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22.10.2026 à 15:43

Ultimatum de Trump à la Cour pénale internationale : un catalyseur de la souveraineté européenne ?

Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School
Donald Trump a franchi une étape dans les menaces contre la Cour pénale internationale. L’UE a-t-elle les moyens de riposter ? Le peut-elle ? L’euro numérique serait-il un outil plus efficace ?
Texte intégral (1885 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’attribution du prix Nobel de la paix à Navanethem Pillay, ex-magistrate de la CPI, a relancé le courroux trumpien à l’égard de cette institution internationale. La CPI a reçu jeudi 22 octobre le prix Sakharov.

  • L’Union européenne dispose de moyens pour répondre, notamment le « règlement de blocage ».

  • Dans le passé, le recours aux instruments financiers et numériques des États-Unis a montré l’importance d’avoir un outil européen de paiement. L’euro numérique serait-il la bonne arme pour réagir ?


Instaurée par le statut de Rome de 1998 et en fonction depuis le 1er mai 2002, la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye (Pays-Bas), est une juridiction internationale qui poursuit les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité ou génocides, ainsi que, depuis 2010, les crimes d’agression commis par des personnes physiques (y compris les chefs d’État ou de gouvernement) sur le territoire d’un des 125 États parties (dont tous les pays de l’Union européenne) indépendamment de la nationalité des criminels. Elle a reçu jeudi 22 octobre le prix Sakharov, un prix qui récompense des personnes ou des organisations ayant oeuvré pour la défenses des droits de l'Homme et des libertés fondamentales..

Cette logique universelle est dénoncée par les États non membres, au premier rang desquels figurent les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde, mais également la Turquie et Israël. Ils mettent pour cela en avant un argument de souveraineté, puisqu’ils estiment que leurs ressortissants ne devraient pas relever de la compétence de la Cour.

Les plus virulents sont les États-Unis. Pour mémoire, si le président Clinton avait bien signé le statut de Rome, le 31 décembre 2000, il ne l’avait pas ensuite envoyé au Sénat pour ratification du fait de certaines « préoccupations ». Le président Bush a ensuite informé l’ONU, en mai 2001, qu’il annulait la signature.

Hostilité croissante des États-Unis envers la CPI

Le Congrès a ensuite voté, en août 2002, l’American Service-Members Protection Act qui autorise le président des États-Unis à utiliser tous les moyens, y compris militaires, pour libérer les soldats américains qui seraient détenus par la Cour. Le lancement d’une enquête de la Cour sur des crimes de guerre potentiels lors de l’occupation de l’Afghanistan en avril 2019 a déclenché les premières mesures de rétorsion individuelles en interdisant l’accès au territoire américain à la procureure de la CPI Fatou Bensouda.


À lire aussi : Autonomie monétaire stratégique : l’Union européenne à l’épreuve de Trump


Si elle n’a rien trouvé à redire à l’inculpation de Vladimir Poutine en mars 2023, l’administration Biden a fermement condamné l’émission de mandats d’arrêt délivrés, le 21 novembre 2024, notamment contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et contre l’humanité à Gaza.

Un démantèlement « made by » Trump

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a transformé cette hostilité en une guerre ouverte, son secrétaire d’État Marco Rubio affirmant, le 14 juillet 2026, sa volonté de démanteler « brique par brique » cette Cour. Dans ce contexte, le président américain, obsédé de longue date par l’attribution du prix Nobel de la paix, a subi un camouflet planétaire avec la remise, le 9 octobre, du prix 2026 à Navanethem Pillay, une ex-magistrate de la CPI dont la personnalité et le parcours sont à son exact opposé.

Piqué au vif, il a réagi le jour même en adressant un nouvel ultimatum à la CPI. Concrètement, l’administration Trump donne six mois jusqu’au 9 avril 2027 à la Cour et à ses 125 États membres pour répondre à ses exigences et lever les enquêtes contre les soldats américains et les responsables israéliens. Passé ce délai, elle paralysera son fonctionnement en l’inscrivant sur la liste américaine des entités sanctionnées.

