27.04.2026 à 15:52
Gazprom et les stratégies de l’artwashing et du sportwashing
Texte intégral (2456 mots)

L’« artwashing » et le « sportwashing » représentent deux formes contemporaines de soft power. Ces stratégies, dont les dénominations sont inspirées du plus fréquent « greenwashing », consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques controversés. L’entreprise Gazprom, géant russe du gaz, s’est largement impliquée dans ce genre d’activités au cours des vingt dernières années pour tenter de donner à la Russie la réputation d’un État moderne, bienveillant et constructif. Des efforts auxquels l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a mis fin presque partout en Occident, mais qui ont depuis été réorientés vers les pays des BRICS.
Depuis quelques années, les notions d’artwashing et de sportwashing se sont imposées dans le débat public pour désigner de nouvelles stratégies d’influence. Ces pratiques consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques – souvent dans un contexte de controverses politiques ou éthiques. Elles s’inscrivent dans une logique de soft power, en agissant non sur les gouvernements, mais directement sur les opinions publiques.
L’artwashing désigne une utilisation de l’art, de la culture ou du mécénat artistique pour améliorer l’image publique d’un acteur. Le terme apparaît sous la plume de Mel Evans, dans Artwash : Big Oil and the Arts (2015), où il est employé pour dénoncer les liens entre une compagnie pétrolière (BP) et le financement de la culture (le musée Tate de Londres). Le sportwashing, quant à lui, renvoie à l’usage du sport comme outil de communication et de légitimation politique. Il s’agit, pour un État ou une entreprise, d’associer son image aux valeurs positives du sport. Selon Stephen Crossley et Adam Woolf, la première mention du terme daterait de 2012.
L’analyse de ces campagnes met en lumière un élément central : elles reposent sur une représentation précise du public visé. Chaque opération suppose une connaissance fine des imaginaires sociaux, culturels ou moraux mobilisables pour susciter l’adhésion. L’artwashing s’adresse principalement à un public plus restreint. Le sportwashing, à l’inverse, s’adresse à un public de masse. Ces deux logiques ne s’opposent pas, elles se complètent. Ensemble, elles forment les deux faces d’un même projet : redéfinir l’image d’une entreprise ou d’un État dans un langage accessible à tous.
C’est dans cette perspective que le cas de Gazprom, leader mondial du gaz naturel, mérite une attention particulière.
Gazprom et le « sportwashing »
L’industrie gazière Gazprom – abréviation de Gazovaïa Promychlennost – est contrôlée par le « clan Poutine » depuis le début des années 2000. L’État russe en détient une participation majoritaire et lui a accordé le monopole de l’exportation de gaz. Dans le domaine sportif, l’entreprise a multiplié les investissements stratégiques. En 2012, elle signe d’abord un contrat avec l’UEFA (Union des associations européennes de football, ndlr) jusqu’en 2015, estimé à 40 millions d’euros annuels, pour sponsoriser la principale compétition continentale de clubs : la Ligue des champions. Cet accord a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu’à sa rupture en 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.
L’année suivante, Gazprom conclut un accord avec la Fifa (Fédération internationale de football association, ndlr) pour la période 2015-2018. Ces investissements constituent à la fois un moyen de compenser une image dégradée par l’annexion de la Crimée et un outil de promotion dans la lignée de l’expansionnisme russe du XIXᵉ siècle. En sponsorisant ces compétitions internationales, Gazprom devient une « entreprise-monde », captant une partie de la valeur symbolique des événements sportifs auxquels son nom est accolé. L’un des rapports publics de la compagnie sur son financement de la Coupe du monde 2018 ne laisse pas de doute sur l’efficacité de cette campagne publicitaire. Elle se reflète dans les enquêtes d’opinion menées par Gazprom : plus de la moitié des Européens interrogés perçoivent Gazprom comme un fournisseur de gaz fiable, notamment parmi les amateurs de football.
À l’échelle locale, Gazprom développe dès 2005 un lien étroit avec le Zénith Saint-Pétersbourg – club situé à proximité du point de départ du gazoduc Nord Stream, à Vyborg – dont le stade est d’ailleurs renommé Gazprom Arena. En 2007, elle devient le sponsor principal du club allemand Schalke 04 de Gelsenkirchen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) pour environ 9 millions d’euros par an – un prix bien supérieur à la moyenne du marché. Ainsi, Schalke se place au sixième rang des clubs les mieux financés, juste après des géants comme l’AC Milan, Chelsea ou encore le Real Madrid – ce qui ne correspond pas à son niveau sportif ni à sa notoriété. Ce choix est symbolique : Gelsenkirchen est l’un des centres historiques du marché énergétique allemand.
