb, vers lequel la tension pourrait se reporter, mais aussi Djibouti, Gwadar (Pakistan) et Chabahar (sud de l’Iran), qui relèvent de la même bataille pour le contrôle des flux.
Djibouti concentre surveillance militaire, concurrence de bases et contrôle des routes entre mer Rouge et océan Indien. Gwadar incarne l’ambition chinoise d’un débouché logistique capable d’atténuer la vulnérabilité du détroit de Malacca. Chahabar, port indien en territoire iranien, traduit la volonté indienne de rejoindre des corridors alternatifs vers l’Asie centrale et la Russie.
Ces ports comptent moins par leur seule position que par les dépendances qu’ils organisent. Ils convertissent l’espace en puissance. Ils montrent que la souveraineté se matérialise désormais dans la logistique.
L’ordre maritime fondé sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer conserve sa valeur, mais il se heurte à des environnements où l’intention hostile se lit dans des trajectoires, des signatures radar ou des rapprochements jugés menaçants.
Le droit ne disparaît pas. Il perd cependant sa capacité à structurer les comportements quand l’anticipation de la menace domine. Plus les acteurs redoutent l’attaque, plus ils tendent à frapper avant d’être frappés. La mer devient alors un espace de préemption réciproque, donc d’instabilité accrue.
Le droit subsiste comme ressource argumentative. La force, elle, reprend l’avantage dans les seuils critiques.
La mondialisation ne recule pas tant qu’elle se fragmente. L’interdépendance des besoins a permis de constituer un monde (assez stable), mais l’arsenalisation de ces besoins participe dorénavant d’une arsenalisation des interdépendances. Les flux continuent de circuler, mais ils coûtent plus cher, s’exposent davantage, subissent plus de contrôles. Les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à réduire leurs dépendances, à diversifier leurs routes.
Cette dynamique accélère la formation de blocs logistiques concurrents. Les chaînes de valeur ne se dissolvent pas. Elles se recomposent autour d’impératifs de sécurité, de résilience et de souveraineté productive.
La fracture ne sépare plus seulement des États ennemis. Elle traverse aussi les terminaux, les assurances, les ports, les usines et les marchés. La rivalité gagne en diffusion ce qu’elle perd en visibilité.
La leçon d’avril 2026 tient en une phrase : contrôler un détroit ne suffit plus si l’adversaire frappe en amont. Le pouvoir se déplace vers ceux qui maîtrisent les nœuds, les interfaces et les points de conversion du système.
La souveraineté ne se mesure plus seulement en kilomètres de littoral, en profondeur stratégique ou en nombre de frégates. Elle dépend aussi de la capacité à maintenir un réseau résilient, à sécuriser un intrant critique, à préserver une chaîne de transformation.
La puissance ne réside plus seulement dans la carte, ni dans le territoire. Elle réside dans l’architecture. Qui lit cette mutation ne regarde plus seulement les frontières d’hier ; il cherche les vannes de demain.
Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.