Carte bancaire bloquée pour le juge Guillou

Après l’inculpation des dirigeants israéliens, Washington avait déjà pris des sanctions individuelles en août 2025 contre les juges qui avaient participé à la décision, dont le juge français Nicolas Guillou. Les conséquences pratiques de ce diktat furent immédiates : fermeture de comptes auprès de plusieurs entreprises américaines, impossibilité d’utiliser des cartes de paiement américaines, impossibilité de se rendre aux États-Unis et annulation d’une réservation d’hôtel en France effectuée par Expedia.

Le 9 octobre 2026, les États-Unis vont donc plus loin en s’attaquant directement au fonctionnement même de la Cour, en prévoyant un gel de ses avoirs aux États-Unis et l’interdiction d’entrée aux États-Unis pour tous ses personnels.

Une arme de l’Union européenne

Face à ces attaques toujours plus violentes, l’Union européenne dispose d’un instrument juridique conçu pour répondre à certaines applications extraterritoriales de sanctions étrangères : le règlement (CE) n° 2271/96 du 22 novembre 1996, généralement appelé « règlement de blocage ».

Il comporte trois mécanismes essentiels :

  • l’interdiction faite aux opérateurs européens de se conformer, sauf autorisation expresse, aux législations étrangères figurant dans son annexe ;

  • la neutralisation de certains effets de décisions judiciaires étrangères ;

  • et la possibilité de demander réparation des préjudices subis.

Bruxelles tergiverse

En l’état, le champ d’application ne comprend pas les sanctions américaines contre la CPI. Il faudrait donc l’élargir, ce qui ne nécessite pas de nouveau règlement puisque son article 1er autorise la Commission européenne à l’ajouter à son annexe par acte délégué. C’est, d’ailleurs, la voie qu’elle avait suivie le 6 juin 2018 pour étendre le mécanisme de blocage aux sanctions américaines rétablies contre l’Iran après le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire sous la première présidence Trump.

Aujourd’hui, la Commission, contrairement au Parlement européen qui a voté pour la mise en œuvre du règlement de blocage, privilégie le dialogue avec Washington malgré l’échec de cette politique dans l’accord inégalitaire sur les droits de douane de juillet 2025.

Où est la souveraineté financière ?

La crise de la CPI et les sanctions financières prises notamment contre le juge Guillou révèlent une contradiction fondamentale : l’Union européenne dispose d’une monnaie commune, mais demeure largement dépendante d’acteurs étrangers pour effectuer ses moyens de paiements.

En effet, Visa et Mastercard dominent les paiements par carte et PayPal, Apple Pay et Google Pay sont très présents dans les transactions numériques. C’est ainsi qu’un paiement effectué en euros peut dépendre d’un réseau ou d’un prestataire soumis à la législation américaine.

France Culture, 2026.

Lancé en 2024 par l’European Payments Initiative qui regroupe plus de 30 banques en octobre 2026, Wero permet d’effectuer des paiements instantanés entre comptes bancaires européens, sans passer par les réseaux internationaux de cartes. Son développement progressif vers les paiements commerciaux pourrait contribuer à réduire la dépendance européenne aux opérateurs américains. Wero demeure toutefois une solution privée, fondée sur des établissements bancaires commerciaux, qui peuvent eux-mêmes être exposés aux sanctions américaines d’autant qu’ils utilisent des services américains. Il ne constitue donc pas une protection complète, mais plutôt une première étape vers une diversification des infrastructures de paiement.

L’euro numérique, une solution ?

Le projet d’euro numérique porté par la Banque centrale européenne a une ambition bien plus large. Contrairement à Wero, qui organise de simples transferts de monnaie bancaire commerciale, l’euro numérique constituera une forme de monnaie de banque centrale accessible aux particuliers et permettra d’effectuer des paiements dans toute la zone euro à travers une infrastructure européenne, en ligne et hors ligne. Plus globalement, la même logique s’applique à l’ensemble des infrastructures numériques. La CPI a, d’ailleurs, commencé à diversifier ses outils informatiques, notamment en remplaçant certaines solutions de communication de Microsoft par OpenDesk, une solution allemande.