Depuis 2010, Gazprom sponsorise aussi l’Étoile rouge de Belgrade, sauvant le club de la disparition, à une époque où le gazoduc South Stream – depuis, abandonné – était en négociation. Ce gazoduc devait traverser sept pays européens, dont la Serbie – alliée historique de la Russie. South Stream s’inscrivait dans la stratégie russe de consolidation d’alliances régionales. Un document officiel du gouvernement serbe de 2025 détaille l’intention de Belgrade de renforcer les liens économiques avec la Russie, notamment dans le domaine de l’énergie. Ainsi, la stratégie de Gazprom semble porter ses fruits. L’accord a été maintenu en dépit de l’invasion de l’Ukraine.
Depuis février 2022, après avoir perdu de nombreux contrats, l’entreprise cherche de nouveau à étendre son réseau d’influence sportive, notamment en Hongrie, où le FC Ferencváros était visé. Cependant, l’accord n’a pas été officiellement conclu, et la récente défaite électorale du premier ministre Viktor Orban – l’un des rares dirigeants européens à soutenir ouvertement Vladimir Poutine et sa politique – ne semble pas laisser présager un quelconque rapprochement entre le géant russe et le club de Budapest.
Gazprom et l’« artwashing »
Parallèlement, Gazprom possède un vaste groupe médiatique, Gazprom-Media, qui contrôle des dizaines de chaînes de télévision, de radios, de plateformes numériques et de salles de cinéma. L’entreprise finance également expositions, festivals et projets artistiques en Russie et à l’étranger.
Gazprom fut notamment mécène, au côté d’Engie, de l’exposition Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 au château de Versailles en 2017. Le PDG de Gazprom France déclarait alors que, si les énergies fossiles venaient un jour à disparaître, les grandes institutions culturelles demeureraient et conserveraient le nom de leurs bienfaiteurs. Ce mécénat s’inscrivait dans un contexte diplomatique précis : malgré les sanctions liées à l’annexion de la Crimée, la France et la Russie ont affiché une volonté de rapprochement, incarnée par cette exposition à laquelle Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont assisté côte à côte.
Depuis 2022 et l’exclusion de la Russie des grandes compétitions sportives internationales, Gazprom semble avoir réorienté ses investissements.
À l’étranger, les projets culturels de Gazprom se concentrent désormais majoritairement sur la Chine, les pays des BRICS et le Sud global – une telle initiative qui traduit une volonté de construire de nouveaux relais symboliques hors du cadre occidental.
En 2025, Gazprom-Media a soutenu le film russe Groupe sanguin, présenté au China Film International Festival. Ce film, consacré à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, participe à une relecture historique valorisant la souffrance soviétique et créant des parallèles avec la mémoire chinoise. Cette démarche s’est inscrite dans une stratégie plus large de rapprochement entre la Russie et la Chine, dans un contexte de recomposition géopolitique et de volonté de dissociation du monde occidental.
Du mécénat au soft power
Ces pratiques illustrent l’émergence d’une nouvelle forme de diplomatie qui ne s’adresse plus seulement aux gouvernements, mais directement aux publics.
Le père fondateur du soft power, Joseph Nye, définit celui-ci comme la « capacité d’influencer par l’attraction plutôt que par la contrainte », tandis que Nicholas Cull évoque une « nouvelle diplomatie publique » impliquant entreprises, institutions culturelles et médias. Cependant, comme le rappelle Maxime Audinet, cette diplomatie reste historiquement liée à des formes de propagande.
L’artwashing et le sportwashing apparaissent ainsi comme des avatars contemporains de cette diplomatie du public. Ils mobilisent les émotions et les valeurs culturelles pour influencer les perceptions internationales, tout comme les nouvelles formes de déstabilisation employées par le Kremlin. Ils sont un moyen innovant de faire basculer l’opinion publique sur certains sujets. Ce fonctionnement n’est pas sans rappeler les récentes stratégies d’influence et d’ingérence employées par le Kremlin après 2022, comme celle des étoiles de David peintes en région parisienne, suggérant une démultiplication des stratégies d’influence.
La frontière entre diplomatie culturelle, soft power et propagande demeure cependant fragile. Derrière la valorisation de l’art ou du sport se cachent souvent des objectifs économiques et politiques, soulevant des enjeux éthiques majeurs.
Gazprom apparaît ainsi comme un acteur innovant en matière d’influence et de diplomatie. Le géant russe a été l’un des premiers acteurs étatiques à financer massivement le football européen moderne, ciblant notamment des zones stratégiques liées aux infrastructures énergétiques. Depuis 2022, l’entreprise semble accorder une certaine importance au mécénat culturel et aux collaborations artistiques pour continuer à façonner l’opinion publique étrangère, établissant des ponts émotionnels et culturels qui échappent aux canaux gouvernementaux traditionnels et s’adressant directement aux populations. L’année 2022 marque ainsi un tournant pour Gazprom et la Russie, avec un réajustement stratégique orienté vers de nouvelles opportunités, en particulier la Chine, les BRICS et leurs rares alliés européens.
Oriana Jimenez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.04.2026 à 09:16
Le nouveau Code du statut personnel en Irak : menaces pour les droits des femmes
Texte intégral (2644 mots)
En Irak, depuis l’adoption du nouveau Code du statut personnel en 2025, la condition des femmes se détériore. Entre mariages précoces et transferts automatiques de la garde de l’enfant au père, les effets de la réforme sont de plus en plus visibles dans la société irakienne. La mort de Yanar Mohammed, militante pour les droits des femmes, en mars 2026, symbolise cette répression de la voix des femmes.
La militante irakienne et présidente de l’Organization of Women’s Freedom in Iraq (OWFI), Yanar Mohammed, a été abattue le 2 mars 2026 devant son domicile à Bagdad. Cet assassinat s’inscrit dans un climat de tensions accrues, marqué par des tentatives de réduction au silence des voix engagées en faveur des droits des femmes.
Un an après son adoption par le Parlement irakien, le 21 janvier 2025, et son entrée en vigueur le 17 avril suivant, le nouveau Code du statut personnel commence à produire ses effets, tout en suscitant d’importantes controverses. Ce texte, qui rompt avec l’équilibre juridique instauré par la loi de 1959, encadre des dimensions essentielles de la vie privée – mariage, divorce, filiation, garde des enfants ou encore successions – dans un contexte politique particulièrement sensible. Depuis les années 2000, l’Irak connaît une recomposition progressive de ses institutions, marquée par le renforcement des logiques confessionnelles et par un rôle accru des autorités religieuses dans l’organisation de la vie sociale. Dans cet environnement, les droits des femmes, déjà fragilisés par des structures patriarcales persistantes, se trouvent d’autant plus exposés.
La réforme adoptée en 2025 dépasse largement le cadre d’un simple ajustement du droit de la famille. Elle traduit une inflexion plus profonde dans la manière dont l’État articule ses relations avec le fait religieux et la diversité de la société irakienne. Si ses partisans y voient une reconnaissance des identités confessionnelles, ses détracteurs soulignent les risques qu’elle fait peser sur la cohérence du système juridique et, plus encore, sur la protection des droits des femmes.
Une transformation profonde du droit familial : vers une pluralisation confessionnelle du système juridique
Pour mesurer l’impact de cette réforme, il est essentiel de rappeler que le droit du statut personnel en Irak reposait historiquement sur la loi n° 188 de 1959. À l’époque, ce texte fut considéré comme l’un des cadres juridiques les plus progressistes du monde arabe, malgré certaines dispositions inégalitaires. Son objectif principal fut d’unifier les règles relatives au mariage, au divorce, à la garde des enfants et aux successions, indépendamment des distinctions confessionnelles.
S’inspirant à la fois de la charia islamique et du droit civil moderne, il introduisait certaines protections pour les femmes, tout en maintenant des dispositions discriminatoires. La polygamie, par exemple, restait possible mais soumise à l’autorisation d’un juge (article 3). La répudiation n’était pas totalement abolie, même si l’article 40 permettait à la femme de demander le divorce pour préjudice. L’article 7 fixait par ailleurs un âge minimum de 18 ans pour le mariage, sous contrôle judiciaire. Malgré ces avancées, des inégalités structurelles subsistaient, notamment en matière d’héritage, où les règles de la charia continuaient de s’appliquer.