L’offensive existentielle en cours contre la CPI est un révélateur de la dépendance européenne à l’égard des technologies numériques et des infrastructures monétaires américaines. Mais le coup de sang de Trump dépité le jour du Nobel 2026 pourrait bien marquer le début de l’émancipation monétaire et financière du Vieux Continent… au grand dam des multinationales américaines.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.10.2026 à 15:55

Iran : l’échec stratégique de Donald Trump

Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, docteur en géopolitique, Université de Lorraine
L’impasse à Ormuz révèle l’échec de la stratégie de Trump face à l’Iran et les limites de la puissance américaine, incapable d’imposer ses conditions à Téhéran.
Texte intégral (2197 mots)

L’ESSENTIEL

L’échec des négociations entre Washington et Téhéran révèle les limites de la stratégie de Donald Trump, désormais contraint de subordonner ses objectifs militaires à son calendrier électoral.

L’effacement des contre-pouvoirs institutionnels aux États-Unis a favorisé une escalade dont Washington peine à maîtriser les conséquences.

Le blocage du détroit d’Ormuz illustre le recul de la puissance américaine et la capacité de l’Iran à remettre en cause la sécurité des approvisionnements énergétiques mondiaux.


Le rejet par Donald Trump, fin septembre, de la proposition iranienne de réouverture du détroit d’Ormuz, suivi du refus catégorique de Téhéran de transiger sur ses conditions préalables, matérialise l’échec des canaux diplomatiques. Cette paralysie consacre la rupture définitive du mémorandum d’entente signé le 17 juin 2026.

Censé ouvrir une période de soixante jours de pourparlers visant à désamorcer les tensions autour de ce verrou maritime névralgique, le texte avait expiré dès le mois d’août, miné par la réactivation des hostilités par Washington le 8 juillet sous prétexte d’incidents maritimes. Les négociations se trouvent aujourd’hui dans une impasse totale, vidées de toute perspective de résolution.

Le piège du pragmatisme électoral et des postulats erronés

Face au blocage des discussions, la Maison-Blanche a choisi de déplacer le bras de fer vers le terrain politique. L’escalade sur le terrain s’est en effet doublée, quelques semaines plus tard, d’une offensive verbale sans précédent. Lors de son allocution devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 22 septembre 2026, la surenchère rhétorique de Donald Trump — qui est allé jusqu’à brandir à la tribune la menace d’une annihilation totale de l’Iran — a trahi la précarité de sa manœuvre politique.

En acceptant le mémorandum initial alors que le rapport de force sur le terrain lui était défavorable, la Maison-Blanche n’a fait que déployer un pragmatisme tactique à courte vue, dans l’objectif d’imposer une désescalade de façade pour stabiliser les marchés pétroliers à l’approche des élections de mi-mandat (midterms). Ce calcul reposait toutefois sur une erreur d’analyse fondamentale : l’administration Trump a postulé que Téhéran, asphyxié par les sanctions, accepterait des entorses unilatérales au texte au nom d’un répit économique temporaire. Mais en sous-estimant la capacité de riposte asymétrique de son adversaire, Washington s’est heurté à la réalité du terrain.

Face à ce revers, Donald Trump tente aujourd’hui d’obtenir un gel des hostilités calqué sur le calendrier électoral. Cette pause de circonstance fait en réalité office d’ultimatum : il enjoint à Téhéran de mettre à profit ce délai pour céder aux exigences américaines.

Cette posture vise avant tout à projeter l’image d’un président soucieux de paix à l’approche du scrutin, tout en faisant porter sur les dirigeants iraniens le risque d’une reprise des combats. Ce calcul bute néanmoins sur le refus de Téhéran de céder sous la contrainte. Privée de leviers coercitifs efficaces, l’administration Trump se retrouve piégée entre une escalade militaire sans issue et une reculade diplomatique qui se solderait par le retour forcé aux paramètres de l’accord initial.

Regime Change ou l’effacement des contre-pouvoirs institutionnels

Les déterminants internes de cet enlisement trouvent un éclairage décisif dans les révélations des journalistes Maggie Haberman et Jonathan Swan. Dans leur ouvrage Regime Change, ils décortiquent la genèse d’un processus décisionnel hors norme.

Les auteurs documentent minutieusement le rôle moteur de Benyamin Nétanyahou, dont l’équipe a activement poussé Donald Trump à engager les États-Unis dans un affrontement direct en février 2026, au mépris des réserves explicites de la communauté du renseignement et de la hiérarchie militaire états-uniennes. Cette bascule vers des positions maximalistes s’est opérée parallèlement à une reconfiguration du premier cercle décisionnel de la Maison-Blanche. La mise à l’écart des figures traditionnelles de l’establishment du premier mandat — souvent qualifiées d’« adultes dans la pièce » à l’instar des généraux Jim Mattis ou John Kelly — a laissé, selon les auteurs, le champ libre à une équipe de fidèles orchestrée par des personnalités dénuées de connaissances militaires comme la cheffe de cabinet de la Maison-Blanche Susie Wiles et l’assistante personnelle de Trump Natalie Harp.


À lire aussi : Ce que le cas Natalie Harp révèle du système Trump


Selon les révélations de Maggie Haberman et Jonathan Swan, Wiles et Harp ont exercé une influence qui diffère de celle du secrétaire à la défense (rebaptisé depuis quelques mois secrétaire à la guerre) Pete Hegseth et du chef d’état-major des armées Dan Caine : les deux femmes n’ont pas directement pesé sur la doctrine militaire, mais ont contrôlé les informations parvenant à Trump et favorisé les influences extérieures — comme celle de Benyamin Nétanyahou — directement auprès du président, sans contre-pouvoir interne. À l’inverse, Hegseth et Caine ne se sont pas impliqués dans la gestion quotidienne de la politique interne de la Maison-Blanche, mais ont eu une influence déterminante sur l’appareil militaire et la bascule maximaliste du Pentagone.

Dans cette configuration, les pare-feux institutionnels ont été méthodiquement neutralisés. Les avertissements de la CIA et du Pentagone concernant l’impréparation des bases américaines face aux vecteurs asymétriques iraniens (drones et missiles) ont été balayés. Les fuites massives émanant de la Situation Room — détaillant l’épuisement rapide des stocks d’armes de pointe comme les systèmes Patriot et THAAD — ont alors été utilisées par des membres de l’appareil militaire comme un ultime recours pour exposer l’amateurisme stratégique d’une politique étrangère dictée par « l’instinct pur ».

Pour autant, malgré les nombreuses critiques qu’avait suscitées l’aventure militaire en Iran, la signature du mémorandum a été perçue par bon nombre d’observateurs comme la traduction diplomatique de l’échec militaro-stratégique des États-Unis et d’Israël, qui ne sont parvenus à réaliser aucun de leurs buts de guerre. De nombreuses voix se sont alors élevées aux États-Unis pour critiquer durement ce mémorandum d’entente. Le politologue américain Francis Fukuyama, célèbre pour sa thèse sur « la fin de l’histoire » après la chute de l’URSS, a fustigé un accord s’apparentant selon lui à une « capitulation totale », tandis que Robert Malley, ancien émissaire pour l’Iran sous l’administration Biden (de 2021 à 2023), estimait que Donald Trump avait accepté des conditions bien inférieures à ce qu’une diplomatie conventionnelle aurait pu garantir.