La réforme de 1990 a introduit certains ajustements procéduraux – notamment en matière de divorce et de reconnaissance du consentement des époux – sans remettre en cause les fondements patriarcaux du système. À partir de 2003, dans un contexte de recomposition politique consécutive à la chute du régime de Saddam Hussein, des projets plus ambitieux ont cherché à instaurer des régimes juridiques distincts selon les appartenances religieuses.
La résolution n° 137 du 29 décembre 2003, adoptée par le Conseil de gouvernement irakien, proposait de confier à chaque communauté la gestion de son propre droit familial. Elle fut toutefois rapidement suspendue, puis abandonnée. La société civile, les organisations de défense des droits des femmes et la communauté internationale s’y opposèrent, dénonçant les risques de fragmentation juridique et les atteintes possibles aux droits des femmes, notamment à travers la reconnaissance de pratiques comme le mariage précoce ou la garde unilatérale des enfants (la garde accordée exclusivement au père).
La réforme de 2025 s’inscrit dans le prolongement de ces évolutions, tout en opérant un changement d’ampleur. Elle rompt totalement avec la logique d’unification en instaurant une pluralité de régimes juridiques et en plaçant les juridictions religieuses au cœur du système. Les rites jafarites chiites sont désormais explicitement admis comme référentiel juridique en matière de statut personnel, aux côtés d’autres traditions confessionnelles. Les citoyens peuvent ainsi choisir le système applicable à leur situation, introduisant une diversification sans précédent du droit familial.
Ce choix s’opère lors de l’enregistrement du mariage ou à l’occasion d’un litige devant la juridiction compétente. Les parties peuvent déterminer le référentiel religieux applicable, soit d’un commun accord, soit à l’initiative de l’une d’elles. Dans la pratique, ce choix peut également dépendre de l’appartenance confessionnelle déclarée ou de la juridiction saisie. Une fois le référentiel retenu, toutes les règles (mariage, divorce, garde des enfants) sont appliquées selon l’interprétation religieuse correspondante, entraînant des différences notables dans les droits et obligations des individus.
Cette réforme traduit une décentralisation normative majeure. Dès lors, l’État n’impose plus un cadre unique, mais organise la coexistence de plusieurs systèmes parallèles, dans lesquels les conditions du mariage, du divorce, les droits des époux, la garde des enfants et les successions peuvent varier selon la tradition religieuse choisie. Présentée comme une reconnaissance de la diversité et une extension de la liberté de choix, cette flexibilité crée en réalité une incertitude juridique accrue, complexifie l’accès au droit, rend les décisions judiciaires moins prévisibles et fragilise le principe d’égalité devant la loi.
Plus largement, le nouveau Code marque une évolution vers un modèle pluraliste et confessionnel du droit familial, où la religion devient un critère central de régulation sociale. Les conséquences sont profondes : complexification du système juridique, affaiblissement des garanties offertes aux individus – surtout aux femmes et aux enfants – et renforcement des dynamiques de fragmentation sociale. Loin de se limiter à un simple ajustement législatif, cette réforme constitue une recomposition structurelle du rapport entre l’État, le droit et le religieux en Irak.
Une réforme controversée : risques de fragmentation et régressions pour les droits des femmes
Les critiques du nouveau Code du statut personnel se concentrent principalement sur les droits fondamentaux, et plus particulièrement sur les droits des femmes. De nombreuses ONG, ainsi que des juristes et acteurs de la société civile mettent en garde contre un recul notable, et des exemples récents montrent concrètement ces dangers.
En octobre 2025, Human Rights Watch rapporte le cas de Ghazal H., une femme assignée en justice après que son ex-mari a demandé l’application rétroactive à leur mariage du nouveau code jafarite, sans son accord, afin de lui retirer la garde de leur fils de 10 ans. Cette affaire illustre comment la réforme peut devenir un instrument de contrôle sur la vie des femmes et des enfants.
Sous la loi de 1959, la garde des enfants, en cas de divorce, était en principe confiée à la mère, dans une logique de protection de l’intérêt de l’enfant, avec un contrôle judiciaire pour apprécier les conditions concrètes de prise en charge. Ce système permettait, au moins en théorie, de maintenir la garde maternelle au-delà d’un certain âge, si cela correspondait au bien-être de l’enfant.