Même au sein des courants initialement opposés à l’aventure militaire — ce qui était d’ailleurs le cas aussi bien de Fukuyama que de Malley —, l’approche pragmatique du « We are where we are » impose désormais une ligne de fermeté absolue : voir les États-Unis céder face à l’Iran, faute de capacités matérielles à sécuriser le détroit d’Ormuz, enverrait un signal de faiblesse systémique qui ferait vaciller toute l’architecture de la puissance hégémonique américaine à l’échelle globale, car l’enjeu dépasse le cadre strict du Moyen-Orient.

Ormuz : le révélateur d’un déclin structurel

Factuellement, l’impuissance de Washington à rétablir le libre passage dans le détroit d’Ormuz matérialise le revers américain face à l’Iran. Cette impasse remet en question les deux piliers de la stratégie globale américaine depuis 1945 : la supériorité militaire qualitative par rapport aux autres puissances, et la capacité à garantir la sécurité des approvisionnements énergétiques mondiaux à des coûts stables, que l’Iran parvient aujourd’hui à interrompre.

De fait, les données de Kpler, entreprise leader en Data Intelligence pour les marchés des matières premières et de l’énergie, montrent que la reprise du trafic dans le détroit d’Ormuz ne correspond pas à une réouverture réelle, mais à une adaptation technique et précaire des navires face au blocus. La reprise partielle des flux s’effectue notamment par le recours massif à des routes alternatives et à des contournements terrestres, masquant une zone qui demeure sous haute tension.

Certains pétroliers et navires commerciaux traversant le détroit s’acquittent désormais auprès de l’Iran, sous couvert de mesures de contrôle de la navigation ou de protection environnementale dans le golfe Persique, de « frais de transit » ou de services maritimes exigés par Téhéran pour obtenir l’autorisation de passage. Pour s’assurer un passage sécurisé, certains auraient effectué des versements importants, pouvant atteindre, selon les estimations, plusieurs millions de dollars par navire.

En raison de ces contrôles et des risques d’attaques persistants, environ 40 % des exportations contournent aujourd’hui le détroit d’Ormuz via des oléoducs terrestres saoudiens et émiratis, ou se déroulent par des transferts de cargaison de navire à navire en dehors de la zone directement sous tutelle iranienne.

L’incapacité de Washington à imposer une réouverture pérenne du détroit s’inscrit dans le reflux global de la puissance américaine, amorcé lors des interventions en Afghanistan et en Irak. Cette impuissance à atteindre des buts de guerre incertains, puis à forcer le verrou d’Ormuz, corrobore les conclusions formulées dès mars 2026 par l’universitaire Alfred McCoy sur le déclin de l’influence des États-Unis dans ce secteur stratégique :

« De même que Sir Anthony Eden est aujourd’hui commémoré avec amertume au Royaume-Uni comme le premier ministre incompétent qui a anéanti l’Empire britannique à Suez, les historiens de demain pourraient bien voir en Donald Trump le président qui a dégradé l’influence internationale des États-Unis, notamment par son intervention militaire malheureuse au Moyen-Orient. »

Ce constat rejoint les observations d’Emmanuel Todd qui, dans son ouvrage La Dislocation, identifie le cessez-le-feu du 7 avril 2026 comme le révélateur de la vulnérabilité des voies de communication maritimes occidentales. Les tentatives ultérieures de la Maison-Blanche pour restaurer sa dissuasion par des cycles de frappes se sont avérées infructueuses.

Au contraire, la pression économique maximale ayant perdu son efficacité dissuasive, Téhéran considère que le coût du statu quo est désormais surmontable. Le régime iranien a donc pris l’initiative sur le terrain en ciblant des infrastructures américaines, y compris en Jordanie. Dès lors, le déblocage de cette situation n’adviendra que le jour où les États-Unis opéreront un changement radical d’appréciation du rapport de force, en admettant que la dynamique en cours — qui transforme le Moyen-Orient en une bombe à retardement — nuit gravement à leurs propres intérêts vitaux.