Avec le nouveau Code, certaines interprétations autorisent désormais un transfert automatique de la garde au père à partir d’un âge fixé (généralement autour de 7 ans), sans examen judiciaire individualisé de la situation. Ainsi, une mère qui assurait jusque-là la garde quotidienne peut la perdre au profit du père, même si les conditions de vie de ce dernier sont moins favorables. Ce changement réduit le rôle du juge et relègue au second plan le critère de l’intérêt supérieur de l’enfant, au profit de normes rigides basées sur l’autorité paternelle.
À ce sujet, Sarah Sanbar, chercheuse sur l’Irak pour Human Rights Watch, affirme :
« Le nouveau Code du statut personnel institutionnalise davantage la discrimination à l’égard des femmes, les reléguant légalement au rang de citoyennes de seconde classe. Il prive les femmes et les filles de leur capacité à décider de leur vie et transfère ce pouvoir aux hommes. Il devrait être abrogé immédiatement. »
Plusieurs organisations féministes ont réclamé l’abrogation de ces dispositions, dénonçant leur impact délétère sur les droits des femmes et la protection des enfants. La World March of Women (organisation féministe internationale) a publié le 27 janvier 2025 (peu après l’adoption du nouveau Code), une déclaration condamnant ces modifications et alertant sur les menaces qu’elles font peser sur les droits humains fondamentaux. De son côté, Amnesty International avait déjà exhorté en 2024 le Parlement irakien à rejeter ces amendements avant même leur adoption.
Malgré ces alertes, en septembre 2025, la Cour suprême fédérale d’Irak a rejeté une action intentée par des organisations de défense des droits des femmes et des droits humains contestant la validité des amendements adoptés par le Parlement. La Cour suprême a estimé que la procédure législative était conforme à la Constitution irakienne, garantissant aux citoyens la liberté de choisir la loi religieuse applicable à leur statut personnel. Elle a validé les amendements, y compris ceux reconnaissant l’application de la jurisprudence jafarite, consolidant ainsi leur mise en œuvre et mettant fin aux principaux recours judiciaires. Cette décision renforce la position du Parlement et des partisans de cette réforme, montrant que, malgré les critiques, elle reste dans les limites constitutionnelles.
Les premiers effets concrets de la réforme se sont manifestés dès février 2026. Un tribunal de Bagdad avait validé le mariage d’une fille de 17 ans avec un homme de 20 ans, sans examiner le consentement ni le bien-être de la mariée. Si le nouveau Code maintient en principe 18 ans comme âge minimal pour le mariage, il ménage la possibilité d’y déroger selon le référentiel religieux choisi. Ainsi, dans le cadre des rites jafarites, l’âge légal du mariage peut être inférieur à 18 ans et descendre jusqu’à 9 ans pour les filles (alors qu’il est fixé à 14 ans pour les garçons). Ces situations montrent comment une réforme d’apparence neutre peut en réalité engendrer des régressions sociales significatives.
Yanar Mohammed, jusqu’à son assassinat, se trouvaient au premier rang des mobilisations contre ces changements législatifs. Avocats, médecins et experts de la société civile ont également exprimé leur opposition, estimant que la loi amendée « victimise » les enfants et « sape les droits des femmes ». Certains juristes ont averti que l’attribution automatique de la garde au père et la restriction de l’accès des femmes à la propriété ou à l’héritage risquent de déstabiliser profondément les familles. Des experts des Nations unies ont dénoncé les amendements. En critiquant l’absence de débat transparent et inclusif avant l’adoption, ils ont affirmé qu’ils pouvaient « ébranler les droits des femmes et des enfants ».
Au-delà des effets individuels, la réforme soulève une question structurelle : en instituant des régimes différenciés selon les appartenances confessionnelles, elle accentue la fragmentation juridique et politique de l’Irak. Ce passage progressif d’un modèle unifié encadré par l’État à une organisation fragmentée et confessionnelle du droit fragilise la cohésion nationale et complique l’accès au droit pour les citoyens.