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.10.2026 à 15:48

« Si les démocrates gagnent, l’Amérique brûlera comme la France » : comment Trump instrumentalise la crise française

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
Trump et ses alliés instrumentalisent les violences en France pour mobiliser leur électorat, dénoncer l’immigration et promouvoir un récit de déclin civilisationnel.
Texte intégral (3066 mots)

L’ESSENTIEL

  • Donald Trump instrumentalise les violences en marge de la journée de manifestation du 17 octobre en France dans l’espoir de mobiliser l’électorat républicain aux élections de mi-mandat du 3 novembre prochain.

  • Au-delà de cette échéance électorale immédiate, le camp trumpiste présente depuis longtemps l’immigration et l’islam comme des menaces pour la civilisation occidentale.

  • Ils appellent donc les Européens à voter en faveur des partis nationalistes et espèrent renforcer une sorte de solidarité entre, d’une part, le Parti républicain des États-Unis et, de l’autre, les formations d’extrême droite européennes.


Le 19 octobre, en meeting dans le Kansas, Donald Trump lance à ses partisans :

« Si vous voulez voir ce qui est en jeu dans cette élection, regardez simplement ce qui se passe en France, une nation autrefois grande qui est conquise, pillée et réduite en cendres par des migrants, des djihadistes et des communistes qui haïssent le christianisme. »

Ce n’était pas sa première sortie sur ce sujet. Dans les premiers jours d’octobre, tandis que les revendications du mouvement social français parti des lycées mi-septembre se sont rapidement élargies à la dénonciation du coût de la vie, et plus encore après le 17 octobre, Trump, son vice-président J. D. Vance et d’autres responsables du Parti républicain ont imputé la responsabilité des violences et des pillages qui ont émaillé la grande journée de mobilisation à l’immigration et à « l’islam ».

Cet intérêt pour l’actualité française est bien entendu lié à l’imminence des élections de mi-mandat, qui auront le lieu le 3 novembre. La droite états-unienne, qui risque fort de perdre sa majorité à la Chambre des représentants et, possiblement, au Sénat fait feu de tout bois pour instiller l’idée, au sein de l’électorat, qu’une victoire démocrate provoquerait le même « chaos » que celui qu’elle observe actuellement de l’autre côté de l’Atlantique.

La France, un épouvantail du point de vue des républicains

Dès le 6 octobre, Trump présente les protestations des lycéens français comme un épisode de la supposée conquête islamiste à l’œuvre dans le pays – et cela, alors qu’aucun lien n’est établi par les autorités françaises entre ce mouvement et l’islam ou l’immigration. Peu importe, pour le locataire de la Maison-Blanche, la cause est entendue : une nation « autrefois grande » est menacée dans son existence même par une force étrangère.

Post de Donald Trump sur son réseau Truth Social, le 6 octobre 2026 : « Ce qui se passe en France n’est rien de moins qu’une migration massive hors de contrôle. Il ne s’agit pas ici d’écoles, mais bien de l’islam qui cherche à prendre le contrôle d’un pays autrefois grand ! » truthsocial.com/@realDonaldTrump

Si la France intéresse autant Trump, Vance et leurs alliés, c’est parce que, à leurs yeux, elle fournit une illustration particulièrement efficace de leur discours politique. Quand ils affirment qu’un pays associé à un immense patrimoine, à une histoire prestigieuse et à une culture mondialement connue est en danger de mort du fait de l’islam et de l’immigration, ils placent la campagne des midterms sur un plan historique, civilisationnel.

Car ce que dit Trump de la France relève moins du commentaire désintéressé que d’une instrumentalisation politique dans le contexte de la campagne des élections de mi-mandat. Les événements en cours en France offrent au président une formidable occasion de présenter ces élections comme un enjeu existentiel. Il s’agit avant tout de mobiliser les électeurs républicains tentés par l’abstention.

Dès l’été, Trump présentait les démocrates comme des ennemis intérieurs, mêlant accusations de communisme et de djihadisme, notamment contre Abdul El-Sayed, candidat démocrate musulman au Sénat dans le Michigan, devenu l’une de ses cibles favorites. Qu’El-Sayd et consorts l’emportent aux États-Unis, martèle désormais le président, et le pays sera livré au même triste sort que la France.