Les partisans de la réforme mettent en avant la reconnaissance des identités religieuses et la liberté de choix qu’elle offre. Cependant, les cas concrets de mariages précoces, de changements unilatéraux du droit et de transferts automatiques de garde montrent que ces arguments peinent à convaincre. Les risques pour l’égalité des droits et la protection des femmes et des enfants sont aujourd’hui évidents.
Un débat qui reflète les interrogations de la société irakienne
L’adoption du nouveau Code du statut personnel en Irak marque une étape majeure dans l’évolution juridique et institutionnelle du pays. Si elle reflète une volonté de reconnaître les identités confessionnelles, elle soulève de graves questions en matière d’égalité, de cohésion nationale et de respect des droits fondamentaux.
Les risques de fragmentation juridique et de recul pour les droits des femmes constituent les principales sources de tension. Ils illustrent les dilemmes auxquels l’Irak est confronté aujourd’hui dans la construction de son ordre juridique moderne. Dans un contexte régional en mutation, marqué par les guerres, cette évolution interroge la capacité de l’État irakien à concilier pluralisme religieux et protection effective des libertés individuelles, en particulier celles des femmes.
Comme dans l’ensemble du monde arabe, les femmes irakiennes avancent sur un chemin semé d’obstacles, où chaque droit conquis résulte d’une lutte incessante…
Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.04.2026 à 11:45
40 ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, l’insaisissable responsabilité
Texte intégral (3733 mots)
Le 26 avril 1986, la centrale nucléaire de Tchernobyl bascule dans l’histoire. Qui est responsable de la catastrophe la plus grave de l’histoire du nucléaire civil ? L’examen de la chaîne de responsabilités est complexe, entre défauts techniques et organisationnels et gouvernance politique partagée entre deux ministères. La catastrophe témoigne aussi d’une culture de la sûreté nucléaire bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui en Occident.
Il y a quarante ans, à 1 h 23 du matin, le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire Vladimir-Ilitch-Lénine, située à Tchernobyl, en actuelle Ukraine, explose. Cet évènement représente la catastrophe nucléaire la plus grave de l’histoire nucléaire soviétique et mondiale.
L’accident se produit au cours d’un test de sécurité de l’unité n°4 de la centrale, qui s’emballe alors à plus de 100 fois sa puissance nominale, conduisant à la fusion du cœur du réacteur puis à l’explosion de celui-ci. En cause, une série de défaillances humaines et techniques. La catastrophe prend de court toutes les autorités soviétiques par son ampleur. Après avoir, dans un premier temps, minimisé la gravité de l’accident, celles-ci sont rapidement confrontées à la réalité du désastre.
À ce moment précis, il n’est pas certain que les dirigeants aient pleinement conscience de toutes les conséquences de l’accident. Mais les défauts du complexe nucléaire soviétique, tant en matière de conception que de procédures, étaient connus, en tout cas par certains dirigeants et scientifiques.
Peut-on retracer la chaîne des responsabilités ayant conduit à l’accident ? L’exercice est périlleux : la responsabilité de l’accident repose sur un concours de circonstances, permis par les failles d’un système technique et organisationnel très différent de celui qui structure aujourd’hui la sûreté nucléaire en Europe.
La technologie RBMK, instable par conception
La construction de la centrale nucléaire V.-I.-Lénine à Tchernobyl débute en 1970. Elle aboutit à la mise en service de quatre réacteurs entre 1978 et 1984. En 1986, année de la catastrophe, un cinquième réacteur est encore en cours de construction depuis 1981. La centrale est située dans le nord de l’Ukraine proche de Kiev et de la frontière avec la Biélorussie. Son refroidissement par eau est assuré par la rivière Pripiat, un affluent du Dniepr qui se jette dans la mer Noire.
Les réacteurs de la centrale sont de type RBMK (pour Reaktor Bolshoy Moshchnosti Kanalnyi, soit réacteur de grande puissance à tubes de force, en français) comme environ la moitié du parc nucléaire soviétique à cette période. Il s’agit d’un réacteur refroidi à l’eau et modéré au graphite.
Cette technologie, propre à l’Union soviétique, dispose d’avantages, notamment en termes de maintenance et d’approvisionnement en isotopes, puisqu’il permet de produire du plutonium, utile dans le cadre d’un programme nucléaire militaire. Mais sa conception le rend instable.
En effet, le réacteur RBMK est conçu en faisant appel à un coefficient de vide positif. Il permet de caractériser l’évolution de la réactivité dans le cœur en cas de diminution de la densité du fluide caloporteur, par exemple en cas de fuite. Le coefficient de vide décrit donc la tendance spontanée du réacteur à augmenter sa puissance (coefficient positif), à rester dans un état stable (coefficient nul), ou à diminuer spontanément sa puissance (coefficient négatif, soit l’arrêt progressif de la réaction en chaîne), ce qui est le cas des réacteurs à eau pressurisée français.
De par ce coefficient de vide positif, les réacteurs RBMK sont fondamentalement instables et doivent être régulés grâce à l’action des opérateurs. De ce fait, il existe un risque d’emballement de la réaction en chaîne, pouvant jusqu’à conduire à la fusion du combustible nucléaire, comme cela fut le cas à Tchernobyl. Les ingénieurs soviétiques se devaient donc d’être très soucieux de la stabilité du réacteur.
D’autres contraintes techniques pèsent sur les opérateurs, comme la présence de graphite à l’extrémité des barres de contrôle, qui est inflammable. Ceci augmente la réactivité dans le cœur du réacteur au début de leur insertion, ce qui peut devenir déstabilisant si un grand nombre sont insérés en même temps, comme lors d’un arrêt d’urgence.
Ce n’est pas tout : le bouton AZ5, qui permet de déclencher la procédure d’arrêt d’urgence de la centrale RBMK, met plus de vingt secondes à fonctionner, ce qui accroît encore les risques de perte de contrôle de la réaction en chaîne.
Au sein des centrales RBMK de l’époque, il existait une consigne informelle : ne pas diminuer la puissance du réacteur sous les 700 mégawatts (MW) thermiques de manière prolongée et toujours laisser trente barres de contrôle au minimum dans le cœur du réacteur. Ces consignes ont été outrepassées à Tchernobyl.
À lire aussi : Que sont devenus les réacteurs RBMK ?
En 1975 déjà, des incidents sur une centrale RBMK
Après la catastrophe de Tchernobyl, dans un contexte de réformes politiques, Mikhaïl Gorbatchev, veut encourager la transparence sur la situation. Le 14 mai 1986, lors d’une allocution télévisée, il prend la parole pour rendre compte de la situation sur place, signe fort d’un changement des usages politiques soviétiques.
Suite aux pressions internationales – et en particulier de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) –, le comité central du parti communiste conduit alors, dès juillet 1986, une enquête partiellement publique afin d’identifier les causes des évènements survenus dans le réacteur n°4.
Cette enquête apporte des éléments de culpabilité, toutefois répartis entre les concepteurs, les opérateurs et les régulateurs, tout en démettant une série de responsables hiérarchiques, jusqu’à Efim Slavski, à la tête du ministère de l’ingénierie mécanique semi-lourde (Sredmash), alors partiellement en charge de l’énergie nucléaire, cette responsabilité étant partagée avec le ministre de l’énergie de l’électrification (Minenergo).
À la fin de l’été 1986, un sommet est organisé à Vienne par l’AIEA, où les soviétiques annoncent révéler l’intégralité de la catastrophe pour obtenir une expertise occidentale.
Les scientifiques soviétiques ont alors une consigne de transparence, à rebours de la culture du secret qui prévalait jusqu’alors. Une telle autorisation de divulguer des éléments techniques, tout en préservant l’industrie nucléaire comme élément stratégique au développement soviétique, est inédite pour l’URSS.
La délégation soviétique, dans le rapport qu’elle présente aux experts, pointe quatre facteurs déterminants qui ont conduit à la catastrophe :
des procédures suboptimales,
leur transgression par les opérateurs,
des conséquences radiologiques mal prises en compte,
ces dernières ayant mené à une évacuation tardive de la ville de Pripiat.
À la suite de la conférence, un groupe d’experts de l’AIEA est constitué. Il livre son rapport en septembre 1986. Par la suite, le rapport présenté par la délégation soviétique est classifié, après que certains passages aient été publiés dans la Pravda. Le rapport de l’AIEA y est également publié.
À noter que la technologie des réacteurs de type RBMK avait déjà été remise en cause plus de 10 ans avant la catastrophe. En 1975 déjà, plusieurs incidents étaient survenus sur la centrale de Leningrad, qui avaient alors été étouffés par les responsables locaux de la centrale. On retrouve des problèmes liés à la conception mais aussi à la qualité de la construction et à l’organisation.