Le prophète et l’ennemi composite

Lors de son meeting au Kansas, le 19 octobre, que nous avons déjà évoqué, Trump fait de la France le négatif du monde MAGA. Selon lui, la « destruction en cours » de la France, étendue à l’Europe, rend d’autant plus urgente la préservation ou la restauration de la grandeur américaine. Mais, au fond, ce discours va au-delà d’une simple rhétorique de campagne. Il reprend le récit plus large de l’extrême droite nationaliste. Une manifestation, même violente, qui appartient normalement au champ du conflit social et politique est présentée comme une guerre civilisationnelle faite de conquérants et de vaincus. Trump n’hésite pas à se poser en conseiller clairvoyant mais ignoré d’Emmanuel Macron, à qui il ne cesserait de s’adresser en ces simples termes : « Fermez vos frontières ou vous perdrez la France. »

Trump reprend ici la posture traditionnelle du prophète de la jérémiade américaine : déploration du déclin, avertissement ignoré, promesse de redressement. Mais le déclin est celui des autres. Les violences à Paris et dans les autres villes françaises deviennent la confirmation de son diagnostic et Macron, le dirigeant sourd à ses recommandations et, de ce fait, incapable de protéger son pays.

Post de Donald Trump sur son réseau Truth Social, le 18 octobre 2026 : « La France brûle ! L’immigration de personnes issues d’un monde totalement différent, des personnes animées par la haine, a détruit ce pays autrefois si grand. Fermez vos frontières et reprenez le contrôle, avant qu’il ne soit trop tard ! » truthsocial.com/@realDonaldTrump

On retrouve dans cette vision des choses la structure de la théorie du prétendu « grand remplacement » de Renaud Camus et un récit populiste qui oppose des élites coupables et des populations « importées », à un peuple « pur » dépossédé.

Les populations étrangères sont présentées simultanément comme destructrices du patrimoine et consommatrices des ressources nationales, profitant de « l’État-providence payé par les citoyens français qui travaillent dur ». Trump associe la « gauche mondialiste » aux Dumocrats (« démocrétins »), désignés comme « le parti des antioccidentaux, des marxistes et des migrants hostiles du tiers-monde ».

Migrants, djihadistes, communistes, élites mondialistes et démocrates se fondent dans un ennemi composite. La France sert d’illustration du danger que constitue cet ennemi, car « ce qui est en train d’arriver à la France, ils veulent que cela arrive à notre pays ».

Un récit partagé, une guerre religieuse

C’est un récit inscrit dans la sphère trumpiste. Le vice-président J. D. Vance, pressenti comme possible candidat pour 2028, dénonce lui aussi les « progressistes occidentaux » qui « ont importé le tiers-monde en France », puis avertit ses concitoyens :

« On les avait prévenus que cela finirait ainsi, et ils n’ont pas écouté. (…) C’est l’avenir que les démocrates du Congrès recherchent pour votre pays. »

Rien de nouveau ici pour Vance. On se souvient qu’il avait déjà présenté la migration de masse comme une menace existentielle pour l’Europe lors de son intervention très remarquée durant la Conférence sur la sécurité de Munich, en février 2025, moins d’un mois après son entrée en fonctions.


À lire aussi : L’Europe vue par J. D. Vance : un continent à la dérive que seul un virage vers l’extrême droite pourrait sauver


Mike Johnson, président républicain de la Chambre, assure de son côté que « la France sombre dans le chaos parce qu’elle a voulu des frontières ouvertes – tout comme les démocrates socialistes aux États-Unis ». Le sénateur texan Ted Cruz, parle, lui, de « suicide culturel » européen puis de « croisades inversées » (Reverse Crusades), qui détruiraient l’Europe, et voit dans la France une « préfiguration de ce qui attend l’Amérique si nous n’arrêtons pas cela ici ».

La dimension religieuse est aussi électorale. Trump le dit sans détour :

« J’ai le vote chrétien le plus fort de toute l’histoire. J’ai le vote évangélique, le vote chrétien. »

Il cherche à imposer le récit d’une véritable guerre religieuse entre un « nous » occidental associé au christianisme et des populations qui « haïssent le christianisme » et « la civilisation occidentale elle-même », une vision également défendue par le secrétaire « à la guerre » Pete Hegseth.

L’insistance sur le christianisme élargit ainsi, dans le discours trumpiste, la nation à une civilisation assiégée : avec l’Italie et l’Allemagne, la France devient un morceau d’un Occident menacé. L’énumération transforme le cas français en phénomène continental.

Une extrême droite transatlantique

Cette vision prolonge celle du discours de Varsovie du 6 juillet 2017, où Trump présentait déjà la survie de l’Occident comme une question de volonté, de frontières et de fidélité à son héritage. La Pologne y incarnait la résistance tandis que la France figure aujourd’hui la capitulation. Dans tous les cas, l’Europe fournit donc plusieurs rôles au même récit civilisationnel. En février 2017, à la Conservative Political Action Conference (CPAC), Trump affirmait que « Paris n’est plus Paris ». L’Europe est donc le modèle d’origine que seuls les États-Unis peuvent aujourd’hui incarner.

Ce récit trouve un écho dans la doctrine officielle. Ainsi la Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée en décembre 2025 associe le risque d’un « effacement civilisationnel » de l’Europe aux politiques migratoires, à la chute de la natalité et à la perte des identités nationales. Le texte salue la progression des partis qualifiés de patriotiques et préconise d’encourager, au sein des nations européennes, une résistance à leur orientation actuelle. La NSS ne parle pas d’un remplacement orchestré par les élites : le déclin y résulte de politiques, pas d’un plan. Mais elle désigne bien des responsables et identifie des alliés pour une restauration.


À lire aussi : L’internationale trumpiste : la Stratégie de sécurité nationale 2025 comme manifeste idéologique


Le trumpisme s’inscrit ainsi dans une extrême droite transatlantique qui partage une même représentation de la nation menacée, des populations jugées incompatibles et des élites accusées de trahison. Disposant en politique étrangère d’une latitude considérable, l’administration Trump a les moyens de peser sur l’avenir politique européen. Mais, à ce stade, rien n’indique que cette convergence idéologique se traduise par des opérations menées depuis Washington pour favoriser l’accession au pouvoir du Rassemblement national, le parti qui a clairement les faveurs de Trump dans le contexte français actuel.

Cette influence peut aussi venir d’acteurs privés, alliés de Trump. Elon Musk, qui avait pris parti pour l’AfD en Allemagne début 2025, a présenté en juillet Marine Le Pen comme « le dernier espoir de la France ». En réponse au récent message de Trump sur la France, il a écrit qu’on assiste à « une invasion au ralenti, mais une invasion tout de même ». Le 13 octobre, le ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a accusé de harcèlement en ligne visant à influencer les débats nationaux et a mis en garde contre une ingérence lors de la présidentielle de 2027. C’est une déclaration, pas un fait établi. Mais le propriétaire de X, avec plus de 240 millions d’abonnés, n’est pas un soutien comme les autres.

La vision des violences françaises diffusée par le camp trumpiste s’inscrit donc dans un cadre préétabli. Transformé en conflit d’appartenance, le conflit social en cours est instrumentalisé de façon à former un acte d’accusation contre les dirigeants qui auraient livré leur pays à des forces étrangères hostiles, et contre les démocrates qui prépareraient le même avenir aux États-Unis. La France n’est pas un pays à comprendre, ni même le vrai sujet. Elle sert uniquement de supposée preuve de la justesse d’un récit qui désigne d’avance les coupables… et les héros qui peuvent les empêcher de parvenir à leurs sinistres fins.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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