Autrement dit : la délégation soviétique présente à la conférence de Vienne, en août 1986, ne peut dissimuler sa connaissance des problèmes soulevés par l’AIEA. Si la dimension technique est essentielle, couplée à l’enchaînement improbable des évènements, les experts de l’AIEA concluent que les principales causes de l’accident sont humaines et organisationnelles, même s’ils refusent dans le même temps de considérer qu’elles relèvent seulement de l’erreur humaine.
Culture du secret, absence de redondance… une approche différente de la sûreté nucléaire
Pour comprendre la catastrophe, il faut revenir sur la vision qu’a alors le système politique soviétique de la sûreté nucléaire.
La culture du secret, héritée du programme nucléaire militaire soviétique, n’a pas permis de récolter, comme ailleurs, les fruits des retours d’expérience d’incidents nucléaires. Au contraire, elle a créé une fracture importante dans la perception du risque entre les concepteurs et les opérateurs des centrales.
Ces derniers dépendent d’ailleurs de deux ministères distincts : les concepteurs des centrales dépendent du ministère de l’ingénierie mécanique semi-lourde (Sredmash) et les opérateurs du ministère de l’énergie et de l’électrification (Minenergo).
La culture du secret concerne surtout le premier (Sredmash), qui est l’héritier du programme nucléaire militaire. La rétention d’informations y est forte vis-à-vis du Minenergo. Or, l’industrie nucléaire soviétique s’est bâtie depuis les années 1950-1960 autour de la relation ambivalente de ces deux ministères, dont les chevauchements de compétences sont nombreux.
Le principe de redondance (qui consiste à doubler, voire tripler ou quadrupler les systèmes de sûreté pour faire face aux cas de dysfonctionnement) est globalement absent des centrales nucléaires soviétiques, tandis que de l’autre côté du rideau de fer, il en est une composante majeure.
La conception soviétique de la centrale nucléaire doit enfin être vue comme un système sociotechnique. De son élaboration à sa mise en œuvre opérationnelle, elle implique des méthodes de gestion très différentes de celles qui valent en Occident. Le facteur humain y est perçu comme une redondance dans le système de sûreté nucléaire permettant de pallier, grâce à l’existence de spécialistes à tous les échelons, les potentiels manquements de chacun d’entre eux.
Dans le même temps, la latitude d’intervention et de prise de décision laissée aux opérateurs des centrales est en réalité réduite par un carcan administratif rigide et contradictoire, conduisant à une relative impuissance de ces derniers.
À lire aussi : Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : le rôle des accidents dans la gouvernance nucléaire
Les corrections apportées aux centrales RBMK
À la suite de la catastrophe de 1986, des améliorations palliatives sont apportées au design des réacteurs RBMK.
D’abord pour réduire les effets du coefficient de vide, qui reste toutefois toujours positif à l’issue de ces mesures.
Cela passe par l’addition entre 80 et 90 barres de contrôle inamovibles, qui remplacent une partie des crayons de combustible.
La consigne de laisser, au minimum, 26 à 30 barres de contrôle dans le cœur est relevée entre 43 et 48 barres.
Enfin le remplacement progressif du combustible est décidé pour augmenter sa qualité : il passe d’un enrichissement de 2 % à 2,4 % d’uranium.
Le système d’arrêt d’urgence est également modifié, avec un système d’arrêt rapide comprenant 24 nouvelles barres de contrôle et leur reconception.
De surcroît, de nouveaux systèmes d’alerte pour déclencher plus rapidement la procédure d’arrêt d’urgence sont installés. Le système de dépressurisation de la vapeur est aussi revu pour augmenter ses capacités de réduction de pression par condensation et évacuation.
Quarante ans après cette catastrophe, la Russie demeure le seul État à faire encore fonctionner des réacteurs RBMK, mais ce ne fut pas toujours le cas. L’Ukraine a interrompu la production électrique du dernier réacteur de Tchernobyl en l’an 2000, tandis que la Lituanie a fermé son dernier réacteur RBMK de la centrale d’Ignalina en 2009, dans le cadre de son adhésion à l’Union européenne.
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Weidmann Antoine a reçu des financements de l'Université Bordeaux Montaigne.